La promesse de l’aube (film)

Romain Gary est parmi les auteurs que j’admire le plus. C’était un écrivain qui travaillait d’arrachepied et qui avait voulu faire de sa vie une œuvre en soi, un roman total (il en sera question dans un prochain billet portant sur Pour Sganarelle). Entre des œuvres de qualité inégale, il a produit des chefs-d’œuvre et le plus grand canular de l´histoire de la littérature grâce à son double Goncourt. Au nombre des grands romans qu’il a écrits figure La promesse de l’aube, roman autobiographique mais roman d’abord, n’oublions pas que Gary était passé maitre dans l’art de la supercherie. Le réalisateur français Éric Barbier a adapté cette grande oeuvre pour le cinéma. Le film est sorti en France en décembre 2017 et c’est avec le printemps 2018 que celui-ci a atteint les salles québécoises. Il me fallait absolument le voir.

La promesse de l'aube film Éric Barbier adaptation cinéma Romain Gary Émile Ajar

La promesse de l’aube fait partie de mes lectures marquantes. C’est un livre dans lequel tout est foisonnement: la langue, l’ambition, l’intensité de l’amour mère-fils. C’est une grande envolée littéraire dans un style follement maitrisé. Adapter ce livre au cinéma représentait donc un risque particulier. Comment parvenir à rendre par le moteur de la narration cinématographique le souffle que Gary a su donner à son histoire par les mots? Comment transposer à l’écran le dynamisme que cette histoire devait en grande partie à son style?

Ma lecture de La promesse de l’aube remonte à au moins sept ans. Si le souvenir que j’en ai gardé est précis, il n’est pas pour autant détaillé (Ah! Mémoire!). Je crois que ce recul m’a permis de profiter pleinement du film d’Éric Barbier. Ces deux heures de visionnement m’ont ramenée dans mes souvenirs du livre, comme si on m’en faisait la lecture à l’écran. Certes, le ton n’est pas le même (comment rendre la subtile ironie, l’humour en demi-ton, la langue truffée des images nées du mélange des origines de l’auteur…?). Contrairement à ma collègue des Méconnus (qui livre ici une merveilleuse critique), je n’ai pas senti que l’accent mis sur l’excentricité de la mère cachait ses nuances. J’ai souvenir d’un personnage littéraire certes moins brusque et plus souple dans ses exigences, mais tout aussi dévoué envers son fils, frondeur et haut en couleur. Il faut dire que ma lecture de la biographie qu’a rédigée Myriam Anissimov, Romain Gary, le caméléon, peut influencer ce point de vue puisque l’auteure y présente une recherche magistrale démontrant comment la vie et l’oeuvre de Gary étaient empreintes d’embellissements et de supercheries. Cet ouvrage m’a fait découvrir un Gary taciturne, torturé, difficile à vivre et, si mes souvenirs sont bons, réellement obsédé à l’idée d’être à la hauteur des aspirations de sa mère. Donc, même si je doute de la nécessité, dans l’adaptation d’Éric Barbier, de présenter Gary déprimé (exagérément?), en train d’écrire La promesse de l’aube et d’interagir avec Leslie, sa première épouse, je devine qu’on a peut-être voulu montrer l’homme derrière l’oeuvre. Je garde des réserves, toutefois, sur la réussite de cette partie.

La promesse de l’aube raconte les débuts de Romain Gary dans la vie. L’auteur y retrace les éléments clés de son enfance, ceux qui ont fait de l’homme l’homme qu’il est au regard de l’amour et du travail. La promesse de l’aube, c’est la genèse d’un fils, d’un militaire, d’un auteur et d’un diplomate. C’est le livre qui dessine à gros traits la personnalité de la mère, mais qui parvient à le faire dans toutes les nuances de la subtilité. Le livre comme le film mettent l’accent sur la forte influence qu’a eue la mère de Gary sur lui, sur sa forte présence et sur l’impact douloureux qu’un tel amour maternel aura eu sur ses relations amoureuses. Si le film touche le sujet de manière moins approfondie et nuancée, il n’en réussit pas moins à montrer le lien spécial qui unit la mère et le fils.

Par ailleurs, il faut accorder au film quelques écarts: une adaptation demande toujours de faire des choix et d’adopter un point de vue. Elle n’est rien d’autre, à vrai dire, qu’une lecture portée à l’écran. Elle est une interprétation de l’oeuvre par le cinéaste. Et c’est précisément ce que j’aime: comparer l’original au film pour découvrir les choix qui ont été faits. Si cela me rend sans doute plus indulgente que d’autres lecteurs, je crois que cela me permet en contrepartie d’apprécier à sa juste valeur le film qui a été tiré du livre. L’univers y est. Les scènes y sont. Le tout faisait affluer mes souvenirs du livre et j’ai passé un très bon moment au cinéma Pine de Sainte-Adèle (j’en parle ici), entourée d’une douzaine d’autres personnes dans la toute petite salle. Même à la dernière semaine de projection, des curieux, comme moi, continuaient de prendre place le temps d’une représentation. À ma sortie, le propriétaire saluait les cinéphiles, et je l’ai entendu vanter les mérites de ce film français qui a été le plus couteux de son pays cette dernière année. À mon avis, c’est un bel investissement qui fait honneur à Gary.

La promesse de l’aube, Éric Barbier, 2017

Casse-gueules

J’ai connu Émilie Turmel en 2014 lors d’une semaine d’ateliers d’écriture dans la belle École internationale d’été de Percé de l’Université Laval. Les matins, la quinzaine de participants que nous étions assistions à des ateliers dispensés par l’auteure et poétesse Anne Peyrouse. Nos après-midis étaient réservés à l’écriture. Quelques heures de rédaction créative en formule marathon dans le silence le plus complet des maisons antiques de la pointe de Percé. C’est qu’à 15 heures, nous devions retourner en classe pour partager nos textes et échanger. Alors qu’on utilisait tous chaque minute du temps accordé à l’écriture – certains d’entres nous (moi) avec une petite panique intérieure due au délai -, Émilie avait cette capacité de pondre un poème en moins de deux avant de sortir profiter du grand air de Percé, ses longs cheveux dans le vent. Assez poétique en soi. Peut-être qu’elle retravaillait ses poèmes une fois à l’extérieur, qui sait? Mais qu’importe, chaque fois qu’elle nous en faisait la lecture, à 15 heures, j’étais soufflée par ce talent brut. Voilà qu’en 2018 parait son premier recueil, Casse-gueules, aux éditions Poètes de brousse, qui m’ont fait la courtoisie d’un service de presse.

Casse-gueules Émilie Turmel Poètes de brousse

Casse-gueules est un traité poétique sur la force des femmes, une dénonciation des blessures qui leur sont assénées et des abus faits à leur sexe ou à leur genre, mais c’est surtout un hommage à leur résilience et un cri de ralliement. Avec pour thème le casse-gueule, ce bonbon dur dont on doit patiemment faire fondre les couches de couleur, Turmel met en lumière la diversité des femmes et la force de leur carapace. Celles qui, comme des casse-gueules, résistent aux coups de dents qui les éraillent et n’ont de cesse de se relever et d’éblouir. La dernière partie du recueil réunit des poèmes que l’auteure adresse à celles l’ont précédée:

J’écris des poèmes au dos de mes factures
pas par économie de papier plutôt pour

me souvenir de combien je dois
à celles qui m’ont faite. (p. 75)

Ces poèmes sont adressés à toutes ces femmes qui d’hier à aujourd’hui, ont pris la plume pour s’exprimer. L’un s’adresse par exemple aux défuntes Nelly Arcan et Josée Yvon:

Certaines étoiles n’existent plus
mais vues d’ici

mégots longtemps soudés
aux lèvres de ses guerrières paumées
Josée se faufile
par la fontanelle des chattes
Nelly accouche
de toutes les étudiantes

impeccables prises d’otages

je dépose ma cigarette
entre leurs doigts
les regarde consteller l’envers. (p. 78)

Je n’ai jamais su vraiment écrire de poésie. Aussi m’est-il toujours difficile de juger du travail des poètes. Je me prête aujourd’hui à l’exercice en toute humilité, syndrome de l’imposteur à l’appui. J’ai bien aimé ce recueil d’Émilie Turmel, aux vers durs, ciselés, lancés comme des flèches lourdes de métaphores. On est loin de la poésie aérienne que lui insufflait la maison gaspésienne.

