Une marche jusqu’à Kobé

J’errais sur la toile quand j’ai découvert le site La littérature japonaise, qui se consacre (le nom le dit) à la littérature nippone. J’y ai appris l’existence de Jentayu, revue littéraire d’Asie, par le biais d’un article consacré au texte Une marche jusqu’à Kobé de Haruki Marakami, paru dans le quatrième numéro de la revue, Cartes et territoires. J’ai décidé de m’offrir l’ouvrage (on peut le commander sur le site des éditions Jentayu).

Une marche jusqu'à Kobé Jentayu

C’est une belle revue. Chaque numéro est illustré par un artiste différent (ici, Public Child) et on trouve au début une carte de l’Asie nous permettant de situer géographiquement l’origine de chaque auteur y ayant contribué. Revue conviviale, on s’y sent chez soi.

Je n’ai pour l’instant lu que le texte de Murakami, puisque c’est celui-là qui m’a poussée à me procurer cette revue. Assez court, il ne compte qu’une quinzaine de pages. L’auteur y raconte son retour dans la province de son enfance après qu’ait eu lieu le tremblement de terre de Kobé de 1995. Plus d’une année s’est écoulée quand il amorce son périple, il a eu le temps d’écrire Underground, qui porte sur l’attentat au gaz sarin survenu deux mois après le séisme. Installé dans la région de Tokyo depuis son entrée à l’université, Murakami n’était retourné que rarement dans sa province:

“Il y a des hommes qui, sans cesse, sont comme tirés vers leur lieu d’origine alors que d’autres ont l’impression que tout retour leur est quasiment impossible. Dans la plupart des cas, c’est comme si une sorte de force fatale séparait ces deux catégories d’individus, sans qu’il y ait de rapport avec les sentiments qu’ils éprouvent pour leur pays natal.
Que cela me plaise ou non, il semble bien que j’appartienne à la seconde catégorie.” (p. 186)

Un texte simple, à l’image de Murakami, ponctué ici et là de belles images. Mais surtout, l’amorce d’une réflexion sur les origines, particulièrement celles de la violence.

“Il est indéniable qu’au sein même de ce tableau paisible subsistent des vestiges de violence. C’est ce que j’éprouve de façon intime. Une part de cette violence est enfouie, juste sous nos pieds, une autre se tapit à l’intérieur de nous-mêmes. L’une est la métaphore de l’autre. Ou peut-être sont-elles interchangeables. Elles gisent là, endormies, comme deux bêtes qui font le même rêve.” (p. 192)

Continuellement, une impression d’étrangeté accompagne l’auteur:

“En face de la gare de Rokko, je m’accordai un petit compromis et entrai dans un McDonald’s. Je commandai un ensemble œufs/muffins (360 yens) et pus enfin apaiser la faim qui grondait en moi tel le mugissement de l’océan. Je résolus de faire une pause d’une demi-heure. Il était alors 9 heures. D’être entré dans un MacDo à 9 heures du matin me donna la sensation d’être devenu un élément parmi d’autres à l’intérieur d’une gigantesque réalité virtuelle « macdonaldesque ». Ou encore d’être devenu une part d’un inconscient collectif. De fait, pourtant, tout ce qui m’environnait était bien ma réalité individuelle. Évidemment. Si ce n’est que, passagèrement, pour le meilleur ou pour le pire, ce caractère d’individualité se retrouvait dans une impasse.” (p. 196)

Les questions de l’auteur demeurent sans réponse. Elles ne font que frapper son esprit à mesure qu’il avance, à travers ses souvenirs, sur une terre qu’il ne reconnait plus. C’est quatre mois plus tard, alors qu’il est de retour chez lui, qu’il fait le point en écrivant ce récit.

Une marche jusqu’à Kobé en extraits

“L’eau, comme réduite par le temps, était devenue noire et boueuse, et, sur des rochers secs, des tortues d’âge indéterminé se chauffaient le dos au soleil, sans qu’aucune pensée, sans doute, ne leur traverse le crâne.” (p. 188)

“Il y a cependant une chose, une seule, dont je suis sûr. Plus on vieillit, plus on est seul. C’est pareil pour tout le monde. Enfin, plus exactement, il est possible que, dans un sens, nos vies ne soient rien d’autre qu’une série d’étapes qui nous habituent à la solitude. Nous n’aurions par conséquent aucune raison de nous plaindre. Et d’ailleurs, à qui pourrions-nous bien nous plaindre?” (p. 196)

Amours en marge

Dans le cadre de mes recherches, j’ai communiqué avec L’institut national de jeunes sourds de Paris. Une dame vraiment gentille m’a remis une liste d’ouvrages présentant un personnage sourd, ou traitant de la surdité. Une longue liste manuscrite que j’ai reçue en fichier numérisé. Merci! Parmi les titres figurait Amours en marge de Yôko Ogawa, qui m’attendait justement dans ma bibliothèque puisque j’ai acheté les Œuvres de l’auteure, tomes 1 et 2, il y a de cela quelques années.

