Croquis d’une vie de bohème

Je souhaitais lire Romain, un regard particulier de Lesley Blanch (1998), mais ne pouvais trouver le livre. Finalement, j’ai déniché l’ouvrage Croquis d’une vie de bohème. Ce livre de 500 pages, mélange d’autobiographies, d’articles de journaux et de récits de voyage, contient  le texte écrit en 1998. Lesley Blanch est la première épouse de Romain Gary, avec qui il a passé 18 ans avant de la quitter pour Jean Seberg sans jamais mettre fin à l’amitié qui a continué de les unir. Croquis d’une vie de bohème m’a donc permis de découvrir cette femme qui n’a jamais vécu dans l’ombre de ce mari célèbre.

Croquis d'une vie de bohème Lesley Blanch Romain Gary

Elle-même autrice de livres qui ont connu un grand succès (en Angleterre), Lesley Blanch a longtemps écrit pour Vogue des articles auxquels elle donnait un style très personnel. Croquis d’une vie de bohème en recense quelques-uns. Certains portent sur le climat politique et social du pays pendant et après la Deuxième Guerre mondiale alors que d’autres parlent de la scène culturelle. Élevée par des parents au mode de vie et aux valeurs non traditionnels, Lesley Blanch a reçu une éducation qui a fait d’elle une personne très indépendante et un esprit libre.  Bien que née en 1904, à une époque où les femmes n’étaient pas émancipées comme aujourd’hui, elle ne semble jamais avoir ressenti le désir de répondre aux normes sociales ni de suivre un chemin tout tracé. Très jeune, elle est prise d’admiration pour l’ami russe de la famille, connu sous le seul nom du Voyageur. Cet homme, dont les récits la fascinent, lui donne très tôt le gout du voyage qui ne la quittera jamais. Des années plus tard, en 1944, ce sont les origines russes de Romain Gary qui la séduisent d’abord lorsqu’elle fait sa connaissance. Gary a reçu la croix de la Libération et est déclaré temporairement inapte au vol en raison de blessures de guerre. C’est le début d’une relation qui durera toute une vie.

Si j’ai aimé découvrir Lesley Blanch, j’ai trouvé le livre un peu long par moment. Son style classique, ou plutôt journalistique, rappelle parfois une encyclopédie. Certes, j’ai appris une foule de petites choses sur les différents pays qu’elle a visités et sur l’époque où elle a vécu (un siècle entier!). Mais ce que j’ai aimé en particulier, c’est la partie consacrée à sa relation avec le célèbre auteur.  « Romain Gary: un regard intime » voit la plume de son autrice se délier soudainement. Le rythme devient plus enlevant à mesure qu’elle dépeint le caractère éclatant et impitoyable de celui qui a été son mari. Il est par ailleurs très intéressant de découvrir le point de vue de l’autrice sur certains évènements. Ayant lu la biographie écrite par Myriam Anissimov, je n’ai pas été surprise de découvrir Romain Gary tout aussi insupportable et drôle aux yeux de son ex-épouse qu’à travers les faits relatés par la biographe. J’ai aimé découvrir le détachement ou l’humour avec lesquels Lesley Blanch pouvait accueillir ses états d’âme spectaculaires et théâtraux, et avec quelle indépendance (pour une femme de l’époque en plus) et énergie elle menait ses propres projets en parallèle des siens. Il n’est pas étonnant que Gary ait conservé un grand respect pour elle sa vie durant.

Si je me souviens bien, Myriam Anissimov disait de La promesse de l’aube que c’était une autobiographie très romancée. J’ai donc été surprise de lire ceci dans l’extrait d’une lettre que Lesley Blanch a envoyée à son ami Cecil Beaton en 1958:

Romain est en effervescence, il vient de terminer 2 livres, l’un intitulé Lady L., une sorte de conte à la Pouchkine, dont je ne parlerai pas davantage. Ses mémoires vont bientôt paraître au printemps, le premier volume, un excellent ouvrage vraiment poignant… C’est même plus que je ne peux supporter, il raconte vraiment tout, et sans mâcher ses mots ni rien enjoliver. (p. 409)

Qui croire donc? L’histoire est une question de point de vue et Romain Gary était maitre dans l’art de jouer avec, autant dans la fiction que dans la réalité. Par ailleurs, dans Croquis d’une vie de bohème, on mentionne que Lesley Blanch avait toujours accueilli journalistes et biographes avec joie et sérieux, car elle souhaitait que les écrits consacrés au défunt Romain Gary soient justes. Or, elle aurait ensuite été déçue, en lisant livres et articles, que son point de vue n’ait pas toujours été retenu comme le bon (je reformule très librement selon ma mémoire). Elle considérait ainsi qu’il y a des inexactitudes dans les textes officiels que l’on peut lire.

Lesley Blanch porte aussi un regard critique sur l’oeuvre de Gary, mentionnant ses débuts brillants, que sont plus tard venus ternir des ouvrages de moindre force, écrits à une époque où Gary misait plus sur la quantité que sur la qualité. (p. 341-342) Il est aussi intéressant d’apprendre qu’elle a souvent lu ses manuscrits pour les commenter avant leur publication. Elle donne au passage son opinion sur certains d’entre eux.

Malgré quelques longueurs, je suis contente d’avoir lu en entier cet éclectique ouvrage de Lesley Blanch, préparé et préfacé par Georgia de Chamberet, sa filleule. En plus de la partie sur Romain Gary, Croquis d’une vie de bohème contient les souvenirs d’enfance à Londres de l’autrice, des articles qu’elle a écrits pour Vogue, de nombreux récits de voyage, quelques photos et plusieurs dessins, car Lesley Blanch savait aussi dessiner.

Croquis d’une vie de bohème en extraits

« À mesure que le jour du mariage approchait dangereusement, cela faisait l’effet d’une interruption malvenue dans notre vie de douce liberté. Romain a attrapé un gros rhume de cerveau (un symptôme psychosomatique de procrastination, à n’en pas douter) et il s’est couché. Le fait de devoir porter des petits plats à un infirme au deuxième étage avait tendance à m’irriter, mais Romain ne montrait aucun signe de rétablissement et continuait à se moucher sans arrêt. « Si je ne me sens pas mieux mardi, je ne viendrai pas à la cérémonie », a-t-il annoncé d’une voix rauque. À quoi j’ai répondu: « Oh, fais un effort, darling, ce ne sera pas la même chose sans toi. » Et j’ai éclaté de rire à ma propre boutade. Mais le malade n’a pas trouvé ça drôle. Il n’y avait pas de quoi rire. » (p. 287)

« Il y a eu un post-scriptum à cette initiative expérimentale. Il avait éclaboussé la toile à plusieurs reprises, semblait-il, sans y prendre grand plaisir: les sombres formes abstraites qui en résultaient le satisfaisaient si peu qu’il n’a pas tardé à mettre de côté tout l’attirail du peintre.
   Un jour, quelque temps plus tard, j’ai entendu l’atroce crissement de la toile qu’on déchire et les craquements du bois qu’on fait voler en éclats. Je n’ai pas bougé, et quand il est sorti, il m’a paru plus sage de ne pas poser de questions. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert qu’il avait détruit un portrait de lui-même assez beau, quoique lugubre, que Claude Venard avait peint quand nous vivions à Paris. Un des nombreux Romain en avait détruit un autre.
   Curieusement, le foehn s’était déchaîné ce jour-là. » (p. 322, je souligne)

BLANCH, Lesley. Croquis d’une vie de bohème, Éditions La Table Ronde, Paris, 2018, 500 p.

