Auprès de moi toujours

Il y avait un moment que je souhaitais lire Kazuo Ishiguro. En cherchant des œuvres pour le cinéclub littéraire, j’ai découvert que Auprès de moi toujours (Never Let Me Go) avait été adapté au cinéma en 2010. Je me suis empressée de le commander et j’ai bien fait. Le sixième roman du prix Nobel 2017 nous emporte comme dans un souffle. L’écriture, délicate, suit les vagues de la mémoire, la narratrice amorçant le récit particulier de ce qu’a été sa vie, de son enfance jusqu’à ce jour où elle raconte.

Bien que l’histoire se déroule dans les années 1980-90, c’est une oeuvre de science-fiction qu’offre ici Kazuo Ishiguro, une dystopie vécue par la narratrice, Kathy, avec tellement d’acceptation et de candeur/maturité (il peut être difficile de statuer duquel il est question) qu’on en oublie par moment l’aspect profondément dérangeant du sujet traité. Or, nous ne serons pas épargnés. Si Auprès de moi toujours nous transporte doucement à travers les souvenirs de la narratrice, nimbés de sa naïveté, souscrits par un point de vue à la première personne, le choc de réalité n’en est que plus grand pour nous, lecteur, qui lisons avec un regard non voilé.

Auprès de moi toujours Never Let Me Go Kazuo Ishiguro

Qui ne veut connaitre aucune clé de l’intrigue devrait cesser ici sa lecture du billet car, bien qu’elle se pressente jusqu’à son dévoilement (à mi-lecture), l’information que je vais livrer dans le prochain paragraphe pour faire le résumé de l’oeuvre peut constituer en soi un premier punch. Toutefois, je crois qu’on peut apprécier sa lecture même en connaissant cette information (aussi révélée dans la bande-annonce du film, je vous avertis).

Le récit débute au moment où Kath s’apprête à mettre fin à sa « carrière » d’accompagnante, un parcours plus long que la normale puisqu’il aura duré dix ans. À la demande d’un donneur qu’elle accompagne, elle amorce le récit de sa jeunesse à Hailsham, le pensionnat où elle a été élevée. Bien que tout soit organisé de façon à ce que les enfants aient une enfance des plus heureuses, une ambiance mystérieuse plane sur le pensionnat en raison des mœurs peu usuelles qui y ont cours. Les enfants sont, dès le plus jeune âge, encouragés à développer leur art, que ce soit par la peinture, le dessin ou la poésie. L’importance qui y est accordée est cruciale, sans qu’on sache pourquoi, et les meilleures œuvres, emportées pour garnir la galerie de Madame. Kath, Ruth et Tommy grandissent ensemble dans cet univers où on leur apprend tout sans rien leur dire clairement. Ils savent qu’ils ont été conçus afin de devenir des donneurs, sans savoir de quoi il en retourne vraiment. Ils savent qu’ils sont des clones, et en ce sens différents du reste des gens, auxquels ils ne se mêleront qu’à l’aube de leur vie adulte, mais se soucient peu de ces différences. Ils vivent dans un univers à part et pensent d’une façon qui les protège de la brutale réalité. Ainsi les a-t-on éduqués.

Auprès de moi toujours est un roman magnifique et déstabilisant qui offre à la fois une réflexion éthique sur la valeur des individus, mais aussi une réflexion sur la place de nos perceptions sur notre vision du monde – qui font que l’on regarde le monde selon un certain point de vue. C’est cette dernière réflexion qui me semble centrale puisqu’elle s’incarne dans le livre à même les propos de la narratrice. Son regard, parfaitement modelé sur l’éducation qu’elle a reçue, l’empêche de se révolter au même tire que le lecteur. Elle n’éprouve pas les mêmes sentiments ou, du moins, ne leur accorde pas la même place. C’est cet apparent clivage qui confère à l’oeuvre son aspect doucement dérangement, où flotte l’ombre de l’inquiétante étrangeté.

Une lecture que je recommande fortement.

Auprès de moi toujours au cinéma

Mark Romanek a adapté Auprès de moi toujours dans un film sorti en 2010. Le rythme, très lent, et les couleurs, sépia, confèrent à l’adaptation un aspect vieillot qui ne cadre pas avec la lecture que j’ai faite. Si le livre n’obéit pas à une logique de l’action, le déroulement des pensées de la narratrice nous emporte malgré tout dans les méandres de la mémoire et des petites intrigues de l’enfance – ou de celles, plus importantes, du début de l’âge adulte. Le film ne parvient pas à transposer cet effet. On se retrouve donc devant un film long et lent qui sème des indices sans apporter de réponses claires (contrairement au livre). Je l’avoue, j’ai découvert le film en même temps que les élèves. Et leur plus pertinent commentaire, à la fin du visionnement, en dit long sur les ratés de cette adaptation: « C’est parce qu’on ne comprend pas ce que le film voulait nous dire… »

 

ISHIGURO, Kazuo. Auprès de moi toujours, Folio Gallimard, 2015, 448 p.

 

La vie en sourdine

J’ai trouvé La vie en sourdine en grande partie ennuyeux, et en même temps plutôt riche. Comme quoi, rien n’est parfaitement imparfait. Ou l’inverse, amusez-vous.

David Lodge La vie en sourdine Sourd

Desmond Bates, professeur de linguistique, a été forcé de prendre sa retraite quelques années plus tôt en raison d’un problème de surdité. Il n’arrivait plus à entendre les questions des étudiants ni celles des personnes assistant à ses conférences. Tout le temps qu’il débitait son discours, il était en contrôle, mais ensuite… Voici la prémisse de La vie en sourdine. Ça dit déjà pas mal tout. Nous avons droit au récit du quotidien de cet homme se voyant vieillir et qui tient un journal. Il y a certes un “élément déclencheur” que je place entre guillemets parce que je trouve qu’il ne déclenche pas grand chose: une étudiante, un peu désaxée (on l’apprend vite), lui demande de la conseiller pour la rédaction de sa thèse. Sinon, il est question de sa relation avec sa femme ainsi que de celle qu’il entretient avec son père. Mais surtout, ça raconte les déboires d’un homme qui devient de plus en plus sourd. C’est drôle parfois, j’ai aimé le ton pince-sans-rire, mais il ne se passe pas grand-chose de réellement palpitant. Et, peut-être pour montrer le point de vue forcément plus visuel du personnage sourd, certains passages sont insupportablement descriptifs.

Toutefois, La vie en sourdine est plein de références qui lui donnent une certaine richesse. Le personnage est linguiste et présente ses problèmes de surdité sous ce point de vue. Il parle de peinture (il pourrait difficilement parler de musique) et cite des poètes. Il mentionne aussi des études concernant la surdité ou des contextes où l’ouïe est réduite. C’est ce que j’ai aimé. J’ai marqué plusieurs pages.