Amours en marge Yôko Ogawa

La narratrice d’Amours en marge souffre d’un problème d’audition caractérisé par des bourdonnements d’oreille et une ouïe parfois trop affinée. Depuis que cela a commencé, elle se fait traiter à la clinique F. Un jour, elle accepte de participer à une table ronde pour un magazine qui prévoit un numéro sur les troubles de l’audition. C’est là qu’elle aperçoit Y pour la première fois. Il sténographie la rencontre. La narratrice est émerveillée par ses doigts qui travaillent comme s’ils étaient des êtres autonomes. Bientôt, ils se revoient. Le sténographe l’accompagne dans le traitement de ses oreilles.

Le tout est tissé comme une dentelle, avec délicatesse et précision. Lentement, les symptômes et les souvenirs de la narratrice s’éclaircissent pour s’unir à différents indices semés ici et là, à la frontière du fantastique, tout juste un flirt. Rien n’est laissé au hasard, ce qui semble banal ou description superflue peut devenir un élément central dans le dénouement du récit. Mais le récit dénoue en douceur. Je ne sais pas si c’est une constante de l’auteure, mais selon les deux textes que j’ai lus d’elle, ses récits semblent se résoudre sans éclat, seulement dans l’aboutissement du parcours que l’on a suivi pas à pas. Pour cette raison, je crois, j’ai mis un temps à accrocher, mais j’ai finalement beaucoup apprécié cette lecture finement brodée.

L’écriture est élégante. J’ai trouvé particulièrement jolie cette description d’une oreille:

Ça ressemble à un mécanisme de montre découpé dans un fruit.” (p. 402)

La narratrice décrit aussi joliment la conversation en signes qu’échangent une mère et sa fille dans l’autobus:

“Toutes sortes de formes plus séduisantes les unes que les autres se succédaient comme à la parade, à tel point que je me suis demandé à combien pouvait s’élever le nombre de mots que l’on pouvait former avec dix doigts. Ils ne s’égaraient pas, ne se trompaient pas, n’hésitaient pas. Dociles, ils faisaient de leur mieux. Si bien que je me suis inquiétée: leurs articulations ne se fatiguaient-elles pas?” (p. 392)

OGAWA, Yôko. « Amours en marge » dans Oeuvres tome 1, Actes Sud, coll. « Thesaurus », Arles, 2005, p. 311-434

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

L’incolore Tsukuru et ses années de pèlerinage est le dernier Murakami. Petite lecture plus relaxe pour débuter les vacances. Seule lecture des vacances, finalement. Il y a des fois où on se laisse gagner les films et les jeux vidéos, et c’est très bien comme ça…

L'incolore Tsukuru et ses années de pèlerinage Haruki Murakami

L’incolore Tsukuru Tazaki est dans la trentaine. Passionné des trains, il est devenu ingénieur et travaille sur les gares de Tokyo, où il habite depuis l’université. Il a quitté Nagoya au moment d’entreprendre ses études, le seul de son groupe de cinq amis inséparables à avoir quitté leur ville d’origine, le groupe semblant trop important aux autres pour oser l’éloignement. La première année, régulièrement, il revenait passer des fins de semaine ou les vacances pour retrouver ses amis. Jusqu’au jour où chacun refusa soudainement et catégoriquement de le voir. Pendant seize années, Tsukuru continua sa vie sans demander d’explication, acceptant ce douloureux abandon comme s’il résultait de son manque de couleur.

Je n’ai pas grand-chose à dire sur L’incolore Tsukuru et ses années de pèlerinage. J’ai aimé. C’était doux, intrigant, mais sans grand dénouement. J’y ai déniché quelques belles pensées, comme souvent. Lecture facile.

