Lettres à mon ami américain

J’avais hâte de lire Lettres à mon ami américain que m’ont offert les éditions Prise de parole l’automne dernier. Je les en remercie et m’excuse en même temps de ce retard outrageux dans mon calendrier de lecture. Le livre, préparé par Benoit Doyon-Gosselin, contient toute la correspondance retrouvée  du poète acadien Gérald Leblanc à son ami américain Joseph Olivier Roy, lui aussi de descendance acadienne.

Lettres à mon ami américain 1967-2003 Gérald Leblanc Benoît Doyon-Gosselin Acadie Prise de parole Poète

Avant d’entamer l’ouvrage, je ne connaissais Gérald Leblanc que de nom. Je n’avais jamais rien lu de lui, et il m’a semblé que la lecture des Lettres à mon ami américain m’offrait une très belle occasion de découvrir l’auteur. Bien vite, ma lecture m’a rendue curieuse: je me demandais à quoi ressemble l’écriture du poète en dehors du contexte de la correspondance, qui se rapproche plus du discours quotidien. J’ai donc commandé Éloge du chiac et, en attendant de le recevoir, j’ai visionné L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, un documentaire trouvé sur le site de l’ONF et que voici:

L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, Rodrigue Jean, offert par l’Office national du film du Canada

J’ai adoré regarder, ou plutôt écouter ce film, car on y fait de nombreuses lectures des textes de Leblanc, et celles-ci sont magnifiquement performées.

Lettres à mon ami américain présente 36 ans de correspondance, mais comprend seulement les lettres écrites par Gérald Leblanc. Les réponses de Joseph Olivier Roy ne s’y trouvent pas en raison de l’épaisseur déjà impressionnante du livre, qui fait 513 pages. Cette absence, au début, m’a semblé bien dommage, car j’aurais aimé lire les mots de Roy, qui paraissaient si importants à Leblanc et qui influençaient sa pensée ou, du moins, l’alimentaient.

Les premières années de correspondance sont les plus volumineuses. À titre d’exemple, en ouvrant l’ouvrage au hasard à la page 223, j’y trouve une lettre écrite le 20 septembre 1970, presque exactement trois ans après le début de leur correspondance. Ces trois années, donc, représentent à elles seules environ la moitié (en termes de pages) d’une correspondance de près de 40 ans. La longueur des lettres des premières années est d’ailleurs impressionnante. Ces années sont pourtant les plus naïves, et les lettres parlent principalement de livres divers et de l’amour que ressent Leblanc pour un certain Bob, avec lequel il entretient une relation plutôt dysfonctionnelle. Au cours de ces années, Leblanc se cherche et les lettres, parfois redondantes en raison de leur sujet, démontrent la quête de l’homme en quête d’un but à son existence. Il est donc intéressant de lire les lettres des années suivantes, alors que Leblanc, d’abord concentré sur l’espoir de la souveraineté québécoise pour sauver l’Acadie des « maudits Anglais », découvre peu à peu la richesse et le pouvoir de son propre peuple et le rôle qu’il peut lui-même jouer dans la « Révolution tranquille acadienne ». À partir de là, ses lettres font état de ses amours sans s’y perdre, concentré que Leblanc est sur le chemin qu’il veut suivre en tant qu’artiste et sur les nombreux projets qu’il entretient et réalise peu à peu.

Je comprends de mieux en mieux la nécessité ainsi que la « fonction » (le rôle) de l’artiste au sein d’une société. Je deviens de plus en plus anti-nationaliste, mon Dieu! Tous ces slogans et ce verbiage! Plus ça change… Je m’intéresse aux individus et non au gouvernement. Tu me disais autrefois qu’une fois un gouvernement élu (fut-il fédéraliste, séparatiste, etc.) se propose de rester au pouvoir (sic), donc il en ressort que ce gouvernement recommence les mêmes conneries de toujours. D’accord. […]. (p. 238)

Puis:

J’ouvre les yeux à la réalité de vivre ici, ma condition d’Acadien. Pendant longtemps je me guindais de « culture » française, par snobisme, « intellectualisme » (ugh, que ce mot pue!), sans savoir ce qu’est la culture. La culture, c’est l’ensemble des besoins de l’Homme: le besoin de manger, de vivre ensemble, de manifester ensemble, de se dire et de s’aimer: l’expression de tout cela, voilà ce qu’est la culture. Maintenant, je peux enfin évoluer dans un milieu que j’accepte de vivre. (p. 305)

Lettres à mon ami américain permet donc de découvrir l’homme dans toute sa vulnérabilité. Ses épisodes dépressifs, ses amours déçus, ses espoirs et ses aspirations, etc., tout y passe sous la plume de Leblanc qui se confie dans ce qui semble un sans-gêne et un abandon total à cet ami des États-Unis. Lors de leurs premiers échanges, les hommes ne se connaissent pas encore. Un cousin de Leblanc lui parle de Joseph Olivier Roy, lui mentionnant qu’il croit qu’ils s’entendraient bien tous les deux, et qu’ils devraient s’écrire. Leblanc envoie donc une première lettre à Roy le 7 septembre 1967. Ce n’est que plus de trois mois (et une centaine de pages de lettres!) plus tard qu’ils se rencontrent en personne pour la première fois.

Dès le départ, le ton est irrévérencieux, voire provocateur, comme si Leblanc testait son correspondant dans l’espoir d’une joute verbale ou d’un débat d’idées. C’est ce qu’il obtient au fil des lettres puisqu’on comprend que les deux hommes ont souvent des opinions diamétralement opposées, mais qu’ils aiment en débattre avec l’autre et éprouvent un grand respect pour les arguments de chacun. Ils aiment aussi parler de littérature (Leblanc, du moins, puisque nous ne voyons que ses lettres) et ils échangent souvent des livres et des disques.

Cette correspondance est intéressante puisqu’elle décrit, à travers le regard de Leblanc, le contexte linguistique, culturel et politique de l’époque. Sur un ton d’abord lyrique, puisque le jeune Leblanc aime les grands emportements, puis de plus en plus sur un ton réaliste et à travers le regard aiguisé de l’homme autodidacte qui forge ses propres opinions et ne craint pas de changer d’avis.

Il vaut cependant mieux être bilingue pour apprécier en entier le gros volume qu’est Lettres à mon ami américain. Bien que Leblanc dit détester les « Anglais », il n’hésite pas à user de cette langue lorsqu’elle facilite l’expression de sa pensée ou quand il croit qu’il pourra ainsi mieux se faire comprendre de son correspondant. Bref, bien que la grande majorité du texte soit en français, on y rencontre régulièrement des passages, voire quelques lettres, en anglais.

I bought too many books of course, mais la vie est courte et l’ART éternel. (p. 413)

Lettres à mon ami américain en extraits

« Toi tu comprendrais (au moins un peu) ce que je fais, ce que je veux et ce que j’accomplis. Je ne suis pas intellectuel: seulement pourri de littérature et assez cultivé – mais culture n’est pas sagesse! Et c’est moi ça. » (p. 95)

« Tu devines correctement si tu me crois revenu de Bouctouche… Cette fin de semaine (oh! week-end d’après une célèbre linguiste française qui dit que l’on risque d’affaiblir notre français en francisant forcément trop de mots anglais et week-end devrait demeurer week-end… pour ma part je dis que l’on désigne une fin de semaine alors pourquoi ne pas dire « fin de semaine »?) […] » (p. 156)

LEBLANC, Gérald. Lettres à mon ami américain 1967-2003: édition annotée préparée par Benoit Doyon-Gosselin, Prise de parole, Sudbury, 2018, 513 p.

Vieille école

Un Noël, mon frère et moi avons reçu un Super Nintendo et ça a probablement été le plus beau Noël de ma vie. Possiblement le pire pour ma cousine parce qu’après ça, j’ai juste voulu jouer au Super Nin toute la soirée et elle, elle s’en foutait pas mal, de Mario. Pendant des années les seules cassettes que j’ai eues étaient Super Mario World et Mario Paint (le plus cool, c’est le jeu de tapette à mouches), puis un peu plus tard Mario Kart. Et quand j’allais au dépanneur pour louer une cassette, c’était toujours Mario quelque chose. Pendant toutes ces années-là, j’ai dessiné à peu près tous les personnages de Super Mario World dans mes temps libres en plus d’écrire des histoires de Yoshi. Dans le jeu, il y en a de quatre couleurs, et je leur avais donné des noms quand je jouais: Yochéri (vert), Ychi (jaune), Yofroid (bleu) et Yochaud (rouge). Ça, c’est parce que je ne savais pas ce que je sais aujourd’hui grâce à un livre qui n’a rien à voir avec le Nintendo, que Yoshi, ça veut dire « vas-y ».

Quand j’ai finalement eu Mario All Stars avec les quatre Mario dedans, j’étais adolescente et j’avais désormais une petite télévision (genre 10-12 pouces) dans ma chambre. J’ai fait le tour des jeux bord en bord y compris The Lost Levels. C’est vous dire le nombre d’heures de persévérance et d’enthousiasme que j’ai mises dans mon épopée Nintendo. Aujourd’hui, j’ai une Wii U, un Nintendo 64, une NES  classique et une Super NES classique et je joue encore très souvent à Mario et à Yoshi. Mais ces derniers temps, je trippe ma vie avec EarthBound sur ma SNES classique (un cadeau de fête parfait). Et ça m’a vraiment donné le gout de lire Vieille école d’Alexandre Fontaine Rousseau, même s’il traite seulement de la NES.

C’est évident que je n’ai pas encore besoin de m’acheter une Switch.

Vieille école Alexandre Fontaine Rousseau Ta Mère Nintendo

Les seuls défauts de ce livre-là, c’est de pas être assez long ni d’avoir de table des matières avec la liste des jeux. Parce que Vieille école relate l’histoire de la NES en présentant une centaine des jeux qui ont été créés pour la console en respectant l’ordre chronologique de leur parution. Sauf que j’ai seulement 30 jeux sur ma NES classique, et  je ne connais pas la grande majorité des autres. Et quand j’oublie le nom d’un jeu dont je voudrais me rappeler ou dont je voudrais relire le chapitre, ce n’est définitivement pas l’année de sa création qui me revient en tête en premier. Bref, Ta Mère, Alexandre Fontaine Rousseau, je fais ici ma demande: je veux 1) un Vieille école, volet 2 sur le Super Nintendo; 2) une table des matières dedans. Merci.

