L’odeur du gruau

Avec L’odeur du gruau, Alexis Rodrigue-Lafleur signe un premier roman dont le titre intrigue.  Pourquoi parler de gruau en couverture? Drôle de choix, me suis-je dit. Parce qu’il attise notre curiosité, le lien avec le gruau annoncé, on le cherche partout. Est-il lié à ce café où se rencontrent pour la première fois la majorité des personnages?  Puis, lentement, on l’oublie. Jusqu’à la fin du récit (ou presque). Ce que cette odeur amène de sens à l’histoire, le lecteur ne le découvre que dans la dernière partie de ce livre de 243 pages. Et ce sens, aussi simple soit-il, n’a rien d’anodin. Il révèle quelque chose de petit et de grand à la fois. Alors oui, L’odeur du gruau est un excellent titre.

L'odeur du gruau Alexis Rogrigue-Lafleur L'Interligne

Les chapitres du roman sont divisés en parties qui recoupent trois décennies. L’histoire commence en 2009, alors que Béatrice, Judith et Frédéric travaillent au café. Là se rend régulièrement Paul, avec lequel ils se lient d’amitié. Léa et Carl, les colocs de Judith, viennent compléter le groupe dont les destins nous sont présentés au fil des années. Mais où en sont leurs vies et leurs amours en 2018 puis en 2028-29? Sont-ils toujours aussi liés? Qu’auront révélé les drames que certains auront vécus? Comment auront-ils pu les surmonter? Et avec qui? Avec L’odeur du gruau, Alexis Rogrigue-Lafleur raconte l’existence dans ce qu’elle a de plus honnête, de plus simple, de plus cruel et de plus doux.

Roman polyphonique, L’odeur du gruau adopte des voix diverses grâce à des points de vue pluriels. Ceux-ci alternent pour se centrer tour à tour sur un personnage puis sur l’autre. Certains chapitres adoptent le regard de Judith, d’autres de Frédéric, puis de Carl et Béatrice, nous faisant entrer chaque fois dans les pensées intimes des protagonistes, révélant la couleur particulière qui teinte leur vision du monde. L’odeur du gruau est un roman intimiste qui tire sa force de cette capacité à plonger au cœur des sensibilités pour les offrir à celle du lecteur.

L’écriture qu’offre ici le primoromancier est très orale. Les phrases sont courtes. Les idées s’accumulent dans les énoncés qui se succèdent. Groupes nominaux et phrases non verbales viennent mimer le rythme des pensées des personnages, mais aussi celui de la lecture. Le temps file dans la brièveté des phrases. Il file aussi entre les décennies qui se chevauchent, qui vont et qui reviennent. Le roman est polyphonique aussi dans le sens où toutes les voix se mélangent dans chacun des tableaux: voix de narration, pensées du personnage, dialogues. Tout se rencontre au même niveau.

Nus dans le lit défait. Elle lit à voix haute les mots d’un poète anglais. Il écoute attentivement. Le flou ajoute une couche de mystère. La poésie est souvent une question d’interprétation. Après celle des corps, ils partagent une autre intimité. Chaque mot s’imprègne en lui. Certaines choses se partagent plus difficilement que d’autres. Certaines personnes sont plus réceptives. Liz offre tout avec naturel. Frédéric se laisse aller comme rarement auparavant.

Liz, avec toi, j’ai l’impression d’être dans une chanson épique de Bob Dylan. Tu sais comment certaines de ses chansons fleuves racontent des histoires qu’on a du mal à déchiffrer. Il mélange le présent, le futur et le passé. Tu contiens plus qu’on imagine. Tu contiens des dizaines d’histoires. Tu peux être plusieurs personnes en même temps. » (p. 65)

L’odeur du gruau est un livre dans lequel on plonge avec facilité. Ses voix multiples, bavardes, rapides, hachurées, créent un rythme qui nous emporte comme le flot d’un discours-fleuve. Il vaut la peine de le lire jusqu’au bout, pour que soit révélée la signification du titre. Une petite étincelle de sens qui jette une belle lumière sur cette histoire.

L’odeur du gruau en extraits

« C’est vrai que les vagues voudraient continuer leur chemin. Oui, on est comme les vagues. Mais je crois que tu te trompes.; après s’être brisés contre les rochers, on a toute notre vie. Nous on peut se poser des questions. On peut se demander où on veut aller après. Et surtout pourquoi. Après ça, on fonce tout droit. On se pose pas de questions. Tout va bien. On a l’impression que notre vie va là où on devrait aller. Mais est-ce qu’on sait pour autant où on s’en va? Moi, je ne le savais pas avant d’avoir 20 ans. À l’âge que tu avais quand l’accident est arrivé, tu ne le savais pas non plus. Notre vie, c’est ça. Des évènements qui nous font dévier de notre trajectoire. Peu importe la trajectoire, planifiée ou non. Tout ce qui se déroule autour de nous influence notre trajectoire. Comme un champ gravitationnel. » (p. 182)

ROGRIGUE-LAFLEUR, Alexis. L’odeur du gruau, L’Interligne, Ottawa, 2018,  243 p.

Des explosions

Si vous ne connaissez pas Michael Bay, vous connaissez sans doute l’un de ses films ou en avez entendu parler pour leur propension à mettre en scène des explosions de toutes sortes. Le réalisateur fait dans les effets spéciaux et le style hollywoodien, et a donc la réputation de faire des films attirant un public de jeunes garçons. Mais si le réalisateur était un incompris? Et si des œuvres telles que Armageddon ou Bad Boys étaient le fruit d’une réelle et profonde réflexion philosophique? C’est la prémisse (largement ironique) à partir de laquelle Mathieu Poulin a travaillé pour réaliser ce roman de 318 pages ayant pour protagoniste un Michael Bay très attristé par le manque de vision des critiques.

Des explosions Mathieu Poulin Ta mère Michael Bay

Biographie fictive, Des explosions relate la vie du cinéaste à compter de ses jeunes années, mais se concentre surtout sur sa période professionnelle. Michael, révolté que ses parents adoptifs lui aient caché ses origines, a rompu tout lien avec eux. Il a aussi perdu contact avec son grand ami de l’époque de l’université. Bien qu’il excellait dans le domaine théorique, Michael a choisi de s’exprimer à travers la création, ce qui en fait un incompris du domaine universitaire. Il a pour mentors Don Simpson et Jerry Bruckheimer, deux grands producteurs de cinéma d’action spectaculaire. Sous leur aile, il réalise des films pour grand public qui cachent un discours profond, malheureusement  jamais saisi par la critique: « discours de la décolonisation dans Bad Boys ou  zone de friction dans l’astrophysique et la métaphysique dans Armageddon(quatrième de couverture). Même Daphnée, qu’il a conquise grâce à son esprit fin, ne parvient à saisir les subtilités de son oeuvre.

