L’odeur du gruau

Avec L’odeur du gruau, Alexis Rodrigue-Lafleur signe un premier roman dont le titre intrigue.  Pourquoi parler de gruau en couverture? Drôle de choix, me suis-je dit. Parce qu’il attise notre curiosité, le lien avec le gruau annoncé, on le cherche partout. Est-il lié à ce café où se rencontrent pour la première fois la majorité des personnages?  Puis, lentement, on l’oublie. Jusqu’à la fin du récit (ou presque). Ce que cette odeur amène de sens à l’histoire, le lecteur ne le découvre que dans la dernière partie de ce livre de 243 pages. Et ce sens, aussi simple soit-il, n’a rien d’anodin. Il révèle quelque chose de petit et de grand à la fois. Alors oui, L’odeur du gruau est un excellent titre.

L'odeur du gruau Alexis Rogrigue-Lafleur L'Interligne

Les chapitres du roman sont divisés en parties qui recoupent trois décennies. L’histoire commence en 2009, alors que Béatrice, Judith et Frédéric travaillent au café. Là se rend régulièrement Paul, avec lequel ils se lient d’amitié. Léa et Carl, les colocs de Judith, viennent compléter le groupe dont les destins nous sont présentés au fil des années. Mais où en sont leurs vies et leurs amours en 2018 puis en 2028-29? Sont-ils toujours aussi liés? Qu’auront révélé les drames que certains auront vécus? Comment auront-ils pu les surmonter? Et avec qui? Avec L’odeur du gruau, Alexis Rogrigue-Lafleur raconte l’existence dans ce qu’elle a de plus honnête, de plus simple, de plus cruel et de plus doux.

Roman polyphonique, L’odeur du gruau adopte des voix diverses grâce à des points de vue pluriels. Ceux-ci alternent pour se centrer tour à tour sur un personnage puis sur l’autre. Certains chapitres adoptent le regard de Judith, d’autres de Frédéric, puis de Carl et Béatrice, nous faisant entrer chaque fois dans les pensées intimes des protagonistes, révélant la couleur particulière qui teinte leur vision du monde. L’odeur du gruau est un roman intimiste qui tire sa force de cette capacité à plonger au cœur des sensibilités pour les offrir à celle du lecteur.

L’écriture qu’offre ici le primoromancier est très orale. Les phrases sont courtes. Les idées s’accumulent dans les énoncés qui se succèdent. Groupes nominaux et phrases non verbales viennent mimer le rythme des pensées des personnages, mais aussi celui de la lecture. Le temps file dans la brièveté des phrases. Il file aussi entre les décennies qui se chevauchent, qui vont et qui reviennent. Le roman est polyphonique aussi dans le sens où toutes les voix se mélangent dans chacun des tableaux: voix de narration, pensées du personnage, dialogues. Tout se rencontre au même niveau.

Nus dans le lit défait. Elle lit à voix haute les mots d’un poète anglais. Il écoute attentivement. Le flou ajoute une couche de mystère. La poésie est souvent une question d’interprétation. Après celle des corps, ils partagent une autre intimité. Chaque mot s’imprègne en lui. Certaines choses se partagent plus difficilement que d’autres. Certaines personnes sont plus réceptives. Liz offre tout avec naturel. Frédéric se laisse aller comme rarement auparavant.

Liz, avec toi, j’ai l’impression d’être dans une chanson épique de Bob Dylan. Tu sais comment certaines de ses chansons fleuves racontent des histoires qu’on a du mal à déchiffrer. Il mélange le présent, le futur et le passé. Tu contiens plus qu’on imagine. Tu contiens des dizaines d’histoires. Tu peux être plusieurs personnes en même temps. » (p. 65)

L’odeur du gruau est un livre dans lequel on plonge avec facilité. Ses voix multiples, bavardes, rapides, hachurées, créent un rythme qui nous emporte comme le flot d’un discours-fleuve. Il vaut la peine de le lire jusqu’au bout, pour que soit révélée la signification du titre. Une petite étincelle de sens qui jette une belle lumière sur cette histoire.

L’odeur du gruau en extraits

« C’est vrai que les vagues voudraient continuer leur chemin. Oui, on est comme les vagues. Mais je crois que tu te trompes.; après s’être brisés contre les rochers, on a toute notre vie. Nous on peut se poser des questions. On peut se demander où on veut aller après. Et surtout pourquoi. Après ça, on fonce tout droit. On se pose pas de questions. Tout va bien. On a l’impression que notre vie va là où on devrait aller. Mais est-ce qu’on sait pour autant où on s’en va? Moi, je ne le savais pas avant d’avoir 20 ans. À l’âge que tu avais quand l’accident est arrivé, tu ne le savais pas non plus. Notre vie, c’est ça. Des évènements qui nous font dévier de notre trajectoire. Peu importe la trajectoire, planifiée ou non. Tout ce qui se déroule autour de nous influence notre trajectoire. Comme un champ gravitationnel. » (p. 182)

ROGRIGUE-LAFLEUR, Alexis. L’odeur du gruau, L’Interligne, Ottawa, 2018,  243 p.

Des explosions

Si vous ne connaissez pas Michael Bay, vous connaissez sans doute l’un de ses films ou en avez entendu parler pour leur propension à mettre en scène des explosions de toutes sortes. Le réalisateur fait dans les effets spéciaux et le style hollywoodien, et a donc la réputation de faire des films attirant un public de jeunes garçons. Mais si le réalisateur était un incompris? Et si des œuvres telles que Armageddon ou Bad Boys étaient le fruit d’une réelle et profonde réflexion philosophique? C’est la prémisse (largement ironique) à partir de laquelle Mathieu Poulin a travaillé pour réaliser ce roman de 318 pages ayant pour protagoniste un Michael Bay très attristé par le manque de vision des critiques.

Des explosions Mathieu Poulin Ta mère Michael Bay

Biographie fictive, Des explosions relate la vie du cinéaste à compter de ses jeunes années, mais se concentre surtout sur sa période professionnelle. Michael, révolté que ses parents adoptifs lui aient caché ses origines, a rompu tout lien avec eux. Il a aussi perdu contact avec son grand ami de l’époque de l’université. Bien qu’il excellait dans le domaine théorique, Michael a choisi de s’exprimer à travers la création, ce qui en fait un incompris du domaine universitaire. Il a pour mentors Don Simpson et Jerry Bruckheimer, deux grands producteurs de cinéma d’action spectaculaire. Sous leur aile, il réalise des films pour grand public qui cachent un discours profond, malheureusement  jamais saisi par la critique: « discours de la décolonisation dans Bad Boys ou  zone de friction dans l’astrophysique et la métaphysique dans Armageddon(quatrième de couverture). Même Daphnée, qu’il a conquise grâce à son esprit fin, ne parvient à saisir les subtilités de son oeuvre.