Filles singulières je est une aberration

je est une pièce détachable d’utérus
haut lieu de l’étouffement
et du devenir
violet des reflets sans visage. (p. 55)

Il y a quelques très belles trouvailles dans Casse-gueules, ce recueil en dents de scie comme une dentelle. Les mots de Turmel jouent avec le paradoxe de la féminité représenté dans les yeux de la modernité: la douceur insufflée par des générations et des centaines d’années de « sois belle et tais-toi » jumelée à la force farouche de celles qui accouchent en voyant se fendre leur corps et se relèvent à chacune des blessures infligées à leur genre. C’est ce qu’on ressent dans l’écriture d’Émilie Turmel, une farouche douceur, ou une puissante appropriation de la féminité, signe à la fois d’individualité et d’appartenance à une grande sororité. Que le sens profond de certains poèmes m’échappe ne change rien au sentiment qui se dégage à la lecture de ce recueil. On sent que Turmel dénonce, sollicite, engage et rend hommage. On sent l’appel à la féminité et à ce qu’elle a de plus brut, de plus fort et de plus beau.

TURMEL, Émilie. Casse-gueules, Poètes de brousse,  Montréal, 2018, 88 p.

Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell

Il y a mille choses que j’ai aimées dans ce livre de Frédérick Lavoie (et plusieurs extraits que veux noter). C’est pourquoi, même si j’en ai fait la critique déjà pour le webzine Les Méconnus (ici), je prends le temps d’écrire un billet sur cet ouvrage, mélange de récit, de reportage et de fiction.  Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell scrute Cuba sous la loupe du quotidien. Bien qu’il aborde largement le sujet, ce n’est ni un essai historique ni un essai politique. C’est le récit d’une intrigue, celle liée à la parution de 1984, classique du roman d’anticipation et grande dystopie des régimes totalitaires, une intrigue comme il y en a tant au pays des Castro.

Avant l'après voyages à Cuba avec Goerge Orwell Frédérick Lavoie La Peuplade

En 2016, le journaliste Frédérick Lavoie se prépare à s’envoler pour Cuba afin d’en circonscrire l’aujourd’hui. Avant l’après. À ce moment, Fidel Castro se rapproche tranquillement de sa mort et son frère, Raúl, dirige le pays. Si on sait que l’ère des Castro achève, on ne peut qu’imaginer ce que sera demain. Comment les Cubains organiseront-ils cet avenir?

L’avenir est un temps intrinsèquement imprévisible. Les variables qui doivent entrer en collision pour le transformer en présent sont si nombreuses et si variées que toute tentative de prédiction est vouée à être au moins partiellement inexacte. Nous pouvons nous préparer à l’affronter par tous les moyens, notre emprise sur celui-ci demeurera toujours infime. (p. 373)

C’est afin de garder une image juste de la Cuba d’aujourd’hui que Lavoie a décidé de faire ces trois voyages sur l’ile. Effectuant quelques recherches avant de partir, il fait une découverte surprenante. L’éditeur cubain Arte y Literatura s’apprête à lancer une traduction cubaine du roman antitotalitariste 1984 de George Orwell. Comment la Cuba de la censure a-t-elle pu laisser passer ça? Est-ce un signe de changement? Cette énigme accompagnera Frédérick Lavoie dans chacun de ses voyages, transformant son périple en enquête.

Avant l’après, à travers le parcours du journaliste, offre une réflexion intéressante sur le pouvoir qu’on donne aux mots ou à la littérature. On y fait la rencontre d’œuvres et d’auteurs, cubains ou étrangers, d’éditeurs du pays, et d’agences étrangères  qui y ont fait circuler en douce des traductions d’œuvres dystopiques.

[…] dans le cadre d’un cours sur la Guerre froide à l’École de l’Institut d’art de Chicago, [ma compagne Zeenat] vient de lire un article à propos d’un programme de traduction de livres et d’articles créé dans les années 1950 par la United States Information Agency (USIA) [« The USIA Book Program: Latin America », Warren Dean, Point of Contact, septembre-octobre 1976, vol. 1, no 3]. Le programme ciblait particulièrement l’Amérique latine et son objectif principal était de « rendre plus réceptifs les étrangers influents aux postulats de la politique étrangère américaine, et ce, de manière à ce qu’ils ne reconnaissent pas que cela émanait du gouvernement américain. » Dans les livres traduits par la USIA, aucune mention n’était faite de la contribution de l’agence. Selon l’article, durant ses 25 premières années d’activité, la USIA aurait contribué à 22 000 éditions de livres en 57 langues, pour un total de 175 millions d’exemplaires imprimés. Son programme n’était pas secret, mais très peu connu du grand public. Pendant ce temps, de manière beaucoup plus opaque, la CIA finançait elle aussi la parution de livres à l’étranger. Devant un comité du Sénat au milieu des années 1970, l’un de ses anciens agents avait décrit cette activité comme la « plus importante arme de propagande stratégique » utilisée par les services secrets américains pour contrer l’influence soviétique. (p. 119-120)

Le livre offre peu de réponses. Chaque pas vers la vérité soulève une myriade de nouvelles questions, conférant à Cuba une aura de mystère qui ne la quitte pas. C’est probablement ce qui rend cet ouvrage si passionnant: l’impression que les découvertes que l’on peut y faire sont sans fin. Une chose est certaine, sa lecture donne envie de se prendre au jeu du journaliste et de s’envoler à son tour en dehors du huis clos des tout-inclus. Apprendre le quotidien, découvrir de nouvelles intrigues. Car le quotidien de nombreux Cubains est fait de ces petites intrigues: détour de marchandises par le marché noir, petits contrats effectués sur les voies obscures du Street Net, passation illégale de contenu culturel de porte en porte, etc.

Les geeks les plus avides de connectivité n’ont pas attendu que leur gouvernement agisse pour développer des moyens pour communiquer entre eux. Faute d’accès à Internet, ils ont créé leur propre réseau. Ils l’appellent le Snet, pour Street Net, le « réseau de la rue », la red de la calle. Personne ne peut en réclamer ni la paternité ni la propriété. C’est une oeuvre collective. Son bon fonctionnement et sa pérennité reposent sur la contribution active de chacun de ses membres. (p. 135)

Le câble part de son ordinateur, traverse l’appartement, puis passe par la fenêtre pour se rendre jusqu’au toit de l’édifice voisin, qui compte une douzaine d’étages. C’est là que se trouve le routeur sans fil qu’il partage avec un ami et qui leur permet d’échanger des données avec les serveurs des environs, qui agissent comme relais vers d’autres installés aux quatre coins de la capitale. Le Snet, c’est cette toile d’antennes. À mesure que ses utilisateurs arrivent à se procurer plus de matériel pour le développer, le réseau s’étend. (p. 136)

On découvre en Cuba un pays fascinant où tout n’est pas rose ni noir. Comme partout, les opinions y divergent. Certains veulent quitter le pays pour une vie plus libre, d’autres s’y sentent bien et quelques étrangers y émigrent. Malgré tout ce qu’on en dit, le pays a aussi ses réussites. Au moment où éclate la crise du Zika, par exemple, Cuba s’active et prend les grands moyens.

