Douze ouvrages théoriques

Silencieuse ces derniers mois me direz-vous? C’est que j’étais prise entre la lectures d’ouvrages théoriques (dans le cadre d’un cours de maitrise), la rédaction d’un article (qui paraitra éventuellement), le boulot et les vacances (parce qu’il faut bien s’amuser un peu). Je n’ai pas écrit de billet pour chacun des titres lus, parce que 1)j’avais déjà à rédiger un résumé pour chacun, et que cela me suffisait à me vider la tête avant de passer au prochain et que 2)j’essayais au départ de limiter ce blogue aux œuvres de fictions. J’ai changé d’idée.

Que dire de plus?

Si je n’élargis pas les horizons de ce blogue, je ne bloguerai plus, et je m’aperçois, à mesure que mes doigts sautillent sur le clavier, que ça m’a un peu manqué.

N’empêche, je vais y aller rondement en me limitant à quelques impressions très générales pour chaque titre.

ARISTOTE. La rhétorique

Aristote Rhétorique

Pas toujours clair, le bonhomme! On apprécie les notes du traducteur, qui toujours s’assure de nous donner des repères. Il n’en demeure pas moins qu’il est intéressant de se plonger dans cette œuvre si souvent citée et, en bout de ligne, relativement simple. Écrit en partie en réaction aux sophistes et à la dialectique, l’ouvrage se veut, loin du traité de persuasion, une analyse des moyens que le locuteur peut employer pour convaincre, et amène l’interlocuteur à discriminer les bons et mauvais arguments et autres moyens pouvant influencer son jugement.

ARISTOTE. Rhétorique, GF Flammarion, Paris, 2007, 570 p.

BAKHTINE, Mikhaïl. La poétique de Dostoïevski

Bakhtine Poétique de Dostoïevski

Aimé cette analyse du style polyphonique chez Dostoïevski, qui aurait été le premier (ou presque), selon Bakhtine, à laisser les voix des personnages prendre place à part égale de celle du narrateur, sinon une plus grande place. Il faut dire qu’à l’époque dominait le narrateur de troisième personne qui, de son point de vue omniscient, se permettait de juger et de commenter autant les actions que les pensées des personnages dont il racontait l’histoire. Bien que le narrateur rapportait les paroles ou les pensées de ceux-ci, c’est bien sa voix à lui, monologique, qui dominait le récit.

J’ai moins aimé le parcours historique sur lequel Bakhtine semble se sentir forcé d’appuyer son analyse. Sa poétique historique, qui met l’accent sur l’écriture carnavalesque, suggère les influences qui pourraient se cacher derrière la poétique de Dostoïevski et, bien que ce soit intéressant, il y a une partie de moi qui ne voit pas le point. J’ai eu l’impression de lire deux essais différents, quoique joliment liés.

BAKHTINE, Mikhaïl. La poétique de Dostoïevski, Seuil, Paris, 1970, 366 p.

BARTHES, Roland. La chambre claire: Note sur la photographie

Barthes La chambre claire

Je me questionne soudain: pourquoi la minuscule à photographie dans le sous-titre de la couverture alors que, dans le livre, on y met une majuscule chaque fois qu’on parle de l’art et non de l’objet? Enfin…

Un tout petit essai écrit selon le principe du roman policier, affirme Sophie Létourneau dans son article “Roland Barthes enquête: La chambre claire ou la mélancolie policière”. C’est que Barthes cherche à comprendre son intérêt, son sentiment, pour la Photographie, avec un grand P, et invite le lecteur, par cet essai, à suivre la piste des indices qui le mènent à la réponse.

Un tout petit livre, lu à la vitesse de l’éclair avant un rush de rédaction. Se lit donc vite et bien, se comprend facilement.

Pour ceux qui veulent interroger leur sentiment pour la Photo, hors de tout aspect technique.

BARTHES, Roland. La chambre claire: Note sur la photographie, Cahiers du cinéma, Gallimard, Paris, 1980, 192 p.

BOURDIEU, Pierre. Les règles de l’art

Cette lecture m’a fait rire, en un sens, car alors que j’avais dix-neuf ans, j’ai suivi un cours sur la sociologie littéraire dans le cadre de mon baccalauréat en études littéraires, et je n’y ai rien compris. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours été bonne étudiante, mais ce cours, alors là, ça me dépassait complètement. J’en étais restée avec un petit “yeurk Bourdieu” sans meilleure explication. Puis voilà que, cette année, il me fallait lire Les règles de l’art. Et ce qui m’a fait rire, c’est que Ô combien le tout m’a semblé simple, clair et limpide. Je ne sais pas ce que je ne comprenais pas à l’époque. Était-ce Bourdieu et sa théorie du champ littéraire ou était-ce plutôt le mélange des théories abordées dans le cours? Mon opinion: j’étais habituée de l’avoir facile, et probablement que je ne me suis pas suffisamment investie pour surmonter l’obstacle initial.

Enfin, ces 567 pages n’auront pas été trop lourdes, et elles m’auront permis permis de me réconcilier avec l’approche sociologique en littérature qui, semble-t-il, ne fait pas le bonheur de tous les littéraires. Qu’importe, de mon côté, je crois qu’il y a du vrai dans chaque approche, qu’elle en contredise une autre ou non. Ce que j’ai aimé du livre de Bourdieu, c’est le survol qu’il offre du milieu littéraire de l’époque, de saBourdieu Les règles de l'art dynamique, de son fonctionnement. Qu’on le veuille ou non, la littérature est un phénomène de société, et l’acte d’écrire, bien que très personnel, s’inscrit (à des degrés variables, selon moi) dans un contexte social (on vise un public ou on réagit à une philosophie, et, qu’on soit membre d’une société ou ermite, que nos personnages le soient ou non, le reflet de notre société et de notre culture demeure; l’édition d’un livre est en soi une empreinte sociale).

BOURDIEU, Pierre. Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, Paris, 1998, 567 p.

PS: En écrivant la référence bibliographique, je viens de m’apercevoir que je n’avais à lire que 288 des 567 pages que j’ai lues… Eh bien… *rire*

BUTLER, Judith. Trouble dans le genre: Le féminisme et la subversion de l’identité

Comment décrire cet incontournable essai des études féministes? Dense. Opaque, parfois. Une lecture qui demande beaucoup de concentration, mais qui s’éclaire par moments pour devenir limpide. Bref, le livre n’est pas facile d’accès, mais l’auteure s’en défend dès les premières pages, disant qu’on lui a souvent reproché son style hermétique, mais qu’elle se refuse de vulgarButler Trouble dans le genreiser ou de simplifier pour celui qui ne ferait pas l’effort d’une lecture aride pour une fois dans sa vie. Notons que je reformule très librement.

Dans cet essai, Butler revoit en les mettant à l’épreuve, en les critiquant, les théories féministes ou de la sexualité en général (Foucault, Freud, Irigaray, Kristeva, Witting, Lacan, Lévy-Strauss) afin de prouver que le genre est une construction sociale et que le sexe ne fait pas nécessairement le genre. Elle veut ainsi bousculer dans les esprits l’hétérosexualité normative.

J’ai eu une relation amour-haine avec ce livre, intéressant et haïssable à la fois. J’ai eu l’impression, par moments, à la lecture de certaines théories psychanalytiques (je n’ai rien contre la psychanalyse), d’être plongée au cœur d’un univers fantastique tellement je les trouvais poussées et sans queue ni tête, alors que d’autres m’ont semblé se tenir. Mais n’était-ce pas aussi le but de l’auteure, d’en montrer les failles et les points forts?

BUTLER, Judith. Trouble dans le genre: Le féminisme et la subversion de l’identité, La Découverte, Paris, 2006, 283 p.

FOUCAULT, Michel. Histoire de la sexualité I: La volonté de savoir

Foucault Histoire de la sexualitéOn croit, selon le titre, qu’on sera plongé au cœur de l’histoire du sexe selon la formule classique du récit chronologique, mais on est plutôt entrainé vers ses racines: plus que de sexualité en tant que telle, l’auteur traite de l’espèce de “guerre” de pouvoir qui la sous-tend et de l’opposition entre censure (ou plutôt répression) et volonté de savoir.

Intéressant sans être un coup de cœur, mais une base éclairante pour d’autres lectures puisque de nombreux auteurs citent Foucault.

FOUCAULT, Michel. Histoire de la sexualité 1: La volonté de savoir, Gallimard, Paris, 1976, 211 p.

FREUD, Sigmund. L’homme Moïse et la religion monothéiste

Freud L'homme Moïse et la religion monothéiste

Définitivement un coup de cœur. Les trucs sur la religion me charment rarement; au contraire, ils m’exaspèrent assez facilement. Mais cet ultime et humble essai du père de la psychanalyse a pour moi ce grand intérêt: la transparence de la démarche. Plus qu’un essai sur les origines de la religion juive, c’est un texte sur l’essai en soi, sur le processus de recherche et ses failles, qui est mis en lumière au fil des pages.

Freud, à tâtons, avance au fil de ses hypothèses, conscient du peu de valeur empirique de ce qu’il propose, nommant le embûches et les défis qu’il rencontre. Intéressant dans son sujet (bien que Marcel Gauchet, dans Le désenchantement du monde, s’oppose à certains théoriciens sur lesquels s’appuie Freud). Intéressant, plus encore, pour son processus de recherche et d’écriture mis à nu.

Il parle, entre autres, de l’origine des mythes, notamment de celui de l’exposition, dont la raison d’être est la glorification des héros. Fait intéressant, avec son essai, non seulement questionne-t-il le mythe derrière Moïse, mais, d’une certaine façon, en invente-t-il une nouvelle version dans laquelle Moïse était au départ un Égyptien…

FREUD, Sigmund. L’homme Moïse et la religion monothéiste, Folio Gallimard, Paris, 1986, 256 p.

