Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell

Il y a mille choses que j’ai aimées dans ce livre de Frédérick Lavoie (et plusieurs extraits que veux noter). C’est pourquoi, même si j’en ai fait la critique déjà pour le webzine Les Méconnus (ici), je prends le temps d’écrire un billet sur cet ouvrage, mélange de récit, de reportage et de fiction.  Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell scrute Cuba sous la loupe du quotidien. Bien qu’il aborde largement le sujet, ce n’est ni un essai historique ni un essai politique. C’est le récit d’une intrigue, celle liée à la parution de 1984, classique du roman d’anticipation et grande dystopie des régimes totalitaires, une intrigue comme il y en a tant au pays des Castro.

Avant l'après voyages à Cuba avec Goerge Orwell Frédérick Lavoie La Peuplade

En 2016, le journaliste Frédérick Lavoie se prépare à s’envoler pour Cuba afin d’en circonscrire l’aujourd’hui. Avant l’après. À ce moment, Fidel Castro se rapproche tranquillement de sa mort et son frère, Raúl, dirige le pays. Si on sait que l’ère des Castro achève, on ne peut qu’imaginer ce que sera demain. Comment les Cubains organiseront-ils cet avenir?

L’avenir est un temps intrinsèquement imprévisible. Les variables qui doivent entrer en collision pour le transformer en présent sont si nombreuses et si variées que toute tentative de prédiction est vouée à être au moins partiellement inexacte. Nous pouvons nous préparer à l’affronter par tous les moyens, notre emprise sur celui-ci demeurera toujours infime. (p. 373)

C’est afin de garder une image juste de la Cuba d’aujourd’hui que Lavoie a décidé de faire ces trois voyages sur l’ile. Effectuant quelques recherches avant de partir, il fait une découverte surprenante. L’éditeur cubain Arte y Literatura s’apprête à lancer une traduction cubaine du roman antitotalitariste 1984 de George Orwell. Comment la Cuba de la censure a-t-elle pu laisser passer ça? Est-ce un signe de changement? Cette énigme accompagnera Frédérick Lavoie dans chacun de ses voyages, transformant son périple en enquête.

Avant l’après, à travers le parcours du journaliste, offre une réflexion intéressante sur le pouvoir qu’on donne aux mots ou à la littérature. On y fait la rencontre d’œuvres et d’auteurs, cubains ou étrangers, d’éditeurs du pays, et d’agences étrangères  qui y ont fait circuler en douce des traductions d’œuvres dystopiques.

[…] dans le cadre d’un cours sur la Guerre froide à l’École de l’Institut d’art de Chicago, [ma compagne Zeenat] vient de lire un article à propos d’un programme de traduction de livres et d’articles créé dans les années 1950 par la United States Information Agency (USIA) [« The USIA Book Program: Latin America », Warren Dean, Point of Contact, septembre-octobre 1976, vol. 1, no 3]. Le programme ciblait particulièrement l’Amérique latine et son objectif principal était de « rendre plus réceptifs les étrangers influents aux postulats de la politique étrangère américaine, et ce, de manière à ce qu’ils ne reconnaissent pas que cela émanait du gouvernement américain. » Dans les livres traduits par la USIA, aucune mention n’était faite de la contribution de l’agence. Selon l’article, durant ses 25 premières années d’activité, la USIA aurait contribué à 22 000 éditions de livres en 57 langues, pour un total de 175 millions d’exemplaires imprimés. Son programme n’était pas secret, mais très peu connu du grand public. Pendant ce temps, de manière beaucoup plus opaque, la CIA finançait elle aussi la parution de livres à l’étranger. Devant un comité du Sénat au milieu des années 1970, l’un de ses anciens agents avait décrit cette activité comme la « plus importante arme de propagande stratégique » utilisée par les services secrets américains pour contrer l’influence soviétique. (p. 119-120)

Le livre offre peu de réponses. Chaque pas vers la vérité soulève une myriade de nouvelles questions, conférant à Cuba une aura de mystère qui ne la quitte pas. C’est probablement ce qui rend cet ouvrage si passionnant: l’impression que les découvertes que l’on peut y faire sont sans fin. Une chose est certaine, sa lecture donne envie de se prendre au jeu du journaliste et de s’envoler à son tour en dehors du huis clos des tout-inclus. Apprendre le quotidien, découvrir de nouvelles intrigues. Car le quotidien de nombreux Cubains est fait de ces petites intrigues: détour de marchandises par le marché noir, petits contrats effectués sur les voies obscures du Street Net, passation illégale de contenu culturel de porte en porte, etc.

Les geeks les plus avides de connectivité n’ont pas attendu que leur gouvernement agisse pour développer des moyens pour communiquer entre eux. Faute d’accès à Internet, ils ont créé leur propre réseau. Ils l’appellent le Snet, pour Street Net, le « réseau de la rue », la red de la calle. Personne ne peut en réclamer ni la paternité ni la propriété. C’est une oeuvre collective. Son bon fonctionnement et sa pérennité reposent sur la contribution active de chacun de ses membres. (p. 135)

Le câble part de son ordinateur, traverse l’appartement, puis passe par la fenêtre pour se rendre jusqu’au toit de l’édifice voisin, qui compte une douzaine d’étages. C’est là que se trouve le routeur sans fil qu’il partage avec un ami et qui leur permet d’échanger des données avec les serveurs des environs, qui agissent comme relais vers d’autres installés aux quatre coins de la capitale. Le Snet, c’est cette toile d’antennes. À mesure que ses utilisateurs arrivent à se procurer plus de matériel pour le développer, le réseau s’étend. (p. 136)

On découvre en Cuba un pays fascinant où tout n’est pas rose ni noir. Comme partout, les opinions y divergent. Certains veulent quitter le pays pour une vie plus libre, d’autres s’y sentent bien et quelques étrangers y émigrent. Malgré tout ce qu’on en dit, le pays a aussi ses réussites. Au moment où éclate la crise du Zika, par exemple, Cuba s’active et prend les grands moyens.

Dans certains pays d’Amérique latine, on recommande aux femmes d’éviter de tomber enceintes pour les deux prochaines années. À Cuba, une vaste campagne de fumigation a été lancée. L’armée a été mobilisée. Une fois par semaine, chaque citoyen doit ouvrir la porte de sa maison à des soldats armés d’un fumigateur. La campagne est totale. Elle semble donner de bons résultats. Les autorités ne recensent que quelques cas isolés d’infection sur l’île. C’est bien l’un des rares types de mobilisation qui fonctionne encore et donne des résultats. Sans doute parce que la Révolution a réussi à inculquer à tous l’importance de la santé publique. Et peut-être aussi parce que l’insecticide se vend mal sur le marché noir. (p. 151)

Enfin, Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell est un récit/reportage qui se dévore comme un roman. Si le journaliste en est le narrateur, ce sont les habitants qu’il rencontre qui en sont les héros. Avant l’après est un livre bien dosé qu’il faut lire absolument.

Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell en extraits

« Quand Daniel a lu 1984 pour la première fois à 18 ans, les similitudes entre Cuba et l’univers décrit par Orwell étaient beaucoup plus nombreuses qu’aujourd’hui. Comme Winston, il était alors convaincu qu’à la moindre incartade idéologique, il serait puni. « Maintenant, je crois plutôt que c’est à eux de m’expliquer pourquoi ils pensent que j’ai tort. » Il ne ressent plus le besoin de se censurer lorsqu’il parle au téléphone, dans la rue ou ailleurs en public. « S’ils m’écoutent, c’est tant mieux. Peut-être qu’ils trouveront que ce que je dis est intéressant et que j’ai raison. On ne peut pas vivre toute sa vie en pensant qu’on est sous observation. Il faut être libre. » » (p. 83)

« Dans les pays jouissant d’une grande liberté de presse, on s’insurge périodiquement contre le trop grand espace éditorial réservé aux faits divers. Les récits de ces affaires policières ou de mœurs sont considérés, souvent avec raison, comme l’expression d’un voyeurisme malsain et racoleur ayant peu à voir avec la défense de l’intérêt public. Or, c’est en constatant leur absence dans la presse qu’on saisit leur importance dans la description et la compréhension du monde tangible. » (p. 317)

« À l’instar de ma compatriote Margaret Atwood, je tiens donc aujourd’hui à lever l’obstacle principal à une éventuelle publication de mes écrits à Cuba, si jamais on les jugeait dignes d’intérêt.
Par la présente, je, Frédérick Lavoie, auteur d’
Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell, m’engage à céder l’entièreté de mes droits d’auteur à toute maison d’édition cubaine qui souhaiterait publier ce livre dans son intégralité en traduction espagnole sur le territoire de la République de Cuba. » (p. 382)

« Le présent est un temps si fugace qu’on serait en droit de douter de son existence. Pourtant, c’est en lui que nous sommes condamnés à vivre de notre naissance jusqu’à notre mort. C’est à travers lui que, de gré ou de force, nous digérons le passé et avalons l’avenir. Le présent en tant que temps n’a de durée que celle qu’on veut bien lui donner. Pour espérer le comprendre, saisir sa nature, on se voit contraint de lui imposer des balises arbitraires, de lui créer un espace entre le passé et l’avenir. » (p. 418)

LAVOIE, Frédérick. Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell, La Peuplade, Chicoutimi, 2018, 427 p.

Awakenings/L’éveil (cinquante ans de sommeil)

Oliver Sacks est/était (il est décédé en 2015) un monsieur que je me suis prise à admirer. Avant de lire Awakenings/L’éveil (cinquante ans de sommeil), je n’avais lu de lui que Des yeux pour entendre, dans lequel il présente une étude enthousiaste de la question sourde. Je crois que c’est ce que j’aime de lui, sa capacité à vulgariser efficacement et de façon rigoureuse sans rien cacher de son émerveillement et de son cœur d’enfant. Neurologue aux multiples parutions, Sacks est devenu plus connu du grand public après qu’un documentaire, réalisé par la Yorkshire Television en 1973, ait à son tour présenté les patients ayant inspiré l’ouvrage auquel se consacre le présent article. Un autre film, une oeuvre de fiction cette fois, a aussi été tiré du livre, en 1990, par Penny Marshall. Tous portent le titre Awakenings.

L'éveil cinquante ans de sommeil Awakenings Oliver Sacks

Awakenings: 50 ans après l’épidémie de maladie du sommeil

Durant l’hiver 1916-1917 a éclaté une épidémie d’une étrange maladie, l’encéphalite léthargique. Les gens qui l’ont contractée ont développé des symptômes parkinsoniens. Parmi ceux qui n’en sont pas morts, tous se sont enfoncés, graduellement ou subitement, dans un état léthargique inexplicable: les membres figés, la voix presque inaudible voire muette, emmurés en eux-mêmes comme dans un monde hors du temps, plusieurs se sont retrouvés en institut. Certains y ont passé des décennies. C’est dans un tel institut qu’Oliver Sacks a fait la connaissance des patients qui lui ont inspiré Awakenings/L’éveil (Cinquante ans de sommeil). Dans la première édition de cet ouvrage, il dresse le portait de vingt malades sur lesquels il a expérimenté une nouvelle drogue, la L-DOPA. Cette drogue a eu pour effet de provoquer chez eux un réveil spectaculaire . Loin du médicament miracle, la L-DOPA provoque une foule d’effets secondaires qui mènent les patients dans toutes sortes de « tribulations » pouvant avoir de graves conséquences, que Sacks n’hésite pas à décrire.

D’abord compte rendu médical méticuleux (Sacks rapporte pour chaque patient le résumé détaillé du traitement), Cinquante ans de sommeil se transforme rapidement en traité philosophique. Pour le neurologue, cette maladie – et les récits qu’en font les patients – ouvre les portes d’une réflexion sur l’humain. D’abord, il prêche pour une personnalisation de la médecine, dénonçant la tendance actuelle (ça me semble vrai encore aujourd’hui) à soigner selon un point de vue mécanique, par exemple en donnant tel médicament pour tel problème et en se contentant de classer tout effet dérivé comme un effet secondaire plutôt que comme une trace de la singularité de l’individu et de son être physique ou encore une expression de la maladie. Pour lui, si un médicament, ici la L-DOPA, déclenche des réactions différentes chez un patient et chez l’autre, c’est qu’il a un impact différent en fonction du profil de l’individu. Les « effets secondaires » n’en sont pas, ils sont des éléments de la maladie ou de l’être individuel (déclenclés par la prise du médicament) dont on doit tenir compte pour bien traiter la personne.

Les« effets secondaires » de la L-DOPA doivent être envisagés comme une actualisation de toutes les natures possibles, une mobilisation de tous les répertoires latents de l’être. Nous voyons s’actualiser, ou ressortir, des natures assoupies, jusque-là « en sommeil » et inactualisées, et qui, peut-être, eussent mieux fait de rester in posse. Le problème des effets secondaires n’est pas seulement d’ordre physiologique, mais aussi d’ordre métaphysique: il pose la question de savoir jusqu’à quel point nous pouvons appeler un monde à l’existence alors que d’autres sont là, qui ne demandent eux aussi qu’à se réveiller, ainsi que des forces et des ressources qui correspondent à ces différents mondes. Cette équation infinie que représente l’être total de chaque patient d’un moment à l’autre de son existence ne peut être réduite à une question ou à des systèmes, ni à une commensurabilité du stimulus et de la réponse: nous sommes contraints de parler de natures entières, de mondes entiers, et (selon l’expression de Leibniz) de la « compossibilité » qui existe entre eux. (p. 293-294)

On sent dans notre lecture qu’Oliver Sacks est fasciné par cette hypothèse. Pour lui, la médecine est un domaine qui ouvre sur des « univers » à explorer et qui donne beaucoup à réfléchir sur l’humain et le monde.

