L’accoucheuse de Scots Bay

Initialement paru sous le titre The Birth houseL’accoucheuse de Scots Bay a été écrit par Ami McKay en 2006 avant d’être traduit en français en 2020 par Sonya Malaborza. Ce roman acclamé par la critique campe son action à Scots Bay, en Nouvelle-Écosse, où l’autrice habite aujourd’hui. Or, cette dernière s’est plutôt intéressée à la vie des femmes du début des années 1900, alors que les accoucheuses à domicile étaient la norme à bien des endroits, malgré les progrès que semblait alors faire la médecine.

L’ouvrage offre d’ailleurs une critique de ces progrès. Ils sont décrits dans le récit bien documenté de L’accoucheuse de Scots Bay comme souvent imposés aux femmes, bien que parfois invasifs et non nécessaires. Ici, morphine, épisiotomie et forceps systématiques apparaissent comme une opération de routine visant à éviter la souffrance d’une délivrance au naturel. Continue reading « L’accoucheuse de Scots Bay »

Une dent contre l’ordinaire

Après avoir publié Dévorés chez L’Interligne en 2018, Charles-Étienne Ferland récidive avec un recueil de nouvelles, intitulé Une dent contre l’ordinaire, cette fois aux Éditions Prise de parole.

Une dent contre l’ordinaire contient quatorze textes aux thèmes éclatés et aux genres variés. De la science-fiction au fantastique en passant par le suspense ou le récit autobiographique, le recueil transporte le lecteur un peu partout et, pourtant, ce voyage se fait autour d’un seul et même pôle, celui de l’ordinaire. Il y est en effet question de l’ordinaire bien réaliste du quotidien, mais aussi de l’ordinaire réinventé ou distordu que l’on peut se permettre d’imaginer. Continue reading « Une dent contre l’ordinaire »

Les Testaments

J’ai découvert La servante écarlate en 2018, peu après que la série télévisée ait connu un succès instantané. Je n’ai toujours pas regardé la série. Un je-ne-sais-quoi me retient. Toutefois, rien n’a retenu mon élan lorsque j’ai aperçu Les Testaments sur les rayons d’une librairie de la capitale canadienne cet automne. Il porte sur un sujet qui me préoccupe, car il est de plus en plus d’actualité (après le mouvement #metoo qui accompagnait la sortie de la série télévisée, c’est le débat sur l’avortement qui est largement relancé aux États-Unis, et même au Canada lors de la dernière campagne électorale).

Ce qui rend ce roman et son prédécesseur si intéressants, c’est la règle d’écriture que Margaret Atwood s’est donnée: aucune invention pure, que des éléments basés sur des évènements qui se sont déjà produits à un moment de l’histoire quelque part dans le monde et pour lesquels les technologies existent. Lire ce livre n’est donc pas comme lire de la science-fiction au sens traditionnel. En effet, le respect de cette stricte règle d’écriture nous rappelle que tout n’est pas entièrement fiction dans cet ouvrage de « science-fiction ». C’est ce qui le rend effrayant. Continue reading « Les Testaments »

À une minute près

En 2013, André Marois publiait chez La Courte Échelle le roman de science-fiction pour adulte La fonction.  Cette année, il en a tiré une version pour adolescents intitulée À une minute près et publiée chez Leméac.

À une minute près met en scène un univers identique au nôtre, à une exception près. Les gens y viennent au monde dotés d’une « fonction » qui s’active le jour de leur huitième anniversaire de naissance. Une seule fois dans leur vie, ils peuvent activer cette fonction en appuyant leur pouce entre leurs deux yeux. Instantanément, les soixante dernières secondes seront effacées. Seule la personne ayant utilisé sa Fonction se souviendra de la minute qu’elle vient de rayer ainsi. Continue reading « À une minute près »

Réparer Philomène

Réparer Philomène est le septième roman de l’auteur Pierre Gagnon. Paru à l’automne chez Druide, cet ouvrage ne répond pas à la forme traditionnelle du roman. Le livre rappelle plutôt un recueil de poésie en prose, avec ses chapitres brossés comme des tableaux et sa structure narrative plutôt hachurée. Ses 249 pages se tournent ainsi à une vitesse surprenante.