GAUCHET, Marcel. Le désenchantement du monde

Marcel Gauchet Le désenchantement du monde Religion

J’ai détesté. Rien à faire, cette “histoire politique de la religion” de 457 pages a été une torture. Je reconnais son intérêt, je suis d’accord avec le fait que notre société actuelle, bien que laïcisée, conserve dans sa manière de penser les structures du religieux. J’ai trouvé intéressant la mise en lumière des structures immanentes et transcendantes des religions primitives et actuelles. Mais j’ai trouvé que le tout était hermétique et verbeux en plus de se perdre en longueurs. Terminer ce volume a été un victorieux soulagement dans ce marathon de lecture.

Je sais que d’autres ont adoré. Tant mieux.

GAUCHET, Marcel. Le désenchantement du monde, Folio Gallimard, Paris, 1985, 457 p.

KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine. L’implicite

Kerbrat-Orecchioni L'implicite

Je me suis toujours passionnée pour les faits linguistiques, et les deux chapitres lus dans ce livre ayant beau constituer une lecture complexe, ils étaient fascinants. Le chapitre 2, “Les différents types de contenus implicites”, explique comment s’articulent à l’intérieur des nos discours, et souvent d’une même phrase, les énoncés explicites et implicites. On y apprend sur quoi s’appuie le non-dit pour être compris. À vrai dire, l’auteure part de l’hypothèse que le non-dit est dit, d’une certaine façon, et elle tente de comprendre de quelle façon il se construit.

Le chapitre 4, “Les compétences des sujets parlants”, traite des aptitudes permettant au locuteur d’être fonctionnel en situation de communication. Il présente quelques règles et lois régissant la conversation, la rendant possible ou positive pour chaque personne impliquée.

Les structures et les articulations du langage m’ont toujours fascinée. J’y réfléchis d’une façon toute nouvelle depuis un an, puisque j’étudie la mise en scène de personnages sourds, en littérature comme au cinéma. Comme leur langue n’a pas le même support que la nôtre, leur intégration au récit exige de l’auteur ou du réalisateur l’emploi de méthodes différentes. Le tout m’amène maintenant à me questionner sur l’emploi de l’implicite dans les langues de signes, connues , pour ce que j’en sais, pour être très explicites.

KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine. “Les différents types de contenus implicites” et “Les compétences des sujets parlants”, L’implicite, Armand Colin, Paris, 1986, 404 p.

NIETZSCHE, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra

Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra

Ah, Zarathoustra… Il en dit des choses, ce Zarathoustra… On peut l’aimer ou le détester, je crois que tout dépend de l’interprétation qu’on en fait. Il m’a semblé philosopher en se prenant pour le nombril du monde, être suprême, misogyne, qui refuse Dieu parce qu’il ne veut rien au-dessus de lui.

Être le surhomme, et enseigner à le devenir, voilà la mission qu’il s’est fixée. Elle peut être noble, et considérée du point de vue du dépassement de soi, de la protection de la planète et des belles valeurs. Mais il tient parfois de ces discours…

Je ne savais pas trop comment le prendre.

NIETZSCHE, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra, Folio Gallimard, Paris, 1971, 544 p.

SAID, Edward W. L’orientalisme: L’Orient créé par l’Occident

Edward Said L'orientalisme

Ouvrage très intéressant quoique contenant des longueurs. Parfois je me disais “OK, j’ai compris”, mais l’exemple n’en finissait plus d’exemplifier…

Par cet essai, Said cherche à mettre en lumière, mais plus encore à remettre en question, le regard que pose depuis des siècles l’Occidental sur l’Orient, de sa fascination pour cet ailleurs exotique à son sentiment de supériorité devant une culture si différente de la sienne. Said remonte l’histoire des sciences orientales pour en présenter les articulations et les usages, démontre le peu de validité de la démarche qui les sous-tend parfois, et ouvre ainsi l’intéressante question de la subjectivité du regard que l’on porte sur autrui, mais aussi, plus implicitement, sur la valeur des écrits. C’est peut-être parce que la question me taraude chaque fois que je rédige de la théorie en m’appuyant sur des sources que j’y ai vu plus particulièrement cela, mais il me semble tellement facile de fourvoyer autrui (et d’être fourvoyé) parce qu’on a “fait parler les sources”, des sources que, disons-le, on interprète toujours, et qui se sont elles-mêmes basées sur des sources qui ont été interprétées…

Enfin, un ouvrage très intéressant, qui ouvre la porte à de nombreuses réflexions.

SAID, Edward W. L’orientalisme: L’Orient créé par l’Occident, Seuil, Paris, 2005, 578 p.

VEYNE, Paul. Comment on écrit l’histoire

Paul Veyne Comment on écrit l'histoire

Cet essai présente une réflexion sur le travail d’écriture de l’historien, montrant qu’aucun ouvrage historique n’est entièrement fiable (je ne le dis pas dans un mauvais sens) pour la simple raison que les sources sont rarement suffisantes pour qu’on puisse raconter l’histoire dans le menu détail et que tout bon historien doit effectuer un travail de rétrodiction (contraire de prédiction) pour combler les lacunes et livrer un récit qui se tient selon toute vraisemblance – il le fait en se basant sur une culture historique solide. L’histoire est ainsi une pratique, et non une science.

J’ai bien aimé. C’était dense, mais les exemples historiques, en plus d’éclairer la démonstration, m’ont permis d’en apprendre plus sur des faits passés.

VEYNE, Paul. Comment on écrit l’histoire, Seuil, Paris, 1978, 438 p.

Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds

Même si la toile de Magritte en couverture m’a presque fait peur (disons qu’elle donne un drôle de style au livre), c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai effectué cette lecture (wow, on dirait que j’écris une lettre officielle). Oliver Sacks explore le monde des sourds en trois parties: leur histoire, leur langue, la grève universitaire de 1988. J’y ai appris moult (je ne sais pourquoi ce mot m’inspire un certain dégout) choses intéressantes qui ont renforcé mon désir d’apprendre la langue des signes (québécoise, sans doute [parce non, ce n’est pas une langue internationale]).

*Fin de la parenthèsite*

Des yeux pour entendre Sourds Oliver Sacks

Première partie: une petite histoire des sourds

Sacks commence par remettre en question la croyance selon laquelle il serait pire de naitre aveugle que de naitre sourd, mettant en avant le fait que la cécité ne nuit pas d’emblée à l’acquisition du langage alors que la surdité, si elle n’est pas détectée tôt et si des moyens ne sont pas pris pour permettre à l’enfant d’apprendre une langue, peut avoir de graves conséquences sur son développement personnel et langagier. Sans langue, on ne peut avoir de pensée construite, comprendre les abstractions et, surtout, s’intégrer à une communauté de gens.

Dans l’histoire, longtemps les sourds ont-ils été isolés. On les considérait souvent comme des attardés et on leur donnait des emplois routiniers, sans essayer de réellement communiquer avec eux, à moins qu’ils n’aient eu des précepteurs dévoués pour leur apprendre à lire sur les lèvres et à prononcer des mots qu’ils n’entendaient pas. Les sourds risquaient un grand isolement mental.

Lorsque je suis allée à Aix-en-Provence le 19 juin de cette année, je me suis rendue au musée Granet avec une amie. Nous avons été fascinées par le buste d’un homme sous lequel se trouvait dessiné l’alphabet en langue des signes française. Nous avons toutes les deux pris une photo des signes, mais pas de l’homme représenté au-dessus…

Buste Abbé de l'Épée Oliver Sacks Sourds

Il s’avère que ce religieux Français, l’abbé de l’Épée, a fondé une école spécialement dédiée à l’éducation des sourds-muets. Il est question, dans le livre de Sacks, de l’influence qu’il a eue dans leur histoire.

“Le plus important fut l’attention soutenue que l’abbé prêta à ses élèves et les fruits qu’apporta cette persévérance: il assimila d’abord leur langage (effort consenti, jusque-là, par bien peu d’entendants), puis, en associant des gestes à des images et à des mots écrits, réussit à leur apprendre à lire, leur ouvrant d’un seul coup le monde du savoir et de la culture. Le système de signes « méthodiques » mis au point par de l’Épée système qui associait le langage gestuel des sourds de Paris à une grammaire française signée permit aux étudiants sourds de coucher par écrit ce qui leur était dit après qu’un interprète l’eut traduit en signes, et la méthode s’avéra si féconde que, pour la première fois, certains élèves sourds issus de milieux modestes apprirent à lire et à écrire le français, accédant ainsi à l’éducation. Son école, fondée en 1755, fut la première à bénéficier du soutien public. Il y forma une multitude de maîtres pour les sourds qui allaient ouvrir vingt et une écoles en France et en Europe entre cette date et 1789 (année de sa mort). Quant à l’établissement créé par de l’Épée lui-même, son avenir parut un moment compromis par la tourmente de la Révolution, puis il devint en 1791 l’Institution nationale des sourds-muets de Paris, que dirigea le brillant grammairien Sicard.” (p. 39)

Aux États-Unis, la première école pour les sourds fut fondée à Hartford par Laurent Clerc, sourd-muet, (élève de Massieu, lui-même instruit par Sicard), que Thomas Gallaudet était allé recruter à Paris. Cette école deviendrait des années plus tard la Gallaudet University, seule université à accueillir une clientèle majoritairement sourde. L’émancipation des sourds allait donc bon train des deux côtés de l’Atlantique, et la langue des signes (américaine, britannique, française…) était enfin reconnue comme une langue à part entière qui permettait aux sourds, non seulement de communiquer et d’exprimer une pensée complexe, mais aussi de s’instruire. Toutefois, après la mort de Clerc, un autre courant de pensée, qui n’attendait que de s’affirmer, s’imposa, entre autres sous l’influence d’Alexander Grahman Bell (qui inventa le téléphone en tentant d’aider les sourds).

On nomme ce courant oralisme puisque la croyance qui en était le centre était qu’on devait avant tout apprendre aux sourds à parler (cours de lecture labiale et orthophonie). La langue des signes fut donc interdite dans les écoles. Ainsi, la situation des sourds fit un bond en arrière. Sans les Signes, la transmission de la culture générale devenait très difficile: apprendre la parole aux sourds demandait des milliers d’heures qui ne pouvaient plus être consacrées à autre chose.