À une minute près

En 2013, André Marois publiait chez La Courte Échelle le roman de science-fiction pour adulte La fonction.  Cette année, il en a tiré une version pour adolescents intitulée À une minute près et publiée chez Leméac.

"À une minute près" André Marois La fonction jeunesse Leméac

À une minute près met en scène un univers identique au nôtre, à une exception près. Les gens y viennent au monde dotés d’une « fonction » qui s’active le jour de leur huitième anniversaire de naissance. Une seule fois dans leur vie, ils peuvent activer cette fonction en appuyant leur pouce entre leurs deux yeux. Instantanément, les soixante dernières secondes seront effacées. Seule la personne ayant utilisé sa Fonction se souviendra de la minute qu’elle vient de rayer ainsi. Il faut donc choisir judicieusement le moment où on utilise sa Fonction. Certains la gardent précieusement au cas où une fatalité surviendrait; d’autres la gaspillent pour réparer une gaffe ou une erreur de jeunesse. Dans cet univers, la question de savoir qui a utilisé sa Fonction ou non est très présente, mais aussi celle de savoir si des minutes de sa vie ont été effacées puis réécrites. À cause de la Fonction, ce questionnement reste omniprésent dans la tête des gens, particulièrement des adolescents puisqu’ils cherchent encore à construire leur identité.

Lucien, 16 ans, passe chaque été un mois chez sa cousine Kim en compagnie de sa tante et de son oncle. Cette année, il s’est laissé convaincre de jouer un rôle dans la pièce de théâtre qu’organise sa tante pour animer la vie du village. Noah, de qui Kim est très proche, n’apprécie cependant pas la présence du cousin de la grande ville qui, pour une raison inconnue, lui apparait comme un rival. La tension monte rapidement entre les deux garçons qui en viennent presque aux poings. La troupe tente d’adoucir l’ambiance en organisant une journée chez Kim. Rapidement, le sujet tourne autour des Fonctions de chacun. On se demande qui l’a déjà utilisée. Ou encore qui bluff lorsqu’il dit l’avoir utilisée. À ce sujet, on ne peut se fier qu’à la parole des autres. Si la journée se déroule correctement, la relation entre Lucien et Noah ne s’améliore pas pour autant, même qu’en soirée, les choses s’enveniment.

À une minute près offre une réflexion éthique sur les responsabilités qu’implique le fait, pour les personnages, de détenir un pouvoir aussi particulier que celui qu’offre la Fonction. Il pose une réflexion sur les choix qu’on fait dans la vie et sur les conséquences que ces choix peuvent avoir sur soi et les autres. En abordant ce thème universel à travers le regard de personnages adolescents (et parfois adultes), ce court roman saura surement plaire aux jeunes (et aux moins jeunes).

MAROIS, André. À une minute près, Leméac, Montréal, 2019, 133 p.

Réparer Philomène

Réparer Philomène est le septième roman de l’auteur Pierre Gagnon. Paru à l’automne chez Druide, cet ouvrage ne répond pas à la forme traditionnelle du roman. Le livre rappelle plutôt un recueil de poésie en prose, avec ses chapitres brossés comme des tableaux et sa structure narrative plutôt hachurée. Ses 249 pages se tournent ainsi à une vitesse surprenante.

Réparer Philomène Pierre Gagnon éditions Druide éditeur

Le livre s’ouvre sur un garçon de huit ans, le narrateur. Il se tient debout sur le bord de la rue dans ses habits du dimanche. Il attend. Il espère. Tout le monde au village en a déjà parlé: le président Kennedy, l’homme le plus puissant du monde, est déjà passé sur cette rue. Mais la voiture de son père, conduite par sa mère, s’arrête à sa hauteur.  Il est grand temps de rentrer à la maison. Le « bungalow de papier noir » est le royaume où dépérit sa mère. Autour, une cour à scrap. Le père répare et modifie des voitures qu’il ira courser ensuite. Le jour, il travaille pour un centre de récupération de pièces automobile.  Le soir, quand il est à la maison, il regarde sa femme s’enfoncer. Alors il va chercher Philomène.

Philomène est affligée d’un retard mental.
De deux ans ma cadette, elle parait plus jeune encore.
Mon père l’a choisie seul, sans personne pour le conseiller, et surtout sans ma mère à qui il a voulu faire la surprise…

Ma sœur parle peu.
Ma sœur écoute, intensément.

D’autres voix que les nôtres

À la longue, on s’habitue.
À la longue, on en vient à l’aimer davantage qu’on en aurait aimé une autre…

Une avec de l’avance plutôt que du retard.

Même si, au début, j’ai voulu la retourner…
Même si, au début, j’ai voulu l’échanger contre une pas défectueuse. (p. 61)

Réparer Philomène fait le récit de la pauvreté et de la dysfonction. La pauvreté monétaire, mais aussi la pauvreté de l’intelligence dans le cas de Philomène, de la beauté et la santé mentale dans le cas de la mère et de celle du bonheur pour le père, par exemple. Malgré le cœur en or du père, qui prend soin de ses enfants avant et après le départ de sa femme, le thème de la dysfonction familiale est bien senti.

Le roman ne présente ni de paragraphes continus (on change de ligne après chaque phrase comme en poésie) ni de récit continu. Les tableaux, tous titrés, dévoilent différents moments du quotidien familial alors que dix années se passent et que le garçon se dirige lentement vers sa majorité. Certains tableaux sont des retours dans le passé. Ils permettent de reconstituer la rencontre entre le père et la mère dans une petite ville du sud-est ontarien. Cela m’a bien fait sourire puisque c’est la ville où j’habite depuis maintenant un an. Mais l’ouvrage ne présente pas Trenton dans ce qu’elle a de champêtre et de convivial. Toute son action se déroule dans un motel-taverne qui n’existe plus aujourd’hui. Un endroit où les militaires moins populaires, selon l’histoire de Pierre Gagnon, faisaient la rencontre de femmes qui, à défaut de beauté ou de popularité, jouaient d’atouts pour dénicher un homme suffisamment enivré pour s’enticher. C’est là que le père aurait rencontré la mère avant de la ramener en Beauce dans le bungalow de la misère.