Des explosions, il y en a, dans la vie fictive de ce Michael Bay. Autant que dans ses films, sinon plus, des cascades rocambolesques. On comprend rapidement que le spectaculaire n’a jamais été un choix pour le réalisateur incompris. Les cascades et l’intensité sont son quotidien. C’est du moins le « détour » que semble avoir pris l’auteur pour faire se croiser la réalité des films et la fiction de la vie de son personnage. Car le roman le dit bien franchement au protagoniste, lorsqu’on aborde les chapitres finaux:

La seule chance que tu as un jour d’être étudié à l’université, c’est si l’un des jeunes garçons auxquels tes films s’adressent finit par évoluer en un intellectuel potable et décide de te consacrer un livre qui te réhabilite aux yeux de l’élite. Et encore là, pour réussir cet exploit, va falloir qu’il tourne les coins ronds. (p. 273-274)

J’aime toujours quand les livres soudain se disent ainsi. Bien que le roman regorge de passages réjouissants, menés avec finesse (malgré l’énormité du développement), c’est ce passage dans lequel Mathieu Poulin « avoue » l’exercice auquel il se livre qui m’a le plus amusée. Il faut le dire, tout au long de ma lecture, j’ai été bien intriguée par le choix du propos. En fait, je suis toujours curieuse, lorsque j’aborde une oeuvre nouvelle, de découvrir ce à quoi a songé un esprit autre que le mien pour la construire. Nous n’avons pas tous les mêmes intérêts ou façons de voir le monde, et c’est souvent ce qui m’émerveille, me surprend ou m’émeut lorsque je découvre un livre, une série ou un film. Pour Des explosions, la question (très simple) qui m’a habitée d’un bout à l’autre de ma lecture est la suivante: mais qu’est-ce qui peut bien motiver un auteur à choisir de réinventer la vie d’une personne réelle (et toujours en vie) pour en faire un récit loufoque (et très bien construit) plutôt que de créer un personnage « entièrement fictif »? Bien que le passage n’y réponde pas de façon détaillée (ni peut-être véridique), il y fait un clin d’œil bien apprécié puisqu’il montre le jeu dans l’écriture.

Ce jeu dans l’écriture, le lecteur le ressent partout dans sa lecture du roman Des explosions. L’auteur s’amuse et fait dans la caricature tout en développant avec une certaine sensibilité les émotions de ses personnages. Il en résulte un récit complexe alliant des scènes de l’enfance de Bay, de sa vie amoureuse et professionnelle et de ses films. Le discours philosophique est poussé à l’extrême pour montrer avec quelle intensité (et maladresse) le personnage de Bay réfléchit et surcode tout, citant les nombreuses lectures qui lui servent de référence. On sourit souvent devant le sérieux du ton avec lequel est présentée l’absurdité du récit.

Des explosions est un roman pince-sans-rire qui regorge de petites trouvailles. Les phrases sont bien construites et suivent souvent des tournures d’esprit inspirées par les mots.

De manière à compenser son retard déjà flagrant sur la voiture qui s’échappait, Michael dégaina son neuf millimètres chromé et visa un des pneus arrière, cessa de respirer puis appuya sur la détente, seulement pour voir la balle rater la cible et percuter l’enjoliveur, qui fut lui-même enjolivé d’une étincelle frétillante. (p. 95)

Le coussin devait être percé, mais avec quoi? Rien de coupant ou de pointu n’était à portée de main. À court d’options et de temps, Michael se résolut à utiliser son pistolet, équivalent américain du canif suisse. (p. 193)

Vous vous intéressez au cinéma? Vous appréciez les parodies et l’absurde (sans dire subtile, je dirais non grossier)? Une belle phrase vous amuse? Vous aimerez certainement ce roman ainsi que le style de Mathieu Poulin. Vous l’avez lu? Partagez vos impressions dans les commentaires!

Des explosions en extraits

« En surcodant, en exagérant tout, tu refuses la complaisance et bascules du côté de la critique, détractant la société du spectacle, superficielle, et condamnant, à travers ton recours au montage effréné, le déficit d’attention contemporain. Sans oublier l’habile système de références à l’histoire de la philosophie mis en place à travers ton oeuvre. À ce sujet, j’avoue avoir été charmé par l’omniprésence, dans tes plans, du motif du lampadaire, clin d’œil évident aux lumières. » (p. 310)

POULIN, Mathieu. Des explosions ou Michael Bay et la pyrotechnie de l’esprit, Les éditions de Ta Mère, 2015, 318 p.

À grandes gorgées de poussière

À grandes gorgées de poussière de Myriam Legault, paru en 2009, est le premier roman sur lequel je travaillerai dans le cadre d’un contrat en collaboration avec le Regroupement des éditeurs franco-canadiens et les éditions Prise de parole. Je rédige des fiches pédagogiques qui serviront à l’enseignement de la lecture dans les classes des écoles secondaires francophones canadiennes. Prise de parole est un éditeur qui est animé par un constant souci de susciter un travail intellectuel chez ses lecteurs, et après la découverte de Nipimanitu et celle de Lettres à mon ami américain (qui attend sagement que je plonge plus avant), j’ai pu constater que, bien que roman pour adolescents, À grandes gorgées de poussière ne fait pas exception à la rigueur qui anime la maison.

À grandes gorgées de poussière Myriam Legault Prise de parole

Martine est née au village. Elle y habite depuis toujours, n’a jamais connu la grande ville. Elle connait le pouls des lacs et des rivières comme elle connait l’ennui, qu’elle chasse en compagnie de son ami Antoine. Contrairement à elle, celui-ci aime le rythme lent de la campagne. Il ne ressent pas sa curiosité pour la métropole ni sa soif d’ailleurs. Un été, Nadine la citadine débarque au village avec sa mère. Les deux sont animées d’un grand esprit de liberté et ne ressemblent à personne. Nadine et Martine deviennent immédiatement amies, transformant en trio le duo Martine et Antoine.  La narratrice s’inquiète: et si le courant passait trop entre ce dernier et la nouvelle venue? Aurait-elle encore une place?

Ce qui frappe d’emblée dans À grandes gorgées de poussière, c’est le style. Myriam Legault a choisi de s’adresser à un public adolescent sans pour autant lui rendre la tâche « facile ».  L’auteure semble avoir fait confiance à l’intelligence des jeunes et à leur capacité à déchiffrer un texte. Elle ne présente pas un ouvrage réduit à la formule platonique sujet-verbe-complément qu’on rencontre parfois (ou trop souvent) lorsqu’on veut rendre un livre « accessible ». L’accessibilité ne devrait jamais être issue d’une perte de qualité. Un style nourri – et c’est mon opinion – peut créer des images qui facilitent la compréhension. Puis, la lecture s’apprend. Décoder les images s’apprend. Et c’est avec des romans comme À grandes gorgées de poussière qu’on peut faire ce genre d’apprentissage. Qu’il soit parsemé de figures de style ne saurait être un obstacle, mais un tremplin.

Les livres qui ne font pas l’économie du style ou de la complexité ont le potentiel de plaire pour des raisons qui dépassent la force de l’intrigue. À grandes gorgées de poussière a cette qualité qu’il présente différents niveaux d’intérêt. Il pourra en ce sens plaire à des publics variés, autant adultes que jeunes. Le thème est simple: une adolescente se cherche dans le regard de ses amis et dans le désir d’un ailleurs géographique. Toutefois, en 157 pages, le roman parvient à mettre en scène des personnages complexes et nuancés dont les émotions forment un propos cohérent. Le récit ne suit pas non plus des chemins tracés d’avance et montre que, pour se choisir, il faut faire certains deuils.