Dans certains pays d’Amérique latine, on recommande aux femmes d’éviter de tomber enceintes pour les deux prochaines années. À Cuba, une vaste campagne de fumigation a été lancée. L’armée a été mobilisée. Une fois par semaine, chaque citoyen doit ouvrir la porte de sa maison à des soldats armés d’un fumigateur. La campagne est totale. Elle semble donner de bons résultats. Les autorités ne recensent que quelques cas isolés d’infection sur l’île. C’est bien l’un des rares types de mobilisation qui fonctionne encore et donne des résultats. Sans doute parce que la Révolution a réussi à inculquer à tous l’importance de la santé publique. Et peut-être aussi parce que l’insecticide se vend mal sur le marché noir. (p. 151)

Enfin, Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell est un récit/reportage qui se dévore comme un roman. Si le journaliste en est le narrateur, ce sont les habitants qu’il rencontre qui en sont les héros. Avant l’après est un livre bien dosé qu’il faut lire absolument.

Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell en extraits

« Quand Daniel a lu 1984 pour la première fois à 18 ans, les similitudes entre Cuba et l’univers décrit par Orwell étaient beaucoup plus nombreuses qu’aujourd’hui. Comme Winston, il était alors convaincu qu’à la moindre incartade idéologique, il serait puni. « Maintenant, je crois plutôt que c’est à eux de m’expliquer pourquoi ils pensent que j’ai tort. » Il ne ressent plus le besoin de se censurer lorsqu’il parle au téléphone, dans la rue ou ailleurs en public. « S’ils m’écoutent, c’est tant mieux. Peut-être qu’ils trouveront que ce que je dis est intéressant et que j’ai raison. On ne peut pas vivre toute sa vie en pensant qu’on est sous observation. Il faut être libre. » » (p. 83)

« Dans les pays jouissant d’une grande liberté de presse, on s’insurge périodiquement contre le trop grand espace éditorial réservé aux faits divers. Les récits de ces affaires policières ou de mœurs sont considérés, souvent avec raison, comme l’expression d’un voyeurisme malsain et racoleur ayant peu à voir avec la défense de l’intérêt public. Or, c’est en constatant leur absence dans la presse qu’on saisit leur importance dans la description et la compréhension du monde tangible. » (p. 317)

« À l’instar de ma compatriote Margaret Atwood, je tiens donc aujourd’hui à lever l’obstacle principal à une éventuelle publication de mes écrits à Cuba, si jamais on les jugeait dignes d’intérêt.
Par la présente, je, Frédérick Lavoie, auteur d’
Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell, m’engage à céder l’entièreté de mes droits d’auteur à toute maison d’édition cubaine qui souhaiterait publier ce livre dans son intégralité en traduction espagnole sur le territoire de la République de Cuba. » (p. 382)

« Le présent est un temps si fugace qu’on serait en droit de douter de son existence. Pourtant, c’est en lui que nous sommes condamnés à vivre de notre naissance jusqu’à notre mort. C’est à travers lui que, de gré ou de force, nous digérons le passé et avalons l’avenir. Le présent en tant que temps n’a de durée que celle qu’on veut bien lui donner. Pour espérer le comprendre, saisir sa nature, on se voit contraint de lui imposer des balises arbitraires, de lui créer un espace entre le passé et l’avenir. » (p. 418)

LAVOIE, Frédérick. Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell, La Peuplade, Chicoutimi, 2018, 427 p.

Auprès de moi toujours

Il y avait un moment que je souhaitais lire Kazuo Ishiguro. En cherchant des œuvres pour le cinéclub littéraire, j’ai découvert que Auprès de moi toujours (Never Let Me Go) avait été adapté au cinéma en 2010. Je me suis empressée de le commander et j’ai bien fait. Le sixième roman du prix Nobel 2017 nous emporte comme dans un souffle. L’écriture, délicate, suit les vagues de la mémoire, la narratrice amorçant le récit particulier de ce qu’a été sa vie, de son enfance jusqu’à ce jour où elle raconte.

Bien que l’histoire se déroule dans les années 1980-90, c’est une oeuvre de science-fiction qu’offre ici Kazuo Ishiguro, une dystopie vécue par la narratrice, Kathy, avec tellement d’acceptation et de candeur/maturité (il peut être difficile de statuer duquel il est question) qu’on en oublie par moment l’aspect profondément dérangeant du sujet traité. Or, nous ne serons pas épargnés. Si Auprès de moi toujours nous transporte doucement à travers les souvenirs de la narratrice, nimbés de sa naïveté, souscrits par un point de vue à la première personne, le choc de réalité n’en est que plus grand pour nous, lecteur, qui lisons avec un regard non voilé.

Auprès de moi toujours Never Let Me Go Kazuo Ishiguro

Qui ne veut connaitre aucune clé de l’intrigue devrait cesser ici sa lecture du billet car, bien qu’elle se pressente jusqu’à son dévoilement (à mi-lecture), l’information que je vais livrer dans le prochain paragraphe pour faire le résumé de l’oeuvre peut constituer en soi un premier punch. Toutefois, je crois qu’on peut apprécier sa lecture même en connaissant cette information (aussi révélée dans la bande-annonce du film, je vous avertis).

Le récit débute au moment où Kath s’apprête à mettre fin à sa « carrière » d’accompagnante, un parcours plus long que la normale puisqu’il aura duré dix ans. À la demande d’un donneur qu’elle accompagne, elle amorce le récit de sa jeunesse à Hailsham, le pensionnat où elle a été élevée. Bien que tout soit organisé de façon à ce que les enfants aient une enfance des plus heureuses, une ambiance mystérieuse plane sur le pensionnat en raison des mœurs peu usuelles qui y ont cours. Les enfants sont, dès le plus jeune âge, encouragés à développer leur art, que ce soit par la peinture, le dessin ou la poésie. L’importance qui y est accordée est cruciale, sans qu’on sache pourquoi, et les meilleures œuvres, emportées pour garnir la galerie de Madame. Kath, Ruth et Tommy grandissent ensemble dans cet univers où on leur apprend tout sans rien leur dire clairement. Ils savent qu’ils ont été conçus afin de devenir des donneurs, sans savoir de quoi il en retourne vraiment. Ils savent qu’ils sont des clones, et en ce sens différents du reste des gens, auxquels ils ne se mêleront qu’à l’aube de leur vie adulte, mais se soucient peu de ces différences. Ils vivent dans un univers à part et pensent d’une façon qui les protège de la brutale réalité. Ainsi les a-t-on éduqués.

Auprès de moi toujours est un roman magnifique et déstabilisant qui offre à la fois une réflexion éthique sur la valeur des individus, mais aussi une réflexion sur la place de nos perceptions sur notre vision du monde – qui font que l’on regarde le monde selon un certain point de vue. C’est cette dernière réflexion qui me semble centrale puisqu’elle s’incarne dans le livre à même les propos de la narratrice. Son regard, parfaitement modelé sur l’éducation qu’elle a reçue, l’empêche de se révolter au même tire que le lecteur. Elle n’éprouve pas les mêmes sentiments ou, du moins, ne leur accorde pas la même place. C’est cet apparent clivage qui confère à l’oeuvre son aspect doucement dérangement, où flotte l’ombre de l’inquiétante étrangeté.

Une lecture que je recommande fortement.

