Polatouches

Il y avait longtemps que je me disais qu’il me fallait lire un livre de Marie Christine Bernard. J’ai connu cette dernière alors que j’étais étudiante au cégep. J’étais inscrite à son cours de création littéraire. À l’époque, elle n’avait pas encore été publiée, et je me souviens qu’elle travaillait sur des projets qui sont finalement devenus les livres Monsieur Julot et Les Mésaventures de Grosspasfine. Depuis, elle a écrit plusieurs autres livres, et c’est avec son dernier, Polatouches, que j’ai décidé d’entrer dans son univers.

Polatouches Marie Christine Bernard Stanké

Polatouches met en scène le personnage de Stéphanie. Celle-ci vit en couple depuis dix ans avec Josée, mais refuse d’assumer publiquement sa relation, tenant même ses parents dans l’ignorance. Seul son meilleur ami, Claude, connait la vérité. À la suite d’une énième dispute avec sa conjointe qui n’en peut plus de se faire imposer le placard, Stéphanie choisit de prendre ses distances pour un moment. Elle part s’installer au chalet de ses parents pour une semaine, profitant du départ subit des locataires. Dernière bâtisse d’un rang isolé, le chalet n’a pour tout voisin qu’une maison habitée par un couple dont l’étrange aura met Stéphanie mal à l’aise: « Pas sûre que je viendrais te demander du secours, fille » (p. 49), pense-t-elle après avoir rencontré pour la première fois sa voisine.

Ainsi entre-t-on dans cet ouvrage qui explore des aspects de l’homosexualité féminine, notamment ceux liés au regard des autres. Or, ce n’est pas là la seule marginalité mise en avant. Josée est Crie d’origine, mais elle a été adoptée par des Blancs qui l’ont élevée comme une Blanche. Il en va de même pour Claude qui, de son côté, n’a découvert ses origines cries que par hasard et est depuis tourmenté par un vide identitaire. La difficulté d’être soi est donc un thème central de Polatouches.

Ce livre de Marie Christine Bernard, dont le thème premier semble d’abord le couple homosexuel féminin, évolue ainsi pour laisser de plus en plus de place à la culture des Premières Nations. C’est ce deuxième thème qui nous fait finalement plonger au cœur d’un récit qui nous emporte bien loin de la réalité à laquelle nous sommes habitués. Bernard nous fait faire un saut hors de la réalité hétérosexuelle blanche ordinaire. Le dénouement plaira ou ne plaira pas, selon les gouts du lecteur ou ses attentes, car Polatouches offre une surprise de genre. Ceux qui aiment être emportés hors des sentiers battus aimeront.

Toutefois, je vous avertis, on ne se sent pas bien pendant très longtemps lorsqu’on se lance dans cette lecture. L’auteure souhaite créer un malaise et elle y parvient. Celui-ci commence au moment où Josée, infirmière, est interpelée par une collègue pour interagir avec une patiente crie et sa grand-mère. La jeune présente une bien vilaine morsure au flanc. La forme de celle-ci rappelle des dents humaines… Dans ses rudiments de cri, Josée tente tant bien que mal d’obtenir une explication quant aux origines de la blessure.

J’ai terminé ma lecture à 1 heure du matin, seule dans le sous-sol de ma toute nouvelle maison. J’ai regardé quelques fois par-dessus mon épaule…

Polatouches… et le castor

Pourquoi orner d’une image de castor la couverture d’un livre intitulé Polatouches? Il semble y avoir erreur sur l’animal. Mais y a-t-il ici réellement confusion? Clairement, à la lecture du livre, on comprend que l’auteure sait ce qu’est un polatouche:

La boule de poils bougea et une petite tête pointue, munie de deux grandes oreilles rondes et d’une paire d’yeux noirs et brillants comme des billes d’onyx, apparut. […]
– Un écureuil volant… C’est rare qu’on en voie… ils ont peur de tout.
(p. 61)

Il me semble donc que, s’il y avait eu erreur, celle-ci aurait été relevée dès la sortie de la maquette. Alors, pourquoi un castor? Les motifs qui remplissent le dessin de l’animal rappellent les arts autochtones. Ma connaissance de la culture des Premières Nations n’étant pas assez vaste, j’arrêterai donc là mon hypothèse: je ne sais pas si le castor a été confondu avec un polatouche ou s’il figure en couverture parce qu’il est un animal symbolique de la culture crie (grand thème du livre de Bernard), mais la façon dont il est dessiné semble faire un pont avec cette culture.