L’affaire, c’est que j’ai eu un fun fou à lire ce livre-là. La structure est simple. L’auteur accorde deux pages à chaque jeu dont il traite. Chaque jeu se présente sous forme de chapitre. Et les jeux se suivent en ordre chronologique. On pourrait croire que ce genre de présentation fait que chaque chapitre s’autocontient, par exemple que le chapitre sur Super Mario Bros. 2 parle de ce jeu-là et puis voilà, et qu’ensuite celui sur Bubble Bobble parle uniquement de Bubble Bobble, mais non. Ce qui fait la richesse de ce petit livre qui est bien loin de se prendre au sérieux, c’est le réseau de relations qu’il présente. Le lecteur commence sa lecture, mine de rien, en se demandant bien à quel genre de drôle de livre il a affaire, et s’aperçoit bien vite qu’en lisant sur Duck Hunt puis sur Excitebike et ainsi de suite, il est en train d’apprendre tout un tas de petites choses sur l’histoire de la console et son mode de fonctionnement (je ne parle pas de peser sur Power, on s’entend).

Il met entre autres en évidence, sans l’explorer en profondeur (deux pages par jeu, ça s’arrête là) le fait que les jeux de Nintendo présentent des univers qui permettent le développement d’un récit. Une de mes connaissances a justement consacré un mémoire de maitrise à l’étude des jeux vidéos comme pouvant « présenter et développer un monde fictionnel complexe » s’apparentant ainsi au domaine littéraire. Je ne le connais pas, mais je suis pas mal certaine qu’Alexandre Fontaine Rousseau aurait bien aimé assister à la conférence que Nicolas Côté a donnée sur le sujet aux élèves de mon école l’année passée et qu’ils seraient devenus ensuite les meilleurs amis du monde. Je dis ça de même.

Vous aurez compris que le ton bon enfant de Vieille école déteint pas mal sur mon écriture aujourd’hui, mais c’est comme une extrapolation du fun. Le livre, je l’ai dit, ne se prend pas au sérieux. Il manque à peu près toutes les négations et, de temps en temps, on lit quelques familiarités du registre plus populaire. Je n’étais pas pas certaine d’aimer ça pendant les 2-3-4 premières pages et puis ça s’est mis à m’amuser. J’ai ri pas mal tout le long de ma lecture, en fait.

« Ça fait que let’s go: quelqu’un a encore kidnappé la blonde de Billy, pis ça veut dire que le temps est venu de retourner dans la rue pour aller distribuer des beurrées de jointures pis frencher des faces avec son genou. Je donne des coups de poing en pesant sur A pis des coups de pied en pesant sur B? Classique. Pis en plus je peux sauter sur place, spinner dans les airs pis frapper tout le monde autour de moi? Alright. Amènes-en, des méchants. Jusque là, ça va. » (Double Dragon III: The Sacred Stones, p. 187)

Petit ton légèrement insolent, définitivement amusant, mais par lequel on découvre une vraie critique des jeux et apprend de vraies informations. Ce n’est pas parce que le livre ne se prend pas au sérieux qu’il ne réussit pas à l’être. Vieille école est un livre à la fois ludique et instructif qui réveille la nostalgie du joueur de Nintendo. Que celui-ci ne connaisse qu’une poignée des jeux mentionnés n’y change rien.

Vieille école en extraits

« Soi-disant inspiré par un fameux roman chinois du seizième siècle intitulé La pérégrination vers l’Ouest, parce que ça c’est un classique qui intéresse monsieur madame tout le monde, Dragon Power modifie donc deux ou trois trucs ici et là pour faire croire qu’il s’agit d’un produit culturel respectable – en s’assurant de diluer juste assez l’idiosyncrasie du manga d’Akira Toriyama, question que personne ne soit choqué (ou, pire encore, amusé) par l’expérience proposée.
[…]

   Bulma s’appelle désormais « Nora », un bon nom bien de chez nous; Yamcha devient « Lancer », parce que pourquoi pas, et le tour est joué. Tout ce qu’il reste à faire, après ça, c’est censurer l’humour grivois de la série originale. Les petites culottes de Bulma deviennent ainsi le sandwich de Nora, puisqu’un triangle est un triangle et qu’il suffit d’une simple rotation à 180° pour transformer une blague de mauvais goût en goûter délicieux. » (Dragon Power, p. 65-66)

« Les Mario Kart, c’est un peu la quintessence du principe de fun. Pis, pour ceux qui le sauraient pas, le fun reste l’objectif premier d’un jeu. Vous pouvez me faire confiance. C’est scientifique ce que je dis là. Je suis convaincu que si tu distilles tous les discours théoriques traitant de la question jusqu’à leur plus simple expression, c’est pas mal ça la conclusion. »(Ice Hockey, p. 67)

« Pour vrai, c’est dangereux ces affaires-là. As-tu déjà joué trop longtemps à Tetris ou à Dr. Mario avant d’aller te coucher? C’est sûrement plus « constructif » que de faire le tour de Double Dragon en buvant de la bière économique. Sauf que sincèrement, c’est aussi des plans pour rêver à des blocs qui tombent pis à des pilules multicolores pendant toute la nuit. Je veux ben croire que c’est supposé te rendre « intelligent », ces affaires-là. Mais ça te rend probablement un peu légume en même temps. »(Yoshi’s Cookie, p. 216)

FONTAINE ROUSSEAU, Alexandre. Vieille école, Ta Mère, 2018, 223 p.

Metaphors We Live By

C’est en écoutant une très intéressante conférence TED (voir la dernière partie de cet article) que j’ai découvert l’existence de l’ouvrage Metaphors We Live By. Coécrit par le linguiste George Lakoff et le philosophe Mark Johnson, cet ouvrage, paru pour la première fois en 1980, veut faire la preuve d’une corrélation directe entre la façon dont on perçoit la réalité et les métaphores langagières qu’on utilise pour la décrire. Le sujet est fascinant et de nombreux exemples permettent de montrer comment les mots peuvent former à la fois des lunettes et des œillères.

Metaphors We Live By George Lakoff Mark Johnson Linguistique Psychologie

Et si nous considérions le monde en partie à travers le filtre des métaphores qu’on emploie pour le décrire? Voici l’hypothèse défendue par les auteurs de Metaphors We Live By. Pour soutenir leur argumentaire, ils ont recours à plusieurs exemples (parfois trop). L’un des plus convaincants est brièvement abordé dans la vidéo incluse plus bas. Il est convaincant, car il fait référence à notre façon de vivre une argumentation (having an argument, difficile à traduire de façon exacte) et que tous nous avons souvenir d’une quelconque discussion conflictuelle. Se basant sur les expressions qu’on retrouve en langue anglaise (et je vous dirais qu’il en va de même pour le français), les auteurs démontrent que nos argumentations reposent sur la métaphore ARGUMENT IS WAR. Argumenter revient donc à faire la guerre avec les mots.

Your claims are indefensible.
He attacked every weak point in my argument.
His criticisms were 
right on target
demolished his argument.
I’ve never 
won an argument with him.
You disagree? Okay, shoot!
If you use that strategy, he’ll wipe you out.
He shot down all my arguments. (p. 4)

Ce que les auteurs nous apprennent du même coup, c’est que cette métaphore guerrière a un impact important sur notre façon d’interagir lorsque notre point de vue diverge de celui de notre interlocuteur. Si nous remplacions ARGUMENT IS WAR par ARGUMENT IS A DANSE, il est possible que nous chercherions plus pacifiquement à harmoniser nos points de vue. Ainsi, la métaphore de la guerre nous empêche-t-elle de voir d’autres possibilités, car elle masque l’aspect collaboratif de l’argumentation.

Métaphores et questions de point de vue

Après avoir longuement établi et exemplifié différents types de métaphores, les auteurs nous font la surprise d’aller beaucoup plus loin. Ce que je croyais être le sujet profond du livre (ces métaphores qui structurent notre pensée) n’était en réalité que le fondement d’une théorie plus complexe sur le point de vue. Lakoff et Johnson s’attardent aux concepts de vérité, de sens et de compréhension afin de déboulonner ce qu’ils appellent les mythes de l’objectivité et de la subjectivité. Et c’est tout aussi passionnant. Je vous épargne le long chemin théorique qu’ils empruntent afin de vous entrainer directement vers leurs conclusions.

Objectivité

Celle-ci vient d’un besoin de l’humain de connaitre son environnement afin de bien fonctionner à l’intérieur de celui-ci. Elle repose sur la croyance que toute vérité est absolue et extérieure à l’influence humaine. Les linguistes qui se rattachaient (ou se rattachent encore) à la théorie objectiviste concevaient le langage comme une structure formelle qui, en alignant les mots à l’intérieur d’une phrase, permettait d’obtenir du sens. Ce sens était vu comme unique et indépendant du contexte. Le sens implicite et les métaphores, ne pouvant trouver une vraie place dans le prisme de la théorie objectiviste, étaient considérés comme de faux concepts. De la même façon, les sciences modernes, en cherchant à obtenir des réponses claires et définitives, tendent à trancher de façon aussi catégorique au nom de l’objectivité. Selon les auteurs, bien que l’objectivité soit essentielle à une certaine compréhension du monde extérieur, dire que cette objectivité est absolue et sans faille limite la pensée.

Subjectivité

Tout aussi essentielle, celle-ci est considérée dans tous les manuels scolaires comme le pendant contraire de l’objectivité. Plutôt que de référer au monde extérieur à l’humain, elle fait référence à son point de vue personnel. Elle fait état de ses émotions, de son vécu, de ses opinions et de sa façon de voir le monde. Selon une théorie subjectiviste, le sens est toujours obtenu à travers la compréhension d’un humain.

Existentialisme

En réponse à ces deux mythes, Lakoff et Johnson proposent d’envisager une théorie existentialiste du point de vue. Ils ne renient pas l’objectivisme et le subjectivisme. Ils nuancent plutôt en disant que les deux sont utiles, mais limités. Là où l’objectivisme a ses failles, à leur avis, c’est qu’il repose sur l’idée qu’il existe une vérité absolue et que la connaissance de celle-ci est nécessaire à notre bon fonctionnement dans le monde. Ils s’opposent à cette idée, souhaitant plus de nuance dans la façon d’aborder l’objectivité, car la vérité est toujours tributaire de la compréhension humaine qui est elle-même basée sur le système conceptuel qu’a une (ou diverses) personne. Ce système conceptuel repose sur l’expérience, la langue, la culture, les métaphores qui structurent la pensée, les caractéristiques personnelles, etc. La compréhension humaine n’est ainsi pas universelle. L’existentialisme propose de considérer le point de vue en tenant compte de ces nuances. « Being objective is always relative to a conceptual system and a set of cultural values. » (p. 227)

Ce que les auteurs réfutent du subjectivisme, c’est l’idée selon laquelle la subjectivité est sans contraintes et qu’elle permet ainsi une créativité sans limites. Considérant la démonstration qu’ils ont faite de la façon dont les métaphores structurent et influencent notre pensée (repensons à l’exemple ARGUMENT IS WAR), il devient difficile de croire que la subjectivité ne soit pas contrainte dans une sorte de cadre de pensée ou de contexte culturel. Selon le mythe existentialiste, l’objectivisme et le subjectivisme ne sont pas des opposés, mais plutôt des points de repère qui offrent une perspective sur les points de vue.