Tout au long du récit, j’ai trouvé que Philomène avait peu de place dans l’histoire. Je l’aurais souhaitée plus présente. Étant donné le titre, j’aurais aimé apprendre à mieux la connaitre. Or, le personnage de Philomène n’est qu’un outil servant le propos du livre. Campé dans un milieu pauvre, l’ouvrage développe principalement le thème de la pauvreté. La pureté de Philomène vient faire contraste dans cet univers de miséreux, tout comme la volonté du père de rendre ses enfants et sa femme heureux. Avec le spectre de la misère au-dessus de la tête, ce n’est pas gagné d’avance…

Le titre Réparer Philomène est très poétique. Il contient cette idée, d’abord, de vouloir « réparer » la déficience d’une enfant, une idée qui apparait à la fois comme naïve et jolie. Or, ce titre ne prend son sens plein qu’à la toute fin du roman. Une fin forte, magnifique et émouvante. Le rythme tranquille de ce roman doux-amer s’enflamme. Les petits tableaux cèdent la place à une plus vaste toile. S’y dessine une grande scène où, enfin et très paradoxalement (en raison du contexte, que je ne dévoilerai pas), Philomène prend toute la place. Une scène qui donne au titre toute son ampleur et qui nous fait comprendre la vraie place de Philomène dans l’histoire.

Voici la vidéo du roman, réalisée par Pierre Gagnon.

Réparer Philomène en extraits

Pas la moindre étoile sur les toiles qu’elle peint.
Que des nuages lourds dans des ciels bétonnés.

Ma mère et Philomène sont à des années-lumière d’une rencontre, s’observant à distance par une lunette obturée.

Pas la peine d’être astronome pour comprendre cela. (p. 129)

 

GAGNON, Pierre. Réparer Philomène, Druide, Montréal, 2019, 243 p.

Piège infernal

Je vous parlais dernièrement de la nouvelle collection Sphinx des éditions Héritage jeunesse, une collection  inspirée des livres dont vous êtes le héros (voir l’article). L’autre ouvrage à inaugurer le lancement de cette collection est Piège infernal de Paul Roux. Lui aussi est constitué de 31 chapitres et un épilogue dont l’ordre de lecture est dévoilé à travers la résolution d’énigmes.

Piège infernal Paul Roux Héritage jeunesse Livre dont vous êtes le héros Narration à la deuxième personne livre-jeu Collection Sphinx

Cette fois encore, tu es le personnage principal de cette histoire. Un après-midi, pendant que tu travailles à la bibliothèque de l’école en attendant ton autobus, tu es pris d’un malaise et cours aux toilettes pour vomir. À ton retour, toutes tes affaires sont restées telles quelles et tu te remets au travail. Peu de temps passe avant qu’un courriel ne t’interrompe. Il provient d’un inconnu qui te traite de dégoutant et dit connaitre ton secret. Ça te fait un gros choc. Personne à part ton frère Maxime et son ami ne connait ce secret. Et il n’est pas dans l’avantage des deux garçons de le dévoiler… Bientôt, c’est par texto que te contacte ton intimidateur. Tu as maintenant peur de regarder ton téléphone. Il t’interdit de parler de ses messages à qui que soit et, pour accompagner cet avertissement, il te donne un exemple de ce qui pourrait t’arriver. Un soir, tu rentres de l’école et découvres ton frère a failli se faire renverser par une voiture. Il est chanceux, il s’en sort avec une blessure au coude. Tu sais maintenant que tu es seul dans ta galère.

L’histoire de Piège infernal est beaucoup plus complexe que celle du titre paru en même temps que lui dans la collection Sphinx. Il est en ce sens plus riche à exploiter pour un enseignant. Le livre contient, à un premier niveau, la problématique amenée par l’intrigant intimidateur. Pourquoi s’en prend-il au personnage? Ce dernier pourra-t-il se sortir de son piège? À un deuxième niveau, il y a le fameux secret. Mais qu’est-ce que le personnage peut-il cacher de si honteux ou de si grave? Piège infernal contient par ailleurs beaucoup plus de vocabulaire complexe. C’est une belle occasion pour enseigner des mots nouveaux, mais cela peut aussi être une barrière pour des élèves moins à l’aise avec la langue (j’ai par exemple dans mes classes plusieurs jeunes dont le français n’est pas la langue première). J’ai toutefois remarqué que dans chaque chapitre semble se développer un champ lexical différent auquel appartiennent habituellement les « mots nouveaux », ce qui offre un bel angle d’enseignement. Le roman contient aussi des expressions et des comparaisons, ce qui ajoute de la couleur et peut aussi être enseigné.

Une autre chose que j’apprécie de Piège infernal, c’est qu’il offre une réflexion sur les choix qu’on fait dans la vie et sur l’usage des technologies. Il intègre par ailleurs à merveille celles-ci, ce qui lui confèrera surement de l’intérêt et du réalisme du point de vue des jeunes lecteurs. Les messages textes sont par exemple représentés sur la page. En plus de rendre concrète la présence des technologies, cette façon de faire allège la lecture.

Piège infernal Paul Roux Héritage jeunesse Livre dont vous êtes le héros Narration à la deuxième personne livre-jeu Collection Sphinx

Un petit détail m’a embêtée dans ma lecture. Aux pages, 104, 137 et 147, la personne narrative passe soudainement de la deuxième à la première personne. Ce ne sont que trois pronoms ou déterminants qui soudain suggèrent la valeur d’un « nous » alors que, depuis le début, la narration se fait avec le « tu ». C’est donc le « vous » qui devrait être privilégié pour une référence à une personne plurielle. Soit le livre devait au départ être écrit à la première personne et il est resté des coquilles dans le changement de narrateur, soit il y a quelque chose qui m’échappe complètement dans le message qu’on tente de me passer avec ce choix de personne grammaticale.

Quoi qu’il en soit, Piège infernal, tout comme l’autre titre, donne bien le ton de cette nouvelle collection. Je suis certaine que les jeunes de 11 à 14 ans adoreront résoudre les énigmes et se promener dans le livre pour retrouver l’ordre des chapitres. C’est une belle façon se s’approprier la forme du roman que de pouvoir ainsi naviguer à l’intérieur de l’objet papier.

ROUX, Paul. Piège infernal, Éditions Héritage jeunesse, Montréal, 2019, 297 p.

Énigme fatale

Cet automne, les éditions Héritage ont inauguré une nouvelle collection de livres jeunesse, la collection Sphinx. Cette collection reprend en partie le principe des livres dont vous êtes le héros. Contrairement aux traditionnels livres-jeux, dont le récit dépend des choix faits par le lecteur, les livres de cette collection intègrent l’interactivité par la résolution d’énigmes. Tous les chapitres (à l’exception du premier) ont été mélangés et ce n’est qu’en résolvant l’énigme trouvée à la fin de chacun d’eux que le lecteur peut découvrir où se situe le prochain chapitre de l’histoire. Pour lire le livre dans l’ordre, les jeunes doivent ainsi se prêter au jeu du détective. Pour l’instant, deux titres sont parus. Je vous présente aujourd’hui Énigme fatale, écrit par Mathieu Fortin.

