Nan Goldin: Guerrière et gorgone

Étrangement, la plupart des livres que je lis pour le séminaire de maitrise que je suis présentement me laissent avec une sorte de “je ne sais pas”. Peut-être est-ce un effet secondaire de la lecture des récits de l’indicible. Les mots s’absentent du témoin au témoignaire. Les livres creusent quelque chose qu’ils ne remplissent pas, laissant ce “je ne sais pas” qui m’habite encore une fois. Il en va de même avec Nan Goldin: Guerrière et gorgone de Martine Delvaux.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone Martine Delvaux

Dans Nan Goldin: Guerrière et gorgone, Delvaux rend hommage à la photographe américaine. Elle raconte l’enfance de celle-ci, marquée par le deuil de sa sœur suicidée, dont le spectre hante son œuvre. Sa quête de la vérité nue, son amour pour l’autre, son intérêt pour l’humain, qu’elle photographie dans sa véracité la plus brute.

Delvaux, qui se reconnait dans l’âme de Goldin, dessine en parallèle son propre reflet, sans pourtant rien révéler d’elle-même qui soit concret. On devine la douleur, la hantise, mais on n’apprend pas d’où celles-ci viennent, ou si peu: un père manquant. Où? Quand? Comment? Delvaux ne livre rien dans ce livre. Car c’est le livre de Nan Goldin: Guerrière et gorgone.

Un livre où se mélangent une écriture poétique et le fruit d’études littéraires sur le témoignage, la mort, la hantise. Un mélange parfois dérangeant. On se demande si Delvaux veut faire du littéraire ou de l’essai. Si le littéraire manque de laisser-aller à cause de la théorie qui s’immisce ou si l’auteure ne peut s’empêcher de faire fleurir son style pour décorer son essai. En même temps, je ne suis pas contre le mélange des genres, et je me demande un peu à quoi attribuer mon agacement. Le livre se veut un hommage. C’en est un. L’hommage permet la liberté de la forme, c’est quelque chose de personnel. Peut-être ne suis-je simplement pas passionnée ou convaincue  par les idées qui sous-tendent cette analyse, peut-être me semblent-elles forcées peu importe le contexte où je les retrouve. Possible, oui.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone est un livre qui, au départ, et pour cette raison, ne m’a pas plu d’emblée, mais qui, finalement, m’a marquée de façon positive. Avec un petit “je ne sais pas”, j’ai aimé. Pour voir des photographies prises par Goldin: http://www.artnet.com/artists/nan-goldin/

Mise à jour (8 aout 2017): Jenna du site Artsy.net m’a contactée pour me demander si j’accepterais d’ajouter à ce billet un lien vers la page que le site consacre à Nan Goldin. On y trouve toute sorte d’information concernant l’artiste, notamment une courte biographie, un CV, des articles portant sur le travail de la photographe et plusieurs photographies issues de l’oeuvre de celle-ci (certaines sont à vendre). Comme le site me semble intéressant pour son contenu (qui va au-delà de la vente), j’ai choisi de vous partager le lien ici.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone en extraits

“J’arrive d’un lieu tout près, et pourtant je viens de loin. La ville est une enceinte, une enclave, un temple de la pensée critique et de l’avant-garde. C’est une sorte de paradis caché au fond de la médiocrité, et devant les contrastes, on ne sait plus distinguer où se trouve la vraie vie.” (p. 68) “La résurrection n’est pas une réanimation, mais le prolongement permanent de la mort; elle est l’extension du corps à l’ampleur du monde, un corps qui contient tous les corps.” (p. 99)

DELVAUX, Martine. Nan Goldin: Guerrière et gorgone, Héliotrope, Montréal, 2014, 109 p.

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, ce livre qui n’est ni un essai ni une biographie, Murakami le qualifie de “mémoire”. Il y parle de course. De ce qui l’a poussé à l’intégrer dans son quotidien et de ce qui le pousse encore, plus de vingt ans plus tard (au moment de l’écriture du livre), à courir un marathon par année. Il y raconte aussi comment il en est venu à écrire, chose qu’il n’avait aucunement planifiée, lui qui, après s’être marié dans la jeune vingtaine, a ouvert un bar en guise de gagne-pain. Et comment, à cause de l’écriture, la course est devenue un élément essentiel de sa vie. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond est un incontournable pour les passionnés de course ou d’écriture.

