Autoportrait de l’auteur en coureur de fond

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, ce livre qui n’est ni un essai ni une biographie, Murakami le qualifie de “mémoire”. Il y parle de course. De ce qui l’a poussé à l’intégrer dans son quotidien et de ce qui le pousse encore, plus de vingt ans plus tard (au moment de l’écriture du livre), à courir un marathon par année. Il y raconte aussi comment il en est venu à écrire, chose qu’il n’avait aucunement planifiée, lui qui, après s’être marié dans la jeune vingtaine, a ouvert un bar en guise de gagne-pain. Et comment, à cause de l’écriture, la course est devenue un élément essentiel de sa vie. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond est un incontournable pour les passionnés de course ou d’écriture.

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond Haruki Murakami

On peut faire différentes lectures d’un même livre. Peut-être relirai-je Autoportrait de l’auteur en coureur de fond dans vingt ans et y verrai-je un tout autre point de vue… Il n’empêche qu’aujourd’hui, à l’aube de mes vingt-huit ans, j’y vois un traité sur l’authenticité. J’y ai lu les réflexions d’une personne qui est forte d’être elle-même, c’est-à-dire faillible, mais aussi prête à tout donner pour atteindre des objectifs qui lui sont propres. Murakami est un homme qui ne compétitionne qu’avec lui-même. Et c’est ce qui fait sa réussite.

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond est un livre que j’ai beaucoup aimé. Pour les réflexions qu’on y trouve, pour sa simplicité, pour son côté sans prétention, pour ses incursions dans le quotidien d’un auteur que j’admire…

Toutefois, soyez avisés, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond vous donnera envie de commencer à courir!

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond en extraits

   “Simplement je cours. Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais-je le dire autrement: je cours pour obtenir le vide. Oui, voilà, c’est cela, peut-être. Mais une pensée, de-ci de-là, va s’introduire dans ce vide. Naturellement. L’esprit humain ne peut être complètement vide. Les émotions des humains ne sont pas assez fortes ou consistantes pour soutenir le vide. Ce que je veux dire, c’est que les sortes de pensées ou d’idées qui envahissent mes émotions tandis que je suis en train de courir restent soumises à ce vide. Comme elles manquent de contenu, ce sont juste des pensées hasardeuses qui se rassemblent autour de ce noyau de vide.
Les pensées qui me viennent en courant sont comme des nuages dans le ciel. Les nuages ont différentes formes, différentes tailles. Ils vont et viennent, alors que le ciel reste le même ciel de toujours. Les nuages sont de simples invités dans le ciel, qui apparaissent, s’éloignent et disparaissent. Reste le ciel. Il existe et à la fois n’existe pas. Il possède une substance et en même temps il n’en possède pas. Nous acceptons son étendue infinie, nous l’absorbons, voilà tout.” (p. 28-29)

“Les blessures émotionnelles représentent le prix à payer pour être soi-même.” (p. 31)

“D’un autre côté, les écrivains moins talentueux – ceux qui sont tout juste au niveau – doivent absolument construire leur vigueur à leurs propres frais, et ce dès leur jeunesse. Il leur faut s’entraîner pour cultiver leur concentration, pour développer leur persévérance. Ils sont bien forcés d’utiliser (jusqu’à un certain point) ces qualités comme un “succédané” du talent. Ce faisant, il se peut qu’ils découvrent en eux une véritable inspiration cachée. La pelle à la main, ils s’échinent à creuser une fosse, ils transpirent jusqu’à découvrir une fosse secrète et profonde. On pourra qualifier cette découverte de “chance”. Mais ce qui l’a rendue possible, en fait, c’est l’entraînement auquel ils se sont soumis pour acquérir la force de continuer à creuser. J’imagine que les écrivains dont le talent s’épanouit sur le tard sont tous passés par des opérations du même genre.” (p. 103)