L’incolore Tsukuru et ses années de pèlerinage en extraits

“La jalousie, du moins telle que Tsukuru l’avait conçue dans son rêve, est la prison la plus désespérée du monde. Parce que c’est une geôle dans laquelle le prisonnier s’enferme lui-même. Personne ne le force à y entrer. Il y pénètre de son plein gré, verrouille la porte de l’intérieur puis jette la clé de l’autre côté de la grille. Personne ne sait qu’il s’est lui-même emprisonné. Bien entendu, si le captif décidait d’en sortir, il le pourrait. Parce que cette prison se situe dans son coeur. Mais il est incapable de prendre cette décision. Son coeur est aussi solide et dur qu’un mur de pierre. Telle est la véritable nature de la jalousie.” (p. 52-53)

“Les hommes privés de liberté en viennent toujours à haïr quelqu’un.” (p. 73)

“Pour penser librement, il faut s’éloigner du moi gorgé de chair. Sortir de la cage étroite de son propre corps, se libérer de ses chaînes, et s’envoler vers le domaine de la logique pure. C’est dans la logique qu’on trouve une vie naturelle et libre. Cette liberté est le coeur même de la pensée.” (p. 73)

“Je pense que la vérité est comme une ville ensevelie dans le sable […]. Plus le temps passe, plus la couche de sable qui la recouvre est épaisse. Il peut aussi arriver que le sable finisse par être balayé avec le temps et que les contours de la ville soient mis au jour.” (p. 191)

“Tu ne trouves pas qu’il y a là un grand paradoxe? Dans le cours de notre vie, nous découvrons notre vrai moi. Et, au fur et à mesure que cette découverte se fait, nous nous perdons.” (p. 203)

“Le coeur de l’homme est un oiseau de nuit. Il reste calmement dans l’attente de quelque chose, et, le moment venu, il s’envole droit vers sa destination.” (p. 256)

“Ce n’est pas seulement l’harmonie qui relie le coeur des hommes. Ce qui les lie bien plus profondément, c’est ce qui se transmet d’une blessure à une autre. D’une souffrance à une autre. D’une fragilité à une autre. C’est ainsi que les hommes se rejoignent. Il n’y a pas de quiétude sans cris de douleur, pas de pardon sans que du sang ne soit versé, pas d’acceptation qui n’ait connu de perte brûlante. Ces épreuves sont la base d’une harmonie véritable.” (p. 299)

MURAKAMI, Haruki. L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, 10/18, Paris, 2015, 354 p.

Cristallisation secrète

Je me suis procuré un très beau volume: Œuvres. Tome II de Yôko Ogawa, de la collection Thesaurus chez Actes Sud. S’y retrouvent huit romans de l’auteure, que j’ai découverte en plongeant dans Cristallisation secrète. J’ai adoré son écriture poétique.

Cristallisation secrète Yôko Ogawa

La narratrice vit sur une ile isolée de l’archipel nippon. Elle habite seule la maison de ses parents depuis le décès de son père, sa mère ayant été emportée par la police secrète quelques années plus tôt. Sa mère faisait partie des personnes qui se souviennent de tous les objets s’étant trouvé sur l’ile, même après leur disparition. Elle conservait un exemplaire de chacun dans une petite armoire: une émeraude, un parfum, etc. Sans doute la police secrète, qui emporte tous les gens qui n’oublient pas, avait-elle découvert le secret de sa mère.

“Je me demande de temps en temps ce qui a disparu de cette île en premier.
— Autrefois, longtemps avant ta naissance, il y avait des choses en abondance ici. Des choses transparentes, qui sentaient bon, papillonnantes, brillantes… Des choses incroyables, dont tu n’as pas idée, me racontait ma mère lorsque j’étais enfant.
— C’est malheureux que les habitants de cette île ne soient pas capables de garder éternellement dans leur coeur des choses aussi magnifiques. Dans la mesure où ils vivent sur l’île, ils ne peuvent se soustraire à ces disparitions successives. Tu ne vas sans doute pas tarder à devoir perdre quelque chose pour la première fois.
— Ça fait peur? lui avais-je demandé.
— Non, rassure-toi. Ce n’est ni douloureux ni triste. Tu ouvres les yeux un matin dans ton lit et quelque chose est fini, sans que tu t’en sois aperçue. Essaie de rester immobile, les yeux fermés, l’oreille tendue, pour ressentir l’écoulement de l’air matinal. Tu sentiras que quelque chose n’est pas pareil que la veille. Et tu découvriras ce que tu as perdu, ce qui a disparu de l’île.” (p. 10)

La narratrice subvient à ses besoins en écrivant des romans mais, un jour, R., son éditeur, lui confie que, contrairement à elle, il n’est pas touché par les disparitions. Quand les oiseaux disparaissent à leur tour, il ne les oublie pas; comme toujours, il se souvient de tout. De peur d’être découverts par la police secrète, de plus en plus de gens se cachent…

Une idée originale menée tout en poésie et en douceur. On pourrait croire que c’est le début d’une saga, mais non: l’histoire de Cristallisation secrète ne couvre que 252 pages de mon gros volume. Malgré l’intrigue de départ, ce n’est pas un roman dans lequel déboulent les péripéties, c’est plutôt une réflexion sur la mémoire et l’existence.

