Dévorés

Étudiant à la maitrise en entomologie à l’Université de Guelph en Ontario, Charles-Étienne Ferland a choisi d’explorer son sujet sous la loupe de la création. Imaginant qu’une nouvelle espèce d’insectes pourrait envahir la Terre, il met en scène dans son tout premier roman, Dévorés, une sorte de guêpe particulièrement coriace qui dévore toutes les récoltes pour s’en prendre ensuite aux humains. C’est un livre qui s’inscrit dans les préoccupations de notre époque puisqu’il met en scène une hypothétique fin du monde et tente de circonscrire le comportement de l’humain s’il était placé dans pareil contexte. Pas de zombies ni d’extraterrestres ici; l’apocalypse est plutôt due à une sorte de revanche des insectes sur l’homme. Un thème qui peut porter à réflexion alors qu’on sonne de plus en plus l’alarme sur la drastique diminution des populations d’insectes pollinisateurs, en particulier les abeilles.

Dévorés Charles-Étienne Ferland L'Interligne Entomologiste Science-fiction

L’univers que met en scène Charles-Étienne Ferland se situe dans un Montréal ravagé par les insectes. Jack, étudiant en histoire à l’Université de Montréal, apprend la nouvelle en lisant le journal dans un café: « On soulève l’hypothèse que l’évènement soit associé à l’arrivée, ce matin, d’une nouvelle espèce d’insectes ravageurs qui émerge des sols de tous les pays. » (p. 23) La terre tremble sous le nombre des individus qui en émergent. Les récoltes mondiales sont dévorées « […] en un temps record. Il se pourrait que la production de nourriture sur la Terre soit temporairement suspendue pour la première fois de l’Histoire. » (p. 23) Ce que Jack ignore encore, c’est que la situation va empirer. Bientôt, il se retrouvera tapi tout le jour dans son appartement, les fenêtres barricadées, et ne pouvant sortir que la nuit en quête de nourriture. Au-delà des insectes, dont le comportement est relativement prévisible une fois qu’on l’a compris, il devra se méfier des humains. Tous sont en mode survie et, bien vite, il est difficile de savoir à qui on peut se fier vraiment. La vie en ville est intolérable, et Jack entretient un double espoir: celui qu’il existe une ile non infestée au milieu du lac Ontario et que ses parents s’y trouvent sains et saufs. Le projet est plutôt utopique toutefois. Quiconque voudrait s’y rendre pourrait se faire tuer mille fois, par des guêpes ou des humains. Tous refusent de l’accompagner et Jack doit assurer sa survie dans la métropole.

Dévorés est un roman qui se lit vraiment facilement. Il s’adresse en ce sens à tout public, mais j’avoue qu’au moment d’écrire cet article, je me demande quel public on a d’abord voulu viser. Je m’explique. En cours de lecture, j’ai accroché sur quelques éléments qui m’ont semblé être des petites maladresses. Par exemple, dans un souci d’assurer la compréhension du lecteur, l’auteur le prend à l’occasion par la main et il en résulte des descriptions superflues.  Alors que l’infestation est d’ores et déjà commencée et que diverses scènes ont permis au lecteur de comprendre l’ampleur de la situation,  on croit ainsi bon d’expliquer pourquoi Jack aurait besoin d’une arme:

Le présent aurait pu paraître exagéré, mais les actes de barbarie des derniers temps avaient persuadé Jose et Lauren de l’utilité d’une telle arme. Et lorsqu’on savait le tort que pouvait causer un seul de ces insectes gigantesques, on appréciait à sa juste valeur une arme blanche bien tranchante. (p. 46, je souligne)

Si cet aspect pourra chatouiller les lecteurs expérimentés, qui n’ont certes pas besoin qu’on leur fasse un résumé, ce genre de précisions pourra être un atout pour familiariser les jeunes lecteurs avec le genre. D’où mon soudain questionnement sur le public cible. Je n’hésiterais pas une seconde à recommander la lecture de ce livre dans les classes du secondaire. Non seulement celui-ci présente une bonne histoire, mais il la raconte dans un style simple et accessible. La structure narrative est claire, les personnages assez définis et il y a suffisamment d’action pour capter l’intérêt d’un lecteur occasionnel, jeune ou adulte. Il y a là beaucoup de matériel à exploiter par un enseignant et surtout, beaucoup de plaisir à avoir pour quiconque lira l’ouvrage chez soi.