Auprès de moi toujours au cinéma

Mark Romanek a adapté Auprès de moi toujours dans un film sorti en 2010. Le rythme, très lent, et les couleurs, sépia, confèrent à l’adaptation un aspect vieillot qui ne cadre pas avec la lecture que j’ai faite. Si le livre n’obéit pas à une logique de l’action, le déroulement des pensées de la narratrice nous emporte malgré tout dans les méandres de la mémoire et des petites intrigues de l’enfance – ou de celles, plus importantes, du début de l’âge adulte. Le film ne parvient pas à transposer cet effet. On se retrouve donc devant un film long et lent qui sème des indices sans apporter de réponses claires (contrairement au livre). Je l’avoue, j’ai découvert le film en même temps que les élèves. Et leur plus pertinent commentaire, à la fin du visionnement, en dit long sur les ratés de cette adaptation: « C’est parce qu’on ne comprend pas ce que le film voulait nous dire… »

 

ISHIGURO, Kazuo. Auprès de moi toujours, Folio Gallimard, 2015, 448 p.

 

La servante écarlate

Dès qu’est parue la télésérie du même nom, je me suis dit que je devais lire La servante écarlate (The Handmaid’s Tale, en anglais) de Margaret Atwood. Ce roman dystopique, écrit par la féministe visionnaire il y a plus de trente ans, fait aujourd’hui beaucoup parler. Il est certain que la sortie de la série (que je regarderai dans un futur plus ou moins rapproché) s’est inscrite dans un contexte social très bouillant, avec l’élection de Trump et la suite de dénonciations qui ont déferlé sur les réseaux sociaux, accolées à #moiaussi. Brulant d’actualité, donc, que ce roman. Même s’il met en scène un monde, pour aujourd’hui encore, en apparence fantaisiste, il nous rappelle la fragilité des droits acquis.

La servante écarlate The Handmaid's Tale Margaret Atwood

Defred ne s’est pas toujours nommée ainsi. Elle a été une autre. Une fille, une femme, une amie, une amante, une épouse, une mère… Or, les choses ont changé. Depuis les bombardements atomiques, le corps humain ne répond plus comme auparavant. La fertilité de la population a baissé drastiquement et les États-Unis, maintenant République de Gilead, sont maintenant dirigés par un groupe d’extrémistes religieux limitant la femme à des fonctions biologiques ou pratiques. Celles qui sont fertiles ont le choix: être envoyées aux colonies ou devenir servante écarlate. C’est ce qu’est devenue Defred, une servante vêtue de rouge, dont le corps est mis au service de couples haut placés à qui on accorde l’honneur de devenir parents. Defred est un utérus humain. Elle vit désormais pour être engrossée par un homme fort probablement infertile (mais en République de Gilead, seules les femmes le sont).

La narration à la première personne permet de découvrir le monde à l’ère de la nouvelle République du point de vue d’une servante écarlate. Defred relate son quotidien, mais aussi, par bribes, son passé. Si le récit nous fait sentir la langueur et la profondeur de l’ennui de la narratrice, l’intrigue tient le lecteur jusqu’à la fin. Comment Defred s’est-elle retrouvée là? Réussira-t-elle à changer son destin? Qui est le commandant? Que sont les colonies? Comment est structurée la République? Toutes ces questions ne trouvent pas de réponses ou certaines demeurent incomplètes. Cela n’est pas un problème. Le propos n’est pas là, pas entièrement. On lit La servante écarlate en se demandant si ça pourrait réellement arriver. Si, placées dans des conditions similaires, nos sociétés pourraient en venir à adopter de tels comportements. Immanquablement, on se met à penser aux pays où, après des années d’émancipation, les femmes se sont retrouvées prisonnières d’un régime religieux.  Alors, malheureusement, on est forcé de conclure que ce n’est pas impossible.

C’était d’ailleurs l’un des grands soucis de l’auteure au moment de la rédaction. Dans la postface que contient la présente édition, Atwood dit que, pour assurer le réalisme du récit, elle s’était fixé une règle: n’inclure « rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. » (p. 518) Et c’est bien ce qui rend le tout effrayant.

Les nations ne construisent jamais des formes de gouvernement radicales sur des fondations qui n’existent pas déjà. C’est ainsi que la Chine a remplacé une bureaucratie étatique par une bureaucratie étatique similaire, mais sous un nom différent, que l’URSS a remplacé la redoutable police secrète impériale par une police secrète encore plus redoutée, et ainsi de suite. La fondation profonde des États-Unis – c’est ainsi que j’ai raisonné – n’est pas l’ensemble de structures de l’âge des Lumières du XVIIIe siècle, relativement récentes, avec leurs discours sur l’égalité et la séparation de l’Église et de l’État, mais la brutale théocratie de la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVIIe siècle, avec ses préjugés contre les femmes, et à qui une période de chaos social suffirait pour se réaffirmer. (p. 517)

Parmi les hypothèses qu’explore La servante écarlate et les questions auxquelles le livre tente de répondre, on retrouve ceci: « Si vous vouliez vous emparer du pouvoir aux États-Unis, abolir la démocratie libérale et instaurer une dictature, comment vous y prendriez-vous? » (p. 516-517) Plusieurs histoires différentes pourraient venir en réponse à une telle question. Il n’en demeure pas moins que le simple fait de pouvoir se livrer à l’exercice et d’obtenir un récit tel que celui-ci rappelle que l’on n’est bien souvent que le fruit d’un système. Et que les systèmes sont fragiles.

The Handmaid’s Tale, la série

La servante écarlate, série américaine créée par Bruce Miller, est parue en 2017. La deuxième saison sera diffusée en 2018. Je vous en reparlerai lorsque j’aurai visionné le tout. Notez qu’un film, réalisé par Volker Schlöndorff, a vu le jour en 1990. Il a cependant obtenu moins de succès que la série, dont voici la bande-annonce.

La servante écarlate en extraits

« Il y a plus d’une sorte de liberté, disait Tante Lydia. La liberté de, et la liberté par rapport à. Au temps de l’anarchie, c’était la liberté de. Maintenant, on vous donne la liberté par rapport à. Ne la sous-estimez pas. » (p. 49)

« Nous vivions, comme d’habitude, en ignorant. Ignorer n’est pas la même chose que l’ignorance, il faut se donner de la peine pour y arriver. » (p. 99)

« Vain espoir. Je sais où je suis, qui je suis, et le jour que nous sommes: tels sont les tests, et je suis saine d’esprit. La santé mentale est un bien précieux. Je l’économise comme les gens économisaient jadis de l’argent, pour en avoir suffisamment, le moment venu. » (p. 184)

« Ce qu’il me faut, c’est une perspective. L’illusion de profondeur, créée par un cadre, la disposition des formes sur une surface plane. La perspective est nécessaire. Autrement, il n’y a que deux dimensions. Autrement, l’on vit le visage écrasé contre un mur, tout n’est qu’un énorme premier plan, de détails, gros plans, poils, la texture du drap de lit, les molécules du visage, sa propre peau comme une carte, un diagramme de futilité, quadrillé de routes minuscules qui ne mènent nulle part. Autrement l’on vit dans l’instant. Et ce n’est pas là que j’ai envie d’être. » (p. 241)

« Je voudrais ne pas connaître la honte. Je voudrais être éhontée. Je voudrais être ignorante. Alors je ne saurais pas à quel point je suis ignorante. » (p. 436)

ATWOOD, Margaret. La servante écarlate, Robert Laffont, Paris, 2017, 521 p.

Awakenings/L’éveil (cinquante ans de sommeil)

Oliver Sacks est/était (il est décédé en 2015) un monsieur que je me suis prise à admirer. Avant de lire Awakenings/L’éveil (cinquante ans de sommeil), je n’avais lu de lui que Des yeux pour entendre, dans lequel il présente une étude enthousiaste de la question sourde. Je crois que c’est ce que j’aime de lui, sa capacité à vulgariser efficacement et de façon rigoureuse sans rien cacher de son émerveillement et de son cœur d’enfant. Neurologue aux multiples parutions, Sacks est devenu plus connu du grand public après qu’un documentaire, réalisé par la Yorkshire Television en 1973, ait à son tour présenté les patients ayant inspiré l’ouvrage auquel se consacre le présent article. Un autre film, une oeuvre de fiction cette fois, a aussi été tiré du livre, en 1990, par Penny Marshall. Tous portent le titre Awakenings.