Le livre s’ouvre sur un garçon de huit ans, le narrateur. Il se tient debout sur le bord de la rue dans ses habits du dimanche. Il attend. Il espère. Tout le monde au village en a déjà parlé: le président Kennedy, l’homme le plus puissant du monde, est déjà passé sur cette rue. Mais la voiture de son père, conduite par sa mère, s’arrête à sa hauteur.  Il est grand temps de rentrer à la maison. Le « bungalow de papier noir » est le royaume où dépérit sa mère. Autour, une cour à scrap. Le père répare et modifie des voitures qu’il ira courser ensuite. Le jour, il travaille pour un centre de récupération de pièces automobile.  Le soir, quand il est à la maison, il regarde sa femme s’enfoncer. Alors il va chercher Philomène. Continue reading « Réparer Philomène »

Piège infernal

Je vous parlais dernièrement de la nouvelle collection Sphinx des éditions Héritage jeunesse, une collection  inspirée des livres dont vous êtes le héros (voir l’article). L’autre ouvrage à inaugurer le lancement de cette collection est Piège infernal de Paul Roux. Lui aussi est constitué de 31 chapitres et un épilogue dont l’ordre de lecture est dévoilé à travers la résolution d’énigmes.

Cette fois encore, tu es le personnage principal de cette histoire. Un après-midi, pendant que tu travailles à la bibliothèque de l’école en attendant ton autobus, tu es pris d’un malaise et cours aux toilettes pour vomir. À ton retour, toutes tes affaires sont restées telles quelles et tu te remets au travail. Peu de temps passe avant qu’un courriel ne t’interrompe. Il provient d’un inconnu qui te traite de dégoutant et dit connaitre ton secret. Ça te fait un gros choc. Personne à part ton frère Maxime et son ami ne connait ce secret. Et il n’est pas dans l’avantage des deux garçons de le dévoiler… Bientôt, c’est par texto que te contacte ton intimidateur. Tu as maintenant peur de regarder ton téléphone. Il t’interdit de parler de ses messages à qui que soit et, pour accompagner cet avertissement, il te donne un exemple de ce qui pourrait t’arriver. Un soir, tu rentres de l’école et découvres que ton frère a failli se faire renverser par une voiture. Il est chanceux, il s’en sort avec une blessure au coude. Tu sais maintenant que tu es seul dans ta galère. Continue reading « Piège infernal »

Énigme fatale

Cet automne, les éditions Héritage ont inauguré une nouvelle collection de livres jeunesse, la collection Sphinx. Cette collection reprend en partie le principe des livres dont vous êtes le héros. Contrairement aux traditionnels livres-jeux, dont le récit dépend des choix faits par le lecteur, les livres de cette collection intègrent l’interactivité par la résolution d’énigmes. Tous les chapitres (à l’exception du premier) ont été mélangés et ce n’est qu’en résolvant l’énigme trouvée à la fin de chacun d’eux que le lecteur peut découvrir où se situe le prochain chapitre de l’histoire. Pour lire le livre dans l’ordre, les jeunes doivent ainsi se prêter au jeu du détective. Pour l’instant, deux titres sont parus. Je vous présente aujourd’hui Énigme fatale, écrit par Mathieu Fortin. Continue reading « Énigme fatale »

Champion et Ooneemeetoo

Une des choses que j’apprécie du contrat que je fais pour le Regroupement des éditeurs franco-canadiens, c’est qu’il me fait découvrir des ouvrages dont j’ignorais l’existence. Parmi ceux-ci, une traduction de Kiss of the Fur Queen, réalisée par Robert Dickson et publiée aux éditions Prise de parole sous le titre Champion et Ooneemeetoo. Ce livre de l’auteur cri Tomson Highway est un roman grandiose qu’on devrait, à mon avis, se faire un devoir de lire afin de connaitre un aspect souvent occulté de notre culture canadienne, celui de nos relations avec les Premières Nations et de leur apport culturel.