Si la science s’appuyait sur le mythe existentialiste, ses résultats seraient considérés avec plus de prudence et elle offrirait un meilleur éclairage:

According to the experientialist myth, scientific knowledge is still possible. But giving up the claim to absolute truth could make scientific practice more responsible, since there could be a general awareness that a scientific theory may hide as much as it highlights. (p. 226)

En effet, tout système conceptuel, s’il met en lumière des aspects intéressants, peut cacher d’autres éléments de valeur (si on voit une argumentation comme une guerre, on oublie qu’elle peut être une danse). La science, basée sur un raisonnement humain, ne fait pas exception.

Enfin, l’objectivité totale n’existe pas puisqu’elle transite par la compréhension humaine, pas plus que la subjectivité totale n’existe parce que la compréhension humaine repose sur des systèmes conceptuels qui modulent la pensée.

Afterword, 2003

La première édition de Metaphors We Live By est parue en 1980. Deux décennies plus tard, après de nombreuses autres recherches sur le sujet, les deux auteurs reviennent sur ce livre dans lequel les premiers résultats de leurs recherches avaient été présentés. La nouvelle édition contient donc une postface d’une quarantaine de pages dans laquelle ils présentent un bilan des recherches qui ont été faites depuis (par eux ou par d’autres), reviennent sur une erreur qu’ils ont commise et discutent de l’impact considérable qu’a eu l’ouvrage dans de nombreux champs de recherche, malgré le fait qu’il soit demeuré controversé.

Un passage intéressant de cette postface vient expliquer pourquoi les métaphores sont aussi instinctives et omniprésentes dans le langage. Pour cela, Lakoff et Johnson recourent à la théorique neurologique de la métaphore. Ils expliquent que les expériences que nous vivons sont cartographiées dans le cerveau par les neurones et qu’une métaphore peut naitre lorsque deux expériences différences sont vécues en même temps et donc cartographiées par le cerveau en même temps. Il en résulterait alors une association qui mènerait à la métaphore. Ils prennent l’exemple de l' »affection est chaleur » (Affection Is Warmth). Le jeune enfant qui est dans les bras de ses parents reçoit en même temps de l’affection (émotion) et de la chaleur (physique), d’où le développement, avant même la mise en mots, d’une association entre affection et chaleur. Il en résulte diverses métaphores dans le langage, telles que « Cette personne est froide » pour parler de quelqu’un de peu avenant, ou encore « Cette personne est chaleureuse » pour parler au contraire d’une personne accueillante et joviale.

For example, the metaphor Affection Is Warmth (as in, « He’s a warm person. » or « She’s a block of ice. ») arises from the common experience of a child being held affectionately by a parent; here, affection occurs together with warmth. In Johnson’s terms, they are conflated. There is neural activation occuring simultaneously in two separate parts of the brain: those devoted to emotions and those devoted to temperature. As the saying goes in neuroscience, « Neurons that fire together wire together. » Appropriate neural connections between the brain regions are recruited. These connections physically constitute the Affection Is Warmth metaphor. (p. 256)

Comme on peut le constater, ce champ de recherche ouvre la porte à de nombreuses hypothèses et il n’a pas fini de stimuler la recherche dans différents domaines: psychologie, loi, mathématiques, linguistique, neurosciences, etc.

Metaphors We Live By en français

Il existe une traduction française. Celle-ci est parue aux Éditions de Minuit en 1986. J’ai choisi de lire le livre en langue originale pour deux raisons. La première est qu’il traite de faits de langue et que ceux-ci ont été étudiés à même la langue anglaise. J’avais donc peur de perdre une partie de la justesse du contenu en lisant une traduction. La deuxième, beaucoup moins noble, est que le livre français est plus cher (et plus rare aussi). Il valait donc doublement la peine de le lire en anglais.

Metaphors We Live By, en inspiration pour une conférence TED

En novembre 2015, Mandy Len Catron a présenté cette conférence dans le cadre d’un évènement indépendant, organisé en parallèle des conférences TED habituelles.

 

LAKOFF, George et Mark JOHNSON. Metaphors We Live By, University of Chicago Press, 1980 (2003), 276 p.

Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell

Il y a mille choses que j’ai aimées dans ce livre de Frédérick Lavoie (et plusieurs extraits que veux noter). C’est pourquoi, même si j’en ai fait la critique déjà pour le webzine Les Méconnus (ici), je prends le temps d’écrire un billet sur cet ouvrage, mélange de récit, de reportage et de fiction.  Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell scrute Cuba sous la loupe du quotidien. Bien qu’il aborde largement le sujet, ce n’est ni un essai historique ni un essai politique. C’est le récit d’une intrigue, celle liée à la parution de 1984, classique du roman d’anticipation et grande dystopie des régimes totalitaires, une intrigue comme il y en a tant au pays des Castro.

Avant l'après voyages à Cuba avec Goerge Orwell Frédérick Lavoie La Peuplade

En 2016, le journaliste Frédérick Lavoie se prépare à s’envoler pour Cuba afin d’en circonscrire l’aujourd’hui. Avant l’après. À ce moment, Fidel Castro se rapproche tranquillement de sa mort et son frère, Raúl, dirige le pays. Si on sait que l’ère des Castro achève, on ne peut qu’imaginer ce que sera demain. Comment les Cubains organiseront-ils cet avenir?

L’avenir est un temps intrinsèquement imprévisible. Les variables qui doivent entrer en collision pour le transformer en présent sont si nombreuses et si variées que toute tentative de prédiction est vouée à être au moins partiellement inexacte. Nous pouvons nous préparer à l’affronter par tous les moyens, notre emprise sur celui-ci demeurera toujours infime. (p. 373)

C’est afin de garder une image juste de la Cuba d’aujourd’hui que Lavoie a décidé de faire ces trois voyages sur l’ile. Effectuant quelques recherches avant de partir, il fait une découverte surprenante. L’éditeur cubain Arte y Literatura s’apprête à lancer une traduction cubaine du roman antitotalitariste 1984 de George Orwell. Comment la Cuba de la censure a-t-elle pu laisser passer ça? Est-ce un signe de changement? Cette énigme accompagnera Frédérick Lavoie dans chacun de ses voyages, transformant son périple en enquête.

Avant l’après, à travers le parcours du journaliste, offre une réflexion intéressante sur le pouvoir qu’on donne aux mots ou à la littérature. On y fait la rencontre d’œuvres et d’auteurs, cubains ou étrangers, d’éditeurs du pays, et d’agences étrangères  qui y ont fait circuler en douce des traductions d’œuvres dystopiques.

[…] dans le cadre d’un cours sur la Guerre froide à l’École de l’Institut d’art de Chicago, [ma compagne Zeenat] vient de lire un article à propos d’un programme de traduction de livres et d’articles créé dans les années 1950 par la United States Information Agency (USIA) [« The USIA Book Program: Latin America », Warren Dean, Point of Contact, septembre-octobre 1976, vol. 1, no 3]. Le programme ciblait particulièrement l’Amérique latine et son objectif principal était de « rendre plus réceptifs les étrangers influents aux postulats de la politique étrangère américaine, et ce, de manière à ce qu’ils ne reconnaissent pas que cela émanait du gouvernement américain. » Dans les livres traduits par la USIA, aucune mention n’était faite de la contribution de l’agence. Selon l’article, durant ses 25 premières années d’activité, la USIA aurait contribué à 22 000 éditions de livres en 57 langues, pour un total de 175 millions d’exemplaires imprimés. Son programme n’était pas secret, mais très peu connu du grand public. Pendant ce temps, de manière beaucoup plus opaque, la CIA finançait elle aussi la parution de livres à l’étranger. Devant un comité du Sénat au milieu des années 1970, l’un de ses anciens agents avait décrit cette activité comme la « plus importante arme de propagande stratégique » utilisée par les services secrets américains pour contrer l’influence soviétique. (p. 119-120)

Le livre offre peu de réponses. Chaque pas vers la vérité soulève une myriade de nouvelles questions, conférant à Cuba une aura de mystère qui ne la quitte pas. C’est probablement ce qui rend cet ouvrage si passionnant: l’impression que les découvertes que l’on peut y faire sont sans fin. Une chose est certaine, sa lecture donne envie de se prendre au jeu du journaliste et de s’envoler à son tour en dehors du huis clos des tout-inclus. Apprendre le quotidien, découvrir de nouvelles intrigues. Car le quotidien de nombreux Cubains est fait de ces petites intrigues: détour de marchandises par le marché noir, petits contrats effectués sur les voies obscures du Street Net, passation illégale de contenu culturel de porte en porte, etc.

Les geeks les plus avides de connectivité n’ont pas attendu que leur gouvernement agisse pour développer des moyens pour communiquer entre eux. Faute d’accès à Internet, ils ont créé leur propre réseau. Ils l’appellent le Snet, pour Street Net, le « réseau de la rue », la red de la calle. Personne ne peut en réclamer ni la paternité ni la propriété. C’est une oeuvre collective. Son bon fonctionnement et sa pérennité reposent sur la contribution active de chacun de ses membres. (p. 135)

Le câble part de son ordinateur, traverse l’appartement, puis passe par la fenêtre pour se rendre jusqu’au toit de l’édifice voisin, qui compte une douzaine d’étages. C’est là que se trouve le routeur sans fil qu’il partage avec un ami et qui leur permet d’échanger des données avec les serveurs des environs, qui agissent comme relais vers d’autres installés aux quatre coins de la capitale. Le Snet, c’est cette toile d’antennes. À mesure que ses utilisateurs arrivent à se procurer plus de matériel pour le développer, le réseau s’étend. (p. 136)

On découvre en Cuba un pays fascinant où tout n’est pas rose ni noir. Comme partout, les opinions y divergent. Certains veulent quitter le pays pour une vie plus libre, d’autres s’y sentent bien et quelques étrangers y émigrent. Malgré tout ce qu’on en dit, le pays a aussi ses réussites. Au moment où éclate la crise du Zika, par exemple, Cuba s’active et prend les grands moyens.

Dans certains pays d’Amérique latine, on recommande aux femmes d’éviter de tomber enceintes pour les deux prochaines années. À Cuba, une vaste campagne de fumigation a été lancée. L’armée a été mobilisée. Une fois par semaine, chaque citoyen doit ouvrir la porte de sa maison à des soldats armés d’un fumigateur. La campagne est totale. Elle semble donner de bons résultats. Les autorités ne recensent que quelques cas isolés d’infection sur l’île. C’est bien l’un des rares types de mobilisation qui fonctionne encore et donne des résultats. Sans doute parce que la Révolution a réussi à inculquer à tous l’importance de la santé publique. Et peut-être aussi parce que l’insecticide se vend mal sur le marché noir. (p. 151)

Enfin, Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell est un récit/reportage qui se dévore comme un roman. Si le journaliste en est le narrateur, ce sont les habitants qu’il rencontre qui en sont les héros. Avant l’après est un livre bien dosé qu’il faut lire absolument.

Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell en extraits

« Quand Daniel a lu 1984 pour la première fois à 18 ans, les similitudes entre Cuba et l’univers décrit par Orwell étaient beaucoup plus nombreuses qu’aujourd’hui. Comme Winston, il était alors convaincu qu’à la moindre incartade idéologique, il serait puni. « Maintenant, je crois plutôt que c’est à eux de m’expliquer pourquoi ils pensent que j’ai tort. » Il ne ressent plus le besoin de se censurer lorsqu’il parle au téléphone, dans la rue ou ailleurs en public. « S’ils m’écoutent, c’est tant mieux. Peut-être qu’ils trouveront que ce que je dis est intéressant et que j’ai raison. On ne peut pas vivre toute sa vie en pensant qu’on est sous observation. Il faut être libre. » » (p. 83)

« Dans les pays jouissant d’une grande liberté de presse, on s’insurge périodiquement contre le trop grand espace éditorial réservé aux faits divers. Les récits de ces affaires policières ou de mœurs sont considérés, souvent avec raison, comme l’expression d’un voyeurisme malsain et racoleur ayant peu à voir avec la défense de l’intérêt public. Or, c’est en constatant leur absence dans la presse qu’on saisit leur importance dans la description et la compréhension du monde tangible. » (p. 317)

« À l’instar de ma compatriote Margaret Atwood, je tiens donc aujourd’hui à lever l’obstacle principal à une éventuelle publication de mes écrits à Cuba, si jamais on les jugeait dignes d’intérêt.
Par la présente, je, Frédérick Lavoie, auteur d’
Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell, m’engage à céder l’entièreté de mes droits d’auteur à toute maison d’édition cubaine qui souhaiterait publier ce livre dans son intégralité en traduction espagnole sur le territoire de la République de Cuba. » (p. 382)

« Le présent est un temps si fugace qu’on serait en droit de douter de son existence. Pourtant, c’est en lui que nous sommes condamnés à vivre de notre naissance jusqu’à notre mort. C’est à travers lui que, de gré ou de force, nous digérons le passé et avalons l’avenir. Le présent en tant que temps n’a de durée que celle qu’on veut bien lui donner. Pour espérer le comprendre, saisir sa nature, on se voit contraint de lui imposer des balises arbitraires, de lui créer un espace entre le passé et l’avenir. » (p. 418)

LAVOIE, Frédérick. Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell, La Peuplade, Chicoutimi, 2018, 427 p.

Awakenings/L’éveil (cinquante ans de sommeil)

Oliver Sacks est/était (il est décédé en 2015) un monsieur que je me suis prise à admirer. Avant de lire Awakenings/L’éveil (cinquante ans de sommeil), je n’avais lu de lui que Des yeux pour entendre, dans lequel il présente une étude enthousiaste de la question sourde. Je crois que c’est ce que j’aime de lui, sa capacité à vulgariser efficacement et de façon rigoureuse sans rien cacher de son émerveillement et de son cœur d’enfant. Neurologue aux multiples parutions, Sacks est devenu plus connu du grand public après qu’un documentaire, réalisé par la Yorkshire Television en 1973, ait à son tour présenté les patients ayant inspiré l’ouvrage auquel se consacre le présent article. Un autre film, une oeuvre de fiction cette fois, a aussi été tiré du livre, en 1990, par Penny Marshall. Tous portent le titre Awakenings.

L'éveil cinquante ans de sommeil Awakenings Oliver Sacks

Awakenings: 50 ans après l’épidémie de maladie du sommeil

Durant l’hiver 1916-1917 a éclaté une épidémie d’une étrange maladie, l’encéphalite léthargique. Les gens qui l’ont contractée ont développé des symptômes parkinsoniens. Parmi ceux qui n’en sont pas morts, tous se sont enfoncés, graduellement ou subitement, dans un état léthargique inexplicable: les membres figés, la voix presque inaudible voire muette, emmurés en eux-mêmes comme dans un monde hors du temps, plusieurs se sont retrouvés en institut. Certains y ont passé des décennies. C’est dans un tel institut qu’Oliver Sacks a fait la connaissance des patients qui lui ont inspiré Awakenings/L’éveil (Cinquante ans de sommeil). Dans la première édition de cet ouvrage, il dresse le portait de vingt malades sur lesquels il a expérimenté une nouvelle drogue, la L-DOPA. Cette drogue a eu pour effet de provoquer chez eux un réveil spectaculaire . Loin du médicament miracle, la L-DOPA provoque une foule d’effets secondaires qui mènent les patients dans toutes sortes de « tribulations » pouvant avoir de graves conséquences, que Sacks n’hésite pas à décrire.

D’abord compte rendu médical méticuleux (Sacks rapporte pour chaque patient le résumé détaillé du traitement), Cinquante ans de sommeil se transforme rapidement en traité philosophique. Pour le neurologue, cette maladie – et les récits qu’en font les patients – ouvre les portes d’une réflexion sur l’humain. D’abord, il prêche pour une personnalisation de la médecine, dénonçant la tendance actuelle (ça me semble vrai encore aujourd’hui) à soigner selon un point de vue mécanique, par exemple en donnant tel médicament pour tel problème et en se contentant de classer tout effet dérivé comme un effet secondaire plutôt que comme une trace de la singularité de l’individu et de son être physique ou encore une expression de la maladie. Pour lui, si un médicament, ici la L-DOPA, déclenche des réactions différentes chez un patient et chez l’autre, c’est qu’il a un impact différent en fonction du profil de l’individu. Les « effets secondaires » n’en sont pas, ils sont des éléments de la maladie ou de l’être individuel (déclenclés par la prise du médicament) dont on doit tenir compte pour bien traiter la personne.

Les« effets secondaires » de la L-DOPA doivent être envisagés comme une actualisation de toutes les natures possibles, une mobilisation de tous les répertoires latents de l’être. Nous voyons s’actualiser, ou ressortir, des natures assoupies, jusque-là « en sommeil » et inactualisées, et qui, peut-être, eussent mieux fait de rester in posse. Le problème des effets secondaires n’est pas seulement d’ordre physiologique, mais aussi d’ordre métaphysique: il pose la question de savoir jusqu’à quel point nous pouvons appeler un monde à l’existence alors que d’autres sont là, qui ne demandent eux aussi qu’à se réveiller, ainsi que des forces et des ressources qui correspondent à ces différents mondes. Cette équation infinie que représente l’être total de chaque patient d’un moment à l’autre de son existence ne peut être réduite à une question ou à des systèmes, ni à une commensurabilité du stimulus et de la réponse: nous sommes contraints de parler de natures entières, de mondes entiers, et (selon l’expression de Leibniz) de la « compossibilité » qui existe entre eux. (p. 293-294)

On sent dans notre lecture qu’Oliver Sacks est fasciné par cette hypothèse. Pour lui, la médecine est un domaine qui ouvre sur des « univers » à explorer et qui donne beaucoup à réfléchir sur l’humain et le monde.

Lorsque j’étais plus jeune, j’étais déchiré entre deux champs d’intérêts et séries d’ambitions contradictoires – la science et l’art -, et je ne parvins à réconcilier ces deux passions que lorsque je devins médecin. Je pense que les médecins ont la chance singulière de pouvoir exprimer pleinement les deux faces de leur nature, et de n’être jamais obligés d’étouffer l’une au profit de l’autre. » (p. 321)

Sacks adopte donc une approche métaphysique. Les histoires relatées par ses patients le poussent à se questionner sur notre relation au temps et à l’espace. Il était en ce sens bien particulier de lire Awakenings parallèlement à L’histoire de ta vie.

Mme Y. et d’autres patients ayant été sujets à des épisodes de « vision cinématique » m’ont parfois parlé d’un phénomène extraordinaire (et que j’aurais cru impossible): il pouvait se produire que telle ou telle image particulière se déplace en avant ou en arrière de celles qui la suivaient ou la précédaient logiquement, si bien que tel ou tel « moment » donné de la scène qu’ils observaient leur semblait arriver trop tôt ou trop tard. Par exemple, un jour que son frère se trouvait là, Hester eut une vision cinématique d’une cadence d’environ trois ou quatre images par seconde – autrement dit si lente que la différence entre deux images était nettement perceptible. Elle eut l’immense surprise, alors qu’elle était en train de regarder son frère allumer sa pipe, d’observer tout à coup la séquence suivant: elle vit, d’abord, le frottement de l’allumette contre la boîte; puis, l’allumette enflammant le fourneau de la pipe; et, alors seulement, en quatrième, cinquième, sixième positions, etc., les étapes « intermédiaires » durant lesquelles, par à-coups, la main de son frère tenant l’allumette l’approcha de sa pipe pour l’allumer. Ainsi – aussi incroyable que cela puisse paraître -, Hester vit donc réellement la pipe de son frère être allumée plusieurs images trop tôt; elle vit, en quelque sorte, le « futur », un peu avant le moment où elle aurait le voir… Si nous acceptons sur ce point le récit d’Hester (et, si nous n’écoutons pas nos patients, nous n’apprendrons jamais rien), nous sommes obligés d’envisager une (ou plusieurs) nouvelles hypothèses sur la perception du temps et la nature des « moments ». (p. 133-134)

Et encore:

Ces délires effervescents et étincelants, ainsi que la vision cinématique et les états d’« immobilisation » qui peuvent leur être associés (cf. Hester Y.), nous font découvrir un aspect de l’« espace intérieur » encore plus étrange et plus difficile à imaginer que les espaces courbes que nous évoquions; les phénomènes cinématiques nous dévoilent un « espace » sans dimensions, dans lequel la succession n’implique pas l’étendue, les moments ne supposent pas le temps, et le changement peut s’opérer sans transition: le monde qu’ils nous révèlent est celui de la mécanique quantique. (p. 289)

Je crois que c’est ce qui m’a le plus fascinée dans cette histoire, cette ouverture sur les « espaces intérieurs », une chose que seul le livre évoque.

Awakenings au cinéma

J’avais quelques réserves au moment de regarder le film Awakenings. Je craignais que l’adaptation ait trop doré la pilule et que le personnage soit miraculeusement miraculé. Non seulement ce n’est pas le cas, mais les performances d’acteurs sont à couper le souffle dans ce film de 1990 nommé aux Oscars. Robin Williams, ici tout jeune, ressemble à s’y méprendre au vrai Dr Sacks. Il suffit de visionner un extrait du documentaire tourné en 1973 par la Yorkshire Television pour le constater. Les deux hommes ont cette émotion qui traverse leur regard de grand timide passionné… Robert De Niro, dans le rôle de Leonard, est fabuleux. De la catatonie aux tics jusqu’à l’exubérance… un grand jeu d’acteur, sans le moindre doute. C’est d’ailleurs l’une des choses qui a grandement frappé les élèves lorsque j’ai présenté le film dans le cadre du cinéclub.