Cristallisation secrète en extraits

“Ce matin-là, la neige qui tombait depuis la veille s’était arrêtée et il y avait un petit peu de soleil. Elle était fraîche et poudreuse, je m’enfonçais jusqu’aux chevilles à chaque pas. La population ne disposait pas de bottes spéciales pour les chemins enneigés comme les policiers, si bien que les gens paraissaient avoir le plus grand mal à marcher. Le dos rond, serrant contre eux leurs paquets, ils avançaient pas à pas avec prudence. Leur démarche était semblable à celle d’un vieil animal herbivore à l’air pensif.” (p. 95)

OGAWA, Yôko. « Cristallisation secrète » dans Œuvres tome 2, Actes Sud, coll. « Thesaurus », Arles, 2014, p. 9-252

Cette lumière qui vient de la mer

Quand je fais les bouquineries, j’espère toujours faire une petite trouvaille du côté des auteurs japonais, mais leurs livres ne peuplent pas les rayons de l’usagé. J’ai donc été agréablement surprise – surtout surprise – de dénicher ce livre de Hiromi Kawakami: Cette lumière qui vient de la mer. Une lecture douce et simple, petite incursion dans la culture nippone. J’ai aimé, mais ce livre ne m’aura pas marquée, il n’a pas résonné en moi comme l’avait fait Les années douces, de la même auteure.

Cette lumière qui vient de la mer Hiromi Kawakami

Midori est un adolescent comme les autres, mais qui vient d’une famille peu ordinaire. Il a été élevé par sa grand-mère, qu’il appelait “maman” jusqu’au jour où celle-ci lui a annoncé que c’était Aiko, sa mère, et qu’à compter de ce moment il devait l’appeler maman, qu’elle n’était pas sa sœur. Cependant, bien qu’elle travaille pour faire vivre cette petite famille, Aiko a toujours eu la maturité volage. Puis il y a Otori, un ami de la famille avec qui Midori s’entendait bien tout petit jusqu’au jour où sa grand-mère lui a annoncé qu’il était son père.

Midori a seize ans et se pose les questions de l’adolescence. Au lycée, il est entouré de son meilleur ami, Hanada, qui décide de porter des vêtements féminins pour changer le regard des autres sur lui et se sentir exister, puis Mizue, sa copine, qui traine partout ses journaux intimes dans un immense sac pour éviter que sa mère ne les lise en son absence.

L’histoire de Cette lumière qui vient de la mer est simple, les actions limitées, comme pour Les années douces. Il semble que les romans de Kawakami mettent en scène des relations humaines plus que des histoires. L’écriture est belle et les liens entre les personnages intriguent et donnent envie de poursuivre la lecture. Voilà la force de l’auteure. Simplement, avec ce livre, j’aurais aimé qu’elle approfondisse un peu plus.

Cette lumière qui vient de la mer est un livre simple, joli, qui raconte l’adolescence et sa quête qu’individuation. On y trouve une belle imagerie et des liens qui nous rattachent à la nature. J’ai aimé que les personnages changent de décor: on se retrouve sur une ile et on découvre un nouveau rythme, un style de vie différent.

Cette lumière qui vient de la mer en extraits

“Mizue a avalé sa salive, puis, sans attendre, elle s’est excusée. Elle est capable d’être très directe, mais par ailleurs, elle est d’une grande prudence, comme les crabes sur la grève.” (p. 55)

“Près de la porte, la blancheur des petites fleurs de kodemari émergeait de la nuit. Cela m’a fait penser qu’en cette saison, les fleurs qui fleurissent dans notre jardin sont toutes blanches. Les fleurs blanches ont un petit côté fragile, mais je ne saurais dire pourquoi.” (p. 67)

“Aucun élève de la classe n’avait les eux fixés sur moi, mais je sentais nettement certains de leurs regards, sur lesquels je n’avais pas prise. C’était ça peut-être, ces regards insaisissables de ceux qui font semblant de ne rien voir.” (p. 213)

“On avait placé un petit banc, avec une poubelle à côté. Beaucoup de gens devaient monter jusqu’ici par le passé.
« Il y a un pin qui a poussé dans la poubelle », a dit Hanada.
J’ai regardé, et pour cause, la poubelle n’avait plus de fond. Dans la terre avaient poussé plusieurs arbrisseaux.
« Ils occupent toute la place!
— Tout de même, quel besoin avaient-ils de venir exprès dans cette poubelle!
— Après tout, moi, je me sens à l’abri dans un placard, alors!
[­…]
»” (p. 293)

“Je me suis assis sur un tronc d’arbre. Hanada a fait comme moi, un peu plus loin. La pluie nous entoure, nous sommes encerclés. Elle tombe tout droit. Immobile sous mon parapluie, j’ai retenu mon souffle, j’avais l’impression que j’étais moi-même un énorme motif de champignon.” (p. 297)

KAWAKAMI, Hiromi. Cette lumière qui vient de la mer, Picquier poche, Arles, 2008, 374 p.