Polatouches en extraits

« Pendant que ses proches veillaient sur son agonie, quelqu’un avait sorti un tambour à main et avait commencé à chanter. C’était un chant doux, dont Josée avait deviné qu’il disait au revoir et bon voyage à muushum, le grand-père. Elle s’était arrêtée dans le corridor pour écouter. D’autres voix se joignaient à celle de l’homme pour faire un chœur en sourdine. Josée avait compris soudain pourquoi ces gens aimaient tant la musique country; elle qui avait toujours vu là-dedans un paradoxe – des Indiens qui aimaient la musique de cow-boy -, elle percevait maintenant la parenté, superbe et douloureuse, entre les vieilles ballades nostalgiques des prairies américaines et ces airs anciens sortis du sol de la forêt boréale. C’était la petitesse devant l’immensité, le chagrin devant ce qui est perdu et l’espérance d’un monde meilleur. » (p. 126-127)

BERNARD, Marie Christine. Polatouches, Stanké, Montréal, 2018, 227 p.

Le poids de la neige

Avant de partir en voyage vers le Sud (voir mon « enquête » littéraire ici), je me suis sérieusement demandé quel livre apporter pour lire en avion et en fin d’après-midi, à la chambre, entre le moment de la douche et celui du souper. Quand j’ai découvert que la bibliothèque de l’école où je travaillais avait été garnie d’un exemplaire de Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, je me suis demandé comment je ferais pour l’emprunter, sachant très bien que je risquais d’habiter une autre province au moment où je devrais le retourner. Puis j’ai trouvé: je chargerais quelqu’un de ma connaissance de le rapporter pour moi. Le poids de la neige contre la canicule cubaine puis contre celle qui, au Québec (36 degrés!), a accompagné la lecture des derniers chapitres.

Le poids de la neige Christian Guay-Poliquin La Peuplade

Le poids de la neige est définitivement un livre enneigé. On y découvre le narrateur, les jambes cassées et plutôt mal en point, prisonnier du village où il avait voulu se rendre pour une dernière visite à son père. Un accident de voiture l’a cloué au lit. Une panne d’électricité majeure a coupé le village des villes environnantes. Puis la neige, toute cette neige qui ensevelit les villageois dans son abondance, force la petite population à attendre la fin de l’hiver pour se rendre en ville. De toute façon, même s’il le voulait, le narrateur ne pourrait aller plus loin que le pied de son lit: il ne parviendrait pas à se relever tout seul. Il est chanceux d’avoir survécu. Encore plus que le vieux Matthias ait accepté d’en prendre soin jusqu’au printemps contre la promesse qu’on l’aide à rentrer chez lui dès la fonte de la neige.

C’est donc sous la véranda d’une maison de campagne que se déroule toute l’action de ce roman qui fait suite à Le fil des kilomètres, paru en 2013.  Ce premier livre, je ne l’ai pas lu, mais mes recherches m’ont vite fait découvrir que c’est entre ses pages que se fait la route qui mène le narrateur jusqu’à son lit d’éclopé. Le poids de la neige débuterait ainsi à peu près là où se termine le premier opus.

La majorité de l’action de ce deuxième livre se passe donc dans la minuscule pièce où les deux hommes ont trouvé refuge. Ils n’accèdent pas au reste de la maison, qui serait trop difficile à chauffer. Les ressources se font rares depuis le début de la panne. Les villageois s’entraident comme ils le peuvent. Certains vont chasser. Puis, les déplacements sont aussi limités en raison de la rareté de l’essence. Ainsi, c’est entre quatre murs et entre quatre yeux que ce récit débute. De temps à autre, un villageois rend visite aux deux hommes. L’un apporte des vivres, l’autre des nouvelles.

L’action est lente, les évènements d’abord banals, mais on ne s’ennuie jamais. Là réside probablement l’une des plus grandes forces du jeune auteur: parvenir à tenir le lecteur en haleine avec de microévènements. Si l’intrigue accroche le lecteur (mais quand et comment réussiront-ils à quitter la véranda et le village?), le style et les images fortes qui ponctuent l’écriture sont sans doute ce qui fait le moteur du livre.

La neige et le vent ont cessé subitement, ce matin. Comme une bête qui, sans raison apparente, abandonne une proie pour en chasser une autre. Le silence nous a surpris, dense et pesant, alors que nous avions encore l’impression que les rafales allaient arracher le toit et que nous serions aspirés dans le vide.

Quand on regarde par la fenêtre, on dirait qu’on est en pleine mer. Partout, le vent a soulevé d’immenses lames de neige qui se sont figées au moment même où elles allaient déferler sur nous.

Matthias en a profité pour faire un tour dehors. Dans le tunnel sans fin de ma longue-vue, je le vois qui s’éloigne en marchant sur la neige durcie par le froid. Et sa silhouette rapetisse à mesure qu’il s’approche de la forêt. On dirait un Roi mage qui avance vers son étoile.
 (p. 110)

Comparaisons, métaphores et personnifications font naitre une foule d’images dans notre esprit. Elles ont pour effet de nous emmener ailleurs, de nous sortir momentanément de la véranda, de nous guider plus loin que la tempête, ce qui fait qu’on ne se sent pas cloitré entre les pages comme l’est le narrateur dans la maison. On suit le fil des pensées comme, je l’imagine, on suivait le fil des kilomètres dans le roman précédent. Seulement, le véhicule n’est pas le même, le rythme non plus.