Des explosions, il y en a, dans la vie fictive de ce Michael Bay. Autant que dans ses films, sinon plus, des cascades rocambolesques. On comprend rapidement que le spectaculaire n’a jamais été un choix pour le réalisateur incompris. Les cascades et l’intensité sont son quotidien. C’est du moins le « détour » que semble avoir pris l’auteur pour faire se croiser la réalité des films et la fiction de la vie de son personnage. Car le roman le dit bien franchement au protagoniste, lorsqu’on aborde les chapitres finaux:

La seule chance que tu as un jour d’être étudié à l’université, c’est si l’un des jeunes garçons auxquels tes films s’adressent finit par évoluer en un intellectuel potable et décide de te consacrer un livre qui te réhabilite aux yeux de l’élite. Et encore là, pour réussir cet exploit, va falloir qu’il tourne les coins ronds. (p. 273-274)

J’aime toujours quand les livres soudain se disent ainsi. Bien que le roman regorge de passages réjouissants, menés avec finesse (malgré l’énormité du développement), c’est ce passage dans lequel Mathieu Poulin « avoue » l’exercice auquel il se livre qui m’a le plus amusée. Il faut le dire, tout au long de ma lecture, j’ai été bien intriguée par le choix du propos. En fait, je suis toujours curieuse, lorsque j’aborde une oeuvre nouvelle, de découvrir ce à quoi a songé un esprit autre que le mien pour la construire. Nous n’avons pas tous les mêmes intérêts ou façons de voir le monde, et c’est souvent ce qui m’émerveille, me surprend ou m’émeut lorsque je découvre un livre, une série ou un film. Pour Des explosions, la question (très simple) qui m’a habitée d’un bout à l’autre de ma lecture est la suivante: mais qu’est-ce qui peut bien motiver un auteur à choisir de réinventer la vie d’une personne réelle (et toujours en vie) pour en faire un récit loufoque (et très bien construit) plutôt que de créer un personnage « entièrement fictif »? Bien que le passage n’y réponde pas de façon détaillée (ni peut-être véridique), il y fait un clin d’œil bien apprécié puisqu’il montre le jeu dans l’écriture.

Ce jeu dans l’écriture, le lecteur le ressent partout dans sa lecture du roman Des explosions. L’auteur s’amuse et fait dans la caricature tout en développant avec une certaine sensibilité les émotions de ses personnages. Il en résulte un récit complexe alliant des scènes de l’enfance de Bay, de sa vie amoureuse et professionnelle et de ses films. Le discours philosophique est poussé à l’extrême pour montrer avec quelle intensité (et maladresse) le personnage de Bay réfléchit et surcode tout, citant les nombreuses lectures qui lui servent de référence. On sourit souvent devant le sérieux du ton avec lequel est présentée l’absurdité du récit.

Des explosions est un roman pince-sans-rire qui regorge de petites trouvailles. Les phrases sont bien construites et suivent souvent des tournures d’esprit inspirées par les mots.

De manière à compenser son retard déjà flagrant sur la voiture qui s’échappait, Michael dégaina son neuf millimètres chromé et visa un des pneus arrière, cessa de respirer puis appuya sur la détente, seulement pour voir la balle rater la cible et percuter l’enjoliveur, qui fut lui-même enjolivé d’une étincelle frétillante. (p. 95)

Le coussin devait être percé, mais avec quoi? Rien de coupant ou de pointu n’était à portée de main. À court d’options et de temps, Michael se résolut à utiliser son pistolet, équivalent américain du canif suisse. (p. 193)

Vous vous intéressez au cinéma? Vous appréciez les parodies et l’absurde (sans dire subtile, je dirais non grossier)? Une belle phrase vous amuse? Vous aimerez certainement ce roman ainsi que le style de Mathieu Poulin. Vous l’avez lu? Partagez vos impressions dans les commentaires!

Des explosions en extraits

« En surcodant, en exagérant tout, tu refuses la complaisance et bascules du côté de la critique, détractant la société du spectacle, superficielle, et condamnant, à travers ton recours au montage effréné, le déficit d’attention contemporain. Sans oublier l’habile système de références à l’histoire de la philosophie mis en place à travers ton oeuvre. À ce sujet, j’avoue avoir été charmé par l’omniprésence, dans tes plans, du motif du lampadaire, clin d’œil évident aux lumières. » (p. 310)

POULIN, Mathieu. Des explosions ou Michael Bay et la pyrotechnie de l’esprit, Les éditions de Ta Mère, 2015, 318 p.

À grandes gorgées de poussière

À grandes gorgées de poussière de Myriam Legault, paru en 2009, est le premier roman sur lequel je travaillerai dans le cadre d’un contrat en collaboration avec le Regroupement des éditeurs franco-canadiens et les éditions Prise de parole. Je rédige des fiches pédagogiques qui serviront à l’enseignement de la lecture dans les classes des écoles secondaires francophones canadiennes. Prise de parole est un éditeur qui est animé par un constant souci de susciter un travail intellectuel chez ses lecteurs, et après la découverte de Nipimanitu et celle de Lettres à mon ami américain (qui attend sagement que je plonge plus avant), j’ai pu constater que, bien que roman pour adolescents, À grandes gorgées de poussière ne fait pas exception à la rigueur qui anime la maison.

À grandes gorgées de poussière Myriam Legault Prise de parole

Martine est née au village. Elle y habite depuis toujours, n’a jamais connu la grande ville. Elle connait le pouls des lacs et des rivières comme elle connait l’ennui, qu’elle chasse en compagnie de son ami Antoine. Contrairement à elle, celui-ci aime le rythme lent de la campagne. Il ne ressent pas sa curiosité pour la métropole ni sa soif d’ailleurs. Un été, Nadine la citadine débarque au village avec sa mère. Les deux sont animées d’un grand esprit de liberté et ne ressemblent à personne. Nadine et Martine deviennent immédiatement amies, transformant en trio le duo Martine et Antoine.  La narratrice s’inquiète: et si le courant passait trop entre ce dernier et la nouvelle venue? Aurait-elle encore une place?