Erreur fatale Mathieu Fortin Héritage jeunesse Livre dont vous êtes le héros Narration à la deuxième personne livre-jeu Collection Sphinx

Tu es le personnage principal de cette histoire. Un après-midi, alors que tu rentres de l’école avec Laurent, ton meilleur ami, vous remarquez une grosse berline noire qui vous suit. L’inquiétude vous gagne, ce qui met fin à tes complaintes au sujet de ton anniversaire. Le conducteur porte des verres fumés et il n’a pas l’air bien effrayant. Sauf que la voiture accélère et se met à foncer sur vous. Tu hurles à ton ami de courir vers ta maison, tout près, mais vous n’avez pas le temps de vous y réfugier, car quelque chose te pique alors que tu insères la clé dans la serrure. Quand tu reprends connaissance, tu te trouves dans une pièce que tu ne reconnais pas. Un salon contenant beaucoup d’éléments: canapé, téléviseur, bocaux en vitre contenant toutes sortes de choses… Il y a aussi un boudoir avec des fauteuils, une bibliothèque, des portraits peints, etc. Une lettre te souhaite la bienvenue dans ta prison, une prison dont seuls les plus méritants peuvent sortir. Bientôt, tu apprends que ton bourreau te donne deux heures pour relever une série d’épreuves te permettant de prouver ton mérite. Tu découvres aussi que tu n’es pas seul dans cette situation. Sur l’écran de ta télévision, tu aperçois d’autres jeunes dans des pièces qui ressemblent à la tienne.  Qui réussira à s’échapper? Alors que certains des jeunes se font éliminer devant tes yeux, une question te taraude: mais qui est cette personne qui vous a enlevés et que vous veut-elle? Vous ne semblez être que des pions dans son jeu morbide.

Des deux ouvrages qui sont parus, Énigme fatale est le plus facile à lire. Son vocabulaire est simple et le livre contient peu ou pas de figures de style ou expressions. Il s’avère ainsi un bon choix pour de jeunes lecteurs moins expérimentés. Son histoire est aussi très simple. Le personnage est enfermé et doit résoudre les énigmes pour prouver sa valeur. On suit donc les étapes une à une avec lui. L’adulte que je suis a trouvé cet aspect un peu redondant, mais je crois qu’il plaira aux jeunes, curieux de voir si, quand ou comment le personnage parviendra à s’en sortir. D’ailleurs, le rythme de l’histoire est enlevant et donne envie de connaitre la suite et de poursuivre la lecture. Les chapitres sont construits de façon à obtenir cet effet, chacun se terminant sur une montée dramatique ou un questionnement qui ne trouvera suite ou réponse que dans le chapitre suivant.

Énigme fatale, tout comme le deuxième ouvrage paru, ce sont 31 courts chapitres et un épilogue. Cette collection vise une construction efficace qui accrochera le lecteur. Mais ce qui plaira par dessus tout aux jeunes, ce sont les énigmes à résoudre pour s’orienter entre les chapitres. Elles sont en général assez simples, mais le jeune perdu pourra se référer au plan situé en fin d’ouvrage pour « retrouver son chemin ». Sinon, le fonctionnement est facile à comprendre, une fois la réponse de l’énigme trouvée (que ce soit un mot ou un chiffre), il faut se référer à la table des matières pour y dénicher cette réponse cachée dans l’un des titres de chapitres. Le chapitre dont le titre contient cette réponse est celui qui doit maintenant être lu.

Erreur fatale Mathieu Fortin Héritage jeunesse Livre dont vous êtes le héros Narration à la deuxième personne livre-jeu Collection Sphinx

Énigme fatale, tout comme le second ouvrage de la collection Sphinx (dont je vous parlerai bientôt), est donc un livre amusant qui saura plaire aux jeunes. Il me parait adéquat autant pour la lecture individuelle que pour la lecture en groupe. Un enseignant pourrait par exemple choisir de lire un chapitre par jour à voix haute et d’effectuer en groupe la résolution des énigmes permettant de passer aux chapitres suivants. J’y songe.

FORTIN, Mathieu. Énigme fatale, Héritage jeunesse, coll. « Sphinx », 2019, 299 p.

Lettres à mon ami américain

J’avais hâte de lire Lettres à mon ami américain que m’ont offert les éditions Prise de parole l’automne dernier. Je les en remercie et m’excuse en même temps de ce retard outrageux dans mon calendrier de lecture. Le livre, préparé par Benoit Doyon-Gosselin, contient toute la correspondance retrouvée  du poète acadien Gérald Leblanc à son ami américain Joseph Olivier Roy, lui aussi de descendance acadienne.

Lettres à mon ami américain 1967-2003 Gérald Leblanc Benoît Doyon-Gosselin Acadie Prise de parole Poète

Avant d’entamer l’ouvrage, je ne connaissais Gérald Leblanc que de nom. Je n’avais jamais rien lu de lui, et il m’a semblé que la lecture des Lettres à mon ami américain m’offrait une très belle occasion de découvrir l’auteur. Bien vite, ma lecture m’a rendue curieuse: je me demandais à quoi ressemble l’écriture du poète en dehors du contexte de la correspondance, qui se rapproche plus du discours quotidien. J’ai donc commandé Éloge du chiac et, en attendant de le recevoir, j’ai visionné L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, un documentaire trouvé sur le site de l’ONF et que voici:

L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, Rodrigue Jean, offert par l’Office national du film du Canada

J’ai adoré regarder, ou plutôt écouter ce film, car on y fait de nombreuses lectures des textes de Leblanc, et celles-ci sont magnifiquement performées.

Lettres à mon ami américain présente 36 ans de correspondance, mais comprend seulement les lettres écrites par Gérald Leblanc. Les réponses de Joseph Olivier Roy ne s’y trouvent pas en raison de l’épaisseur déjà impressionnante du livre, qui fait 513 pages. Cette absence, au début, m’a semblé bien dommage, car j’aurais aimé lire les mots de Roy, qui paraissaient si importants à Leblanc et qui influençaient sa pensée ou, du moins, l’alimentaient.

Les premières années de correspondance sont les plus volumineuses. À titre d’exemple, en ouvrant l’ouvrage au hasard à la page 223, j’y trouve une lettre écrite le 20 septembre 1970, presque exactement trois ans après le début de leur correspondance. Ces trois années, donc, représentent à elles seules environ la moitié (en termes de pages) d’une correspondance de près de 40 ans. La longueur des lettres des premières années est d’ailleurs impressionnante. Ces années sont pourtant les plus naïves, et les lettres parlent principalement de livres divers et de l’amour que ressent Leblanc pour un certain Bob, avec lequel il entretient une relation plutôt dysfonctionnelle. Au cours de ces années, Leblanc se cherche et les lettres, parfois redondantes en raison de leur sujet, démontrent la quête de l’homme en quête d’un but à son existence. Il est donc intéressant de lire les lettres des années suivantes, alors que Leblanc, d’abord concentré sur l’espoir de la souveraineté québécoise pour sauver l’Acadie des « maudits Anglais », découvre peu à peu la richesse et le pouvoir de son propre peuple et le rôle qu’il peut lui-même jouer dans la « Révolution tranquille acadienne ». À partir de là, ses lettres font état de ses amours sans s’y perdre, concentré que Leblanc est sur le chemin qu’il veut suivre en tant qu’artiste et sur les nombreux projets qu’il entretient et réalise peu à peu.