Le poids de la neige est de ces livres qui font la démonstration que la force d’un récit réside souvent dans celle de l’écriture. L’histoire intrigue et les phrases transportent. Une grande partie du plaisir tient dans l’agencement des mots et des idées, des tournures qui amènent la pensée ailleurs. Une belle lecture!

Le poids de la neige en extraits

« La véranda s’ajuste au froid. Le bois de la structure se raidit. Les fondations serrent les dents. Parfois, des tintements secs résonnent entre les poutres. Ce sont des clous de la toiture qui cèdent sous la pression. Les cheminées du village fument généreusement. Partout, les gens se font réveiller par les caresses glaciales de l’hiver et se dépêchent de faire une première attisée. L’écorce de bouleau produit une fumée blanche qui monte en ligne droite dans l’air immobile. On dirait des colonnes de marbre qui soutiennent le ciel. Comme si nous vivions dans une cathédrale. » (p. 112)

« Où tu penses aller comme ça? grommelle-t-il, les dents tâchées de vin et la bouche pâteuse. Regarde à l’extérieur, allez regarde, insiste-t-il en désignant vaguement la fenêtre. Hein, où penses-tu aller? Il n’y a nulle part où aller. On nous a abandonnés. Regarde, je te dis! Regarde tant que tu veux! Il n’y a plus rien à voir. Nous sommes pris au piège dans une mer de glace. Vingt mille lieues sous l’hiver. » (p. 200)

« Malgré son âge, Matthias avance vite et je peine à le suivre. À la hauteur de l’aréna, je le perds de vue. Je reste sur place et regarde la bâtisse assujettie par la neige. Ce n’est plus qu’un amas de tôle enfoui sous une avalanche de silence. Comme la véranda, mais en plus grand. Ce n’est pas une nef échouée, c’est un navire gigantesque qui a heurté un iceberg. » (p. 233)

GUAY-POLIQUIN, Christian. Le poids de la neige, La Peuplade, Chicoutimi, 2016, 296 p.

Guerres

C’est la curiosité qui m’a poussée à lire Guerres de Charlotte Gingras. En tant que conjointe de militaire, je me demandais quel traitement l’auteure jeunesse avait fait du thème de la cellule familiale en période de déploiement.

Ce roman pour adolescents débute alors que Nathan, le père de famille, s’apprête à s’envoler pour l’Afghanistan. Son entourage se prépare difficilement à vivre cet éloignement de six mois, surtout que Nathan est patrouilleur dans l’infanterie et s’en va en zone de guerre. Sa femme, Karine, est en colère contre lui, alors que ses enfants apprennent à gérer les émotions que ce départ fait naitre chez eux et qu’ils ne sauraient pas toujours nommer. À 15 ans, Laurence se voit forcée de prendre les rênes de la famille. C’est elle qui s’occupe de Luka, 9 ans, et de Mathilde, un an, car dès le départ de son mari, leur mère devient l’ombre d’elle-même. Distante, celle-ci fournit le garde-manger sans offrir de support moral ou d’amour à ses enfants.

Guerres Charlotte Gingras littérature jeunesse la courte échelle

Le titre Guerres fait donc référence autant à la guerre qui se déroule au Moyen-Orient qu’à celle qui éclate sourdement au sein de cette famille. Le livre est court (152 pages) et la narration est partagée par Luka et Laurence, en alternance. Seule la grosseur des caractères permet de constater le changement de narrateur, ce qui demande un œil avisé: pas évident pour les jeunes qui éprouvent des difficultés en lecture. La voix de Laurence, plus personnelle et plus mature, est celle que l’auteure a le plus développée et qui permet le mieux de suivre le fil des évènements.

Bien que le livre se lise facilement et qu’il ne soit pas désagréable en soi, il m’a laissée avec des sentiments mitigés. D’abord, le point de vue choisi m’a semblé restreint. Il va de soi que, lorsqu’on raconte une histoire du point de vue d’un narrateur participant, on doit s’en tenir à sa vision du monde. Toutefois, la lecture de Guerres parait orientée dans une direction unique: montrer que l’armée détruit des familles. Quand Nathan part à la guerre, tout s’écroule. Sa conjointe cesse d’être une mère pour ses enfants. Ceux-ci sont en colère, abandonnés et doivent grandir plus tôt que prévu. De son côté, Karine décrie le tort que l’armée lui a fait en la forçant à déménager d’une base à l’autre. L’armée est contre ses valeurs. Par ailleurs, des amis de la famille vivront un deuil difficile en raison de cette même mission à laquelle participe Nathan.