L’écriture est ce qui m’a le plus plu. L’auteure joue sur les mots à travers la parole donnée à la narratrice de cette histoire à la première personne. Elle allie les sonorités, les images et les significations d’une façon pleine et assumée qui va jusqu’à l’utilisation occasionnelle d’un métalangage, c’est-à-dire ici d’un discours sur la langue elle-même:

« Je devrais faire ci, je devrais faire ça, je devrais regarder Nadine moins souvent, je devrais quitter le village une fois pour toutes… Le verbe devoir est énervant. Il montre du doigt et condamne, mais il n’aboutit à rien. C’est le cul-de-sac de la langue. » (p. 23-24)

Ce genre de propos rend conscient le jeu sur la langue pour le lecteur inattentif ou inexpérimenté (du moins je présume qu’il peut mener à une forme d’éveil langagier). Il met la langue en relief et peut, je crois, mener les jeunes lecteurs à remarquer le travail qui est fait sur cette langue ailleurs dans le roman.

Avec À grandes gorgées de poussière, Myriam Legault signe une oeuvre à la fois simple et complexe. Une lecture légère qui saura plaire à plusieurs.

À grandes gorgées de poussière en extraits:

« Décidément, j’ai un penchant pour la digression. C’est que j’aime rêvasser. Si on me demandait de faire un autoportrait, je me peindrais avec un doigt sur la tempe, les yeux rivés sur quelque chose à l’extérieur du cadre, perdue dans un rêve. Qu’est-ce qui se trouve en dehors du cadre? Tout et rien. »
   Nadine a dardé sur moi son regard caramel, et j’ai vu la lune reflétée dans le noir de chaque œil. (p. 35)

« Nadine avance d’un pas hésitant et pousse un soupir en sautant sur le roc. Puis, elle me regarde en souriant. La terre ferme lui a redonné sa dignité. Elle est passée du soupir au sourire; elle était sous le pire, elle est maintenant sous le rire. Elle se plante les mains sur les hanches, parcourt les environs du regard […] » (p. 72)

LEGAULT, Myriam. À grandes gorgées de poussière, Prise de parole, Sudbury, 2009, 157 p.

Dévorés

Étudiant à la maitrise en entomologie à l’Université de Guelph en Ontario, Charles-Étienne Ferland a choisi d’explorer son sujet sous la loupe de la création. Imaginant qu’une nouvelle espèce d’insectes pourrait envahir la Terre, il met en scène dans son tout premier roman, Dévorés, une sorte de guêpe particulièrement coriace qui dévore toutes les récoltes pour s’en prendre ensuite aux humains. C’est un livre qui s’inscrit dans les préoccupations de notre époque puisqu’il met en scène une hypothétique fin du monde et tente de circonscrire le comportement de l’humain s’il était placé dans pareil contexte. Pas de zombies ni d’extraterrestres ici; l’apocalypse est plutôt due à une sorte de revanche des insectes sur l’homme. Un thème qui peut porter à réflexion alors qu’on sonne de plus en plus l’alarme sur la drastique diminution des populations d’insectes pollinisateurs, en particulier les abeilles.

Dévorés Charles-Étienne Ferland L'Interligne Entomologiste Science-fiction

L’univers que met en scène Charles-Étienne Ferland se situe dans un Montréal ravagé par les insectes. Jack, étudiant en histoire à l’Université de Montréal, apprend la nouvelle en lisant le journal dans un café: « On soulève l’hypothèse que l’évènement soit associé à l’arrivée, ce matin, d’une nouvelle espèce d’insectes ravageurs qui émerge des sols de tous les pays. » (p. 23) La terre tremble sous le nombre des individus qui en émergent. Les récoltes mondiales sont dévorées « […] en un temps record. Il se pourrait que la production de nourriture sur la Terre soit temporairement suspendue pour la première fois de l’Histoire. » (p. 23) Ce que Jack ignore encore, c’est que la situation va empirer. Bientôt, il se retrouvera tapi tout le jour dans son appartement, les fenêtres barricadées, et ne pouvant sortir que la nuit en quête de nourriture. Au-delà des insectes, dont le comportement est relativement prévisible une fois qu’on l’a compris, il devra se méfier des humains. Tous sont en mode survie et, bien vite, il est difficile de savoir à qui on peut se fier vraiment. La vie en ville est intolérable, et Jack entretient un double espoir: celui qu’il existe une ile non infestée au milieu du lac Ontario et que ses parents s’y trouvent sains et saufs. Le projet est plutôt utopique toutefois. Quiconque voudrait s’y rendre pourrait se faire tuer mille fois, par des guêpes ou des humains. Tous refusent de l’accompagner et Jack doit assurer sa survie dans la métropole.

Dévorés est un roman qui se lit vraiment facilement. Il s’adresse en ce sens à tout public, mais j’avoue qu’au moment d’écrire cet article, je me demande quel public on a d’abord voulu viser. Je m’explique. En cours de lecture, j’ai accroché sur quelques éléments qui m’ont semblé être des petites maladresses. Par exemple, dans un souci d’assurer la compréhension du lecteur, l’auteur le prend à l’occasion par la main et il en résulte des descriptions superflues.  Alors que l’infestation est d’ores et déjà commencée et que diverses scènes ont permis au lecteur de comprendre l’ampleur de la situation,  on croit ainsi bon d’expliquer pourquoi Jack aurait besoin d’une arme:

Le présent aurait pu paraître exagéré, mais les actes de barbarie des derniers temps avaient persuadé Jose et Lauren de l’utilité d’une telle arme. Et lorsqu’on savait le tort que pouvait causer un seul de ces insectes gigantesques, on appréciait à sa juste valeur une arme blanche bien tranchante. (p. 46, je souligne)

Si cet aspect pourra chatouiller les lecteurs expérimentés, qui n’ont certes pas besoin qu’on leur fasse un résumé, ce genre de précisions pourra être un atout pour familiariser les jeunes lecteurs avec le genre. D’où mon soudain questionnement sur le public cible. Je n’hésiterais pas une seconde à recommander la lecture de ce livre dans les classes du secondaire. Non seulement celui-ci présente une bonne histoire, mais il la raconte dans un style simple et accessible. La structure narrative est claire, les personnages assez définis et il y a suffisamment d’action pour capter l’intérêt d’un lecteur occasionnel, jeune ou adulte. Il y a là beaucoup de matériel à exploiter par un enseignant et surtout, beaucoup de plaisir à avoir pour quiconque lira l’ouvrage chez soi.

Car peu importe le public ciblé au départ, Dévorés saura plaire à de nombreuses personnes. Certes, on y retrouve quelques clichés, comme: « Les librairies étaient des coffres recelant des trésors qui demandaient qu’on les découvre. » (p. 33), une jolie métaphore déjà employée par d’autres. Le personnage du scientifique relève de son côté de l’archétype, il est dessiné au gros trait et manque de nuance. Il en résulte une scène de présentation entre Jack et lui qui manque, elle aussi, de naturel. Cet aspect vient même marquer les dialogues qui, ailleurs, sont pourtant bien construits:

Je ne le sens pas, grimaça Jack. Son attitude me dérange. Qu’ai-je fait pour l’offenser? D’ailleurs, pourquoi t’excuses-tu pour lui? Comment l’érudit chevronné qu’il prétend être, un éminent entomologiste comme lui, peut-il se conduire de manière si rustre, froide et distante? Ne viens pas me dire que tu ne trouves pas cela étrange de la part d’un chercheur aussi prestigieux. (p. 102, je souligne)

Quoi qu’il en soit, écrire un premier roman est tout un défi, surtout lorsqu’on exploite un sujet scientifique, et Charles-Étienne Ferland remporte son pari. Son histoire est bonne et efficace. On ne s’y ennuie jamais. Dévorés se lit comme on regarde un bon film d’action.