Car peu importe le public ciblé au départ, Dévorés saura plaire à de nombreuses personnes. Certes, on y retrouve quelques clichés, comme: « Les librairies étaient des coffres recelant des trésors qui demandaient qu’on les découvre. » (p. 33), une jolie métaphore déjà employée par d’autres. Le personnage du scientifique relève de son côté de l’archétype, il est dessiné au gros trait et manque de nuance. Il en résulte une scène de présentation entre Jack et lui qui manque, elle aussi, de naturel. Cet aspect vient même marquer les dialogues qui, ailleurs, sont pourtant bien construits:

Je ne le sens pas, grimaça Jack. Son attitude me dérange. Qu’ai-je fait pour l’offenser? D’ailleurs, pourquoi t’excuses-tu pour lui? Comment l’érudit chevronné qu’il prétend être, un éminent entomologiste comme lui, peut-il se conduire de manière si rustre, froide et distante? Ne viens pas me dire que tu ne trouves pas cela étrange de la part d’un chercheur aussi prestigieux. (p. 102, je souligne)

Quoi qu’il en soit, écrire un premier roman est tout un défi, surtout lorsqu’on exploite un sujet scientifique, et Charles-Étienne Ferland remporte son pari. Son histoire est bonne et efficace. On ne s’y ennuie jamais. Dévorés se lit comme on regarde un bon film d’action.

Enfin, Dévorés me semble particulièrement intéressant pour les notions entomologiques qu’il présente. On aime que nous soient expliquées les caractéristiques de cet insecte invasif. On aime que sa vraisemblance soit construite à partir de données scientifiques. Tellement que j’aurais aimé que celles-ci soient explorées plus en profondeur. J’aurais adoré entrer dans le laboratoire du scientifique plus souvent et plus longuement. Mon insatiable curiosité en aurait voulu plus. Mais ce n’est peut-être pas la fin, car la finale du livre laisse présager une suite, du moins la porte semble-t-elle ouverte. Peut-être aura-t-on ainsi la chance d’en apprendre davantage sur les insectes?

Dévorés en extraits

Ne soyez pas ridicule, réplique Wallace d’un ton moqueur. Ce n’est pas parce que la science moderne ne peut expliquer un phénomène avec les données qu’elle possède au moment présent qu’il faut soudainement invoquer une cause métaphysique. Rien ne se crée ex nihilo. Dieu, ce n’est au mieux qu’une invention pour consoler l’homme qui n’admet pas qu’il n’y ait pas de sens à son existence banale, qu’il vit sur une vieille roche parmi tant d’autres et qu’il ne possède pas les réponses aux questions fondamentales sur l’origine de son univers ou sa finalité. Alors, ne venez pas me parler d’intervention divine! » (p. 95)

FERLAND, Charles-Étienne. Dévorés, L’Interligne, Ottawa, 2018, 216 p.

La servante écarlate

Dès qu’est parue la télésérie du même nom, je me suis dit que je devais lire La servante écarlate (The Handmaid’s Tale, en anglais) de Margaret Atwood. Ce roman dystopique, écrit par la féministe visionnaire il y a plus de trente ans, fait aujourd’hui beaucoup parler. Il est certain que la sortie de la série (que je regarderai dans un futur plus ou moins rapproché) s’est inscrite dans un contexte social très bouillant, avec l’élection de Trump et la suite de dénonciations qui ont déferlé sur les réseaux sociaux, accolées à #moiaussi. Brulant d’actualité, donc, que ce roman. Même s’il met en scène un monde, pour aujourd’hui encore, en apparence fantaisiste, il nous rappelle la fragilité des droits acquis.

