Les amants du Spoutnik

Les amants du Spoutnik est un bon roman, comme on en lit souvent. 270 pages efficaces, réfléchies, où Murakami jongle avec les thèmes qui lui sont propres, et que j’ai déjà effleurés dans le précédent billet: écriture, musique classique, sexualité, fantastique…

Les amants du Spoutnik Haruki Murakami

K. fait la rencontre de Sumire à l’université. Jeune fille marginale, vêtue au hasard des tiroirs, celle-ci rêve de devenir écrivain. Aussi cesse-t-elle les études pour se consacrer entièrement à sa passion, n’hésitant pas à réveiller K. à toute heure de la nuit pour lui poser ses questions existentielles. Ce dernier est définitivement amoureux de Sumire qui, elle, tombe passionnément amoureuse de Miu, une intrigante femme d’affaire. Des amours croisées qui les mèneront jusqu’en Grèce, et peut-être plus loin encore…

Et pourtant, Les amants du Spoutnik n’est pas exactement une histoire d’amour. Ça m’apparait beaucoup plus comme une quête de soi qu’une quête de l’autre. Une quête de soi à travers l’autre, plutôt. Et c’est cette quête que vient servir – ou métaphoriser – l’aspect fantastique de l’histoire, dûment dosé. Là réside l’intérêt de ce roman.

Les amants du Spoutnik en extraits

“Si on ne pouvait plus donner son avis sur quelque chose sans l’avoir essayé, le monde deviendrait un endroit plutôt sinistre et dangereux. Pense un peu à ce qu’a fait Staline.” (p. 69)

“Derrière les choses ou les personnes que nous croyons connaître se cache toujours une proportion identique d’inconnu.
La compréhension n’est jamais que la somme des malentendus.” (p. 175)

MURAKAMI, Haruki. Les amants du Spoutnik, 10/18, 2004, 272 p.

Kafka sur le rivage

Kafka sur le rivage est un roman de 637 pages, et j’ai le sentiment que Murakami aurait pu s’étendre sans gêne sur plus de pages encore. Je dis ça parce qu’il m’a semblé par moments que les évènements – particulièrement ceux relevant du fantastique – auraient demandé plus d’espace pour être assimilés. Il m’est arrivé de poser le livre et de prendre un temps pour intégrer les nouvelles informations, pour les mettre en relation… pour penser avec le livre, en somme. Si l’objectif était de plonger le lecteur au cœur de la tourmente au même titre que les personnages, c’est réussi, on ne s’ennuie pas. Par contre, comme Murakami fait de ce roman une immense métaphore, je l’aurais souhaité plus contemplatif.

Cette réflexion tout juste écrite, elle me permet de comprendre ce qui parfois me dérange dans la littérature populaire et me donne l’impression d’ingurgiter un trop-plein de fast-food: elle laisse trop peu souvent place à la digestion. J’ai écrit un billet à ce sujet il y a trois ans: La nausée.

Si j’en parle ici, c’est ce que je trouve dommage cette impression de trop-plein que m’a parfois donnée Kafka sur le rivage parce que c’est un livre brillant, réfléchi, bien articulé et empli de références culturelles. Et étrangement, autant je me suis sentie gavée par moments, autant j’ai l’impression d’être légèrement restée sur ma faim. Comme si Kafka sur le rivage reposait sur la ligne entre littérature grand public et littérature plus assumée.

Kafka sur le rivage Haruki Murakami

Ceci dit, soyons claire (oui, je m’auto-vouvoie – ou auto-nounoie, c’est selon), Kafka sur le rivage est un très bon roman avec une intrigue bien ficelée et des personnages bien développés.