Champion et Ooneemeetoo Tomson Highway Prise de parole Traduction Robert Dickson Préface Louis Hamlin

Champion et son frère sont les derniers enfants d’Abraham et de Mariesis Okimakis. Ils naissent et grandissent dans le village cri d’Eemanapiteepitat dans le Nord du Manitoba, « dans une région si reculée qu’on disait que le Pôle nord se trouvait sur l’autre versant de la prochaine colline » (p. 42). Leur petite enfance suit le rythme de la pêche, des troupeaux de caribous et de l’accordéon dont Champion sait si bien jouer déjà. À six ans, le garçon est envoyé dans une école au sud afin de commencer sa scolarité, ordre du père Bouchard. Au débarquement de l’avion, il apprend qu’il lui est désormais interdit de parler cri et qu’il devra s’exprimer dans cette langue étrange qu’il ne comprend pas, l’anglais, puis il ne s’appellera plus Champion, mais Jeremiah, un nom bien catholique. Là-bas, il découvre un nouvel instrument, qu’il n’a jamais vu, et c’est cette passion pour le piano qui lui fait apprécier l’endroit, entre les étés qu’il retourne passer dans sa famille. Deux ans plus tard, son frère Gabriel le rejoint, et l’horreur des pensionnats se découvre peu à peu alors qu’elle est dépeinte avec la légèreté de l’enfance. Le livre suit alors le parcours des deux garçons du primaire au secondaire jusqu’à l’âge adulte et à la mort.

Champion et Ooneemeetoo est un livre magistral qui allie dans une narration dynamique des éléments des cultures canadienne et crie, de leurs croyances respectives et de leurs langues opposées, de la magie du conte et du réalisme, etc. Sa force réside dans sa capacité à imbriquer ces éléments, de prime abord opposés, pour en faire le tout pourtant bien réel qui constitue la culture amalgamée et la réalité de Champion et de son frère, comme, sans doute, des nombreux Cris qui ont eu un parcours similaire.

La réussite du livre, seul roman du dramaturge Tomson Highway, repose aussi sur la grande maitrise de l’auteur à amener le lecteur directement dans le regard de ses personnages, présentant le monde de leur point de vue sans avoir à rien ajouter pour expliquer. Il en résulte un effet à la fois touchant, réaliste et comique qui allège les passages qu’une narration différente aurait pu rendre insoutenables, tout en imprégnant beaucoup d’humanité au récit.

« Hell, poursuivit le prêtre avec insistance, tirant ainsi Champion-Jeremiah de sa morne rumination, l’enfer, c’est là où vous irez si vous êtes méchants.
L’enfer avait l’air plus engageant [que le paradis], car il était rempli de tunnels et Champion-Jeremiah avait une grande affection pour les tunnels. […]
Des créatures maigres, gluantes, à la peau brun-noir squameuse, à la queue longue et pointue, munies de cornes sur la tête, tiraient les gens de leur cercueil et les lançaient dans les profondeurs avec des fourches à foin, en riant aux éclats. Au bout des sept affluents se trouvaient des cavernes humides et froides, aux parois desquelles se dessinaient des flammes, et où étaient assis des gens à la peau foncée.
Aha! Voilà où se trouvent les Indiens, pensa Champion-Jeremiah, soulagé qu’ils aient une place sur cette grande carte. Ces gens s’adonnaient sans vergogne à de nombreuses activités qui avaient l’air amusantes. »
(p. 82)

« — Cintre mairie, mare de dune, pliez pour noos’sim pasteurs, main denant héa l’our de not nord, amène.
Gabriel débita à toute allure les syllabes dénuées de sens, en faisant semblant de les comprendre. Mais, alors qu’il avait mal aux genoux d’être agenouillé sur le linoléum froid et dur, il ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi il y avait dans la prière le mot cri 
« noos’sim ». Pourquoi cette mare de dune avait-elle besoin d’un filleul? » (p. 94)

Le livre est dur et pourtant il est doux. Il décroche des sourires et quelques rires alors que, la main sur le cœur, on lit une scène en se disant « ouch… » Par ailleurs, les comparaisons et métaphores, nombreuses et pertinentes permettent de cerner le regard différent que les personnages portent sur le monde, produit de leur culture crie: « Enfin, la musique l’éclaboussa comme de l’eau douce et tiède, dans un nuage de papillons jaune et noir à queue d’hirondelle. Il ne se rendit même pas compte qu’il avait quitté la file pour se planter à l’entrée d’une pièce. » (p. 78)