“[…] l’« oraliste » le plus important et le plus influent fut Alexander Graham Bell, qui était à la fois l’héritier d’une famille ayant fait autorité dans le domaine de la rééducation de la parole (son père et son grand-père avaient été d’éminents orthophonistes), le surgeon d’un étrange déni de la surdité (sa mère et son épouse étaient sourdes, mais n’avaient jamais voulu le reconnaître) et le génial inventeur que l’on sait. Quand cette figure prestigieuse se jeta dans la bataille, le poids de sa renommée suffit à faire pencher la balance en faveur de l’oralisme, si bien que, lors du célèbre Congrès international des éducateurs pour sourds tenu à Milan en 1880 (où les enseignants sourds ne votèrent pas), cette tendance remporta la victoire, et les Signes furent « officiellement » proscrits des écoles.” (p. 51)

Il fallut près de 90 ans pour que l’oralisme soit vraiment remis en question (l’avis des sourds n’était pas pris en compte). Avant de revenir à une langue de signes (à l’Americain Sign Language [ASL], car, à partir de ce point, le livre fait surtout l’histoire des sourds aux États-Unis), des solutions intermédiaires ont été proposées, comme l’anglais (ou le français) signé, différent d’une langue de signes en cela qu’il était calqué sur la syntaxe de l’anglais (ou du français).

“Mais les langues de signes sont des langues à part entière: non seulement leur syntaxe, leur grammaire et leur sémantique se suffisent à elles-mêmes, mais elles diffèrent, par leurs caractéristiques, de celles de toutes les langues écrites ou parlées. Il n’est donc pas possible de traduire une langue orale en Signes en procédant mot par mot ou phrase par phrase — car ces langues ont des structures essentiellement différentes. On imagine souvent que les langues de signes sont de l’anglais ou du français, alors qu’elles ne sont rien de tout cela: elles ne sont que Signes.” (p. 54-55)

Une telle transposition d’une langue orale n’a rien de naturel pour qui ne dispose pas de l’ouïe. Les sourds ont une compréhension visuelle du monde, différente de la nôtre, et les langues de signes sont adaptées à cette vision. Malgré cela, l’auteur affirme qu’au moment de publier son livre (1989), l’anglais signé (Signed English ou SE) était encore privilégié dans de nombreux contextes (scolaire, télévisuel). Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui. Un jour, je prendrai des cours de LSQ et pourrai poser une foule de questions.

Le fait que, dès que se trouvent réunis suffisamment de sourds pour former une “communauté”, ce soit une langue de signes qui se forme “spontanément”, prouve à quel point ce mode de communication est naturel aux sourds. Un exemple en est l’ile de Martha’s Vineyard qui, au 19e siècle, comptait un si grand nombre de sourds que toute la population de l’ile, y compris les entendants, connaissait une langue de signes. C’est aussi un bel exemple d’intégration et d’acceptation des sourds dans une communauté: grâce à leur nombre, ils n’ont pas été considérés comme des handicapés. Le dernier sourd de l’ile est décédé en 1952, mais, bien après, des entendants continuaient de communiquer en signes dans différentes circonstances (y compris quand l’auteur y est allé, peu avant la publication du livre en 1989; je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, puisque les plus vieux habitants de l’ile sont sans doute décédés).

Deuxième partie: communiquer

J’ai été fascinée par cette partie qui touche tout l’aspect langagier, de l’acquisition du langage (oral ou signé) à son inscription dans le cerveau. La lecture en a été par moments un peu plus exigeante, car plus technique, mais le sujet en demeure vraiment intéressant.

Comment est la vie d’un sourd privé de tout langage (un sourd laissé à lui-même dans une famille d’entendants, par exemple, à qui on n’aurait pas appris de langue de signes)? Développe-t-il une pensée? Qui sommes-nous sans langue pour véhiculer des concepts, des idées?

Sacks relate brièvement quelques études qui ont été menées sur l’aphasie, la perte de la parole due à un accident cérébral (dont souffrait d’ailleurs mon grand-père paternel), revenant plus régulièrement sur les propos de Hughlings-Jackson, qui a mis de l’avant le concept de “propositionnement”: pour exprimer une pensée complète, le vocabulaire ne suffit pas, il faut pouvoir l’organiser selon une grammaire et une syntaxe, il faut pouvoir “propositionner”. Mais l’aphasie survient dans un cerveau déjà construit par le langage. Qu’advient-il à un cerveau qui ne connait pas le langage? C’est ce que les sourds privés de langue pendant de nombreuses années ont permis d’observer, du moins en partie.

Sacks mentionne des cas de personnes ayant été initiées tardivement à une langue de signes (il faut lire cette partie, p. 64 à 86), comme celui de Joseph, qui a appris les Signes à onze ans. Bien que son intelligence fut normalement développée dans tous les domaines auxquels il avait accès (et plus encore dans les domaines visuels), certains concepts abstraits, rendus possibles grâce au langage, lui faisaient défaut. Par exemple, Joseph ne parvenait pas à comprendre les concepts de question ou de réponse, non plus que les notions temporelles. Il vivait dans l’instant présent et prenait les choses au premier degré (pas d’abstraction). Je résume rapidement (du moins, j’essaie), mais cet exemple laisse croire qu’une personne dotée d’une intelligence normale, si elle n’a pas appris de langue, ne peut pas pleinement développer son esprit, car le langage est nécessaire au développement d’une pensée conceptuelle.

Quand il y a plus d’un enfant sourd dans une famille, ceux-ci développent habituellement entre eux un système de signes pour communiquer. Toutefois, ce système n’est jamais assez développé pour devenir une langue à part entière et permettre l’abstraction. Selon Carol Padden et Tom Humphries, linguistes sourds, il faut un minimum de deux générations pour que se développent une grammaire et une syntaxe, donc pour qu’une langue de signes devienne un système linguistique à part entière. Il en irait de même pour le langage oral. Bien que le cerveau humain soit conçu pour intégrer un langage, il est nécessaire que ce langage soit transmis pour qu’une personne puisse en bénéficier pleinement.

Un enfant sourd élevé par un parent sourd acquiert la langue au même rythme qu’un enfant entendant. Cet enfant produira ses premiers signes vers l’âge de six mois. (p. 56)

« Le discours intérieur, écrit Vygotsky, est un discours qui se passe presque totalement des mots… ce n’est pas l’aspect intérieur du discours extérieur, c’est en lui-même une fonction… Alors que dans le discours extérieur la pensée est incarnée dans des mots, dans le discours intérieur les mots meurent en donnant naissance à la pensée. Le discours intérieur est dans une large mesure une pensée pure, réduite à des significations. »”

J’arrête de citer le temps d’une parenthèse. C’est que je ne suis pas à 100% convaincue par cette affirmation. Je conçois qu’elle a du vrai, mais j’ai un esprit tellement linguistique que j’imagine mal ma pensée hors des mots. Je pense le plus souvent en jouant avec les phrases, en les restructurant pour mieux organiser la pensée ou parce que je conçois le monde en littéraire, je pense le monde en narration. C’est une question que je me suis déjà posée: si je pense si fortement en mots, y a-t-il des gens qui pensent plutôt en images, en sons…? Toutefois, c’est vrai que ma pensée peut être ponctuée d’odeurs, de sensations… et qu’elle n’est en ce sens pas uniquement langage.

Poursuivons la citation. Ce sont les mots de Sacks:

“Nous faisons nos premières armes communicationnelles dans le cadre d’un dialogue, d’un langage qui est à la fois extérieur et social, mais ensuite, pour penser, pour devenir nous-mêmes, il faut que nous nous tournions vers un monologue, un discours intérieur. Le discours intérieur est essentiellement solitaire, et il est aussi profondément mystérieux: Vygotsky écrit qu’il est aussi inconnu de la science que « l’autre face de la lune ». On dit souvent que c’est le langage qui fait l’homme; mais notre vrai langage, notre véritable identité résident dans notre discours intérieur, dans le flux et l’engendrement incessants de significations qui constituent notre esprit. C’est grâce au discours intérieur que l’enfant élabore ses propres concepts et significations; c’est grâce à ce discours qu’il bâtit son identité; et c’est à travers lui, enfin, qu’il construit son monde personnel. Et le discours intérieur (ou les Signes intérieurs) du sourd sont souvent très particuliers.” (p. 105)

On dit que les langues structurent notre pensée, mais aussi notre conception du monde, qu’on voit le monde à travers la loupe du langage. Le livre aborde brièvement la façon d’appréhender les choses, très visuelle, des sourds (on donne l’exemple de Charlotte, une signeuse native, c’est-à-dire dont les Signes est la langue maternelle, p. 99 à 107). Je me demande en quoi la langue des signes influe sur cette conception du monde (par exemple, un sourd oraliste partagerait-il cette vision? J’en doute…). J’ai envie d’apprendre la LSQ en partie pour pouvoir imaginer (car je ne serai jamais signeuse native) en quoi elle peut teinter la façon dont les signeurs peuvent concevoir le monde. C’est beaucoup d’enthousiasme, je sais.