Certes, il est possible qu’une famille vive les choses ainsi et, en ce sens, le livre de Charlotte Gingras peut être réaliste. Pourtant, il m’a emmenée bien loin de la réalité que je connais. J’habite une base militaire, je vis avec un militaire, je côtoie des militaires, je reste seule à la maison lorsque mon conjoint part en déploiement. Si j’ai la chance qu’il ne fasse pas un métier d’infanterie, et donc de ne pas trop m’inquiéter lorsqu’il part à l’extérieur, j’ai une bonne idée des émotions et des conflits que ces séparations font naitre. Ça demande des ajustements de couple à répétition, autant pendant le départ qu’au retour. L’armée, c’est un mode de vie qu’on choisit en même temps que son conjoint. C’est cliché, mais c’est ainsi. Et il y a plein de ressources pour les familles de militaires. Personne n’est laissé seul. Il y a des ateliers pour les enfants dont un parent est en déploiement, des sorties pour les conjoints… Pour l’instant, je n’ai pas d’enfants et je ne participe pas non plus à ces activités, mais elles sont là. Alors, lire entre les lignes que la famille entière est victime de l’armée… Ça m’a agacée. Si la famille s’écroule, c’est que Karine et Nathan auraient dû se séparer bien avant. C’est que le déploiement survient alors que la famille est fragile. Et on le comprend dans le livre, mais… je ne sais pas, il y traine quelque chose de moralisateur, ou de pas suffisamment nuancé.

C’est probablement ce qui m’a le plus agacée, le manque d’espace pour les nuances, mais j’ai aussi accroché sur une ou deux invraisemblances. Par exemple, parlant d’un jeune qui veut s’enrôler, Luka dit:

J’aimerais ça partir avec Jonathan, retrouver papa. Mais il ne part pas tout de suite en mission. Son entraînement va durer une année. Ensuite, il ne sera qu’un simple soldat qui obéit aux ordres de ses supérieurs. Plus tard, si tout va bien, il deviendra caporal. Il donnera des ordres à son tour. (Luka, p. 102)

Un caporal ne donne pas d’ordres. Seul un caporal-chef le peut. Il me semble que, tant qu’à plonger dans un sujet aussi vaste, l’auteure aurait pu mieux l’approfondir. On aurait apprécié qu’elle nous fasse mieux connaitre ce milieu si différent de celui des civils. Malheureusement, le récit est circonscrit dans la limite des sentiments des jeunes personnages, ce qui est intéressant en soi. Or, il aurait gagné à présenter un point de vue plus large. Ainsi, je n’aurais peut-être pas senti qu’on pensait pour moi.

J’ai malgré tout apprécié que la jeune Laurence porte un regard neuf sur sa mère en fin de livre. L’ouverture était bienvenue. Cependant, un cliché sur « la colère des femmes » m’a fait décrocher. Ne pourrait-on pas éviter les lieux communs trop faciles?

Moi qui avais peur de lui ressembler, qui l’avais bannie de notre clan, j’en suis venue à penser que pendant ton absence, sans le savoir, nous ressentions une colère semblable. Cette vieille colère rentrée des femmes envers leur mari, leur père, leur frère, leur fils guerrier, qui les abandonnent pour se jeter dans l’aventure de la guerre. (Laurence, p. 150)

En bref, Guerres n’est ni un mauvais roman ni une grande lecture. Il se lit bien, présente des personnages qui se veulent bien campés, et le fait avec sensibilité. Or, le point de vue, restreint, limite les apprentissages qu’on peut y faire. Il ne permet pas de connaitre la vie des familles de militaires. Il montre simplement comment les choses peuvent mal tourner pour certaines d’entre elles.

GINGRAS, Charlotte. Guerres, Éditions La courte échelle, Montréal, 2011, 152 p.

Tu aimeras ce que tu as tué

Le Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean s’est tenu du 28 septembre au 1er octobre. Dans les jours précédant l’ouverture de cette 53e édition, j’ai commenté dans Facebook une publication de Radio-Canada, qui organisait un concours pour sélectionner les auditeurs qui participeraient au déjeuner des auteurs. On ne peut pas dire que le taux de participation ait été bien grand: aussi mon sort a-t-il été décidé par tirage avec des chances très élevées. J’avais eu le temps d’oublier le concours quand, le vendredi, on m’a contactée pour m’annoncer que le dimanche je déjeunerais avec Kevin Lambert et que je pouvais passer chercher son livre, Tu aimeras ce que tu as tué, aux bureaux de Radio-Canada.

Eh bien voilà, j’ai déjeuné.