Le chat qui venait du ciel

Le chat qui venait du ciel de Takashi Hiraide est un court roman empreint de joliesse et de délicatesse dans lequel l’auteur raconte le passage du chat Chibi dans sa vie. Un livre simple, sans grande action, mais qui nous transporte (c’est le mot) dans le quotidien d’un jardin, d’un chat, d’un couple.

Le chat qui venait du ciel Takashi Hiraide

J’aime beaucoup les romans contemplatifs, car ils me donnent le sentiment d’être là, à réfléchir avec l’auteur et à m’imprégner de ce monde qu’il tente de me transmettre. Encore plus quand ils s’inscrivent dans une autre culture et me la font ainsi découvrir, en toute simplicité, par clins d’œil. Le chat qui venait du ciel est un roman largement autobiographique. Takashi Hiraide y raconte sa vie dans le pavillon sis dans un grand jardin que sa femme et lui ont eu la chance d’habiter, et comment le chat Chibi a fait apparition dans leur vie. Un petit chaton, décrit comme étant tout particulier, est un jour venu et a été adopté par la famille d’à côté. Bientôt, il s’est mis à jouer dans le jardin puis à rendre des visites au couple. Jamais il ne miaulait, jamais il ne se laissait toucher. Toutefois, il avait ses habitudes. Bientôt, il entra dans le pavillon, dormit dans le placard et rythma le quotidien du couple. Ce couple formé de deux auteurs admirait l’animal avec les yeux de la poésie. Takashi Hiraide en a fait un roman.

Le chat qui venait du ciel en extraits

“Après avoir joué tout son saoul, Chibi a pris l’habitude de revenir dans la maison pour se reposer. La première fois qu’il s’est endormi chez nous, posé comme une perle sur le canapé où il dessinait une virgule, la maison tout entière a été plongée dans une joie profonde, comme en face d’une scène concevable seulement dans les rêves.” (p. 18)

“Les animaux, les chats par exemple, ont chacun leur caractère, ce qui est plus intéressant que de les mettre tous à la même enseigne. C’est ça qui est remarquable, a-t-elle ajouté.
   « Pour moi, Chibi est un ami qui me comprend, un ami qui a l’apparence d’un chat. »
Et l’observation exempte de sentimentalité est la meilleure façon d’aimer. Elle m’apprit que c’était une maxime énoncée par quelque penseur. Apparemment, ma femme notait sur un grand cahier les faits et gestes de Chibi au jour le jour.” (p. 42)

“Voici ce qui se passa un jour d’été. En pleine nuit, alors que tout le monde était déjà endormi, il se mit à courir avec bruit, chose qui ne lui arrivait jamais. Il avait sauté sur la table que nous avions déplacée près de la fenêtre pour installer les futons et s’accrochait à la moustiquaire de la porte vitrée restée ouverte, quand je fus pour de bon réveillé par ce raffut anormal.
Tout en haut, le ventre plaqué contre la moustiquaire comme une salamandre, il tendait le cou pour tenter d’apercevoir sa maison de l’autre côté de la palissade. Même dans son désarroi, il n’émettait pas le moindre miaulement. Ma femme finit par comprendre que l’issue était fermée. La veille, il était passé par l’entrée, contrairement à son habitude, et nous avions commis l’étourderie de laisser fermé le passage qui lui était réservé. Depuis ce temps-là, nous appelions cette posture de Chibi
« l’appel du pays natal », et il nous est souvent arrivé d’évoquer cette attitude qu’il n’est pas courant d’observer chez le commun des chats.
Décidément, ce chat n’était pas notre chat. Ma femme fut obligée d’en convenir une nouvelle fois.” (p. 64)

“D’où vient ce désir de se rendre à l’endroit où un corps a été mis en terre? Comme si on voulait s’assurer que cette présence perdue à jamais, cette absence devenue irrémédiable, est celle d’un être précieux et irremplaçable, dont un mécanisme psychologique fait qu’on veut lui rester lié par le biais d’une autre dimension.” (p. 84)

HIRAIDE, Takashi. Le chat qui venait du ciel, Picquier poche, Arles, 2006, 130 p.