Champion et Ooneemeetoo est à mon avis un incontournable de la littérature canadienne. Riche d’un regard particulier, d’une extraordinaire histoire de résilience, tissée, sans être une autobiographie, à partir des connaissances et du vécu de l’auteur concernant les différents milieux qu’il dépeint. La narration a du souffle, elle nous emporte comme le vent (ou plutôt comme une musique) et nous entraine dans ses cascades. Il est facile de lire ce livre d’un trait, mais il est pertinent de le faire durer pour ne rien échapper des différents thèmes qu’il exploite et qui s’imbriquent les uns dans les autres en empruntant à l’occasion à la magie du conte, à la mythologie crie haute en couleur et fervente d’histoires.

Champion et Ooneemeetoo en extraits

« Jeremiah s’efforça, courageusement mais difficilement, d’effacer l’épisode, jusqu’à ce que, une semaine plus tard, il voit une photo sur une page arrière du Winnipeg Tribune et pense reconnaître la femme: on avait retrouvé le corps nu de Evelyn Rose McCrae, fille du lac Mistik perdue depuis longtemps, dans un fossé aux abords de la ville, une bouteille de bière fracassée gisant délicatement, telle une rose, dans son sexe ensanglanté. Jeremiah rappaorta l’image qu’il avait vue imprimée sur le piano à queue de monsieur Ashkenazy. Mais la police de Winnipeg s’intéressait peu aux observations de jeunes Indiens de quinze ans. » (p. 133)

« — Tu te rappelles l’histoire de tante Marguerite à l’œil noir […]. Celle du nouveau manteau de fourrure de la belette?
Évoquer ainsi la mythologie crie réussirait peut-être à conjurer ces phénomènes occultes.
— Tu veux dire celle où Weesageechak descend sur terre déguisé en belette? Gabriel se pencha vers des Stanfields à l’allure virile, examinant le devant en Y avec une telle rapacité que le commis à lunettes renfrogné, craignant du sabotage, fit une grimace. Et où la belette entre dans le trou de cul de Wendigo en rampant?
— Oui… Malgré lui, Jeremiah explosa d’un rire hilare: Pour tuer l’horrible monstre.
—  …et revient, sa fourrure blanche recouverte de merde? rit Gabriel, échappant les Stanfields sur une pile de shorts bleu ciel.
— Tu sais, dit Jeremiah, soudain philosophe, une histoire comme celle-là ne passerait jamais en anglais.
La voix de Gabriel prit un ton conspirateur.
— « Trou de cul » est un péché mortel en anglais. Le père Lafleur me l’a dit une fois à la confesse.
— Il a dit la même chose de « merde », dit Jeremiah. »
(p. 146)

Pour les fiches pédagogiques sur Champion et Ooneemeetoo, cliquez ici!

HIGHWAY, Tomson. Champion et Ooneemeetoo, Prise de parole, Sudbury, 2019, 375 p.

Le grand détour pour traverser la rue

J’ai été à la fois charmée et agacée par Le grand détour pour traverser la rue, du primoromancier Alain Savary. Pourtant, l’agacement ressenti m’a semblé sain et est plutôt entré en dialogue avec la lecture que je faisais du livre. Celui-ci provoquait chez moi des réactions qui me laissaient parfois dubitative, comme si j’étais à la fois en accord et en désaccord avec le propos de l’ouvrage ou le ton employé par l’auteur. Soyons claire. Le grand détour pour traverser la rue est un bon roman. Le lecteur traversera ses 125 pages en y faisant toutes sortes de petites trouvailles et il réfléchira, sans doute, aux affirmations que fait le personnage sur différents sujets. Là réside pour moi le point fort du livre: il amène des idées. Qu’on y adhère ou non, celles-ci provoquent des réactions, stimulent la pensée et parfois, comme chez moi, des émotions contradictoires.

Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary L'Interligne

Le grand détour pour traverser la rue raconte comment un jeune pauvre du quartier Vanier, à Ottawa, se sort peu à peu de la misère pour « traverser de l’autre côté de la rue » et s’installer à Parc Rockcliffe, le quartier riche de la ville. Le livre s’ouvre sur un narrateur-auteur de trente ans qui annonce le sujet du livre (il va être père et souhaite écrire son passé difficile pour le faire découvrir à son enfant plus tard), mais se construit sur un retour chronologique des évènements à partir du chapitre suivant, qui présente le narrateur à 13 ans. Celui-ci gagnera ainsi un an par chapitre jusqu’à son entrée dans l’âge adulte. La boucle sera bouclée lorsqu’à la fin, le lecteur retrouvera le narrateur trentenaire du début.