Ce qui frappe d’emblée dans À grandes gorgées de poussière, c’est le style. Myriam Legault a choisi de s’adresser à un public adolescent sans pour autant lui rendre la tâche « facile ».  L’auteure semble avoir fait confiance à l’intelligence des jeunes et à leur capacité à déchiffrer un texte. Elle ne présente pas un ouvrage réduit à la formule platonique sujet-verbe-complément qu’on rencontre parfois (ou trop souvent) lorsqu’on veut rendre un livre « accessible ». L’accessibilité ne devrait jamais être issue d’une perte de qualité. Un style nourri – et c’est mon opinion – peut créer des images qui facilitent la compréhension. Puis, la lecture s’apprend. Décoder les images s’apprend. Et c’est avec des romans comme À grandes gorgées de poussière qu’on peut faire ce genre d’apprentissage. Qu’il soit parsemé de figures de style ne saurait être un obstacle, mais un tremplin.

Les livres qui ne font pas l’économie du style ou de la complexité ont le potentiel de plaire pour des raisons qui dépassent la force de l’intrigue. À grandes gorgées de poussière a cette qualité qu’il présente différents niveaux d’intérêt. Il pourra en ce sens plaire à des publics variés, autant adultes que jeunes. Le thème est simple: une adolescente se cherche dans le regard de ses amis et dans le désir d’un ailleurs géographique. Toutefois, en 157 pages, le roman parvient à mettre en scène des personnages complexes et nuancés dont les émotions forment un propos cohérent. Le récit ne suit pas non plus des chemins tracés d’avance et montre que, pour se choisir, il faut faire certains deuils.

L’écriture est ce qui m’a le plus plu. L’auteure joue sur les mots à travers la parole donnée à la narratrice de cette histoire à la première personne. Elle allie les sonorités, les images et les significations d’une façon pleine et assumée qui va jusqu’à l’utilisation occasionnelle d’un métalangage, c’est-à-dire ici d’un discours sur la langue elle-même:

« Je devrais faire ci, je devrais faire ça, je devrais regarder Nadine moins souvent, je devrais quitter le village une fois pour toutes… Le verbe devoir est énervant. Il montre du doigt et condamne, mais il n’aboutit à rien. C’est le cul-de-sac de la langue. » (p. 23-24)

Ce genre de propos rend conscient le jeu sur la langue pour le lecteur inattentif ou inexpérimenté (du moins je présume qu’il peut mener à une forme d’éveil langagier). Il met la langue en relief et peut, je crois, mener les jeunes lecteurs à remarquer le travail qui est fait sur cette langue ailleurs dans le roman.

Avec À grandes gorgées de poussière, Myriam Legault signe une oeuvre à la fois simple et complexe. Une lecture légère qui saura plaire à plusieurs.

À grandes gorgées de poussière en extraits:

« Décidément, j’ai un penchant pour la digression. C’est que j’aime rêvasser. Si on me demandait de faire un autoportrait, je me peindrais avec un doigt sur la tempe, les yeux rivés sur quelque chose à l’extérieur du cadre, perdue dans un rêve. Qu’est-ce qui se trouve en dehors du cadre? Tout et rien. »
   Nadine a dardé sur moi son regard caramel, et j’ai vu la lune reflétée dans le noir de chaque œil. (p. 35)

« Nadine avance d’un pas hésitant et pousse un soupir en sautant sur le roc. Puis, elle me regarde en souriant. La terre ferme lui a redonné sa dignité. Elle est passée du soupir au sourire; elle était sous le pire, elle est maintenant sous le rire. Elle se plante les mains sur les hanches, parcourt les environs du regard […] » (p. 72)

LEGAULT, Myriam. À grandes gorgées de poussière, Prise de parole, Sudbury, 2009, 157 p.

Dévorés

Étudiant à la maitrise en entomologie à l’Université de Guelph en Ontario, Charles-Étienne Ferland a choisi d’explorer son sujet sous la loupe de la création. Imaginant qu’une nouvelle espèce d’insectes pourrait envahir la Terre, il met en scène dans son tout premier roman, Dévorés, une sorte de guêpe particulièrement coriace qui dévore toutes les récoltes pour s’en prendre ensuite aux humains. C’est un livre qui s’inscrit dans les préoccupations de notre époque puisqu’il met en scène une hypothétique fin du monde et tente de circonscrire le comportement de l’humain s’il était placé dans pareil contexte. Pas de zombies ni d’extraterrestres ici; l’apocalypse est plutôt due à une sorte de revanche des insectes sur l’homme. Un thème qui peut porter à réflexion alors qu’on sonne de plus en plus l’alarme sur la drastique diminution des populations d’insectes pollinisateurs, en particulier les abeilles.

Dévorés Charles-Étienne Ferland L'Interligne Entomologiste Science-fiction

L’univers que met en scène Charles-Étienne Ferland se situe dans un Montréal ravagé par les insectes. Jack, étudiant en histoire à l’Université de Montréal, apprend la nouvelle en lisant le journal dans un café: « On soulève l’hypothèse que l’évènement soit associé à l’arrivée, ce matin, d’une nouvelle espèce d’insectes ravageurs qui émerge des sols de tous les pays. » (p. 23) La terre tremble sous le nombre des individus qui en émergent. Les récoltes mondiales sont dévorées « […] en un temps record. Il se pourrait que la production de nourriture sur la Terre soit temporairement suspendue pour la première fois de l’Histoire. » (p. 23) Ce que Jack ignore encore, c’est que la situation va empirer. Bientôt, il se retrouvera tapi tout le jour dans son appartement, les fenêtres barricadées, et ne pouvant sortir que la nuit en quête de nourriture. Au-delà des insectes, dont le comportement est relativement prévisible une fois qu’on l’a compris, il devra se méfier des humains. Tous sont en mode survie et, bien vite, il est difficile de savoir à qui on peut se fier vraiment. La vie en ville est intolérable, et Jack entretient un double espoir: celui qu’il existe une ile non infestée au milieu du lac Ontario et que ses parents s’y trouvent sains et saufs. Le projet est plutôt utopique toutefois. Quiconque voudrait s’y rendre pourrait se faire tuer mille fois, par des guêpes ou des humains. Tous refusent de l’accompagner et Jack doit assurer sa survie dans la métropole.