Si le film présente une vision romancée de l’expérience de Sacks et des postencéphalitiques, il le fait sans trop déborder du cadre de la réalité. Et sans doute parce que les faits ne sont pas trop déformés, le film touche immanquablement. L’histoire de ces malades, absolument hors du commun, est poignante, et le film – plus encore que le livre – permet de transmettre cette émotion. Après tout, c’est le propre de la fiction que de faire ressentir…

Awakenings (1973): de vrais gens

Pour voir un extrait du documentaire Awakenings, c’est ici:

Awakenings en extraits

« On est, je crois, contraints de repenser à la distinction classique, et notamment kantienne, entre raison théorique et raison pratique: tout se passe comme si (et cela est vrai pour chacun de nous) une « procédure » ne pouvait être réellement comprise que lorsque l’on est réellement capable de la mettre en pratique – comme si, autrement dit, la compréhension était inextricablement et inséparablement liée à nos entreprises, à tel point que si nos actes, notre capacité d’action s’arrêtent, notre compréhension, le pouvoir de notre pensée deviennent inopérants. » (p. 368, note 1)

« De tels phénomènes montrent la pertinence de la pensée de Leibniz lorsqu’il écrit: « Quod non agit non existit » – ce qui n’agit pas n’existe pas. Normalement, nous observons donc qu’un hiatus dans notre activité conduit à un hiatus dans notre existence – nous dépendons totalement du continuel courant d’impulsions et d’informations que nous échangeons avec les organes sensoriels et moteurs de notre corps. Nous devons être actifs, ou nous cessons d’exister: l’activité et l’existence ne sont qu’une seule et même chose. » (p. 377, note 16)

« Et nous pouvons dire du parkinsonien que ses règles et horloges intérieures sont toutes faussées – comme dans le célèbre tableau de Salvador Dali représentant une multitude de montres dont les aiguilles avancent à des vitesses différentes et indiquent chacune des heures contradictoires (ce tableau est peut-être une métaphore du parkinsonisme: Dali le peignit à l’époque où il commençait à souffrir de troubles parkinsoniens). (p. 318)

SACKS, Oliver. L’éveil (Cinquante ans de sommeil), Seuil, Paris, 1987, 409 p.

Pour les curieux, un bel article sur Sacks, rédigé par son partenaire, Bill Hayes, après son décès: My life with Oliver Sacks.

Une langue venue d’ailleurs

En juin dernier, j’ai visité Strasbourg. Cette dernière fournit toutes les occasions pour s’adonner au littéraire: librairies diverses, marché du livre extérieur et activités ponctuelles. J’y ai découvert la librairie internationale Kléber, que je me suis fait un devoir de visiter, d’autant plus qu’on me l’avait chaleureusement recommandée quelques jours plus tôt. Ce que j’apprécie tout particulièrement d’une telle librairie, c’est sa personnalité, qui se reflète dans le choix des livres qui sont mis de l’avant. En circulant entre les rayons de la librairie internationale Kléber, j’ai découvert ainsi exposé sur une table un unique exemplaire de Une langue venue d’ailleurs de Akira Mizubayashi.

Une langue venue d'ailleurs Akira Mizubayashi

Akira Mizubayashi est un fervent littéraire d’origine japonaise dont la passion pour la langue française a transformé la vie et le regard qu’il porte sur le monde. Et là réside l’essence de Une langue venue d’ailleurs. Dans cet ouvrage, l’auteur raconte comment est née chez lui cette passion et comment il est parvenu à mettre le français au centre de son existence pour en venir à n’être ni Français ni Japonais, mais quelque part entre les deux.

Une langue venue d’ailleurs m’a interpelée pour le rapport à la langue dont il traite. Mizubayashi dit avoir frappé très jeune des difficultés liées à l’expression de la pensée dans sa langue maternelle. Il affirme que le vocabulaire de l’époque et les discours qui étaient formulés par ses contemporains étaient tenus en vase clos dans les limites du japonais et que cela empêchait l’épanouissement de la pensée.

Les élèves avaient toute liberté, mais ils ne savaient pas que cette liberté était l’autre nom de l’aveuglement esclave. On leur disait: « Vous écrivez librement ce que vous en pensez. » Mais on ne leur donnait aucun outil pour être libre, pour penser, c’est-à-dire pour penser contre, pour penser par soi-même, autrement dit pour se libérer de l’emprise des forces obscures qui les empêchaient d’être libres, de penser, ou, cela revient au même, qui les obligeaient à ne pas penser; bref on ne leur donnait aucun moyen qui leur permît d’accéder à l’autonomie. Est-ce à dire que l’expérience des Lumières n’avait pas pénétré jusqu’au cœur de l’école japonaise? En tout cas, les élèves se croyaient libres, mais ils étaient esclaves de leur propre ignorance. Certes, ils se bourraient le crâne, mais ils s’enfermaient et se complaisaient par là même dans la non-pensée. Et l’institution scolaire faisait tout pour entretenir cette ignorance et cet état d’esclavage. (p. 192)

Grand mélomane, Mizubayashi a aussi été charmé par la musicalité du français, et c’est d’ailleurs à force de répéter à haute voix des phrases et des discours – pour les entendre sonner – qu’il a perfectionné sa maitrise du français et a appris à le parler sans accent.

Oui, le français est un instrument de musique pour moi. C’est le sentiment que j’ai depuis longtemps, depuis, tout compte fait, le début de mon apprentissage. Pour devenir un bon instrumentiste, il faut de la discipline, je dirai même le sens de l’ascèse. Et c’est ce que je dis à mes étudiants aujourd’hui: maîtriser le français, c’est en jouer comme jouer du violon ou du piano. Chez un bon musicien, l’instrument fait partie de son corps. Eh bien, le français doit faire partie de son corps chez un locuteur qui choisit de s’exprimer en français. En musique, il y a tous les niveaux, du niveau débutant au professionnel en passant par le niveau amateur. C’est pareil en langues. Le niveau professionnel ne s’acquiert pas en deux ou trois ans. Il faut des années de travail et toute une vie pour l’entretenir… Vous aimez le français. D’accord. Mais qu’est-ce que ça veut dire pour vous, « aimer le français »? Êtes-vous prêt à faire du français comme pour devenir un vrai musicien? (p. 155)

En fin de compte, Une langue venue d’ailleurs est un ouvrage beaucoup moins pointu que je ne le croyais de prime abord. Je m’attendais à une réflexion philosophique sur la langue et son impact sur notre vision du monde. Bien que le sujet soit abordé, il n’est pas creusé en profondeur (ce que j’aurais souhaité). Mizubayashi centre plutôt son propos sur son apprentissage du français, sur les étapes qui l’y ont mené et, surtout, sur son grand amour pour cette langue qu’il a fait sienne, au point d’en perdre – en partie – son identité japonaise.

Une belle lecture d’avion.

De ces petites réjouissances linguistiques

Parmi les trouvailles extraordinaires et anodines que l’on peut faire dans un livre, il y eut pour moi, dans Une langue venue d’ailleurs, la découverte de la signification du mot japonais yoshi. Il faut savoir que le gentil dinosaure héros du Nintendo a accompagné mon enfance. Je le dessinais et le renommais, trouvant une appellation pour chacune de ses formes dans Mario World: j’avais par exemple nommé le Yoshi vert Yochéri. Dans Une langue venue d’ailleurs, Mizubayashi parle de son chien et d’une parole qu’il lui a dite à un moment: “Yoshi” (vas-y).

Je ne verrai plus jamais le monde de la même façon.

Une langue venue d'ailleurs Akira Mizubayashi Yoshi

Une langue venue d’ailleurs en extraits

« La littérature me paraissait relever d’un autre ordre de parole. Elle tendait vers… le silence. Une autre langue était là, celle qui se détachait de la fonction répétitive, monétarisée du discours social, usé à force de circuler. » (p. 27)

« Imiter, c’est le désir de devenir autre, celui de ressembler à autrui, souvent une personne qu’on admire. C’est mimer et reproduire les gestes d’un être avec qui on s’identifie volontiers. » (p. 36)

“Est-ce à dire que dans la langue française se trouve inscrite une façon toute dialogique de créer des liens et que celle-ci, au même titre que les opérations de calcul mental, constitue la couche la plus profonde de la langue dont la sédimentation est presque contemporaine de la formation de l’être parlant? » (p.164-165)

« La pensée ne court pas aussi vite que les mouvements instantanés de l’humeur. » (p. 206)

« Le conseil d’un ami français fut décisif: chacun devait parler à l’enfant sa langue d’origine. C’est la seule manière de respecter les souvenirs les plus lointains, les choses enfouies au plus profond de soi-même, les goûts, les préférences, les penchants dont on n’est pas maître, bref tout ce qui relève peut-être de l’inconscient. » (p. 225)

« [­…] l’enseignement en tant que travail d’éloignement et d’arrachement à soi, et non de proximité. » (p. 230)

« Il y a, et on le conçoit, des peuples sans écriture, mais pas d’êtres humains sans parole. Cependant, en ce qui me concerne, moi en tant que locuteur en français, j’ai toujours eu le sentiment que l’écriture précédait la parole… » (p. 243)

« Mais parler, cette étrange manie de l’homme, que ce soit dans votre propre langue ou dans celle qui vient d’ailleurs, n’est-ce pas au fond un acte qui défie la pudeur? Parler, c’est exposer sa voix nue, dévoiler par sa voix sa manière absolument singulière d’exister, donc s’exposer à nu, une dénudation, d’une certaine façon. Si je laissais ma pudeur l’emporter, ne serais-je pas obligé de m’enfermer dans le silence, un silence bruissant de mots et d’émotions certes mais un silence tout de même? Parler, c’est quelque part résister à la pudeur. » (p. 248)

« Nancy Huston écrit: « L’acquisition d’une deuxième langue annule le caractère naturel de la langue d’origine – à partir de là, plus rien n’est donné d’office, ni dans l’une ni dans l’autre; plus rien ne vous appartient d’origine, de droit et d’évidence. » (p. 261)

MIZUBAYASHI, Akira. Une langue venue d’ailleurs, Folio Gallimard, 2013, 272 p.
(Préface de Daniel Pennac)

Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness

Brenda Jo Brueggemann se présente comme s/Sourde certains jours, malentendante par moments et entendante en certaines occasions. Elle se sent une appartenance à chacune de ces catégories, aussi n’arrive-t-elle pas à situer son statut culturel une fois pour toutes dans l’une ou l’autre de ces cases. L’auteure, rhétoricienne dans l’âme (si je me permets d’interpréter ainsi ses propos), et particulièrement interpelée par cette question de l’identité, analyse “comment la s/Surdité est construite comme un handicap, une pathologie ou une culture, et ce, à travers les institutions d’enseignement, la science et la technologie”. Elle regarde ensuite “comment ces diverses constructions correspondent en tout ou en partie aux s/Sourds eux-mêmes.” (p. 12, traductions très libres) Pour cela, elle adopte une approche qu’elle qualifie de rhétorique-culturelle, en ce sens qu’elle est plus centrée sur l’individu et le processus que sur la linguistique et le produit qui en découle. (p. 27)

Lend Me Your Ear Rhetorical Constructions of Deafness Brenda Jo Brueggemann

Brueggemann dénonce (le mot est peut-être fort) la rhétorique sur laquelle notre société occidentale est construite, celle qui, à la suite de Quintilien, propose que l’homme bon s’exprime bien – ou plutôt, elle dénonce (cette fois le mot parfaitement employé) le syllogisme qu’on en tire: si l’homme bon s’exprime bien et que le sourd ne peut pas s’exprimer, c’est que le sourd est mauvais. D’où, à son avis, l’origine (bien inconsciente sans doute – mon commentaire) de l’obsession visant à faire parler à tout prix le sourd, et ce, même s’il est privé du sens essentiel pour y parvenir. En découle la bataille de l’oralisme dont j’ai précédemment parlé dans mon billet sur le livre de Sacks.