La servante écarlate The Handmaid's Tale Margaret Atwood

Defred ne s’est pas toujours nommée ainsi. Elle a été une autre. Une fille, une femme, une amie, une amante, une épouse, une mère… Or, les choses ont changé. Depuis les bombardements atomiques, le corps humain ne répond plus comme auparavant. La fertilité de la population a baissé drastiquement et les États-Unis, maintenant République de Gilead, sont maintenant dirigés par un groupe d’extrémistes religieux limitant la femme à des fonctions biologiques ou pratiques. Celles qui sont fertiles ont le choix: être envoyées aux colonies ou devenir servante écarlate. C’est ce qu’est devenue Defred, une servante vêtue de rouge, dont le corps est mis au service de couples haut placés à qui on accorde l’honneur de devenir parents. Defred est un utérus humain. Elle vit désormais pour être engrossée par un homme fort probablement infertile (mais en République de Gilead, seules les femmes le sont).

La narration à la première personne permet de découvrir le monde à l’ère de la nouvelle République du point de vue d’une servante écarlate. Defred relate son quotidien, mais aussi, par bribes, son passé. Si le récit nous fait sentir la langueur et la profondeur de l’ennui de la narratrice, l’intrigue tient le lecteur jusqu’à la fin. Comment Defred s’est-elle retrouvée là? Réussira-t-elle à changer son destin? Qui est le commandant? Que sont les colonies? Comment est structurée la République? Toutes ces questions ne trouvent pas de réponses ou certaines demeurent incomplètes. Cela n’est pas un problème. Le propos n’est pas là, pas entièrement. On lit La servante écarlate en se demandant si ça pourrait réellement arriver. Si, placées dans des conditions similaires, nos sociétés pourraient en venir à adopter de tels comportements. Immanquablement, on se met à penser aux pays où, après des années d’émancipation, les femmes se sont retrouvées prisonnières d’un régime religieux.  Alors, malheureusement, on est forcé de conclure que ce n’est pas impossible.

C’était d’ailleurs l’un des grands soucis de l’auteure au moment de la rédaction. Dans la postface que contient la présente édition, Atwood dit que, pour assurer le réalisme du récit, elle s’était fixé une règle: n’inclure « rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. » (p. 518) Et c’est bien ce qui rend le tout effrayant.

Les nations ne construisent jamais des formes de gouvernement radicales sur des fondations qui n’existent pas déjà. C’est ainsi que la Chine a remplacé une bureaucratie étatique par une bureaucratie étatique similaire, mais sous un nom différent, que l’URSS a remplacé la redoutable police secrète impériale par une police secrète encore plus redoutée, et ainsi de suite. La fondation profonde des États-Unis – c’est ainsi que j’ai raisonné – n’est pas l’ensemble de structures de l’âge des Lumières du XVIIIe siècle, relativement récentes, avec leurs discours sur l’égalité et la séparation de l’Église et de l’État, mais la brutale théocratie de la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVIIe siècle, avec ses préjugés contre les femmes, et à qui une période de chaos social suffirait pour se réaffirmer. (p. 517)

Parmi les hypothèses qu’explore La servante écarlate et les questions auxquelles le livre tente de répondre, on retrouve ceci: « Si vous vouliez vous emparer du pouvoir aux États-Unis, abolir la démocratie libérale et instaurer une dictature, comment vous y prendriez-vous? » (p. 516-517) Plusieurs histoires différentes pourraient venir en réponse à une telle question. Il n’en demeure pas moins que le simple fait de pouvoir se livrer à l’exercice et d’obtenir un récit tel que celui-ci rappelle que l’on n’est bien souvent que le fruit d’un système. Et que les systèmes sont fragiles.