Le jeune Kafka Tamura, 15 ans, quitte la maison de son père pour échapper à une prédiction. Cette fugue le mènera dans une petite bibliothèque privée où il sera accueilli – recueilli – sans que jamais l’on songe à le renvoyer à son père. En parallèle, Nakata, vieil homme devenu idiot à la suite d’un étrange accident survenu dans sa jeunesse, a la capacité de communiquer avec les chats. Un évènement extraordinaire survient, qui le force à quitter la sécurité de sa routine…

Cela fait quelques livres de Murakami que je lis et je peux maintenant y reconnaitre des thèmes récurrents. Par exemple, les corbeaux sont présents d’un ouvrage à l’autre, sans qu’ils aient nécessairement un rôle défini à y jouer. L’entrainement physique tout comme la sexualité sont le plus souvent minutieusement abordés, la nourriture décrite, la musique classique toujours présente:

“C’est pour ça que j’écoute Schubert en conduisant. Comme je te l’ai dit tout à l’heure, toutes les interprétations de ce morceau sont imparfaites. Un sens de l’imperfection, s’il est artistique, intense, stimule ta conscience, maintient ton esprit en alerte. Si j’écoute l’interprétation parfaite d’un morceau parfait en conduisant, je risque de fermer les yeux et d’avoir envie de mourir dans l’instant. Mais quand j’écoute attentivement cette sonate, je peux entendre les limites de ce que les humains sont capables de créer, je sens qu’un certain type d’imperfection peut être atteint avec humilité, à travers une accumulation d’imperfections. Et personnellement, je trouve ça plutôt encourageant. Tu comprends ce que je veux dire?” (p. 149-150)

Les personnages de Murakami lisent. C’est à travers leurs lectures que nous parviennent la plupart des références littéraires ou culturelles. L’auteur semble porter un intérêt particulier à Tchekhov:

“Comme l’a si bien dit l’écrivain russe Anton Tchekhov: “Si un revolver apparaît dans une histoire, à un moment donné, il faut que quelqu’un s’en serve.” […] Ce que Tchekhov voulait dire, c’est que la nécessité est un concept indépendant. La nécessité a une structure différente de la logique, de la morale ou de la signification. Sa fonction repose entièrement sur le rôle. Ce qui n’est pas entièrement indispensable n’a pas besoin d’exister. Ce qui a un rôle à jouer doit exister. C’est cela, la dramaturgie. La logique, la morale ou la signification, quant à elles, n’ont pas d’existence en tant que telle, mais naissent d’interrelations. Tchekhov, en voilà un qui s’y connaissait en dramaturgie!” (p. 390-391)

La citation faisant référence à l’apparition d’un revolver dans une histoire se trouve à la fois dans Kafka sur le rivage et dans 1Q84. En bref, ce roman (2003) me semble clairement précurseur à 1Q84 (2009) puisque qu’on y retrouve plusieurs thèmes (que je n’ai pas tous nommés ici) qui ont été développés plus longuement dans la trilogie 1Q84. On sent d’ailleurs dans Kafka sur le rivage que l’auteur aurait pu bénéficier de plus d’espace, espace qu’il s’accorde largement dans 1Q84

Kafka sur le rivage en extraits

“Nakata se relâcha complètement, débrancha son esprit, se laissa flotter dans une sorte d’état hors circuit. C’était très naturel chez lui, il faisait cela tous les jours depuis l’enfance, sans même y penser. Bientôt les limites de sa conscience se mirent à fluctuer, comme les papillons voletant dans les herbes. Au-delà de ces limites s’étendait un profond abîme. De temps en temps, sa conscience venait survoler ce gouffre obscur. Mais Nakata n’avait pas peur de ces ténèbres, de ces profondeurs. Pourquoi aurait-il craint ce monde d’obscurité sans fond, ce chaos, ce silence épais, qui étaient ses alliés depuis bien longtemps et avaient fini par devenir une partie de lui-même?” (p. 112-113)

“Tu as peur de ton imagination. Et plus encore de tes rêves. Tu crains cette responsabilité qui commence dans le rêve. Mais tu ne peux pas t’empêcher de dormir et, quand tu dors, les rêves surviennent immanquablement. L’imagination diurne est maîtrisable. Pas les rêves.” (p. 187)

“Mais si aucune antithèse ne vient réfuter une hypothèse, aucun progrès scientifique n’est possible. C’est ce que mon père disait toujours. Une antithèse, c’est un champ de bataille dans le cerveau, voilà ce qu’il disait. Il répétait cette phrase comme une litanie. Et pour l’instant, je ne vois pas la moindre antithèse à opposer à cette supposition.” (p. 278)