Enfin, Dévorés me semble particulièrement intéressant pour les notions entomologiques qu’il présente. On aime que nous soient expliquées les caractéristiques de cet insecte invasif. On aime que sa vraisemblance soit construite à partir de données scientifiques. Tellement que j’aurais aimé que celles-ci soient explorées plus en profondeur. J’aurais adoré entrer dans le laboratoire du scientifique plus souvent et plus longuement. Mon insatiable curiosité en aurait voulu plus. Mais ce n’est peut-être pas la fin, car la finale du livre laisse présager une suite, du moins la porte semble-t-elle ouverte. Peut-être aura-t-on ainsi la chance d’en apprendre davantage sur les insectes?

Dévorés en extraits

Ne soyez pas ridicule, réplique Wallace d’un ton moqueur. Ce n’est pas parce que la science moderne ne peut expliquer un phénomène avec les données qu’elle possède au moment présent qu’il faut soudainement invoquer une cause métaphysique. Rien ne se crée ex nihilo. Dieu, ce n’est au mieux qu’une invention pour consoler l’homme qui n’admet pas qu’il n’y ait pas de sens à son existence banale, qu’il vit sur une vieille roche parmi tant d’autres et qu’il ne possède pas les réponses aux questions fondamentales sur l’origine de son univers ou sa finalité. Alors, ne venez pas me parler d’intervention divine! » (p. 95)

FERLAND, Charles-Étienne. Dévorés, L’Interligne, Ottawa, 2018, 216 p.

Vanessa Courville et XYZ no 135: Armes

La démission de Vanessa Courville en tant que directrice littéraire du numéro 135 d’XYZ. La revue de la nouvelle a fait couler beaucoup d’encre. Replaçons-nous dans le contexte. Madame Courville se voit attribuer la direction du numéro alors que celui-ci est déjà avancé. Les textes ont été sélectionnés, les auteurs contactés et le processus d’édition est bien enclenché. La nouvelle « Qui? Où? Avec quoi? » de David Dorais rend la directrice littéraire mal à l’aise, car ce texte se termine sur un viol gratuit qui, selon elle, contribue à banaliser la violence faite aux femmes, car il n’est pas soutenu par un discours plus profond. Elle demande à la revue à ce que son nom ne soit pas associé au texte, ce qu’on lui refuse. Pour être en phase avec ses convictions, elle démissionne.

Cette démission m’a d’abord rendue mal à l’aise. Irons-nous jusqu’à censurer la littérature pour s’assurer du bienêtre de tous? À voir comment la société nous infantilise ces dernières années, il y a de quoi craindre. Toutefois, je ne pouvais porter de jugement sur la situation qui concerne Vanessa Courville et XYZ. La revue de la nouvelle sans avoir d’abord lu le numéro contenant le texte au cœur du débat.

Armes XYZ numéro 135 no 135 Vanessa Courville David Dorais

« Qui? Où? Avec quoi? »: qu’en est-il du texte incriminé?

J’ai évidemment commencé ma lecture du numéro 135 par le texte de David Dorais. « Qui? Où? Avec quoi? » ne m’a pas impressionnée, je dois l’admettre. J’ai essayé de mettre de côté le point de vue féministe défendu par Vanessa Courville afin de me concentrer sur son intérêt littéraire. C’est d’ailleurs cet intérêt que défend Jacques Richer, l’éditeur de la revue.

Une fin « violente », qui « dérange », mais qui « ne va pas trop loin », aux yeux de l’éditeur de la revue, en poste depuis une trentaine d’années. « La nouvelle est très bonne, très efficace, elle est menée avec finesse, l’intrigue se tient », poursuit M. Richer. De l’avis général, elle méritait de continuer de figurer dans le numéro, rapporte-t-on dans Le Devoir.

J’ai aussi fait une relecture de la nouvelle de David Dorais après avoir terminé la lecture du numéro pour ne pas rester sur une première impression. À mon avis, la question peut être posée: David Dorais est membre du collectif de rédaction. À moins que les textes ne soient sélectionnés de façon anonyme, il est possible que la nouvelle ait été choisie de façon « automatique ». Mais je ne peux ici que lancer l’hypothèse, car je n’ai aucune idée de la façon dont les choses se passent réellement au sein du comité. Les seules choses que je sais sont celles que j’ai lues. Et à la lecture du numéro, on remarque assez vite que la nouvelle de Dorais détonne. C’est la seule qui ne présente à peu près aucune psychologie des personnages. La Scarlet de « Quoi? Où? Avec quoi? » est de ces personnages qui agissent comme des robots. Elle pose des actions: elle se sauve, car elle a peur. Mais bien que le point de vue narratif soit entièrement fixé sur elle, l’auteur n’a pas donné chair à ses pensées. On sait certes qu’elle réfléchit à ce qu’elle doit faire, mais on ne lui a pas donné de personnalité sinon que c’est une mondaine qui s’ennuie, cliché de surface. À la suite de ma lecture, je suis forcée de conclure que le personnage n’est qu’un objet comme un autre dans ce jeu de Clue réinventé. Scarlet n’a pas plus de profondeur que le chandelier ou le révolver posés à côté d’elle, si ce n’est celle de son vagin. Et c’est ce que déplore Vanessa Courville.

Notez ceci. Si je m’interroge sur la valeur du texte dans ce numéro, je ne suis pas offusquée par le texte de la même façon que l’est Vanessa Courville. Je comprends très bien son point de vue et j’admire qu’elle soit allée au bout de ses convictions. Chacune mène son combat de la façon qui résonne le mieux en soi. Ce que je remets en question plutôt, c’est la sélection de cette nouvelle pour le numéro 135 de la revue. Elle entre parfaitement dans le thème, soit, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est « très bonne », ni « très efficace », ni « menée avec finesse ». C’est un pastiche ennuyeux du jeu Clue (dommage, car l’idée était bonne) dans lequel le personnage féminin principal n’a pas plus d’émotions qu’une poupée gonflable. Et c’est ce manque de nuance émotionnelle qui pose problème et rapproche le personnage du rôle d’objet. C’est, de plus, le seul texte du numéro qui souffre de ce manque de psychologie. La question, pour moi, est: que fait-il là, alors?

XYZ no 135: Armes

Dans ce numéro, neuf textes ont été regroupés sous la thématique « Armes ». Chacun va dans une direction différente, mais tous ont en commun l’intériorisation des personnages. C’est pourquoi je trouve que le texte de David Dorais contraste.

J’ai particulièrement aimé « Le bacha » de Michel Robert qui raconte avec sensibilité, mais non sans cruauté, l’histoire tragique d’un jeune Afghan abandonné par ses parents puis recueilli par un policier abusif. J’ai aussi aimé « Fais-tu mariner ton saumon? » de Jean-Jacques Dumonceau, qui a certainement été inspiré par un concours d’écriture lancé il y a quelques années avec cette phrase interrogative pour contrainte. Suivant la formule classique de la nouvelle policière, le texte joue avec l’humour et les dialogues pour donner chair aux personnages et exploite efficacement la prémisse du saumon. De son côté, « Pacifica » de Paul Ruban surprend par le point de vue adopté et ouvre la porte à la réflexion.

Or, le texte qui a le mieux su me plaire est classé dans la catégorie « Thème libre » du numéro. Dans « La mémoire des cathédrales », Caroline Guindon met en scène un professeur plutôt particulier. Un septuagénaire érudit dont l’éloquence fascine ou laisse perplexe. Le comportement de l’homme est finement décrit et la finale à laquelle il mène renforce la complexité du personnage en même temps qu’elle la dévoile.