Premier sujet d’agacement, et pour des raisons littéraires plus qu’idéologiques: le premier chapitre. Le narrateur s’y présente de manière à la fois trop naïve, trop exubérante, trop moralisatrice… et il en dit trop comme s’il devait expliquer au lecteur son projet de fond en comble. Il se justifie d’une façon qui nous donne l’impression qu’il veut se donner de l’importance, ce qui nous éloigne de ce qui aurait pu montrer sa sensibilité et toucher l’empathie du lecteur (ce qui semble le but évident de son discours). Je vais avoir l’air vraiment pointilleuse, mais le point d’exclamation dès la deuxième phrase m’a donné envie de prendre du recul sur mon divan. Pourquoi on me crie en pleine face au bout de dix mots? Voilà ce que je me suis demandé. N’y avait-il pas plus adroite manière de communiquer l’émotion du narrateur? Quoi qu’il en soit, je m’en suis remise. Mais ce chapitre composé de cinq courtes pages, qui me semble beaucoup plus expliquer le projet de l’auteur (comme si l’auteur se l’expliquait encore à lui-même) que servir le roman, ne devrait peut-être pas figurer dans le livre.

À moins que ce soit précisément le but. Car là réside mon deuxième sujet d’agacement: le possible jeu identitaire entre auteur et narrateur. Dès la quatrième de couverture, on remarque la possible parenté entre l’auteur et le personnage.

Quatrième de couverture Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary éditions l'Interligne Ottawa Vanier

Effet que le livre semble vouloir reprendre dans ce premier chapitre, p. 12.

Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary p. 12 éditions L'Interligne Ottawa

Et, tout comme l’auteur, le personnage finit par étudier à Londres et travaille comme investisseur à Ottawa… Enfin, ce jeu, si c’en est un, me donne l’impression de retourner au siècle de Laclos où on fait croire qu’on a retrouvé la correspondance desdits personnages et qu’on en a fait un livre. Le livre en soi devient objet de fiction. Je ne sais pas pourquoi, dans ce cas-ci, ça m’agace. Je me sens injuste en écrivant cette opinion, c’est très personnel et ça n’enlève rien à la valeur du livre. Plusieurs pourraient au contraire apprécier cette zone grise. Si c’est bien un jeu, je trouve quand même amusant qu’on lance vers la fin un nom de famille permettant d’identifier pour la première fois le personnage (ou l’auteur?).

Dès les cinq premières pages, donc, Le grand détour pour traverser la rue ne m’a pas laissée indifférente. Curieuse, alors que je viens d’écrire toutes ces lignes, j’ai fait une petite recherche sur Internet pour voir si on sait qui est Alain Savary. Il semblerait que le journal Le Droit ait interviewé l’auteur, dont c’est le pseudonyme, que l’homme a un accent français, refuse de dire son vrai nom et ne semble pas originaire de Vanier, ni primoromancier. Donc le jeu va plus loin… Un peu comme avec Romain Gary et son projet de « roman total » (j’écrirai là-dessus un jour), l’auteur est aussi un personnage. Sauf que celui-ci accorde des entrevues en dévoilant le pot aux roses. À moins que ça ne fasse encore là  partie de la fiction. Pour voir l’article du Droit, cliquez ici.

Bref, il y a beaucoup à dire sur ce roman pseudo premier du pseudo Alain Savary. La vérité, c’est que passé le premier chapitre, j’ai bien apprécié. L’auteur présente un personnage issu d’un milieu défavorisé qui pose un regard intelligent et aiguisé sur le monde qui l’entoure. Un regard très critique aussi, qui frôle à l’occasion une certaine condescendance, mais un regard différent qui rend l’ouvrage très intéressant. Parfois, la lucidité du personnage mène à des propos tout à fait légitimes, mais semble en même temps montrer une certaine arrogance. Pour cela, autant je me suis intéressée aux idées énoncées par le narrateur dans ces moments, autant je me suis arrêtée pour me questionner sur leur véracité. Ne risquais-je pas de me laisser flouer par l’allure intelligente du discours? Je n’ai pas de réponse parfaite à cela, mais j’ai aimé que le livre porte au questionnement et à la réflexion tout en offrant un regard nouveau sur la société actuelle.