L'éveil cinquante ans de sommeil Awakenings Oliver Sacks

Awakenings: 50 ans après l’épidémie de maladie du sommeil

Durant l’hiver 1916-1917 a éclaté une épidémie d’une étrange maladie, l’encéphalite léthargique. Les gens qui l’ont contractée ont développé des symptômes parkinsoniens. Parmi ceux qui n’en sont pas morts, tous se sont enfoncés, graduellement ou subitement, dans un état léthargique inexplicable: les membres figés, la voix presque inaudible voire muette, emmurés en eux-mêmes comme dans un monde hors du temps, plusieurs se sont retrouvés en institut. Certains y ont passé des décennies. C’est dans un tel institut qu’Oliver Sacks a fait la connaissance des patients qui lui ont inspiré Awakenings/L’éveil (Cinquante ans de sommeil). Dans la première édition de cet ouvrage, il dresse le portait de vingt malades sur lesquels il a expérimenté une nouvelle drogue, la L-DOPA. Cette drogue a eu pour effet de provoquer chez eux un réveil spectaculaire . Loin du médicament miracle, la L-DOPA provoque une foule d’effets secondaires qui mènent les patients dans toutes sortes de « tribulations » pouvant avoir de graves conséquences, que Sacks n’hésite pas à décrire.

D’abord compte rendu médical méticuleux (Sacks rapporte pour chaque patient le résumé détaillé du traitement), Cinquante ans de sommeil se transforme rapidement en traité philosophique. Pour le neurologue, cette maladie – et les récits qu’en font les patients – ouvre les portes d’une réflexion sur l’humain. D’abord, il prêche pour une personnalisation de la médecine, dénonçant la tendance actuelle (ça me semble vrai encore aujourd’hui) à soigner selon un point de vue mécanique, par exemple en donnant tel médicament pour tel problème et en se contentant de classer tout effet dérivé comme un effet secondaire plutôt que comme une trace de la singularité de l’individu et de son être physique ou encore une expression de la maladie. Pour lui, si un médicament, ici la L-DOPA, déclenche des réactions différentes chez un patient et chez l’autre, c’est qu’il a un impact différent en fonction du profil de l’individu. Les « effets secondaires » n’en sont pas, ils sont des éléments de la maladie ou de l’être individuel (déclenclés par la prise du médicament) dont on doit tenir compte pour bien traiter la personne.

Les« effets secondaires » de la L-DOPA doivent être envisagés comme une actualisation de toutes les natures possibles, une mobilisation de tous les répertoires latents de l’être. Nous voyons s’actualiser, ou ressortir, des natures assoupies, jusque-là « en sommeil » et inactualisées, et qui, peut-être, eussent mieux fait de rester in posse. Le problème des effets secondaires n’est pas seulement d’ordre physiologique, mais aussi d’ordre métaphysique: il pose la question de savoir jusqu’à quel point nous pouvons appeler un monde à l’existence alors que d’autres sont là, qui ne demandent eux aussi qu’à se réveiller, ainsi que des forces et des ressources qui correspondent à ces différents mondes. Cette équation infinie que représente l’être total de chaque patient d’un moment à l’autre de son existence ne peut être réduite à une question ou à des systèmes, ni à une commensurabilité du stimulus et de la réponse: nous sommes contraints de parler de natures entières, de mondes entiers, et (selon l’expression de Leibniz) de la « compossibilité » qui existe entre eux. (p. 293-294)

On sent dans notre lecture qu’Oliver Sacks est fasciné par cette hypothèse. Pour lui, la médecine est un domaine qui ouvre sur des « univers » à explorer et qui donne beaucoup à réfléchir sur l’humain et le monde.

Lorsque j’étais plus jeune, j’étais déchiré entre deux champs d’intérêts et séries d’ambitions contradictoires – la science et l’art -, et je ne parvins à réconcilier ces deux passions que lorsque je devins médecin. Je pense que les médecins ont la chance singulière de pouvoir exprimer pleinement les deux faces de leur nature, et de n’être jamais obligés d’étouffer l’une au profit de l’autre. » (p. 321)

Sacks adopte donc une approche métaphysique. Les histoires relatées par ses patients le poussent à se questionner sur notre relation au temps et à l’espace. Il était en ce sens bien particulier de lire Awakenings parallèlement à L’histoire de ta vie.

Mme Y. et d’autres patients ayant été sujets à des épisodes de « vision cinématique » m’ont parfois parlé d’un phénomène extraordinaire (et que j’aurais cru impossible): il pouvait se produire que telle ou telle image particulière se déplace en avant ou en arrière de celles qui la suivaient ou la précédaient logiquement, si bien que tel ou tel « moment » donné de la scène qu’ils observaient leur semblait arriver trop tôt ou trop tard. Par exemple, un jour que son frère se trouvait là, Hester eut une vision cinématique d’une cadence d’environ trois ou quatre images par seconde – autrement dit si lente que la différence entre deux images était nettement perceptible. Elle eut l’immense surprise, alors qu’elle était en train de regarder son frère allumer sa pipe, d’observer tout à coup la séquence suivant: elle vit, d’abord, le frottement de l’allumette contre la boîte; puis, l’allumette enflammant le fourneau de la pipe; et, alors seulement, en quatrième, cinquième, sixième positions, etc., les étapes « intermédiaires » durant lesquelles, par à-coups, la main de son frère tenant l’allumette l’approcha de sa pipe pour l’allumer. Ainsi – aussi incroyable que cela puisse paraître -, Hester vit donc réellement la pipe de son frère être allumée plusieurs images trop tôt; elle vit, en quelque sorte, le « futur », un peu avant le moment où elle aurait le voir… Si nous acceptons sur ce point le récit d’Hester (et, si nous n’écoutons pas nos patients, nous n’apprendrons jamais rien), nous sommes obligés d’envisager une (ou plusieurs) nouvelles hypothèses sur la perception du temps et la nature des « moments ». (p. 133-134)

Et encore:

Ces délires effervescents et étincelants, ainsi que la vision cinématique et les états d’« immobilisation » qui peuvent leur être associés (cf. Hester Y.), nous font découvrir un aspect de l’« espace intérieur » encore plus étrange et plus difficile à imaginer que les espaces courbes que nous évoquions; les phénomènes cinématiques nous dévoilent un « espace » sans dimensions, dans lequel la succession n’implique pas l’étendue, les moments ne supposent pas le temps, et le changement peut s’opérer sans transition: le monde qu’ils nous révèlent est celui de la mécanique quantique. (p. 289)

Je crois que c’est ce qui m’a le plus fascinée dans cette histoire, cette ouverture sur les « espaces intérieurs », une chose que seul le livre évoque.

Awakenings au cinéma

J’avais quelques réserves au moment de regarder le film Awakenings. Je craignais que l’adaptation ait trop doré la pilule et que le personnage soit miraculeusement miraculé. Non seulement ce n’est pas le cas, mais les performances d’acteurs sont à couper le souffle dans ce film de 1990 nommé aux Oscars. Robin Williams, ici tout jeune, ressemble à s’y méprendre au vrai Dr Sacks. Il suffit de visionner un extrait du documentaire tourné en 1973 par la Yorkshire Television pour le constater. Les deux hommes ont cette émotion qui traverse leur regard de grand timide passionné… Robert De Niro, dans le rôle de Leonard, est fabuleux. De la catatonie aux tics jusqu’à l’exubérance… un grand jeu d’acteur, sans le moindre doute. C’est d’ailleurs l’une des choses qui a grandement frappé les élèves lorsque j’ai présenté le film dans le cadre du cinéclub.