Je comprends de mieux en mieux la nécessité ainsi que la « fonction » (le rôle) de l’artiste au sein d’une société. Je deviens de plus en plus anti-nationaliste, mon Dieu! Tous ces slogans et ce verbiage! Plus ça change… Je m’intéresse aux individus et non au gouvernement. Tu me disais autrefois qu’une fois un gouvernement élu (fut-il fédéraliste, séparatiste, etc.) se propose de rester au pouvoir (sic), donc il en ressort que ce gouvernement recommence les mêmes conneries de toujours. D’accord. […]. (p. 238)

Puis:

J’ouvre les yeux à la réalité de vivre ici, ma condition d’Acadien. Pendant longtemps je me guindais de « culture » française, par snobisme, « intellectualisme » (ugh, que ce mot pue!), sans savoir ce qu’est la culture. La culture, c’est l’ensemble des besoins de l’Homme: le besoin de manger, de vivre ensemble, de manifester ensemble, de se dire et de s’aimer: l’expression de tout cela, voilà ce qu’est la culture. Maintenant, je peux enfin évoluer dans un milieu que j’accepte de vivre. (p. 305)

Lettres à mon ami américain permet donc de découvrir l’homme dans toute sa vulnérabilité. Ses épisodes dépressifs, ses amours déçus, ses espoirs et ses aspirations, etc., tout y passe sous la plume de Leblanc qui se confie dans ce qui semble un sans-gêne et un abandon total à cet ami des États-Unis. Lors de leurs premiers échanges, les hommes ne se connaissent pas encore. Un cousin de Leblanc lui parle de Joseph Olivier Roy, lui mentionnant qu’il croit qu’ils s’entendraient bien tous les deux, et qu’ils devraient s’écrire. Leblanc envoie donc une première lettre à Roy le 7 septembre 1967. Ce n’est que plus de trois mois (et une centaine de pages de lettres!) plus tard qu’ils se rencontrent en personne pour la première fois.

Dès le départ, le ton est irrévérencieux, voire provocateur, comme si Leblanc testait son correspondant dans l’espoir d’une joute verbale ou d’un débat d’idées. C’est ce qu’il obtient au fil des lettres puisqu’on comprend que les deux hommes ont souvent des opinions diamétralement opposées, mais qu’ils aiment en débattre avec l’autre et éprouvent un grand respect pour les arguments de chacun. Ils aiment aussi parler de littérature (Leblanc, du moins, puisque nous ne voyons que ses lettres) et ils échangent souvent des livres et des disques.

Cette correspondance est intéressante puisqu’elle décrit, à travers le regard de Leblanc, le contexte linguistique, culturel et politique de l’époque. Sur un ton d’abord lyrique, puisque le jeune Leblanc aime les grands emportements, puis de plus en plus sur un ton réaliste et à travers le regard aiguisé de l’homme autodidacte qui forge ses propres opinions et ne craint pas de changer d’avis.

Il vaut cependant mieux être bilingue pour apprécier en entier le gros volume qu’est Lettres à mon ami américain. Bien que Leblanc dit détester les « Anglais », il n’hésite pas à user de cette langue lorsqu’elle facilite l’expression de sa pensée ou quand il croit qu’il pourra ainsi mieux se faire comprendre de son correspondant. Bref, bien que la grande majorité du texte soit en français, on y rencontre régulièrement des passages, voire quelques lettres, en anglais.

I bought too many books of course, mais la vie est courte et l’ART éternel. (p. 413)

Lettres à mon ami américain en extraits

« Toi tu comprendrais (au moins un peu) ce que je fais, ce que je veux et ce que j’accomplis. Je ne suis pas intellectuel: seulement pourri de littérature et assez cultivé – mais culture n’est pas sagesse! Et c’est moi ça. » (p. 95)

« Tu devines correctement si tu me crois revenu de Bouctouche… Cette fin de semaine (oh! week-end d’après une célèbre linguiste française qui dit que l’on risque d’affaiblir notre français en francisant forcément trop de mots anglais et week-end devrait demeurer week-end… pour ma part je dis que l’on désigne une fin de semaine alors pourquoi ne pas dire « fin de semaine »?) […] » (p. 156)

LEBLANC, Gérald. Lettres à mon ami américain 1967-2003: édition annotée préparée par Benoit Doyon-Gosselin, Prise de parole, Sudbury, 2018, 513 p.

Champion et Ooneemeetoo

Une des choses que j’apprécie du contrat que je fais pour le Regroupement des éditeurs franco-canadiens, c’est qu’il me fait découvrir des ouvrages dont j’ignorais l’existence. Parmi ceux-ci, une traduction de Kiss of the Fur Queen, réalisée par Robert Dickson et publiée aux éditions Prise de parole sous le titre Champion et Ooneemeetoo. Ce livre de l’auteur cri Tomson Highway est un roman grandiose qu’on devrait, à mon avis, se faire un devoir de lire afin de connaitre un aspect souvent occulté de notre culture canadienne, celui de nos relations avec les Premières Nations et de leur apport culturel.

Champion et Ooneemeetoo Tomson Highway Prise de parole Traduction Robert Dickson Préface Louis Hamlin

Champion et son frère sont les derniers enfants d’Abraham et de Mariesis Okimakis. Ils naissent et grandissent dans le village cri d’Eemanapiteepitat dans le Nord du Manitoba, « dans une région si reculée qu’on disait que le Pôle nord se trouvait sur l’autre versant de la prochaine colline » (p. 42). Leur petite enfance suit le rythme de la pêche, des troupeaux de caribous et de l’accordéon dont Champion sait si bien jouer déjà. À six ans, le garçon est envoyé dans une école au sud afin de commencer sa scolarité, ordre du père Bouchard. Au débarquement de l’avion, il apprend qu’il lui est désormais interdit de parler cri et qu’il devra s’exprimer dans cette langue étrange qu’il ne comprend pas, l’anglais, puis il ne s’appellera plus Champion, mais Jeremiah, un nom bien catholique. Là-bas, il découvre un nouvel instrument, qu’il n’a jamais vu, et c’est cette passion pour le piano qui lui fait apprécier l’endroit, entre les étés qu’il retourne passer dans sa famille. Deux ans plus tard, son frère Gabriel le rejoint, et l’horreur des pensionnats se découvre peu à peu alors qu’elle est dépeinte avec la légèreté de l’enfance. Le livre suit alors le parcours des deux garçons du primaire au secondaire jusqu’à l’âge adulte et à la mort.

Champion et Ooneemeetoo est un livre magistral qui allie dans une narration dynamique des éléments des cultures canadienne et crie, de leurs croyances respectives et de leurs langues opposées, de la magie du conte et du réalisme, etc. Sa force réside dans sa capacité à imbriquer ces éléments, de prime abord opposés, pour en faire le tout pourtant bien réel qui constitue la culture amalgamée et la réalité de Champion et de son frère, comme, sans doute, des nombreux Cris qui ont eu un parcours similaire.

La réussite du livre, seul roman du dramaturge Tomson Highway, repose aussi sur la grande maitrise de l’auteur à amener le lecteur directement dans le regard de ses personnages, présentant le monde de leur point de vue sans avoir à rien ajouter pour expliquer. Il en résulte un effet à la fois touchant, réaliste et comique qui allège les passages qu’une narration différente aurait pu rendre insoutenables, tout en imprégnant beaucoup d’humanité au récit.