“Deborah H., une jeune femme bien-entendante signeuse native (elle était issue de parents sourds), m’a appris récemment qu’elle retrouvait l’usage des Signes et « pensait en Signes » chaque fois qu’elle devait résoudre un problème complexe. Le langage a une fonction à la fois intellectuelle et sociale, et, pour cette femme qui jouit de toutes ses facultés auditives et vit aujourd’hui dans le monde entendant, la fonction sociale est liée à la parole; mais la fonction intellectuelle paraît encore s’appuyer sur les Signes.” (p. 61, note en bas de page)

Sacks aborde ensuite longuement l’aspect linguistique des langues de signes, afin de démontrer que ce sont des langues à part entière. Je n’en rapporterai que ceci:

“Les langues de signes, à tous leurs niveaux — lexical, grammatical ou syntaxique —, laissent donc entrevoir une utilisation linguistique de l’espace: une utilisation étonnamment complexe, car presque tout ce qui se déroule linéairement, séquentiellement et temporellement dans le langage parlé devient, dans les Signes, simultané, concurrent et multistratifié.” (p. 122)

On dit donc que les langues de signes sont quadridimentionnelles: elles comprennent les trois dimensions spatiales ainsi que la dimension temporelle. Toute personne qui apprend à signer passé l’âge de cinq ans “ne maitriser[a] jamais toutes les subtilités et tous les raffinements de cette langue” (p. 128). Tant pis pour moi…

Sacks cite Stokoe (1979), lorsqu’il démontre que les Signes ont un aspect “cinématique” en plus d’un aspect narratif:

“Dans la langue des signes… le récit n’est plus linéaire et prosaïque. Ce langage est essentiellement découpé, passe sans cesse de la vue normale au gros plan, puis au plan d’ensemble et de nouveau au gros plan, en incluant même des scènes de zoom arrière et avant, exactement comme travaille un monteur de films… Non seulement la disposition des signes évoque davantage un film monté qu’une narration écrite, mais chaque signeur est placé comme une caméra: le champ de vision et l’angle de vue sont dirigés, mais variables. Non seulement le signeur en train de signer, mais aussi le signeur en train d’observer sont conscients en permanence de l’orientation des yeux du signeur vers les signes émis.” (p. 124-125)

Des chercheurs ont étudié la structure de la langue des signes d’un point de vue neurologique. Fascinant. On sait que l’hémisphère gauche se charge de traiter le langage et que les fonctions visuelles sont plutôt développées par le droit. Qu’en est-ils alors des Signes puisqu’ils allient langage et visualité? Pour communiquer en Signes, les deux hémisphères du cerveau sont sollicités. Un signeur souffrant d’aphasie (donc touché dans son hémisphère gauche) ne perd pas l’usage des perspectives; s’il est touché dans son hémisphère droit, il peut continuer de signer malgré de graves déficits spatiovisuels.

“[…] les Signes sont bien une langue à part entière et traités comme tels par le cerveau, même s’ils sont plus visuels qu’auditifs et organisés spatialement plutôt que séquentiellement. […] cette langue est gérée par l’hémisphère cérébral gauche, auquel la biologie a précisément assigné cette fonction.” (p. 131)

La plupart des gens apprécient la musique avec leur hémisphère droit. Toutefois, le musicien professionnel, pour qui la musique est un langage, la traite plutôt avec son hémisphère gauche, entendant des nuances qui échappent complètement à l’amateur. Donc, même si les Signes font de prime abord travailler notre hémisphère droit, c’est le gauche qui en traite l‘aspect langagier.

Troisième partie: les sourds de Gallaudet University exigent un président sourd

Je ne résumerai pas cette partie, elle n’est pas essentielle à mes notes. Simplement, en 1988, les étudiants de Gallaudet ont décidé qu’il était temps que leur université soit dirigée par une personne qui soit à même de comprendre leurs besoins et leur vision du monde. Après une semaine d’une grève pacifique, ils ont obtenu ce qu’ils demandaient: un président sourd. Surtout, ils ont découvert leur propre pouvoir de négociation et ont prouvé à ceux qui en doutaient encore qu’ils sont des êtres aussi autonomes que les autres.

The National Theater of the Deaf (NTD), fondé en 1967, présentait au moment de la parution du livre des pièces de théâtre en ASL. Les sourds ont développé une poésie, un humour, des chansons… preuves qu’ils ont leur propre culture.

Extraits

“[­­­…] ce n’est que par le langage que nous entrons pleinement dans notre condition et notre culture humaines, communiquons librement avec nos semblables, recevons et partageons des informations.” (p. 28)

“Il suffit d’observer deux sourds en train de communiquer pour constater que les Signes sont empreints d’un ludisme, d’un style qui ne sont pas ceux du langage parlé. Les signeurs ont tendance à improviser, à jouer avec les signes, à faire passer tout leur humour, toute leur imagination, toute leur personnalité dans leurs gestes, si bien que leurs échangent ne sont pas seulement une simple manipulation de symboles conforme à certaines règles grammaticales, mais reflètent, irréductiblement, leur voix — une voix dotée d’une force particulière, parce qu’elle s’exprime directement par le corps. On peut imaginer un discours désincarné, mais il n’y a pas de Signes sans corps. La chair et l’âme du signeur, sa spécificité humaine s’expriment continûment dans l’acte même de signer.” (p. 161)

SACKS, Oliver. Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds, Seuil, 1990, 240 p.

Le roman sans aventure

La lecture de l’essai Le roman sans aventure d’Isabelle Daunais m’a plongée dans une grande crise existentielle. Bien que je ne sois certes pas (encore) une auteure, j’écris. Nous verrons où cela me mènera… ou pas. Quoi qu’il en soit, bien qu’une foule d’idées foisonnent dans ma tête, je pense: et ensuite? Que pourrait-il bien se passer après? Et je me dis parfois que je n’ai pas la trempe d’une auteure parce que, trop souvent, je n’arrive pas à répondre à cette question.

Dans Le roman sans aventure, Isabelle Daunais explore ce qui serait à l’origine de ce sentiment. D’où ma crise existentielle. Et un bon degré de wow.

Le roman sans aventure Isabelle Daunais littérature québécoise

Daunais étaye l’hypothèse suivante:

“[…] si le roman québécois est sans valeur pour le grand contexte [France, etc.], s’il ne constitue un repère pour personne sauf ses lecteurs natifs, c’est parce que l’expérience du monde dont il rend compte est étrangère aux autres lecteurs, qu’elle ne correspond pour eux à rien de connu et, surtout, à rien de ce qu’il leur est possible ni même désirable de connaître. Cette expérience, c’est celle de l’absence d’aventure ou de l’impossibilité de l’aventure. Par aventure, je ne veux pas dire l’action et les péripéties propres à tout roman, et dont le roman québécois n’est pas moins pourvu qu’un autre, non plus que les quêtes et conquêtes de toutes sortes qu’entreprennent ses personnages, mais le fait pour ces derniers d’être emportés dans une situation existentielle qui les dépasse et les transforme, et, par cette expérience, de révéler un aspect jusque là inédit ou inexploré du monde. Tous les grands romans racontent une aventure, lancent dans le monde des personnages qui en rapportent une perception ou une compréhension nouvelle par laquelle ce monde, par la suite, ne peut plus être vu de la même façon. Ce principe ne vaut pas seulement pour le roman, mais pour toutes les œuvres, quel que soit l’art dont elles relèvent, qui découvre un aspect du monde qu’avant elles on ne voyait pas, ou qu’on ne voyait pas de la même façon. À la différence que le roman a ceci de particulier qu’il raconte ce qu’il découvre, qu’il en fait un événement vécu, une question offerte à la conscience même de ses personnages. Or, dans le cas du roman québécois, aucune question, aucun événement n’ébranle assez le monde où vivent les personnages pour leur offrir, au sens fort du terme, une aventure.” (p. 15)

Bref, selon Le roman sans aventure, le Québec serait un monde protégé dont rien ne vient rompre l’équilibre, que rien ne vient transformer suffisamment (pas même la Révolution tranquille) pour le sortir de l’idylle (au sens que lui donne Kundera dans L’art du roman). Et:

“[…] l’idylle ne désigne pas ici un univers pur et merveilleux, expurgé de tout souci, de toute adversité ou de tout malheur, mais, plus modestement et plus concrètement – et à la fois plus terriblement –, l’état d’un monde pacifié, d’un monde sans combat, d’un monde qui se refuse à l’adversité.” (p. 18)

Selon Daunais, les auteurs québécois se heurtent à tour de rôle au problème que pose l’idylle: Quoi raconter? Que faire vivre comme aventure aux personnages de ce Québec pacifié? Parce que:

“Le monde de l’idylle, encore une fois, n’exclut ni les drames personnels, ni les misères de la vie quotidienne, ni les ambitions déçues, ni quoi que ce soit qu’on rencontre dans une vie. Mais c’est un monde qui demeure en retrait de l’aventure ou, plus exactement, c’est un monde au sein duquel l’aventure reste lointaine et inatteignable.” (p. 19)

Selon Le roman sans aventure, les personnages québécois naissent dans l’idylle, vivent quelques péripéties (pas suffisamment fortes pour bouleverser leur univers), et, à la fin de l’histoire, retrouvent le monde de l’idylle. Ce que Daunais nomme le “principe d’équivalence” (p. 34).

“En d’autres termes, non seulement l’avant ne se voit en rien aboli, mais il se poursuit et se fond dans un après tout aussi idyllique.
[…]
Contrairement à ce qu’elle est d’habitude, à savoir un espace parallèle, fragile et éphémère au sein duquel on se réfugie pour se reposer ou s’éloigner temporairement du bruit et de la fureur du monde, l’idylle est l’univers de base des
« Canadiens » (aussi bien les anciens que leurs descendants), la réalité même qu’ils habitent. Que l’Histoire en marche vienne troubler cette réalité de ses quelques incursions n’y change rien: une fois passé le soubresaut, une fois la tempête apaisée, l’idylle retrouve son cours et l’aventure reprend sa place dans ces lieux éloignés et irréels que sont le rêve, les souvenirs et les contes.” (p. 39-40)

Daunais mentionne Le Roman à l’imparfait de Gilles Marcotte, un  essai paru en 1976, dans lequel son auteur entrevoyait déjà l’idée d’absence d’aventure dans le roman québécois, “l’absence de temps « accompli » de l’action et de l’Histoire en marche au profit de celui, suspendu, de l’inachèvement” (p.16). Le roman de la “durée immobile” (p. 17).

Pour faire sa démonstration, Daunais reprend les grands titres de la littérature québécoise depuis le terroir (Gérin-Lajoie, Aubert de Gaspé, Hémon…) et remonte jusqu’à la modernisation (Gabrielle Roy, Robert Élie…) et à la Révolution tranquille (Marie-Claire Blais, Ducharme, Aquin…). Par cette démonstration, elle souhaite aussi infirmer certaines hypothèses ou croyances expliquant le rejet de notre roman par le grand contexte. Par exemple, elle déplore que le roman québécois des années 1950 ait souffert de la comparaison avec ce qu’André Belleau a appelé le “code littéraire français” parce que le roman québécois de l’époque avait quelque chose qui rappelait le roman existentialiste français de cette même décennie. Daunais propose plutôt de le lire à la lumière du “code culturel québécois” (Belleau), donc de ce qui est paru avant et après cette époque, ce qui lui permet de poursuivre son analyse en établissant des ponts avec l’idylle. Pour Daunais, le roman de la modernité, de “l’idylle moderne”, a mené à une sorte de matrice qui, qu’on ait voulu copier le “code littéraire français” ou non, a quelque chose d’existentialiste.