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond Haruki Murakami

On peut faire différentes lectures d’un même livre. Peut-être relirai-je Autoportrait de l’auteur en coureur de fond dans vingt ans et y verrai-je un tout autre point de vue… Il n’empêche qu’aujourd’hui, à l’aube de mes vingt-huit ans, j’y vois un traité sur l’authenticité. J’y ai lu les réflexions d’une personne qui est forte d’être elle-même, c’est-à-dire faillible, mais aussi prête à tout donner pour atteindre des objectifs qui lui sont propres. Murakami est un homme qui ne compétitionne qu’avec lui-même. Et c’est ce qui fait sa réussite.

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond est un livre que j’ai beaucoup aimé. Pour les réflexions qu’on y trouve, pour sa simplicité, pour son côté sans prétention, pour ses incursions dans le quotidien d’un auteur que j’admire…

Toutefois, soyez avisés, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond vous donnera envie de commencer à courir!

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond en extraits

   “Simplement je cours. Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais-je le dire autrement: je cours pour obtenir le vide. Oui, voilà, c’est cela, peut-être. Mais une pensée, de-ci de-là, va s’introduire dans ce vide. Naturellement. L’esprit humain ne peut être complètement vide. Les émotions des humains ne sont pas assez fortes ou consistantes pour soutenir le vide. Ce que je veux dire, c’est que les sortes de pensées ou d’idées qui envahissent mes émotions tandis que je suis en train de courir restent soumises à ce vide. Comme elles manquent de contenu, ce sont juste des pensées hasardeuses qui se rassemblent autour de ce noyau de vide.
Les pensées qui me viennent en courant sont comme des nuages dans le ciel. Les nuages ont différentes formes, différentes tailles. Ils vont et viennent, alors que le ciel reste le même ciel de toujours. Les nuages sont de simples invités dans le ciel, qui apparaissent, s’éloignent et disparaissent. Reste le ciel. Il existe et à la fois n’existe pas. Il possède une substance et en même temps il n’en possède pas. Nous acceptons son étendue infinie, nous l’absorbons, voilà tout.” (p. 28-29)

“Les blessures émotionnelles représentent le prix à payer pour être soi-même.” (p. 31)

“D’un autre côté, les écrivains moins talentueux – ceux qui sont tout juste au niveau – doivent absolument construire leur vigueur à leurs propres frais, et ce dès leur jeunesse. Il leur faut s’entraîner pour cultiver leur concentration, pour développer leur persévérance. Ils sont bien forcés d’utiliser (jusqu’à un certain point) ces qualités comme un “succédané” du talent. Ce faisant, il se peut qu’ils découvrent en eux une véritable inspiration cachée. La pelle à la main, ils s’échinent à creuser une fosse, ils transpirent jusqu’à découvrir une fosse secrète et profonde. On pourra qualifier cette découverte de “chance”. Mais ce qui l’a rendue possible, en fait, c’est l’entraînement auquel ils se sont soumis pour acquérir la force de continuer à creuser. J’imagine que les écrivains dont le talent s’épanouit sur le tard sont tous passés par des opérations du même genre.” (p. 103)

“En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin. Tout naturellement, il s’agit de choses pratiques, physiques. Jusqu’où puis-je me pousser? Jusqu’à quel point est-il bon de s’accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il trop important? Jusqu’où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d’où devient-elle étriquée, bornée? Jusqu’à quel degré dois-je prendre conscience du monde extérieur et jusqu’à quel degré est-il bon que je me concentre profondément sur mon monde intérieur? Jusqu’à quel point dois-je être confiant en mes capacités ou douter de moi-même? Je suis sûr que lorsque je suis devenu romancier, si je n’avais pas décidé de courir de longues distances, les livres que j’aurais écrits auraient été extrêmement différents. Concrètement, en quoi auraient-ils été différents? Je ne saurais le dire. Mais quelque chose aurait été profondément autre.” (p. 104-105)