Si le film présente une vision romancée de l’expérience de Sacks et des postencéphalitiques, il le fait sans trop déborder du cadre de la réalité. Et sans doute parce que les faits ne sont pas trop déformés, le film touche immanquablement. L’histoire de ces malades, absolument hors du commun, est poignante, et le film – plus encore que le livre – permet de transmettre cette émotion. Après tout, c’est le propre de la fiction que de faire ressentir…

Awakenings (1973): de vrais gens

Pour voir un extrait du documentaire Awakenings, c’est ici:

Awakenings en extraits

« On est, je crois, contraints de repenser à la distinction classique, et notamment kantienne, entre raison théorique et raison pratique: tout se passe comme si (et cela est vrai pour chacun de nous) une « procédure » ne pouvait être réellement comprise que lorsque l’on est réellement capable de la mettre en pratique – comme si, autrement dit, la compréhension était inextricablement et inséparablement liée à nos entreprises, à tel point que si nos actes, notre capacité d’action s’arrêtent, notre compréhension, le pouvoir de notre pensée deviennent inopérants. » (p. 368, note 1)

« De tels phénomènes montrent la pertinence de la pensée de Leibniz lorsqu’il écrit: « Quod non agit non existit » – ce qui n’agit pas n’existe pas. Normalement, nous observons donc qu’un hiatus dans notre activité conduit à un hiatus dans notre existence – nous dépendons totalement du continuel courant d’impulsions et d’informations que nous échangeons avec les organes sensoriels et moteurs de notre corps. Nous devons être actifs, ou nous cessons d’exister: l’activité et l’existence ne sont qu’une seule et même chose. » (p. 377, note 16)

« Et nous pouvons dire du parkinsonien que ses règles et horloges intérieures sont toutes faussées – comme dans le célèbre tableau de Salvador Dali représentant une multitude de montres dont les aiguilles avancent à des vitesses différentes et indiquent chacune des heures contradictoires (ce tableau est peut-être une métaphore du parkinsonisme: Dali le peignit à l’époque où il commençait à souffrir de troubles parkinsoniens). (p. 318)

SACKS, Oliver. L’éveil (Cinquante ans de sommeil), Seuil, Paris, 1987, 409 p.

Pour les curieux, un bel article sur Sacks, rédigé par son partenaire, Bill Hayes, après son décès: My life with Oliver Sacks.

L’histoire de ta vie

Il y a un peu plus d’un an, mon amoureux, momentanément expatrié, m’a téléphoné à sa sortie d’un cinéma américanokoweïtien pour me vanter l’intérêt linguistique du film L’arrivée (Arrival, Denis Villeneuve, 2016) : « Tu aurais vraiment aimé ça! » Suivant ses conseils, j’ai visionné le film quelques mois plus tard, découvrant par le fait même qu’il est adapté d’une nouvelle littéraire de Ted Chiang, L’histoire de ta vie. J’ai commandé le tout pour le cinéclub du centre, et c’est avec un réel plaisir que j’ai fait tout récemment la lecture du texte de Chiang.

L'histoire de ta vie La tour de Babylone Ted Chiang Arrival L'arrivée Premier contact Denis Villeneuve

L’histoire de ta vie, comme Arrival, met en scène Louise Banks, une linguiste réputée que l’armée américaine embauche pour effectuer une tâche peu ordinaire: déchiffrer le langage d’une espèce extraterrestre. Douze vaisseaux de forme oblongue sont débarqués en différents endroits de la Terre et l’espèce humaine, alertée par cette présence pour le moment pacifique, s’interroge sur les raisons justifiant cette venue. L’armée donne donc pour mandat à la linguiste de décoder la langue des heptapodes sans rien leur révéler des connaissances technologiques des humains, car on craint pour la sécurité mondiale. En parallèle est présentée comme sous forme de flashback une partie de la vie personnelle de la narratrice.

L’histoire de ta vie n’est pas une oeuvre de science-fiction traditionnelle. Bien que le synopsis puisse laisser envisager l’envahissement extraterrestre et la menace habituelle qui en découle, le texte de Chiang offre plutôt une réflexion sur la langue, n’hésitant pas à entrer dans les détails de la structure linguistique, de la morphologie à la phonétique. Loin de la logique de l’action, L’histoire de ta vie et Arrival reposent sur une logique cognitive. C’est le décodage de la langue qui est au cœur du récit et qui en est la clé. Tout l’arrimage scientifique de l’oeuvre est tourné vers la linguistique et l’hypothèse de Sapir-Whorf ainsi que sur le principe de Fermat.

L’hypothèse de Sapir-Whorf

Émise dans les années 1950 par les linguistes Edward Sapir et Benjamin Lee  Whorf, cette hypothèse repose sur l’idée suivante:

[…] les hommes vivent selon leurs cultures dans des univers mentaux très distincts qui se trouvent exprimés (et peut-être déterminés) par les langues qu’ils parlent. Aussi, l’étude des structures d’une langue peut-elle mener à l’élucidation de la conception du monde qui l’accompagne. (Nicolas Journet, L’hypothèse Sapir-Whorf. Les langues donnent-elles forme à la pensée?)

Autrement dit, c’est la langue que l’on parle qui conditionne notre pensée et notre façon de voir le monde. On entend souvent l’exemple des langues inuites, qui auraient plusieurs mots pour désigner la neige, permettant aux locuteurs de ces langues de voir la neige bien autrement que ceux qui n’ont qu’un mot pour la nommer. Whorf s’est par ailleurs questionné sur la conception de l’espace et du temps des locuteurs de langues qui ne contiennent pas de temps verbaux. Voient-ils le passé, le présent et l’avenir de la même façon?

L’histoire de ta vie offre une exploration de cette hypothèse. L’apprentissage de la langue des heptapodes aura un impact significatif sur la vision qu’a Louise Banks du monde. Je ne vous en dis cependant pas plus, car il me faudrait vous révéler les clés de l’intrigue.

Le principe de Fermat

Ce principe veut que la lumière modifie sa trajectoire de façon à emprunter le chemin qui soit le plus court en durée. Cette trajectoire est calculée selon l’indice de réfraction. L’eau et l’air ont par exemple un indice de réfraction différent, ce qui fait que la lumière voyage plus vite dans le dernier élément que dans le premier. Ainsi, si un rayon lumineux doit traverser un espace rempli à moitié d’air et d’eau, il effectuera une plus longue trajectoire dans l’air (où il peut voyager plus rapidement) avant de plonger en angle dans l’eau (où il voyage moins rapidement). Ce chemin (plus long en distance) est plus court en durée. Voici l’exemple présenté à la page 174 du livre.

L'histoire de ta vie La tour de Babylone Ted Chiang Arrival L'arrivée Denis Villeneuve p 175

L’histoire de ta vie est une nouvelle littéraire très intéressante pour ses explications et ses réflexions scientifiques.

[…] quelle vision du monde possédaient donc les heptapodes pour considérer le principe de Fermat comme l’explication la plus simple de la réfraction de la lumière? Quel type de perception leur rendait minimum ou maximum immédiatement apparent? (p. 180)

Toutefois, elle ne s’adresse pas à des lecteurs non expérimentés, car au-delà des notions scientifiques (verbalisées de façon très efficace), elle contient un vocabulaire très soutenu (téléologie, volition, sémasiographique, etc.), une bonne part d’implicite et une fin ouverte (sur laquelle le film a construit une nouvelle fin).