Cette matrice, on la reconnaît à deux grandes caractéristiques qui touchent, précisément, aux faibles possibilités d’action des personnages. La première est la propension de ces derniers à décrocher de leur vie: soit ils abandonnent, physiquement ou psychologiquement, l’occupation (la plupart du temps professionnelle) qui était la leur avant que commence le récit; soit ils se retranchent dans quelque lieu isolé qui leur donnera l’illusion d’une retraite; soit encore ils font de l’errance soft leur principal mode de vie. (p. 125)

La deuxième caractéristique décrite par Daunais dans Le roman sans aventure est l’apparition régulière, dans le roman de la modernité, du personnage d’écrivain. Comme si l’auteur ne trouvant pas d’aventure à faire vivre à son personnage lui en faisait vivre, de manière détournée, à travers son statut d’écrivain.

Puis, les romans de la Révolution tranquille sont abordés sous un angle nouveau. Cette littérature qu’on rattache à l’aspect bouillonnant de l’époque, qu’on trouve pleine d’inventivité, Daunais la considère sous l’angle de la tranquillité plutôt que sous celui de la révolution.

“Car la tranquillité n’est qu’un autre nom de l’idylle, une idylle que le roman, cette fois, ne cherche plus à combattre, que ce soit par le rêve, la fuite ou l’attente, qu’il n’essaie plus de dépasser ou de percer, mais qu’il reconnaît, au contraire, qu’il accepte et, pour tout dire, à laquelle il s’abandonne.” (p. 150)

Malgré les changements opérés dans les décennies 1960 et 1970, et qui peuvent faire croire qu’on a enfin ouvert la porte à l’aventure, l’idylle se serait tout à fait installée, d’où la tranquillité de cette révolution.

“Déjà, les années 1940 et 1950 avaient montré qu’on peut très bien se moderniser (arriver en ville, s’industrialiser, se mettre au diapason d’une culture et d’une économie en voie de mondialisation) tout en continuant de vivre « heureux et caché », et les années 1960, quand on les aborde dans l’optique du roman, montrent que cette continuité n’a été aucunement ébranlée, qu’elle s’est même, d’une certaine manière, renforcée.” (p. 151)

Pour ceux qui pourraient croire que le roman québécois des années 1960 et 1970 ait été surtout inspiré du courant du nouveau roman, Daunais marque une différence majeure entre les deux. Si le nouveau roman est celui de la non-aventure (l’aventure ayant été trop souvent explorée):

“Le roman de la Révolution tranquille n’opère pas, ne peut pas opérer depuis la même lassitude. Il n’est pas fatigué de l’aventure – comment pourrait-il l’être alors qu’elle s’est toujours dérobée au roman avant lui? –, il est, et c’est très différent, fatigué d’avoir à la chercher.” (p. 153)

Ce serait pourquoi, dans les romans de ces années, les personnages se refusent à l’aventure. Certains habitent en marge de la société, refusant d’y prendre part, ne vivant que pour eux-mêmes (Ducharme, Le nez qui voque; Poulin, Les grandes marées). D’autres se voient attribuer le rôle de personnages principaux alors qu’ils n’ont rien de révolutionnaire, rien qui n’ouvre vers une époque nouvelle (Marie-Claire Blais, Une saison dans la vie d’Emmanuel). Daunais en fait une intéressante analyse qu’il vaut mieux lire que résumer.

“Pour tout dire, le personnage du roman québécois trouve dans la mondialisation un espace qui reconduit ou prolonge l’idylle à laquelle il est habitué: un espace peu contrasté, sans marge ni centre, apaisé (du moins pour lui qui en habite l’une des contrées les plus prospères). Le monde lié à cet espace, en fait, lui est si familier ou si naturel qu’il n’a pas, comme les personnages des autres romans, à le découvrir. Cela pourrait lui procurer un avantage, faire de lui un être plus adapté à ce monde et par là plus représentatif de ce monde. Mais cette adaptation a plutôt pour conséquence de le faire s’y fondre au point de ne pas s’y faire remarquer, de l’y rendre parfaitement soluble.” (p. 208-209)

Réflexion sur Le roman sans aventure

Dans Le roman sans aventure, Daunais étaye une hypothèse à partir d’idées qui ont du sens, suffisamment du moins pour avoir fait naitre chez moi un petit sentiment de wow/crise existentielle. D’un autre côté, Le roman sans aventure me laisse avec des doutes. Je songe à Rosa Candida et à L’embellie de Ólafdóttir, qui ne racontent que quêtes personnelles. Il ne s’y trouve aucune grande aventure qui transcende les personnages. Et pourtant cette littérature est exportée, elle est accueillie par le grand contexte. Qu’est-ce qui distingue réellement le roman québécois de ceux-ci? Certains titres japonais me viennent aussi en tête (ceux de Kawakami, par exemple), des livres que j’ai lus pour leur simplicité, parce qu’ils mettent en lumière les relations humaines, sans avoir besoin de plonger au cœur d’une grande histoire. Le Japon a vécu des catastrophes humaines et naturelles horribles, qui ont certes pu transformer ce pays radicalement (attention, je ne suis pas spécialiste, je réfléchis) mais ce me semble aussi un monde pacifié, impression renforcée à la suite de ma lecture de Underground de Murakami. Pourquoi, donc, certains romans étrangers décrivant un univers proche de l’idylle, racontant une histoire qui n’est pas portée par l’aventure, ont-ils plus de succès que les romans québécois?

DAUNAIS, Isabelle. Le roman sans aventure, Les Éditions du Boréal, Montréal, 2015, 217 p.

Underground

Parfois, on choisit un livre sans trop savoir à quoi s’attendre. Je me suis dit tiens, pourquoi pas retourner à Murakami avec autre chose qu’un roman… Accéder au Murakami terre à terre est toujours intéressant (ma lecture d’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond m’en a du moins convaincue). Je me suis procuré Underground, donc, un livre dans lequel Murakami revient sur les attentats au gaz sarin survenus dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995 et perpétrés par la secte Aum.

Underground Haruki Murakami Attentats gaz sarin Tokyo

Je dis que je ne savais pas à quoi m’attendre, et c’était pourtant très clair, mais je croyais que l’auteur raconterait les évènements dans ses mots à lui. Il fait plutôt le choix de laisser la parole aux victimes, à ceux qui ont vécu cette journée.

Interpelé par une lettre lue dans un magazine — une lettre qui raconte comment un homme ayant conservé des séquelles physiques à la suite des attentats a ensuite été ostracisé à son travail parce qu’il ne parvenait plus à maintenir son rythme d’antan —, Murakami décide d’enquêter sur les évènements. Il veut comprendre comment la société japonaise a pu ainsi se désolidariser des siens. Il entreprend alors un travail de longue haleine: retrouver le maximum de personnes impliquées afin de leur demander de témoigner. La tâche est ardue; la vie privée des victimes devant être protégée, Murakami se retrouve avec une longue liste de noms, sans coordonnées. Difficile, donc, de retracer les femmes mariées. Parmi tous ceux qu’il est parvenu à joindre, plusieurs ont refusé de le rencontrer, pour différentes raisons. Finalement, il a pu recueillir une soixantaine de témoignages. Ces témoignages, il les a d’abord enregistrés, ensuite retranscrits puis, pour qu’ils appartiennent vraiment aux témoins, il les a fait relire par chacun, et retravaillés selon les commentaires reçus, y compris quand on lui demandait d’éliminer des passages pourtant importants. Avec ce livre, Murakami se fait intermédiaire. Les voix se relaient pour raconter une même histoire, vécue selon des angles différents.

Soixante témoignages de victimes, donc, dont seuls trente-quatre se retrouvent dans la traduction française. Un peu décevant à prime abord, mais comme le livre est assez dense (537 pages) et que les évènements se répètent sous des angles différents d’un témoignage à l’autre, je crois que ces 34 récits du Underground français suffisent pour se faire une bonne idée des choses. Murakami prend ensuite la parole dans un essai d’une vingtaine de pages. Il tente de comprendre ce qui, dans la société japonaise, a permis qu’on en arrive là. Réflexion intéressante, dont j’aurais pris plus encore. Ainsi se terminait l’édition originale de Underground. Après sa parution, il a été reproché à Murakami de s’en être tenu à un seul point de vue, celui des victimes.

Voici comment il présente la démarche qu’il a entreprise avec Underground:

“En rédigeant « Underground », j’ai mis un point d’honneur à ne pas consulter le moindre article sur Aum. Je me suis placé autant que possible dans la même situation que les victimes de l’attaque ce jour-là – frappées par une force inconnue et mortelle.
C’est pour cette raison que je n’ai pas donné la parole à la secte Aum dans « Underground ». Je craignais que ça ne dévie le centre d’intérêt du livre, et je voulais surtout éviter le genre de démarche mi-figue mi-raisin qui essaie de présenter le point de vue des deux parties.
   En conséquence, « Underground » a été critiqué par certains pour son unilatéralisme, mais n’avais-je pas intentionnellement focalisé ma caméra sur un point fixe? Je voulais que mon livre serve de lien entre les lecteurs et les victimes interrogées (ce qui ne veut pas toujours dire qu’on soit de leur côté). Mon objectif était que le lecteur éprouve ce que ces personnes avaient éprouvé, qu’il pense ce qu’elles avaient pensé. Cela ne signifiait cependant pas que je voulais nier l’existence sociale d’Aum Shinrikyo.
Après la publication d’« Underground » et après que se furent calmées les diverses répercussions de l’évènement, la question « Qu’est-ce qu’Aum Shinrikyo? » a commencé à me travailler. Après tout, « Underground » était une tentative de réparation. À mon sens, la couverture médiatique de l’évènement avait été partisane et déséquilibrée, et je voulais restaurer cet équilibre, justement. Ce travail terminé, je me suis rendu compte que la question persistait: à leur tour, les récits et les témoignages sur la secte Aum que les médias nous avaient présentés étaient-ils véridiques et assez précis?” (p. 361-362)

Afin de comprendre ce qui, dans la société japonaise, pouvait pousser des gens à devenir membres d’une secte telle qu’Aum (et accepter de commettre un attentat), Murakami décide de poursuivre son projet – un volet intitulé Le lieu promis, compris dans l’édition actuelle d’Underground – en interviewant des adeptes ou d’anciens adeptes. Toutefois, trouver des volontaires n’est pas si simple. Ce sont finalement des rédacteurs du magazine Bungei Shunju, où seront d’abord publiées les entrevues, qui trouveront pour lui des personnes. Huit entrevues seront réalisées avec la même méthodologie que pour les victimes des attentats. Le résultat est très intéressant; et les points de vue qui s’ouvrent sur Aum, de façon surprenante, assez variés.