“Les linguistes appellent cela le réflexe de Lombard, du nom d’Étienne Lombard, lequel a découvert au début du XXe siècle que les gens haussent la voix dans un environnement bruyant afin de compenser la dégradation qui menace l’intelligibilité de leurs messages. Lorsque plusieurs personnes ont ce réflexe en même temps, elles deviennent, bien sûr, leur propre source de bruit dans ledit environnement, accroissant ainsi progressivement l’intensité dudit bruit.” (p. 11-12)

Poème de Larkin que j’ai bien aimé:

“Days

What are days for?
Days are where we live
They come, they wake us
Time and time over
They are to be happy in:
Where can we live but days?
[…]” (cité p. 368-369)

Puis, ce qui m’a le plus fait rire, c’est le changement soudain de narrateur quand, à un certain moment, Desmond décide de rédiger son journal à la troisième personne (je suis consciente en écrivant cela à quel point cela ne parait pas drôle haha):

“Je me sens pris par une brusque envie d’écrire à la troisième personne.” (p. 48)

À savoir: le titre original du livre est Deaf sentence, jouant sur l’expression death sentence, et on retrouve ce jeu de mots un peu partout dans le livre. Notons ici que la traduction française (par Maurice et Yvonne Couturier) m’a semblé bien réussie.

Vers le milieu du roman, le personnage de Desmond commence à suivre des cours de lecture labiale, où sont mis en lumière les homophènes:

“[…] l’équivalent des homophones pour sourdingues, des mots qui ont la même forme sur les lèvres mais possèdent des sens différents, comme « Marc », « parc » et « barque », ou encore « blanc », « plan » et « banc ».” (p. 238)

“On a eu une séance sur les homophènes susceptibles de provoquer des malentendus, par exemple, « marié » et « marrer », « escadrille » et « espadrille », « Ben la donne » et « Ben Laden ». On a beaucoup ri.” (p. 457)

Puis j’ai appris que saint François de Sales était le patron des sourds. Je le remarque surtout parce que je connais un village du même nom

La vie en sourdine en extraits

“Ce qui suit est un compte rendu amendé, désambiguïsé et pas totalement fiable de notre conversation.” (p. 141)

“Plus tard, j’ai compris que je venais de consentir tacitement à l’aider puisque je n’aurais plus aucun moyen de la sanctionner si elle venait à téléphoner. Ou, pour reprendre la formulation utilisée par les théoriciens des actes de langage, mon énonciation perdrait tout son effet perlocutoire.” (p. 161)

“Sylvia Cooper, l’épouse de l’ancien directeur du département d’histoire, m’a embringué dans une de ces conversations où votre interlocuteur dit quelque chose qui ressemble à une citation d’un poème dadaïste, ou à une de ces phrases impossibles à la Chomsky, et où vous dites « Quoi? » ou « Je vous demande pardon? » et votre interlocuteur répète les mêmes mots qui, la seconde fois, se révèlent avoir un sens tout à fait banal.
« La dernière loi en danse il faisait si beau, semblait dire Sylvia Cooper, qu’on a passé le plus colère de notre temps dans notre shit, qu’l’eau derrière les balais.
-Quoi?
-Je disais que la dernière fois en France il faisait si chaud qu’on a passé le plus clair de notre temps dans notre gîte, claustrés derrière les volets. […] » (p. 176)

“[…] ma déficience auditive n’est pas du genre à pouvoir être rectifiée par un implant, mais est un état incurable qui va continuer à s’aggraver, « la seule incertitude, ai-je conclu en la circonstance, étant de savoir si je serai totalement sourd avant d’être totalement mort, ou vive versa ».” (p. 192)

“Elle parlait avec une telle fougue qu’elle a oublié d’interjeter l’habituel « chéri ». J’ai été quelque peu choqué mais n’ai rien dit.” (p. 194)

LODGE, David. La vie en sourdine, Rivages Poche, 2014, 404 p.

Sherlock Holmes: Une étude en rouge

Après avoir visionné la série britannique Sherlock, je ne pouvais contenir mon enthousiasme délirant: je me suis donc procuré ce premier livre de Sherlock Holmes: Une étude en rouge. C’était il y a un an. J’ai commencé le livre, un peu déçue de ne pas y retrouver l’intensité de l’univers moderne de la série (il faut dire que c’est une adaptation très réussie, nous en reparlerons). Puis, à mi-lecture survient sans avertissement un retour en arrière qui fait perdre au lecteur tous ses repères: est-ce une autre histoire? a-t-on affaire à un recueil de nouvelles? J’ai décroché. Toutefois, dernièrement, j’ai choisi de présenter aux élèves le tout premier épisode de la série. Je me suis donc relancée dans ma lecture, avec succès cette fois.

Sherlock Holmes Une étude en rouge Conan Doyle

Une étude en rouge est le tout premier roman dans lequel apparait Sherlock Holmes. Il nous y est présenté par le docteur Watson, narrateur, qui raconte comment il a fait sa connaissance, est devenu son colocataire et l’a accompagné pour la première fois dans une enquête. Celle-ci débute quand Holmes est appelé sur les lieux d’un crime: un homme git mort sur le plancher d’une maison abandonnée. Il y a du sang sur le sol, mais ce n’est pas celui de la victime qui n’a subi aucune blessure apparente. Au mur, écrit avec du sang, le mot allemand “rache” qui signifie vengeance.

Le livre Sherlock Holmes: Une étude en rouge est intéressant, mais pour une fois, je dois admettre avoir vraiment préféré la série qui a su faire une adaptation extraordinaire des romans et des nouvelles de Conan Doyle.

Télévision

Créée par Steven Moffat et Mark Gatiss, Sherlock est une série qui se décline en épisodes de 90 minutes, à raison de trois épisodes par saison, dont la quatrième devrait paraitre à l’hiver 2015. Martin Freeman (Dr John Watson) et Benedict Cumberbatch (Sherlock Holmes) y livrent de superbes performances d’acteurs, nous faisant croire à l’incarnation du célèbre duo dans la modernité. Sherlock utilise un iPhone et les textos sont intégrés à l’image, ce qui rend le tout dynamique. Féru de science comme dans les ouvrages de Conan Doyle, le Sherlock de la série use des techniques et des outils propres à notre époque.

Malgré le changement de contexte (les années 2010 plutôt que les années 1880), l’adaptation d’Une étude en rouge est fidèle à l’œuvre de Conan Doyle (caractéristiques des personnages, grandes lignes des histoires, etc.)bien qu’elle aille parfois au-delà de la trame narrative originale. Des éléments de plusieurs romans ou nouvelles peuvent avoir été utilisés pour constituer un même épisode, par exemple, sinon le fond de l’histoire peut avoir été changé tout en ayant conservé les principaux éléments menant à la déduction, comme c’est le cas de l’épisode 1 de la saison 1, Une étude en rose, adapté du roman Une étude en rouge.

En résumé, si je ne vous recommande pas nécessairement ce roman (je ne peux parler des autres ni des nouvelles, que je n’ai pas lus), je vous recommande fortement la série.

Sherlock Holmes: Une étude en rouge en extraits

“Je vous comprends. Il y a dans cette affaire-ci un mystère qui excite l’imagination; là où il n’y a pas d’imagination, il n’y a pas d’horreur.” (p. 44)

CONAN DOYLE, Athur (sir). Sherlock Holmes: Une étude en rouge, Librio, 125 p.