Je vous écris

À mi-chemin entre roman et recueil de nouvelles, Je vous écris du japonais Hisashi Inoue est composé de douze textes (dix seulement pour la version française, deux de la version originale contenant des jeux de mots apparemment intraduisibles). Chacun prend la forme de la correspondance entre les personnages qu’il met en scène: des lettres, surtout, mais aussi des extraits de journaux, des actes officiels (acte de naissance, de mariage) ainsi que des textes telle une pièce de théâtre. Le lecteur, donc, épie indirectement la vie des personnages.

Je vous écris Hisashi Inoue

Je vous écris se lit tranquillement, un chapitre à la fois, une petite histoire après l’autre, toujours un peu surprenante, à sa manière. Un dernier chapitre vient clore le tout, faisant de Je vous écris un roman plus qu’un recueil de nouvelles, car dans ce chapitre réside le lien entre tous ces personnages quasi anonymes.

J’ai bien aimé Je vous écris. Il y a quelque chose de particulier dans l’écriture des romans japonais (j’ose croire que les traductions sont bien faites), quelque chose de doux, de simple surtout et de d’apparence naïve (pas toujours, ceci dit). Certes, je n’ai pas encore lu assez d’auteurs japonais pour me faire une idée plus complète mais, pour l’instant, j’y retrouve toujours cette petite touche qui me plaît.

Hisashi Inoue est aussi l’auteur des 7 roses de Tokyo, un livre à lire, à ce qu’il parait. Je vous en parlerai peut-être un jour…

INOUE, Hisashi. Je vous écris, Picquier poche, Arles, 2000, 239 p.

La course au mouton sauvage

Vous ai-je déjà dit que les noms d’animaux dans les titres m’attirent irrésistiblement? J’ai pu le vérifier encore dernièrement alors que j’arpentais des bouquineries montréalaises. Presque tous les titres qui m’interpelaient contenaient des mots comme: poisson, tortue, papillon, etc. Les plantes me font habituellement le même effet. Quoi qu’il en soit, il n’est pas surprenant que parmi tous les Murakami pour lesquels j’aurais pu opter, ce soit La course au mouton sauvage qui soit sorti gagnant.

La course au mouton sauvage Haruki Murakami

Paru en 1982, La course au mouton sauvage est le 3e roman de l’auteur (et le premier traduit en français). On y trouve déjà la touche de l’auteur, quoiqu’elle se soit affinée par la suite. C’est un bon roman, juste bien étrange, dans lequel le narrateur est amené à partir en quête d’un mouton extrêmement rare, pratiquement impossible à trouver, autour duquel semble planer une aura de surnaturel. Ce n’est pas que le narrateur ait de l’intérêt pour ce mouton – il apprécie amplement sa vie ennuyeuse –, mais parce qu’il y est contraint par une organisation puissante. Ce qu’il a fait pour se retrouver dans une telle situation? Publier dans un magazine qu’il édite une photo de moutons envoyée par un ami de longue date.

Si j’ai apprécié La course au mouton sauvage, je ne peux pas compter cette lecture parmi mes coups de cœur. Je ne sais pas si c’est moi qui n’avais pas suffisamment envie de ce genre d’histoire (il y a de ça) mais, malgré l’intérêt que j’y portais, j’avais hâte de terminer le livre pour passer à autre chose. Comment dire… l’histoire est bonne, mais elle manque de finesse par moments sans compter qu’il y a quelques longueurs. Puis, il y a certains trucs qui m’ont agacée et qui n’ont sans doute rien à voir avec l’auteur mais plutôt avec la traduction française, tels que: comment un francophone peut-il avoir l’idée de traduire “girl friend” (on peut présumer que c’est en japonais dans la version originale) par… “girl friend”! Ça me dépasse. Complètement.

Enfin, comme toujours, les livres de Murakami regorgent de réflexions en plus de repères culturels sur la littérature, l’histoire et la musique, ce qui leur donne plein d’intérêt. En plus, il sait créer des personnages et leur donner vie. Particulièrement ses personnages masculins; j’ai un bémol pour les féminins.

Quand je le noterai sur Babelio, je lui donnerai 3/5.