Underground est peu littéraire, car en majeure partie constitué de transcriptions de témoignages oraux; il trouve son intérêt dans son sujet et dans la brève incursion qu’il permet dans la culture japonaise. C’est ce qui m’a le plus fascinée. J’ai relevé beaucoup de passages que je ne pourrai pas tous citer; je vais tenter de présenter ceux qui offrent la meilleure vue d’ensemble de l’ouvrage. Malgré tout, je remarque que j’ai peu noté d’extraits décrivant les attaques ou les symptômes des victimes, je me suis surtout attardée aux aspects sociaux ou culturels.

Mais avant, voici la carte du métro de Tokyo qu’on trouve dans le livre. J’ai été littéralement fascinée par l’immensité de son réseau…

Plan métro Tokyo Underground Haruki Murakami

Underground en extraits

“À Otemachi, il faut négocier toutes ces correspondances, mais dès qu’on les a passées, cela devient plus clairsemé. Nijubashi-mae, c’est l’arrêt suivant. Pour moi, il y a beaucoup de monde pendant tout mon trajet. De Machiya à Nishi-Nippori, Sendagi, Nezu, Yushima, Shin-ochanomizu, Otemachi… on ne peut rien faire. On est piégés sur place. Une fois montée, je me colle à la porte et, maintenue debout par la masse de gens, je somnole. C’est vrai: je peux dormi debout. Presque tout le monde le fait. Je ferme les yeux et je me détends. Je ne pourrais pas bouger, si je le voulais, alors c’est plus facile ainsi – les visages des gens sont tellement proches! Je ferme donc les yeux et je m’assoupis…
[­…]
Ce jour-là, pour traverser la voiture, je me suis préparée à ouvrir les yeux – je ne peux pas me déplacer sans ouvrir les yeux, hein?
[rire] –, mais j’ai remarqué que j’avais du mal à respirer. C’était comme si ma poitrine était comprimée, au point que, lorsque je tentais d’inhaler, rien n’entrait… Je me suis dit: « C’est curieux. C’est sans doute parce que je me suis levée tôt. » [Rire] J’ai cru que j’étais juste abrutie. J’ai toujours eu le réveil difficile, de toute façon, mais cette impression était assez brutale.
Je me suis sentie mieux quand la porte s’est ouverte et qu’est entrée une bouffée d’air frais, mais dès les portes refermées à Otemachi, ça s’est aggravé. Comment décrire ça? C’était comme si l’air lui-même avait disparu. Et la notion de temps aussi… Non, là, j’exagère un peu.
[…]
L’analyse de sang n’a rien révélé d’anormal. Je ne montrais aucun signe de pupilles contractées. Je me sentais juste mal. Je n’avais pas changé de vêtements et je souffrais vraiment, mais ça s’est arrangé au fil des heures. Heureusement que j’avais somnolé dans le métro! C’est ce que m’a expliqué un inspecteur de police. Mes yeux étaient fermés et ma respiration plus légère, plus superficielle
[rire]. J’ai eu de la chance, je suppose.” (p. 85, 86 et 88; témoignage de Mlle Aya Kazaguchi, 23 ans, victime)

“Ce que je trouve vraiment effrayant, ce sont les médias –, surtout la télévision, si limitée dans ce qu’elle montre. Quand ils parlent de l’attaque au gaz, les journalistes ont des idées préconçues, et donnent l’illusion que le petit détail sur lequel ils se concentrent est représentatif de l’ensemble du problème. Lorsque je me tenais dehors, à la station Kodemmacho, il est certain que ce tronçon de rue était dans un état anormal, mais tout autour le monde continuait à tourner. Les voitures circulaient. En y repensant, c’était irréel: le contraste était tellement bizarre! Mais, à la télévision, ils n’ont montré que la partie anormale, très différente de l’impression que j’avais eue. Ça m’a fait comprendre à quel point la télévision est effrayante.” (p. 229; témoignage de M. Masanori Okuyama, 42 ans, victime)

“Nos bureaux sont à Roppongi. Je prends un bus vers 7 heures pour la station Gotanno, et j’attrape le 7 h 42 ou le 7 h 47 sur la ligne Hibiya pour Naka-meguro. C’est incroyablement chargé. Parfois, on ne peut même pas monter, et pourtant, d’autres passagers arrivent à se glisser dans les voitures à Kitasenju. Vous êtes comme une tranche de jambon entre deux bouts de pain. C’est de la violence physique. Vous avez l’impression qu’on va vous écraser à mort, ou que soudain votre hanche va se déboîter. Vous êtes tordu, informe, et vous ne vous dites qu’une chose: « J’ai mal! » Vous êtes torturé au milieu des autres, avec vos seuls pieds sur un point fixe.” (p. 246; témoignage de M. Naoyuki Ogata, 28 ans, victime) “Sur le quai, personne n’avait l’air pressé, les gens marchaient normalement. Il n’y avait que l’agent qui criait: « S’il vous plaît, plus vite! Sortez! » Les agents étaient tous paniqués, mais pas les passagers; beaucoup s’attardaient pour décider quoi faire.” (p. 275; témoignage de M. Ken’ichi Yamazaki, 25 ans, victime)

“J’emprunte la ligne Hibiya pour aller au travail. Elle est toujours bondée, surtout à la station Kita-senju où beaucoup de gens prennent une correspondance, et où il y a toutes ces réparations qui occupent la moitié du quai – c’est vraiment dangereux. Une simple poussée, et quelqu’un pourrait tomber sur les voies.
C’est bondé au point qu’un jour, alors que je montais dans une voiture, mon attaché-case m’a été arraché par le torrent de passagers. J’ai tenté de m’y accrocher, mais j’ai dû le lâcher pour éviter d’avoir le bras cassé. Il a tout bonnement disparu, et j’ai cru ne jamais le revoir
[rire]. Ensuite, la foule s’est un peu éclaircie, et je l’ai récupéré – une chance! Enfin, à présent, il y a l’air conditionné dans les voitures. Avant, l’été, c’était insupportable.” (p. 309; témoignage de M. Koichiro Makita, 34 ans, victime)

“[…] l’autonomie n’est que l’image miroir de la dépendance envers d’autres. Si vous aviez été abandonné bébé sur une île déserte, vous n’auriez aucune idée de ce que signifie « autonomie ». La dépendance et l’autonomie sont comme l’ombre et la lumière, piégées par la gravité l’une de l’autre et s’attirant mutuellement, jusqu’à ce que chaque individu, après nombre d’essais et d’erreurs, trouve sa place dans le monde.” (p. 341; essai de Murakami)

“Le « contrôle de l’esprit » n’est pas une disposition qu’on peut rechercher ou accorder tout seul. Il faut être deux.
En perdant votre ego, vous perdez le fil de la narration que vous appelez votre Moi. Les êtres humains ne peuvent toutefois pas vivre très longtemps sans sentiment d’être impliqués dans une histoire en devenir. Ces histoires dépassent le système rationnel limité (ou la rationalité systématique) dont vous vous entourez; elles sont la clé cruciale du partage de l’expérience-temps avec les autres.
[…]
Néanmoins, sans ego adéquat, personne ne peut créer de narration personnelle, pas plus qu’on ne peut conduire une voiture sans moteur ou porter une ombre sans véritable objet physique. Une fois que vous avez confié votre ego à quelqu’un d’autre, dans quelle direction pouvez-vous avancer?
Quand vous en êtes là, vous recevez une nouvelle narration de la personne à qui vous avez confié votre ego. Vous lui avez remis le véritable objet, et ce que vous obtenez en retour est une ombre. Dès que votre ego s’est fondu dans un autre, votre narration va forcément reprendre ce que cet autre ego a créé.
Mais quelle sorte de narration?” (p. 342-343; essai de Murakami)

“Cependant, comme je continuais mon entraînement, j’ai été immergé dans l’astral; mon inconscient s’est révélé, mon sens des réalités s’est amenuisé.
Quand cela se produit, vous êtes censé être à l’écart du monde. Il n’y aurait pas eu de problème si mon inconscient avait émergé pendant les vacances d’été, mais c’est arrivé juste avant. Et ça s’est aggravé. Pendant un cours de sciences, je n’ai pas pu me rappeler si j’avais déjà mélangé ou non les substances chimiques d’une expérience. Mon sens de la réalité avait disparu; ma mémoire était si floue que je ne parvenais pas à me souvenir si j’avais fait quelque chose ou si j’en avais seulement rêvé.
Ma conscience avait versé de l’autre côté et je ne pouvais pas revenir dans le quotidien. Les écrits bouddhistes parlent de ce phénomène: lorsque vous atteignez un certain point dans votre formation, des éléments schizophrènes apparaissent. En moi, il n’y avait plus rien d’indéniable sur quoi compter. Heureusement, j’étais encore conscient du lieu où je me trouvais; si la situation avait empiré, j’aurais pu sombrer dans la schizophrénie. J’ai eu de plus en plus peur. Il fallait que je me guérisse d’un coup de cette personnalité divisée, mais ça n’aurait servi à rien d’aller voir un psychiatre. La solution résidait dans ma formation. Je suis donc devenu
samana – si je ne pouvais compter sur rien en moi, la seule solution était de m’offrir à Aum. De toute façon, j’avais toujours pensé qu’un jour je renoncerais au monde.” (p. 413-414; témoignage de M. Mitsuharu Inaba, adepte d’Aum)

MURAKAMI, Haruki. Underground, Éditions 10/18, Paris, 2013, 542 p.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone

Étrangement, la plupart des livres que je lis pour le séminaire de maitrise que je suis présentement me laissent avec une sorte de “je ne sais pas”. Peut-être est-ce un effet secondaire de la lecture des récits de l’indicible. Les mots s’absentent du témoin au témoignaire. Les livres creusent quelque chose qu’ils ne remplissent pas, laissant ce “je ne sais pas” qui m’habite encore une fois. Il en va de même avec Nan Goldin: Guerrière et gorgone de Martine Delvaux.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone Martine Delvaux

Dans Nan Goldin: Guerrière et gorgone, Delvaux rend hommage à la photographe américaine. Elle raconte l’enfance de celle-ci, marquée par le deuil de sa sœur suicidée, dont le spectre hante son œuvre. Sa quête de la vérité nue, son amour pour l’autre, son intérêt pour l’humain, qu’elle photographie dans sa véracité la plus brute.