Lorsque j’étais plus jeune, j’étais déchiré entre deux champs d’intérêts et séries d’ambitions contradictoires – la science et l’art -, et je ne parvins à réconcilier ces deux passions que lorsque je devins médecin. Je pense que les médecins ont la chance singulière de pouvoir exprimer pleinement les deux faces de leur nature, et de n’être jamais obligés d’étouffer l’une au profit de l’autre. » (p. 321)

Sacks adopte donc une approche métaphysique. Les histoires relatées par ses patients le poussent à se questionner sur notre relation au temps et à l’espace. Il était en ce sens bien particulier de lire Awakenings parallèlement à L’histoire de ta vie.

Mme Y. et d’autres patients ayant été sujets à des épisodes de « vision cinématique » m’ont parfois parlé d’un phénomène extraordinaire (et que j’aurais cru impossible): il pouvait se produire que telle ou telle image particulière se déplace en avant ou en arrière de celles qui la suivaient ou la précédaient logiquement, si bien que tel ou tel « moment » donné de la scène qu’ils observaient leur semblait arriver trop tôt ou trop tard. Par exemple, un jour que son frère se trouvait là, Hester eut une vision cinématique d’une cadence d’environ trois ou quatre images par seconde – autrement dit si lente que la différence entre deux images était nettement perceptible. Elle eut l’immense surprise, alors qu’elle était en train de regarder son frère allumer sa pipe, d’observer tout à coup la séquence suivant: elle vit, d’abord, le frottement de l’allumette contre la boîte; puis, l’allumette enflammant le fourneau de la pipe; et, alors seulement, en quatrième, cinquième, sixième positions, etc., les étapes « intermédiaires » durant lesquelles, par à-coups, la main de son frère tenant l’allumette l’approcha de sa pipe pour l’allumer. Ainsi – aussi incroyable que cela puisse paraître -, Hester vit donc réellement la pipe de son frère être allumée plusieurs images trop tôt; elle vit, en quelque sorte, le « futur », un peu avant le moment où elle aurait le voir… Si nous acceptons sur ce point le récit d’Hester (et, si nous n’écoutons pas nos patients, nous n’apprendrons jamais rien), nous sommes obligés d’envisager une (ou plusieurs) nouvelles hypothèses sur la perception du temps et la nature des « moments ». (p. 133-134)

Et encore:

Ces délires effervescents et étincelants, ainsi que la vision cinématique et les états d’« immobilisation » qui peuvent leur être associés (cf. Hester Y.), nous font découvrir un aspect de l’« espace intérieur » encore plus étrange et plus difficile à imaginer que les espaces courbes que nous évoquions; les phénomènes cinématiques nous dévoilent un « espace » sans dimensions, dans lequel la succession n’implique pas l’étendue, les moments ne supposent pas le temps, et le changement peut s’opérer sans transition: le monde qu’ils nous révèlent est celui de la mécanique quantique. (p. 289)

Je crois que c’est ce qui m’a le plus fascinée dans cette histoire, cette ouverture sur les « espaces intérieurs », une chose que seul le livre évoque.

Awakenings au cinéma

J’avais quelques réserves au moment de regarder le film Awakenings. Je craignais que l’adaptation ait trop doré la pilule et que le personnage soit miraculeusement miraculé. Non seulement ce n’est pas le cas, mais les performances d’acteurs sont à couper le souffle dans ce film de 1990 nommé aux Oscars. Robin Williams, ici tout jeune, ressemble à s’y méprendre au vrai Dr Sacks. Il suffit de visionner un extrait du documentaire tourné en 1973 par la Yorkshire Television pour le constater. Les deux hommes ont cette émotion qui traverse leur regard de grand timide passionné… Robert De Niro, dans le rôle de Leonard, est fabuleux. De la catatonie aux tics jusqu’à l’exubérance… un grand jeu d’acteur, sans le moindre doute. C’est d’ailleurs l’une des choses qui a grandement frappé les élèves lorsque j’ai présenté le film dans le cadre du cinéclub.

Si le film présente une vision romancée de l’expérience de Sacks et des postencéphalitiques, il le fait sans trop déborder du cadre de la réalité. Et sans doute parce que les faits ne sont pas trop déformés, le film touche immanquablement. L’histoire de ces malades, absolument hors du commun, est poignante, et le film – plus encore que le livre – permet de transmettre cette émotion. Après tout, c’est le propre de la fiction que de faire ressentir…

Awakenings (1973): de vrais gens

Pour voir un extrait du documentaire Awakenings, c’est ici:

Awakenings en extraits

« On est, je crois, contraints de repenser à la distinction classique, et notamment kantienne, entre raison théorique et raison pratique: tout se passe comme si (et cela est vrai pour chacun de nous) une « procédure » ne pouvait être réellement comprise que lorsque l’on est réellement capable de la mettre en pratique – comme si, autrement dit, la compréhension était inextricablement et inséparablement liée à nos entreprises, à tel point que si nos actes, notre capacité d’action s’arrêtent, notre compréhension, le pouvoir de notre pensée deviennent inopérants. » (p. 368, note 1)

« De tels phénomènes montrent la pertinence de la pensée de Leibniz lorsqu’il écrit: « Quod non agit non existit » – ce qui n’agit pas n’existe pas. Normalement, nous observons donc qu’un hiatus dans notre activité conduit à un hiatus dans notre existence – nous dépendons totalement du continuel courant d’impulsions et d’informations que nous échangeons avec les organes sensoriels et moteurs de notre corps. Nous devons être actifs, ou nous cessons d’exister: l’activité et l’existence ne sont qu’une seule et même chose. » (p. 377, note 16)

« Et nous pouvons dire du parkinsonien que ses règles et horloges intérieures sont toutes faussées – comme dans le célèbre tableau de Salvador Dali représentant une multitude de montres dont les aiguilles avancent à des vitesses différentes et indiquent chacune des heures contradictoires (ce tableau est peut-être une métaphore du parkinsonisme: Dali le peignit à l’époque où il commençait à souffrir de troubles parkinsoniens). (p. 318)

SACKS, Oliver. L’éveil (Cinquante ans de sommeil), Seuil, Paris, 1987, 409 p.

Pour les curieux, un bel article sur Sacks, rédigé par son partenaire, Bill Hayes, après son décès: My life with Oliver Sacks.

Une langue venue d’ailleurs

En juin dernier, j’ai visité Strasbourg. Cette dernière fournit toutes les occasions pour s’adonner au littéraire: librairies diverses, marché du livre extérieur et activités ponctuelles. J’y ai découvert la librairie internationale Kléber, que je me suis fait un devoir de visiter, d’autant plus qu’on me l’avait chaleureusement recommandée quelques jours plus tôt. Ce que j’apprécie tout particulièrement d’une telle librairie, c’est sa personnalité, qui se reflète dans le choix des livres qui sont mis de l’avant. En circulant entre les rayons de la librairie internationale Kléber, j’ai découvert ainsi exposé sur une table un unique exemplaire de Une langue venue d’ailleurs de Akira Mizubayashi.

Une langue venue d'ailleurs Akira Mizubayashi

Akira Mizubayashi est un fervent littéraire d’origine japonaise dont la passion pour la langue française a transformé la vie et le regard qu’il porte sur le monde. Et là réside l’essence de Une langue venue d’ailleurs. Dans cet ouvrage, l’auteur raconte comment est née chez lui cette passion et comment il est parvenu à mettre le français au centre de son existence pour en venir à n’être ni Français ni Japonais, mais quelque part entre les deux.

Une langue venue d’ailleurs m’a interpelée pour le rapport à la langue dont il traite. Mizubayashi dit avoir frappé très jeune des difficultés liées à l’expression de la pensée dans sa langue maternelle. Il affirme que le vocabulaire de l’époque et les discours qui étaient formulés par ses contemporains étaient tenus en vase clos dans les limites du japonais et que cela empêchait l’épanouissement de la pensée.

Les élèves avaient toute liberté, mais ils ne savaient pas que cette liberté était l’autre nom de l’aveuglement esclave. On leur disait: « Vous écrivez librement ce que vous en pensez. » Mais on ne leur donnait aucun outil pour être libre, pour penser, c’est-à-dire pour penser contre, pour penser par soi-même, autrement dit pour se libérer de l’emprise des forces obscures qui les empêchaient d’être libres, de penser, ou, cela revient au même, qui les obligeaient à ne pas penser; bref on ne leur donnait aucun moyen qui leur permît d’accéder à l’autonomie. Est-ce à dire que l’expérience des Lumières n’avait pas pénétré jusqu’au cœur de l’école japonaise? En tout cas, les élèves se croyaient libres, mais ils étaient esclaves de leur propre ignorance. Certes, ils se bourraient le crâne, mais ils s’enfermaient et se complaisaient par là même dans la non-pensée. Et l’institution scolaire faisait tout pour entretenir cette ignorance et cet état d’esclavage. (p. 192)

Grand mélomane, Mizubayashi a aussi été charmé par la musicalité du français, et c’est d’ailleurs à force de répéter à haute voix des phrases et des discours – pour les entendre sonner – qu’il a perfectionné sa maitrise du français et a appris à le parler sans accent.

Oui, le français est un instrument de musique pour moi. C’est le sentiment que j’ai depuis longtemps, depuis, tout compte fait, le début de mon apprentissage. Pour devenir un bon instrumentiste, il faut de la discipline, je dirai même le sens de l’ascèse. Et c’est ce que je dis à mes étudiants aujourd’hui: maîtriser le français, c’est en jouer comme jouer du violon ou du piano. Chez un bon musicien, l’instrument fait partie de son corps. Eh bien, le français doit faire partie de son corps chez un locuteur qui choisit de s’exprimer en français. En musique, il y a tous les niveaux, du niveau débutant au professionnel en passant par le niveau amateur. C’est pareil en langues. Le niveau professionnel ne s’acquiert pas en deux ou trois ans. Il faut des années de travail et toute une vie pour l’entretenir… Vous aimez le français. D’accord. Mais qu’est-ce que ça veut dire pour vous, « aimer le français »? Êtes-vous prêt à faire du français comme pour devenir un vrai musicien? (p. 155)

En fin de compte, Une langue venue d’ailleurs est un ouvrage beaucoup moins pointu que je ne le croyais de prime abord. Je m’attendais à une réflexion philosophique sur la langue et son impact sur notre vision du monde. Bien que le sujet soit abordé, il n’est pas creusé en profondeur (ce que j’aurais souhaité). Mizubayashi centre plutôt son propos sur son apprentissage du français, sur les étapes qui l’y ont mené et, surtout, sur son grand amour pour cette langue qu’il a fait sienne, au point d’en perdre – en partie – son identité japonaise.

Une belle lecture d’avion.

De ces petites réjouissances linguistiques

Parmi les trouvailles extraordinaires et anodines que l’on peut faire dans un livre, il y eut pour moi, dans Une langue venue d’ailleurs, la découverte de la signification du mot japonais yoshi. Il faut savoir que le gentil dinosaure héros du Nintendo a accompagné mon enfance. Je le dessinais et le renommais, trouvant une appellation pour chacune de ses formes dans Mario World: j’avais par exemple nommé le Yoshi vert Yochéri. Dans Une langue venue d’ailleurs, Mizubayashi parle de son chien et d’une parole qu’il lui a dite à un moment: “Yoshi” (vas-y).

Je ne verrai plus jamais le monde de la même façon.