La course au mouton sauvage en extraits

“C’est difficile de bien parler des choses dont on a vraiment envie de parler, tu ne trouves pas?” (p. 15)

“J’allais prendre la parole quand le maître d’hôtel approcha de notre table d’un pas qui emplissait la salle de sa belle assurance. Avec un léger sourire, comme s’il m’avait montré la photo de son fils unique, il me présenta l’étiquette de la bouteille, puis, sur mon acquiescement, il en ôta le bouchon qui partit avec un petit bruit agréable et remplit nos verres, gorgée par gorgée. Le vin avait un goût de dépense alimentaire condensée.” (p. 41)

“Ses mains fines ne portaient pas la moindre ride, et ses dix longs doigts effilés faisaient penser à un troupeau d’animaux dont chaque individu, dressé durant de longues années et parfaitement maîtrisé, gardait encore vivante en son cœur la mémoire primitive des origines. Les ongles manucurés à la perfection, laissaient deviner le temps et les patients efforts qui leur avaient été consacrés et dessinaient au bout des doigts dix superbes ellipses. C’étaient de très belles mains en vérité, même si elles avaient je ne sais quoi d’inquiétant. Elles évoquaient une spécialisation de haut niveau dans un domaine très précis, sans qu’on eût pu dire lequel.” (p. 65-66)

“Un écrivain russe disait que, si le caractère pouvait s’altérer quelque peu, la médiocrité demeurait identique pour l’éternité. Ils sont quelquefois très avisés, ces Russes. C’est sans doute qu’ils ont tout l’hiver pour gamberger.” (p. 117)

MURAKAMI, Haruki. La course au mouton sauvage, Points Seuil, 1990, 373 p.

Les années douces

Il est difficile de dire pourquoi on aime Les années douces. Et pourtant, on aime. C’est un roman en tableaux, chaque chapitre se faisant une vitrine sur les rencontres de Tsukiko, célibataire endurcie de 37 ans, et du maître, son ancien professeur de japonais. Ils se croisent par hasard dans un petit troquet où ils vont boire du saké et, au fil des rencontres hasardeuses, se lient d’amitié…

Les années douces Hiromi Kawakami

On lit Les années douces pour sa douceur, pour ses clins d’œil aux choses simples de la vie, pour l’incursion qu’il nous fait faire dans la culture japonaise.

Les années douces en extraits:

“Il y a beau temps que j’ai cessé de ressentir ce genre de malaise quand je me retrouve en famille. Simplement, je me sens gênée aux entournures. C’est un peu comme quand on choisit un vêtement parmi d’autres qui sont censés convenir parfaitement à vos mesures, il y en a un dans lequel on nage, tel autre qui est trop long et dont le bord traîne par terre. La surprise vous fait retirer le vêtement, mais quand vous le mettez simplement devant vous, pas d’erreur, il est parfaitement à vos mesures. Oui, c’était quelque chose comme ça.” (p. 88-89)

   “De la corbeille de pommes placée à côté de mon oreiller s’élevait leur odeur. Dans l’air froid de l’hiver, la senteur se faisait plus forte que d’habitude. J’ai l’habitude de peler des pommes après les avoir coupées en quatre, mais ma mère enlève la peau en passant délicatement le couteau autour du fruit tout rond, me suis-je souvenue dans ma tête vague. Un jour, j’ai pelé une pomme pour mon ancien amant. Pour commencer, la cuisine n’a jamais été mon fort, et même si c’était le cas, ça ne me disait rien de lui préparer des repas froids ou d’aller jusque chez lui pour lui concocter des petits plats, non plus que de l’inviter à dîner pour lui faire goûter ma cuisine. Je craignais, en agissant ainsi, de me retrouver prise au piège. Je voulais aussi éviter à tout prix que l’autre puisse s’imaginer que je cherchais à le retenir prisonnier. Il suffisait que cela me soit égal, à moi, de ne pas pouvoir m’échapper, mais justement je n’arrivais pas sans mal à faire que cela me soit indifférent.
Quand j’ai pelé la pomme, mon amant a été stupéfait. Toi aussi, il t’arrive de peler une pomme! Il a dû dire quelque chose dans ce genre. Je sais faire ça, figure-toi. Oui, au fond. Évidemment, qu’est-ce que tu crois! Quelque temps après cette conversation, nous nous sommes quittés. Ce n’est pas que l’un de nous deux ait pris l’initiative. Nous avons peu à peu cessé de nous téléphoner. Nous ne nous détestions pas pour autant. À force de rester sans nous voir, le temps a fini par passer.” (p. 92-93)

“Dans la glace en pied, mon corps nu n’offre pas la moindre résistance à la pesanteur et ne pénètre pas mon regard. Ce n’est pas avec mon moi visible que je converse, c’est avec celui qui reste invisible, celui qui flotte dans la pièce, semblable à des parcelles qui me donnent mon moi à pressentir. (p. 106)

“Selon le calendrier [traditionnel japonais], on était au début du printemps, mais les jours étaient encore courts. Tant qu’à faire, je trouve plus agréables les journées d’hiver, si brèves qu’elles semblent vous chasser. Quand on se dit que de toute façon le jour va bientôt décliner, le cœur est prêt à accueillir l’obscurité légère et élégante qui fait naître le regret. Maintenant que les jours ont rallongé suffisamment pour faire dire, tiens, il ne fait pas encore nuit, on perd pied. Voilà, la nuit est tombée, et l’instant d’après, un sentiment de désolation s’empare de vous et vous enveloppe d’une solitude pesante et lancinante.” (p. 106-107)

“Les idées qui viennent la nuit, si on ne les dompte pas, finissent par prendre des proportions gigantesques.” (p. 212)

KAWAKAMI, Hiromi. Les années douces, Picquier poche, Arles, 2005, 283 p.