« Hell, poursuivit le prêtre avec insistance, tirant ainsi Champion-Jeremiah de sa morne rumination, l’enfer, c’est là où vous irez si vous êtes méchants.
L’enfer avait l’air plus engageant [que le paradis], car il était rempli de tunnels et Champion-Jeremiah avait une grande affection pour les tunnels. […]
Des créatures maigres, gluantes, à la peau brun-noir squameuse, à la queue longue et pointue, munies de cornes sur la tête, tiraient les gens de leur cercueil et les lançaient dans les profondeurs avec des fourches à foin, en riant aux éclats. Au bout des sept affluents se trouvaient des cavernes humides et froides, aux parois desquelles se dessinaient des flammes, et où étaient assis des gens à la peau foncée.
Aha! Voilà où se trouvent les Indiens, pensa Champion-Jeremiah, soulagé qu’ils aient une place sur cette grande carte. Ces gens s’adonnaient sans vergogne à de nombreuses activités qui avaient l’air amusantes. »
(p. 82)

« — Cintre mairie, mare de dune, pliez pour noos’sim pasteurs, main denant héa l’our de not nord, amène.
Gabriel débita à toute allure les syllabes dénuées de sens, en faisant semblant de les comprendre. Mais, alors qu’il avait mal aux genoux d’être agenouillé sur le linoléum froid et dur, il ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi il y avait dans la prière le mot cri 
« noos’sim ». Pourquoi cette mare de dune avait-elle besoin d’un filleul? » (p. 94)

Le livre est dur et pourtant il est doux. Il décroche des sourires et quelques rires alors que, la main sur le cœur, on lit une scène en se disant « ouch… » Par ailleurs, les comparaisons et métaphores, nombreuses et pertinentes permettent de cerner le regard différent que les personnages portent sur le monde, produit de leur culture crie: « Enfin, la musique l’éclaboussa comme de l’eau douce et tiède, dans un nuage de papillons jaune et noir à queue d’hirondelle. Il ne se rendit même pas compte qu’il avait quitté la file pour se planter à l’entrée d’une pièce. » (p. 78)

Champion et Ooneemeetoo est à mon avis un incontournable de la littérature canadienne. Riche d’un regard particulier, d’une extraordinaire histoire de résilience, tissée, sans être une autobiographie, à partir des connaissances et du vécu de l’auteur concernant les différents milieux qu’il dépeint. La narration a du souffle, elle nous emporte comme le vent (ou plutôt comme une musique) et nous entraine dans ses cascades. Il est facile de lire ce livre d’un trait, mais il est pertinent de le faire durer pour ne rien échapper des différents thèmes qu’il exploite et qui s’imbriquent les uns dans les autres en empruntant à l’occasion à la magie du conte, à la mythologie crie haute en couleur et fervente d’histoires.

Champion et Ooneemeetoo en extraits

« Jeremiah s’efforça, courageusement mais difficilement, d’effacer l’épisode, jusqu’à ce que, une semaine plus tard, il voit une photo sur une page arrière du Winnipeg Tribune et pense reconnaître la femme: on avait retrouvé le corps nu de Evelyn Rose McCrae, fille du lac Mistik perdue depuis longtemps, dans un fossé aux abords de la ville, une bouteille de bière fracassée gisant délicatement, telle une rose, dans son sexe ensanglanté. Jeremiah rappaorta l’image qu’il avait vue imprimée sur le piano à queue de monsieur Ashkenazy. Mais la police de Winnipeg s’intéressait peu aux observations de jeunes Indiens de quinze ans. » (p. 133)

« — Tu te rappelles l’histoire de tante Marguerite à l’œil noir […]. Celle du nouveau manteau de fourrure de la belette?
Évoquer ainsi la mythologie crie réussirait peut-être à conjurer ces phénomènes occultes.
— Tu veux dire celle où Weesageechak descend sur terre déguisé en belette? Gabriel se pencha vers des Stanfields à l’allure virile, examinant le devant en Y avec une telle rapacité que le commis à lunettes renfrogné, craignant du sabotage, fit une grimace. Et où la belette entre dans le trou de cul de Wendigo en rampant?
— Oui… Malgré lui, Jeremiah explosa d’un rire hilare: Pour tuer l’horrible monstre.
—  …et revient, sa fourrure blanche recouverte de merde? rit Gabriel, échappant les Stanfields sur une pile de shorts bleu ciel.
— Tu sais, dit Jeremiah, soudain philosophe, une histoire comme celle-là ne passerait jamais en anglais.
La voix de Gabriel prit un ton conspirateur.
— « Trou de cul » est un péché mortel en anglais. Le père Lafleur me l’a dit une fois à la confesse.
— Il a dit la même chose de « merde », dit Jeremiah. »
(p. 146)

HIGHWAY, Tomson. Champion et Ooneemeetoo, Prise de parole, Sudbury, 2019, 375 p.

Oubliez

On a récemment soumis à mon attention un recueil de poésie paru chez Prise de parole en 2017, Oubliez, de Sylvie Bérard. Ce court livre de 78 pages a remporté le Prix de poésie Trillium en 2018. Comme son titre le laisse présager, il aborde le thème de l’oubli. Les deux angles sous lesquels le thème est traité rendent le recueil plutôt intéressant. On y rencontre d’abord l’oubli volontaire, celui que l’on tente à la fin d’une relation amoureuse. Puis survient en deuxième partie l’oubli involontaire dû à la maladie.

Oubliez Sylvie Bérard Éditions Prise de parole Prix Trillium Poésie

Je ne suis pas une grande lectrice de poésie. J’en lis de temps à autre, le plus souvent parce que des éditeurs m’en proposent, et j’ai eu jusqu’ici plusieurs bonnes surprises. Oubliez de Sylvie Bérard en fait partie. Comme le titre l’annonce, le thème central du recueil est l’oubli. Il y est question de deux types d’oubli, autour desquels s’articule chacune des parties. La première concerne l’oubli volontaire, celui que l’on tâche d’obtenir à la suite d’une rupture amoureuse afin de calmer la douleur. Les poèmes sur ce thème sont majoritairement en vers, ce qui à mon avis renforce l’aspect énigmatique de ce type d’oubli. Je dis cela parce que les poèmes en vers, avec leurs images et leurs accolades de mots, demandent le plus souvent à être déchiffrés et il est possible que le sens de certaines strophes, à l’occasion, échappe au lecteur et donne l’impression d’un oubli ou du moins d’un creux dans la mémoire.

La deuxième partie présente des poèmes en prose qui s’apparentent de très près à de courtes nouvelles, ou plutôt à des tableaux, pour être plus exacte. La prose est légère et les images subtiles, alors que l’autrice relate de quelle façon se manifeste l’oubli involontaire né de la maladie d’Alzheimer. Malgré la cruelle réalité du sujet, surtout qu’il y est question de la mère de l’autrice, l’écriture est si douce qu’elle nous fait plutôt sourire, de tristesse parfois, mais sourire tout de même. Cette partie est à mon avis la plus réussie, mais il est fort probable que mon attachement à la prose oriente mon jugement.