Une langue venue d'ailleurs Akira Mizubayashi Yoshi

Une langue venue d’ailleurs en extraits

« La littérature me paraissait relever d’un autre ordre de parole. Elle tendait vers… le silence. Une autre langue était là, celle qui se détachait de la fonction répétitive, monétarisée du discours social, usé à force de circuler. » (p. 27)

« Imiter, c’est le désir de devenir autre, celui de ressembler à autrui, souvent une personne qu’on admire. C’est mimer et reproduire les gestes d’un être avec qui on s’identifie volontiers. » (p. 36)

“Est-ce à dire que dans la langue française se trouve inscrite une façon toute dialogique de créer des liens et que celle-ci, au même titre que les opérations de calcul mental, constitue la couche la plus profonde de la langue dont la sédimentation est presque contemporaine de la formation de l’être parlant? » (p.164-165)

« La pensée ne court pas aussi vite que les mouvements instantanés de l’humeur. » (p. 206)

« Le conseil d’un ami français fut décisif: chacun devait parler à l’enfant sa langue d’origine. C’est la seule manière de respecter les souvenirs les plus lointains, les choses enfouies au plus profond de soi-même, les goûts, les préférences, les penchants dont on n’est pas maître, bref tout ce qui relève peut-être de l’inconscient. » (p. 225)

« [­…] l’enseignement en tant que travail d’éloignement et d’arrachement à soi, et non de proximité. » (p. 230)

« Il y a, et on le conçoit, des peuples sans écriture, mais pas d’êtres humains sans parole. Cependant, en ce qui me concerne, moi en tant que locuteur en français, j’ai toujours eu le sentiment que l’écriture précédait la parole… » (p. 243)

« Mais parler, cette étrange manie de l’homme, que ce soit dans votre propre langue ou dans celle qui vient d’ailleurs, n’est-ce pas au fond un acte qui défie la pudeur? Parler, c’est exposer sa voix nue, dévoiler par sa voix sa manière absolument singulière d’exister, donc s’exposer à nu, une dénudation, d’une certaine façon. Si je laissais ma pudeur l’emporter, ne serais-je pas obligé de m’enfermer dans le silence, un silence bruissant de mots et d’émotions certes mais un silence tout de même? Parler, c’est quelque part résister à la pudeur. » (p. 248)

« Nancy Huston écrit: « L’acquisition d’une deuxième langue annule le caractère naturel de la langue d’origine – à partir de là, plus rien n’est donné d’office, ni dans l’une ni dans l’autre; plus rien ne vous appartient d’origine, de droit et d’évidence. » (p. 261)

MIZUBAYASHI, Akira. Une langue venue d’ailleurs, Folio Gallimard, 2013, 272 p.
(Préface de Daniel Pennac)

Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness

Brenda Jo Brueggemann se présente comme s/Sourde certains jours, malentendante par moments et entendante en certaines occasions. Elle se sent une appartenance à chacune de ces catégories, aussi n’arrive-t-elle pas à situer son statut culturel une fois pour toutes dans l’une ou l’autre de ces cases. L’auteure, rhétoricienne dans l’âme (si je me permets d’interpréter ainsi ses propos), et particulièrement interpelée par cette question de l’identité, analyse “comment la s/Surdité est construite comme un handicap, une pathologie ou une culture, et ce, à travers les institutions d’enseignement, la science et la technologie”. Elle regarde ensuite “comment ces diverses constructions correspondent en tout ou en partie aux s/Sourds eux-mêmes.” (p. 12, traductions très libres) Pour cela, elle adopte une approche qu’elle qualifie de rhétorique-culturelle, en ce sens qu’elle est plus centrée sur l’individu et le processus que sur la linguistique et le produit qui en découle. (p. 27)

Lend Me Your Ear Rhetorical Constructions of Deafness Brenda Jo Brueggemann

Brueggemann dénonce (le mot est peut-être fort) la rhétorique sur laquelle notre société occidentale est construite, celle qui, à la suite de Quintilien, propose que l’homme bon s’exprime bien – ou plutôt, elle dénonce (cette fois le mot parfaitement employé) le syllogisme qu’on en tire: si l’homme bon s’exprime bien et que le sourd ne peut pas s’exprimer, c’est que le sourd est mauvais. D’où, à son avis, l’origine (bien inconsciente sans doute – mon commentaire) de l’obsession visant à faire parler à tout prix le sourd, et ce, même s’il est privé du sens essentiel pour y parvenir. En découle la bataille de l’oralisme dont j’ai précédemment parlé dans mon billet sur le livre de Sacks.

J’ai beaucoup aimé le livre en ce qu’il démontre comment notre pensée est socialement, culturellement et linguistiquement construite, et vice versa.

“Histories are surely useful, but they can also carry a rhetoric all their own in their partiality, in their ‘official’ disguise, in their tendencies to cast change as ‘progress’ moving toward things always bigger and better, and, finally, in their penchant for not being a history of the people even as they are about that group of people.” (p. 27)

L’histoire des s/Sourds, celle qui est écrite, est une histoire des entendants sur les s/Sourds. Et si les entendants ont encore beaucoup d’emprise sur les s/Sourds dans les domaine de l’éducation et de la science, ils se sont vus renversés, en 1988, alors que la culture sourde prenait ses droits sur le terrain de l’université Gallaudet – nous le verrons plus loin.

Éducation

Autrefois, on envoyait les enfants s/Sourds en pensionnat. Là, ils pouvaient évoluer auprès de leurs semblables, et c’est d’ailleurs ainsi qu’ont pu se renforcer et se transmettre les langues de signes et que s’est développée la culture sourde. Aujourd’hui, alors que l’on prime l’intégration de tous, les s/Sourds sont invités à fréquenter les écoles entendantes. Toutefois, il existe toujours une université pour les s/Sourds (Gallaudet, aux États-Unis, la seule au monde), où les cours sont donnés en langue de signes (en ASL, plus précisément, American Sign Language), mais où l’apprentissage de l’anglais écrit est obligatoire.

L’éducation des s/Sourds, une minorité, a toujours été indispensable à leur intégration au monde entendant, donc à la majorité. C’est en considérant ce point de vue, celui de l’intégration, qu’on a amené les s/Sourds à fréquenter des classes dites “normales” (mainstreaming). Toutefois, à vouloir les aider à “passer” (le passing) dans le monde entendant, à s’y fondre, on risque de négliger l’essentiel: le développement de leur pensée, qui ne peut avoir lieu que dès qu’une langue est bien maitrisée. D’où l’importance des langues de signes, y compris dans l’apprentissage du français ou de l’anglais.

“ASL and English differ radically – syntactically, conceptually, modally – in almost every way. Most significantly, perhaps, ASL has no written component. Thus, for native ASL users the task of learning a ‘written’ language is a twice-over, conceptually tangled act of translation.” (p. 50-51)

Il est difficile pour les sourds d’apprendre à écrire et à lire une langue orale alors qu’ils ne l’ont jamais entendue (en raison de la correspondance entre l’écrit et le son), mais l’atteinte d’un bon niveau de littératie est essentiel dans nos société modernes. Brueggemann s’inquiète: l’enseignement de l’anglais se fait souvent “mécaniquement”, dans le but qu’il soit écrit sans faute, alors qu’il devrait être enseigné comme un système dans lequel peut s’élaborer la pensée.

Science

L’audiologie a vu le jour en raison de la volonté de “faire parler”. Et cette volonté a mené à la création (très controversée chez les Sourds) de l’implant cochléaire: pourquoi les “faire parler” s’ils peuvent s’exprimer dans leur propre langue?

Ce que j’ai appris, tout particulièrement, c’est la grande “inefficacité” (je pousse possiblement le mot) des prothèses auditives, utiles peut-être pour masquer les acouphènes ou dans des contextes de face à face sans bruit ambiant. Pas pour rien que la plupart des sourds d’oreille de votre entourage refusent de les porter.

Culture

Avec les langues viennent les cultures. Avec les langues de signes est venue la culture sourde. Brueggemann raconte comment ce développement linguistique et culturel à l’université Gallaudet est devenu suffisamment fort pour que s’élève la voix collective des Sourds, en 1988, alors qu’ils demandaient à être dirigés par un président Sourd. Jusqu’alors, seuls des entendants avaient été à la tête de l’institution. Deaf President Now (DPN) s’est soldé par une réussite après une semaine de manifestations pacifiques (mais pas silencieuses). Surtout, selon l’auteure, DPN a amené un renversement de rhétorique: les Sourds ont prouvé au monde que non seulement ils étaient des individus autonomes et capables, mais qu’ils avaient une voix.

BRUEGGEMANN, Brenda Jo. Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness, Gallaudet University Press, Washington D.C., 1999, 375 p.

Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteenth-Century American Literature

Lecture vraiment intéressante exposant l’histoire des sourds aux États-Unis à travers l’apparition de personnages sourds dans la littérature américaine du XIXe siècle. Et parce que le tout ne peut être que bidirectionnel, Christopher Krentz, l’auteur, montre comment l’émergence des sourds dans la société amène leur apparition dans la littérature, qui à son tour, suscite un nouvel impact social.

Au XIXe siècle, aux États-Unis, les sourds prennent leur place et on commence à les voir pour ce qu’ils sont. Pas surprenant, pour Krentz, qu’au même moment, on commence à en voir dans la littérature, qu’ils soient créés par des auteurs sourds ou entendants. Christopher Krentz, devenu sourd à l’âge de neuf ans et féru de littérature, étudie dans cet ouvrage le traitement qui est fait, dans les écrits du XIXe siècle, entre surdité et entendance, à partir de ce qu’il appelle la “hearing line”, cette frontière invisible qui sépare les sourds des entendants (“that invisible boundary separating deaf and hearing people” [p. 2]).

Writing Deafness Hearing line Christopher Krentz Sourds

“More generally, we could say that the hearing line resides behind every speech act, every moment of silence, every gesture, and every form of human communication, whether physical deafness is present or not.” (p. 5, je souligne)

Parce que l’opposition entre surdité et entendance peut mener très souvent à l’échec de la communication (échec physique ou linguistique), voire à une impasse communicationnelle si on les considère sur le plan culturel (vision du monde), il peut sembler difficile de rapprocher ces deux concepts, de rendre plus perméable, la “hearing line”. La littérature apparait alors comme un moyen de traverser cette ligne en faisant se joindre sur un même support les voix sourdes et entendantes.

“Literature has the power not only to buttress and affirm the hearing line, but also to offer opportunities for its effacement. Because reading and writing are basically silent and visuel acts –what Lennard J. Davis has called ‘the deafened moment’ (Enforcing 100-101)- they offer a meating ground of sorts between deaf and hearing people, a place where differences may recede and binaries may be transcended.” (p. 16)

Si Krentz voit l’écrit comme ce qui a permis de rapprocher sourds et entendants en réduisant la “hearing line”, il est conscient que la maitrise de l’écrit est loin d’être naturelle pour les sourds de naissance, c’est-à-dire les personnes qui n’ont jamais entendu la langue à l’oral avant de perdre leur audition. Pour elles, l’anglais, dont il est ici question, demeure une langue étrangère et elles ne peuvent se reposer sur le rapprochement avec les sons pour décoder l’écrit.

J’ai plus haut opposé surdité à entendance, qui n’est pas un mot. C’est que l’auteur fait le même rapprochement en anglais avec hearingness qui n’est pas non plus un mot, expliquant que dans nos sociétés, le fait d’être entendant va tellement de soi (comme le fait d’être blanc – l’auteur se rapporte à des études qui traitent d’une “color line”), qu’on n’a jamais eu à créer de terme pour identifier ce trait propre à la majorité. (p. 66)

L’auteur sourd emploie donc une langue étrangère, qui non seulement ne se fait pas le reflet de sa culture, mais en plus la “rabaisse” à l’occasion (par exemple avec des expressions comme “dialogue de sourds”, qui part d’une idée préconçue de ce qu’est la surdité). Par cette langue étrangère, il tente de faire “entendre” sa voix.

“While sign cannot be directly written, it still can shape some of the meanings and messages that deaf authors produce in their writing. We occasionally can perceive Bakhtinian double-voiced words, that is, English words that are appropriated for deaf purposes, ‘by inserting a new semantic orientation into words which already has –and retains- its own orientation’ (qtd in Gates, Signifying 50). ‘Double-voiced’ is not the best term for the dynamic here, since of course ASL is not voiced at all; but nonetheless double-voiced helps to elucidate how deaf writing in English can be influenced by sign language. The challenge forcing deaf authors is to master, as Jacques Derrida puts it, ‘the other’s language without renouncing their own’ (‘Racism’s’ 333).” (p. 57)

L’étude de Krentz va d’un côté et de l’autre de la “hearing line”, alternant entre auteurs sourds et entendants mettant en scène des personnages sourds, et analyse le traitement qu’ils font de la surdité et de l’entendance, du silence et de la parole.

“Deafness offers a convenient way to explore and police such issues as language, hearing, speech, and nonvocal communication […­]” (p. 65)

“[…] silence itself has no essential meaning. Silence may be physically present, but it is opaque, its significance socially and culturally produce and dependant on sound. The various meanings that people project onto silence spring from their own minds, their own fears and wishes […]” (p. 75)

À lire.

KRENTZ, Christopher (2007), Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteeth-Century American Literature, The University of North Carolina Press, 280 p.

Deaf in America: Voices from a Culture

Voici un petit ouvrage vraiment chouette, Deaf in America: Voices from a Culture, qui met en lumière la culture des Sourds aux États-Unis à partir de brèves histoires rapportées par les auteurs, Carol Padden et Tom Humphries (à la manière de ces derniers, je mets la majuscule à sourd lorsque je veux désigner la personne en tant que membre d’une culture, et la minuscule lorsque je désigne son absence d’audition).

Deaf in America Padden Humphries Sourds Deafness

Tous deux sourds (et Sourds), Carol Paden et Tom Humphries étudient la culture sourde à partir de son enracinement dans la langue (ici la langue des signes américaine, l’ASL). Voici, en vrac, les points qui m’ont le plus intéressée.

Linguistique

La langue des signes américaine (je ne sais pas pour les autres langues de signes, mais ça m’intrigue) a une structure dite dative, c’est-à-dire que la phrase se construit en donnant d’abord au verbe le complément indirect pour marquer l’attribution. Je ne suis pas une spécialiste du dative case, j’espère que mon explication est bonne. Voici l’exemple que donnent Carol Padden et Tom Humphries:

En anglais, on peut dire: “I gave the book to him” ou “I gave him the book”. Toutefois, en ASL, une seule de ces structures correspondantes est bonne; il faut signer: “I-GIVE-HIM MAN BOOK” (“I gave a man a book”). Il n’est pas grammatical de signer: “I-GIVE-HIM BOOK MAN”. (p. 8)

Les auteurs de Deaf in America se servent de cet exemple (entre autres), pour démontrer l’autonomie morphologique, grammaticale et syntaxique de l’ASL par rapport à l’anglais. Les langues de signes ne sont pas de l’anglais ou du français traduits en signes. J’ai beaucoup aimé ce petit coup d’œil linguistique.