Dévorés est un roman qui se lit vraiment facilement. Il s’adresse en ce sens à tout public, mais j’avoue qu’au moment d’écrire cet article, je me demande quel public on a d’abord voulu viser. Je m’explique. En cours de lecture, j’ai accroché sur quelques éléments qui m’ont semblé être des petites maladresses. Par exemple, dans un souci d’assurer la compréhension du lecteur, l’auteur le prend à l’occasion par la main et il en résulte des descriptions superflues.  Alors que l’infestation est d’ores et déjà commencée et que diverses scènes ont permis au lecteur de comprendre l’ampleur de la situation,  on croit ainsi bon d’expliquer pourquoi Jack aurait besoin d’une arme:

Le présent aurait pu paraître exagéré, mais les actes de barbarie des derniers temps avaient persuadé Jose et Lauren de l’utilité d’une telle arme. Et lorsqu’on savait le tort que pouvait causer un seul de ces insectes gigantesques, on appréciait à sa juste valeur une arme blanche bien tranchante. (p. 46, je souligne)

Si cet aspect pourra chatouiller les lecteurs expérimentés, qui n’ont certes pas besoin qu’on leur fasse un résumé, ce genre de précisions pourra être un atout pour familiariser les jeunes lecteurs avec le genre. D’où mon soudain questionnement sur le public cible. Je n’hésiterais pas une seconde à recommander la lecture de ce livre dans les classes du secondaire. Non seulement celui-ci présente une bonne histoire, mais il la raconte dans un style simple et accessible. La structure narrative est claire, les personnages assez définis et il y a suffisamment d’action pour capter l’intérêt d’un lecteur occasionnel, jeune ou adulte. Il y a là beaucoup de matériel à exploiter par un enseignant et surtout, beaucoup de plaisir à avoir pour quiconque lira l’ouvrage chez soi.

Car peu importe le public ciblé au départ, Dévorés saura plaire à de nombreuses personnes. Certes, on y retrouve quelques clichés, comme: « Les librairies étaient des coffres recelant des trésors qui demandaient qu’on les découvre. » (p. 33), une jolie métaphore déjà employée par d’autres. Le personnage du scientifique relève de son côté de l’archétype, il est dessiné au gros trait et manque de nuance. Il en résulte une scène de présentation entre Jack et lui qui manque, elle aussi, de naturel. Cet aspect vient même marquer les dialogues qui, ailleurs, sont pourtant bien construits:

Je ne le sens pas, grimaça Jack. Son attitude me dérange. Qu’ai-je fait pour l’offenser? D’ailleurs, pourquoi t’excuses-tu pour lui? Comment l’érudit chevronné qu’il prétend être, un éminent entomologiste comme lui, peut-il se conduire de manière si rustre, froide et distante? Ne viens pas me dire que tu ne trouves pas cela étrange de la part d’un chercheur aussi prestigieux. (p. 102, je souligne)

Quoi qu’il en soit, écrire un premier roman est tout un défi, surtout lorsqu’on exploite un sujet scientifique, et Charles-Étienne Ferland remporte son pari. Son histoire est bonne et efficace. On ne s’y ennuie jamais. Dévorés se lit comme on regarde un bon film d’action.

Enfin, Dévorés me semble particulièrement intéressant pour les notions entomologiques qu’il présente. On aime que nous soient expliquées les caractéristiques de cet insecte invasif. On aime que sa vraisemblance soit construite à partir de données scientifiques. Tellement que j’aurais aimé que celles-ci soient explorées plus en profondeur. J’aurais adoré entrer dans le laboratoire du scientifique plus souvent et plus longuement. Mon insatiable curiosité en aurait voulu plus. Mais ce n’est peut-être pas la fin, car la finale du livre laisse présager une suite, du moins la porte semble-t-elle ouverte. Peut-être aura-t-on ainsi la chance d’en apprendre davantage sur les insectes?

Dévorés en extraits

Ne soyez pas ridicule, réplique Wallace d’un ton moqueur. Ce n’est pas parce que la science moderne ne peut expliquer un phénomène avec les données qu’elle possède au moment présent qu’il faut soudainement invoquer une cause métaphysique. Rien ne se crée ex nihilo. Dieu, ce n’est au mieux qu’une invention pour consoler l’homme qui n’admet pas qu’il n’y ait pas de sens à son existence banale, qu’il vit sur une vieille roche parmi tant d’autres et qu’il ne possède pas les réponses aux questions fondamentales sur l’origine de son univers ou sa finalité. Alors, ne venez pas me parler d’intervention divine! » (p. 95)

FERLAND, Charles-Étienne. Dévorés, L’Interligne, Ottawa, 2018, 216 p.

Nipimanitu

Nipimanitu, de Pierrot Ross-Tremblay, m’a permis de faire une première incursion dans la section poésie des éditions franco-ontariennes Prise de parole. L’auteur est professeur adjoint au département de sociologie de l’université Laurentienne de Sudbury. Il a étudié l’amnésie culturelle chez les peuples autochtones (ou plutôt chez son peuple d’appartenance, les Essipiunnuat) en plus de s’intéresser au droit et à l’étude de conflits. Si je prends le temps de nommer ces éléments de son parcours, c’est qu’ils me semblent, à la lecture du recueil, avoir marqué sa poésie  autant que ses recherches. La notice placée en quatrième de couverture annonce d’ailleurs plutôt bien l’essence du livre, disant qu’avec lui, l’auteur « offre une poésie spirituelle et mystique, un chant qui puise aux sources de la métaphysique innue et appelle à la transformation radicale du regard que nous portons sur le monde. »

Pour vous introduire en douceur à la poésie particulière de Ross-Tremblay, je souhaite partager avec vous mon poème coup de cœur. Celui-ci est sans contredit le plus court, et probablement le plus simple. En quatre mots, si l’on compte le titre, il parvient, à mon avis, à évoquer plus que n’importe quel autre. Le voici:

Circonstance

Esprit
Marée intérieure. (p. 35)

L'esprit de l'eau Nipimanitu Pierrot Ross-Tremblay Prise de parole Poésie Innu

Ceci dit, j’ai eu du mal à percer la poésie énigmatique de Pierrot Ross-Tremblay. L’auteur sème les images dans un agencement de mots qui parfois étonne. Sa poésie est visuelle plus que sonore: ce n’est pas la rime qui donne le rythme, mais les peintures qui sont faites des joies ou des craintes issues de l’appartenance à la Terre. La poésie de Ross-Tremblay parvient à faire ressentir la viscérale relation qu’il entretient avec la planète comme dans un seul et même corps, rappelant qu’on ne peut s’en dissocier.