Le Professeur se retournait alors, joignait les mains en pressant ses index osseux contre ses lèvres entrouvertes. Attendant l’avènement du silence, sa perfection, il toussotait délicatement délicatement avant d’entamer sa légendaire descente vers la chaire. Cette tortueuse rétrogression durait une quinzaine de minutes, car elle était ralentie par l’ivresse de penser, disait-il, un foisonnement de phrases fébriles débitées indistinctement. En ces moments-là, ces sublimes minutes du prélude, le Professeur tenait davantage du voilier que de l’être humain. Le flot fiévreux de ses paroles le faisait tanguer et les étudiants occupant le bout des rangées, pour parer à un éventuel chavirement, tendaient d’instinct les bras quand il passait près d’eux. » (p. 65)

XYZ. La revue de la nouvelle, no 135: Armes, Lévesque éditeur, automne 2018, 101 p.

Igor Grabonstine et le Shining

Le roman Shining de Stephen King a inspiré à Stanley Kubrick un film culte. Sortie en 1980, l’oeuvre du grand réalisateur en a depuis  influencé plusieurs. Au Québec, le film a assurément inspiré à Simon Roy le magnifique Ma vie rouge Kubrick publié en 2014. La même année est aussi paru Igor Grabonstine et le Shining de Mathieu Handfield. Ce dernier livre est une parodie de l’oeuvre de Kubrick, dont l’action est campée dans un tournage fictif qui aurait précédé celui de la version du film que l’on connait.

Igor Grabonstine et le Shining Mathieu Handfield Ta Mère

Ce n’est donc pas Jack Nicholson, mais bien Igor Grabonstine qui se prépare à incarner Jack Torrance sur le plateau de tournage de l’énigmatique Kubrick. L’acteur a peu de qualités humaines si ce n’est un grand amour pour soi. Convaincu d’être irrésistible autant au cinéma qu’auprès des femmes, Grabonstine n’a jamais rien vu confronter sa grande foi en son amour-propre. Lorsque le jeune Danny Lloyd arrive sur le plateau, l’acteur se découvre pour la première fois un rival. Le jeune garçon de six ans qui doit interpréter son fils obtient beaucoup trop d’attention. Quand il découvre que l’enfant a en plus un don, Grabonstine commence tout de suite à échafauder un plan pour paralyser la compétition.

Igor Grabonstine et le Shining ne fait pas dans la subtilité (ni la dentelle). La parodie est dessinée à gros traits caricaturaux dans un style qui a malgré tout de quoi amuser. Les comparaisons et métaphores sont truculentes, quoique souvent complètement tirées par les cheveux. Et c’est précisément ce qui amuse.

Derrière l’amoncellement agité des admirateurs de Lloyd, Cassinger resplendissait tel un phare surplombant une mer houleuse et menaçante. Grabonstine se fixa à elle, bouée dans la nuit obscure de sa colère, et lui susurra quelques paroles tendres qui se perdirent dans le vacarme de la vague abrutissante des compliments qui se heurtaient au récif qu’était le jeune Lloyd. Et Grabonstine eut une pensée pour cette pensée qu’il venait d’avoir et se félicita d’avoir un esprit aussi enclin à la poésie. » (p. 35-36)

Les lecteurs qui apprécieront le plus le roman sont ceux qui ont vu le Shining de Kubrick et qui connaissent un peu son histoire (Wikipedia peut s’en charger). L’auteur s’amuse à détourner des éléments clés du film et des anecdotes du tournage, et ces points de repères culturels sont, à mon avis, ce qui donne au livre son intérêt. Sans eux, on s’amuserait certes des figures de style rocambolesques, mais on se prendrait aussi les pieds dans les mauvaises blagues de lesbiennes et quelques facilités qui, ici, peuvent être oubliées au profit des liens faits avec le film de 1980. On retrouve dans Igor Grabonstine et le Shining un Stephen King ivre de frustration envers ce film qui modifie l’histoire de son roman. On rencontre des références à l’obstination maladive de Kubrick qui a tourné les scènes un nombre incalculable de fois afin d’atteindre la perfection. Le mauvais jeu de Shelley Duvall n’est pas non plus épargné puisqu’il est question à diverses reprises de sa technique plutôt théâtrale.

— […] En fait, il s’agit de deux hôtels différents.
— Je ne suis pas certaine de bien comprendre…
— C’est que Kubrick avait envie d’utiliser la façade extérieure du Timberline Lodge, mais la décoration intérieure de l’hôtel Ahwahnee, situé dans la vallée de Yosemite en Californie, alors il a simplement décidé de démanteler le deuxième, de vider le premier et de reconstruire son hôtel idéal avec les meilleurs morceaux des deux, le tout en prétendant être au Colorado! (p. 26-27)

Enfin, Igor Grabonstine et le Shining est un livre qui amuse sans offrir de réflexion sur les thèmes qu’il aborde. Il rebondit plutôt dessus pour lancer ses situations loufoques. Il m’a donné l’impression d’un exercice de style et de narration, deux aspects bien réussis. Il se lit avec facilité et nous arrache de nombreux sourires. Il ne faut cependant pas s’attendre à plus.

Igor Grabonstine et le Shining en extraits

« Deborah s’était penchée pour parler au jeune homme tandis que Grabonstine, profitant d’un point de vue avantageux, s’adonnait à de lubriques rêveries dans lesquelles Danny était remplacé par un robuste baril de bois brut sur lequel il ferait bon s’appuyer. » (p. 28)

« Entendant cette phrase pour la quarante-septième fois depuis le début de l’après-midi, Grabonstine ne put retenir un soupir d’agacement de quatre-vingts décibels qui fit instantanément sécher les lentilles cornéennes de la pauvre jeune fille qui lui apportait une barre granola, tandis que Leon Vitali, portant un pantalon beaucoup trop ajusté, s’avançait vers Grabonstine qui, d’un habite mouvement oculaire, évita de lui fixer le paquet.
— Kubrick est très content. On va recommencer.

— S’il est si content, pesta Grabonstine à travers sa bouchée de granola, pourquoi ne passe-t-on pas à la suivante? » (p. 33)

HANDFIELD, Mathieu. Igor Grabonstine et le Shining, Les éditions de Ta Mère, 2014, 165 p.

Polatouches

Il y avait longtemps que je me disais qu’il me fallait lire un livre de Marie Christine Bernard. J’ai connu cette dernière alors que j’étais étudiante au cégep. J’étais inscrite à son cours de création littéraire. À l’époque, elle n’avait pas encore été publiée, et je me souviens qu’elle travaillait sur des projets qui sont finalement devenus les livres Monsieur Julot et Les Mésaventures de Grosspasfine. Depuis, elle a écrit plusieurs autres livres, et c’est avec son dernier, Polatouches, que j’ai décidé d’entrer dans son univers.

Polatouches Marie Christine Bernard Stanké

Polatouches met en scène le personnage de Stéphanie. Celle-ci vit en couple depuis dix ans avec Josée, mais refuse d’assumer publiquement sa relation, tenant même ses parents dans l’ignorance. Seul son meilleur ami, Claude, connait la vérité. À la suite d’une énième dispute avec sa conjointe qui n’en peut plus de se faire imposer le placard, Stéphanie choisit de prendre ses distances pour un moment. Elle part s’installer au chalet de ses parents pour une semaine, profitant du départ subit des locataires. Dernière bâtisse d’un rang isolé, le chalet n’a pour tout voisin qu’une maison habitée par un couple dont l’étrange aura met Stéphanie mal à l’aise: « Pas sûre que je viendrais te demander du secours, fille » (p. 49), pense-t-elle après avoir rencontré pour la première fois sa voisine.