“Ce qu’on nomme l’univers du surnaturel n’est autre que les ténèbres de notre propre esprit. Bien avant que Freud ou Jung fassent au XIXe siècle la lumière sur le fonctionnement de l’inconscient, les gens avaient déjà instinctivement établi une corrélation entre l’inconscient et le surnaturel, ces deux mondes obscurs. Ce n’était pas une métaphore. D’ailleurs, si on remonte encore plus loin, ce n’était même pas une corrélation. Jusqu’à ce qu’Edison découvre la lumière électrique, la majeure partie de la planète était plongée dans un noir d’encre. Aucune frontière ne séparait l’obscurité physique, extérieure, de l’obscurité intérieure de l’âme. Elles étaient mêlées sans qu’il soit possible de les distinguer. […] Aujourd’hui, il en va autrement. Les ténèbres extérieures se sont dissipées, mais les ténèbres intérieures demeurent. Ce que nous appelons ego ou conscience est la partie émergée de l’iceberg: la partie la plus importante reste plongée dans le royaume des ténèbres et c’est là que gît la source des contradictions et des confusions profondes qui nous tourmentent.” (p. 306-307)

“La chambre donnait sur l’arrière de l’immeuble voisin, une bâtisse misérable où devaient vivre des gens misérables qui faisaient des boulots de misère. Un bâtiment tombé en disgrâce comme il y en a dans toutes les villes, le genre que Charles Dickens aurait passé dix pages à décrire.” (p. 409-410)

“On pense que ce sont les habitants de la Mésopotamie antique qui ont eu les premiers l’idée du labyrinthe. Ils lisaient le futur dans les entrailles d’animaux – et sans doute parfois d’hommes – sacrifiés. Ils en observaient les dessins complexes qui leur permettaient d’interpréter l’avenir. À l’origine, la forme du labyrinthe s’est inspirée de celle des boyaux. Autrement dit, le principe du labyrinthe existe à l’intérieur de toi. Et il correspond à un labyrinthe extérieur à toi.” (p. 481)

MURAKAMI, Haruki. Kafka sur le rivage, 10/18, 2011, 648 p.

Le passage de la nuit

Le passage de la nuit de Haruki Murakami est un petit roman bien agréable de 229 pages. D’un côté, Mari, une jeune étudiante de 19 ans, passe la nuit debout à lire un gros roman, seule à une table d’un restaurant populaire. Elle y fait la rencontre d’un garçon nommé Takahashi. De l’autre côté, Éri, la sœur de Mari, dort depuis très longtemps…

 Dans Le passage de la nuit, Murakami nous fait entrer dans un Tokyo nocturne où l’histoire, tels les rêves, conservera tous ses mystères.

Le passage de la nuit Haruki Murakami

Ce qu’il y a d’intéressant par rapport au style, ici, c’est le choix de point de vue. Murakami a opté pour un narrateur à la première personne du pluriel; ce “nous” apparait donc comme un accompagnateur, un spectre qui nous guide dans cette ville de nuit, comme si on voyageait à ses côtés:

“Nous nous confondons avec un œil qui regarde, ou mieux, peut-être, avec un regard caché qui vole l’image de cette femme. Devenu caméra suspendue en l’air, notre œil est apte à se déplacer librement dans la chambre.” (p. 29)

Au départ, cette narration qui faisait parfois de moi une caméra m’agaçait un peu puis, après avoir lu quelques chapitres, j’ai compris que je pouvais voir ce livre comme un film. On situe le point de vue: la narration est externe, clairement. On nous montre les personnages, nous savons ce qu’ils se disent, car le roman est en grande partie dialogué. Par contre, nous n’avons pas accès à leurs pensées… à deux ou trois exceptions près. Donc c’est comme si nous regardions un film. Lire ce livre comme si j’étais au cinéma, voilà qui rendait la lecture intéressante.

Je connais peu Murakami. Je le découvre depuis tout récemment, mais pour l’instant je remarque dans chacun de ses livres une constante: un flottement fantastique qui se déploie de façon tentaculaire. C’est présent et assumé, indéniablement. En même temps, la maitrise de l’auteur en fait quelque chose de subtile, impalpable. Murakami semble se plaire à explorer ce qui touche aux confins de la réalité.

