Tous mes amis sont des superhéros

C’est tellement mon genre de livre! Quelle belle découverte! Tous mes amis sont des superhéros de Andrey Kaufman est un tout petit livre de 131 pages, dont les illustrations complètent à merveille le propos. Une petite histoire à la fois ludique, humoristique, métaphorique, profonde qui parle de l’amour et de ses différents protagonistes.

Tous mes amis sont des superhéros Andrew Kaufman

Tom habite Toronto. Il y a six mois, il a épousé Super-Perfectionniste aux yeux de laquelle il est maintenant invisible parce que Super-Hypno l’a hypnotisée. Tous les amis de Tom sont des superhéros (il y en a plus de 200 à Toronto), mais Tom, lui, n’a aucun superpouvoir. Il n’est que Tom. Comment s’y prendra-t-il pour se rendre à nouveau visible aux yeux de sa douce?

Notez que la plupart des superhéros qu’on voit défiler dans les pages de Tous mes amis sont des superhéros ont des superpouvoirs bidons qui, plus qu’autre chose, laissent transparaitre les travers des différents humains que nous sommes. Ça fait rigoler. Puis certaines idées sont magnifiques… comme lorsque Tom fait appel à un médecin pour réparer son cœur cassé. Mais je ne vous en dis pas plus.

Je n’ai pas choisi d’extraits cette fois. Je vous laisse le plaisir de découvrir Tous mes amis sont des superhéros par vous-mêmes…

KAUFMAN, Andrew. Tous mes amis sont des superhéros, Alto, 2013, 136 p.

Un lieu sûr

Ouvrir un roman et se retrouver plongé dans les pensées des éléphants… C’est ce qui se passe avec Un lieu sûr de Barbara Gowdy, auteure torontoise. Je ne sais combien de temps elle a pu passer à se documenter pour ce projet, mais la liste des ouvrages qu’elle a consultés est longue et elle a en plus entrepris un voyage en Afrique pour observer les éléphants dans leur habitat naturel. Elle a donc solidement ancré son récit sur des bases scientifiques, bases à partir desquelles elle a créé. Elle a ainsi inventé une pensée, un langage, des dons et des superstitions propres aux éléphants de son histoire. Parce que les éléphants sont les personnages centraux de l’histoire, à peine entrevoit-on quelques humains en filigrane.

Un lieu sûr Barbara Gowdy

 Comme dans la réalité, les éléphants de Un lieu sûr vivent en troupeaux dirigés par la plus grande femelle, les mâles quittant généralement le groupe une fois qu’ils ont passé dix ans pour vivre seuls ou en troupeaux de célibataires. Les troupeaux sont habituellement composés de femelles apparentées: une mère (la matriarche), ses filles et leurs éléphanteaux, parfois aussi les sœurs de la matriarche avec leur progéniture.

Les éléphants du Barbara Gowdy parlent donc de familles et non de troupeaux. Dans leur langage, ils appellent leur race les Elles, le choix du pronom mettant de l’avant le matriarcat. Une lettre sert à identifier chaque famille; il y a donc les Elles-B, les Elles-M, les Elles-D… Chaque éléphante adulte se voit attribuer un nom commençant par cette même lettre. Chez les Elles-S, on retrouve Elle-Segausse, Elle-Sèmelapeur, Elle-Ségosille, Elle-Soulage…

L’histoire de Un lieu sûr s’ouvre au moment où Bourbe, devenue adulte, se voit attribuer le nom de Elle-Snobe, un nom qu’elle rejette. Bourbe est un éléphanteau Elle-M qui a été adopté par les Elle-S. Dans chaque troupeau se trouve une visionnaire ainsi qu’une liseuse en pensée, ici Lit de Dattes, son amie. Cette dernière peut donc communiquer avec les autres espèces. Quand la visionnaire de la famille meurt, Bourde hérite de son don.

Les thèmes exploités sont la mémoire, la mort et l’espoir. On se trouve en pleine sècheresse. De mémoire d’éléphant, on n’en a jamais vu pire. Bourbe est gestante et refuse de l’admettre. Des familles entières sont massacrées par les patt’arrière (les humains). On retrouve leurs carcasses sans pieds et sans défenses, livrées aux vautours. Mais il existerait un lieu sûr. Un lieu où les pâturages sont verts et l’eau abondante, un lieu où les patt’arrière cohabitent avec les éléphants. La clé pour découvrir cet endroit est un os blanc (d’où le titre original du livre, The White Bone), tellement blanc que son éclat en est aveuglant. Quand on le lance, il retombe en indiquant le chemin vers le lieu sûr. Toutefois, personne ne sait où se trouve cet os ancien. Il aurait sans doute été déposé quelque part dans le désert. Tous cherchent donc l’os-comme-ça (il perd de son pouvoir si on le nomme), seule chose pouvant les sauver.