J’ai beaucoup aimé le livre en ce qu’il démontre comment notre pensée est socialement, culturellement et linguistiquement construite, et vice versa.

“Histories are surely useful, but they can also carry a rhetoric all their own in their partiality, in their ‘official’ disguise, in their tendencies to cast change as ‘progress’ moving toward things always bigger and better, and, finally, in their penchant for not being a history of the people even as they are about that group of people.” (p. 27)

L’histoire des s/Sourds, celle qui est écrite, est une histoire des entendants sur les s/Sourds. Et si les entendants ont encore beaucoup d’emprise sur les s/Sourds dans les domaine de l’éducation et de la science, ils se sont vus renversés, en 1988, alors que la culture sourde prenait ses droits sur le terrain de l’université Gallaudet – nous le verrons plus loin.

Éducation

Autrefois, on envoyait les enfants s/Sourds en pensionnat. Là, ils pouvaient évoluer auprès de leurs semblables, et c’est d’ailleurs ainsi qu’ont pu se renforcer et se transmettre les langues de signes et que s’est développée la culture sourde. Aujourd’hui, alors que l’on prime l’intégration de tous, les s/Sourds sont invités à fréquenter les écoles entendantes. Toutefois, il existe toujours une université pour les s/Sourds (Gallaudet, aux États-Unis, la seule au monde), où les cours sont donnés en langue de signes (en ASL, plus précisément, American Sign Language), mais où l’apprentissage de l’anglais écrit est obligatoire.

L’éducation des s/Sourds, une minorité, a toujours été indispensable à leur intégration au monde entendant, donc à la majorité. C’est en considérant ce point de vue, celui de l’intégration, qu’on a amené les s/Sourds à fréquenter des classes dites “normales” (mainstreaming). Toutefois, à vouloir les aider à “passer” (le passing) dans le monde entendant, à s’y fondre, on risque de négliger l’essentiel: le développement de leur pensée, qui ne peut avoir lieu que dès qu’une langue est bien maitrisée. D’où l’importance des langues de signes, y compris dans l’apprentissage du français ou de l’anglais.

“ASL and English differ radically – syntactically, conceptually, modally – in almost every way. Most significantly, perhaps, ASL has no written component. Thus, for native ASL users the task of learning a ‘written’ language is a twice-over, conceptually tangled act of translation.” (p. 50-51)

Il est difficile pour les sourds d’apprendre à écrire et à lire une langue orale alors qu’ils ne l’ont jamais entendue (en raison de la correspondance entre l’écrit et le son), mais l’atteinte d’un bon niveau de littératie est essentiel dans nos société modernes. Brueggemann s’inquiète: l’enseignement de l’anglais se fait souvent “mécaniquement”, dans le but qu’il soit écrit sans faute, alors qu’il devrait être enseigné comme un système dans lequel peut s’élaborer la pensée.

Science

L’audiologie a vu le jour en raison de la volonté de “faire parler”. Et cette volonté a mené à la création (très controversée chez les Sourds) de l’implant cochléaire: pourquoi les “faire parler” s’ils peuvent s’exprimer dans leur propre langue?

Ce que j’ai appris, tout particulièrement, c’est la grande “inefficacité” (je pousse possiblement le mot) des prothèses auditives, utiles peut-être pour masquer les acouphènes ou dans des contextes de face à face sans bruit ambiant. Pas pour rien que la plupart des sourds d’oreille de votre entourage refusent de les porter.

Culture

Avec les langues viennent les cultures. Avec les langues de signes est venue la culture sourde. Brueggemann raconte comment ce développement linguistique et culturel à l’université Gallaudet est devenu suffisamment fort pour que s’élève la voix collective des Sourds, en 1988, alors qu’ils demandaient à être dirigés par un président Sourd. Jusqu’alors, seuls des entendants avaient été à la tête de l’institution. Deaf President Now (DPN) s’est soldé par une réussite après une semaine de manifestations pacifiques (mais pas silencieuses). Surtout, selon l’auteure, DPN a amené un renversement de rhétorique: les Sourds ont prouvé au monde que non seulement ils étaient des individus autonomes et capables, mais qu’ils avaient une voix.

BRUEGGEMANN, Brenda Jo. Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness, Gallaudet University Press, Washington D.C., 1999, 375 p.

Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteenth-Century American Literature

Lecture vraiment intéressante exposant l’histoire des sourds aux États-Unis à travers l’apparition de personnages sourds dans la littérature américaine du XIXe siècle. Et parce que le tout ne peut être que bidirectionnel, Christopher Krentz, l’auteur, montre comment l’émergence des sourds dans la société amène leur apparition dans la littérature, qui à son tour, suscite un nouvel impact social.

Au XIXe siècle, aux États-Unis, les sourds prennent leur place et on commence à les voir pour ce qu’ils sont. Pas surprenant, pour Krentz, qu’au même moment, on commence à en voir dans la littérature, qu’ils soient créés par des auteurs sourds ou entendants. Christopher Krentz, devenu sourd à l’âge de neuf ans et féru de littérature, étudie dans cet ouvrage le traitement qui est fait, dans les écrits du XIXe siècle, entre surdité et entendance, à partir de ce qu’il appelle la “hearing line”, cette frontière invisible qui sépare les sourds des entendants (“that invisible boundary separating deaf and hearing people” [p. 2]).

Writing Deafness Hearing line Christopher Krentz Sourds

“More generally, we could say that the hearing line resides behind every speech act, every moment of silence, every gesture, and every form of human communication, whether physical deafness is present or not.” (p. 5, je souligne)

Parce que l’opposition entre surdité et entendance peut mener très souvent à l’échec de la communication (échec physique ou linguistique), voire à une impasse communicationnelle si on les considère sur le plan culturel (vision du monde), il peut sembler difficile de rapprocher ces deux concepts, de rendre plus perméable, la “hearing line”. La littérature apparait alors comme un moyen de traverser cette ligne en faisant se joindre sur un même support les voix sourdes et entendantes.

“Literature has the power not only to buttress and affirm the hearing line, but also to offer opportunities for its effacement. Because reading and writing are basically silent and visuel acts –what Lennard J. Davis has called ‘the deafened moment’ (Enforcing 100-101)- they offer a meating ground of sorts between deaf and hearing people, a place where differences may recede and binaries may be transcended.” (p. 16)

Si Krentz voit l’écrit comme ce qui a permis de rapprocher sourds et entendants en réduisant la “hearing line”, il est conscient que la maitrise de l’écrit est loin d’être naturelle pour les sourds de naissance, c’est-à-dire les personnes qui n’ont jamais entendu la langue à l’oral avant de perdre leur audition. Pour elles, l’anglais, dont il est ici question, demeure une langue étrangère et elles ne peuvent se reposer sur le rapprochement avec les sons pour décoder l’écrit.

J’ai plus haut opposé surdité à entendance, qui n’est pas un mot. C’est que l’auteur fait le même rapprochement en anglais avec hearingness qui n’est pas non plus un mot, expliquant que dans nos sociétés, le fait d’être entendant va tellement de soi (comme le fait d’être blanc – l’auteur se rapporte à des études qui traitent d’une “color line”), qu’on n’a jamais eu à créer de terme pour identifier ce trait propre à la majorité. (p. 66)

L’auteur sourd emploie donc une langue étrangère, qui non seulement ne se fait pas le reflet de sa culture, mais en plus la “rabaisse” à l’occasion (par exemple avec des expressions comme “dialogue de sourds”, qui part d’une idée préconçue de ce qu’est la surdité). Par cette langue étrangère, il tente de faire “entendre” sa voix.

“While sign cannot be directly written, it still can shape some of the meanings and messages that deaf authors produce in their writing. We occasionally can perceive Bakhtinian double-voiced words, that is, English words that are appropriated for deaf purposes, ‘by inserting a new semantic orientation into words which already has –and retains- its own orientation’ (qtd in Gates, Signifying 50). ‘Double-voiced’ is not the best term for the dynamic here, since of course ASL is not voiced at all; but nonetheless double-voiced helps to elucidate how deaf writing in English can be influenced by sign language. The challenge forcing deaf authors is to master, as Jacques Derrida puts it, ‘the other’s language without renouncing their own’ (‘Racism’s’ 333).” (p. 57)

L’étude de Krentz va d’un côté et de l’autre de la “hearing line”, alternant entre auteurs sourds et entendants mettant en scène des personnages sourds, et analyse le traitement qu’ils font de la surdité et de l’entendance, du silence et de la parole.

“Deafness offers a convenient way to explore and police such issues as language, hearing, speech, and nonvocal communication […­]” (p. 65)

“[…] silence itself has no essential meaning. Silence may be physically present, but it is opaque, its significance socially and culturally produce and dependant on sound. The various meanings that people project onto silence spring from their own minds, their own fears and wishes […]” (p. 75)

À lire.

KRENTZ, Christopher (2007), Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteeth-Century American Literature, The University of North Carolina Press, 280 p.

Deaf in America: Voices from a Culture

Voici un petit ouvrage vraiment chouette, Deaf in America: Voices from a Culture, qui met en lumière la culture des Sourds aux États-Unis à partir de brèves histoires rapportées par les auteurs, Carol Padden et Tom Humphries (à la manière de ces derniers, je mets la majuscule à sourd lorsque je veux désigner la personne en tant que membre d’une culture, et la minuscule lorsque je désigne son absence d’audition).

Deaf in America Padden Humphries Sourds Deafness

Tous deux sourds (et Sourds), Carol Paden et Tom Humphries étudient la culture sourde à partir de son enracinement dans la langue (ici la langue des signes américaine, l’ASL). Voici, en vrac, les points qui m’ont le plus intéressée.