Tu aimeras ce que tu as tué Kevin Lambert

Tu aimeras ce que tu as tué, premier ouvrage du jeune auteur, met en scène la ville de Chicoutimi jusqu’à en faire un personnage. Le narrateur, Faldistoire, interpelle constamment la ville, la plaçant dans une position de « dieu destructeur », dieu aimé et honni à la fois, dieu que l’on doit détruire pour que le monde puisse être. Pour Faldistoire, Chicoutimi est la cause de tous les tourments. Originaire du Saguenay, Kevin Lambert dit (je l’ai appris au déjeuner) entretenir une relation amour-haine avec sa ville natale, dont il regrette les préjugés et une sorte de repli sur elle-même. Dans ce roman très mature écrit à l’aube de sa vie adulte, il se moque ouvertement des travers de sa ville d’enfance et de ses discours suffisants:

On trouve tout à Chicoutimi, tout ce qu’un gars peut avoir de besoin, il peut pas mal trouver ça soit à Place du Royaume, au Walmart ou au gros Canadian Tire, soit au Club Price en montant Talbot vers le parc des Laurentides. On a un beau Rona à côté du Club Price, un gros Club Piscine – dans les plus gros. [­…] Il y a aussi le Tangay qui est pas pire, un énorme Gagnon-Frères avec un escalier roulant, le Bureau en Gros, un Omer DeSerres, tous les concessionnaires (sauf les luxueux), trois Tim Hortons bientôt quatre, un beau Pacini où tu peux faire toi-même tes toasts, une Casa Grecque avec un bar à salade, un Scores avec un beau bar à salade aussi, un beau nouveau Jean Coutu en face de l’autre Jean Coutu, mais le double de grandeur; on a vraiment rien à envier, même au monde de Québec. (p. 18-19)

Ce genre de propos, les gens du Lac ou des villes entourant Chicoutimi les ont entendus mille fois.

Avec Tu aimeras ce que tu as tué, Kevin Lambert réinvente brutalement le roman d’initiation. Dans l’univers déjanté qu’il crée de toute pièce en l’accolant sur la réalité chicoutimienne comme un duplicata redessiné, les morts reviennent à la vie comme si de rien n’était, les grands-pères fuckés abusent de leur petit-fils avant de se prendre pour un fantôme, les trans tombent enceintes et les enfants du primaire ont un langage de charretier. Faldistoire découvre ainsi très jeune la mort et la sexualité. Les thèmes de l’homosexualité et de l’intimidation se développent de façon peu banale parmi les dires, les pensées et les agissements de ce personnage cru et violent. À travers les paroles blessantes, les viols ou la maltraitance d’animaux suinte pourtant la sensibilité du narrateur qui veut, tant bien que mal, être aimé.

On s’occupe, on l’oublie. Ça nous revient dans face quand on tombe sur lui dans les douches. Ses sports de fif lui font des abdos troublants, il a des poils sur le chest, le pubis aussi foncé que la tête, en haut de ses six pieds. Recommencer à l’haïr, essayer de partir des rumeurs sur lui dans le je-m’en-câlisse général, jusqu’à un certain jour, un plot twist inattendu, une digression dans le scénario. Il pleuvait, la game de soccer avait été annulée, on était allés courir dans le gymnase même si on était pas obligés, on s’était ramassés juste les deux dans le vestiaire, juste les deux face à face dans les douches. Pour la première fois, on s’était parlé un peu, regardés dans les yeux, frenchés longtemps, enculés maladroitement sur le banc. On avait joui de sa queue solide, de ses larges épaules, la main plongée dans sa tignasse épaisse, on s’était tenus fort, fait rougir la peau, on avait manqué l’après-midi. (p. 152)

Remarquez combien efficacement les actions s’enchainent à l’intérieur de ce passage. Kevin Lambert a une écriture qui va vers l’avant. Les propos du narrateur déboulent à fond de train, et ce rythme pousse à s’accrocher à sa lecture – on ne voudrait pas tomber en bas de la montagne russe pendant que le train fonce.

L’auteur a su donner à Faldistoire une voix forte, imprégnée de son jeune âge et marquée par l’accent régional. Au-delà des expressions comme « faire simple » ou « espads », c’est une voix qui frappe en raison de la fracture qu’elle crée dans notre rapport à l’enfance. Le jeune Faldistoire a un vocabulaire d’adulte mal engueulé accolé à un criant manque de maturité. C’est cet écart entre l’adulte et l’enfant, fortement marqué par un niveau de langue qui tend à les rapprocher, qui donne sa voix particulière au narrateur.