Culture et savoir

Beaucoup de liens sont faits et examinés dans cet essai entre culture et savoir. Les auteurs de Deaf in America démontrent comment notre culture d’entendants, avec la conception qu’on se fait du son, et la place que celui-ci occupe dans notre monde avec les nombreuses significations qu’on lui accorde, nous empêche de poser un regard réaliste sur la réalité sourde. Notre culture nous donne tout un arsenal de symboles, de concepts et de manières de comprendre le monde, mais, en même temps, les cultures limitent notre capacité à savoir [“cultures limit the capacity to know”] (p. 24).

Un exemple probant concernant l’empreinte culturelle dans le regard réside dans la métaphore du silence. La métaphore du silence est une métaphore d’entendants, qui mène à une mauvaise interprétation de l’univers sourd. Pour les entendants, l’absence d’audition empêche le sourd d’accéder à une partie du monde, monde qui ne lui sera donc jamais pleinement accessible. Mais le son est ce qu’il est, dans le monde entendant, parce qu’on lui a attribué diverses significations. Il est ainsi un élément de culture.

“The fact that different cultures organize sound in different ways shows that sound does not have an inherent meaning but can be given a myriad of interpretations and selections. For example, the phonemic clicks or ingressive stops in Bantu languages may seem like meaningless noise to speakers of English. The widely varying representations for sounds such as dog’s bark (‘bow-wow’ in English but ‘oua-oua’ in French) make it clear that languages code noises in different ways. There are cultures conventions for what kind of sound patterns should be used for doorbells, fire alarms, and sirens. And with respect to music, what is spiritually fulfilling for one culture may be bizarre and dissonant to another. The new tradition of American avant-garde music is thrilling to some but confuses people in other cultures. In any discussion of Deaf people’s knowledge of sound, it is important to keep in mind that perception of sound is not automatic or straitforward, but is shaped through learned, culturally defined practices. It is as important to know the specific and special meaning of a given sound as it is to hear sound.” (p. 92-93)

De plus, le son n’est pas entièrement absent de l’univers du sourd, qui en est imprégné de diverses manières. D’abord, il peut accéder au son à partir des vibrations dues aux basses fréquences, et les enfants s’amusent souvent à faire du bruit afin de produire cette réaction physique. D’ailleurs, si le sourd n’entend pas, il vit dans un monde d’entendants aux oreilles fragiles et doit constamment être conscient des sons qu’il peut produire, discriminer ceux considérés comme dérangeants de ceux qui sont socialement (culturellement) acceptés et apprendre à contrôler ce qu’ils n’entendent pourtant pas (bruits corporels, déplacements d’objets, etc.).

Dans Deaf in America est citée une excellente blague (moi, j’ai ri de bon cœur) concernant l’utilisation consciente du bruit que peut faire un Sourd:

“A Deaf couple check into a motel. They retire early. In the middle of the night, the wife wakes her husband complaning of a headache and asks him to go to the car and get some aspirin from the glove compartment. Groggy with sleep, he struggles to get up, puts on his robe, and goes out of the room to his car. He finds the aspirin, and with the bottle in hand he turns toward the motel. But he cannot remember which room is his. After thinking a moment, he returns to the car, places his hand on the horn, holds it down, and waits. Very quickly the motel rooms light up, all but one. It’s his wife’s room, of course. He locks up his car and heads toward the room without a light.” (p. 103, traduit de l’ASL vers l’anglais par les auteurs)

Le “silence” sourd, tout sauf silencieux

Le monde sourd n’est donc pas silencieux au sens où on l’entend habituellement, car le son n’est pas la seule voie qui peut amener la signification. Le monde sourd est au contraire très signifiant, simplement il est organisé autrement, et il s’y déploie des voix nombreuses et diverses. Discussions, débats, études, poésie, chansons signées, théâtre… La culture sourde, comme toute culture, est en grande partie construite autour de sa langue. La “parole” y est tout aussi importante que dans notre monde entendant.

Le mythe d’origine

Ce qui m’a le plus surprise, je crois, c’est la présence, chez les Sourds, de mythes d’origine comme on en retrouve dans toutes les cultures. Les auteurs rapportent celui concernant l’abbé de l’Épée, ce religieux français qui a à l’époque fondé la première école pour les Sourds en France. Il a eu recours à la langue des signes française (LSF) pour éduquer les enfants sourds. Ceci est un fait historique, et le mythe est construit à partir de ce fait, faisant de l’abbé de l’Épée le créateur de la langue des signes. Illuminé par une rencontre fortuite avec deux jumelles sourdes, il leur aurait fait don de la langue des signes, et c’est ainsi que les Sourds auraient pu apprendre à communiquer et à développer leur culture. La réalité, bien sûr, c’est que l’abbé de l’Épée a appris cette langue des Sourds, et s’en est servi pour enseigner aux Sourds, ce qui n’enlève rien à son grand rôle dans leur histoire. Ce qu’il faut retenir, c’est que les langues de signes (constamment menacées par l’oralisme et les méthodes des entendants) sont ce qu’il y a de plus sacré pour les Sourds, et donc ce qui se trouve au cœur de leur culture.

Deaf in America est un livre très court, mais foisonnant d’informations et d’exemples qui nous font découvrir cet univers si mal connu.

HUMPHRIES, Tom et Carol A. PADDEN (1988), Deaf in America: Voices from a Culture, Cambridge, Harvard University Press, 134 p.

Douze ouvrages théoriques

Silencieuse ces derniers mois me direz-vous? C’est que j’étais prise entre la lectures d’ouvrages théoriques (dans le cadre d’un cours de maitrise), la rédaction d’un article (qui paraitra éventuellement), le boulot et les vacances (parce qu’il faut bien s’amuser un peu). Je n’ai pas écrit de billet pour chacun des titres lus, parce que 1)j’avais déjà à rédiger un résumé pour chacun, et que cela me suffisait à me vider la tête avant de passer au prochain et que 2)j’essayais au départ de limiter ce blogue aux œuvres de fictions. J’ai changé d’idée.

Que dire de plus?

Si je n’élargis pas les horizons de ce blogue, je ne bloguerai plus, et je m’aperçois, à mesure que mes doigts sautillent sur le clavier, que ça m’a un peu manqué.

N’empêche, je vais y aller rondement en me limitant à quelques impressions très générales pour chaque titre.

ARISTOTE. La rhétorique

Pas toujours clair, le bonhomme! On apprécie les notes du traducteur, qui toujours s’assure de nous donner des repères. Il n’en demeure pas moins qu’il est intéressant de se plonger dans cette œuvre si souvent citée et, en bout de ligne, relativement simple. Écrit en partie en réaction aux sophistes et à la dialectique, l’ouvrage se veut, loin du traité de persuasion, une analyse des moyens que le locuteur peut employer pour convaincre, et amène l’interlocuteur à discriminer les bons et mauvais arguments et autres moyens pouvant influencer son jugement.

Aristote Rhétorique

ARISTOTE. Rhétorique, GF Flammarion, Paris, 2007, 570 p.

BAKHTINE, Mikhaïl. La poétique de Dostoïevski

Aimé cette analyse du style polyphonique chez Dostoïevski, qui aurait été le premier (ou presque), selon Bakhtine, à laisser les voix des personnages prendre place à part égale de celle du narrateur, sinon une plus grande place. Il faut dire qu’à l’époque dominait le narrateur de troisième personne qui, de son point de vue omniscient, se permettait de juger et de commenter autant les actions que les pensées des personnages dont il racontait l’histoire. Bien que le narrateur rapportait les paroles ou les pensées de ceux-ci, c’est bien sa voix à lui, monologique, qui dominait le récit.

J’ai moins aimé le parcours historique sur lequel Bakhtine semble se sentir forcé d’appuyer son analyse. Sa poétique historique, qui met l’accent sur l’écriture carnavalesque, suggère les influences qui pourraient se cacher derrière la poétique de Dostoïevski et, bien que ce soit intéressant, il y a une partie de moi qui ne voit pas le point. J’ai eu l’impression de lire deux essais différents, quoique joliment liés.

Bakhtine Poétique de Dostoïevski

BAKHTINE, Mikhaïl. La poétique de Dostoïevski, Seuil, Paris, 1970, 366 p.

BARTHES, Roland. La chambre claire: Note sur la photographie

Je me questionne soudain: pourquoi la minuscule à photographie dans le sous-titre de la couverture alors que, dans le livre, on y met une majuscule chaque fois qu’on parle de l’art et non de l’objet? Enfin…

Un tout petit essai écrit selon le principe du roman policier, affirme Sophie Létourneau dans son article “Roland Barthes enquête: La chambre claire ou la mélancolie policière”. C’est que Barthes cherche à comprendre son intérêt, son sentiment, pour la Photographie, avec un grand P, et invite le lecteur, par cet essai, à suivre la piste des indices qui le mènent à la réponse.

Un tout petit livre, lu à la vitesse de l’éclair avant un rush de rédaction. Se lit donc vite et bien, se comprend facilement.

Pour ceux qui veulent interroger leur sentiment pour la Photo, hors de tout aspect technique.

Barthes La chambre claire

BARTHES, Roland. La chambre claire: Note sur la photographie, Cahiers du cinéma, Gallimard, Paris, 1980, 192 p.

BOURDIEU, Pierre. Les règles de l’art

Cette lecture m’a fait rire, en un sens, car alors que j’avais dix-neuf ans, j’ai suivi un cours sur la sociologie littéraire dans le cadre de mon baccalauréat en études littéraires, et je n’y ai rien compris. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours été bonne étudiante, mais ce cours, alors là, ça me dépassait complètement. J’en étais restée avec un petit “yeurk Bourdieu” sans meilleure explication. Puis voilà que, cette année, il me fallait lire Les règles de l’art. Et ce qui m’a fait rire, c’est que Ô combien le tout m’a semblé simple, clair et limpide. Je ne sais pas ce que je ne comprenais pas à l’époque. Était-ce Bourdieu et sa théorie du champ littéraire ou était-ce plutôt le mélange des théories abordées dans le cours? Mon opinion: j’étais habituée de l’avoir facile, et probablement que je ne me suis pas suffisamment investie pour surmonter l’obstacle initial.

Enfin, ces 567 pages n’auront pas été trop lourdes, et elles m’auront permis permis de me réconcilier avec l’approche sociologique en littérature qui, semble-t-il, ne fait pas le bonheur de tous les littéraires. Qu’importe, de mon côté, je crois qu’il y a du vrai dans chaque approche, qu’elle en contredise une autre ou non. Ce que j’ai aimé du livre de Bourdieu, c’est le survol qu’il offre du milieu littéraire de l’époque, de sa dynamique, de son fonctionnement. Qu’on le veuille ou non, la littérature est un phénomène de société, et l’acte d’écrire, bien que très personnel, s’inscrit (à des degrés variables, selon moi) dans un contexte social (on vise un public ou on réagit à une philosophie, et, qu’on soit membre d’une société ou ermite, que nos personnages le soient ou non, le reflet de notre société et de notre culture demeure; l’édition d’un livre est en soi une empreinte sociale).

Bourdieu Les règles de l'art

BOURDIEU, Pierre. Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, Paris, 1998, 567 p.

PS: En écrit la référence bibliographique, je viens de m’apercevoir que je n’avais à lire que 288 des 567 pages que j’ai lues… Eh bien… *rire*

BUTLER, Judith. Trouble dans le genre: Le féminisme et la subversion de l’identité

Comment décrire cet incontournable essai des études féministes? Dense. Opaque, parfois. Une lecture qui demande beaucoup de concentration, mais qui s’éclaire par moments pour devenir limpide. Bref, le livre n’est pas facile d’accès, mais l’auteure s’en défend dès les premières pages, disant qu’on lui a souvent reproché son style hermétique, mais qu’elle se refuse de vulgariser ou de simplifier pour celui qui ne ferait pas l’effort d’une lecture aride pour une fois dans sa vie. Notons que je reformule très librement.

Dans cet essai, Butler revoit en les mettant à l’épreuve, en les critiquant, les théories féministes ou de la sexualité en général (Foucault, Freud, Irigaray, Kristeva, Witting, Lacan, Lévy-Strauss) afin de prouver que le genre est une construction sociale et que le sexe ne fait pas nécessairement le genre. Elle veut ainsi bousculer dans les esprits l’hétérosexualité normative.

J’ai eu une relation amour-haine avec ce livre, intéressant et haïssable à la fois. J’ai eu l’impression, par moments, à la lecture de certaines théories psychanalytiques (je n’ai rien contre la psychanalyse), d’être plongée au cœur d’un univers fantastique tellement je les trouvais poussées et sans queue ni tête, alors que d’autres m’ont semblé se tenir. Mais n’était-ce pas aussi le but de l’auteure, d’en montrer les failles et les points forts?

Butler Trouble dans le genre

BUTLER, Judith. Trouble dans le genre: Le féminisme et la subversion de l’identité, La Découverte, Paris, 2006, 283 p.