Le passage de la nuit en extraits

“L’homme ne bouge pas. De temps en temps, il prend une longue inspiration, profonde, ses épaules se soulèvent puis retombent légèrement. Il se pourrait qu’il soit un otage, confiné dans une pièce depuis un temps considérable. De cet homme se dégage une atmosphère faite de durée et d’abandon.” (p. 56)

 “Tu vois, à force de fréquenter le tribunal, d’assister à des procès, curieusement, un intérêt pour ces affaires et pour leurs protagonistes s’est développé en moi. Disons que, peu à peu, je me suis senti concerné. C’était une impression bizarre. Il faut dire que les gens que l’on jugeait étaient totalement différents de moi. Ils vivaient dans un milieu différent, ils pensaient différemment, agissaient différemment. Il y a une barrière haute entre le monde dans lequel je vis et le leur. Au début, c’est ce que je me disais. […]
À force de fréquenter le tribunal, d’écouter le récit des témoins, les réquisitoires du proc, les plaidoiries des avocats, les déclarations des accusés, je me suis senti déstabilisé au fond de moi. Je veux dire… j’ai commencé à penser que ce fameux mur entre les deux mondes, il se pourrait qu’il n’existe pas. Et que, même s’il existait, il ne serait alors qu’une cloison en papier très très fin. T’appuies dessus juste un peu et tu tombes de l’autre côté. Enfin, il me semble que, peut-être, on ne se rend pas compte qu’à l’intérieur de nous
l’autre côté a déjà commencé à s’introduire en douce.” (p. 109-110)

 “Moi, je crois que l’être humain, son carburant dans la vie, c’est la mémoire. Et cette mémoire qu’elle garde des choses importantes de la réalité ou non, c’est pareil, puisqu’elle sert juste à maintenir les fonctions vitales. C’est que du carburant, voilà. Que ce soit des pubs dans des journaux, des livres de philo, des magazines de cul, ou une grosse liasse de billets de 10 000 yens, quand tu mets tout ça au feu, c’est que du papier. Le feu, il brûle pas en pensant: “Oh, ça, c’est du Kant!” Ou: “Tiens, c’est l’édition du soir du Yomiuri!” Ou encore: “Celle-là, elle a de beaux nichons!” Pour le feu, c’est que des bouts de papier. Là, pareil: les souvenirs importants, ceux qui le sont moins, ou ceux qui n’ont aucun intérêt, ils deviennent tous, sans distinction, du carburant.” (p. 194-195)

“Un nouveau jour est sur le point d’arriver, mais l’ancien porte encore sa lourde traîne. Comme l’eau de mer et l’eau de rivière affrontent leurs élans à l’embouchure, le nouveau temps et l’ancien temps se mélangent. Takahashi, lui non plus, ne parvient pas à déterminer clairement de quel côté du monde se situe son centre de gravité.” (p. 208-209)

MURAKAMI, Haruki. Le passage de la nuit, 10/18, 2008, 240 p.

1Q84

1Q84 de Haruki Murakami est une œuvre vraiment fascinante. Il faut cependant être patient, car les éléments s’installent lentement, les uns après les autres, pendant près de 400 pages. Arrivé là, plus moyen de décrocher: le lecteur a à son tour traversé la frontière fragile, quasi impalpable, qui sépare le monde qu’il connait de celui de 1Q84. Un monde similaire, presque identique, mais qui aspire les personnages comme le lecteur dans un lent tourbillon, un mouvement subtil qui survient comme par glissements, et qui se referme sur lui.