Le directeur est en avant et peine à se faire entendre, il crie: taisez-vous, mais on est absorbés par nos jeux, nos rires, les rumeurs qu’on part sur les élèves des autres classes. C’est la remise des prix Méritas et le spectacle des sixième année, une pièce de théâtre nulle qu’ils ont montée toute l’année et qu’ils vont présenter fièrement, avec leurs faces d’on-est-plus-vieux-que-vous, et toute l’école va les trouver tellement hot et envier leur talent, leur confiance, leurs espads de skate. Nous, notre gang, avec Sébastien et Anne-Louise et Simon et Charles, on s’en contrecrisse d’eux, on les nargue comme les autres, on serait prêts à se battre avec même s’ils sont plus grands: on frapperait plus fort. (p. 93)

Kevin Lambert va jusqu’à créer un personnage qui est son homonyme. Le Kevin Lambert du roman est plus âgé que Faldistoire. Il habite le quartier des oiseaux et avale avec sa souffleuse, un jour de tempête, une petite fille cachée dans la neige. Pourquoi ce personnage? Pourquoi ce faux miroir? La réponse appartient à l’auteur. Quoi qu’il en soit, sa présence renforce notre conscience du clivage entre réalité (le vrai Chicoutimi) et réalité fictive (ce Chicoutimi où même les morts reviennent) sur lequel repose le roman.

Tu aimeras ce que tu as tué est un premier roman réussi et très achevé. Kevin Lambert n’y va pas de main morte, ni dans le développement des thèmes ni dans le choix des mots. L’écriture, menée « au pas de charge » pour paraphraser la quatrième de couverture, nous emporte dans sa cadence d’enfer: oralité, vulgarité, phrases accolées par des virgules… tout déboule dans un grand souffle jusqu’à l’entrechoc final.

Tu aimeras ce que tu as tué en extraits

« J’étais attiré par sa peau foncée comme une insolence envers le racisme latent de Chicoutimi, ses cheveux et ses yeux noirs: un majeur long et raide enfoncé profond dans l’anus de notre charmante ville et remué jusqu’à sa jouissance abondante et involontaire. » (p. 102)

« Impossible de dire, en le voyant, qu’il s’agit de moi sur le tableau, ni même avec certitude qu’il s’agit d’un être humain ou d’un décor de plage; la représentation du monde que se faisait Viviance négociait serré avec d’involontaires notions d’abstraction. » (p. 162)

LAMBERT, Kevin. Tu aimeras ce que tu as tué, Héliotrope, Montréal, 2017, 209 p.

La femme qui fuit

Jour après jour défilent sur mon fil Facebook des ouvrages qui me semblent merveilleux… alors que je désespère devant mon temps de lecture momentanément restreint par tous les fous projets dans lesquels je me suis embarquée (on en reparlera en temps et lieu). Au nombre de ces livres, La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette a plusieurs fois défilé: c’est qu’il a remporté plusieurs prix et fait couler beaucoup d’encre. Il a un moment trainé sur le bureau d’une collègue de travail… qui me l’a prêté. J’en ai fait une lecture de chevet.

Anaïs Barbeau-Lavalette est la petite-fille de Marcel Barbeau, l’un des signataires du Refus Global, et de Suzanne Meloche, qui gravitait alors dans les mêmes sphères. Dans La femme qui fuit, l’auteure retrace le parcours de sa grand-mère, de sa naissance à sa mort, afin de tenter de comprendre, de découvrir celle qui a abandonné sa mère alors qu’elle n’était qu’une très jeune enfant, la blessant pour toujours.

La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette

Barbeau-Lavalette a une écriture magnifique, tout en finesse et en images. C’est ce qui, plus que tout, m’a donné envie de tourner les pages.

   “Le curé Bisson a un seul sourcil, et depuis toujours, tu as envie de le toucher. Il a l’air doux.
Il fait si chaud dans l’église que son sourcil est perlé de gouttes qui feraient un joli collier.
Tu regardes le cou sec de ta mère et tu l’imagines le porter. Les deux petits os de sa clavicule en porte-manteaux. Le cou fatigué d’être penché. De regarder ce qui se lave plutôt que ce qui s’envole.” (p. 41)

Le récit apparait par tableaux, très courts, regroupés sous des divisions temporelles qui marquent les époques. On plonge ainsi dans la crise économique des années 30, où je découvre que le gouvernement inventait des emplois aux chômeurs pour les tenir occupés et justifier un “salaire”. Dans le roman, il est raconté que le père de Suzanne Meloche cueillait ainsi des pissenlits, mauvaises herbes à éradiquer pour le bien communautaire. Je ne sais pas si la cueillette massive de ces pauvres fleurs a eu lieu telle que racontée ou si le choix est purement littéraire (Internet parle de travaux durs et souvent vains, mais pas de pissenlits), mais j’adore penser que la réalité dépasse cette fois encore la fiction. C’est d’une absurde poésie.