Je crois que cette interprétation me vient de la sensation confuse que j’ai eue, à la lecture de plusieurs poèmes, de ne pouvoir distinguer clairement toutes les images liées à l’humain de celles utilisées pour décrire la nature. Cette confusion, comme l’absence de rythme sonore défini sur lequel me reposer, a été source d’inconfort. On m’avait pourtant avertie que la lecture de Nipimanitu serait exigeante. Malgré cela, la curiosité me ramenait sans cesse à ce recueil dont chaque poème peut être vu comme une énigme. Les images semées germent en soi comme une série d’impressions. On ressent de l’amour et du malaise, on sent le vent et le froid, on voit beaucoup de bleu et de vert dans le reflet cristallin de l’eau. Les enfants jouent. L’homme adulte craint et lance un appel au changement. Une série d’impressions, donc, comme si le texte parlait une langue non entièrement mienne, celle des plantes, des minéraux, du paysage.

Le soleil grand-père des ombres
Illumine de son destin

Le soulèvement, tendres trèfles
Marguerites effrontées
Aux détours inconnus

Nuit de nos corps
Orages et éclairs
Fine glace (La grande émeute III, p. 66)

Des poèmes comme des lettres d’amour à la Terre qui nous accueille. Des poèmes comme des prières aussi, quand l’adoration croise la déification. Mais encore là, c’est une série d’impressions.

Chant écarlate!
Abreuve le désert du vide
De visages adorés
Irrigue plaine annoncée de la vie bonne
De mille dons
Ouïe héroïque, semences
Ouverture aux saints au-delà (Ondée, p. 122)

Enfin, Nipimanitu n’est pas un recueil que l’on qualifierait d’accessible. Toutefois, le lecteur persévérant y fera quelques belles découvertes. Cet extrait, par exemple, m’a beaucoup plu:

Notre mal est sans visage
Notre peine sans nom
La langue coupée
Nous brulons

Les cendres sont-elles fertiles? (Esh Shipu I – Sincères visages – Les cendres fertiles, p. 19)

Qu’en pensez-vous?

Nipimanitu en extraits

Navigueras-tu au-delà des récifs
Amérique des bagnes au malin déni
Aux racines déchues aux ailes flambantes
Sanglots de ton agonie? 
(La grande émeute II – Éveils, p. 28)

ROSS-TREMBLAY, Pierrot. Nipimanitu, Prise de parole, poésie, Sudbury, 2018, 123 p.

ASL: une langue spatiale

Les cinquième et sixième cours de langue des signes américaine m’ont rappelé que l’apprentissage d’une nouvelle langue est difficile. Il y a de plus en plus de vocabulaire à mémoriser et de structures à apprivoiser. Pendant une semaine, j’ai eu l’impression d’être à côté de la plaque. Puis, en écoutant les vidéos de cette semaine, je découvre que je comprends à peu près tout. Alors même si j’ai confusément la tête pleine et que j’ai soudainement l’impression de mélanger jusqu’à mes chiffres, je comprends plutôt bien.  Si je suis mélangée, c’est sans doute que je suis rendue à l’étape où ça commence à rentrer.

Une langue spatiale

La syntaxe de la langue des signes américaine diffère de celle de l’anglais ou du français pour différentes raisons (que je n’ai sans doute pas encore toutes apprises). La première, je le découvre aujourd’hui, est liée à son aspect spatial. En tant que langue spatiale, l’ASL exige que le locuteur exprime toute situation géographique en commençant par la pointer dans l’espace (pas comme moi dans mon salon qui pointe n’importe où, il faut pointer dans la bonne direction). Voilà qui exige de toujours savoir où tu es par rapport au reste de ton environnement géographique. Si, par exemple, une personne demande dans quelle ville tu vis, tu commences par pointer dans la direction de cette ville avant de la nommer. Ça donne une phrase du genre: « JE + VIS + pointer dans la direction de la ville + nommer ou épeler la ville ».

Si cet aspect montre directement en quoi l’ASL est une langue spatiale, sa syntaxe recèle pour moi encore bien des mystères. J’ai hâte d’apprendre plus de règles de grammaire et de syntaxe.

En guise d’exemples, voici quelques questions en ASL traduites signe pour mot vers l’anglais. Ça vous donnera une idée de la structure.

YOU PREFER DRINK POP SODA YOU?

YOU SPANISH STILL REMEMBER YOU?

APPLE YOU WANT YOU?

TRAVEL YOU LIKE YOU?

23 + 3 HOW MANY?

Nous avons aussi appris à poser des questions en « ou » (« contrastive structure »: lorsqu’on donne deux options de réponse à notre interlocuteur). Voici ce à quoi ça peut ressembler:

YOU LIVE HOUSE (déplacement vers la droite) APARTMENT WHICH?

ASL Langue spatiale Contrastive structure Signing Naturally Unit 3
Signing Naturally, Units 1-6, p. 119

 

Dans cette structure, on utilise l’espace devant nous pour mettre les deux options de réponse sur un pied d’égalité. Si on demande à une personne si elle vit dans une maison ou un appartement, on signe la maison d’un côté puis l’appartement de l’autre, à la même hauteur. Voilà qui illustre bien comment l’ASL est une langue spatiale.

Je suis désolée de donner tous mes exemples en anglais. Simplement, ça me semble plus naturel étant donné que j’apprends cette langue à partir de l’anglais. N’hésitez pas à commenter si vous souhaitez avoir des précisions.