1Q84 Trilogie Haruki Murakami

La trilogie 1Q84 d’un total de 1660 pages écrite par Haruki Murakami met en scène deux personnages, dont les vies sont exposées en parallèle. L’histoire débute avec Aomamé, une jeune femme de 30 ans spécialisée dans l’entrainement et l’étirement des muscles. Elle a un don particulier: elle sait, d’instinct, reconnaitre de ses doigts chaque parcelle du corps humain, sans calculer, sans mesurer. Elle sait ainsi trouver un point – fatal -, situé dans le haut de la nuque, à la naissance des cheveux, un point que personne d’autre ne saurait trouver. Elle est célibataire, n’a pas réellement d’amis et non plus de famille (celle-ci l’a reniée lorsque, toute jeune, elle s’est détournée de la foi des Témoins). En parallèle, il y a le personnage de Tengo, auteur en devenir de 29 ans enseignant les mathématiques dans une école préparatoire. N’ayant lui aussi ni amis ni famille, il s’absorbe complètement dans ses tâches et sa routine. Les chapitres alternent, nous faisant passer d’un personnage à l’autre.

Dès que le récit commence, le lecteur sent – non, pressent – que quelque chose va arriver, quelque chose de subtil, un glissement; le lecteur pressent que les fondations du monde dans lequel il vient d’être plongé sont en mouvement. Mais rien n’est clair, et Haruki Murakami n’éclaircit jamais complètement les choses. Il prend son temps, et c’est heureux. Dans le livre 1, Tengo a une pensée qui laisse entrevoir cette façon de faire de l’auteur:

“Les questions étaient trop nombreuses. «Le romancier n’est pas quelqu’un qui résout les problèmes. C’est quelqu’un qui pose les questions.» C’était sûrement Tchekhov qui avait dit cela. Une remarque judicieuse.” (livre 1, p. 469)

Le point de départ de l’histoire, c’est lorsque Tengo, qui participe à la sélection du prix des nouveaux auteurs, se retrouve avec entre les mains un roman aussi fascinant que syntaxiquement déficient, La Chrysalide de l’air. Son mentor, l’éditeur Komatsu, lui aussi attiré par cette œuvre singulière, lui propose de la récrire. Après tout, ce serait un exercice bien intéressant pour peaufiner son style d’écrivain en devenir. Tengo n’est pas à l’aise avec l’idée – une fraude littéraire! -, mais ce roman exerce une forte attraction sur lui, et il va céder après avoir rencontré son auteure, la jeune Fukaéri, 17 ans. Étrange jeune femme, qui s’exprime peu, et qui, lorsqu’elle le fait, ne formule qu’une seule phrase à la fois, sans marquer d’intonation. Un mystère en soi, mais qui explique la syntaxe déficiente du roman. De son côté, Aomamé plante un outil spécial dans la nuque d’un homme. Nous voilà lancés.

Mais quel est ce titre étrange? 1Q84

“1Q84 – voilà comment je vais appeler ce nouveau monde, décida Aomamé.
Q, c’est la lettre initiale du mot Question. Le signe de quelque chose qui est chargé d’interrogations.
Tout en marchant, elle hocha la tête pour s’approuver.
Que cela me plaise ou non, je me trouve à présent dans l’année 1Q84. L’année 1984 que je connaissais n’existe plus nulle part. Je suis maintenant en 1Q84. L’air a changé, le paysage a changé. Il faut que je m’acclimate le mieux possible à ce monde plein d’interrogations. Comme un animal lâché dans une forêt inconnue. Pour survivre et assurer ma sauvegarde, je dois en comprendre au plus tôt les règles et m’y adapter.” (livre 1, p. 205)

Sommes-nous donc dans un monde comme celui que décrit George Orwell dans son roman, où chacun se trouve constamment sous l’œil vigilant de Big Brother? À cela, je répondrais: ni oui ni non. Tout est beaucoup plus subtil que cela, et c’est là tout l’art de Murakami. Le lien avec 1984 est réel, mais il n’est pas franc, même s’il en est directement question à deux reprises vers la fin du premier livre.

Mais attention, ne vous attendez pas d’emblée à un livre de fantaisy. 1Q84 est au départ tout ce qu’il y a de plus réaliste. Simplement, dans ce Tokyo de l’an 1984 surviennent, comme un glissement de terrain, des éléments de fantastique.