“En tout cas, à l’heure actuelle, mes muscles sont vraiment tendus et les étirements ne les assouplissent pas. Je suis au maximum de mon entraînement, bien sûr, mais ils restent plus rigides qu’à l’ordinaire. Parfois, lorsque mes jambes sont trop dures, je dois les soulever avec le poing pour les soulager. (Oui, ça fait mal.) Mes muscles peuvent se montrer aussi entêtés – ou plus – que moi. Ils ont de la mémoire, ils supportent. Jusqu’à un certain point, ils progressent. Mais ils ne transigent pas. Ils n’abandonnent pas. C’est mon corps, avec ses limites et ses goûts. C’est comme mon visage. Même si je ne l’aime pas, c’est le seul que j’aie, et je dois faire avec. En prenant de l’âge, j’ai naturellement appris à l’accepter. On peut fort bien se concocter un bon – voire un délicieux – repas avec les restes du frigo. Ce qui reste, c’est une pomme, un oignon, du fromage et des œufs, mais on ne va pas se plaindre. En vieillissant, on apprend à être heureux avec ce que l’on a. C’est l’un des bons côtés (un des rares) de l’avancée en âge.” (p. 109-110)

   “Sur le fond, je suis d’accord avec le fait qu’écrire des nouvelles n’est pas un type de travail qui vous maintient en bonne santé. Lorsque nous nous lançons dans un projet d’écriture, que nous créons une histoire avec nos propres mots, une sorte de substance toxique, tapie au plus profond de chaque être humain, ressort à la surface, que cela nous plaise ou non. Tous les écrivains ont à faire face, plus ou moins, à ce principe délétère et, conscients du danger qu’il recèle, doivent se débrouiller pour transiger avec. Car autrement, il n’y aurait aucune activité créatrice, dans son sens véritable. (Désolé pour cette étrange analogie: dans le poisson que l’on appelle “fugu”, la partie la plus délicate au goût est la plus proche du poison – une similitude sans doute significative). Non, il ne s’agit décidément pas d’une activité bonne pour la santé.
[…]
Mais ceux d’entre nous qui espèrent une longue carrière comme auteurs professionnels doivent se construire un système auto-immune, capable de résister aux toxines dangereuses (parfois mortelles) qui résident à l’intérieur d’eux-mêmes. Nous disposerons alors de toxines encore plus fortes, encore plus efficaces. En d’autres termes, en jouant avec elles, nous pouvons créer des récits plus puissants. Mais il nous faut une énergie considérable pour mettre en place ce système immunitaire et pour le conserver sur une longue période. Or il faut bien que nous trouvions cette énergie quelque part. Où, sinon en nous-mêmes, dans notre vigueur physique de base?” (p. 122-124)

“Je tente de plonger profondément en moi pour deviner si quelque chose s’y tapit. Mais, de même que notre conscience est une sorte de labyrinthe, notre corps est un dédale. Où qu’on aille, on n’aboutit qu’à des ténèbres, on ne débouche que sur des angles morts. Des allusions muettes, des aléas qui vous guettent quelque part.” (p. 165-166)

“[…] je n’ai pas commencé à courir parce que quelqu’un me l’avait demandé. De même que je ne suis pas devenu romancier parce qu’on me l’avait demandé. Un jour, soudain, j’ai eu envie d’écrire un roman. Et un jour, j’ai eu envie de m’élancer sur la route. Simplement parce que j’en avais envie. Depuis toujours, j’agis selon mes désirs profonds. On a beau vouloir m’arrêter ou me persuader que je me trompe, je ne dévie pas. Comment un homme comme moi pourrait-il accepter d’être dirigé par qui que ce soit?” (p. 185-186)

MURAKAMI, Haruki. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Édition 10/18, Paris, 2009, 220 p.