Ainsi entre-t-on dans cet ouvrage qui explore des aspects de l’homosexualité féminine, notamment ceux liés au regard des autres. Or, ce n’est pas là la seule marginalité mise en avant. Josée est Crie d’origine, mais elle a été adoptée par des Blancs qui l’ont élevée comme une Blanche. Il en va de même pour Claude qui, de son côté, n’a découvert ses origines cries que par hasard et est depuis tourmenté par un vide identitaire. La difficulté d’être soi est donc un thème central de Polatouches.

Ce livre de Marie Christine Bernard, dont le thème premier semble d’abord le couple homosexuel féminin, évolue ainsi pour laisser de plus en plus de place à la culture des Premières Nations. C’est ce deuxième thème qui nous fait finalement plonger au cœur d’un récit qui nous emporte bien loin de la réalité à laquelle nous sommes habitués. Bernard nous fait faire un saut hors de la réalité hétérosexuelle blanche ordinaire. Le dénouement plaira ou ne plaira pas, selon les gouts du lecteur ou ses attentes, car Polatouches offre une surprise de genre. Ceux qui aiment être emportés hors des sentiers battus aimeront.

Toutefois, je vous avertis, on ne se sent pas bien pendant très longtemps lorsqu’on se lance dans cette lecture. L’auteure souhaite créer un malaise et elle y parvient. Celui-ci commence au moment où Josée, infirmière, est interpelée par une collègue pour interagir avec une patiente crie et sa grand-mère. La jeune présente une bien vilaine morsure au flanc. La forme de celle-ci rappelle des dents humaines… Dans ses rudiments de cri, Josée tente tant bien que mal d’obtenir une explication quant aux origines de la blessure.

J’ai terminé ma lecture à 1 heure du matin, seule dans le sous-sol de ma toute nouvelle maison. J’ai regardé quelques fois par-dessus mon épaule…

Polatouches… et le castor

Pourquoi orner d’une image de castor la couverture d’un livre intitulé Polatouches? Il semble y avoir erreur sur l’animal. Mais y a-t-il ici réellement confusion? Clairement, à la lecture du livre, on comprend que l’auteure sait ce qu’est un polatouche:

La boule de poils bougea et une petite tête pointue, munie de deux grandes oreilles rondes et d’une paire d’yeux noirs et brillants comme des billes d’onyx, apparut. […]
– Un écureuil volant… C’est rare qu’on en voie… ils ont peur de tout.
(p. 61)

Il me semble donc que, s’il y avait eu erreur, celle-ci aurait été relevée dès la sortie de la maquette. Alors, pourquoi un castor? Les motifs qui remplissent le dessin de l’animal rappellent les arts autochtones. Ma connaissance de la culture des Premières Nations n’étant pas assez vaste, j’arrêterai donc là mon hypothèse: je ne sais pas si le castor a été confondu avec un polatouche ou s’il figure en couverture parce qu’il est un animal symbolique de la culture crie (grand thème du livre de Bernard), mais la façon dont il est dessiné semble faire un pont avec cette culture.

MISE À JOUR (20 aout 2018): L’auteure m’a confirmé par le biais de Facebook (voir la page du blogue) que le castor était un choix éditorial et non un choix personnel. Elle m’a aussi précisé que le castor représente la grand-mère (la gookum) de la jeune femme mordue au flanc. Voici donc élucidé ce grand mystère!

Polatouches en extraits

« Pendant que ses proches veillaient sur son agonie, quelqu’un avait sorti un tambour à main et avait commencé à chanter. C’était un chant doux, dont Josée avait deviné qu’il disait au revoir et bon voyage à muushum, le grand-père. Elle s’était arrêtée dans le corridor pour écouter. D’autres voix se joignaient à celle de l’homme pour faire un chœur en sourdine. Josée avait compris soudain pourquoi ces gens aimaient tant la musique country; elle qui avait toujours vu là-dedans un paradoxe – des Indiens qui aimaient la musique de cow-boy -, elle percevait maintenant la parenté, superbe et douloureuse, entre les vieilles ballades nostalgiques des prairies américaines et ces airs anciens sortis du sol de la forêt boréale. C’était la petitesse devant l’immensité, le chagrin devant ce qui est perdu et l’espérance d’un monde meilleur. » (p. 126-127)

BERNARD, Marie Christine. Polatouches, Stanké, Montréal, 2018, 227 p.

Le poids de la neige

Avant de partir en voyage vers le Sud (voir mon « enquête » littéraire ici), je me suis sérieusement demandé quel livre apporter pour lire en avion et en fin d’après-midi, à la chambre, entre le moment de la douche et celui du souper. Quand j’ai découvert que la bibliothèque de l’école où je travaillais avait été garnie d’un exemplaire de Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, je me suis demandé comment je ferais pour l’emprunter, sachant très bien que je risquais d’habiter une autre province au moment où je devrais le retourner. Puis j’ai trouvé: je chargerais quelqu’un de ma connaissance de le rapporter pour moi. Le poids de la neige contre la canicule cubaine puis contre celle qui, au Québec (36 degrés!), a accompagné la lecture des derniers chapitres.

Le poids de la neige Christian Guay-Poliquin La Peuplade

Le poids de la neige est définitivement un livre enneigé. On y découvre le narrateur, les jambes cassées et plutôt mal en point, prisonnier du village où il avait voulu se rendre pour une dernière visite à son père. Un accident de voiture l’a cloué au lit. Une panne d’électricité majeure a coupé le village des villes environnantes. Puis la neige, toute cette neige qui ensevelit les villageois dans son abondance, force la petite population à attendre la fin de l’hiver pour se rendre en ville. De toute façon, même s’il le voulait, le narrateur ne pourrait aller plus loin que le pied de son lit: il ne parviendrait pas à se relever tout seul. Il est chanceux d’avoir survécu. Encore plus que le vieux Matthias ait accepté d’en prendre soin jusqu’au printemps contre la promesse qu’on l’aide à rentrer chez lui dès la fonte de la neige.

C’est donc sous la véranda d’une maison de campagne que se déroule toute l’action de ce roman qui fait suite à Le fil des kilomètres, paru en 2013.  Ce premier livre, je ne l’ai pas lu, mais mes recherches m’ont vite fait découvrir que c’est entre ses pages que se fait la route qui mène le narrateur jusqu’à son lit d’éclopé. Le poids de la neige débuterait ainsi à peu près là où se termine le premier opus.

La majorité de l’action de ce deuxième livre se passe donc dans la minuscule pièce où les deux hommes ont trouvé refuge. Ils n’accèdent pas au reste de la maison, qui serait trop difficile à chauffer. Les ressources se font rares depuis le début de la panne. Les villageois s’entraident comme ils le peuvent. Certains vont chasser. Puis, les déplacements sont aussi limités en raison de la rareté de l’essence. Ainsi, c’est entre quatre murs et entre quatre yeux que ce récit débute. De temps à autre, un villageois rend visite aux deux hommes. L’un apporte des vivres, l’autre des nouvelles.