Un chant de Noël

Il y avait un petit moment que je voulais lire Un chant de Noël de Charles Dickens. L’idée m’en est venue la première fois quand j’ai songé que le livre a été adapté au cinéma, et que le film pourrait être intéressant pour le cinéclub. Puis, le temps des fêtes approchant, je trouvais que ce serait une belle façon de me mettre dans l’ambiance. Je suis sortie de la maison dans l’intention de me procurer le livre (que j’ai finalement dû commander) et suis tombée sur deux de ses films éponymes, en solde considérant la joyeuse saison: l’adaptation de 1984 et celle de 1938. J’ai opté pour la plus récente (parce que je me suis rappelé que les élèves ne souffrent pas du même excès d’enthousiasme que moi). Voilà pour l’introduction; j’ai finalement lu Un chant de Noël et visionné le film.

Un chant de Noël Charles Dickens

Ebenezer Scrooge est un vieil homme d’affaires antipathique. Depuis le décès de son associé, Jacob Marley, sept ans plus tôt, Scrooge mène sa vie en solitaire. Il économise sur tout, y compris sur la joie de vivre. Son employé n’a pas assez de charbon pour se chauffer, mais Scrooge considère qu’il n’a qu’à s’habiller mieux. Quand un homme passe à sa boutique pour lui demander de faire un don pour les démunis, Scrooge répond qu’il y a des prisons pour ces gens (à l’époque, les gens trouvés coupables de dettes étaient emmenés, avec leur famille, dans les prisons de l’État). La veille de Noël, son neveu l’invite à manger chez lui, mais il lui réplique catégoriquement que les festivités ne sont que des sornettes. En rentrant chez lui ce soir-là, il reçoit l’étrange visite du fantôme de Marley, feu son associé. Ce dernier se présente avec toutes les chaines qui le retiennent à la terre, et lui annonce la venue prochaine de trois autres esprits…

Un chant de Noël (A Christmas Carol) est un texte court (114 pages dans mon édition), léger et, vous l’aurez deviné, très moralisateur. On y rappelle l’importance de la famille et, surtout, l’importance de faire le bien autour de soi. On y dépeint, par de longues accumulations, la beauté de la fête de Noël: la joie, les victuailles, les cadeaux, les jeux, les gens… Ce qui à mes yeux fait la beauté du livre, c’est la petite touche d’humour de Dickens:

“Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.
Attention! Je ne veux pas insinuer par là que je sache, d’après ma propre expérience, ce qu’il y a de particulièrement mort dans un clou de porte. J’aurais été tenté, quant à moi, de considérer un clou de cercueil comme le morceau de ferraille le plus mort qui soit sur le marché. Mais la sagesse de nos ancêtres réside en cette image et mes mains profanes n’iront pas l’y troubler, ou c’en est fait de ce pays. Permettez-moi donc de répéter, avec emphase, que Marley était aussi mort qu’un clou de porte.” (p. 7)

“Elle leur raconta aussi que peu de jours auparavant, elle avait vu un lord et une comtesse, et que le lord « était à peu près de la taille de Peter »; sur quoi Peter tira sur sa chemise et se haussa tellement le col que, si vous aviez été là, vous auriez perdu sa tête de vue.” (p. 72)

Cette édition d’Un chant de Noël comprend un dossier s’étendant de la page 115 à la page 178. On y trouve une lecture de l’œuvre illustrant la couverture, soit La nuit de Noël de Gustave Doré, peintre français du XIXe siècle.

La nuit de Noël Gustave Doré
La nuit de Noël, de Gustave Doré

 

J’ai bien aimé cette courte analyse du dessin, que son auteur, Pierre-Olivier Douphis, replace dans le contexte de l’époque tout en présentant l’origine des figures associées à Noël: Jésus-Christ, saint Nicolas, le père Noël… J’en ai retenu le passage suivant:

“D’ailleurs, en restant au niveau symbolique, les cheminées sont des passages entre le monde terrestre, le monde des êtres humains, et le monde céleste, le monde des êtres divins. Depuis la nuit des temps, les hommes croient que la fumée qui s’échappe des foyers et monte vers le ciel permet de partager avec les divinités les bonnes odeurs des aliments qui y cuisent. Ils ont aussi remarqué que le vent qui s’engouffrait dans le conduit venait raviver le feu dans l’âtre. Ils ont donc imaginé que de très bonnes choses pouvaient aussi arriver en sens inverse, du Ciel vers la Terre. C’est ainsi que, dans certaines régions, des légendes racontaient que les cigognes déposaient les bébés dans la maison par le conduit de la cheminée. Et, à Noël, les cadeaux offerts aux enfants arrivaient aussi par cette voie, que ce soit grâce à un ange, Jésus-Christ, saint Nicolas ou le père Noël.
Notons d’ailleurs que l’idée de la cheminée comme passage entre la Terre des êtres humains et le Ciel des êtres divins est d’une certaine manière révélée dans le dessin de Gustave Doré. Si l’artiste dispose les immeubles de manière chaotique, c’est pour exprimer le désordre de la vie urbaine moderne, en opposition à la pureté du Ciel d’où est originaire l’ange bienfaiteur des enfants. Ce contraste est renforcé par l’éclairage, que nous avons reconnu comme étant celui de la pleine lune. Il laisse le bas des immeubles dans l’ombre alors que la partie supérieure est de plus en plus éclairée. Ainsi, plus le spectateur lève les yeux, plus il va vers la lumière. Et, dans son cheminement, ce regard passe le long de la haute et massive cheminée placée entre les deux mondes.” (p. 124-125)

Un chant de Noël au cinéma

J’ai visionné l’adaptation de 1984, un téléfilm réalisé par Clive Donner et qui reprend fidèlement le conte de Dickens. Pour pourrez le visionnez en entier et en version originale ci-dessous, car on le retrouve intégralement sur le Web. Par contre, si je décide de présenter cette œuvre aux élèves, je choisirai sans doute une version plus récente (il existe de nombreuses adaptations de ce conte). Il me faudra toutefois effectuer quelques visionnements avant de faire un choix.

Un chant de Noël en extraits

“Cette allusion aux funérailles de Marley me ramène à mon point de départ. Il n’est pas douteux que Marley était mort. Il faut bien le comprendre, sinon l’histoire que je vais conter ne contiendrait pas le moindre mystère. Si nous n’étions pas absolument convaincus que le père de Hamlet est mort avant le commencement de la pièce, il n’y aurait rien de plus remarquable à le voir faire un petit tour le soir, en plein vent d’est, sur le remparts de son propre château, qu’il n’y en aurait à voir tout autre monsieur d’âge mûr se promener la nuit, au milieu des courants de… mettons, du cimetière de St-Paul, à seule fin d’impressionner l’esprit débile de son fils.” (p. 8)

“Par une juste, noble et légitime répartition des choses de ce monde, si la maladie et la tristesse sont contagieuses, il n’est rien qui se communique aussi irrésistiblement que le rire et la bonne humeur.” (p. 77)

DICKENS, Charles. Un chant de Noël, Folio Plus Classiques, Gallimard, Paris, 2011, 178 p.