Romain Gary, le caméléon

Une biographie de 1050 pages. Un travail magistral. Une documentation à toute épreuve. Combien d’années aura-t-il fallu à Myriam Anissimov pour écrire ce livre? De très nombreuses, certainement. Par moment, j’ai eu l’impression d’avoir entre les mains un document historique: tout est rigoureusement documenté, explicité. J’en ai appris autant sur Romain Gary que sur le contexte sociohistorique dans lequel il a vécu. Souvent, les biographies sont romancées, et on peut alors remettre en cause leur véracité. Pas ici. Dans Romain Gary, le caméléon, on ne s’emmêle pas les pinceaux. On s’en tient à la documentation et aux témoignages reçus.

Ayons confiance. Myriam Anissimov n’aura pas inséré dans son livre de fausses références, comme Gary se plaisait parfois à le faire sans qu’aucun critique ne s’en aperçoive…

“Le réalisme, pour l’auteur de la fiction, cela consiste à ne pas se faire prendre”, disait-il. (cité p. 264)

Romain Gary, le caméléon Myriam Anissimov

Le titre Romain Gary, le caméléon est bien choisi puisqu’on découvre dans ce livre l’immense talent de l’écrivain pour masquer, déguiser ou réinventer la réalité. Il cache ses origines juives en mentant sur sa nationalité, changeant sa ville de naissance d’un document à l’autre tout comme le nom de son père. Il invente une vie d’actrice à sa mère, s’invente un nouveau père dans l’acteur russe Ivan Mosjoukine. Il écrit en mélangeant réalité et fiction, confondant le lecteur, comme dans Les enchanteurs. Il invente de toute pièce une bibliographie pour un de ses livres pour faire croire que celui-ci repose sur des sources fiables alors que même les noms des auteurs cités sont fictifs. Il écrit sous différents pseudonymes (Romain Gary étant le premier) jusqu’à en arriver à l’affaire Émile Ajar qui lui permettra d’être le seul auteur à remporter deux fois le prix Goncourt.

En créant Ajar, Gary concrétise une théorie qu’il avait exposée dans Pour Sganarelle: le roman total. Le roman total est un roman dont à la fois les personnages et l’auteur sont fictifs, créés de toute pièce. Cette grande réussite le mènera malheureusement à sa perte. Coincé, ayant perdu le contrôle d’Ajar, incarné par son petit cousin Paul Pavlowitch, Gary, mélancolique et angoissé de nature, devient de plus en plus anxieux. Il finira par se suicider, laissant derrière lui un fils de 17 ans qu’il a préalablement émancipé, en prévision du pire.

Tout au long de sa carrière d’écrivain, Gary est régulièrement éreinté par les critiques qui lui reprochent à ses débuts de massacrer le français (sa tête de juif russe à une époque où le racisme n’est pas encore éteint y est pour quelque chose) puis plus tard d’être trop classique (à l’époque où le Nouveau Roman s’impose). Émile Ajar lui permet donc de confondre les critiques. Ceux qui lui reprochaient de ne pas savoir écrire le français l’encensent soudainement à travers l’œuvre d’Ajar, par le biais duquel il renoue avec son habitude de jouer librement avec les mots et la syntaxe.

J’apprends donc que ce que mon oreille québécoise considérait comme de l’argot français – il faut lire La vie devant soi – est en fait basé sur la capacité de Gary à intégrer au français des structures de russe, de polonais ou de yiddish. Romain Gary, par son passé d’immigré puis son travail dans différentes ambassades a appris à maitriser différentes langues que, doué, il peut parler couramment.

Beaucoup mieux accueilli par le public anglophone, Gary choisit d’écrire certains livres directement en anglais. Pour leur parution française, il embauche un traducteur qui accepte de travailler de façon anonyme puis, le texte traduit entre les mains, il le réécrit complètement pour en adapter le style à la langue française. Gary travaille constamment. Une des raisons pour lesquelles il est si prolifique est cet acharnement au travail, sans cesse motivé par la peur de crever de faim. C’est qu’il a connu la faim pendant ses années d’études en droit. Puis, dans ses dernières années, il devait faire vivre, en plus de lui-même et de son fils, ses deux ex-épouses, sans compter qu’il a aussi soutenu financièrement sa cousine Dinah, la mère de Paul Pavlowitch, jusqu’à ce qu’elle meure. Il devait aussi rémunérer Pavlowitch pour sa couverture.