Appel à la femme derrière la mère en fuite ou la grand-mère absente, le livre tente une incursion dans son univers, plongeant directement à l’intérieur d’un “tu” narratif qui, tout au long, demande implicitement: “qui étais-tu?”. Tenant bien à l’écart la rancune ou le jugement qui facilement pourraient entacher l’image qu’elle se fait d’elle (ou pas), l’auteure dessine avec beaucoup de finesse le portrait qu’elle s’est fait de Suzanne Meloche à partir des récits de ses proches, des archives et des trouvailles de sa détective privée. Suzanne Meloche se construit à travers un récit romancé pour pallier les trous de l’histoire, la vraie, et nous est ainsi révélée comme une femme qui choisit d’assumer ses faiblesses plutôt que de les surmonter.

La femme qui fuit est un roman doux racontant une trajectoire tragique dans les déchirures qu’elle a causées. C’est une œuvre qu’on lit pour son écriture toute en poésie filée ou pour se plonger, momentanément, dans l’effervescence ayant mené au Refus Global. La fin est connue: Suzanne Meloche ne revient pas. Seuls les mots d’Anaïs Barbeau-Lavalette la ramènent un moment.

La femme qui fuit en extraits

   “Il [ton toupet] cache ton front bombé. Ta mère a l’impression que ton cerveau veut en sortir. Elle le contient comme elle le peut. Elle te taille un toupet en couvercle. Si elle pouvait te le laisser descendre jusqu’à la bouche, elle le ferait peut-être, pour filtrer au moins tes mots, à défaut de contrôler tes pensées.” (p. 27)

   “Et tu plonges. C’est de la fin de la guerre que tu parles. De la liberté qu’elle a amenée aux femmes, enfin sorties de chez elles. Tu sais que ça choque: la place des femmes est à la maison.
Les mots naissent ronds dans ta poitrine et s’humidifient dans ta bouche. Tu les projettes généreusement dans la salle, tu les offres: goûtez-y.
On t’écoute; d’abord frileux.
Tu t’interromps un court instant, spontanément. Il te manque quelque chose. Tu sors un bâton de rouge à lèvres et t’excuses, le temps de te colorer la bouche d’un rouge carmin. Quelques rires, à peine, dans la salle. Tu assumes. C’est l’élégance qui manquait à tes mots. Tu passes de fille à femme et tu reprends là où tu t’étais interrompue. Les ouvrières de ton usine se raffinent alors, leurs gestes deviennent plus élancés, presque envoûtants. Une page historique vient de se tourner pour toutes. Elles peuvent être femmes et ouvrières.” (p. 80-81)

BARBEAU-LAVALETTE, Anaïs. La femme qui fuit, Éditions du Marchand de feuilles, Montréal, 2015, 378 p.

Hôzuki

Voici une autre découverte que j’ai faite grâce au très beau blogue La littérature japonaise (salutations!). Attirée par la couverture de Hôzuki, j’ai commencé à lire le billet consacré au livre. Mon intérêt a été capté une deuxième fois lorsque j’ai appris qu’un des personnages, l’enfant de la narratrice, est sourd. Ça pique toujours ma curiosité en raison de mes recherches. Je pensais devoir écarter l’ouvrage, mais il s’avère que ce n’est pas une traduction du japonais, mais un roman rédigé en langue française par une auteure québécoise d’origine japonaise. Eh bien! le monde est petit! Aki Shimazaki est née au Japon, mais habite Montréal depuis 1991. Elle a publié plusieurs romans chez Leméac Éditeur.

Hozuki

Je ne sais pas trop comment résumer Hôzuki, ce roman dont l’intrigue se dévoile par petites touches. La narratrice est une personne introvertie et indépendante qui ressent peu le besoin de se mêler aux gens. Elle a un fils, Târo, sourd de naissance. Elle habite avec sa mère et lui un petit appartement annexé à la bouquinerie dont elle est propriétaire. Un jour, une dame entre dans la boutique avec sa fillette de quatre ans en quête d’ouvrages philosophiques pour son mari. Les deux enfants se lient instantanément, et la dame tente de faire la conversation à la narratrice, plutôt réticente. Malgré tout, cette dernière finira par accepter de la revoir pour faire plaisir à son fils, tellement heureux de s’être fait une amie.

Le roman est construit un peu sur un système de confidences. Les révélations se succèdent doucement au fil des pages et nous font connaitre la vie discrète, mais secrète de la narratrice. Le tout est joliment brodé, dans une sobriété efficace. J’ai beaucoup aimé ma lecture.