Un peu de culture

Les caucus du football

En 1894, l’équipe de football de l’université Gallaudet (seule université exclusivement pour Sourds au monde encore à ce jour), qui affrontait une autre équipe composée de joueurs sourds, a découvert que cette dernière avait vite compris les signes utilisés par leur équipe pour communiquer les directives du jeu. L’équipe de Gallaudet a alors décidé de faire ses caucus en cercle fermé, une tradition qui ne s’est pas perdue depuis… (Signing  Naturally, Units 1-6, p. 87)

Lady Di

Saviez-vous que la fameuse Lady Di était relativement fluente en langue des signes britannique (BSL)?  Fervente défenseure des droits des Sourds, elle a représenté la British Deaf Association pendant une dizaine d’années. Elle a même choisi de signer le discours qu’elle a fait pour le centième anniversaire de l’association. (Signing  Naturally, Units 1-6, p. 121)

The Gum Story

D’ici les prochaines semaines, je dois apprendre cette petite histoire par cœur afin d’être en mesure de la raconter moi-même. Je dois même me filmer, ça fait partie de l’évaluation. Ça va, je comprends ce qui est raconté, mais c’est tout un défi de la reproduire aussi bien que la narratrice… Les sourds qui s’expriment en langue des signes ont un sens aigu des descriptions visuelles et de l’expression corporelle. Ils savent dire beaucoup en peu de mouvements. Et ces mouvements sont toujours précis. Ça m’impressionne.

Attention, je vous divulgue ici l’idée d’ensemble de l’histoire: c’est un garçon qui mâche de la gomme et la colle sur un banc. S’ensuit tout un défilé de personnes qui se prennent les pieds ou les mains dans cette gomme…

Avez-vous compris ce qui se passe à la fin?

96 bric-à-brac au bord du lac

Cet automne est paru 96 bric-à-brac au bord du lac, sixième recueil du poète jeannois Charles Sagalane. Un patronyme empreint de poésie, n’est-ce pas? C’est qu’il est, comme tout ce qu’écrit l’auteur, une construction symbolique. Celle-ci est livrée dans ce recueil en un poème, à qui saura le déchiffrer. Car Sagalane n’est pas juste un « ramasseux rare » (p. 74), c’est un bricoleur. Qu’il construise des bibliothèques de survie ou des poèmes, l’auteur agence les matériaux pour créer un mini édifice, selon une structure bien précise. Qu’elle obéisse au pouvoir des nombres (96 pour ce recueil) ou à celui des rimes, qu’elle se crée en coupant dans le bois brut ou dans la page, la structure est contrainte et jeu. Elle inspire.

Avec 96 bric-à-brac au bord du lac, Sagalane explore le monde des objets pour en faire la poésie du quotidien. De ce bric-à-brac amoureusement entassé dans un coin de sa propriété sur le bord du lac, le poète fait l’inventaire et rend hommage aux souvenirs qu’il suscite.

J’ai offert
Aux objets
L’alphabet
Qu’il fallait (p. 31)

96 bric-à-brac au bord du lac Charles Sagalane La Peuplade poésie

Avec ce recueil, Charles Sagalane se tourne vers la musicalité épurée des vers courts, mais il explore aussi différentes formes afin de rendre justice aux objets qu’il fait vivre. Le poème de la page 17 prend par exemple la forme d’une lampe et on retrouve à la page 38 une plaque d’immatriculation personnalisée. Pour Sagalane, la poésie est un art et un jeu, pour ne pas dire l’art du jeu. Les énigmes poétiques, dont le titre est à deviner, sont un bel exemple de cela. Par exemple, p. 189:

la tête
à l’envers

je dis

hello
soleil

Sauriez-vous dire de quel objet il est question? Tentez une réponse en commentaire à cet article!

Je ne suis ni une lectrice de poésie ni une amoureuse des objets, mais j’ai fait quelques belles trouvailles dans 96 bric-à-brac au bord du lac. Parce qu’il varie les formes, ce recueil permet à différents types de lecteurs d’y trouver leur compte. Ce que, de mon côté, j’ai trouvé le plus intéressant, c’est les poèmes des pages 172 à 183. Six poèmes tirés à partir de la page 96 de six livres choisis par l’auteur, et créés par rature. Des poèmes écrits avec des mots déjà en place. Le résultat est parfois surprenant. Et quel bel exercice à faire en classe de poésie, amis enseignants!

Charles Sagalane 96 bric-à-brac au bord du lac La Peuplade poésie Prix de poésie Radio-Canada

À la lecture de 96 bric-à-brac au bord du lac, on se doute que Charles Sagalane aurait été un poète heureux du temps des cafés littéraires de l’époque d’Apollinaire puis de Perec. Des calligrammes du premier aux jeux de contraintes du deuxième il tire assurément de l’inspiration.

Boutique obscure

un 96
un autre 96

s’arrête enfin du 96
Perec en descend
il a l’air content
voilà qu’il me tend
une carte d’affaires
où nos deux noms
sont écrits
il désigne
notre titre
et sourit

contrôleur de ligne (p. 101)

Propager la poésie

Lauréat du prestigieux Prix de la poésie Radio-Canada 2016 et cofondateur de la populaire Microbrasserie du Lac-Saint-Jean, Sagalane vit aujourd’hui du métier d’écrivain et des ateliers qu’il anime dans les bibliothèques et les écoles. J’ai eu la chance de le recevoir avec un groupe d’élèves adultes, au printemps dernier, et je peux vous dire qu’il sait rendre à la poésie son aspect ludique et éclatant. À travers différents jeux de mots, de répétitions ou d’effets sonores, il amène les novices à produire quelques vers et à entendre la musicalité des mots. Il rend la poésie accessible. Loin du poète que les clichés représentent un foulard noué au cou, Sagalane s’est présenté à nous vêtu d’un chandail à l’effigie d’une bière microbrassée chez lui, pour le plus grand plaisir des fans de la marque. Comme quoi on peut être poète et bien d’autres choses à la fois.

SAGALANE, Charles. 96 bric-à-brac au bord du lac, La Peuplade, Chicoutimi, 2018, 218 p.

Vanessa Courville et XYZ no 135: Armes

La démission de Vanessa Courville en tant que directrice littéraire du numéro 135 d’XYZ. La revue de la nouvelle a fait couler beaucoup d’encre. Replaçons-nous dans le contexte. Madame Courville se voit attribuer la direction du numéro alors que celui-ci est déjà avancé. Les textes ont été sélectionnés, les auteurs contactés et le processus d’édition est bien enclenché. La nouvelle « Qui? Où? Avec quoi? » de David Dorais rend la directrice littéraire mal à l’aise, car ce texte se termine sur un viol gratuit qui, selon elle, contribue à banaliser la violence faite aux femmes, car il n’est pas soutenu par un discours plus profond. Elle demande à la revue à ce que son nom ne soit pas associé au texte, ce qu’on lui refuse. Pour être en phase avec ses convictions, elle démissionne.