“En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin. Tout naturellement, il s’agit de choses pratiques, physiques. Jusqu’où puis-je me pousser? Jusqu’à quel point est-il bon de s’accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il trop important? Jusqu’où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d’où devient-elle étriquée, bornée? Jusqu’à quel degré dois-je prendre conscience du monde extérieur et jusqu’à quel degré est-il bon que je me concentre profondément sur mon monde intérieur? Jusqu’à quel point dois-je être confiant en mes capacités ou douter de moi-même? Je suis sûr que lorsque je suis devenu romancier, si je n’avais pas décidé de courir de longues distances, les livres que j’aurais écrits auraient été extrêmement différents. Concrètement, en quoi auraient-ils été différents? Je ne saurais le dire. Mais quelque chose aurait été profondément autre.” (p. 104-105)

“En tout cas, à l’heure actuelle, mes muscles sont vraiment tendus et les étirements ne les assouplissent pas. Je suis au maximum de mon entraînement, bien sûr, mais ils restent plus rigides qu’à l’ordinaire. Parfois, lorsque mes jambes sont trop dures, je dois les soulever avec le poing pour les soulager. (Oui, ça fait mal.) Mes muscles peuvent se montrer aussi entêtés – ou plus – que moi. Ils ont de la mémoire, ils supportent. Jusqu’à un certain point, ils progressent. Mais ils ne transigent pas. Ils n’abandonnent pas. C’est mon corps, avec ses limites et ses goûts. C’est comme mon visage. Même si je ne l’aime pas, c’est le seul que j’aie, et je dois faire avec. En prenant de l’âge, j’ai naturellement appris à l’accepter. On peut fort bien se concocter un bon – voire un délicieux – repas avec les restes du frigo. Ce qui reste, c’est une pomme, un oignon, du fromage et des œufs, mais on ne va pas se plaindre. En vieillissant, on apprend à être heureux avec ce que l’on a. C’est l’un des bons côtés (un des rares) de l’avancée en âge.” (p. 109-110)

   “Sur le fond, je suis d’accord avec le fait qu’écrire des nouvelles n’est pas un type de travail qui vous maintient en bonne santé. Lorsque nous nous lançons dans un projet d’écriture, que nous créons une histoire avec nos propres mots, une sorte de substance toxique, tapie au plus profond de chaque être humain, ressort à la surface, que cela nous plaise ou non. Tous les écrivains ont à faire face, plus ou moins, à ce principe délétère et, conscients du danger qu’il recèle, doivent se débrouiller pour transiger avec. Car autrement, il n’y aurait aucune activité créatrice, dans son sens véritable. (Désolé pour cette étrange analogie: dans le poisson que l’on appelle “fugu”, la partie la plus délicate au goût est la plus proche du poison – une similitude sans doute significative). Non, il ne s’agit décidément pas d’une activité bonne pour la santé.
[…]
Mais ceux d’entre nous qui espèrent une longue carrière comme auteurs professionnels doivent se construire un système auto-immune, capable de résister aux toxines dangereuses (parfois mortelles) qui résident à l’intérieur d’eux-mêmes. Nous disposerons alors de toxines encore plus fortes, encore plus efficaces. En d’autres termes, en jouant avec elles, nous pouvons créer des récits plus puissants. Mais il nous faut une énergie considérable pour mettre en place ce système immunitaire et pour le conserver sur une longue période. Or il faut bien que nous trouvions cette énergie quelque part. Où, sinon en nous-mêmes, dans notre vigueur physique de base?” (p. 122-124)

“Je tente de plonger profondément en moi pour deviner si quelque chose s’y tapit. Mais, de même que notre conscience est une sorte de labyrinthe, notre corps est un dédale. Où qu’on aille, on n’aboutit qu’à des ténèbres, on ne débouche que sur des angles morts. Des allusions muettes, des aléas qui vous guettent quelque part.” (p. 165-166)

“[…] je n’ai pas commencé à courir parce que quelqu’un me l’avait demandé. De même que je ne suis pas devenu romancier parce qu’on me l’avait demandé. Un jour, soudain, j’ai eu envie d’écrire un roman. Et un jour, j’ai eu envie de m’élancer sur la route. Simplement parce que j’en avais envie. Depuis toujours, j’agis selon mes désirs profonds. On a beau vouloir m’arrêter ou me persuader que je me trompe, je ne dévie pas. Comment un homme comme moi pourrait-il accepter d’être dirigé par qui que ce soit?” (p. 185-186)

MURAKAMI, Haruki. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Édition 10/18, Paris, 2009, 220 p.

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