Le texte de 1Q84 est superbement écrit. C’est ce qui, dès le commencement, m’a poussée à continuer ma lecture. Je l’ai dit, il faut près de 400 pages avant que le casse-tête commence à s’assembler, et c’est sans doute l’écriture qui nous permet de patienter. Pas qu’il ne se passe rien pendant ces quelques centaines de pages, seulement, rien de concret. Je me suis toutefois demandé si le texte n’aurait pas pu être resserré dans le premier livre. Peut-être… La sexualité d’Aomamé est longuement décrite et je doute parfois de l’utilité de ces passages, surtout que ce sont ceux qui m’ont semblé les moins réalistes. Mais je lis une traduction, peut-être ces dialogues sont-ils mieux réussis dans la version japonaise. N’empêche, Aomamé emploie le mot “zizi” pour parler à un homme de son pénis: “Vous avez un grand zizi?” (livre 1, p. 114). Emploie-t-elle un mot similaire dans la version originale? J’essaie de me rappeler que le récit se déroule dans le Tokyo de 1984, oui, mais un terme aussi enfantin…

Mais sinon, que dire? C’est une œuvre énigmatique. Profonde. Fascinante. Les personnages, superbement développés. Les morceaux du casse-tête, multiples. Puis, à la fin de cette œuvre, on s’aperçoit que, comme dans la vie, il suffit de mettre en place les morceaux du pourtour pour avoir une bonne vision d’ensemble. Parce que, comme dans la vie, il y a des aspects centraux qui échappent à la raison. Peut-être simplement parce qu’ils sont trop nombreux pour être tous agencés.

1Q84 en extraits

“Comme il est fréquent qu’un président intelligent serve de cible à des assassins, il est possible que les hommes dotés d’une perspicacité hors du commun s’efforcent de ne surtout pas devenir président.” (livre 1, p. 121)

“La lune est la plus fine observatrice de la Terre. Elle a été le témoin de tous les phénomènes qui sont apparus à sa surface, de tous les événements qui s’y sont produits. Mais la lune reste silencieuse et ne s’explique pas. Elle ne se départ jamais de son indifférence et garde précisément en elle le lourd passé terrestre. Là-bas, il n’y a pas d’air, pas de vent non plus. Le vide permet certainement de conserver les souvenirs intacts. Personne ne peut dégeler le cœur de cette lune-là.” (livre 1, p. 382)

 “L’histoire nous enseigne que, au fond, nous sommes les mêmes, autrefois comme aujourd’hui. Même si nos vêtements ou nos modes de vie ont beaucoup changé, nos pensées et nos actes ne sont pas très différents. L’être humain, finalement, n’est qu’un simple véhicule, ou un vecteur, pour les gênes. Nous sommes leurs montures tout au long de leur voyage, de génération en génération, exactement comme des chevaux que l’on remplace lorsqu’ils vont mourir. Et les gênes n’ont aucune notion de ce qui est bien ou de ce qui est mal. Ni la moindre idée de ce que nous éprouvons. Ils ignorent si nous sommes heureux ou malheureux. Nous ne sommes pour eux qu’un moyen. Leur priorité, c’est d’obtenir pour eux-mêmes le meilleur rendement. (livre 1, p. 386)

 “Là où il y a de la lumière, il y a nécessairement de l’ombre, là où il y a de l’ombre, il y a nécessairement de la lumière. Sans lumière il n’y a pas d’ombre, et, sans ombre,  pas de lumière. Carl G. Jung a expliqué ces choses-là dans un des ses livres.
Notre ombre, à nous, humains, est d’autant plus mauvaise que nous nous montrons ouverts et positifs. Plus nous nous efforçons de devenirs des êtres parfaits, magnifiques, méritants, plus l’ombre s’emploie précisément à rendre sa volonté sombre, mauvaise, destructrice. Que l’homme tente de se diriger vers la perfection, qu’il cherche à aller au-delà de ses capacités, et l’ombre dégringole dans les enfers, devient diabolique. Il est donc tout autant criminel, selon les principes de la nature et ceux de la vérité, de vouloir s’élever au-dessus de soi que de se tenir au-dessous de soi.” (livre 2, p. 274-275)

 “Ce n’était qu’en connaissant la vérité qu’un homme conquérait ses forces authentiques. Quelle que soit cette vérité. (livre 2, p. 492)