L’action est lente, les évènements d’abord banals, mais on ne s’ennuie jamais. Là réside probablement l’une des plus grandes forces du jeune auteur: parvenir à tenir le lecteur en haleine avec de microévènements. Si l’intrigue accroche le lecteur (mais quand et comment réussiront-ils à quitter la véranda et le village?), le style et les images fortes qui ponctuent l’écriture sont sans doute ce qui fait le moteur du livre.

La neige et le vent ont cessé subitement, ce matin. Comme une bête qui, sans raison apparente, abandonne une proie pour en chasser une autre. Le silence nous a surpris, dense et pesant, alors que nous avions encore l’impression que les rafales allaient arracher le toit et que nous serions aspirés dans le vide.

Quand on regarde par la fenêtre, on dirait qu’on est en pleine mer. Partout, le vent a soulevé d’immenses lames de neige qui se sont figées au moment même où elles allaient déferler sur nous.

Matthias en a profité pour faire un tour dehors. Dans le tunnel sans fin de ma longue-vue, je le vois qui s’éloigne en marchant sur la neige durcie par le froid. Et sa silhouette rapetisse à mesure qu’il s’approche de la forêt. On dirait un Roi mage qui avance vers son étoile.
 (p. 110)

Comparaisons, métaphores et personnifications font naitre une foule d’images dans notre esprit. Elles ont pour effet de nous emmener ailleurs, de nous sortir momentanément de la véranda, de nous guider plus loin que la tempête, ce qui fait qu’on ne se sent pas cloitré entre les pages comme l’est le narrateur dans la maison. On suit le fil des pensées comme, je l’imagine, on suivait le fil des kilomètres dans le roman précédent. Seulement, le véhicule n’est pas le même, le rythme non plus.

Le poids de la neige est de ces livres qui font la démonstration que la force d’un récit réside souvent dans celle de l’écriture. L’histoire intrigue et les phrases transportent. Une grande partie du plaisir tient dans l’agencement des mots et des idées, des tournures qui amènent la pensée ailleurs. Une belle lecture!

Le poids de la neige en extraits

« La véranda s’ajuste au froid. Le bois de la structure se raidit. Les fondations serrent les dents. Parfois, des tintements secs résonnent entre les poutres. Ce sont des clous de la toiture qui cèdent sous la pression. Les cheminées du village fument généreusement. Partout, les gens se font réveiller par les caresses glaciales de l’hiver et se dépêchent de faire une première attisée. L’écorce de bouleau produit une fumée blanche qui monte en ligne droite dans l’air immobile. On dirait des colonnes de marbre qui soutiennent le ciel. Comme si nous vivions dans une cathédrale. » (p. 112)

« Où tu penses aller comme ça? grommelle-t-il, les dents tâchées de vin et la bouche pâteuse. Regarde à l’extérieur, allez regarde, insiste-t-il en désignant vaguement la fenêtre. Hein, où penses-tu aller? Il n’y a nulle part où aller. On nous a abandonnés. Regarde, je te dis! Regarde tant que tu veux! Il n’y a plus rien à voir. Nous sommes pris au piège dans une mer de glace. Vingt mille lieues sous l’hiver. » (p. 200)

« Malgré son âge, Matthias avance vite et je peine à le suivre. À la hauteur de l’aréna, je le perds de vue. Je reste sur place et regarde la bâtisse assujettie par la neige. Ce n’est plus qu’un amas de tôle enfoui sous une avalanche de silence. Comme la véranda, mais en plus grand. Ce n’est pas une nef échouée, c’est un navire gigantesque qui a heurté un iceberg. » (p. 233)

GUAY-POLIQUIN, Christian. Le poids de la neige, La Peuplade, Chicoutimi, 2016, 296 p.

Guerres

C’est la curiosité qui m’a poussée à lire Guerres de Charlotte Gingras. En tant que conjointe de militaire, je me demandais quel traitement l’auteure jeunesse avait fait du thème de la cellule familiale en période de déploiement.

Ce roman pour adolescents débute alors que Nathan, le père de famille, s’apprête à s’envoler pour l’Afghanistan. Son entourage se prépare difficilement à vivre cet éloignement de six mois, surtout que Nathan est patrouilleur dans l’infanterie et s’en va en zone de guerre. Sa femme, Karine, est en colère contre lui, alors que ses enfants apprennent à gérer les émotions que ce départ fait naitre chez eux et qu’ils ne sauraient pas toujours nommer. À 15 ans, Laurence se voit forcée de prendre les rênes de la famille. C’est elle qui s’occupe de Luka, 9 ans, et de Mathilde, un an, car dès le départ de son mari, leur mère devient l’ombre d’elle-même. Distante, celle-ci fournit le garde-manger sans offrir de support moral ou d’amour à ses enfants.

Guerres Charlotte Gingras littérature jeunesse la courte échelle

Le titre Guerres fait donc référence autant à la guerre qui se déroule au Moyen-Orient qu’à celle qui éclate sourdement au sein de cette famille. Le livre est court (152 pages) et la narration est partagée par Luka et Laurence, en alternance. Seule la grosseur des caractères permet de constater le changement de narrateur, ce qui demande un œil avisé: pas évident pour les jeunes qui éprouvent des difficultés en lecture. La voix de Laurence, plus personnelle et plus mature, est celle que l’auteure a le plus développée et qui permet le mieux de suivre le fil des évènements.

Bien que le livre se lise facilement et qu’il ne soit pas désagréable en soi, il m’a laissée avec des sentiments mitigés. D’abord, le point de vue choisi m’a semblé restreint. Il va de soi que, lorsqu’on raconte une histoire du point de vue d’un narrateur participant, on doit s’en tenir à sa vision du monde. Toutefois, la lecture de Guerres parait orientée dans une direction unique: montrer que l’armée détruit des familles. Quand Nathan part à la guerre, tout s’écroule. Sa conjointe cesse d’être une mère pour ses enfants. Ceux-ci sont en colère, abandonnés et doivent grandir plus tôt que prévu. De son côté, Karine décrie le tort que l’armée lui a fait en la forçant à déménager d’une base à l’autre. L’armée est contre ses valeurs. Par ailleurs, des amis de la famille vivront un deuil difficile en raison de cette même mission à laquelle participe Nathan.

Certes, il est possible qu’une famille vive les choses ainsi et, en ce sens, le livre de Charlotte Gingras peut être réaliste. Pourtant, il m’a emmenée bien loin de la réalité que je connais. J’habite une base militaire, je vis avec un militaire, je côtoie des militaires, je reste seule à la maison lorsque mon conjoint part en déploiement. Si j’ai la chance qu’il ne fasse pas un métier d’infanterie, et donc de ne pas trop m’inquiéter lorsqu’il part à l’extérieur, j’ai une bonne idée des émotions et des conflits que ces séparations font naitre. Ça demande des ajustements de couple à répétition, autant pendant le départ qu’au retour. L’armée, c’est un mode de vie qu’on choisit en même temps que son conjoint. C’est cliché, mais c’est ainsi. Et il y a plein de ressources pour les familles de militaires. Personne n’est laissé seul. Il y a des ateliers pour les enfants dont un parent est en déploiement, des sorties pour les conjoints… Pour l’instant, je n’ai pas d’enfants et je ne participe pas non plus à ces activités, mais elles sont là. Alors, lire entre les lignes que la famille entière est victime de l’armée… Ça m’a agacée. Si la famille s’écroule, c’est que Karine et Nathan auraient dû se séparer bien avant. C’est que le déploiement survient alors que la famille est fragile. Et on le comprend dans le livre, mais… je ne sais pas, il y traine quelque chose de moralisateur, ou de pas suffisamment nuancé.