Le grand détour pour traverser la rue accorde aussi une grande place au corps et à la sexualité comme façon d’être et de s’épanouir. Se découvrir à travers le sexe, les relations interpersonnelles et l’amour véritable, voilà qui sont de bien plus grands sujets du livre que le fait de quitter la pauvreté pour devenir investisseur financier. Si le narrateur, posé en écrivain, affirme écrire ce livre pour que son enfant à naitre puisse un jour découvrir son passé pauvre et son cheminement vers sa situation actuelle, il offre surtout une critique de la façon dont les humains, en général, vivent leur vie avec les œillères du conformisme. Et on comprend que c’est en partie ces œillères qui sont responsables des écarts sociaux. Il présente en cela un point de vue très politisé.

Le grand détour pour traverser la rue en extraits

« Personne n’aime saisir qu’on vient tous de quasiment rien, d’un sperme minuscule qui séjourne dans des muqueuses. C’est visqueux. C’est douteux. Et qu’on est tous expulsés violemment. » (p. 12)

« Mais la plupart des journalistes ne se rendent pas compte qu’on passe son temps à écouter des balivernes. Ils en produisent à la tonne. Et on est souvent en accord avec ces balivernes. Ça s’appelle l’identité. Ça permet de cacher ce qui est important. Ce qui est partageable. Bien au-delà de la surface. Moi, ici, je me dévoile incognito, au fil des ans. C’est plus intéressant que Facebook. » (p. 13)

« « Rien de plus  culturel que la sexualité », m’a-t-il enseigné en m’observant de son regard intelligent. « La planète et l’Occident en particulier sont paniqués par cette culture. Elle subit le rejet. On enseigne tout à l’école, sauf l’art d’être bien à deux. Frustrations après frustrations: travail, travail. Et pour utiliser le fruit du travail: consommation, consommation. Et pour consommer: publicité, publicité, jouant sur le désir du corps que l’on interdit de connaître par un refus de la culture profonde de la sexualité. [­…] » » (p. 97)

SAVARY, Alain. Le grand détour pour traverser la rue, L’Interligne, Ottawa, 2019, 125 p.

Le porto d’un gars de l’Ontario

Avec Le porto d’un gars de l’Ontario, Patrice Gilbert signe son premier roman. Celui-ci met en scène le personnage de Gratien Beauséjour, né en 1940.  Issu d’une famille de classe moyenne de Saint-Michel-des-Saints, le jeune Gratien décide, dès l’âge de 15 ans, de briser la chaine des traditions familiales pour prendre en main son destin. D’abord campée dans l’époque de Maurice Duplessis, dans la maison familiale puis dans la réalité des camps de bucherons, l’histoire se déplace vers les mines de l’Abitibi et de l’Ontario à mesure que s’installent la Révolution tranquille et les aspirations de Gratien Beauséjour.

Le porto d'un gars de l'Ontario Patrice Gilbert Éditions L'Interligne Premier roman Abitibi mines

Le porto d’un gars de l’Ontario appartient au genre historique dans le sens où l’histoire est intimement campée dans l’époque qu’elle décrit. En effet, sans revendiquer une appartenance à ce genre, le livre présente de nombreux éléments qui permettent de l’y associer. Le contexte social et politique est par exemple toujours mis de l’avant pour justifier les actions ou les réflexions des personnages. Que la mère de Gratien songe à Maurice Duplessis pour renforcer sa propre vision traditionnelle de la famille ou qu’un Canadien anglais demande à Gratien la différence entre le français québécois et le français, l’époque, et ce en quoi elle traverse les personnages, est toujours bien présente et bien sentie. Par ailleurs, l’exploitation des mines d’or abitibiennes et ontariennes, ainsi que le débat quant à la sécurité et aux conditions des travailleurs, ouvre un autre pan de l’histoire. Y sont décrites tout autant les opinions des gens de l’extérieur et de l’intérieur sur ces exploitations minières que la montée des syndicats et certains stéréotypes concernant les patrons anglais et les travailleurs French Canadians.