“Il rêvait de remporter le prix Nobel, mais écrivait ce qu’il avait à dire — “un hurlement inarticulé” — poussé par l’urgence, pressé de remplir ses contrats parce qu’il redoutait de connaître à nouveau la misère.” (p. 317)

 Romain Gary, le caméléon m’aura fait découvrir un auteur tourmenté, divisé entre son identité juive (qu’il cache et assume à la fois) et son désir d’appartenir à la France à part entière. Ayant pris part à la résistance dans les forces aériennes de la France libre, il voue un culte au général de Gaulle toute sa vie. Après la guerre, il défend la France dans les ambassades de différents pays. Des années plus tard, il quitte les ambassades (et donc un revenu stable) à cause de sa relation avec Jean Seberg, la mère de son fils, et continue alors à écrire, mais à temps plein. S’ensuivent des problèmes avec le FBI qui place leur ligne téléphonique sous écoute en raison de l’implication de Jean dans des groupes Noirs extrémistes, sujet qu’il aborde dans Chien blanc.

Enfin, Romain Gary, le caméléon m’aura permis de distinguer le vrai du faux, car Gary se plaisait à romancer ses biographies dites fictives.

Ce qu’il y a de particulier avec une biographie comme celle-ci, c’est qu’on sait d’avance comment cela se termine: Gary s’est donné la mort en 1980. Malgré tout, et c’est là où je me fais bien rire, c’est que, prise au jeu, je n’ai pu m’empêcher d’espérer qu’un évènement particulier empêcherait Gary de se suicider à la fin du livre…

Romain Gary, le caméléon en extraits

“Voyez-vous, j’ai de la vie une idée commedia dell’arte. Nous mimons notre vie et puis, brusquement conscients de la pantomime, nous interrompons le jeu en pleine action pour échanger nos impressions, devant le public des étoiles. […] Je ne crée pas, je ne compose pas; j’improvise.” (cité, p. 316-317)

“[…] je suis sans ambitions politiques. Je suis beaucoup trop ambitieux pour cela.” (cité en p. 436)

“— Je crois, en effet, que tu t’es laissé aller à un de tes accès de terrorisme humoristique… J’ai l’impression que tu as laissé délibérément s’accréditer de toi une image complètement fausse.
— Précise un peu ton tir, veux-tu?
— Prenons, par exemple, la guerre d’Espagne. Tu n’as jamais mis les pieds en Espagne, ni avant, ni pendant, ni après la guerre civile. Or, depuis
Éducation européenne jusqu’au Goncourt, les journaux ont répété que tu es un ancien pilote de l’escadrille España, que tu as servi sous les ordres de Malraux, et que toute une partie de ton œuvre s’explique par tes années de lutte dans les Brigades internationales. À ma connaissance, tu n’as jamais démenti…
— C’est merveilleux d’avoir une légende.
— Je voudrais, dans toute la mesure du possible, une réponse sérieuse.
— Je ne vais pas renier la guerre d’Espagne sous prétexte que je ne l’ai pas faite. Si je publiais un démenti, on dirait ou bien que je renie mon passé ou bien que je prends mes distances… Ce que je veux dire est ceci: si j’étais un écrivain sudiste, et si un journal écrivait que j’ai du sang nègre, je n’enverrais pas un démenti au journal: au besoin, j’irais plutôt vivre dans un quartier nègre, et voilà tout. Il faut savoir aller jusqu’au bout de sa foi en son rire…” (Entretien avec François Bondy intitulé
“Le moment de vérité” pour la revue Preuves, cité p. 757)

ANISSIMOV, Myriam. Romain Gary, le caméléon, Folio Gallimard, Paris, 2006, 1056 p.