Oubliez est donc un court recueil dont la lecture est fort agréable. La présence de poèmes en vers ainsi que de poèmes en prose offre une belle diversité au lecteur de poésie amateur tout comme au lecteur expérimenté. Le livre a été sélectionné pour la création de fiches pédagogiques pour les écoles, un choix heureux puisqu’il me semble constituer une belle porte d’entrée pour initier les jeunes au genre poétique.

Oubliez en extraits

« Les mots sont des poupées
Que vous travestissez de laine

Vous les plongez dans le soufre
Pour les accuser de brûler

Vous dites qu’ils sont des armes
Pointées sur vous
Vous leur demandez de rester dans les tiroirs
À clé

[…] » (p. 52)

« Dans le petit ou grand écart entre le temps racontant et le temps raconté se situe tout le jeu et tout l’enjeu des récits – ceux du réel ou ceux de la fiction. La poésie, elle qui ne nécessite pas la narration, permet de condenser les temps en une seule énonciation qui les contient tous. » (p. 76)

BÉRARD, Sylvie. Oubliez, Prise de parole, Sudbury, 2017, 78 p.

Pierre, Hélène & Michael – Cap Enragé

J’ai découvert Herménégilde Chiasson pour la première fois lorsque je suis allée aux Correspondances d’Eastman en 2015. Plus tard, j’ai eu la chance d’assister à un atelier d’écriture qu’il a animé à Québec, mais je n’avais rien lu de lui avant cette année. Le premier texte de sa plume que j’ai découvert est publié dans Sur les traces de Champlain, et m’a laissée un peu dubitative. Il y présente une entrevue fictive avec Samuel de Champlain en jouant sur les anachronismes. C’est intéressant, mais cela ne m’a pas autant charmée que les deux pièces de théâtre dont je viens de faire la lecture: Pierre, Hélène & Michael et Cap Enragé.

Pierre Hélène et Michael Cap Enragé Herménégilde Chiasson Prise de parole Théâtre jeunesse

Ces deux pièces de théâtre écrites pour la jeunesse ne font pas l’éloge de la facilité, autant par leurs thèmes que par leur niveau littéraire. Et c’est ce qui m’a tout de suite plu: sentir le rythme serré dans l’écriture et toute la pensée sous-jacente. Ce sont des pièces brèves, mais complexes sur le plan des émotions. Les personnages sont peu nombreux (trois dans chaque texte), mais bien développés. Le lecteur (ou le spectateur) a accès à leurs pensées profondes, dans toutes leur sensibilité ou leurs contradictions.

Pierre, Hélène & Michael, par exemple, tourne autour du personnage central d’Hélène. La jeune femme est aux études et fréquente Pierre depuis ce qui lui semble toujours. Sa vie parait toute tracée d’avance par ce dernier: ils vont terminer leurs études, se marier et avoir des enfants. Née dans les Maritimes, prisonnière des Maritimes. Voilà ce qui semble attendre Hélène dont la soif de découverte commence à ébranler tous ces beaux projets. Un jour, elle croise Michael, un anglophone de Toronto nouvellement arrivé en ville. En moins de cinq minutes, elle tombe sous le charme, et la pièce nous fera découvrir de quelle façon cet amour aura un impact sur sa quête identitaire. De son côté, Cap Enragé présente Patrice, un jeune issu d’une famille dysfonctionnelle, qui a appris qu’il ne peut se fier qu’à lui-même. Il se trouve au poste de police où il est interrogé par le caporal Victor Blanchard pour le meurtre supposé de son ami Martin. Avec Véronique, sa copine depuis deux ans, et Martin et Sophie, ils ont passé la soirée au Cap Enragé jusqu’à ce tous perdent Martin de vue et qu’il soit retrouvé mort au pied du précipice. Patrice clame son innocence, mais refuse de coopérer avec l’agent qui, à ses yeux, est déjà prêt à le condamner.

Les deux pièces ouvrent la porte au développement de sentiments profonds et recourent à divers moyens pour les mettre en lumière. Au-delà des dialogues entre les personnages, l’utilisation du téléphone permet d’introduire, de loin, de nouveaux personnages qui ouvrent une fenêtre sur l’intimité de Michael ou de Patrice, par exemple. Dans Pierre, Hélène & Michael, on accède aussi aux pensées de la jeune femme par le biais d’un journal intime enregistré sur iPhone. Ce procédé est utile au développement du personnage et ajoute par ailleurs du réalisme à un récit que l’on souhaite moderne et crédible aux yeux d’un public adolescent.

Les deux pièces abordent le thème de la quête identitaire à travers les relations interpersonnelles, autant amoureuses que familiales, et en cela elles touchent des thèmes universels qui plairont à différents publics. Les adolescents y trouveront, à mon avis, un intérêt particulier puisqu’ils sont, tout comme les personnages, à l’âge de la quête identitaire et des questions existentielles sur l’amour et sur l’avenir. C’est donc une excellente nouvelle que le livre ait été sélectionné par les éditions Prise de parole pour la création de fiches pédagogiques à l’intention des écoles. Ces fiches devraient paraitre au cours de l’année.

Entrevue avec Herménégilde Chiasson

Voici une entrevue que j’ai trouvée très intéressante. Elle permet de découvrir l’auteur et artiste sous différents aspects de son parcours.

Pierre, Hélène & Michael en extraits

« PIERRE
Tu dois être Anglais pour penser de même.

MICHAEL
Anglophone, les Anglais vivent en Angleterre.

PIERRE
Aimes-tu ça, être Anglais?

MICHAEL
Anglophone. Des fois.
Jouant son jeu.
Ça dépend avec qui on est. Quand il n’y a pas trop de Français alentour!!!

PIERRE
Francophone. Les Français vivent en France.

MICHAEL
Good point. Good point.

HÉLÈNE
Un à un. Après à peine une minute de jeu. » (p. 13)

 

CHIASSON, Herménégilde. Pierre, Hélène & Michael suivi de Cap Enragé, Prise de parole, Sudbury, 2012, 161 p.

Vieille école

Un Noël, mon frère et moi avons reçu un Super Nintendo et ça a probablement été le plus beau Noël de ma vie. Possiblement le pire pour ma cousine parce qu’après ça, j’ai juste voulu jouer au Super Nin toute la soirée et elle, elle s’en foutait pas mal, de Mario. Pendant des années les seules cassettes que j’ai eues étaient Super Mario World et Mario Paint (le plus cool, c’est le jeu de tapette à mouches), puis un peu plus tard Mario Kart. Et quand j’allais au dépanneur pour louer une cassette, c’était toujours Mario quelque chose. Pendant toutes ces années-là, j’ai dessiné à peu près tous les personnages de Super Mario World dans mes temps libres en plus d’écrire des histoires de Yoshi. Dans le jeu, il y en a de quatre couleurs, et je leur avais donné des noms quand je jouais: Yochéri (vert), Ychi (jaune), Yofroid (bleu) et Yochaud (rouge). Ça, c’est parce que je ne savais pas ce que je sais aujourd’hui grâce à un livre qui n’a rien à voir avec le Nintendo, que Yoshi, ça veut dire « vas-y ».