Linguistique

La langue des signes américaine (je ne sais pas pour les autres langues de signes, mais ça m’intrigue) a une structure dite dative, c’est-à-dire que la phrase se construit en donnant d’abord au verbe le complément indirect pour marquer l’attribution. Je ne suis pas une spécialiste du dative case, j’espère que mon explication est bonne. Voici l’exemple que donnent Carol Padden et Tom Humphries:

En anglais, on peut dire: “I gave the book to him” ou “I gave him the book”. Toutefois, en ASL, une seule de ces structures correspondantes est bonne; il faut signer: “I-GIVE-HIM MAN BOOK” (“I gave a man a book”). Il n’est pas grammatical de signer: “I-GIVE-HIM BOOK MAN”. (p. 8)

Les auteurs de Deaf in America se servent de cet exemple (entre autres), pour démontrer l’autonomie morphologique, grammaticale et syntaxique de l’ASL par rapport à l’anglais. Les langues de signes ne sont pas de l’anglais ou du français traduits en signes. J’ai beaucoup aimé ce petit coup d’œil linguistique.

Culture et savoir

Beaucoup de liens sont faits et examinés dans cet essai entre culture et savoir. Les auteurs de Deaf in America démontrent comment notre culture d’entendants, avec la conception qu’on se fait du son, et la place que celui-ci occupe dans notre monde avec les nombreuses significations qu’on lui accorde, nous empêche de poser un regard réaliste sur la réalité sourde. Notre culture nous donne tout un arsenal de symboles, de concepts et de manières de comprendre le monde, mais, en même temps, les cultures limitent notre capacité à savoir [“cultures limit the capacity to know”] (p. 24).

Un exemple probant concernant l’empreinte culturelle dans le regard réside dans la métaphore du silence. La métaphore du silence est une métaphore d’entendants, qui mène à une mauvaise interprétation de l’univers sourd. Pour les entendants, l’absence d’audition empêche le sourd d’accéder à une partie du monde, monde qui ne lui sera donc jamais pleinement accessible. Mais le son est ce qu’il est, dans le monde entendant, parce qu’on lui a attribué diverses significations. Il est ainsi un élément de culture.

“The fact that different cultures organize sound in different ways shows that sound does not have an inherent meaning but can be given a myriad of interpretations and selections. For example, the phonemic clicks or ingressive stops in Bantu languages may seem like meaningless noise to speakers of English. The widely varying representations for sounds such as dog’s bark (‘bow-wow’ in English but ‘oua-oua’ in French) make it clear that languages code noises in different ways. There are cultures conventions for what kind of sound patterns should be used for doorbells, fire alarms, and sirens. And with respect to music, what is spiritually fulfilling for one culture may be bizarre and dissonant to another. The new tradition of American avant-garde music is thrilling to some but confuses people in other cultures. In any discussion of Deaf people’s knowledge of sound, it is important to keep in mind that perception of sound is not automatic or straitforward, but is shaped through learned, culturally defined practices. It is as important to know the specific and special meaning of a given sound as it is to hear sound.” (p. 92-93)

De plus, le son n’est pas entièrement absent de l’univers du sourd, qui en est imprégné de diverses manières. D’abord, il peut accéder au son à partir des vibrations dues aux basses fréquences, et les enfants s’amusent souvent à faire du bruit afin de produire cette réaction physique. D’ailleurs, si le sourd n’entend pas, il vit dans un monde d’entendants aux oreilles fragiles et doit constamment être conscient des sons qu’il peut produire, discriminer ceux considérés comme dérangeants de ceux qui sont socialement (culturellement) acceptés et apprendre à contrôler ce qu’ils n’entendent pourtant pas (bruits corporels, déplacements d’objets, etc.).

Dans Deaf in America est citée une excellente blague (moi, j’ai ri de bon cœur) concernant l’utilisation consciente du bruit que peut faire un Sourd:

“A Deaf couple check into a motel. They retire early. In the middle of the night, the wife wakes her husband complaning of a headache and asks him to go to the car and get some aspirin from the glove compartment. Groggy with sleep, he struggles to get up, puts on his robe, and goes out of the room to his car. He finds the aspirin, and with the bottle in hand he turns toward the motel. But he cannot remember which room is his. After thinking a moment, he returns to the car, places his hand on the horn, holds it down, and waits. Very quickly the motel rooms light up, all but one. It’s his wife’s room, of course. He locks up his car and heads toward the room without a light.” (p. 103, traduit de l’ASL vers l’anglais par les auteurs)

Le “silence” sourd, tout sauf silencieux

Le monde sourd n’est donc pas silencieux au sens où on l’entend habituellement, car le son n’est pas la seule voie qui peut amener la signification. Le monde sourd est au contraire très signifiant, simplement il est organisé autrement, et il s’y déploie des voix nombreuses et diverses. Discussions, débats, études, poésie, chansons signées, théâtre… La culture sourde, comme toute culture, est en grande partie construite autour de sa langue. La “parole” y est tout aussi importante que dans notre monde entendant.

Le mythe d’origine

Ce qui m’a le plus surprise, je crois, c’est la présence, chez les Sourds, de mythes d’origine comme on en retrouve dans toutes les cultures. Les auteurs rapportent celui concernant l’abbé de l’Épée, ce religieux français qui a à l’époque fondé la première école pour les Sourds en France. Il a eu recours à la langue des signes française (LSF) pour éduquer les enfants sourds. Ceci est un fait historique, et le mythe est construit à partir de ce fait, faisant de l’abbé de l’Épée le créateur de la langue des signes. Illuminé par une rencontre fortuite avec deux jumelles sourdes, il leur aurait fait don de la langue des signes, et c’est ainsi que les Sourds auraient pu apprendre à communiquer et à développer leur culture. La réalité, bien sûr, c’est que l’abbé de l’Épée a appris cette langue des Sourds, et s’en est servi pour enseigner aux Sourds, ce qui n’enlève rien à son grand rôle dans leur histoire. Ce qu’il faut retenir, c’est que les langues de signes (constamment menacées par l’oralisme et les méthodes des entendants) sont ce qu’il y a de plus sacré pour les Sourds, et donc ce qui se trouve au cœur de leur culture.

Deaf in America est un livre très court, mais foisonnant d’informations et d’exemples qui nous font découvrir cet univers si mal connu.

HUMPHRIES, Tom et Carol A. PADDEN (1988), Deaf in America: Voices from a Culture, Cambridge, Harvard University Press, 134 p.

Douze ouvrages théoriques

Silencieuse ces derniers mois me direz-vous? C’est que j’étais prise entre la lectures d’ouvrages théoriques (dans le cadre d’un cours de maitrise), la rédaction d’un article (qui paraitra éventuellement), le boulot et les vacances (parce qu’il faut bien s’amuser un peu). Je n’ai pas écrit de billet pour chacun des titres lus, parce que 1)j’avais déjà à rédiger un résumé pour chacun, et que cela me suffisait à me vider la tête avant de passer au prochain et que 2)j’essayais au départ de limiter ce blogue aux œuvres de fictions. J’ai changé d’idée.

Que dire de plus?

Si je n’élargis pas les horizons de ce blogue, je ne bloguerai plus, et je m’aperçois, à mesure que mes doigts sautillent sur le clavier, que ça m’a un peu manqué.

N’empêche, je vais y aller rondement en me limitant à quelques impressions très générales pour chaque titre.

ARISTOTE. La rhétorique

Aristote Rhétorique

Pas toujours clair, le bonhomme! On apprécie les notes du traducteur, qui toujours s’assure de nous donner des repères. Il n’en demeure pas moins qu’il est intéressant de se plonger dans cette œuvre si souvent citée et, en bout de ligne, relativement simple. Écrit en partie en réaction aux sophistes et à la dialectique, l’ouvrage se veut, loin du traité de persuasion, une analyse des moyens que le locuteur peut employer pour convaincre, et amène l’interlocuteur à discriminer les bons et mauvais arguments et autres moyens pouvant influencer son jugement.

ARISTOTE. Rhétorique, GF Flammarion, Paris, 2007, 570 p.

BAKHTINE, Mikhaïl. La poétique de Dostoïevski

Bakhtine Poétique de Dostoïevski

Aimé cette analyse du style polyphonique chez Dostoïevski, qui aurait été le premier (ou presque), selon Bakhtine, à laisser les voix des personnages prendre place à part égale de celle du narrateur, sinon une plus grande place. Il faut dire qu’à l’époque dominait le narrateur de troisième personne qui, de son point de vue omniscient, se permettait de juger et de commenter autant les actions que les pensées des personnages dont il racontait l’histoire. Bien que le narrateur rapportait les paroles ou les pensées de ceux-ci, c’est bien sa voix à lui, monologique, qui dominait le récit.

J’ai moins aimé le parcours historique sur lequel Bakhtine semble se sentir forcé d’appuyer son analyse. Sa poétique historique, qui met l’accent sur l’écriture carnavalesque, suggère les influences qui pourraient se cacher derrière la poétique de Dostoïevski et, bien que ce soit intéressant, il y a une partie de moi qui ne voit pas le point. J’ai eu l’impression de lire deux essais différents, quoique joliment liés.

BAKHTINE, Mikhaïl. La poétique de Dostoïevski, Seuil, Paris, 1970, 366 p.

BARTHES, Roland. La chambre claire: Note sur la photographie

Barthes La chambre claire

Je me questionne soudain: pourquoi la minuscule à photographie dans le sous-titre de la couverture alors que, dans le livre, on y met une majuscule chaque fois qu’on parle de l’art et non de l’objet? Enfin…

Un tout petit essai écrit selon le principe du roman policier, affirme Sophie Létourneau dans son article “Roland Barthes enquête: La chambre claire ou la mélancolie policière”. C’est que Barthes cherche à comprendre son intérêt, son sentiment, pour la Photographie, avec un grand P, et invite le lecteur, par cet essai, à suivre la piste des indices qui le mènent à la réponse.

Un tout petit livre, lu à la vitesse de l’éclair avant un rush de rédaction. Se lit donc vite et bien, se comprend facilement.

Pour ceux qui veulent interroger leur sentiment pour la Photo, hors de tout aspect technique.

BARTHES, Roland. La chambre claire: Note sur la photographie, Cahiers du cinéma, Gallimard, Paris, 1980, 192 p.

BOURDIEU, Pierre. Les règles de l’art

Cette lecture m’a fait rire, en un sens, car alors que j’avais dix-neuf ans, j’ai suivi un cours sur la sociologie littéraire dans le cadre de mon baccalauréat en études littéraires, et je n’y ai rien compris. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours été bonne étudiante, mais ce cours, alors là, ça me dépassait complètement. J’en étais restée avec un petit “yeurk Bourdieu” sans meilleure explication. Puis voilà que, cette année, il me fallait lire Les règles de l’art. Et ce qui m’a fait rire, c’est que Ô combien le tout m’a semblé simple, clair et limpide. Je ne sais pas ce que je ne comprenais pas à l’époque. Était-ce Bourdieu et sa théorie du champ littéraire ou était-ce plutôt le mélange des théories abordées dans le cours? Mon opinion: j’étais habituée de l’avoir facile, et probablement que je ne me suis pas suffisamment investie pour surmonter l’obstacle initial.