Delvaux, qui se reconnait dans l’âme de Goldin, dessine en parallèle son propre reflet, sans pourtant rien révéler d’elle-même qui soit concret. On devine la douleur, la hantise, mais on n’apprend pas d’où celles-ci viennent, ou si peu: un père manquant. Où? Quand? Comment? Delvaux ne livre rien dans ce livre. Car c’est le livre de Nan Goldin: Guerrière et gorgone.

Un livre où se mélangent une écriture poétique et le fruit d’études littéraires sur le témoignage, la mort, la hantise. Un mélange parfois dérangeant. On se demande si Delvaux veut faire du littéraire ou de l’essai. Si le littéraire manque de laisser-aller à cause de la théorie qui s’immisce ou si l’auteure ne peut s’empêcher de faire fleurir son style pour décorer son essai. En même temps, je ne suis pas contre le mélange des genres, et je me demande un peu à quoi attribuer mon agacement. Le livre se veut un hommage. C’en est un. L’hommage permet la liberté de la forme, c’est quelque chose de personnel. Peut-être ne suis-je simplement pas passionnée ou convaincue  par les idées qui sous-tendent cette analyse, peut-être me semblent-elles forcées peu importe le contexte où je les retrouve. Possible, oui.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone est un livre qui, au départ, et pour cette raison, ne m’a pas plu d’emblée, mais qui, finalement, m’a marquée de façon positive. Avec un petit “je ne sais pas”, j’ai aimé. Pour voir des photographies prises par Goldin: http://www.artnet.com/artists/nan-goldin/

Mise à jour (8 aout 2017): Jenna du site Artsy.net m’a contactée pour me demander si j’accepterais d’ajouter à ce billet un lien vers la page que le site consacre à Nan Goldin. On y trouve toute sorte d’information concernant l’artiste, notamment une courte biographie, un CV, des articles portant sur le travail de la photographe et plusieurs photographies issues de l’oeuvre de celle-ci (certaines sont à vendre). Comme le site me semble intéressant pour son contenu (qui va au-delà de la vente), j’ai choisi de vous partager le lien ici.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone en extraits

“J’arrive d’un lieu tout près, et pourtant je viens de loin. La ville est une enceinte, une enclave, un temple de la pensée critique et de l’avant-garde. C’est une sorte de paradis caché au fond de la médiocrité, et devant les contrastes, on ne sait plus distinguer où se trouve la vraie vie.” (p. 68) “La résurrection n’est pas une réanimation, mais le prolongement permanent de la mort; elle est l’extension du corps à l’ampleur du monde, un corps qui contient tous les corps.” (p. 99)

DELVAUX, Martine. Nan Goldin: Guerrière et gorgone, Héliotrope, Montréal, 2014, 109 p.

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, ce livre qui n’est ni un essai ni une biographie, Murakami le qualifie de “mémoire”. Il y parle de course. De ce qui l’a poussé à l’intégrer dans son quotidien et de ce qui le pousse encore, plus de vingt ans plus tard (au moment de l’écriture du livre), à courir un marathon par année. Il y raconte aussi comment il en est venu à écrire, chose qu’il n’avait aucunement planifiée, lui qui, après s’être marié dans la jeune vingtaine, a ouvert un bar en guise de gagne-pain. Et comment, à cause de l’écriture, la course est devenue un élément essentiel de sa vie. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond est un incontournable pour les passionnés de course ou d’écriture.

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond Haruki Murakami

On peut faire différentes lectures d’un même livre. Peut-être relirai-je Autoportrait de l’auteur en coureur de fond dans vingt ans et y verrai-je un tout autre point de vue… Il n’empêche qu’aujourd’hui, à l’aube de mes vingt-huit ans, j’y vois un traité sur l’authenticité. J’y ai lu les réflexions d’une personne qui est forte d’être elle-même, c’est-à-dire faillible, mais aussi prête à tout donner pour atteindre des objectifs qui lui sont propres. Murakami est un homme qui ne compétitionne qu’avec lui-même. Et c’est ce qui fait sa réussite.

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond est un livre que j’ai beaucoup aimé. Pour les réflexions qu’on y trouve, pour sa simplicité, pour son côté sans prétention, pour ses incursions dans le quotidien d’un auteur que j’admire…

Toutefois, soyez avisés, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond vous donnera envie de commencer à courir!

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond en extraits

   “Simplement je cours. Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais-je le dire autrement: je cours pour obtenir le vide. Oui, voilà, c’est cela, peut-être. Mais une pensée, de-ci de-là, va s’introduire dans ce vide. Naturellement. L’esprit humain ne peut être complètement vide. Les émotions des humains ne sont pas assez fortes ou consistantes pour soutenir le vide. Ce que je veux dire, c’est que les sortes de pensées ou d’idées qui envahissent mes émotions tandis que je suis en train de courir restent soumises à ce vide. Comme elles manquent de contenu, ce sont juste des pensées hasardeuses qui se rassemblent autour de ce noyau de vide.
Les pensées qui me viennent en courant sont comme des nuages dans le ciel. Les nuages ont différentes formes, différentes tailles. Ils vont et viennent, alors que le ciel reste le même ciel de toujours. Les nuages sont de simples invités dans le ciel, qui apparaissent, s’éloignent et disparaissent. Reste le ciel. Il existe et à la fois n’existe pas. Il possède une substance et en même temps il n’en possède pas. Nous acceptons son étendue infinie, nous l’absorbons, voilà tout.” (p. 28-29)

“Les blessures émotionnelles représentent le prix à payer pour être soi-même.” (p. 31)

“D’un autre côté, les écrivains moins talentueux – ceux qui sont tout juste au niveau – doivent absolument construire leur vigueur à leurs propres frais, et ce dès leur jeunesse. Il leur faut s’entraîner pour cultiver leur concentration, pour développer leur persévérance. Ils sont bien forcés d’utiliser (jusqu’à un certain point) ces qualités comme un “succédané” du talent. Ce faisant, il se peut qu’ils découvrent en eux une véritable inspiration cachée. La pelle à la main, ils s’échinent à creuser une fosse, ils transpirent jusqu’à découvrir une fosse secrète et profonde. On pourra qualifier cette découverte de “chance”. Mais ce qui l’a rendue possible, en fait, c’est l’entraînement auquel ils se sont soumis pour acquérir la force de continuer à creuser. J’imagine que les écrivains dont le talent s’épanouit sur le tard sont tous passés par des opérations du même genre.” (p. 103)

“En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin. Tout naturellement, il s’agit de choses pratiques, physiques. Jusqu’où puis-je me pousser? Jusqu’à quel point est-il bon de s’accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il trop important? Jusqu’où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d’où devient-elle étriquée, bornée? Jusqu’à quel degré dois-je prendre conscience du monde extérieur et jusqu’à quel degré est-il bon que je me concentre profondément sur mon monde intérieur? Jusqu’à quel point dois-je être confiant en mes capacités ou douter de moi-même? Je suis sûr que lorsque je suis devenu romancier, si je n’avais pas décidé de courir de longues distances, les livres que j’aurais écrits auraient été extrêmement différents. Concrètement, en quoi auraient-ils été différents? Je ne saurais le dire. Mais quelque chose aurait été profondément autre.” (p. 104-105)

“En tout cas, à l’heure actuelle, mes muscles sont vraiment tendus et les étirements ne les assouplissent pas. Je suis au maximum de mon entraînement, bien sûr, mais ils restent plus rigides qu’à l’ordinaire. Parfois, lorsque mes jambes sont trop dures, je dois les soulever avec le poing pour les soulager. (Oui, ça fait mal.) Mes muscles peuvent se montrer aussi entêtés – ou plus – que moi. Ils ont de la mémoire, ils supportent. Jusqu’à un certain point, ils progressent. Mais ils ne transigent pas. Ils n’abandonnent pas. C’est mon corps, avec ses limites et ses goûts. C’est comme mon visage. Même si je ne l’aime pas, c’est le seul que j’aie, et je dois faire avec. En prenant de l’âge, j’ai naturellement appris à l’accepter. On peut fort bien se concocter un bon – voire un délicieux – repas avec les restes du frigo. Ce qui reste, c’est une pomme, un oignon, du fromage et des œufs, mais on ne va pas se plaindre. En vieillissant, on apprend à être heureux avec ce que l’on a. C’est l’un des bons côtés (un des rares) de l’avancée en âge.” (p. 109-110)