FOUCAULT, Michel. Histoire de la sexualité I: La volonté de savoir

On croit, selon le titre, qu’on sera plongé au cœur de l’histoire du sexe selon la formule classique du récit chronologique, mais on est plutôt entrainé vers ses racines: plus que de sexualité en tant que telle, l’auteur traite de l’espèce de “guerre” de pouvoir qui la sous-tend et de l’opposition entre censure (ou plutôt répression) et volonté de savoir.

Intéressant sans être un coup de cœur, mais une base éclairante pour d’autres lectures puisque de nombreux auteurs citent Foucault.

Foucault Histoire de la sexualité

FOUCAULT, Michel. Histoire de la sexualité 1: La volonté de savoir, Gallimard, Paris, 1976, 211 p.

FREUD, Sigmund. L’homme Moïse et la religion monothéiste

Définitivement un coup de cœur. Les trucs sur la religion me charment rarement; au contraire, ils m’exaspèrent assez facilement. Mais cet ultime et humble essai du père de la psychanalyse a pour moi ce grand intérêt: la transparence de la démarche. Plus qu’un essai sur les origines de la religion juive, c’est un texte sur l’essai en soi, sur le processus de recherche et ses failles, qui est mis en lumière au fil des pages.

Freud, à tâtons, avance au fil de ses hypothèses, conscient du peu de valeur empirique de ce qu’il propose, nommant le embûches et les défis qu’il rencontre. Intéressant dans son sujet (bien que Marcel Gauchet, dans Le désenchantement du monde, s’oppose à certains théoriciens sur lesquels s’appuie Freud). Intéressant, plus encore, pour son processus de recherche et d’écriture mis à nu.

Il parle, entre autres, de l’origine des mythes, notamment de celui de l’exposition, dont la raison d’être est la glorification des héros. Fait intéressant, avec son essai, non seulement questionne-t-il le mythe derrière Moïse, mais, d’une certaine façon, en invente-t-il une nouvelle version dans laquelle Moïse était au départ un Égyptien…

Freud L'homme Moïse et la religion monothéiste

FREUD, Sigmund. L’homme Moïse et la religion monothéiste, Folio Gallimard, Paris, 1986, 256 p.

GAUCHET, Marcel. Le désenchantement du monde

J’ai détesté. Rien à faire, cette “histoire politique de la religion” de 457 pages a été une torture. Je reconnais son intérêt, je suis d’accord avec le fait que notre société actuelle, bien que laïcisée, conserve dans sa manière de penser les structures du religieux. J’ai trouvé intéressant la mise en lumière des structures immanentes et transcendantes des religions primitives et actuelles. Mais j’ai trouvé que le tout était hermétique et verbeux en plus de se perdre en longueurs. Terminer ce volume a été un victorieux soulagement dans ce marathon de lecture.

Je sais que d’autres ont adoré. Tant mieux.

Marcel Gauchet Le désenchantement du monde Religion

GAUCHET, Marcel. Le désenchantement du monde, Folio Gallimard, Paris, 1985, 457 p.

KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine. L’implicite

Je me suis toujours passionnée pour les faits linguistiques, et les deux chapitres lus dans ce livre ayant beau constituer une lecture complexe, ils étaient fascinants. Le chapitre 2, “Les différents types de contenus implicites”, explique comment s’articulent à l’intérieur des nos discours, et souvent d’une même phrase, les énoncés explicites et implicites. On y apprend sur quoi s’appuie le non-dit pour être compris. À vrai dire, l’auteure part de l’hypothèse que le non-dit est dit, d’une certaine façon, et elle tente de comprendre de quelle façon il se construit.

Le chapitre 4, “Les compétences des sujets parlants”, traite des aptitudes permettant au locuteur d’être fonctionnel en situation de communication. Il présente quelques règles et lois régissant la conversation, la rendant possible ou positive pour chaque personne impliquée.

Les structures et les articulations du langage m’ont toujours fascinée. J’y réfléchis d’une façon toute nouvelle depuis un an, puisque j’étudie la mise en scène de personnages sourds, en littérature comme au cinéma. Comme leur langue n’a pas le même support que la nôtre, leur intégration au récit exige de l’auteur ou du réalisateur l’emploi de méthodes différentes. Le tout m’amène maintenant à me questionner sur l’emploi de l’implicite dans les langues de signes, connues , pour ce que j’en sais, pour être très explicites.

Kerbrat-Orecchioni L'implicite

KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine. “Les différents types de contenus implicites” et “Les compétences des sujets parlants”, L’implicite, Armand Colin, Paris, 1986, 404 p.

NIETZSCHE, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra

Ah, Zarathoustra… Il en dit des choses, ce Zarathoustra… On peut l’aimer ou le détester, je crois que tout dépend de l’interprétation qu’on en fait. Il m’a semblé philosopher en se prenant pour le nombril du monde, être suprême, misogyne, qui refuse Dieu parce qu’il ne veut rien au-dessus de lui.

Être le surhomme, et enseigner à le devenir, voilà la mission qu’il s’est fixée. Elle peut être noble, et considérée du point de vue du dépassement de soi, de la protection de la planète et des belles valeurs. Mais il tient parfois de ces discours…

Je ne savais pas trop comment le prendre.

Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra

NIETZSCHE, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra, Folio Gallimard, Paris, 1971, 544 p.

SAID, Edward W. L’orientalisme: L’Orient créé par l’Occident

Ouvrage très intéressant quoique contenant des longueurs. Parfois je me disais “OK, j’ai compris”, mais l’exemple n’en finissait plus d’exemplifier…

Par cet essai, Said cherche à mettre en lumière, mais plus encore à remettre en question, le regard que pose depuis des siècles l’Occidental sur l’Orient, de sa fascination pour cet ailleurs exotique à son sentiment de supériorité devant une culture si différente de la sienne. Said remonte l’histoire des sciences orientales pour en présenter les articulations et les usages, démontre le peu de validité de la démarche qui les sous-tend parfois, et ouvre ainsi l’intéressante question de la subjectivité du regard que l’on porte sur autrui, mais aussi, plus implicitement, sur la valeur des écrits. C’est peut-être parce que la question me taraude chaque fois que je rédige de la théorie en m’appuyant sur des sources que j’y ai vu plus particulièrement cela, mais il me semble tellement facile de fourvoyer autrui (et d’être fourvoyé) parce qu’on a “fait parler les sources”, des sources que, disons-le, on interprète toujours, et qui se sont elles-mêmes basées sur des sources qui ont été interprétées…

Enfin, un ouvrage très intéressant, qui ouvre la porte à de nombreuses réflexions.

Edward Said L'orientalisme

SAID, Edward W. L’orientalisme: L’Orient créé par l’Occident, Seuil, Paris, 2005, 578 p.

VEYNE, Paul. Comment on écrit l’histoire

Cet essai présente une réflexion sur le travail d’écriture de l’historien, montrant qu’aucun ouvrage historique n’est entièrement fiable (je ne le dis pas dans un mauvais sens) pour la simple raison que les sources sont rarement suffisantes pour qu’on puisse raconter l’histoire dans le menu détail et que tout bon historien doit effectuer un travail de rétrodiction (contraire de prédiction) pour combler les lacunes et livrer un récit qui se tient selon toute vraisemblance – il le fait en se basant sur une culture historique solide. L’histoire est ainsi une pratique, et non une science.

J’ai bien aimé. C’était dense, mais les exemples historiques, en plus d’éclairer la démonstration, m’ont permis d’en apprendre plus sur des faits passés.

Paul Veyne Comment on écrit l'histoire

VEYNE, Paul. Comment on écrit l’histoire, Seuil, Paris, 1978, 438 p.

Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds

Même si la toile de Magritte en couverture m’a presque fait peur (disons qu’elle donne un drôle de style au livre), c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai effectué cette lecture (wow, on dirait que j’écris une lettre officielle). Oliver Sacks explore le monde des sourds en trois parties: leur histoire, leur langue, la grève universitaire de 1988. J’y ai appris moult (je ne sais pourquoi ce mot m’inspire un certain dégout) choses intéressantes qui ont renforcé mon désir d’apprendre la langue des signes (québécoise, sans doute [parce non, ce n’est pas une langue internationale]).

*Fin de la parenthèsite*

Des yeux pour entendre Sourds Oliver Sacks

Première partie: une petite histoire des sourds

Sacks commence par remettre en question la croyance selon laquelle il serait pire de naitre aveugle que de naitre sourd, mettant en avant le fait que la cécité ne nuit pas d’emblée à l’acquisition du langage alors que la surdité, si elle n’est pas détectée tôt et si des moyens ne sont pas pris pour permettre à l’enfant d’apprendre une langue, peut avoir de graves conséquences sur son développement personnel et langagier. Sans langue, on ne peut avoir de pensée construite, comprendre les abstractions et, surtout, s’intégrer à une communauté de gens.

Dans l’histoire, longtemps les sourds ont-ils été isolés. On les considérait souvent comme des attardés et on leur donnait des emplois routiniers, sans essayer de réellement communiquer avec eux, à moins qu’ils n’aient eu des précepteurs dévoués pour leur apprendre à lire sur les lèvres et à prononcer des mots qu’ils n’entendaient pas. Les sourds risquaient un grand isolement mental.

Lorsque je suis allée à Aix-en-Provence le 19 juin de cette année, je me suis rendue au musée Granet avec une amie. Nous avons été fascinées par le buste d’un homme sous lequel se trouvait dessiné l’alphabet en langue des signes française. Nous avons toutes les deux pris une photo des signes, mais pas de l’homme représenté au-dessus…

Buste Abbé de l'Épée Oliver Sacks Sourds

Il s’avère que ce religieux Français, l’abbé de l’Épée, a fondé une école spécialement dédiée à l’éducation des sourds-muets. Il est question, dans le livre de Sacks, de l’influence qu’il a eue dans leur histoire.

“Le plus important fut l’attention soutenue que l’abbé prêta à ses élèves et les fruits qu’apporta cette persévérance: il assimila d’abord leur langage (effort consenti, jusque-là, par bien peu d’entendants), puis, en associant des gestes à des images et à des mots écrits, réussit à leur apprendre à lire, leur ouvrant d’un seul coup le monde du savoir et de la culture. Le système de signes « méthodiques » mis au point par de l’Épée système qui associait le langage gestuel des sourds de Paris à une grammaire française signée permit aux étudiants sourds de coucher par écrit ce qui leur était dit après qu’un interprète l’eut traduit en signes, et la méthode s’avéra si féconde que, pour la première fois, certains élèves sourds issus de milieux modestes apprirent à lire et à écrire le français, accédant ainsi à l’éducation. Son école, fondée en 1755, fut la première à bénéficier du soutien public. Il y forma une multitude de maîtres pour les sourds qui allaient ouvrir vingt et une écoles en France et en Europe entre cette date et 1789 (année de sa mort). Quant à l’établissement créé par de l’Épée lui-même, son avenir parut un moment compromis par la tourmente de la Révolution, puis il devint en 1791 l’Institution nationale des sourds-muets de Paris, que dirigea le brillant grammairien Sicard.” (p. 39)

Aux États-Unis, la première école pour les sourds fut fondée à Hartford par Laurent Clerc, sourd-muet, (élève de Massieu, lui-même instruit par Sicard), que Thomas Gallaudet était allé recruter à Paris. Cette école deviendrait des années plus tard la Gallaudet University, seule université à accueillir une clientèle majoritairement sourde. L’émancipation des sourds allait donc bon train des deux côtés de l’Atlantique, et la langue des signes (américaine, britannique, française…) était enfin reconnue comme une langue à part entière qui permettait aux sourds, non seulement de communiquer et d’exprimer une pensée complexe, mais aussi de s’instruire. Toutefois, après la mort de Clerc, un autre courant de pensée, qui n’attendait que de s’affirmer, s’imposa, entre autres sous l’influence d’Alexander Grahman Bell (qui inventa le téléphone en tentant d’aider les sourds).

On nomme ce courant oralisme puisque la croyance qui en était le centre était qu’on devait avant tout apprendre aux sourds à parler (cours de lecture labiale et orthophonie). La langue des signes fut donc interdite dans les écoles. Ainsi, la situation des sourds fit un bond en arrière. Sans les Signes, la transmission de la culture générale devenait très difficile: apprendre la parole aux sourds demandait des milliers d’heures qui ne pouvaient plus être consacrées à autre chose.

“[…] l’« oraliste » le plus important et le plus influent fut Alexander Graham Bell, qui était à la fois l’héritier d’une famille ayant fait autorité dans le domaine de la rééducation de la parole (son père et son grand-père avaient été d’éminents orthophonistes), le surgeon d’un étrange déni de la surdité (sa mère et son épouse étaient sourdes, mais n’avaient jamais voulu le reconnaître) et le génial inventeur que l’on sait. Quand cette figure prestigieuse se jeta dans la bataille, le poids de sa renommée suffit à faire pencher la balance en faveur de l’oralisme, si bien que, lors du célèbre Congrès international des éducateurs pour sourds tenu à Milan en 1880 (où les enseignants sourds ne votèrent pas), cette tendance remporta la victoire, et les Signes furent « officiellement » proscrits des écoles.” (p. 51)

Il fallut près de 90 ans pour que l’oralisme soit vraiment remis en question (l’avis des sourds n’était pas pris en compte). Avant de revenir à une langue de signes (à l’Americain Sign Language [ASL], car, à partir de ce point, le livre fait surtout l’histoire des sourds aux États-Unis), des solutions intermédiaires ont été proposées, comme l’anglais (ou le français) signé, différent d’une langue de signes en cela qu’il était calqué sur la syntaxe de l’anglais (ou du français).