Ce que j’ai aimé de Un lieu sûr? Le fait qu’il m’ait appris des choses sur les éléphants. En plus, c’est tout à fait bien écrit et très original: je ne m’attendais pas à lire un jour un livre où je me retrouverais plongée dans les pensées des éléphants. C’est très dense, toutefois, et bien que le livre ne compte que 388 pages, il demande un certain temps d’adaptation pour assimiler le langage qu’utilisent les éléphants, pour distinguer les données réalistes de celles imaginées et pour s’approprier cet univers éléphantesque. Il ne faut pas non plus s’attendre à ce qu’il y ait d’extraordinaires rebondissements à chaque chapitre. L’histoire respecte l’allure des éléphants qui vont à la marche, affaiblis par la faim; on les accompagne dans leurs deuils et leurs tergiversations.

Un lieu sûr en extraits

“-Chaque moment est un souvenir, dit-elle.
Bourbe et Lit de Dattes se dévisagent, ébahies. La grande femelle répond aux pensées de Bourbe d’il y a plusieurs heures, elle est donc devenue la parleuse en pensée des Elle-D, mais elle a aussi entendu les pensées de Bourbe à cinquante mètres.
-Tout a été décrété par l’Elle, poursuit-elle de sa voix douce et cassée. Donc tout doit déjà avoir été imaginé par l’Elle. Nous vivons uniquement parce que nous vivons dans Son imagination. Ta vie, telle que tu la connais, c’est l’Elle qui se remémore ce qu’Elle a déjà imaginé. Nous
sommes de la mémoire. Nous sommes de la mémoire vivante. Ses yeux brillants tombent sur Bourbe. Comprends-tu?” (p. 114)

“Le paysage que Bourbe traverse à présent, elle le connaît, mais à l’image d’une oasis de la saison des pluies, pas comme ce lieu appauvri. Rien n’est vert ici, il n’y a pas une fleur et tout est desséché. Chaque arbre ou presque est noir de vautours, la terre est un tohu-bohu d’os pointant de sous des amoncellements de poussière rouge, ou encore, là où le sol a été brûlé, de sous des cendres noires.
Les squelettes sont ceux des herbivores, mais ce sont les zèbres, les gnous et les gazelles toujours debout qui paraissent plus morts que vifs, moins chanceux que leurs parents tombés à terre. Les vivants n’ont aucun jeune parmi eux, et même les carnivores semblent avoir du mal à le croire. Les chacals trottant parmi les gazelles de Thompson lèvent le museau, et paraissent chercher par-dessus leur épaule quelque chose de plus fringant et de plus délectable que les malheureuses bêtes aux pattes tremblantes au travers desquelles ils regardent.” (p. 123)

GOWDY, Barbara. Un lieu sûr, Babel Actes Sud, 2002, 408 p.

La Tapisserie de Fionavar

J’avais envie de me faire raconter une histoire, de me laisser porter par un récit et transporter dans un univers… J’ai donc opté pour La Tapisserie de Fionavar, trilogie de Guy Gavriel Kay. J’ai accroché dès le premier tome, ai poursuivi avec le deuxième et me suis un peu lassée arrivée au troisième. Cela ne m’a toutefois pas empêchée de traverser le dernier livre et d’y prendre plaisir. Simplement, j’étais prête à retourner dans mon propre univers…

La Tapisserie de Fionavar raconte l’histoire de cinq jeunes Torontois qu’un mage vient chercher pour les amener dans son univers, le tout premier des univers, Fionavar. Il requiert leur présence pour deux semaines, le temps des festivités entourant l’anniversaire du roi du Brennin. Les Torontois découvrent alors un univers où sont présents les dieux et la magie, et s’aperçoivent qu’ils sont sans doute prédestinés à y jouer un rôle plus grand qu’escompté.