   “Sur le fond, je suis d’accord avec le fait qu’écrire des nouvelles n’est pas un type de travail qui vous maintient en bonne santé. Lorsque nous nous lançons dans un projet d’écriture, que nous créons une histoire avec nos propres mots, une sorte de substance toxique, tapie au plus profond de chaque être humain, ressort à la surface, que cela nous plaise ou non. Tous les écrivains ont à faire face, plus ou moins, à ce principe délétère et, conscients du danger qu’il recèle, doivent se débrouiller pour transiger avec. Car autrement, il n’y aurait aucune activité créatrice, dans son sens véritable. (Désolé pour cette étrange analogie: dans le poisson que l’on appelle “fugu”, la partie la plus délicate au goût est la plus proche du poison – une similitude sans doute significative). Non, il ne s’agit décidément pas d’une activité bonne pour la santé.
[…]
Mais ceux d’entre nous qui espèrent une longue carrière comme auteurs professionnels doivent se construire un système auto-immune, capable de résister aux toxines dangereuses (parfois mortelles) qui résident à l’intérieur d’eux-mêmes. Nous disposerons alors de toxines encore plus fortes, encore plus efficaces. En d’autres termes, en jouant avec elles, nous pouvons créer des récits plus puissants. Mais il nous faut une énergie considérable pour mettre en place ce système immunitaire et pour le conserver sur une longue période. Or il faut bien que nous trouvions cette énergie quelque part. Où, sinon en nous-mêmes, dans notre vigueur physique de base?” (p. 122-124)

“Je tente de plonger profondément en moi pour deviner si quelque chose s’y tapit. Mais, de même que notre conscience est une sorte de labyrinthe, notre corps est un dédale. Où qu’on aille, on n’aboutit qu’à des ténèbres, on ne débouche que sur des angles morts. Des allusions muettes, des aléas qui vous guettent quelque part.” (p. 165-166)

“[…] je n’ai pas commencé à courir parce que quelqu’un me l’avait demandé. De même que je ne suis pas devenu romancier parce qu’on me l’avait demandé. Un jour, soudain, j’ai eu envie d’écrire un roman. Et un jour, j’ai eu envie de m’élancer sur la route. Simplement parce que j’en avais envie. Depuis toujours, j’agis selon mes désirs profonds. On a beau vouloir m’arrêter ou me persuader que je me trompe, je ne dévie pas. Comment un homme comme moi pourrait-il accepter d’être dirigé par qui que ce soit?” (p. 185-186)

MURAKAMI, Haruki. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Édition 10/18, Paris, 2009, 220 p.

Romain Gary, le caméléon

Une biographie de 1050 pages. Un travail magistral. Une documentation à toute épreuve. Combien d’années aura-t-il fallu à Myriam Anissimov pour écrire ce livre? De très nombreuses, certainement. Par moment, j’ai eu l’impression d’avoir entre les mains un document historique: tout est rigoureusement documenté, explicité. J’en ai appris autant sur Romain Gary que sur le contexte sociohistorique dans lequel il a vécu. Souvent, les biographies sont romancées, et on peut alors remettre en cause leur véracité. Pas ici. Dans Romain Gary, le caméléon, on ne s’emmêle pas les pinceaux. On s’en tient à la documentation et aux témoignages reçus.

Ayons confiance. Myriam Anissimov n’aura pas inséré dans son livre de fausses références, comme Gary se plaisait parfois à le faire sans qu’aucun critique ne s’en aperçoive…

“Le réalisme, pour l’auteur de la fiction, cela consiste à ne pas se faire prendre”, disait-il. (cité p. 264)

Romain Gary, le caméléon Myriam Anissimov

Le titre Romain Gary, le caméléon est bien choisi puisqu’on découvre dans ce livre l’immense talent de l’écrivain pour masquer, déguiser ou réinventer la réalité. Il cache ses origines juives en mentant sur sa nationalité, changeant sa ville de naissance d’un document à l’autre tout comme le nom de son père. Il invente une vie d’actrice à sa mère, s’invente un nouveau père dans l’acteur russe Ivan Mosjoukine. Il écrit en mélangeant réalité et fiction, confondant le lecteur, comme dans Les enchanteurs. Il invente de toute pièce une bibliographie pour un de ses livres pour faire croire que celui-ci repose sur des sources fiables alors que même les noms des auteurs cités sont fictifs. Il écrit sous différents pseudonymes (Romain Gary étant le premier) jusqu’à en arriver à l’affaire Émile Ajar qui lui permettra d’être le seul auteur à remporter deux fois le prix Goncourt.

En créant Ajar, Gary concrétise une théorie qu’il avait exposée dans Pour Sganarelle: le roman total. Le roman total est un roman dont à la fois les personnages et l’auteur sont fictifs, créés de toute pièce. Cette grande réussite le mènera malheureusement à sa perte. Coincé, ayant perdu le contrôle d’Ajar, incarné par son petit cousin Paul Pavlowitch, Gary, mélancolique et angoissé de nature, devient de plus en plus anxieux. Il finira par se suicider, laissant derrière lui un fils de 17 ans qu’il a préalablement émancipé, en prévision du pire.

Tout au long de sa carrière d’écrivain, Gary est régulièrement éreinté par les critiques qui lui reprochent à ses débuts de massacrer le français (sa tête de juif russe à une époque où le racisme n’est pas encore éteint y est pour quelque chose) puis plus tard d’être trop classique (à l’époque où le Nouveau Roman s’impose). Émile Ajar lui permet donc de confondre les critiques. Ceux qui lui reprochaient de ne pas savoir écrire le français l’encensent soudainement à travers l’œuvre d’Ajar, par le biais duquel il renoue avec son habitude de jouer librement avec les mots et la syntaxe.

J’apprends donc que ce que mon oreille québécoise considérait comme de l’argot français – il faut lire La vie devant soi – est en fait basé sur la capacité de Gary à intégrer au français des structures de russe, de polonais ou de yiddish. Romain Gary, par son passé d’immigré puis son travail dans différentes ambassades a appris à maitriser différentes langues que, doué, il peut parler couramment.

Beaucoup mieux accueilli par le public anglophone, Gary choisit d’écrire certains livres directement en anglais. Pour leur parution française, il embauche un traducteur qui accepte de travailler de façon anonyme puis, le texte traduit entre les mains, il le réécrit complètement pour en adapter le style à la langue française. Gary travaille constamment. Une des raisons pour lesquelles il est si prolifique est cet acharnement au travail, sans cesse motivé par la peur de crever de faim. C’est qu’il a connu la faim pendant ses années d’études en droit. Puis, dans ses dernières années, il devait faire vivre, en plus de lui-même et de son fils, ses deux ex-épouses, sans compter qu’il a aussi soutenu financièrement sa cousine Dinah, la mère de Paul Pavlowitch, jusqu’à ce qu’elle meure. Il devait aussi rémunérer Pavlowitch pour sa couverture.

“Il rêvait de remporter le prix Nobel, mais écrivait ce qu’il avait à dire — “un hurlement inarticulé” — poussé par l’urgence, pressé de remplir ses contrats parce qu’il redoutait de connaître à nouveau la misère.” (p. 317)

 Romain Gary, le caméléon m’aura fait découvrir un auteur tourmenté, divisé entre son identité juive (qu’il cache et assume à la fois) et son désir d’appartenir à la France à part entière. Ayant pris part à la résistance dans les forces aériennes de la France libre, il voue un culte au général de Gaulle toute sa vie. Après la guerre, il défend la France dans les ambassades de différents pays. Des années plus tard, il quitte les ambassades (et donc un revenu stable) à cause de sa relation avec Jean Seberg, la mère de son fils, et continue alors à écrire, mais à temps plein. S’ensuivent des problèmes avec le FBI qui place leur ligne téléphonique sous écoute en raison de l’implication de Jean dans des groupes Noirs extrémistes, sujet qu’il aborde dans Chien blanc.

Enfin, Romain Gary, le caméléon m’aura permis de distinguer le vrai du faux, car Gary se plaisait à romancer ses biographies dites fictives.

Ce qu’il y a de particulier avec une biographie comme celle-ci, c’est qu’on sait d’avance comment cela se termine: Gary s’est donné la mort en 1980. Malgré tout, et c’est là où je me fais bien rire, c’est que, prise au jeu, je n’ai pu m’empêcher d’espérer qu’un évènement particulier empêcherait Gary de se suicider à la fin du livre…

Romain Gary, le caméléon en extraits

“Voyez-vous, j’ai de la vie une idée commedia dell’arte. Nous mimons notre vie et puis, brusquement conscients de la pantomime, nous interrompons le jeu en pleine action pour échanger nos impressions, devant le public des étoiles. […] Je ne crée pas, je ne compose pas; j’improvise.” (cité, p. 316-317)

“[…] je suis sans ambitions politiques. Je suis beaucoup trop ambitieux pour cela.” (cité en p. 436)

“— Je crois, en effet, que tu t’es laissé aller à un de tes accès de terrorisme humoristique… J’ai l’impression que tu as laissé délibérément s’accréditer de toi une image complètement fausse.
— Précise un peu ton tir, veux-tu?
— Prenons, par exemple, la guerre d’Espagne. Tu n’as jamais mis les pieds en Espagne, ni avant, ni pendant, ni après la guerre civile. Or, depuis
Éducation européenne jusqu’au Goncourt, les journaux ont répété que tu es un ancien pilote de l’escadrille España, que tu as servi sous les ordres de Malraux, et que toute une partie de ton œuvre s’explique par tes années de lutte dans les Brigades internationales. À ma connaissance, tu n’as jamais démenti…
— C’est merveilleux d’avoir une légende.
— Je voudrais, dans toute la mesure du possible, une réponse sérieuse.
— Je ne vais pas renier la guerre d’Espagne sous prétexte que je ne l’ai pas faite. Si je publiais un démenti, on dirait ou bien que je renie mon passé ou bien que je prends mes distances… Ce que je veux dire est ceci: si j’étais un écrivain sudiste, et si un journal écrivait que j’ai du sang nègre, je n’enverrais pas un démenti au journal: au besoin, j’irais plutôt vivre dans un quartier nègre, et voilà tout. Il faut savoir aller jusqu’au bout de sa foi en son rire…” (Entretien avec François Bondy intitulé
“Le moment de vérité” pour la revue Preuves, cité p. 757)

ANISSIMOV, Myriam. Romain Gary, le caméléon, Folio Gallimard, Paris, 2006, 1056 p.