David Copperfield

Depuis des années, j’avais ce livre dans ma bibliothèque: David Copperfield de Charles Dickens. Il m’avait été donné en cadeau, et m’attendait. Puis, il m’a soudain interpelée. Il était d’une autre édition (et traduction) que l’intégrale que je me suis procurée ensuite (je ne possédais que le premier tome). Mais quel plaisir! Charmée dès la première ligne, j’ai traversé ce volume en très peu de temps et suis alors partie à la recherche de l’édition intégrale que voici.

David Copperfield Charles Dickens

Plaisir renouvelé alors, car cette édition contient une longue introduction (à lire en dernier, car elle révèle tout), une courte préface de Dickens et un dossier à la fin, présentant de l’information sur l’auteur et sur l’écriture de David Copperfield, en plus de nombreux appels de notes. Oui, je suis de ceux qui aiment interrompre leur lecture à la vue d’un chiffre en exposant et partir à l’aventure à la fin du livre pour découvrir une nouvelle note élaborée (les petites notes m’ennuient). J’imagine que ça suffit pour m’étiqueter rat de bibliothèque à vie. Que voulez-vous… je trouve que les notes étoffées ajoutent un niveau de lecture intéressant.

Toutefois, j’ai le sentiment que la traduction dans laquelle j’ai lu la première moitié de David Copperfield, celle de Pierre Lorain dans la collection Maxi-poche. Classiques étrangers, rend mieux le style et le vocabulaire imagé de Dickens. Ceci dit, je n’ai pas l’original anglais entre les mains, et ne peux que spéculer, mais il y a dans cette traduction un ton bon enfant qui colle parfaitement à l’œuvre. La traduction de l’édition en Folio, par Madeleine Rossel, André Parreaux et Lucien Girard (revue et complétée par Francis Ledoux et Pierre Leyris) rend un style beaucoup plus classique.

David Copperfield, ce n’est pas loin de 1000 pages racontant l’histoire du personnage du même nom, de sa naissance dans l’Angleterre du début du dix-neuvième siècle jusqu’à sa vie adulte. Orphelin de père, le petit David vit avec sa mère et sa bonne, Peggotty. Ils sont tous très heureux jusqu’au jour où la très jeune mère s’éprend d’un homme intransigeant, avec qui elle se marie. David est traité durement puis envoyé en pension. Peu après le décès de sa mère, on l’envoie travailler dans une fabrique où il est très malheureux, enfant abandonné à lui-même. De prime abord, l’histoire semble épouvantablement triste (et, dans les faits, ces 200 premières pages le sont), mais elle est racontée avec un tel humour et un tel élan de légèreté dans le style qu’on les traverse sans trop d’encombres. Les personnages sont attachants, hauts en couleur, et la narration à la première personne nous fait voir la vie selon le point de vue naïf de David enfant. Puis, la suite ouvre la porte à l’espoir et le récit se poursuit, entremêlant ses fils, faisant découvrir toute une gamme de personnages.

Dickens disait de David Copperfield qu’il était “[son] enfant favori”, et tous les spécialistes s’entendent pour dire que c’est sans contredit son roman le plus autobiographique. D’ailleurs, ce roman est le premier qu’il ait écrit à la première personne. Les notes et le dossier montrent certains parallèles de l’œuvre avec la vie de son auteur.

Le personnage de Micawber, irresponsable au grand coeur, toujours criblé de dettes et dont la bonne humeur supplante toutes les peines, lui a été inspiré par son père, à qui on peut attribuer les caractéristiques nommées ci-haut. Il partage de plus avec celui-ci un vocabulaire relevé et un style ampoulé qui lui donnent un air de gentleman décalé, même du fond de la prison où on l’enferme un moment pour dettes (comme Dickens père). Tout au long du roman, il prend plaisir à écrire de longues lettres ou à faire des discours pleins de ces envolées lyriques qu’il adore. Notons que presque tous les personnages de David Copperfield possèdent un côté absurde bien à eux, ce qui donne un aspect quasi irréaliste au roman sans pour autant nuire à sa crédibilité. J’irais jusqu’à dire que le livre repose tout entier sur cette tension entre le réalisme tragique et le comique absurde, tout en faisant au passage quelque critique sociale.

Mais je ne ferai pas ici une analyse littéraire poussée de David Copperfield. Je crois que les extraits pourront parler d’eux-mêmes, même s’il est difficile de les considérer à leur juste valeur une fois sortis de l’enchevêtrement narratif dans lequel ils s’insèrent. Je conclurai simplement en disant qu’il faut lire ce livre pour la complexité de son histoire, dans laquelle tous les fils s’entrelacent de façon surprenante, que le récit est mené avec talent dans un style et avec un humour qui font sourire le lecteur, même dans les moments les plus tristes. Un gros coup de cœur que David Copperfield.

David Copperfield en extraits

“Ayant fait les honneurs de sa maison, monsieur Peggotty sortit pour se débarbouiller au moyen d’une bouilloire d’eau très chaude, tout en faisant observer que «l’eau froide n’enlèverait jamais une crasse comme la sienne». Il revint bientôt, ayant beaucoup gagné quant à l’aspect extérieur, mais si rubicond que je ne pouvais m’empêcher de penser que sa figure avait quelque chose de commun avec les homards, les crabes et les écrevisses: elle était très noire quand elle entrait dans l’eau chaude, et très rouge quand elle en sortait.” (p. 39)

“Il y avait dans cette maison un domestique qui, à ce que je compris, était entré au service de Steerforth à l’Université et ne le quittait presque jamais. Cet homme semblait être la respectabilité en personne. Je ne crois pas qu’il ait jamais existé, parmi les gens de sa condition, quelqu’un de plus respectable que lui. Il marchait à pas feutrés; il était taciturne, extrêmement paisible, déférent, attentif; on l’avait toujours sous la main quand on avait besoin de lui, mais il disparaissait dès qu’il n’était plus nécessaire. Cependant, sa respectabilité était sa qualité la plus remarquable. L’expression de son visage n’avait rien de servile, son cou était plutôt raide et sa tête étroite et lisse s’ornait aux tempes d’une touffe de cheveux courts; il parlait d’une voix douce et avait une manière à lui de prononcer les s si distinctement qu’il donnait l’impression d’employer cette lettre plus fréquemment qu’on ne le fait d’ordinaire; mais toutes ces particularités contribuaient à le rendre respectable. Aurait-il eu le nez de travers qu’il aurait trouvé le moyen de paraître plus respectable encore. Il était baigné d’une atmosphère de respectabilité et s’y trouvait dans son élément. Il aurait été presque impossible de le soupçonner d’une vilaine action tant il était respectable. Il ne serait jamais venu à l’idée de personne de lui mettre une livrée tant il était respectable et c’eût été insulter gratuitement cet homme respectable que de lui imposer un travail vulgaire: je remarquai d’ailleurs, à ce propos, que les servantes de la maison en avaient l’intuition, car c’étaient toujours elles qui se chargeaient des travaux de ce genre et lui, pendant ce temps-là, était en général installé dans l’office en train de lire son journal au coin du feu.” (p. 338)