The Handmaid’s Tale, la série

La servante écarlate, série américaine créée par Bruce Miller, est parue en 2017. La deuxième saison sera diffusée en 2018. Je vous en reparlerai lorsque j’aurai visionné le tout. Notez qu’un film, réalisé par Volker Schlöndorff, a vu le jour en 1990. Il a cependant obtenu moins de succès que la série, dont voici la bande-annonce.

La servante écarlate en extraits

« Il y a plus d’une sorte de liberté, disait Tante Lydia. La liberté de, et la liberté par rapport à. Au temps de l’anarchie, c’était la liberté de. Maintenant, on vous donne la liberté par rapport à. Ne la sous-estimez pas. » (p. 49)

« Nous vivions, comme d’habitude, en ignorant. Ignorer n’est pas la même chose que l’ignorance, il faut se donner de la peine pour y arriver. » (p. 99)

« Vain espoir. Je sais où je suis, qui je suis, et le jour que nous sommes: tels sont les tests, et je suis saine d’esprit. La santé mentale est un bien précieux. Je l’économise comme les gens économisaient jadis de l’argent, pour en avoir suffisamment, le moment venu. » (p. 184)

« Ce qu’il me faut, c’est une perspective. L’illusion de profondeur, créée par un cadre, la disposition des formes sur une surface plane. La perspective est nécessaire. Autrement, il n’y a que deux dimensions. Autrement, l’on vit le visage écrasé contre un mur, tout n’est qu’un énorme premier plan, de détails, gros plans, poils, la texture du drap de lit, les molécules du visage, sa propre peau comme une carte, un diagramme de futilité, quadrillé de routes minuscules qui ne mènent nulle part. Autrement l’on vit dans l’instant. Et ce n’est pas là que j’ai envie d’être. » (p. 241)

« Je voudrais ne pas connaître la honte. Je voudrais être éhontée. Je voudrais être ignorante. Alors je ne saurais pas à quel point je suis ignorante. » (p. 436)

ATWOOD, Margaret. La servante écarlate, Robert Laffont, Paris, 2017, 521 p.

Tous mes amis sont des superhéros

C’est tellement mon genre de livre! Quelle belle découverte! Tous mes amis sont des superhéros de Andrey Kaufman est un tout petit livre de 131 pages, dont les illustrations complètent à merveille le propos. Une petite histoire à la fois ludique, humoristique, métaphorique, profonde qui parle de l’amour et de ses différents protagonistes.

Tous mes amis sont des superhéros Andrew Kaufman

Tom habite Toronto. Il y a six mois, il a épousé Super-Perfectionniste aux yeux de laquelle il est maintenant invisible parce que Super-Hypno l’a hypnotisée. Tous les amis de Tom sont des superhéros (il y en a plus de 200 à Toronto), mais Tom, lui, n’a aucun superpouvoir. Il n’est que Tom. Comment s’y prendra-t-il pour se rendre à nouveau visible aux yeux de sa douce?

Notez que la plupart des superhéros qu’on voit défiler dans les pages de Tous mes amis sont des superhéros ont des superpouvoirs bidons qui, plus qu’autre chose, laissent transparaitre les travers des différents humains que nous sommes. Ça fait rigoler. Puis certaines idées sont magnifiques… comme lorsque Tom fait appel à un médecin pour réparer son cœur cassé. Mais je ne vous en dis pas plus.

Je n’ai pas choisi d’extraits cette fois. Je vous laisse le plaisir de découvrir Tous mes amis sont des superhéros par vous-mêmes…

KAUFMAN, Andrew. Tous mes amis sont des superhéros, Alto, 2013, 136 p.

