Adieu Gary Cooper

Adieu Gary Cooper est le deuxième et dernier volet de La comédie américaine de Romain Gary, qui fait suite aux Mangeurs d’étoiles. Suite, c’est un bien grand mot: on n’y retrouve ni les mêmes personnages ni les mêmes lieux et l’histoire est complètement autre. À peine un clin d’œil. Comme j’ai moins aimé lesdits Mangeurs d’étoiles, ça m’allait très bien comme ça.

Adieu Gary Cooper clôt la Comédie américaine, donc, et pourtant se déroule en Suisse. On commence le livre en se demandant quand le récit nous fera prendre l’avion. Et on ne prend pas l’avion. Et pourtant on s’envole parce que, vraiment, c’est génial.

Adieu Gary Cooper Romain Gary

Le personnage principal d’Adieu Gary Cooper, Lenny, est un Américain de vingt ans aux idées bien particulières. Cynique. Il a quitté les États-Unis dès qu’est sorti le slogan “Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays.” Il fuit le Vietnam. Avec ses skis qu’il ne quitte jamais, il a élu domicile dans un chalet des alpes suisses et ne vit que pour dévaler les pentes. Il a une peur folle de l’engagement, que ce soit envers un pays, une fille ou un emploi. Quand vient l’été et que la neige se fait plus rare, il descend à Genève où il tâche de faire un petit peu d’argent, avant de remonter au plus vite “2000 mètres au-dessus du niveau de la merde”.

Que vient faire Gary Cooper dans tout ça? Gary Cooper, l’acteur américain dont Lenny trimbale une photo dédicacée dans son sac, est le symbole de l’Amérique des certitudes. Une Amérique révolue. Adieu Gary Cooper, donc.

Je l’ai déjà dit dans un précédent billet, Romain Gary est un maitre de la narration. On glisse d’un personnage à l’autre en plus de passer tout naturellement de la troisième à la première personne. Et la voix, toujours forte, change en même temps. Si la troisième personne suit le personnage de Lenny, elle prend doucement sa voix jusqu’à devenir une première personne. Si l’histoire change de plan pour mettre le focus sur le personnage de Jessica Donahue, une fille que rencontrera Lenny, la narration suit le même processus pour s’accorder à sa voix. C’est extrêmement bien maitrisé.

Enfin, Lenny, dont la voix est la plus forte, faisant clairement de lui le personnage central de l’histoire, s’emmêle facilement dans son vocabulaire et sa géographie, ce qui rend sa façon d’exprimer ses idées très originale et imagée. Par exemple, un ami lui fait son horoscope et lui dit que tout ira bien à condition qu’il ne mette jamais les pieds à Madagascar. Il ne sait pas où c’est. Ainsi, chaque difficulté devient “un Madagascar”.

Le thème central d’Adieu Gary Cooper est l’aliénation, ici la capacité de sortir de la société, de devenir étranger à elle. Pendant ma lecture, chaque fois que je voyais passer le mot aliénation, je savais que quelque chose m’échappait. Aussi une petite recherche m’a-t-elle éclairée. (Littératures: Romain Gary, l’ombre de l’histoire, 56/2007, Presses universitaires du Mirail, p. 33, http://books.google.ca/books?id=w4ciQz-eiPwC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false)

Bref, Adieu Gary Cooper est extrêmement riche. J’ai commencé à prendre des notes dès la première page… et j’ai dû choisir mes extraits parmi plusieurs passages intéressants. Des extraits un peu plus étoffés pour ne pas passer à côté de l’essentiel.

Adieu Gary Cooper en extraits

Au début, Lenny s’était pris d’amitié pour l’Israélien, qui ne parlait pas un mot d’anglais, et ils avaient ainsi d’excellents rapports, tous les deux. Au bout de trois mois, Izzy s’était mis à parler anglais couramment. C’était fini. La barrière du langage s’était soudain dressée entre eux. La barrière du langage, c’est quand deux types parlent la même langue. Plus moyen de se comprendre.” (p. 11)

C’était des histoires biologiques, les chromosomes, ils appellent ça, il n’y avait pas une cloche dans le chalet qui trouvait que la guerre au Vietnam le concernait, sauf lorsqu’il s’agissait de ne pas y aller. Stanko Stavitch avait drôlement raison lorsqu’il disait que la seule chose qui comptait, c’était de ne pas participer à la démographie universelle, laquelle était comme la monnaie: plus il y en avait en circulation, moins elle avait de valeur. Un gars de vingt ans, aujourd’hui, c’est complètement dévalorisé, il y en a trop dans le monde, c’est l’inflation, c’est pas la peine de discuter avec la démographie, c’est bête, c’est aveugle, ça déferle, ça vous écrase. Lenny n’avait pas du tout envie d’être quelqu’un, mais il avait encore moins envie d’être quelque chose.” (p. 16)