Cette démission m’a d’abord rendue mal à l’aise. Irons-nous jusqu’à censurer la littérature pour s’assurer du bienêtre de tous? À voir comment la société nous infantilise ces dernières années, il y a de quoi craindre. Toutefois, je ne pouvais porter de jugement sur la situation qui concerne Vanessa Courville et XYZ. La revue de la nouvelle sans avoir d’abord lu le numéro contenant le texte au cœur du débat.

Armes XYZ numéro 135 no 135 Vanessa Courville David Dorais

« Qui? Où? Avec quoi? »: qu’en est-il du texte incriminé?

J’ai évidemment commencé ma lecture du numéro 135 par le texte de David Dorais. « Qui? Où? Avec quoi? » ne m’a pas impressionnée, je dois l’admettre. J’ai essayé de mettre de côté le point de vue féministe défendu par Vanessa Courville afin de me concentrer sur son intérêt littéraire. C’est d’ailleurs cet intérêt que défend Jacques Richer, l’éditeur de la revue.

Une fin « violente », qui « dérange », mais qui « ne va pas trop loin », aux yeux de l’éditeur de la revue, en poste depuis une trentaine d’années. « La nouvelle est très bonne, très efficace, elle est menée avec finesse, l’intrigue se tient », poursuit M. Richer. De l’avis général, elle méritait de continuer de figurer dans le numéro, rapporte-t-on dans Le Devoir.

J’ai aussi fait une relecture de la nouvelle de David Dorais après avoir terminé la lecture du numéro pour ne pas rester sur une première impression. À mon avis, la question peut être posée: David Dorais est membre du collectif de rédaction. À moins que les textes ne soient sélectionnés de façon anonyme, il est possible que la nouvelle ait été choisie de façon « automatique ». Mais je ne peux ici que lancer l’hypothèse, car je n’ai aucune idée de la façon dont les choses se passent réellement au sein du comité. Les seules choses que je sais sont celles que j’ai lues. Et à la lecture du numéro, on remarque assez vite que la nouvelle de Dorais détonne. C’est la seule qui ne présente à peu près aucune psychologie des personnages. La Scarlet de « Quoi? Où? Avec quoi? » est de ces personnages qui agissent comme des robots. Elle pose des actions: elle se sauve, car elle a peur. Mais bien que le point de vue narratif soit entièrement fixé sur elle, l’auteur n’a pas donné chair à ses pensées. On sait certes qu’elle réfléchit à ce qu’elle doit faire, mais on ne lui a pas donné de personnalité sinon que c’est une mondaine qui s’ennuie, cliché de surface. À la suite de ma lecture, je suis forcée de conclure que le personnage n’est qu’un objet comme un autre dans ce jeu de Clue réinventé. Scarlet n’a pas plus de profondeur que le chandelier ou le révolver posés à côté d’elle, si ce n’est celle de son vagin. Et c’est ce que déplore Vanessa Courville.

Notez ceci. Si je m’interroge sur la valeur du texte dans ce numéro, je ne suis pas offusquée par le texte de la même façon que l’est Vanessa Courville. Je comprends très bien son point de vue et j’admire qu’elle soit allée au bout de ses convictions. Chacune mène son combat de la façon qui résonne le mieux en soi. Ce que je remets en question plutôt, c’est la sélection de cette nouvelle pour le numéro 135 de la revue. Elle entre parfaitement dans le thème, soit, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est « très bonne », ni « très efficace », ni « menée avec finesse ». C’est un pastiche ennuyeux du jeu Clue (dommage, car l’idée était bonne) dans lequel le personnage féminin principal n’a pas plus d’émotions qu’une poupée gonflable. Et c’est ce manque de nuance émotionnelle qui pose problème et rapproche le personnage du rôle d’objet. C’est, de plus, le seul texte du numéro qui souffre de ce manque de psychologie. La question, pour moi, est: que fait-il là, alors?

XYZ no 135: Armes

Dans ce numéro, neuf textes ont été regroupés sous la thématique « Armes ». Chacun va dans une direction différente, mais tous ont en commun l’intériorisation des personnages. C’est pourquoi je trouve que le texte de David Dorais contraste.

J’ai particulièrement aimé « Le bacha » de Michel Robert qui raconte avec sensibilité, mais non sans cruauté, l’histoire tragique d’un jeune Afghan abandonné par ses parents puis recueilli par un policier abusif. J’ai aussi aimé « Fais-tu mariner ton saumon? » de Jean-Jacques Dumonceau, qui a certainement été inspiré par un concours d’écriture lancé il y a quelques années avec cette phrase interrogative pour contrainte. Suivant la formule classique de la nouvelle policière, le texte joue avec l’humour et les dialogues pour donner chair aux personnages et exploite efficacement la prémisse du saumon. De son côté, « Pacifica » de Paul Ruban surprend par le point de vue adopté et ouvre la porte à la réflexion.

Or, le texte qui a le mieux su me plaire est classé dans la catégorie « Thème libre » du numéro. Dans « La mémoire des cathédrales », Caroline Guindon met en scène un professeur plutôt particulier. Un septuagénaire érudit dont l’éloquence fascine ou laisse perplexe. Le comportement de l’homme est finement décrit et la finale à laquelle il mène renforce la complexité du personnage en même temps qu’elle la dévoile.

Le Professeur se retournait alors, joignait les mains en pressant ses index osseux contre ses lèvres entrouvertes. Attendant l’avènement du silence, sa perfection, il toussotait délicatement délicatement avant d’entamer sa légendaire descente vers la chaire. Cette tortueuse rétrogression durait une quinzaine de minutes, car elle était ralentie par l’ivresse de penser, disait-il, un foisonnement de phrases fébriles débitées indistinctement. En ces moments-là, ces sublimes minutes du prélude, le Professeur tenait davantage du voilier que de l’être humain. Le flot fiévreux de ses paroles le faisait tanguer et les étudiants occupant le bout des rangées, pour parer à un éventuel chavirement, tendaient d’instinct les bras quand il passait près d’eux. » (p. 65)

XYZ. La revue de la nouvelle, no 135: Armes, Lévesque éditeur, automne 2018, 101 p.

ASL: des jeux de mots et de signes

C’est après une journée bien remplie que j’ai assisté à ce quatrième cours de langue des signes américaine. Fatiguée, mon cerveau a commencé à s’emmêler au milieu de la soirée et je me suis soudain exprimée en français à haute voix: une belle phrase en langue étrangère à l’assistance dans le silence ambiant. Sur le coup, je savais que quelque chose clochait, mais il m’a fallu un certain nombre de secondes avant de comprendre que je m’étais trompée de langue. Anglais. ASL. J’avais la switch du langage pas mal slack, comme on pourrait le dire en bon québécois anglicisé.