Un lieu sûr

Ouvrir un roman et se retrouver plongé dans les pensées des éléphants… C’est ce qui se passe avec Un lieu sûr de Barbara Gowdy, auteure torontoise. Je ne sais combien de temps elle a pu passer à se documenter pour ce projet, mais la liste des ouvrages qu’elle a consultés est longue et elle a en plus entrepris un voyage en Afrique pour observer les éléphants dans leur habitat naturel. Elle a donc solidement ancré son récit sur des bases scientifiques, bases à partir desquelles elle a créé. Elle a ainsi inventé une pensée, un langage, des dons et des superstitions propres aux éléphants de son histoire. Parce que les éléphants sont les personnages centraux de l’histoire, à peine entrevoit-on quelques humains en filigrane.

Un lieu sûr Barbara Gowdy

 Comme dans la réalité, les éléphants de Un lieu sûr vivent en troupeaux dirigés par la plus grande femelle, les mâles quittant généralement le groupe une fois qu’ils ont passé dix ans pour vivre seuls ou en troupeaux de célibataires. Les troupeaux sont habituellement composés de femelles apparentées: une mère (la matriarche), ses filles et leurs éléphanteaux, parfois aussi les sœurs de la matriarche avec leur progéniture.

Les éléphants du Barbara Gowdy parlent donc de familles et non de troupeaux. Dans leur langage, ils appellent leur race les Elles, le choix du pronom mettant de l’avant le matriarcat. Une lettre sert à identifier chaque famille; il y a donc les Elles-B, les Elles-M, les Elles-D… Chaque éléphante adulte se voit attribuer un nom commençant par cette même lettre. Chez les Elles-S, on retrouve Elle-Segausse, Elle-Sèmelapeur, Elle-Ségosille, Elle-Soulage…

L’histoire de Un lieu sûr s’ouvre au moment où Bourbe, devenue adulte, se voit attribuer le nom de Elle-Snobe, un nom qu’elle rejette. Bourbe est un éléphanteau Elle-M qui a été adopté par les Elle-S. Dans chaque troupeau se trouve une visionnaire ainsi qu’une liseuse en pensée, ici Lit de Dattes, son amie. Cette dernière peut donc communiquer avec les autres espèces. Quand la visionnaire de la famille meurt, Bourde hérite de son don.

Les thèmes exploités sont la mémoire, la mort et l’espoir. On se trouve en pleine sècheresse. De mémoire d’éléphant, on n’en a jamais vu pire. Bourbe est gestante et refuse de l’admettre. Des familles entières sont massacrées par les patt’arrière (les humains). On retrouve leurs carcasses sans pieds et sans défenses, livrées aux vautours. Mais il existerait un lieu sûr. Un lieu où les pâturages sont verts et l’eau abondante, un lieu où les patt’arrière cohabitent avec les éléphants. La clé pour découvrir cet endroit est un os blanc (d’où le titre original du livre, The White Bone), tellement blanc que son éclat en est aveuglant. Quand on le lance, il retombe en indiquant le chemin vers le lieu sûr. Toutefois, personne ne sait où se trouve cet os ancien. Il aurait sans doute été déposé quelque part dans le désert. Tous cherchent donc l’os-comme-ça (il perd de son pouvoir si on le nomme), seule chose pouvant les sauver.

Ce que j’ai aimé de Un lieu sûr? Le fait qu’il m’ait appris des choses sur les éléphants. En plus, c’est tout à fait bien écrit et très original: je ne m’attendais pas à lire un jour un livre où je me retrouverais plongée dans les pensées des éléphants. C’est très dense, toutefois, et bien que le livre ne compte que 388 pages, il demande un certain temps d’adaptation pour assimiler le langage qu’utilisent les éléphants, pour distinguer les données réalistes de celles imaginées et pour s’approprier cet univers éléphantesque. Il ne faut pas non plus s’attendre à ce qu’il y ait d’extraordinaires rebondissements à chaque chapitre. L’histoire respecte l’allure des éléphants qui vont à la marche, affaiblis par la faim; on les accompagne dans leurs deuils et leurs tergiversations.