Bien sûr, il ne croyait pas en Dieu, sans blague, tout de même, mais il avait l’impression qu’à la place de Dieu, il y avait quelqu’un, ou quelque chose. Quelqu’un ou quelque chose d’autre, de totalement différent, dont on ne s’était pas encore servi. Il le sentait si fortement et avec une telle évidence, qu’il ne comprenait pas comment les gens pouvaient encore croire en Dieu, alors qu’il existait quelque chose de tellement formidable et de vrai, quelque chose dont on ne pouvait absolument pas douter. Les gens qui croyaient en Dieu, au fond, c’était tous des athées.” (p. 32-33)

“L’avocat lui parla de l’Amérique qu’il connaissait bien parce qu’il n’y était jamais allé, ce qui lui donnait de la perspective. L’Amérique, c’est un pays qu’on connaît sans y aller, parce que c’est entièrement exportable, on trouve cela dans tous les magasins. Lenny était d’accord: il avait pour principe d’être toujours d’accord, lorsqu’il n’était pas d’accord, parce qu’un gars qui exprime des opinions idiotes est toujours terriblement susceptible. Plus un type a des idées connes, et plus il faut se montrer de son avis. Bug disait que la plus grande force spirituelle de tous les temps, c’était la connerie. Il disait qu’il fallait se découvrir devant elle et la respecter, parce qu’on pouvait encore tout attendre d’elle.” (p. 37)

Le gars remit son briquet en or dans sa poche et, du coup, parut perdre quatre-vingt-dix pour cent de sa valeur. Tout en noir, même la cravate. Il avait l’air tout prêt pour ses propres funérailles.” (p. 71)

C’est curieux. Le premier syndrome de sevrage, dès qu’ils vous coupent l’alcool, ce sont des hallucinations… C’est le premier contact avec la réalité.” (p. 98)

“ –L’aliénation. C’est la seule chose qu’ils ont inventée qui tient le coup. Il paraît même que c’est inscrit dans la Déclaration d’Indépendance, l’aliénation, mais jusqu’à présent, il y a que les Noirs qui en ont bénéficié. Je savais même pas que ça existait. Le mot, je veux dire. Moi, le vocabulaire… C’est l’ennemi public numéro un, le vocabulaire, parce qu’il y a trop de combinaisons possibles, comme aux échecs. Les idéalogies, qu’ils appellent ça.
-Idé
ologies.” (p. 109)

Prends le Vietnam. Avant, on savait même pas qu’il était là. Maintenant, l’Amérique en est pleine. Et la Corée? Un beau jour, on reçoit un petit papier, votre père ou votre fils a été tué en Corée. On va voir sur la carte. En Amérique, c’est comme ça qu’on a appris la géographie.” (p. 161)

Lorsqu’elle fut enfin là où elle voulait vivre, bâtir sa maison, ranger sa bibliothèque, mettre sa collection de disques, faire toute la décoration elle-même et choisir des meubles nouveaux en plastique, c’est-à-dire, lorsqu’elle fut enfin dans ses bras, ce fut comme si tous ces sourires renseignés, indulgents – oh, jeunesse! jeunesse! – toute cette sagesse “vécue” qui suggérait une intimité assez ignoble avec la nature des choses, la “poussière”, la cendre et la poursuite du vent s’en était allée rejoindre le roi Salomon dans sa tombe, là où la sagesse pourrit depuis toujours avec toutes les autres momies. Ou alors, il faut croire que personne n’avait jamais aimé vraiment avant nous, ce qui était parfaitement possible, il faut bien que quelqu’un commence un jour. Il est vrai que des poèmes merveilleux et immortels ont été écrits sur l’amour, mais ils étaient simplement prophétiques. Maintenant, c’était vraiment arrivé. On n’allait plus jamais pouvoir parler de “premier amour”, pas elle et lui, en tous cas. C’était la dernière fois qu’ils aimaient quelqu’un, tous les deux. Ils n’allaient plus jamais se quitter. Ce n’était plus possible. Il ne resterait rien, après.” (p. 192)

GARY, Romain. Adieu Gary Cooper, Folio Gallimard, Paris, 1969, 253 p.

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