L’histoire de ta vie en extraits

« Plus intéressant encore, l’heptapode B altérait mon mode de pensée. Pour moi, penser signifiait en règle générale parler d’une voix interne; comme on dit dans le métier, j’avais des pensées codées phonologiquement. […]
L’idée de penser dans un mode linguistique, quoique non phonologique, m’avait toujours intriguée. J’avais un ami né de parents sourds; il avait grandi en utilisant la langue des signes et il me disait qu’il pensait souvent dans cette langue plutôt qu’en anglais. Je me demandais quel effet cela faisait de former des pensées codées manuellement et de raisonner avec une paire de mains interne au lieu d’une voix interne.
Avec l’heptapode B, je vivais l’expérience exotique de pensées codées graphiquement. Je passais des moments de transe où mes pensées ne s’exprimaient plus par le biais de ma voix interne; à la place, je me représentais des sémagrammes qui s’évanouissaient telles des fleurs de givre sur un carreau de fenêtre. » (p. 187-188)

« Soit la phrase: « Le lapin est prêt à manger. » Si on interprétait « le lapin » comme l’objet de « manger », elle signifiait que le dîner serait bientôt servi. Si on interprétait « le lapin » comme le sujet de « manger », c’était un signal, tel celui qu’une fille donnerait à sa mère afin que celle-ci ouvre le sac de nourriture pour lapins. Deux énoncés distincts, voire mutuellement exclusifs sous le même toit. Pourtant, chacun constituait une interprétation valide; seul le contexte permettait de déterminer le sens de la phrase. » (p. 196)

L’histoire de ta vie au cinéma

Quel film réussi que Arrival, réalisé par Denis Villeneuve en 2016! Il fait du bien de voir autre chose, au cinéma, qu’une guerre entre les humains et les extraterrestres, au cours de laquelle, bien sûr, les extraterrestres sont chaque fois les méchants. Arrival est en ce sens très rafraichissant. Comme la nouvelle dont il s’inspire, son propos est d’abord linguistique. Ceux qui visionnent le film en s’attendant à voir un classique du genre seront donc déçus: comme je le mentionnais plus haut, la trame narrative n’obéit pas à une logique de l’action et, de ce point de vue, peut sembler lente. Elle est plutôt construite sur une logique cognitive dans laquelle s’enchainent les rebonds narratifs. Tout est donc une question de point de vue et de disposition d’écoute.

Le propos linguistique étant sans doute suffisamment dense, le film a mis de côté les discussions mathématiques présentées dans la nouvelle. Pas de principe de Fermat dans Arrival. Pour cela, il faut lire l’oeuvre originale.

Pour terminer, la fin de la nouvelle laissant place à une grande ouverture qui conviendrait moins au cinéma, on se réjouit que le film présente une fin plus achevée. Celle-ci est très bien construite et respecte l’esprit de la nouvelle, tout en permettant de pousser encore plus loin la réflexion amorcée grâce au texte de Chiang. À découvrir.

CHIANG, Ted. « L’histoire de ta vie » dans La tour de Babylone, Folio Gallimard, 2006, p. 137-211

Rhétorique politique

Ce printemps, Le Monde a publié une petite leçon de rhétorique politique. Je l’ai découverte hier alors que ledit journal l’a relayée sur sa page Facebook. Que c’est réjouissant! Vous voulez me faire rire? Faites des blagues de figures de style ou, comme Le Monde, une satire politique à la sauce rhétorique. La vidéo produite offre par ailleurs une excellente occasion de réviser des figures telles que l’anaphore, l’épiphore, la métaphore, la paronomase et quelques autres. À voir.

Vous trouverez le lien ici.

 

Petit parcours littéraire strasbourgeois

En juin, pendant trois jours, j’ai arpenté les rues et les paysages strasbourgeois en me barrant les pieds dans la littérature. J’ai d’abord visité la librairie internationale Kléber, qu’une connaissance m’avait recommandée quelques jours plus tôt. Facile à localiser, ladite librairie se trouve sur un coin de la place Kléber, au 1, rue des Francs-Bourgeois.

Librairie internationale Kleber

Assez vaste, la libraie Kléber est divisée selon des sections qui classent géographiquement les livres. J’ai été charmée par la multitude des nationalités représentées. Toutefois, l’absence de catégorie « littérature canadienne » ou « littérature québécoise » m’a, dans le contexte, un peu déçue. Enfin, j’imagine qu’il est impossible de faire une place à toutes les cultures. La librairie est grande, mais l’espace a ses limites.

Librairie Kléber Littérature turque

Librairie Kleber Escalier

Je ne pouvais repartir de cette librairie sans l’exemplaire de Une langue venue d’ailleurs d’Akira Mizubayashi, déniché sur une table parmi une foule d’autres titres qu’on ne voit pas dans toutes les librairies. Pas de doute, le défi du libraire est de connaitre, choisir et proposer. Un bon librairie est pour moi celui qui propose ce que l’on ne retrouve pas à tous les coins de rue, c’est celui qui permet de faire des trouvailles. Chapeau aux libraires de Kléber!

C’est au parc de l’Orangerie que j’ai apporté l’ouvrage, mais je n’en ai lu que quelques pages. Dans l’étang devant moi nageaient des tortues et j’avais parfaitement conscience qu’il y avait une famille de cygnes non lien derrière. J’ai donc décidé d’explorer le parc. Je pourrais toujours lire pendant le vol du retour.

Parc de l'orangeraie Strasbourg Une langue venue d'ailleurs

Même si je n’y ai pas poussé bien loin ma lecture, le parc de l’Orangerie est un lieu qui se prête bien à ce genre d’activité. Tout près des entrées sud-est a été aménagée une bibliothèque en plein air. Le kiosque Livres en Liberté, en libre service, permet à ceux qui le désirent d’emporter un livre dans leurs escapades.

Bibliothèque Parc de l'Orangerie

 Avouez que ça donne envie d’y effectuer un passage…

Le mardi, sur la place Kléber et dans les environs, a (ou avait) lieu le marché du livre. Heureuse d’être dans le coin cette journée-là, je suis passée y faire un tour. Je suis repartie les mains vides, mais vraiment envieuse, pensant aux Strasbourgeois qui peuvent chaque semaine magasiner leurs livres au soleil.

Marché du livre Place Kléber Strasbourg

Marché du livre Place Kléber Strasbourg

Au détour d’une ruelle, j’ai aussi déniché une boutique de livres anciens, la librairie de l’Amateur. Je ne l’ai pas visitée, mais je n’ai pu m’empêcher d’en photographier l’entrée, toute de verdure vêtue.

Livres anciens Strasbourg

Enfin, la librairie Quai des brumes, située au 120,Grand’Rue, m’a aussi beaucoup plu. J’y ai fait un passage le dernier soir de mon séjour pour assister à une lecture d’extraits choisis du livre Le silence même n’est plus à toi de Asli Erdogan. Quatre dames ont prêté leur voix à l’exercice. C’était très intéressant, mais je n’ai assisté qu’à la première partie, pressée que j’étais de profiter d’un bon dernier repas (il me fallait découvrir les spaetzle de La corde à linge) et de boucler mes valises avant la course du lendemain…

Quai des brumes Strasbourg Étalage

Quai des brumes Strasbourg Entrée

Aussi, j’ai été bien heureuse de découvrir, parmi les recommandations de lecture des libraires du Quai des brumes, Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier.

Quai des brumes Strasbourg Il pleuvait des oiseaux Jocelyne Saucier

En plus d’être une ville très littéraire, Strasbourg a vu la naissance de l’imprimerie de Gutenberg. C’est aussi là qu’ont eu lieu les fameux « Serments de Strasbourg », considérés comme les premières traces du français écrit: ici nait la langue française.