“Enfin, je reçus une réponse des deux vieilles dames. Elles présentaient leurs compliments à monsieur Copperfield et l’informaient qu’elles avaient donné à sa lettre toute l’attention désirable «en vue du bonheur des deux intéressés», ce qui me parut une expression assez inquiétante, non seulement à cause de l’usage qu’elle en avaient fait lors du dissentiment familial dont j’ai parlé plus haut, mais parce que j’avais déjà (et j’ai toujours depuis) observé que les formules toutes faites sont des sortes de feux d’artifice, faciles à tirer, et susceptibles de prendre une infinité de formes et de couleurs impossibles à prévoir à l’origine.” (p. 654)

“Uriah s’arrêta net, glissa ses mains entre les deux protubérances de ses genoux, et, plié en deux, se mit à rire, d’un rire absolument silencieux. Pas un son ne lui échappa. Sa conduite odieuse et surtout cette dernière manifestation me répugnèrent à tel point que je m’en allai sans cérémonie, le laissant courbé en deux, au milieu du jardin, comme un épouvantail privé de tuteur.” (p. 676)

“Mon observation de la nature humaine m’a toujours prouvé que l’homme qui a quelque raison de croire en soi ne se vante jamais devant les autres afin qu’eux aussi croient en lui. C’est pourquoi je suis resté modeste par simple dignité; et plus j’ai reçu d’éloges, plus j’ai tâché de les mériter.” (p. 763)

“Et monsieur Micawber laissa voir à nouveau le plaisir qu’il prenait à cette accumulation solennelle de mots qui, si ridicule qu’il fût dans son cas, ne lui est certes pas particulier. Je l’ai observé, au cours de mon existence, chez nombre d’hommes. Cela me semble même une règle assez générale. Ainsi, quand ils prêtent serment devant la loi, les déposants semblent jubiler lorsqu’ils arrivent à toute une cascade de grands mots qui expriment la même idée — par exemple, quand ils déclarent détester, abominer et abjurer, etc., et c’est par ce procédé qu’on a donné tant de saveur aux vieux anathèmes. Nous parlons de la tyrannie des mots, mais nous aimons aussi à les tyranniser; nous aimons à avoir toute une armée de mots superflus à nos ordres pour les grandes occasions; et nous trouvons que cette accumulation a grand air et qu’elle sonne bien. De même qu’en cas de cérémonie nous ne regardons pas au sens de nos livrées pourvu qu’elles soient belles et en nombre suffisant, le sens et la nécessité de nos paroles sont d’importance secondaire, s’il y en a une belle parade. Et tout comme certaines personnes se créent des ennuis en faisant trop grande montre de livrées, ou comme les esclaves, quand ils sont trop nombreux, se soulèvent contre leurs maîtres, je crois connaître une nation qui a encouru bon nombre de difficultés et en encourra encore de bien plus grandes, pour le plaisir de maintenir une grande suite de mots.” (p. 832-833)

“Je m’étais dit que les événements qui ne se réalisent pas sont souvent aussi réels dans leurs conséquences que ceux qui surviennent effectivement.” (p. 904)

DICKENS, Charles. David Copperfield, Folio classique Gallimard, Paris, 2010, 1025 p.

Le journal de Bridget Jones

Le journal de Bridget Jones de Helen Fielding est léger, relax, divertissant, plein de ridicule et de passages tordants. On n’en attend pas moins de ce livre quand on a vu le film. Un film franchement réjouissant, il faut le dire.

Le journal de Bridget Jones Helen Fielding

Le journal de Bridget Jones, d’abord publié dans les colonnes des quotidiens The Independent et The Daily Telegraph, raconte l’histoire d’une célibataire d’une trentaine d’années, désespérée de trouver l’homme de sa vie avant que l’âge emporte toutes ses chances. Complexée, gaffeuse, indisciplinée… elle se met constamment dans des situations qui nous prouvent à tous que le ridicule ne tue pas; il fait seulement honte. Helen Fielding s’est largement inspirée d’Orgueil et préjugés (1813)de l’auteure anglaise Jane Austen. Elle y a calqué le triangle amoureux qui unit Bridget à Daniel Cleaver et à Mark Darcy sur celui qui unit Élizabeth, Fitzwilliam Darcy et George Wickham dans Orgueil et préjugés. Elle va même jusqu’à donner à Mark Darcy le patronyme de Fitzwilliam Darcy ainsi que ses principaux traits de caractère. Tout comme Élizabeth dans Orgueil et préjugés, Bridget se méprend sur Darcy qu’elle trouve prétentieux et hautain; elle découvrira plus tard que ce n’était qu’un préjugé.

Le journal de Bridget Jones au cinéma

Sharon Maguire a tiré en 2001 une adaptation libre du Journal de Bridget Jones de Helen Fielding. Le film reprend les grandes lignes du livre et rend fidèlement l’essence des personnages, même si de grandes libertés ont été prises quant au scénario. Cela s’explique en partie au fait que le film tente de pasticher – plus encore que le roman de Jane Austen lui-même pastiché par Helen Fielding – la télésérie anglaise qui en a été inspirée (1995) dans laquelle Colin Firth interprète le rôle de Fitzwilliam Darcy. La réalisatrice du Journal de Bridget Jones pousse le pastiche jusqu’à choisir Colin Firth pour jouer le rôle de Mark Darcy. La scène du lac dans le film de Bridget Jones n’est ainsi pas tirée du roman éponyme mais de la télésérie Orgueil et préjugés à laquelle elle fait un clin d’œil… Dans le livre, le personnage de Bridget évoque les acteurs Colin Firth et Hugh Grant, ayant tous deux joué dans des adaptations des romans de Jane Austen. Sharon Maguire leur donne ici les deux rôles masculins principaux. La boucle est bouclée!

Le journal de Bridget Jones en extraits

“Autre sujet de tracas: comment fêter mon anniversaire? Vu taille appartement et compte en banque, hors de question organiser vraie soirée. Un dîner? Pour passer journée à m’escrimer et haïr tous les invités au moment où ils arrivent? Non. Proposer aux copains une sortie au resto? Pour me sentir coupable d’obliger tout le monde à payer une addition salée sous prétexte anniversaire ma petite personne? Pas question. Inviter tout le monde? Pas les moyens. Oh! là! là! Que faire? Si seulement j’étais pas née mais soudainement apparue à la face du monde, genre Jésus en un peu différent, n’aurais pas à me tracasser sujet anniversaire. Profonde compassion pour Jésus. Doit – en tout cas, devrait – être très gêné par cirque obligatoire autour anniversaire depuis deux mille ans, dans majeure partie du globe.” (p. 91-92)

“À onze heures et demie, je n’y tins plus. Sac sous le bras, je suis descendue aux toilettes deux étages plus bas. Si on entend un bruit suspect de papier déchiré, ce ne sera pas quelqu’un qui me connaît. pour je ne sais quelle raison, tout ça m’a mise dans une rage folle contre Daniel. Pourquoi devrais-je assumer seule ces responsabilités? Dépenser 8,95 livres, pour me cacher dans les chiottes et m’efforcer de pisser sur un bâton?” (p. 132)