Un lieu sûr en extraits

“-Chaque moment est un souvenir, dit-elle.
Bourbe et Lit de Dattes se dévisagent, ébahies. La grande femelle répond aux pensées de Bourbe d’il y a plusieurs heures, elle est donc devenue la parleuse en pensée des Elle-D, mais elle a aussi entendu les pensées de Bourbe à cinquante mètres.
-Tout a été décrété par l’Elle, poursuit-elle de sa voix douce et cassée. Donc tout doit déjà avoir été imaginé par l’Elle. Nous vivons uniquement parce que nous vivons dans Son imagination. Ta vie, telle que tu la connais, c’est l’Elle qui se remémore ce qu’Elle a déjà imaginé. Nous
sommes de la mémoire. Nous sommes de la mémoire vivante. Ses yeux brillants tombent sur Bourbe. Comprends-tu?” (p. 114)

“Le paysage que Bourbe traverse à présent, elle le connaît, mais à l’image d’une oasis de la saison des pluies, pas comme ce lieu appauvri. Rien n’est vert ici, il n’y a pas une fleur et tout est desséché. Chaque arbre ou presque est noir de vautours, la terre est un tohu-bohu d’os pointant de sous des amoncellements de poussière rouge, ou encore, là où le sol a été brûlé, de sous des cendres noires.
Les squelettes sont ceux des herbivores, mais ce sont les zèbres, les gnous et les gazelles toujours debout qui paraissent plus morts que vifs, moins chanceux que leurs parents tombés à terre. Les vivants n’ont aucun jeune parmi eux, et même les carnivores semblent avoir du mal à le croire. Les chacals trottant parmi les gazelles de Thompson lèvent le museau, et paraissent chercher par-dessus leur épaule quelque chose de plus fringant et de plus délectable que les malheureuses bêtes aux pattes tremblantes au travers desquelles ils regardent.” (p. 123)

GOWDY, Barbara. Un lieu sûr, Babel Actes Sud, 2002, 408 p.

La Tapisserie de Fionavar

J’avais envie de me faire raconter une histoire, de me laisser porter par un récit et transporter dans un univers… J’ai donc opté pour La Tapisserie de Fionavar, trilogie de Guy Gavriel Kay. J’ai accroché dès le premier tome, ai poursuivi avec le deuxième et me suis un peu lassée arrivée au troisième. Cela ne m’a toutefois pas empêchée de traverser le dernier livre et d’y prendre plaisir. Simplement, j’étais prête à retourner dans mon propre univers…

La Tapisserie de Fionavar raconte l’histoire de cinq jeunes Torontois qu’un mage vient chercher pour les amener dans son univers, le tout premier des univers, Fionavar. Il requiert leur présence pour deux semaines, le temps des festivités entourant l’anniversaire du roi du Brennin. Les Torontois découvrent alors un univers où sont présents les dieux et la magie, et s’aperçoivent qu’ils sont sans doute prédestinés à y jouer un rôle plus grand qu’escompté.

La Tapisserie de Fionavar trilogie Guy Gavriel Kay

Guy Gavriel Kay, auteur canadien anglais, est traduit en plus de douze langues. Il a connu le succès dès la publication de ses premiers romans, les trois tomes de La Tapisserie de Fionavar (1984-1986). Dix ans plus tôt, il avait été engagé par le fils de Tolkien pour travailler à la publication de l’ouvrage postume de ce dernier, Le Silmarillion. Si j’en parle, c’est que plusieurs voient dans La Tapisserie de Fionavar des références au Seigneur des anneaux. Certes, on peut faire quelques liens: les lios alfars de Kay rappellent les elfes de Tolkien, le dieu Rakoth Maugrim tapis dans ses ténèbres peut faire penser à Sauron menaçant de dévaster le monde, etc. Des références, donc. Mais l’univers n’est pas le même, les trésors d’imagination qu’on y trouve sont différents, c’est une autre histoire, tout aussi complexe.