La Tapisserie de Fionavar trilogie Guy Gavriel Kay

Guy Gavriel Kay, auteur canadien anglais, est traduit en plus de douze langues. Il a connu le succès dès la publication de ses premiers romans, les trois tomes de La Tapisserie de Fionavar (1984-1986). Dix ans plus tôt, il avait été engagé par le fils de Tolkien pour travailler à la publication de l’ouvrage postume de ce dernier, Le Silmarillion. Si j’en parle, c’est que plusieurs voient dans La Tapisserie de Fionavar des références au Seigneur des anneaux. Certes, on peut faire quelques liens: les lios alfars de Kay rappellent les elfes de Tolkien, le dieu Rakoth Maugrim tapis dans ses ténèbres peut faire penser à Sauron menaçant de dévaster le monde, etc. Des références, donc. Mais l’univers n’est pas le même, les trésors d’imagination qu’on y trouve sont différents, c’est une autre histoire, tout aussi complexe.

Parce que complexité il y a, et on devine le travail fait pour tisser ensemble les nombreux éléments qui constituent cette tapisserie. Plusieurs peuples, plusieurs dieux, avec chacun leur histoire, leur magie, leur rôle. Les morceaux s’emboitent naturellement au fil de l’histoire, et un grand souci du détail y est pour quelque chose. Malgré tout, à certains moments, j’aurai aimé en savoir plus, je suis restée avec quelques questions.

Mais ce qui rend l’histoire vraiment agréable à lire, c’est la beauté de l’écriture. Parce que c’est bien écrit. Je n’oublie pas que j’ai lu une traduction, mais je fais ici confiance à Élisabeth Vonarburg, elle-même auteure talentueuse, pour la fidélité de son travail. Enfin, lorsqu’on entreprend cette lecture, il faut d’abord apprendre à être patient, car Kay présente généralement les éléments avant l’explication. Cela peut être vrai à l’intérieur d’un même paragraphe, ou encore d’un chapitre à un autre. C’est comme une vague par laquelle il faut accepter de se laisser porter. Un chapitre peut se terminer sur une question à laquelle on ne répondra que plus tard. De plus, comme il y a plusieurs personnages et qu’il se passe différentes actions sur différents tableaux, on doit s’habituer au fait que le récit avance parfois plus lentement (sans pour autant perdre de temps) et qu’une même scène nous est parfois répétée selon le point de vue d’un autre personnage.

Souvent, quand on lit de la littérature populaire, la seule figure de style à laquelle on a droit, lorsqu’on en trouve, est la comparaison. Il y a dans La Tapisserie de Fionavar beaucoup plus que cela. Si je m’étais arrêtée à tout noter (parce que j’en note toujours quelques belles pour les élèves), je n’en serais sans doute pas bien loin encore dans ma lecture. L’écriture de Kay est très imagée, il fait dans le beau. Autrement dit, le style est très soigné et tend vers le romantisme.

Puis, Kay fait toujours de très belles descriptions qui permettent de bien imaginer les scènes, les personnages, les lieux, les batailles…

Finalement, j’ai apprécié ma lecture (l’histoire, le style…) sans pour autant parvenir à la qualifier d’extraordinaire. J’ai pensé construire ce billet sous la forme j’aime/j’aime pas, mais je n’arrive pas à nommer ce qui fait que je reste avec un bémol alors que je trouve sans problème et tout à fait spontanément plusieurs aspects positifs à l’ouvrage.

Je termine donc avec un seul extrait dans lequel est joliment décrit l’indescriptible.

La Tapisserie de Fionavar en extrait

“La créature n’avait aucune forme précise, aucune teinte. Elle ne cessait d’osciller sous ses yeux entre plusieurs formes indéfinies, pourvue de quatre bras, de trois, sans bras. Sa tête était celle d’un homme, puis se métamorphosait en une chose hideuse couverte de limaces et de vers, pour devenir ensuite un rocher entièrement lisse tandis que les vers retombaient dans l’herbe et le trou béant à ses pieds. C’était gris, puis tacheté de brun, puis noir. C’était énorme. À travers toutes les métamorphoses qui en brouillaient les contours, cela se tenait toujours sur deux jambes, et l’une d’elles était difforme. L’une des mains tenaient un marteau qui avait la couleur gris foncé de la glaise humide, et presque la même taille que Darien.” (p. 207)

KAY, Guy Gavriel. La Tapisserie de Fionavar 1: L’arbre de l’été, Alire, 2002, 423 p.

KAY, Guy Gavriel. La Tapisserie de Fionavar 2: Le feu vagabond, Alire, 2002, 357 p.

KAY, Guy Gavriel. La Tapisserie de Fionavar 3: La route obscure, Alire, 2002, 509 p.