 Il n’y a rien dont j’aie envie particulièrement.   — Et pourquoi pas À la recherche du temps perdu de Proust? demanda Tamaru. Si vous ne l’avez pas encore lu, ce serait l’occasion rêvée.   — Est-ce que vous l’avez lu, vous?   — Non. Je ne suis jamais allé en prison. Je n’ai jamais dû rester caché longtemps. Quelqu’un a dit qu’en dehors de ce genre de circonstances il était difficile de lire ce roman dans son intégralité.   — Vous connaissez quelqu’un qui l’a fait?   J’ai certes connu des gens qui sont restés longtemps en détention, mais ils n’étaient pas du style à s’intéresser à Proust.” (livre 3, p. 44)

 “Elle essayait de ne pas penser. Ce qui bien sûr était impossible. Dès que se crée du vide, il attire à lui ce qui doit le combler.” (livre 3, p. 95)

 “— Nous sommes toujours attristés quand un être humain disparait. Quel qu’il soit.
— Vous pouvez en effet le pleurer. Dans son genre, il était extrêmement talentueux.
— Mais pas tout à fait assez. N’est-ce pas?
— Qui aurait assez de talent pour vivre éternellement?” (livre 3, p. 531)

MURAKAMI, Haruki. 1Q84, livre 1: Avril-Juin, 10/18, 2012, 552 p.

MURAKAMI, Haruki. 1Q84, livre 2: Juillet-Septembre, 10/18, 2012, 504 p.

MURAKAMI, Haruki. 1Q84, livre 3: Octobre-Décembre, 10/18, 2013, 624 p.

Sommeil

Sommeil est une nouvelle de Haruki Murakami. C’est donc un tout petit livre, que j’ai choisi comme intermède en attendant l’arrivée du livre 3 de la trilogie 1Q84 du même auteur.

Sommeil Haruki Murakami

Sommeil de Haruki Murakami met en scène une jeune épouse et mère japonaise qui a vu, du jour au lendemain, le sommeil  la quitter. Pendant 17 nuits, elle ne dormira pas une seule minute. Pourquoi cet éveil continuel et quelles en seront les conséquences? C’est ce que le lecteur se demande. Mais il ne trouvera pas réponse à toute ses questions. On comprend alors pourquoi la quatrième de couverture qualifie cette nouvelle comme étant “énigmatique”. Je dois cependant admettre que je suis un peu restée sur ma faim;  j’aurais aimé obtenir plus de réponses. En même temps, plus j’y pense, plus j’y vois des possibilités d’interprétation. Il y doit y avoir un sens à cette fin qui ne m’a pas semblé finir. Enfin, j’ai tout de même apprécié ma lecture. Murakami sait raconter et créer une intimité entre les personnages, si subtile soit-elle dans un court récit comme celui-ci.

L’intérêt du livre se trouve en grande partie dans sa facture matérielle: 92 pages en papier glacé, magnifiquement illustrées par Kat Menschik, qui nous donne l’impression de lire une œuvre d’art. En voici un aperçu.

Sommeil Haruki Murakami

Sommeil Haruki Murakami

Sommeil Haruki Murakami

Sommeil en extraits

“Je me rappelle nettement la première nuit où je n’ai pas dormi. J’avais fait un cauchemar, un rêve sombre et glauque, dont j’ai oublié le contenu précis mais qui m’a laissé une impression sinistre. Je me suis réveillée brusquement, en sursaut, comme si quelque chose m’avait arrachée du sommeil à l’instant le plus dangereux, le plus effrayant du rêve, au point de non retour. Je suis restée pantelante un long moment après mon réveil. Je ne pouvais plus bouger, mes bras et mes jambes étaient comme paralysés. J’entendais ma respiration résonner désagréablement comme si j’étais allongée, seule, au fond d’une grotte.” (p. 25)

MURAKAMI, Haruki. Sommeil, 10/18, 2011, 96 p.

Battle Royale

En République de Grande Asie, pays imaginé à partir de notre Histoire, tout est contrôlé: le rock ‘n’ roll est interdit, l’information censurée et le gouvernement a un droit plus ou moins déguisé de vie et de mort sur chaque citoyen. Voilà la prémisse de Battle Royale de Koushun Takami.