   “Quand je suis sortie du bain, Daniel était allongé sur le lit, et rigolait.
— Je t’ai trouvé un nouveau régime, a-t-il dit.
— Donc, tu me trouves grosse.
— Je t’explique, c’est simple comme bonjour. Tout ce que tu as à faire, c’est de ne jamais manger quoi que ce soit que tu payes toi-même. Au début du régime, tu es grassouillette, personne ne t’invite à dîner. Donc, tu maigris, tu deviens une créature tout en jambes, décharnée, à l’air intéressant. On t’invite souvent au restaurant.Tu regrossis, les invitations se tarissent, et tu recommences à maigrir.
— Daniel! Je n’ai jamais rien entendu de plus grossier, de plus cynique, de plus sexiste!
— Allez, Bridge, je ne fais que suivre ta propre logique. Je me tue à te répéter que personne n’aime les sacs d’os. Les hommes aiment les derrières rebondis où l’on peut garer son vélo et poser son verre de bière!
J’étais déchirée entre une abominable image de moi avec un vélo garé dans le derrière et un verre de bière en équilibre dessus, et une colère noire contre Daniel et son sexisme provocateur et arrogant.” (p. 176-177)

FIELDING, Helen. Le journal de Bridget Jones, J’ai lu

Alice au pays des merveilles

Pour chaque livre, il y a un timing (même quand on en lit beaucoup). Tous ne peuvent pas être lus n’importe quand, c’est comme ça. Même les contes pour enfants. J’ai déjà voulu lire Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll par le passé sans parvenir à dépasser les premières pages. Je n’accrochais pas. Et pourtant, me voilà qui y ai plongé cette année avec beaucoup d’intérêt!

Mais je dois vous avouer quelque chose… Les préfaces m’inspirent parfois plus que les livres. Cette fois-ci, du moins, la préface m’aura-t-elle donné la petite poussée qu’il me fallait pour savourer l’œuvre pleinement. La préface, et les annotations de l’éditeur. Alice au pays des merveilles étant traduit de l’anglais et le texte original truffé de jeux de mots pratiquement intraduisibles, l’éditeur a parsemé le texte de notes expliquant les transpositions et les choix du traducteur pour rester le plus fidèle possible à la version originale. J’ai trouvé cela passionnant! Quel défi de traduction!

Alice au pays des merveilles Lewis Carroll

On a beau avoir déjà vu au cinéma quelques adaptations du conte de Carroll, il faut le lire pour comprendre à quel point déjantée est cette histoire. Tout y n’est qu’absurde, mais superbement mené. C’est d’ailleurs ainsi que Carroll a complètement réinventé le conte pour enfants. Son Alice, centré sur le regard de l’enfant (et non sur une certaine pédagogie), se moque de certains traits de la société adulte qui, parfois, est en elle-même absurde, et ce, particulièrement aux yeux d’un enfant. De nombreux malentendus entre les personnages viennent illustrer cet état de fait, appuyés par des jeux de mots (calembours, mots-valises…) qui montrent que chacun entend ce qu’il veut bien entendre.

En somme, les contes de Carroll sont un hommage à l’imaginaire de l’enfance. Si bien qu’il a fait de ses histoires le fruit de l’imagination d’Alice: celle-ci s’aperçoit, à la toute fin, que toutes ses merveilleuses et farfelues aventures provenaient en réalité  d’un de ses rêves.

C’est John Tenniel qui a illustré les deux contes à la demande de Carroll. Il l’aura par la suite regretté, Carroll étant si exigeant qu’il lui disait sans cesse comment dessiner ses personnages, critiquant les dessins jusqu’à ce que le résultat obtenu lui semble parfait. Malgré les tensions continuelles entre les deux hommes, les illustrations de Tenniel sont magnifiques et, bien entendu… rendent très fidèlement les éléments imaginés par l’auteur.

Alice au pays des merveilles au cinéma

Différentes adaptations d’Alice au pays des merveilles ont été réalisées, que je n’ai pas toutes vues (il y a bien des limites!).

Walt Disney (1951)

Ce film d’animation reprend assez fidèlement les aventures d’Alice au pays des merveilles, le premier conte de Carroll.

Tim Burton (2010)

Dans son adaptation, Burton reprend les éléments d’Alice au pays des merveilles ainsi que De l’autre côté du miroir pour créer une nouvelle histoire. Dans son film, Alice, devenue jeune adulte, retourne au pays des merveilles qui, depuis son départ, a bien changé…

Alice au pays des merveilles en extraits

“Là-dessus, elle essuya ses larmes, et continua aussi gaiment que possible:
«En tous cas, je ferais mieux de sortir du bois, car, vraiment, il commence à faire très sombre. Croyez-vous qu’il va pleuvoir?»
Bonnet Blanc prit un grand parapluie qu’il ouvrit au-dessus de lui et de son frère, puis il leva les yeux.
«Non, je ne crois pas, dit-il; du moins… pas là-dessous. En aucune façon.
— Mais il pourrait pleuvoir à l’extérieur?
— Il peut bien pleuvoir,… si ça veut pleuvoir, déclara Blanc Bonnet; nous n’y voyons aucun inconvénient. Tout au contraire.» (p. 245)

“Alice ne put s’empêcher de rire et répondit:
«Je ne veux pas entrer à votre service… et je n’aime pas beaucoup la confiture.
— C’est de la très bonne confiture, insista la Reine.
— En tous cas, je n’en veux pas aujourd’hui
— Tu n’en aurais pas, même si tu en voulais. La règle est la suivante: confiture demain et confiture hier… mais jamais de confiture aujourd’hui.
— Ça doit bien finir par arriver à : confiture aujourd’hui.
— Non, jamais. C’est: confiture tous les deux jours; or aujourd’hui, c’est
un jour, ça n’est pas deux jours.” (p. 253)

CARROLL, Lewis. Alice au pays des merveilles, De l’autre côté du miroir, Folio classique Gallimard, Paris, 2015, 384 p.

Coraline

Tout à fait génial! J’ai vu le film tiré du livre il y a quelques années et, déjà, j’avais adoré l’univers glauque et surréaliste de Coraline, un conte d’horreur fantastique pour enfants superbement original. (L’abus de superlatifs me semble tout à fait approprié ici…)

Ce court roman de 152 pages raconte l’histoire de Coraline, une fillette qui vient d’emménager dans une maison à appartements qui, pour se désennuyer, sort explorer le monde qui l’entoure. Elle fera la connaissance de ses nouveaux voisins, sympathiquement étranges et incapables de dire son prénom correctement, ainsi que d’un chat sans nom tout particulier. Un jour de pluie, alors que ses parents travaillent encore et n’ont pas de temps pour elle, elle décide de se rendre dans le grand salon et de franchir la porte mystérieuse qui ouvre sur un mur de brique une fois sur deux. De l’autre côté, elle découvre un appartement identique au sien où l’attendent son autre mère et son autre père, identiques à ceux qu’elle connait à l’exception qu’ils sont beaucoup plus divertissants et… qu’ils ont des boutons à la place des yeux.

Coraline Neil Gaiman

Coraline est joli, simple, rondement mené et bien écrit. À mes yeux, un petit bijou. Le style, les personnages, les idées me plaisent. En deux mots: original et charmant.