Enfin, ces 567 pages n’auront pas été trop lourdes, et elles m’auront permis permis de me réconcilier avec l’approche sociologique en littérature qui, semble-t-il, ne fait pas le bonheur de tous les littéraires. Qu’importe, de mon côté, je crois qu’il y a du vrai dans chaque approche, qu’elle en contredise une autre ou non. Ce que j’ai aimé du livre de Bourdieu, c’est le survol qu’il offre du milieu littéraire de l’époque, de saBourdieu Les règles de l'art dynamique, de son fonctionnement. Qu’on le veuille ou non, la littérature est un phénomène de société, et l’acte d’écrire, bien que très personnel, s’inscrit (à des degrés variables, selon moi) dans un contexte social (on vise un public ou on réagit à une philosophie, et, qu’on soit membre d’une société ou ermite, que nos personnages le soient ou non, le reflet de notre société et de notre culture demeure; l’édition d’un livre est en soi une empreinte sociale).

BOURDIEU, Pierre. Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, Paris, 1998, 567 p.

PS: En écrivant la référence bibliographique, je viens de m’apercevoir que je n’avais à lire que 288 des 567 pages que j’ai lues… Eh bien… *rire*

BUTLER, Judith. Trouble dans le genre: Le féminisme et la subversion de l’identité

Comment décrire cet incontournable essai des études féministes? Dense. Opaque, parfois. Une lecture qui demande beaucoup de concentration, mais qui s’éclaire par moments pour devenir limpide. Bref, le livre n’est pas facile d’accès, mais l’auteure s’en défend dès les premières pages, disant qu’on lui a souvent reproché son style hermétique, mais qu’elle se refuse de vulgarButler Trouble dans le genreiser ou de simplifier pour celui qui ne ferait pas l’effort d’une lecture aride pour une fois dans sa vie. Notons que je reformule très librement.

Dans cet essai, Butler revoit en les mettant à l’épreuve, en les critiquant, les théories féministes ou de la sexualité en général (Foucault, Freud, Irigaray, Kristeva, Witting, Lacan, Lévy-Strauss) afin de prouver que le genre est une construction sociale et que le sexe ne fait pas nécessairement le genre. Elle veut ainsi bousculer dans les esprits l’hétérosexualité normative.

J’ai eu une relation amour-haine avec ce livre, intéressant et haïssable à la fois. J’ai eu l’impression, par moments, à la lecture de certaines théories psychanalytiques (je n’ai rien contre la psychanalyse), d’être plongée au cœur d’un univers fantastique tellement je les trouvais poussées et sans queue ni tête, alors que d’autres m’ont semblé se tenir. Mais n’était-ce pas aussi le but de l’auteure, d’en montrer les failles et les points forts?

BUTLER, Judith. Trouble dans le genre: Le féminisme et la subversion de l’identité, La Découverte, Paris, 2006, 283 p.

FOUCAULT, Michel. Histoire de la sexualité I: La volonté de savoir

Foucault Histoire de la sexualitéOn croit, selon le titre, qu’on sera plongé au cœur de l’histoire du sexe selon la formule classique du récit chronologique, mais on est plutôt entrainé vers ses racines: plus que de sexualité en tant que telle, l’auteur traite de l’espèce de “guerre” de pouvoir qui la sous-tend et de l’opposition entre censure (ou plutôt répression) et volonté de savoir.

Intéressant sans être un coup de cœur, mais une base éclairante pour d’autres lectures puisque de nombreux auteurs citent Foucault.

FOUCAULT, Michel. Histoire de la sexualité 1: La volonté de savoir, Gallimard, Paris, 1976, 211 p.

FREUD, Sigmund. L’homme Moïse et la religion monothéiste

Freud L'homme Moïse et la religion monothéiste

Définitivement un coup de cœur. Les trucs sur la religion me charment rarement; au contraire, ils m’exaspèrent assez facilement. Mais cet ultime et humble essai du père de la psychanalyse a pour moi ce grand intérêt: la transparence de la démarche. Plus qu’un essai sur les origines de la religion juive, c’est un texte sur l’essai en soi, sur le processus de recherche et ses failles, qui est mis en lumière au fil des pages.

Freud, à tâtons, avance au fil de ses hypothèses, conscient du peu de valeur empirique de ce qu’il propose, nommant le embûches et les défis qu’il rencontre. Intéressant dans son sujet (bien que Marcel Gauchet, dans Le désenchantement du monde, s’oppose à certains théoriciens sur lesquels s’appuie Freud). Intéressant, plus encore, pour son processus de recherche et d’écriture mis à nu.

Il parle, entre autres, de l’origine des mythes, notamment de celui de l’exposition, dont la raison d’être est la glorification des héros. Fait intéressant, avec son essai, non seulement questionne-t-il le mythe derrière Moïse, mais, d’une certaine façon, en invente-t-il une nouvelle version dans laquelle Moïse était au départ un Égyptien…

FREUD, Sigmund. L’homme Moïse et la religion monothéiste, Folio Gallimard, Paris, 1986, 256 p.

GAUCHET, Marcel. Le désenchantement du monde

Marcel Gauchet Le désenchantement du monde Religion

J’ai détesté. Rien à faire, cette “histoire politique de la religion” de 457 pages a été une torture. Je reconnais son intérêt, je suis d’accord avec le fait que notre société actuelle, bien que laïcisée, conserve dans sa manière de penser les structures du religieux. J’ai trouvé intéressant la mise en lumière des structures immanentes et transcendantes des religions primitives et actuelles. Mais j’ai trouvé que le tout était hermétique et verbeux en plus de se perdre en longueurs. Terminer ce volume a été un victorieux soulagement dans ce marathon de lecture.

Je sais que d’autres ont adoré. Tant mieux.

GAUCHET, Marcel. Le désenchantement du monde, Folio Gallimard, Paris, 1985, 457 p.

KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine. L’implicite

Kerbrat-Orecchioni L'implicite

Je me suis toujours passionnée pour les faits linguistiques, et les deux chapitres lus dans ce livre ayant beau constituer une lecture complexe, ils étaient fascinants. Le chapitre 2, “Les différents types de contenus implicites”, explique comment s’articulent à l’intérieur des nos discours, et souvent d’une même phrase, les énoncés explicites et implicites. On y apprend sur quoi s’appuie le non-dit pour être compris. À vrai dire, l’auteure part de l’hypothèse que le non-dit est dit, d’une certaine façon, et elle tente de comprendre de quelle façon il se construit.

Le chapitre 4, “Les compétences des sujets parlants”, traite des aptitudes permettant au locuteur d’être fonctionnel en situation de communication. Il présente quelques règles et lois régissant la conversation, la rendant possible ou positive pour chaque personne impliquée.

Les structures et les articulations du langage m’ont toujours fascinée. J’y réfléchis d’une façon toute nouvelle depuis un an, puisque j’étudie la mise en scène de personnages sourds, en littérature comme au cinéma. Comme leur langue n’a pas le même support que la nôtre, leur intégration au récit exige de l’auteur ou du réalisateur l’emploi de méthodes différentes. Le tout m’amène maintenant à me questionner sur l’emploi de l’implicite dans les langues de signes, connues , pour ce que j’en sais, pour être très explicites.

KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine. “Les différents types de contenus implicites” et “Les compétences des sujets parlants”, L’implicite, Armand Colin, Paris, 1986, 404 p.

NIETZSCHE, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra

Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra

Ah, Zarathoustra… Il en dit des choses, ce Zarathoustra… On peut l’aimer ou le détester, je crois que tout dépend de l’interprétation qu’on en fait. Il m’a semblé philosopher en se prenant pour le nombril du monde, être suprême, misogyne, qui refuse Dieu parce qu’il ne veut rien au-dessus de lui.

Être le surhomme, et enseigner à le devenir, voilà la mission qu’il s’est fixée. Elle peut être noble, et considérée du point de vue du dépassement de soi, de la protection de la planète et des belles valeurs. Mais il tient parfois de ces discours…

Je ne savais pas trop comment le prendre.

NIETZSCHE, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra, Folio Gallimard, Paris, 1971, 544 p.

SAID, Edward W. L’orientalisme: L’Orient créé par l’Occident

Edward Said L'orientalisme

Ouvrage très intéressant quoique contenant des longueurs. Parfois je me disais “OK, j’ai compris”, mais l’exemple n’en finissait plus d’exemplifier…

Par cet essai, Said cherche à mettre en lumière, mais plus encore à remettre en question, le regard que pose depuis des siècles l’Occidental sur l’Orient, de sa fascination pour cet ailleurs exotique à son sentiment de supériorité devant une culture si différente de la sienne. Said remonte l’histoire des sciences orientales pour en présenter les articulations et les usages, démontre le peu de validité de la démarche qui les sous-tend parfois, et ouvre ainsi l’intéressante question de la subjectivité du regard que l’on porte sur autrui, mais aussi, plus implicitement, sur la valeur des écrits. C’est peut-être parce que la question me taraude chaque fois que je rédige de la théorie en m’appuyant sur des sources que j’y ai vu plus particulièrement cela, mais il me semble tellement facile de fourvoyer autrui (et d’être fourvoyé) parce qu’on a “fait parler les sources”, des sources que, disons-le, on interprète toujours, et qui se sont elles-mêmes basées sur des sources qui ont été interprétées…

Enfin, un ouvrage très intéressant, qui ouvre la porte à de nombreuses réflexions.

SAID, Edward W. L’orientalisme: L’Orient créé par l’Occident, Seuil, Paris, 2005, 578 p.

VEYNE, Paul. Comment on écrit l’histoire

Paul Veyne Comment on écrit l'histoire

Cet essai présente une réflexion sur le travail d’écriture de l’historien, montrant qu’aucun ouvrage historique n’est entièrement fiable (je ne le dis pas dans un mauvais sens) pour la simple raison que les sources sont rarement suffisantes pour qu’on puisse raconter l’histoire dans le menu détail et que tout bon historien doit effectuer un travail de rétrodiction (contraire de prédiction) pour combler les lacunes et livrer un récit qui se tient selon toute vraisemblance – il le fait en se basant sur une culture historique solide. L’histoire est ainsi une pratique, et non une science.

J’ai bien aimé. C’était dense, mais les exemples historiques, en plus d’éclairer la démonstration, m’ont permis d’en apprendre plus sur des faits passés.

VEYNE, Paul. Comment on écrit l’histoire, Seuil, Paris, 1978, 438 p.