“Mais les langues de signes sont des langues à part entière: non seulement leur syntaxe, leur grammaire et leur sémantique se suffisent à elles-mêmes, mais elles diffèrent, par leurs caractéristiques, de celles de toutes les langues écrites ou parlées. Il n’est donc pas possible de traduire une langue orale en Signes en procédant mot par mot ou phrase par phrase — car ces langues ont des structures essentiellement différentes. On imagine souvent que les langues de signes sont de l’anglais ou du français, alors qu’elles ne sont rien de tout cela: elles ne sont que Signes.” (p. 54-55)

Une telle transposition d’une langue orale n’a rien de naturel pour qui ne dispose pas de l’ouïe. Les sourds ont une compréhension visuelle du monde, différente de la nôtre, et les langues de signes sont adaptées à cette vision. Malgré cela, l’auteur affirme qu’au moment de publier son livre (1989), l’anglais signé (Signed English ou SE) était encore privilégié dans de nombreux contextes (scolaire, télévisuel). Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui. Un jour, je prendrai des cours de LSQ et pourrai poser une foule de questions.

Le fait que, dès que se trouvent réunis suffisamment de sourds pour former une “communauté”, ce soit une langue de signes qui se forme “spontanément”, prouve à quel point ce mode de communication est naturel aux sourds. Un exemple en est l’ile de Martha’s Vineyard qui, au 19e siècle, comptait un si grand nombre de sourds que toute la population de l’ile, y compris les entendants, connaissait une langue de signes. C’est aussi un bel exemple d’intégration et d’acceptation des sourds dans une communauté: grâce à leur nombre, ils n’ont pas été considérés comme des handicapés. Le dernier sourd de l’ile est décédé en 1952, mais, bien après, des entendants continuaient de communiquer en signes dans différentes circonstances (y compris quand l’auteur y est allé, peu avant la publication du livre en 1989; je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, puisque les plus vieux habitants de l’ile sont sans doute décédés).

Deuxième partie: communiquer

J’ai été fascinée par cette partie qui touche tout l’aspect langagier, de l’acquisition du langage (oral ou signé) à son inscription dans le cerveau. La lecture en a été par moments un peu plus exigeante, car plus technique, mais le sujet en demeure vraiment intéressant.

Comment est la vie d’un sourd privé de tout langage (un sourd laissé à lui-même dans une famille d’entendants, par exemple, à qui on n’aurait pas appris de langue de signes)? Développe-t-il une pensée? Qui sommes-nous sans langue pour véhiculer des concepts, des idées?

Sacks relate brièvement quelques études qui ont été menées sur l’aphasie, la perte de la parole due à un accident cérébral (dont souffrait d’ailleurs mon grand-père paternel), revenant plus régulièrement sur les propos de Hughlings-Jackson, qui a mis de l’avant le concept de “propositionnement”: pour exprimer une pensée complète, le vocabulaire ne suffit pas, il faut pouvoir l’organiser selon une grammaire et une syntaxe, il faut pouvoir “propositionner”. Mais l’aphasie survient dans un cerveau déjà construit par le langage. Qu’advient-il à un cerveau qui ne connait pas le langage? C’est ce que les sourds privés de langue pendant de nombreuses années ont permis d’observer, du moins en partie.

Sacks mentionne des cas de personnes ayant été initiées tardivement à une langue de signes (il faut lire cette partie, p. 64 à 86), comme celui de Joseph, qui a appris les Signes à onze ans. Bien que son intelligence fut normalement développée dans tous les domaines auxquels il avait accès (et plus encore dans les domaines visuels), certains concepts abstraits, rendus possibles grâce au langage, lui faisaient défaut. Par exemple, Joseph ne parvenait pas à comprendre les concepts de question ou de réponse, non plus que les notions temporelles. Il vivait dans l’instant présent et prenait les choses au premier degré (pas d’abstraction). Je résume rapidement (du moins, j’essaie), mais cet exemple laisse croire qu’une personne dotée d’une intelligence normale, si elle n’a pas appris de langue, ne peut pas pleinement développer son esprit, car le langage est nécessaire au développement d’une pensée conceptuelle.

Quand il y a plus d’un enfant sourd dans une famille, ceux-ci développent habituellement entre eux un système de signes pour communiquer. Toutefois, ce système n’est jamais assez développé pour devenir une langue à part entière et permettre l’abstraction. Selon Carol Padden et Tom Humphries, linguistes sourds, il faut un minimum de deux générations pour que se développent une grammaire et une syntaxe, donc pour qu’une langue de signes devienne un système linguistique à part entière. Il en irait de même pour le langage oral. Bien que le cerveau humain soit conçu pour intégrer un langage, il est nécessaire que ce langage soit transmis pour qu’une personne puisse en bénéficier pleinement.

Un enfant sourd élevé par un parent sourd acquiert la langue au même rythme qu’un enfant entendant. Cet enfant produira ses premiers signes vers l’âge de six mois. (p. 56)

« Le discours intérieur, écrit Vygotsky, est un discours qui se passe presque totalement des mots… ce n’est pas l’aspect intérieur du discours extérieur, c’est en lui-même une fonction… Alors que dans le discours extérieur la pensée est incarnée dans des mots, dans le discours intérieur les mots meurent en donnant naissance à la pensée. Le discours intérieur est dans une large mesure une pensée pure, réduite à des significations. »”

J’arrête de citer le temps d’une parenthèse. C’est que je ne suis pas à 100% convaincue par cette affirmation. Je conçois qu’elle a du vrai, mais j’ai un esprit tellement linguistique que j’imagine mal ma pensée hors des mots. Je pense le plus souvent en jouant avec les phrases, en les restructurant pour mieux organiser la pensée ou parce que je conçois le monde en littéraire, je pense le monde en narration. C’est une question que je me suis déjà posée: si je pense si fortement en mots, y a-t-il des gens qui pensent plutôt en images, en sons…? Toutefois, c’est vrai que ma pensée peut être ponctuée d’odeurs, de sensations… et qu’elle n’est en ce sens pas uniquement langage.

Poursuivons la citation. Ce sont les mots de Sacks:

“Nous faisons nos premières armes communicationnelles dans le cadre d’un dialogue, d’un langage qui est à la fois extérieur et social, mais ensuite, pour penser, pour devenir nous-mêmes, il faut que nous nous tournions vers un monologue, un discours intérieur. Le discours intérieur est essentiellement solitaire, et il est aussi profondément mystérieux: Vygotsky écrit qu’il est aussi inconnu de la science que « l’autre face de la lune ». On dit souvent que c’est le langage qui fait l’homme; mais notre vrai langage, notre véritable identité résident dans notre discours intérieur, dans le flux et l’engendrement incessants de significations qui constituent notre esprit. C’est grâce au discours intérieur que l’enfant élabore ses propres concepts et significations; c’est grâce à ce discours qu’il bâtit son identité; et c’est à travers lui, enfin, qu’il construit son monde personnel. Et le discours intérieur (ou les Signes intérieurs) du sourd sont souvent très particuliers.” (p. 105)

On dit que les langues structurent notre pensée, mais aussi notre conception du monde, qu’on voit le monde à travers la loupe du langage. Le livre aborde brièvement la façon d’appréhender les choses, très visuelle, des sourds (on donne l’exemple de Charlotte, une signeuse native, c’est-à-dire dont les Signes est la langue maternelle, p. 99 à 107). Je me demande en quoi la langue des signes influe sur cette conception du monde (par exemple, un sourd oraliste partagerait-il cette vision? J’en doute…). J’ai envie d’apprendre la LSQ en partie pour pouvoir imaginer (car je ne serai jamais signeuse native) en quoi elle peut teinter la façon dont les signeurs peuvent concevoir le monde. C’est beaucoup d’enthousiasme, je sais.

“Deborah H., une jeune femme bien-entendante signeuse native (elle était issue de parents sourds), m’a appris récemment qu’elle retrouvait l’usage des Signes et « pensait en Signes » chaque fois qu’elle devait résoudre un problème complexe. Le langage a une fonction à la fois intellectuelle et sociale, et, pour cette femme qui jouit de toutes ses facultés auditives et vit aujourd’hui dans le monde entendant, la fonction sociale est liée à la parole; mais la fonction intellectuelle paraît encore s’appuyer sur les Signes.” (p. 61, note en bas de page)

Sacks aborde ensuite longuement l’aspect linguistique des langues de signes, afin de démontrer que ce sont des langues à part entière. Je n’en rapporterai que ceci:

“Les langues de signes, à tous leurs niveaux — lexical, grammatical ou syntaxique —, laissent donc entrevoir une utilisation linguistique de l’espace: une utilisation étonnamment complexe, car presque tout ce qui se déroule linéairement, séquentiellement et temporellement dans le langage parlé devient, dans les Signes, simultané, concurrent et multistratifié.” (p. 122)

On dit donc que les langues de signes sont quadridimentionnelles: elles comprennent les trois dimensions spatiales ainsi que la dimension temporelle. Toute personne qui apprend à signer passé l’âge de cinq ans “ne maitriser[a] jamais toutes les subtilités et tous les raffinements de cette langue” (p. 128). Tant pis pour moi…

Sacks cite Stokoe (1979), lorsqu’il démontre que les Signes ont un aspect “cinématique” en plus d’un aspect narratif:

“Dans la langue des signes… le récit n’est plus linéaire et prosaïque. Ce langage est essentiellement découpé, passe sans cesse de la vue normale au gros plan, puis au plan d’ensemble et de nouveau au gros plan, en incluant même des scènes de zoom arrière et avant, exactement comme travaille un monteur de films… Non seulement la disposition des signes évoque davantage un film monté qu’une narration écrite, mais chaque signeur est placé comme une caméra: le champ de vision et l’angle de vue sont dirigés, mais variables. Non seulement le signeur en train de signer, mais aussi le signeur en train d’observer sont conscients en permanence de l’orientation des yeux du signeur vers les signes émis.” (p. 124-125)

Des chercheurs ont étudié la structure de la langue des signes d’un point de vue neurologique. Fascinant. On sait que l’hémisphère gauche se charge de traiter le langage et que les fonctions visuelles sont plutôt développées par le droit. Qu’en est-ils alors des Signes puisqu’ils allient langage et visualité? Pour communiquer en Signes, les deux hémisphères du cerveau sont sollicités. Un signeur souffrant d’aphasie (donc touché dans son hémisphère gauche) ne perd pas l’usage des perspectives; s’il est touché dans son hémisphère droit, il peut continuer de signer malgré de graves déficits spatiovisuels.

“[…] les Signes sont bien une langue à part entière et traités comme tels par le cerveau, même s’ils sont plus visuels qu’auditifs et organisés spatialement plutôt que séquentiellement. […] cette langue est gérée par l’hémisphère cérébral gauche, auquel la biologie a précisément assigné cette fonction.” (p. 131)

La plupart des gens apprécient la musique avec leur hémisphère droit. Toutefois, le musicien professionnel, pour qui la musique est un langage, la traite plutôt avec son hémisphère gauche, entendant des nuances qui échappent complètement à l’amateur. Donc, même si les Signes font de prime abord travailler notre hémisphère droit, c’est le gauche qui en traite l‘aspect langagier.

Troisième partie: les sourds de Gallaudet University exigent un président sourd

Je ne résumerai pas cette partie, elle n’est pas essentielle à mes notes. Simplement, en 1988, les étudiants de Gallaudet ont décidé qu’il était temps que leur université soit dirigée par une personne qui soit à même de comprendre leurs besoins et leur vision du monde. Après une semaine d’une grève pacifique, ils ont obtenu ce qu’ils demandaient: un président sourd. Surtout, ils ont découvert leur propre pouvoir de négociation et ont prouvé à ceux qui en doutaient encore qu’ils sont des êtres aussi autonomes que les autres.

The National Theater of the Deaf (NTD), fondé en 1967, présentait au moment de la parution du livre des pièces de théâtre en ASL. Les sourds ont développé une poésie, un humour, des chansons… preuves qu’ils ont leur propre culture.

Extraits

“[­­­…] ce n’est que par le langage que nous entrons pleinement dans notre condition et notre culture humaines, communiquons librement avec nos semblables, recevons et partageons des informations.” (p. 28)

“Il suffit d’observer deux sourds en train de communiquer pour constater que les Signes sont empreints d’un ludisme, d’un style qui ne sont pas ceux du langage parlé. Les signeurs ont tendance à improviser, à jouer avec les signes, à faire passer tout leur humour, toute leur imagination, toute leur personnalité dans leurs gestes, si bien que leurs échangent ne sont pas seulement une simple manipulation de symboles conforme à certaines règles grammaticales, mais reflètent, irréductiblement, leur voix — une voix dotée d’une force particulière, parce qu’elle s’exprime directement par le corps. On peut imaginer un discours désincarné, mais il n’y a pas de Signes sans corps. La chair et l’âme du signeur, sa spécificité humaine s’expriment continûment dans l’acte même de signer.” (p. 161)

SACKS, Oliver. Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds, Seuil, 1990, 240 p.