Coraline au cinéma

Autant vous le dire d’emblée, je trouve le film Coraline magnifique. Toutefois, pour ce que j’en ai compris aux commentaires d’autres personnes, on aime ou on n’aime pas. Quoi qu’il en soit, pour moi, le film est superbe et rend bien l’univers du livre même si divers éléments y ont été introduits, comme un personnage de petit garçon qui, je présume, a pour rôle de rendre l’histoire plus dynamique à l’écran en ajoutant de l’interaction. Il est rare que je dise cela, mais je crois que les personnages du films sont mieux développés que ceux du livre grâce aux judicieux ajouts de Henry Selick (réalisateur et scénariste). Pour dire les choses autrement, le film rend honneur au livre de Neil Gaiman.

Voici la bande annonce de Coraline.

Coraline en extraits

“Coraline alla à la fenêtre et regarda tomber la pluie. Quand il pleuvait un peu, on pouvait encore sortir mais quand il pleuvait comme ça, pas question de mettre le nez dehors. Ça se précipitait depuis le ciel en projetant des éclaboussures là où ça tombait. C’était du sérieux, comme si la pluie avait une mission à remplir et que cette mission consistait à transformer le jardin en une vaste soupe boueuse.” (p. 12)

   “«S’il te plaît… Comment t’appelles-tu? Moi, c’est Coraline.»
Le chat bâilla sans se presser, voire avec application, en dévoilant une bouche et une langue extraordinairement roses. «Un chat n’a pas de nom répondit-il enfin.
— Ah bon?
   — Non. C’est bon pour vous autres, les noms. Parce que vous ne savez pas qui vous êtes. Mais nous, nous le savons; alors nous n’en avons pas besoin.»
Coraline trouvait ce chat d’un égocentrisme énervant. À l’entendre, il était le seul être au monde qui ait de l’importance.” (p. 39)

   “«Ah, c’est toi, dit-elle au chat noir.
   — Tu vois? fit-il en retour. Tu n’as pas eu tant de mal que ça à me reconnaître, même si je ne porte pas de nom.
   — D’accord, mais comment ferais-je si je voulais t’appeler?»
Il fronça le nez et se débrouilla pour avoir l’air peu impressionné. «Appeler les chats, c’est très surfait. Autant appeler une tornade.
   — Oui, mais si c’était l’heure de dîner, par exemple? Tu n’aurais pas envie qu’on t’appelle?
   — Si, naturellement. Mais il suffirait de crier “À table!” Tu vois, on n’a vraiment pas besoin de noms.” (p. 64)

“Le lendemain matin, le soleil déjà haut réveilla Coraline en dardant ses rayons en plein sur son visage.
L’espace d’un instant, elle se sentit complètement désorientée. Elle ne savait plus où elle était; elle n’était même pas tout à fait sûre de savoir
qui est était. Il est étonnant de constater à quel point notre personnalité dépend du lit dans lequel nous nous réveillons le matin. Étonnant, aussi, comme cette personnalité peut être fragile.
Parfois, Coraline oubliait qui elle était quand elle rêvait qu’elle explorait l’Arctique, la forêt amazonienne ou le coeur de l’Afrique; alors il fallait lui taper sur l’épaule en l’appelant par son nom pour qu’elle franchisse d’un bond un million de kilomètres et revienne en sursaut dans la réalité. En un quart de seconde elle devait se remémorer qui elle était et comment elle s’appelait, et constater qu’elle était là et pas ailleurs.
À présent, elle avait le visage au soleil et elle était Coraline Jones. Oui, c’était bien ça. Et la chambre verte et rose, ainsi que le bruissement du grand papillon en crépon peint qui voletait au plafond, vinrent lui rappeler en quel lieu elle venait de se réveiller.” (p. 67)

GAIMAN, Neil. Coraline, Albin Michel, 2003, 160 p.

Charlie et la chocolaterie

Ayant découvert l’univers de Roald Dahl par le biais du cinéma, il y avait longtemps que je souhaitais faire la lecture d’un de ses livres jeunesse. Pour le cinéclub littéraire que je suis en train de mettre sur pied dans mon centre, je n’ai pu résister à la tentation de piger parmi ses œuvres. Même si le film résultant de son adaptation au cinéma n’est pas mon préféré, j’ai opté pour Charlie et la chocolaterie, pensant qu’il plairait beaucoup aux élèves. Quand les boites de livres ont commencé à arriver, je me sentais comme une enfant à la veille de Noël (et pour être honnête, ce sentiment est ravivé encore et encore chaque fois que je pose les yeux sur ces boites emplies de bouquins). Parmi les premiers livres reçus figurait celui de Dahl.

Charlie et la chocolaterie Roald Dahl

Charmée déjà par ses histoires, j’étais très curieuse de découvrir son style de narration. Loufoque est le premier mot qui me vient pour le décrire. Dahl exploite l’absurdité, l’exagération, la répétition et décrit les personnages et les évènements en ayant régulièrement recours à la comparaison. Puis, il n’hésite pas à découper les phrases ou les paragraphes pour les mettre en relief et ainsi renforcir son effet, comme dans les extraits suivants:

   “Bientôt il quitta le corridor principal pour un autre couloir, à peine plus étroit, à sa droite.
Puis il tourna à gauche.
Puis encore à gauche.
Puis à droite.
Puis à gauche.
Puis à droite.
Puis à droite.
Puis à gauche.
Cet endroit ressemblait à une gigantesque garenne, avec des tas de couloirs dans tous les sens.” (p. 91)

   “— Il a l’esprit dérangé! s’écria l’un des père, consterné, et les autres parents se mirent à hurler en coeur:
— Il est fou!
— Il est cinglé!
— Il est sonné!
— Il est cintré!
— Il est marteau!
— Il est piqué!
— Il est tapé!
— Il est timbré!
— Il est toc-toc!
— Il est maboul!
— Il est dingue!
— Il est cinoque!
— Pas du tout! dit grand-papa Joe.” (p. 119)

De plus, comme ces extraits le laissent déjà entrevoir, Dahl fait une forte utilisation de l’exclamation et de l’accumulation. En voici un autre exemple:

   “— Augustus! s’écria Mr Wonka en lui serrant la main de toutes ses forces. Comme tu as bonne mine, mon garçon! Très heureux! Charmé! Enchanté de t’avoir ici! Et tu amènes tes parents, comme c’est gentil! Entrez! Entrez donc! C’est cela! Passez la porte!
Mr Wonka partageait visiblement l’excitation de ses invités” (p. 87)

Un style empreint d’exubérance qui a tout pour plaire au jeune public, public que Dahl interpelle dès les première pages, l’accueillant pour ainsi dire dans son histoire:

“Voici Charlie.
Bonjour, Charlie! Bonjour, bonjour et re-bonjour.
Il est heureux de faire votre connaissance.” (p. 11)

Les illustrations de Quentin Blake viennent appuyer la présentation des différents personnages de Charlie et la chocolaterie, des quatre grands-parents cloués au lit à l’année jusqu’à Mr Wonka et ses invités. On vante dans le livre la renommée de l’illustrateur. Pourtant, je ne me sens pas si impressionnée par ses dessins que je trouve plutôt simplistes. Les personnages me semblent grossièrement dessinés, trop caricaturaux… Mais c’est clairement le style du dessinateur et ils illustrent fidèlement le récit.