Plus que roman historique, Le porto d’un gars de l’Ontario est d’abord et avant tout un roman d’initiation. Il décrit le parcours de Gratien Beauséjour à partir du jour de sa naissance et montre comment chaque épreuve que le personnage rencontre lui permet de grandir et de se réaliser. La force de l’ouvrage réside d’ailleurs dans la capacité de l’auteur à construire les mythes fondateurs de la vie de Gratien et à les exploiter tout au long de l’histoire pour lui donner du sens. À neuf ans, le jeune Gratien prend part à une course familiale afin d’impressionner son père et de lui prouver qu’il n’est pas « un grand flanc mou ». Le garçon mène sa course jusqu’au bout et reçoit enfin un peu de reconnaissance de ce père qui, quand il prend un verre de trop, fait plus de reproches que de compliments. « Cours, mon Gratien, cours », se répète-t-il encore des années plus tard, chaque fois qu’un évènement le force à se dépasser pour parvenir à ses fins. Car cette course représente le moment où, pour la première fois, Gratien a découvert qu’il avait assez de force en lui pour atteindre ses objectifs. Plus tard, un incident au camp de bucherons et un décès dans la famille viendront s’ajouter à la liste des évènements fondateurs qui forgeront l’identité et la pensée de Gratien.

La narration du Porto d’un gars de l’Ontario a de l’élan. Dynamique, elle emporte le lecteur sans ostentation ni longueurs. L’humour, toujours présent, est bien dosé. Bien qu’il chatouille le personnage d’une douce ironie, il ne s’en moque jamais complètement. Cette petite touche humoristique dans le ton contribue plutôt à renforcer l’humanité et la simplicité du personnage qui, on le devine, pourrait rire de soi de la même façon.

Gratien était effectivement très bien. Il ramassa d’une main le journal qui trônait sur la table déserte voisine et, de l’autre, il prit une gorgée de café. C’était un plaisir pour lui de montrer que, malgré ses airs de campagnard, il savait lire. Il sursauta toutefois quand il vit que le journal était rédigé en symboles et sans doute à l’envers. C’était du japonais pour lui. Vite, il le replaça et en agrippa un où il put lire le titre. La Presse. Personne n’avait noté son échange. Il feuilletait, fier et rêveur, ce journal, vacillant paisiblement de ses pensées à la lecture. (p. 130)

Cette touche humoristique se présente aussi à l’occasion dans le choix des mots, ce qui fait sourire le lecteur attentif.

Il trouva un gîte proportionnel à son budget. Une chambre propre avec un lavabo et une toilette, pour deux dollars par nuit. Il s’offrit une réservation d’une semaine non remboursable, qu’il négocia pour douze dollars et qu’il paya comptant et content. (p. 127)

Baylor l’avait d’ailleurs fait [présenter l’idée] avec force et conviction la veille lors du repas, mais il avait pu constater bien vite que Manchester n’aimait pas du tout l’idée. Lipton, lui, ne dit aucun mot, se contentant de siroter son bouillon de poulet. (p. 342, je souligne)

Le seul petit bémol que j’aimerais soulever concerne la préface et non le roman en tant que tel. Elle ne devrait pas, à mon avis, se trouver dans l’ouvrage. Elle se lit comme un syndrome de l’imposteur, comme si l’auteur s’excusait que sa passion de l’écriture ait mené à un livre. Peut-être qu’en postface, elle aurait mieux passé. À mon sens, toutefois, elle demeure inutile et teinte sans raison valable le jugement du lecteur avant même qu’il n’ait entamé sa lecture.

Quoi qu’il en soit, Le porto d’un gars de l’Ontario est un premier roman réussi. Patrice Gilbert a su faire de l’exploitation minière et de la vie somme toute simple de son personnage une grande aventure en mettant de l’avant la personnalité joviale de Gratien. On lit ce livre comme emporté dans une grande envolée d’enthousiasme.

GILBERT, Patrice. Le porto d’un gars de l’Ontario, Éditions L’Interligne, Ottawa, 2019, 359 p.