Le roman sans aventure

La lecture de l’essai Le roman sans aventure d’Isabelle Daunais m’a plongée dans une grande crise existentielle. Bien que je ne sois certes pas (encore) une auteure, j’écris. Nous verrons où cela me mènera… ou pas. Quoi qu’il en soit, bien qu’une foule d’idées foisonnent dans ma tête, je pense: et ensuite? Que pourrait-il bien se passer après? Et je me dis parfois que je n’ai pas la trempe d’une auteure parce que, trop souvent, je n’arrive pas à répondre à cette question.

Dans Le roman sans aventure, Isabelle Daunais explore ce qui serait à l’origine de ce sentiment. D’où ma crise existentielle. Et un bon degré de wow.

Le roman sans aventure Isabelle Daunais littérature québécoise

Daunais étaye l’hypothèse suivante:

“[…] si le roman québécois est sans valeur pour le grand contexte [France, etc.], s’il ne constitue un repère pour personne sauf ses lecteurs natifs, c’est parce que l’expérience du monde dont il rend compte est étrangère aux autres lecteurs, qu’elle ne correspond pour eux à rien de connu et, surtout, à rien de ce qu’il leur est possible ni même désirable de connaître. Cette expérience, c’est celle de l’absence d’aventure ou de l’impossibilité de l’aventure. Par aventure, je ne veux pas dire l’action et les péripéties propres à tout roman, et dont le roman québécois n’est pas moins pourvu qu’un autre, non plus que les quêtes et conquêtes de toutes sortes qu’entreprennent ses personnages, mais le fait pour ces derniers d’être emportés dans une situation existentielle qui les dépasse et les transforme, et, par cette expérience, de révéler un aspect jusque là inédit ou inexploré du monde. Tous les grands romans racontent une aventure, lancent dans le monde des personnages qui en rapportent une perception ou une compréhension nouvelle par laquelle ce monde, par la suite, ne peut plus être vu de la même façon. Ce principe ne vaut pas seulement pour le roman, mais pour toutes les œuvres, quel que soit l’art dont elles relèvent, qui découvre un aspect du monde qu’avant elles on ne voyait pas, ou qu’on ne voyait pas de la même façon. À la différence que le roman a ceci de particulier qu’il raconte ce qu’il découvre, qu’il en fait un événement vécu, une question offerte à la conscience même de ses personnages. Or, dans le cas du roman québécois, aucune question, aucun événement n’ébranle assez le monde où vivent les personnages pour leur offrir, au sens fort du terme, une aventure.” (p. 15)

Bref, selon Le roman sans aventure, le Québec serait un monde protégé dont rien ne vient rompre l’équilibre, que rien ne vient transformer suffisamment (pas même la Révolution tranquille) pour le sortir de l’idylle (au sens que lui donne Kundera dans L’art du roman). Et:

“[…] l’idylle ne désigne pas ici un univers pur et merveilleux, expurgé de tout souci, de toute adversité ou de tout malheur, mais, plus modestement et plus concrètement – et à la fois plus terriblement –, l’état d’un monde pacifié, d’un monde sans combat, d’un monde qui se refuse à l’adversité.” (p. 18)

Selon Daunais, les auteurs québécois se heurtent à tour de rôle au problème que pose l’idylle: Quoi raconter? Que faire vivre comme aventure aux personnages de ce Québec pacifié? Parce que:

“Le monde de l’idylle, encore une fois, n’exclut ni les drames personnels, ni les misères de la vie quotidienne, ni les ambitions déçues, ni quoi que ce soit qu’on rencontre dans une vie. Mais c’est un monde qui demeure en retrait de l’aventure ou, plus exactement, c’est un monde au sein duquel l’aventure reste lointaine et inatteignable.” (p. 19)

Selon Le roman sans aventure, les personnages québécois naissent dans l’idylle, vivent quelques péripéties (pas suffisamment fortes pour bouleverser leur univers), et, à la fin de l’histoire, retrouvent le monde de l’idylle. Ce que Daunais nomme le “principe d’équivalence” (p. 34).

“En d’autres termes, non seulement l’avant ne se voit en rien aboli, mais il se poursuit et se fond dans un après tout aussi idyllique.
[…]
Contrairement à ce qu’elle est d’habitude, à savoir un espace parallèle, fragile et éphémère au sein duquel on se réfugie pour se reposer ou s’éloigner temporairement du bruit et de la fureur du monde, l’idylle est l’univers de base des
« Canadiens » (aussi bien les anciens que leurs descendants), la réalité même qu’ils habitent. Que l’Histoire en marche vienne troubler cette réalité de ses quelques incursions n’y change rien: une fois passé le soubresaut, une fois la tempête apaisée, l’idylle retrouve son cours et l’aventure reprend sa place dans ces lieux éloignés et irréels que sont le rêve, les souvenirs et les contes.” (p. 39-40)

Daunais mentionne Le Roman à l’imparfait de Gilles Marcotte, un  essai paru en 1976, dans lequel son auteur entrevoyait déjà l’idée d’absence d’aventure dans le roman québécois, “l’absence de temps « accompli » de l’action et de l’Histoire en marche au profit de celui, suspendu, de l’inachèvement” (p.16). Le roman de la “durée immobile” (p. 17).

Pour faire sa démonstration, Daunais reprend les grands titres de la littérature québécoise depuis le terroir (Gérin-Lajoie, Aubert de Gaspé, Hémon…) et remonte jusqu’à la modernisation (Gabrielle Roy, Robert Élie…) et à la Révolution tranquille (Marie-Claire Blais, Ducharme, Aquin…). Par cette démonstration, elle souhaite aussi infirmer certaines hypothèses ou croyances expliquant le rejet de notre roman par le grand contexte. Par exemple, elle déplore que le roman québécois des années 1950 ait souffert de la comparaison avec ce qu’André Belleau a appelé le “code littéraire français” parce que le roman québécois de l’époque avait quelque chose qui rappelait le roman existentialiste français de cette même décennie. Daunais propose plutôt de le lire à la lumière du “code culturel québécois” (Belleau), donc de ce qui est paru avant et après cette époque, ce qui lui permet de poursuivre son analyse en établissant des ponts avec l’idylle. Pour Daunais, le roman de la modernité, de “l’idylle moderne”, a mené à une sorte de matrice qui, qu’on ait voulu copier le “code littéraire français” ou non, a quelque chose d’existentialiste.

Cette matrice, on la reconnaît à deux grandes caractéristiques qui touchent, précisément, aux faibles possibilités d’action des personnages. La première est la propension de ces derniers à décrocher de leur vie: soit ils abandonnent, physiquement ou psychologiquement, l’occupation (la plupart du temps professionnelle) qui était la leur avant que commence le récit; soit ils se retranchent dans quelque lieu isolé qui leur donnera l’illusion d’une retraite; soit encore ils font de l’errance soft leur principal mode de vie. (p. 125)

La deuxième caractéristique décrite par Daunais dans Le roman sans aventure est l’apparition régulière, dans le roman de la modernité, du personnage d’écrivain. Comme si l’auteur ne trouvant pas d’aventure à faire vivre à son personnage lui en faisait vivre, de manière détournée, à travers son statut d’écrivain.

Puis, les romans de la Révolution tranquille sont abordés sous un angle nouveau. Cette littérature qu’on rattache à l’aspect bouillonnant de l’époque, qu’on trouve pleine d’inventivité, Daunais la considère sous l’angle de la tranquillité plutôt que sous celui de la révolution.

“Car la tranquillité n’est qu’un autre nom de l’idylle, une idylle que le roman, cette fois, ne cherche plus à combattre, que ce soit par le rêve, la fuite ou l’attente, qu’il n’essaie plus de dépasser ou de percer, mais qu’il reconnaît, au contraire, qu’il accepte et, pour tout dire, à laquelle il s’abandonne.” (p. 150)

Malgré les changements opérés dans les décennies 1960 et 1970, et qui peuvent faire croire qu’on a enfin ouvert la porte à l’aventure, l’idylle se serait tout à fait installée, d’où la tranquillité de cette révolution.

“Déjà, les années 1940 et 1950 avaient montré qu’on peut très bien se moderniser (arriver en ville, s’industrialiser, se mettre au diapason d’une culture et d’une économie en voie de mondialisation) tout en continuant de vivre « heureux et caché », et les années 1960, quand on les aborde dans l’optique du roman, montrent que cette continuité n’a été aucunement ébranlée, qu’elle s’est même, d’une certaine manière, renforcée.” (p. 151)

Pour ceux qui pourraient croire que le roman québécois des années 1960 et 1970 ait été surtout inspiré du courant du nouveau roman, Daunais marque une différence majeure entre les deux. Si le nouveau roman est celui de la non-aventure (l’aventure ayant été trop souvent explorée):

“Le roman de la Révolution tranquille n’opère pas, ne peut pas opérer depuis la même lassitude. Il n’est pas fatigué de l’aventure – comment pourrait-il l’être alors qu’elle s’est toujours dérobée au roman avant lui? –, il est, et c’est très différent, fatigué d’avoir à la chercher.” (p. 153)

Ce serait pourquoi, dans les romans de ces années, les personnages se refusent à l’aventure. Certains habitent en marge de la société, refusant d’y prendre part, ne vivant que pour eux-mêmes (Ducharme, Le nez qui voque; Poulin, Les grandes marées). D’autres se voient attribuer le rôle de personnages principaux alors qu’ils n’ont rien de révolutionnaire, rien qui n’ouvre vers une époque nouvelle (Marie-Claire Blais, Une saison dans la vie d’Emmanuel). Daunais en fait une intéressante analyse qu’il vaut mieux lire que résumer.

“Pour tout dire, le personnage du roman québécois trouve dans la mondialisation un espace qui reconduit ou prolonge l’idylle à laquelle il est habitué: un espace peu contrasté, sans marge ni centre, apaisé (du moins pour lui qui en habite l’une des contrées les plus prospères). Le monde lié à cet espace, en fait, lui est si familier ou si naturel qu’il n’a pas, comme les personnages des autres romans, à le découvrir. Cela pourrait lui procurer un avantage, faire de lui un être plus adapté à ce monde et par là plus représentatif de ce monde. Mais cette adaptation a plutôt pour conséquence de le faire s’y fondre au point de ne pas s’y faire remarquer, de l’y rendre parfaitement soluble.” (p. 208-209)

Réflexion sur Le roman sans aventure

Dans Le roman sans aventure, Daunais étaye une hypothèse à partir d’idées qui ont du sens, suffisamment du moins pour avoir fait naitre chez moi un petit sentiment de wow/crise existentielle. D’un autre côté, Le roman sans aventure me laisse avec des doutes. Je songe à Rosa Candida et à L’embellie de Ólafdóttir, qui ne racontent que quêtes personnelles. Il ne s’y trouve aucune grande aventure qui transcende les personnages. Et pourtant cette littérature est exportée, elle est accueillie par le grand contexte. Qu’est-ce qui distingue réellement le roman québécois de ceux-ci? Certains titres japonais me viennent aussi en tête (ceux de Kawakami, par exemple), des livres que j’ai lus pour leur simplicité, parce qu’ils mettent en lumière les relations humaines, sans avoir besoin de plonger au cœur d’une grande histoire. Le Japon a vécu des catastrophes humaines et naturelles horribles, qui ont certes pu transformer ce pays radicalement (attention, je ne suis pas spécialiste, je réfléchis) mais ce me semble aussi un monde pacifié, impression renforcée à la suite de ma lecture de Underground de Murakami. Pourquoi, donc, certains romans étrangers décrivant un univers proche de l’idylle, racontant une histoire qui n’est pas portée par l’aventure, ont-ils plus de succès que les romans québécois?

DAUNAIS, Isabelle. Le roman sans aventure, Les Éditions du Boréal, Montréal, 2015, 217 p.

Underground

Parfois, on choisit un livre sans trop savoir à quoi s’attendre. Je me suis dit tiens, pourquoi pas retourner à Murakami avec autre chose qu’un roman… Accéder au Murakami terre à terre est toujours intéressant (ma lecture d’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond m’en a du moins convaincue). Je me suis procuré Underground, donc, un livre dans lequel Murakami revient sur les attentats au gaz sarin survenus dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995 et perpétrés par la secte Aum.

Underground Haruki Murakami Attentats gaz sarin Tokyo

Je dis que je ne savais pas à quoi m’attendre, et c’était pourtant très clair, mais je croyais que l’auteur raconterait les évènements dans ses mots à lui. Il fait plutôt le choix de laisser la parole aux victimes, à ceux qui ont vécu cette journée.