Je ne vous ai pas encore raconté l’histoire? C’est que j’ai pensé d’emblée que tous avaient vu le film Charlie et la chocolaterie, ce qui n’est sans doute pas le cas. Charlie Bucket habite une minuscule maison avec six adultes: ses parents et ses quatre grands-parents. Ces derniers sont tellement vieux et fatigués qu’ils ne quittent jamais le lit. Un lit qu’ils partagent tous les quatre, la famille étant trop pauvre pour faire autrement. Charlie et ses parents dorment sur un matelas à même le sol dans la seule autre chambre de la maison. Dans cette famille, personne ne mange jamais à sa faim, le seul salaire du père de Charlie ne pouvant suffire. Chaque jour, le garçon passe devant la chocolaterie Wonka et respire les effluves de chocolat, faisant gargouiller son estomac vide. Une chocolaterie bien mystérieuse, dans laquelle personne n’entre ni jamais ne sort jusqu’au jour où le propriétaire lance un concours: les cinq enfants qui dénicheront un ticket d’or dans l’emballage d’une barre de chocolat Wonka auront la chance de visiter la fabrique…

Charlie et la chocolaterie au cinéma

Tim Burton a adapté Charlie et la chocolaterie au cinéma en 2005. C’est une adaptation très fidèle au roman. C’est ce qui m’a le plus frappée à la lecture de celui-ci. Ayant auparavant vu le film, l’histoire du roman ne m’a réservé aucune surprise. Seuls la fin et quelques légers détails varient. Par exemple, dans le livre, Willy Wonka porte une barbichette, pas dans le film. Légers détails… Même les chansons du film sont tirées du livre et, même si leurs paroles divergent (du moins dans les traductions françaises du livre et du film), leur contenu reste le même. Une excellente adaptation donc, même si Charlie et la chocolaterie ne m’a pas charmée autant que le Matilda de Danny DeVito (1996), inspiré lui aussi d’un roman de Dahl.

Charlie et la chocolaterie en extraits

“Grand-papa Joe était le plus vieux des quatre grands-parents. Il avait quatre-vingt-seize ans et demi, et il est très difficile d’être plus vieux que lui.” (p. 19)

   “— Merci, dit Mr Wonka. Et maintenant je vais vous dire comment fonctionne ce fascinant poste de télévision que voici. Mais, au fait, savez-vous comment fonctionne la télévision ordinaire? C’est très simple. D’un côté, là où l’image est prise, vous avez une grande caméra et vous commencez par prendre des photos. Ensuite, ces photos sont divisées en millions de petites particules, si petites qu’il est impossible de les voir, et ces petites particules sont projetées dans le ciel par l’électricité. Là, dans le ciel, elles tournent en rond en sifflant, jusqu’à ce qu’elles se heurtent à une antenne, sur le toit d’une maison. Alors elles descendent en une fraction de seconde le fil qui les conduit tout droit dans le dos du poste de télévision et, une fois sur place, elles sont secouées et remuées jusqu’à ce qu’elles se remettent en place (exactement comme dans un puzzle) et hop! l’image apparaît sur l’écran…
— Ce n’est pas exactement comme ça que ça fonctionne, dit Mike Teavee.
— Je suis un peu sourd de l’oreille gauche, dit Mr Wonka. Excuse-moi si je n’entends pas tout ce que tu dis.” (p. 173)

DAHL, Roald. Charlie et la chocolaterie, Folio Junior Gallimard, Paris, 224 p.

9782226247209g

Mamie gangster

Mamie Gangster est un livre pour enfants que j’ai découvert comme bien d’autres via un flux rss quelconque. Il a piqué ma curiosité, car on disait de son auteur, David Walliams, qu’il était le Roald Dahl de notre époque. Dahl, cet Anglais qui a amusé les enfants à travers de nombreux romans, dont Charlie et la chocolaterie et Matilda. Alors, pourquoi ne pas plonger dans l’univers de David Walliams avec Mamie Gangster?

Un vrai plaisir! Ha ha. Je me suis esclaffée à plusieurs reprises.

Mamie Gangster David Walliams

Pour résumer Mamie Gangster, Ben déteste aller chez sa grand-mère. Elle est barbante, sent le chou, émet un coin-coin pestilentiel avec son derrière et ne pense qu’à jouer au Scrabble et à se coucher tôt. Pourtant, ses parents le déposent chez elle pour la nuit tous les vendredis pour s’adonner à leur passion, les spectacles de danse de salon. Un jour cependant, Ben découvre que sa grand-mère a un secret. Serait-elle voleuse de bijoux professionnelle?

Mamie Gangster (294 pages écrites en format jumbo) est agrémenté d’illustrations qui bien sûr servent à illustrer, mais qui servent parfois aussi à appuyer les propos du narrateur. Par exemple, à la page 18, il est dit que Ben a une mamie tout à fait standard. Cette affirmation est suivie d’un croquis illustrant ce qu’est une mamie standard: une flèche pointe les cheveux blancs, une autre le dentier, etc.

Touchant et amusant, juste assez absurde et déjanté, Mamie Gangster a su divertir l’adulte que je suis. Je le recommande à vos cœurs d’enfants.

Mamie Gangster en extraits

“—Mais regarde-toi, continua-t-elle en s’approchant de lui. Tu sues comme un cochon!
Ben avait vu quelques cochons dans sa vie, mais aucun en sueur. D’ailleurs, les amateurs de cochons du monde entier vous le diront: les cochons n’ont quasiment pas de glandes sudoripares. Ils ne pourraient pas suer même s’ils le voulaient.
Eh bien dites donc, ce livre est très éducatif, en fait!
—Mais non, je ne transpire pas.
Être accusé de transpirer le faisait transpirer encore plus.
—Si, tu sues. Tu as couru dehors?
—Non, répliqua un Ben désormais très transpirant.
—Ben, ne me mens pas, je suis ta mère, dit-elle en se montrant elle-même du doigt, envoyant du même coup valdinguer un de ses faux ongles. (Ils se décollaient fréquemment. Une fois, Ben avait même trouvé un ongle d’orteil dans sa paëlla bolognaise réchauffée au micro-ondes.)
—Si tu n’étais pas en train de courir dehors, Ben, alors pourquoi sues-tu?
C’était le moment de réfléchir vite. Le générique de
Master Danse avec les stars allait se terminer.
Les mots sortirent tout seuls.
—Je dansais!
—Tu dansais?” (p. 90-91)

“—Non! cria Mamie tandis que son appareil auditif sifflait furieusement.
—Si! cria Ben à son tour.
—Non!
—Si!
—Nooon!
—Ssssssi!
—NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON!
—SSSSSSSSSSSSSSSSSSIIIIIIIIIIIIIIIIII!
Ils continuèrent ainsi pendant plusieurs minutes, mais, soucieux d’économiser du papier, et par conséquent d’épargner des arbres, et par conséquent de protéger les forêts, et par conséquent la nature, et par conséquent le monde entier, je juge plus sage et raisonnable d’abréger.” (p. 137-138)

WALLIAMS, David. Mamie Gangster, Albin Michel, 2013, 304 p.