Battle Royale Koushun Takami

Dans ce pays, créé en 1997 en lieu et place du Japon, chaque année, le gouvernement enlève 50 classes de 3e pour la réalisation d’un programme militaire. On emmène les élèves de la classe choisie par le hasard dans un lieu isolé, souvent une île. On leur fournit à tous un sac à dos contenant un crayon, une carte du site, deux pains, deux litres d’eau et une arme ayant été sélectionnée de façon aléatoire. On ordonne ensuite à tous de quitter les lieux à tour de rôle, en respectant l’appel des noms. Le jeu commence: ils ont trois jours pour s’entretuer. Il ne peut y avoir qu’un seul survivant, le gagnant. Toutes le six heures, via des haut-parleurs dispersés partout sur l’île, le “professeur” attitré à la classe fait le décompte des morts et annonce les zones qui seront désormais interdites. Si des élèves s’y trouvent encore aux heures mentionnées, le collier qu’on a bouclé autour de leur cou pour repérer leur position ou leur pouls explose. S’il n’y a aucun mort pendant 24 heures, tous les colliers explosent. Une tuerie assurée.

Pourquoi ce programme? Pour compiler des données sur le temps mis par le champion pour éliminer tous les autres élèves de la classe. C’est ce qu’on dit dans les manuels scolaires. Le nom du gagnant ainsi que le lieu où s’est déroulé le programme est révélé dans les médias lorsque ce dernier vient de s’achever. On révèle en même temps le nombre de morts par balle, par arme blanche, etc.

Battle Royale vous rappelle un peu Hunger Games? En effet, l’idée de base est la même, mais le traitement qu’on en fait est complètement différent. D’abord, l’histoire n’est pas la même. Ensuite, c’est définitivement mieux écrit: il y a présence de style, de jeux de mots, d’une touche d’humour, toujours grinçant… Bien que surtout focalisée sur le personnage de Shûya Nanahara, la narration externe présente des bribes du parcours de chacun des 42 élèves de la classe. Heureusement, on retrouve en début de roman une liste des élèves présentés en ordre alphabétique et numérotés, cela pour les filles (F-1 à F-21) ainsi que pour les garçons (G-1 à G-21).

830 pages en format poche. L’auteur, Koushun Takami – dont Battle Royale est à ce jour le seul roman – prend le temps de bien présenter et détailler les choses. Aucun personnage n’est accessoire, ils ont tous un minimum de psychologie, et ce, malgré le très bref passage de certains. Ironiquement, c’est un roman dans lequel on prend le temps de tout montrer et de tout expliquer au lecteur alors que les personnages vivent dans l’urgence. C’est appréciable.

Battle Royale au cinéma

Pourtant, dans le film réalisé en 2000 par Kinji Fukasaku à partir du roman (lui-même écrit en  1999), c’est tout le contraire. Le ton change du tout au tout. Le jeu très théâtral et les choix musicaux ne permettent pas la montée de la tension qu’on retrouve dans le roman. Ceci dit, j’ai trouvé celui-ci intéressant. Mais, pour moi, le livre et le film sont deux œuvres distinctes, excellentes si considérées séparément. Il faut dire, de plus, qu’on a fait un seul film à partir d’un livre très dense. C’est clair que le réalisateur a voulu s’en tenir à l’essentiel et en faire une course effrénée, une course très près d’une danse.

J’ai préféré le livre et le conseille.

Battle Royale en extraits

Comme le disait son oncle, une personne n’était pas forcément responsable de sa propre lâcheté.” (p. 533)

 “Il ne restait plus rien du bureau, hormis une moissonneuse-batteuse qui avait eu du mal à rentrer dans un tiroir du meuble de rangement.” (p. 549)

 “Ses yeux allaient successivement de l’un à l’autre des cadavres de ses cinq camarades, comme un enfant regarderait des œuvres d’art incompréhensibles dans un musée des horreurs.” (p. 671)

Mon oncle disait que le rire est un élément important pour maintenir l’harmonie des choses, et qu’il représente l’ultime échappatoire quand il n’en reste plus d’autre…” (p. 690)

TAKAMI, Koushun. Battle Royale, Le livre de poche, 2008, 864 p.