La ballade de l’impossible

La ballade de l’impossible est un livre très mélancolique, mais immensément beau… Il raconte l’humain dans une histoire très simple, quoique tortueuse. Haruki Murakami a modelé des êtres, les a mis en relation, les a fait évoluer. Simplement. Le thème central en est la quête identitaire.

Watanabe, 37 ans, est rappelé à ses souvenirs par une chanson jouée dans un avion. Il se remémore l’année de ses dix-neuf ans, où il avait rencontré Naoko pour la première fois suite à la mort de leur ami Kizuki, à 17 ans. Un lien fort les unit, mais Naoko est fragile… Marqué par le suicide de son ami, Watanabe vit en marge des autres. Il étudie la littérature grecque presque par hasard, habite une pension pour jeunes hommes à tendance extrémiste et travaille un peu pour vivre. Il fréquente très peu de gens. À la pension, il n’a qu’un ami, tout aussi marginal que lui à sa façon, puis il fait la rencontre de Midori, une fille bien singulière qui suit le même cours que lui.

La ballade de l’impossible Haruki Murakami

 Il me semble qu’il y aurait plusieurs choses à dire sur La ballade de l’impossible, pourtant elles ne me viennent pas. Elles sont restées emmurées dans la mélancolie du livre. Peut-être parce que celui-ci nous aspire. Je dirai donc simplement qu’une lecture plus joyeuse est nécessaire ensuite pour nous ramener à nous. Quelque chose comme Mamie gangster

La ballade de l’impossible au cinéma

Ils ont fait un film, dernièrement, à partir de La ballade de l’impossible. Au cours de ma lecture, je me suis bien demandé comment ils avaient fait: les actions ne sont liées qu’à la relation qui existe entre les personnages. La ballade de l’impossible est un roman psychologique. Le résultat ressemble à ce que j’avais imaginé: un film lent et contemplatif qui rend assez bien l’histoire, mais sans qu’elle ait le même impact. Il faut dire que le fait de l’avoir visionné en japonais sous-titré anglais laissait une plus grande distance entre les images et moi. Toutefois, j’ai pris plaisir à observer les paysages japonais. N’empêche, il vaut mieux lire le roman.

Voici la bande-annonce (sous-titrée français).

La ballade de l’impossible en extraits

“Je ne l’avais pas revue depuis près d’un an. Durant cet intervalle, elle avait maigri au point qu’elle n’était plus la même. Ses joues rondes si caractéristiques avaient fondu, son cou s’était affiné, mais on ne la sentait ni décharnée ni malade. Sa façon de maigrir semblait naturelle et tranquille. On avait l’impression que son corps s’était réduit de lui-même, à trop vouloir se glisser à l’intérieur d’une cachette trop exiguë.” (p. 32)

“As-tu déjà fait pousser des pastèques? Elles grandissent comme un petit animal.” (p. 140)

“Tu sais, je comprends. Parce que je suis issue du peuple. Qu’il y ait une révolution ou non, le peuple n’a rien d’autre à faire qu’à continuer sa petite vie de pas grand chose. C’est quoi, la révolution? Cela change seulement le nom de la mairie.” (p. 279)

“—Dis-moi des choses encore plus chouettes.
—Je t’aime beaucoup, tu sais, Midori.
—Comment ça, beaucoup?
—Je t’aime comme un ours au printemps.
—Un ours au printemps? (Midori leva encore une fois la tête.) Qu’est-ce que tu veux dire en parlant d’ours au printemps?
—Eh bien, tu marches toute seule dans une prairie au printemps, et tu vois arriver en face de toi un joli petit ours avec une fourrure douce comme du velours et des petits yeux ronds. Et il te propose de rouler dans l’herbe avec lui. Alors, vous vous amusez toute la journée dans le trèfle à flanc de colline, dans les bras l’un de l’autre. C’et chouette, non?
—Très chouette.
—Eh bien, c’est comme ça que je t’aime.” (p. 355)

MURAKAMI, Haruki. La ballade de l’impossible, 10/18, 2009, 448 p.