Quand j’ai finalement eu Mario All Stars avec les quatre Mario dedans, j’étais adolescente et j’avais désormais une petite télévision (genre 10-12 pouces) dans ma chambre. J’ai fait le tour des jeux bord en bord y compris The Lost Levels. C’est vous dire le nombre d’heures de persévérance et d’enthousiasme que j’ai mises dans mon épopée Nintendo. Aujourd’hui, j’ai une Wii U, un Nintendo 64, une NES  classique et une Super NES classique et je joue encore très souvent à Mario et à Yoshi. Mais ces derniers temps, je trippe ma vie avec EarthBound sur ma SNES classique (un cadeau de fête parfait). Et ça m’a vraiment donné le gout de lire Vieille école d’Alexandre Fontaine Rousseau, même s’il traite seulement de la NES.

C’est évident que je n’ai pas encore besoin de m’acheter une Switch.

Vieille école Alexandre Fontaine Rousseau Ta Mère Nintendo

Les seuls défauts de ce livre-là, c’est de pas être assez long ni d’avoir de table des matières avec la liste des jeux. Parce que Vieille école relate l’histoire de la NES en présentant une centaine des jeux qui ont été créés pour la console en respectant l’ordre chronologique de leur parution. Sauf que j’ai seulement 30 jeux sur ma NES classique, et  je ne connais pas la grande majorité des autres. Et quand j’oublie le nom d’un jeu dont je voudrais me rappeler ou dont je voudrais relire le chapitre, ce n’est définitivement pas l’année de sa création qui me revient en tête en premier. Bref, Ta Mère, Alexandre Fontaine Rousseau, je fais ici ma demande: je veux 1) un Vieille école, volet 2 sur le Super Nintendo; 2) une table des matières dedans. Merci.

L’affaire, c’est que j’ai eu un fun fou à lire ce livre-là. La structure est simple. L’auteur accorde deux pages à chaque jeu dont il traite. Chaque jeu se présente sous forme de chapitre. Et les jeux se suivent en ordre chronologique. On pourrait croire que ce genre de présentation fait que chaque chapitre s’autocontient, par exemple que le chapitre sur Super Mario Bros. 2 parle de ce jeu-là et puis voilà, et qu’ensuite celui sur Bubble Bobble parle uniquement de Bubble Bobble, mais non. Ce qui fait la richesse de ce petit livre qui est bien loin de se prendre au sérieux, c’est le réseau de relations qu’il présente. Le lecteur commence sa lecture, mine de rien, en se demandant bien à quel genre de drôle de livre il a affaire, et s’aperçoit bien vite qu’en lisant sur Duck Hunt puis sur Excitebike et ainsi de suite, il est en train d’apprendre tout un tas de petites choses sur l’histoire de la console et son mode de fonctionnement (je ne parle pas de peser sur Power, on s’entend).

Il met entre autres en évidence, sans l’explorer en profondeur (deux pages par jeu, ça s’arrête là) le fait que les jeux de Nintendo présentent des univers qui permettent le développement d’un récit. Une de mes connaissances a justement consacré un mémoire de maitrise à l’étude des jeux vidéos comme pouvant « présenter et développer un monde fictionnel complexe » s’apparentant ainsi au domaine littéraire. Je ne le connais pas, mais je suis pas mal certaine qu’Alexandre Fontaine Rousseau aurait bien aimé assister à la conférence que Nicolas Côté a donnée sur le sujet aux élèves de mon école l’année passée et qu’ils seraient devenus ensuite les meilleurs amis du monde. Je dis ça de même.

Vous aurez compris que le ton bon enfant de Vieille école déteint pas mal sur mon écriture aujourd’hui, mais c’est comme une extrapolation du fun. Le livre, je l’ai dit, ne se prend pas au sérieux. Il manque à peu près toutes les négations et, de temps en temps, on lit quelques familiarités du registre plus populaire. Je n’étais pas pas certaine d’aimer ça pendant les 2-3-4 premières pages et puis ça s’est mis à m’amuser. J’ai ri pas mal tout le long de ma lecture, en fait.

« Ça fait que let’s go: quelqu’un a encore kidnappé la blonde de Billy, pis ça veut dire que le temps est venu de retourner dans la rue pour aller distribuer des beurrées de jointures pis frencher des faces avec son genou. Je donne des coups de poing en pesant sur A pis des coups de pied en pesant sur B? Classique. Pis en plus je peux sauter sur place, spinner dans les airs pis frapper tout le monde autour de moi? Alright. Amènes-en, des méchants. Jusque là, ça va. » (Double Dragon III: The Sacred Stones, p. 187)

Petit ton légèrement insolent, définitivement amusant, mais par lequel on découvre une vraie critique des jeux et apprend de vraies informations. Ce n’est pas parce que le livre ne se prend pas au sérieux qu’il ne réussit pas à l’être. Vieille école est un livre à la fois ludique et instructif qui réveille la nostalgie du joueur de Nintendo. Que celui-ci ne connaisse qu’une poignée des jeux mentionnés n’y change rien.

Vieille école en extraits

« Soi-disant inspiré par un fameux roman chinois du seizième siècle intitulé La pérégrination vers l’Ouest, parce que ça c’est un classique qui intéresse monsieur madame tout le monde, Dragon Power modifie donc deux ou trois trucs ici et là pour faire croire qu’il s’agit d’un produit culturel respectable – en s’assurant de diluer juste assez l’idiosyncrasie du manga d’Akira Toriyama, question que personne ne soit choqué (ou, pire encore, amusé) par l’expérience proposée.
[…]

   Bulma s’appelle désormais « Nora », un bon nom bien de chez nous; Yamcha devient « Lancer », parce que pourquoi pas, et le tour est joué. Tout ce qu’il reste à faire, après ça, c’est censurer l’humour grivois de la série originale. Les petites culottes de Bulma deviennent ainsi le sandwich de Nora, puisqu’un triangle est un triangle et qu’il suffit d’une simple rotation à 180° pour transformer une blague de mauvais goût en goûter délicieux. » (Dragon Power, p. 65-66)

« Les Mario Kart, c’est un peu la quintessence du principe de fun. Pis, pour ceux qui le sauraient pas, le fun reste l’objectif premier d’un jeu. Vous pouvez me faire confiance. C’est scientifique ce que je dis là. Je suis convaincu que si tu distilles tous les discours théoriques traitant de la question jusqu’à leur plus simple expression, c’est pas mal ça la conclusion. »(Ice Hockey, p. 67)

« Pour vrai, c’est dangereux ces affaires-là. As-tu déjà joué trop longtemps à Tetris ou à Dr. Mario avant d’aller te coucher? C’est sûrement plus « constructif » que de faire le tour de Double Dragon en buvant de la bière économique. Sauf que sincèrement, c’est aussi des plans pour rêver à des blocs qui tombent pis à des pilules multicolores pendant toute la nuit. Je veux ben croire que c’est supposé te rendre « intelligent », ces affaires-là. Mais ça te rend probablement un peu légume en même temps. »(Yoshi’s Cookie, p. 216)

FONTAINE ROUSSEAU, Alexandre. Vieille école, Ta Mère, 2018, 223 p.