Parce que complexité il y a, et on devine le travail fait pour tisser ensemble les nombreux éléments qui constituent cette tapisserie. Plusieurs peuples, plusieurs dieux, avec chacun leur histoire, leur magie, leur rôle. Les morceaux s’emboitent naturellement au fil de l’histoire, et un grand souci du détail y est pour quelque chose. Malgré tout, à certains moments, j’aurai aimé en savoir plus, je suis restée avec quelques questions.

Mais ce qui rend l’histoire vraiment agréable à lire, c’est la beauté de l’écriture. Parce que c’est bien écrit. Je n’oublie pas que j’ai lu une traduction, mais je fais ici confiance à Élisabeth Vonarburg, elle-même auteure talentueuse, pour la fidélité de son travail. Enfin, lorsqu’on entreprend cette lecture, il faut d’abord apprendre à être patient, car Kay présente généralement les éléments avant l’explication. Cela peut être vrai à l’intérieur d’un même paragraphe, ou encore d’un chapitre à un autre. C’est comme une vague par laquelle il faut accepter de se laisser porter. Un chapitre peut se terminer sur une question à laquelle on ne répondra que plus tard. De plus, comme il y a plusieurs personnages et qu’il se passe différentes actions sur différents tableaux, on doit s’habituer au fait que le récit avance parfois plus lentement (sans pour autant perdre de temps) et qu’une même scène nous est parfois répétée selon le point de vue d’un autre personnage.

Souvent, quand on lit de la littérature populaire, la seule figure de style à laquelle on a droit, lorsqu’on en trouve, est la comparaison. Il y a dans La Tapisserie de Fionavar beaucoup plus que cela. Si je m’étais arrêtée à tout noter (parce que j’en note toujours quelques belles pour les élèves), je n’en serais sans doute pas bien loin encore dans ma lecture. L’écriture de Kay est très imagée, il fait dans le beau. Autrement dit, le style est très soigné et tend vers le romantisme.

Puis, Kay fait toujours de très belles descriptions qui permettent de bien imaginer les scènes, les personnages, les lieux, les batailles…

Finalement, j’ai apprécié ma lecture (l’histoire, le style…) sans pour autant parvenir à la qualifier d’extraordinaire. J’ai pensé construire ce billet sous la forme j’aime/j’aime pas, mais je n’arrive pas à nommer ce qui fait que je reste avec un bémol alors que je trouve sans problème et tout à fait spontanément plusieurs aspects positifs à l’ouvrage.

Je termine donc avec un seul extrait dans lequel est joliment décrit l’indescriptible.

La Tapisserie de Fionavar en extrait

“La créature n’avait aucune forme précise, aucune teinte. Elle ne cessait d’osciller sous ses yeux entre plusieurs formes indéfinies, pourvue de quatre bras, de trois, sans bras. Sa tête était celle d’un homme, puis se métamorphosait en une chose hideuse couverte de limaces et de vers, pour devenir ensuite un rocher entièrement lisse tandis que les vers retombaient dans l’herbe et le trou béant à ses pieds. C’était gris, puis tacheté de brun, puis noir. C’était énorme. À travers toutes les métamorphoses qui en brouillaient les contours, cela se tenait toujours sur deux jambes, et l’une d’elles était difforme. L’une des mains tenaient un marteau qui avait la couleur gris foncé de la glaise humide, et presque la même taille que Darien.” (p. 207)

KAY, Guy Gavriel. La Tapisserie de Fionavar 1: L’arbre de l’été, Alire, 2002, 423 p.

KAY, Guy Gavriel. La Tapisserie de Fionavar 2: Le feu vagabond, Alire, 2002, 357 p.

KAY, Guy Gavriel. La Tapisserie de Fionavar 3: La route obscure, Alire, 2002, 509 p.