Des jeux de société pour apprendre à signer

Nous avons commencé le cours par une séance de jeux de société. L’enseignante nous a proposé quelques jeux spécialement conçus pour pratiquer la langue des signes, mais de nombreux jeux traditionnels peuvent servir. Uno permet par exemple de pratiquer les nombres et les couleurs. Guess Who demande de son côté d’employer le vocabulaire pour décrire une personne. Pige dans le lac (Go Fish) permet de pratiquer les questions, les nombres, etc. En résumé, tous les prétextes sont bons pour s’amuser et pratiquer en même temps.

Il y avait un bingo ASL auquel nous n’avons pas joué, mais il y avait aussi ce jeu, The Americain Sign Language Handshape Game Cards, que j’ai trouvé plutôt chouette, même si j’en ignore les règlements (nous avons joué sans, s’il y en a). Nous nous sommes simplement amusés en groupe à faire tous les signes que nous connaissions formés à partir de la handshape (posture manuelle) proposée par la carte que l’enseignante nous montrait. Ça nous a permis de ramener plusieurs signes à notre mémoire, mais aussi de faire des liens entre les signes utilisant la même handshape.

The americain sign language handshape game cards ASL game

The enchanting music of sign language, par Christine Sun Kim

Ce jeu et ce genre de liens ont rappelé à l’enseignante ce TED Talk dans lequel Christine Sun Kim, Sourde native s’intéressant à la musicalité des signes (vous avez bien lu!), montre comment les ressemblances visuelles entre certains signes peuvent être agencées pour former poésie, ou plutôt musique. C’est une vidéo que j’avais déjà découverte au printemps, mais comme j’étais en voiture, je l’avais plus écoutée que regardée, ce qui est pas mal ironique étant donné son sujet, je sais. Nous en avons regardé un extrait de deux ou trois minutes en classe, car l’enseignante voulait nous montrer le passage où Christine Sun Kim montre les différents sens qu’on peut tirer du signe REGARDER.

C’est fascinant. J’ai donc pris le temps de réécouter la conférence en entier aujourd’hui et je vous la conseille. Je vous avertis cependant, la conférencière signe très vite! Bien sûr, on peut se fier à la voix de son interprète pour comprendre (et aux sous-titres, car j’ai intégré une version sous-titrée).


Intéressant, n’est-ce pas? Que pensez-vous de sa conception du son et du silence?

ASL: Des questions et des dictionnaires

Le mardi 2 octobre 2018 a eu lieu mon troisième cours de ASL 101. Révision du vocabulaire déjà appris puis apprentissage de nouveaux signes: jour, semaine, mois, année, janvier, février, etc., noms de langues (français, anglais, espagnol, ASL), do, don’t, can, can’t, still, etc., high school, collège, université, enseigner, apprendre, enseignant, étudiant, etc.

On commence à avoir juste assez de vocabulaire pour faire des phrases simples. On pratique donc des minidialogues sous forme d’entrevue.

Questionner en ASL

Les questions en oui ou en non sont la première étape. De la même façon qu’en français ou en anglais la marque d’interrogation peut être suggérée par le seul recours à l’intonation (on la monte ou la descend), la langue des signes américaine recourt aux expressions faciales pour signifier la présence d’une question. En ASL, la grammaire est dans ta face. Pour les questions en oui ou en non, il suffit donc de terminer sa phrase par une face de questionnement, c’est-à-dire en ramenant les sourcils l’un vers l’autre.

Or, la langue des signes américaine a aussi son lot de mots questions, dont voici un aperçu en vidéo. Vous remarquerez qu’il existe parfois plus d’un signe pour un même mot question. Il suffit d’opter pour le plus fréquent ou pour celui avec lequel on se sent le plus à l’aise, lorsque deux sont fréquents. C’est ce qui arrive lorsqu’une langue n’a pas de support écrit: elle évolue vite et les variantes sont plus nombreuses.

En ASL, le mot question (tout comme ton air interrogatif) va à la fin de la phrase. Je n’ai pas encore mémorisé tous les signes pour les petits mots pratiques comme do, don’t, must, can, can’t, etc. (ça fait beaucoup), mais je suis en mesure de formuler quelques idées. Par exemple, je suis capable de dire que je suis enseignante en français, que je parle l’anglais et que j’ai étudié à l’université. Pas de quoi se débrouiller dans une fête de Sourds, mais c’est un début.

Signing Savvy: dictionnaire ASL Web

Je l’ai déjà dit, à moins d’avoir un vrai talent en dessin, il est impossible de prendre en note les signes appris en classe. À défaut d’un carnet de notes ou d’une mémoire monumentale, on devra se reposer sur la pratique. Mais il existe aussi des dictionnaires. Comme il faut s’y attendre, les dictionnaires de langues des signes exigent le recours à des images ou à des vidéos. Je connais déjà et possède un dictionnaire de LSQ à l’usage de la famille: LSQ-Français pour l’enfant et sa famille. C’est un dictionnaire papier dans lequel photos et images permettent de représenter un nombre limité de signes. Il m’aide dans la rédaction de certaines scènes de mon roman pour la maitrise.

LSQ-Français pour l'enfant et sa famille surdité langue des signes québécoise dictionnaire

Pour l’ASL, notre enseignante nous a suggéré le dictionnaire en ligne Signing Savvy.  On y trouve une grande banque de signes sous forme de clips vidéos. Il est donc beaucoup plus facile de comprendre comment former les signes. Il suffit d’entrer un mot dans la barre de recherche pour accéder ensuite à l’une liste alphabétique dans lequel on retrouve le mot cherché et ses variantes possibles, s’il y a lieu. Le site comprend aussi un peu d’information sur l’actualité sourde et « The sign of the day ». Chaque jour, un signe est mis de l’avant. On peut observer le signe unique ou encore une phrase qui le contient.

Signing Savvy ASL dictionary americain sign language

En téléchargeant l’application Signing Savvy sur son téléphone, on peut accéder gratuitement au signe du jour, mais pas au contenu du dictionnaire. Il faut pour cela un abonnement que le site n’exige pas.

Signing Savvy App ASL Dictionary Americain sign language

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