C’est probablement ce qui m’a le plus agacée, le manque d’espace pour les nuances, mais j’ai aussi accroché sur une ou deux invraisemblances. Par exemple, parlant d’un jeune qui veut s’enrôler, Luka dit:

J’aimerais ça partir avec Jonathan, retrouver papa. Mais il ne part pas tout de suite en mission. Son entraînement va durer une année. Ensuite, il ne sera qu’un simple soldat qui obéit aux ordres de ses supérieurs. Plus tard, si tout va bien, il deviendra caporal. Il donnera des ordres à son tour. (Luka, p. 102)

Un caporal ne donne pas d’ordres. Seul un caporal-chef le peut. Il me semble que, tant qu’à plonger dans un sujet aussi vaste, l’auteure aurait pu mieux l’approfondir. On aurait apprécié qu’elle nous fasse mieux connaitre ce milieu si différent de celui des civils. Malheureusement, le récit est circonscrit dans la limite des sentiments des jeunes personnages, ce qui est intéressant en soi. Or, il aurait gagné à présenter un point de vue plus large. Ainsi, je n’aurais peut-être pas senti qu’on pensait pour moi.

J’ai malgré tout apprécié que la jeune Laurence porte un regard neuf sur sa mère en fin de livre. L’ouverture était bienvenue. Cependant, un cliché sur « la colère des femmes » m’a fait décrocher. Ne pourrait-on pas éviter les lieux communs trop faciles?

Moi qui avais peur de lui ressembler, qui l’avais bannie de notre clan, j’en suis venue à penser que pendant ton absence, sans le savoir, nous ressentions une colère semblable. Cette vieille colère rentrée des femmes envers leur mari, leur père, leur frère, leur fils guerrier, qui les abandonnent pour se jeter dans l’aventure de la guerre. (Laurence, p. 150)

En bref, Guerres n’est ni un mauvais roman ni une grande lecture. Il se lit bien, présente des personnages qui se veulent bien campés, et le fait avec sensibilité. Or, le point de vue, restreint, limite les apprentissages qu’on peut y faire. Il ne permet pas de connaitre la vie des familles de militaires. Il montre simplement comment les choses peuvent mal tourner pour certaines d’entre elles.

GINGRAS, Charlotte. Guerres, Éditions La courte échelle, Montréal, 2011, 152 p.

Auprès de moi toujours

Il y avait un moment que je souhaitais lire Kazuo Ishiguro. En cherchant des œuvres pour le cinéclub littéraire, j’ai découvert que Auprès de moi toujours (Never Let Me Go) avait été adapté au cinéma en 2010. Je me suis empressée de le commander et j’ai bien fait. Le sixième roman du prix Nobel 2017 nous emporte comme dans un souffle. L’écriture, délicate, suit les vagues de la mémoire, la narratrice amorçant le récit particulier de ce qu’a été sa vie, de son enfance jusqu’à ce jour où elle raconte.

Bien que l’histoire se déroule dans les années 1980-90, c’est une oeuvre de science-fiction qu’offre ici Kazuo Ishiguro, une dystopie vécue par la narratrice, Kathy, avec tellement d’acceptation et de candeur/maturité (il peut être difficile de statuer duquel il est question) qu’on en oublie par moment l’aspect profondément dérangeant du sujet traité. Or, nous ne serons pas épargnés. Si Auprès de moi toujours nous transporte doucement à travers les souvenirs de la narratrice, nimbés de sa naïveté, souscrits par un point de vue à la première personne, le choc de réalité n’en est que plus grand pour nous, lecteur, qui lisons avec un regard non voilé.

Auprès de moi toujours Never Let Me Go Kazuo Ishiguro

Qui ne veut connaitre aucune clé de l’intrigue devrait cesser ici sa lecture du billet car, bien qu’elle se pressente jusqu’à son dévoilement (à mi-lecture), l’information que je vais livrer dans le prochain paragraphe pour faire le résumé de l’oeuvre peut constituer en soi un premier punch. Toutefois, je crois qu’on peut apprécier sa lecture même en connaissant cette information (aussi révélée dans la bande-annonce du film, je vous avertis).

Le récit débute au moment où Kath s’apprête à mettre fin à sa « carrière » d’accompagnante, un parcours plus long que la normale puisqu’il aura duré dix ans. À la demande d’un donneur qu’elle accompagne, elle amorce le récit de sa jeunesse à Hailsham, le pensionnat où elle a été élevée. Bien que tout soit organisé de façon à ce que les enfants aient une enfance des plus heureuses, une ambiance mystérieuse plane sur le pensionnat en raison des mœurs peu usuelles qui y ont cours. Les enfants sont, dès le plus jeune âge, encouragés à développer leur art, que ce soit par la peinture, le dessin ou la poésie. L’importance qui y est accordée est cruciale, sans qu’on sache pourquoi, et les meilleures œuvres, emportées pour garnir la galerie de Madame. Kath, Ruth et Tommy grandissent ensemble dans cet univers où on leur apprend tout sans rien leur dire clairement. Ils savent qu’ils ont été conçus afin de devenir des donneurs, sans savoir de quoi il en retourne vraiment. Ils savent qu’ils sont des clones, et en ce sens différents du reste des gens, auxquels ils ne se mêleront qu’à l’aube de leur vie adulte, mais se soucient peu de ces différences. Ils vivent dans un univers à part et pensent d’une façon qui les protège de la brutale réalité. Ainsi les a-t-on éduqués.

Auprès de moi toujours est un roman magnifique et déstabilisant qui offre à la fois une réflexion éthique sur la valeur des individus, mais aussi une réflexion sur la place de nos perceptions sur notre vision du monde – qui font que l’on regarde le monde selon un certain point de vue. C’est cette dernière réflexion qui me semble centrale puisqu’elle s’incarne dans le livre à même les propos de la narratrice. Son regard, parfaitement modelé sur l’éducation qu’elle a reçue, l’empêche de se révolter au même tire que le lecteur. Elle n’éprouve pas les mêmes sentiments ou, du moins, ne leur accorde pas la même place. C’est cet apparent clivage qui confère à l’oeuvre son aspect doucement dérangement, où flotte l’ombre de l’inquiétante étrangeté.

Une lecture que je recommande fortement.

Auprès de moi toujours au cinéma

Mark Romanek a adapté Auprès de moi toujours dans un film sorti en 2010. Le rythme, très lent, et les couleurs, sépia, confèrent à l’adaptation un aspect vieillot qui ne cadre pas avec la lecture que j’ai faite. Si le livre n’obéit pas à une logique de l’action, le déroulement des pensées de la narratrice nous emporte malgré tout dans les méandres de la mémoire et des petites intrigues de l’enfance – ou de celles, plus importantes, du début de l’âge adulte. Le film ne parvient pas à transposer cet effet. On se retrouve donc devant un film long et lent qui sème des indices sans apporter de réponses claires (contrairement au livre). Je l’avoue, j’ai découvert le film en même temps que les élèves. Et leur plus pertinent commentaire, à la fin du visionnement, en dit long sur les ratés de cette adaptation: « C’est parce qu’on ne comprend pas ce que le film voulait nous dire… »

 

ISHIGURO, Kazuo. Auprès de moi toujours, Folio Gallimard, 2015, 448 p.