Tu aimeras ce que tu as tué

Le Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean s’est tenu du 28 septembre au 1er octobre. Dans les jours précédant l’ouverture de cette 53e édition, j’ai commenté dans Facebook une publication de Radio-Canada, qui organisait un concours pour sélectionner les auditeurs qui participeraient au déjeuner des auteurs. On ne peut pas dire que le taux de participation ait été bien grand: aussi mon sort a-t-il été décidé par tirage avec des chances très élevées. J’avais eu le temps d’oublier le concours quand, le vendredi, on m’a contactée pour m’annoncer que le dimanche je déjeunerais avec Kevin Lambert et que je pouvais passer chercher son livre, Tu aimeras ce que tu as tué, aux bureaux de Radio-Canada.

Eh bien voilà, j’ai déjeuné.

Tu aimeras ce que tu as tué Kevin Lambert

Tu aimeras ce que tu as tué, premier ouvrage du jeune auteur, met en scène la ville de Chicoutimi jusqu’à en faire un personnage. Le narrateur, Faldistoire, interpelle constamment la ville, la plaçant dans une position de « dieu destructeur », dieu aimé et honni à la fois, dieu que l’on doit détruire pour que le monde puisse être. Pour Faldistoire, Chicoutimi est la cause de tous les tourments. Originaire du Saguenay, Kevin Lambert dit (je l’ai appris au déjeuner) entretenir une relation amour-haine avec sa ville natale, dont il regrette les préjugés et une sorte de repli sur elle-même. Dans ce roman très mature écrit à l’aube de sa vie adulte, il se moque ouvertement des travers de sa ville d’enfance et de ses discours suffisants:

On trouve tout à Chicoutimi, tout ce qu’un gars peut avoir de besoin, il peut pas mal trouver ça soit à Place du Royaume, au Walmart ou au gros Canadian Tire, soit au Club Price en montant Talbot vers le parc des Laurentides. On a un beau Rona à côté du Club Price, un gros Club Piscine – dans les plus gros. [­…] Il y a aussi le Tangay qui est pas pire, un énorme Gagnon-Frères avec un escalier roulant, le Bureau en Gros, un Omer DeSerres, tous les concessionnaires (sauf les luxueux), trois Tim Hortons bientôt quatre, un beau Pacini où tu peux faire toi-même tes toasts, une Casa Grecque avec un bar à salade, un Scores avec un beau bar à salade aussi, un beau nouveau Jean Coutu en face de l’autre Jean Coutu, mais le double de grandeur; on a vraiment rien à envier, même au monde de Québec. (p. 18-19)

Ce genre de propos, les gens du Lac ou des villes entourant Chicoutimi les ont entendus mille fois.

Avec Tu aimeras ce que tu as tué, Kevin Lambert réinvente brutalement le roman d’initiation. Dans l’univers déjanté qu’il crée de toute pièce en l’accolant sur la réalité chicoutimienne comme un duplicata redessiné, les morts reviennent à la vie comme si de rien n’était, les grands-pères fuckés abusent de leur petit-fils avant de se prendre pour un fantôme, les trans tombent enceintes et les enfants du primaire ont un langage de charretier. Faldistoire découvre ainsi très jeune la mort et la sexualité. Les thèmes de l’homosexualité et de l’intimidation se développent de façon peu banale parmi les dires, les pensées et les agissements de ce personnage cru et violent. À travers les paroles blessantes, les viols ou la maltraitance d’animaux suinte pourtant la sensibilité du narrateur qui veut, tant bien que mal, être aimé.

On s’occupe, on l’oublie. Ça nous revient dans face quand on tombe sur lui dans les douches. Ses sports de fif lui font des abdos troublants, il a des poils sur le chest, le pubis aussi foncé que la tête, en haut de ses six pieds. Recommencer à l’haïr, essayer de partir des rumeurs sur lui dans le je-m’en-câlisse général, jusqu’à un certain jour, un plot twist inattendu, une digression dans le scénario. Il pleuvait, la game de soccer avait été annulée, on était allés courir dans le gymnase même si on était pas obligés, on s’était ramassés juste les deux dans le vestiaire, juste les deux face à face dans les douches. Pour la première fois, on s’était parlé un peu, regardés dans les yeux, frenchés longtemps, enculés maladroitement sur le banc. On avait joui de sa queue solide, de ses larges épaules, la main plongée dans sa tignasse épaisse, on s’était tenus fort, fait rougir la peau, on avait manqué l’après-midi. (p. 152)

Remarquez combien efficacement les actions s’enchainent à l’intérieur de ce passage. Kevin Lambert a une écriture qui va vers l’avant. Les propos du narrateur déboulent à fond de train, et ce rythme pousse à s’accrocher à sa lecture – on ne voudrait pas tomber en bas de la montagne russe pendant que le train fonce.

L’auteur a su donner à Faldistoire une voix forte, imprégnée de son jeune âge et marquée par l’accent régional. Au-delà des expressions comme « faire simple » ou « espads », c’est une voix qui frappe en raison de la fracture qu’elle crée dans notre rapport à l’enfance. Le jeune Faldistoire a un vocabulaire d’adulte mal engueulé accolé à un criant manque de maturité. C’est cet écart entre l’adulte et l’enfant, fortement marqué par un niveau de langue qui tend à les rapprocher, qui donne sa voix particulière au narrateur.

Le directeur est en avant et peine à se faire entendre, il crie: taisez-vous, mais on est absorbés par nos jeux, nos rires, les rumeurs qu’on part sur les élèves des autres classes. C’est la remise des prix Méritas et le spectacle des sixième année, une pièce de théâtre nulle qu’ils ont montée toute l’année et qu’ils vont présenter fièrement, avec leurs faces d’on-est-plus-vieux-que-vous, et toute l’école va les trouver tellement hot et envier leur talent, leur confiance, leurs espads de skate. Nous, notre gang, avec Sébastien et Anne-Louise et Simon et Charles, on s’en contrecrisse d’eux, on les nargue comme les autres, on serait prêts à se battre avec même s’ils sont plus grands: on frapperait plus fort. (p. 93)

Kevin Lambert va jusqu’à créer un personnage qui est son homonyme. Le Kevin Lambert du roman est plus âgé que Faldistoire. Il habite le quartier des oiseaux et avale avec sa souffleuse, un jour de tempête, une petite fille cachée dans la neige. Pourquoi ce personnage? Pourquoi ce faux miroir? La réponse appartient à l’auteur. Quoi qu’il en soit, sa présence renforce notre conscience du clivage entre réalité (le vrai Chicoutimi) et réalité fictive (ce Chicoutimi où même les morts reviennent) sur lequel repose le roman.

Tu aimeras ce que tu as tué est un premier roman réussi et très achevé. Kevin Lambert n’y va pas de main morte, ni dans le développement des thèmes ni dans le choix des mots. L’écriture, menée « au pas de charge » pour paraphraser la quatrième de couverture, nous emporte dans sa cadence d’enfer: oralité, vulgarité, phrases accolées par des virgules… tout déboule dans un grand souffle jusqu’à l’entrechoc final.

Tu aimeras ce que tu as tué en extraits

« J’étais attiré par sa peau foncée comme une insolence envers le racisme latent de Chicoutimi, ses cheveux et ses yeux noirs: un majeur long et raide enfoncé profond dans l’anus de notre charmante ville et remué jusqu’à sa jouissance abondante et involontaire. » (p. 102)

« Impossible de dire, en le voyant, qu’il s’agit de moi sur le tableau, ni même avec certitude qu’il s’agit d’un être humain ou d’un décor de plage; la représentation du monde que se faisait Viviance négociait serré avec d’involontaires notions d’abstraction. » (p. 162)

LAMBERT, Kevin. Tu aimeras ce que tu as tué, Héliotrope, Montréal, 2017, 209 p.