Interpelé par une lettre lue dans un magazine — une lettre qui raconte comment un homme ayant conservé des séquelles physiques à la suite des attentats a ensuite été ostracisé à son travail parce qu’il ne parvenait plus à maintenir son rythme d’antan —, Murakami décide d’enquêter sur les évènements. Il veut comprendre comment la société japonaise a pu ainsi se désolidariser des siens. Il entreprend alors un travail de longue haleine: retrouver le maximum de personnes impliquées afin de leur demander de témoigner. La tâche est ardue; la vie privée des victimes devant être protégée, Murakami se retrouve avec une longue liste de noms, sans coordonnées. Difficile, donc, de retracer les femmes mariées. Parmi tous ceux qu’il est parvenu à joindre, plusieurs ont refusé de le rencontrer, pour différentes raisons. Finalement, il a pu recueillir une soixantaine de témoignages. Ces témoignages, il les a d’abord enregistrés, ensuite retranscrits puis, pour qu’ils appartiennent vraiment aux témoins, il les a fait relire par chacun, et retravaillés selon les commentaires reçus, y compris quand on lui demandait d’éliminer des passages pourtant importants. Avec ce livre, Murakami se fait intermédiaire. Les voix se relaient pour raconter une même histoire, vécue selon des angles différents.

Soixante témoignages de victimes, donc, dont seuls trente-quatre se retrouvent dans la traduction française. Un peu décevant à prime abord, mais comme le livre est assez dense (537 pages) et que les évènements se répètent sous des angles différents d’un témoignage à l’autre, je crois que ces 34 récits du Underground français suffisent pour se faire une bonne idée des choses. Murakami prend ensuite la parole dans un essai d’une vingtaine de pages. Il tente de comprendre ce qui, dans la société japonaise, a permis qu’on en arrive là. Réflexion intéressante, dont j’aurais pris plus encore. Ainsi se terminait l’édition originale de Underground. Après sa parution, il a été reproché à Murakami de s’en être tenu à un seul point de vue, celui des victimes.

Voici comment il présente la démarche qu’il a entreprise avec Underground:

“En rédigeant « Underground », j’ai mis un point d’honneur à ne pas consulter le moindre article sur Aum. Je me suis placé autant que possible dans la même situation que les victimes de l’attaque ce jour-là – frappées par une force inconnue et mortelle.
C’est pour cette raison que je n’ai pas donné la parole à la secte Aum dans « Underground ». Je craignais que ça ne dévie le centre d’intérêt du livre, et je voulais surtout éviter le genre de démarche mi-figue mi-raisin qui essaie de présenter le point de vue des deux parties.
   En conséquence, « Underground » a été critiqué par certains pour son unilatéralisme, mais n’avais-je pas intentionnellement focalisé ma caméra sur un point fixe? Je voulais que mon livre serve de lien entre les lecteurs et les victimes interrogées (ce qui ne veut pas toujours dire qu’on soit de leur côté). Mon objectif était que le lecteur éprouve ce que ces personnes avaient éprouvé, qu’il pense ce qu’elles avaient pensé. Cela ne signifiait cependant pas que je voulais nier l’existence sociale d’Aum Shinrikyo.
Après la publication d’« Underground » et après que se furent calmées les diverses répercussions de l’évènement, la question « Qu’est-ce qu’Aum Shinrikyo? » a commencé à me travailler. Après tout, « Underground » était une tentative de réparation. À mon sens, la couverture médiatique de l’évènement avait été partisane et déséquilibrée, et je voulais restaurer cet équilibre, justement. Ce travail terminé, je me suis rendu compte que la question persistait: à leur tour, les récits et les témoignages sur la secte Aum que les médias nous avaient présentés étaient-ils véridiques et assez précis?” (p. 361-362)

Afin de comprendre ce qui, dans la société japonaise, pouvait pousser des gens à devenir membres d’une secte telle qu’Aum (et accepter de commettre un attentat), Murakami décide de poursuivre son projet – un volet intitulé Le lieu promis, compris dans l’édition actuelle d’Underground – en interviewant des adeptes ou d’anciens adeptes. Toutefois, trouver des volontaires n’est pas si simple. Ce sont finalement des rédacteurs du magazine Bungei Shunju, où seront d’abord publiées les entrevues, qui trouveront pour lui des personnes. Huit entrevues seront réalisées avec la même méthodologie que pour les victimes des attentats. Le résultat est très intéressant; et les points de vue qui s’ouvrent sur Aum, de façon surprenante, assez variés.

Underground est peu littéraire, car en majeure partie constitué de transcriptions de témoignages oraux; il trouve son intérêt dans son sujet et dans la brève incursion qu’il permet dans la culture japonaise. C’est ce qui m’a le plus fascinée. J’ai relevé beaucoup de passages que je ne pourrai pas tous citer; je vais tenter de présenter ceux qui offrent la meilleure vue d’ensemble de l’ouvrage. Malgré tout, je remarque que j’ai peu noté d’extraits décrivant les attaques ou les symptômes des victimes, je me suis surtout attardée aux aspects sociaux ou culturels.

Mais avant, voici la carte du métro de Tokyo qu’on trouve dans le livre. J’ai été littéralement fascinée par l’immensité de son réseau…

Plan métro Tokyo Underground Haruki Murakami

Underground en extraits

“À Otemachi, il faut négocier toutes ces correspondances, mais dès qu’on les a passées, cela devient plus clairsemé. Nijubashi-mae, c’est l’arrêt suivant. Pour moi, il y a beaucoup de monde pendant tout mon trajet. De Machiya à Nishi-Nippori, Sendagi, Nezu, Yushima, Shin-ochanomizu, Otemachi… on ne peut rien faire. On est piégés sur place. Une fois montée, je me colle à la porte et, maintenue debout par la masse de gens, je somnole. C’est vrai: je peux dormi debout. Presque tout le monde le fait. Je ferme les yeux et je me détends. Je ne pourrais pas bouger, si je le voulais, alors c’est plus facile ainsi – les visages des gens sont tellement proches! Je ferme donc les yeux et je m’assoupis…
[­…]
Ce jour-là, pour traverser la voiture, je me suis préparée à ouvrir les yeux – je ne peux pas me déplacer sans ouvrir les yeux, hein?
[rire] –, mais j’ai remarqué que j’avais du mal à respirer. C’était comme si ma poitrine était comprimée, au point que, lorsque je tentais d’inhaler, rien n’entrait… Je me suis dit: « C’est curieux. C’est sans doute parce que je me suis levée tôt. » [Rire] J’ai cru que j’étais juste abrutie. J’ai toujours eu le réveil difficile, de toute façon, mais cette impression était assez brutale.
Je me suis sentie mieux quand la porte s’est ouverte et qu’est entrée une bouffée d’air frais, mais dès les portes refermées à Otemachi, ça s’est aggravé. Comment décrire ça? C’était comme si l’air lui-même avait disparu. Et la notion de temps aussi… Non, là, j’exagère un peu.
[…]
L’analyse de sang n’a rien révélé d’anormal. Je ne montrais aucun signe de pupilles contractées. Je me sentais juste mal. Je n’avais pas changé de vêtements et je souffrais vraiment, mais ça s’est arrangé au fil des heures. Heureusement que j’avais somnolé dans le métro! C’est ce que m’a expliqué un inspecteur de police. Mes yeux étaient fermés et ma respiration plus légère, plus superficielle
[rire]. J’ai eu de la chance, je suppose.” (p. 85, 86 et 88; témoignage de Mlle Aya Kazaguchi, 23 ans, victime)

“Ce que je trouve vraiment effrayant, ce sont les médias –, surtout la télévision, si limitée dans ce qu’elle montre. Quand ils parlent de l’attaque au gaz, les journalistes ont des idées préconçues, et donnent l’illusion que le petit détail sur lequel ils se concentrent est représentatif de l’ensemble du problème. Lorsque je me tenais dehors, à la station Kodemmacho, il est certain que ce tronçon de rue était dans un état anormal, mais tout autour le monde continuait à tourner. Les voitures circulaient. En y repensant, c’était irréel: le contraste était tellement bizarre! Mais, à la télévision, ils n’ont montré que la partie anormale, très différente de l’impression que j’avais eue. Ça m’a fait comprendre à quel point la télévision est effrayante.” (p. 229; témoignage de M. Masanori Okuyama, 42 ans, victime)

“Nos bureaux sont à Roppongi. Je prends un bus vers 7 heures pour la station Gotanno, et j’attrape le 7 h 42 ou le 7 h 47 sur la ligne Hibiya pour Naka-meguro. C’est incroyablement chargé. Parfois, on ne peut même pas monter, et pourtant, d’autres passagers arrivent à se glisser dans les voitures à Kitasenju. Vous êtes comme une tranche de jambon entre deux bouts de pain. C’est de la violence physique. Vous avez l’impression qu’on va vous écraser à mort, ou que soudain votre hanche va se déboîter. Vous êtes tordu, informe, et vous ne vous dites qu’une chose: « J’ai mal! » Vous êtes torturé au milieu des autres, avec vos seuls pieds sur un point fixe.” (p. 246; témoignage de M. Naoyuki Ogata, 28 ans, victime) “Sur le quai, personne n’avait l’air pressé, les gens marchaient normalement. Il n’y avait que l’agent qui criait: « S’il vous plaît, plus vite! Sortez! » Les agents étaient tous paniqués, mais pas les passagers; beaucoup s’attardaient pour décider quoi faire.” (p. 275; témoignage de M. Ken’ichi Yamazaki, 25 ans, victime)

“J’emprunte la ligne Hibiya pour aller au travail. Elle est toujours bondée, surtout à la station Kita-senju où beaucoup de gens prennent une correspondance, et où il y a toutes ces réparations qui occupent la moitié du quai – c’est vraiment dangereux. Une simple poussée, et quelqu’un pourrait tomber sur les voies.
C’est bondé au point qu’un jour, alors que je montais dans une voiture, mon attaché-case m’a été arraché par le torrent de passagers. J’ai tenté de m’y accrocher, mais j’ai dû le lâcher pour éviter d’avoir le bras cassé. Il a tout bonnement disparu, et j’ai cru ne jamais le revoir
[rire]. Ensuite, la foule s’est un peu éclaircie, et je l’ai récupéré – une chance! Enfin, à présent, il y a l’air conditionné dans les voitures. Avant, l’été, c’était insupportable.” (p. 309; témoignage de M. Koichiro Makita, 34 ans, victime)

“[…] l’autonomie n’est que l’image miroir de la dépendance envers d’autres. Si vous aviez été abandonné bébé sur une île déserte, vous n’auriez aucune idée de ce que signifie « autonomie ». La dépendance et l’autonomie sont comme l’ombre et la lumière, piégées par la gravité l’une de l’autre et s’attirant mutuellement, jusqu’à ce que chaque individu, après nombre d’essais et d’erreurs, trouve sa place dans le monde.” (p. 341; essai de Murakami)

“Le « contrôle de l’esprit » n’est pas une disposition qu’on peut rechercher ou accorder tout seul. Il faut être deux.
En perdant votre ego, vous perdez le fil de la narration que vous appelez votre Moi. Les êtres humains ne peuvent toutefois pas vivre très longtemps sans sentiment d’être impliqués dans une histoire en devenir. Ces histoires dépassent le système rationnel limité (ou la rationalité systématique) dont vous vous entourez; elles sont la clé cruciale du partage de l’expérience-temps avec les autres.
[…]
Néanmoins, sans ego adéquat, personne ne peut créer de narration personnelle, pas plus qu’on ne peut conduire une voiture sans moteur ou porter une ombre sans véritable objet physique. Une fois que vous avez confié votre ego à quelqu’un d’autre, dans quelle direction pouvez-vous avancer?
Quand vous en êtes là, vous recevez une nouvelle narration de la personne à qui vous avez confié votre ego. Vous lui avez remis le véritable objet, et ce que vous obtenez en retour est une ombre. Dès que votre ego s’est fondu dans un autre, votre narration va forcément reprendre ce que cet autre ego a créé.
Mais quelle sorte de narration?” (p. 342-343; essai de Murakami)

“Cependant, comme je continuais mon entraînement, j’ai été immergé dans l’astral; mon inconscient s’est révélé, mon sens des réalités s’est amenuisé.
Quand cela se produit, vous êtes censé être à l’écart du monde. Il n’y aurait pas eu de problème si mon inconscient avait émergé pendant les vacances d’été, mais c’est arrivé juste avant. Et ça s’est aggravé. Pendant un cours de sciences, je n’ai pas pu me rappeler si j’avais déjà mélangé ou non les substances chimiques d’une expérience. Mon sens de la réalité avait disparu; ma mémoire était si floue que je ne parvenais pas à me souvenir si j’avais fait quelque chose ou si j’en avais seulement rêvé.
Ma conscience avait versé de l’autre côté et je ne pouvais pas revenir dans le quotidien. Les écrits bouddhistes parlent de ce phénomène: lorsque vous atteignez un certain point dans votre formation, des éléments schizophrènes apparaissent. En moi, il n’y avait plus rien d’indéniable sur quoi compter. Heureusement, j’étais encore conscient du lieu où je me trouvais; si la situation avait empiré, j’aurais pu sombrer dans la schizophrénie. J’ai eu de plus en plus peur. Il fallait que je me guérisse d’un coup de cette personnalité divisée, mais ça n’aurait servi à rien d’aller voir un psychiatre. La solution résidait dans ma formation. Je suis donc devenu
samana – si je ne pouvais compter sur rien en moi, la seule solution était de m’offrir à Aum. De toute façon, j’avais toujours pensé qu’un jour je renoncerais au monde.” (p. 413-414; témoignage de M. Mitsuharu Inaba, adepte d’Aum)

MURAKAMI, Haruki. Underground, Éditions 10/18, Paris, 2013, 542 p.