SHIMAZAKI, Aki. Hôzuki, Leméac/Actes Sud, 2015

Le ciel de Bay City

Je n’aime habituellement pas les récits pessimistes car, absorbée par ma lecture, je sens qu’ils me tirent vers le bas, vers une mélancolie qui n’est pas dans ma nature et, bien souvent, ça me déprime. C’est l’une des raisons pour lesquelles je n’aurais pas cru ouvrir Le ciel de Bay City. J’en avais lu un extrait dans un manuel de la SOFAD destiné élèves de 4e secondaire, un extrait tiré de la première page et qui laissait tout de suite voir la qualité de l’écriture et la noirceur du thème.

“De Bay City, je me rappelle la couleur mauve saumâtre. La couleur des soleils tristes qui se couchent sur les toits des maisons préfabriquées, des maisons de tôles clonées les unes sur les autres et décorées de petits arbres riquiqui, plantés la veille. Je me souviens d’un mauve sale qui s’étire des heures. Un mauve qui agonise bienveillamment sur le destin ronronnant des petites familles. Dès cinq heures du soir, quand les voitures commencent à retrouver leur place dans les entrées de garage, on s’affaire dans les cuisines. Les télé se mettent à hurler et les fours à micro-ondes à jouir. [­…]
À Bay City, à peine la journée est finie qu’on accueille le soir frénétiquement en se préparant pour le sommeil sans rêve de la nuit. À Bay City, mes cauchemars sont bleus et ma douleur n’a pas encore de nom.” (p. 9)

Puis j’ai été curieuse, j’ai voulu découvrir Catherine Mavrikakis, l’auteure, et me suis procuré Le ciel de Bay City. En aucun temps je n’ai étouffé sous la lourdeur de la thématique, pourtant très soutenue, de la mort, passant des camps de concentration aux idées suicidaires et meurtrières d’une jeune Américaine hantée par le passé des siens.

Le ciel de Bay City est un récit à l’écriture noire, mais étrangement lumineuse, étouffante et pourtant pleine d’élan. Des thématiques serrées qui s’organisent comme une toile au fil de la narration. Un livre qui décrit la laideur avec de belles phrases qui la rendent poétique, tolérable, et la ramènent sur un pied d’égalité avec le beau et le vivant.

Le ciel de Bay City Catherine Mavrikakis

 Amy rêve de mourir depuis toujours; elle n’a pas eu la chance de sa sœur ainée mort née: elle doit vivre sous le ciel mauve de Bay City. Ayant quitté l’Europe post-Deuxième Guerre, sa mère et sa tante s’y sont établies pour élever de vrais petits Américains, et vivent dans le déni du passé. À Amy, curieuse et hantée dans ses cauchemars, elles refusent toute réponse. Sa mère voit dans ses visions nocturnes des fadaises tandis que sa tante y voit un signe de sainteté. D’une façon ou d’une autre, Amy est livrée à elle-même, à son désir de mort et à sa relation ambigüe au vivant. Elle baise sur les banquettes arrière, fume des joints, écoute Alice Cooper et travaille au K-Mart, emblème de l’Amérique prospère et seul lieu où elle se sent vraiment chez elle.

“Le ciel de Bay City” n’est pas un titre anodin. Pas que les titres le soient habituellement, mais plutôt que celui-ci est plus qu’à l’habitude imbriqué au récit. Les mots “ciel”, “Bay City” et “mauve” (non représenté en mot mais en couleur sur la couverture) sont récurrents tout au long de l’histoire, le ciel est presque en soi un personnage.

“Je ne peux leur expliquer ce qu’est le ciel pour moi. Que les avions que je lance en sa direction conjurent le mauvais sort, que leurs vapeurs toxiques embrassent les cendres de mes ancêtres et font saigner le firmament qui rendra un jour l’âme. Je ne veux sauver ni la terre, ni le ciel. Le monde est un désastre, à la catastrophe je veux participer en transperçant l’azur. À ma mort, il me faudra me faire pardonner d’avoir vécu si longtemps. Je n’aurai pas d’autre excuse que celle d’avoir voulu contribuer à l’apocalypse.” (p. 208)

On a été habitué par la littérature québécoise (vous excuserez la généralisation, mais elle est dénuée de tout sentiment négatif) à des fins simples et sans surprise (Voir Le roman sans aventure). Aussi ne m’attendais-je à rien de particulier à l’approche des dernières pages. J’ai été soufflée. (Ou peut-être suis-je bien naïve, bon public que je suis.) Écriture habile, parfaitement maitrisée, récit bien mené. Je me suis demandé un temps ce qui pouvait motiver cette écriture, ce qui permettait à l’auteure de construire au fil des pages, ce vers quoi elle avançait. Puis il m’a semblé que c’est un rappel des camps de concentration et de l’horreur, une réflexion sur la mort et donc sur la vie qui guidaient son écriture. Le personnage d’Amy existe pour faire parler ces thèmes.

Le ciel de Bay City en extraits

“Je n’ai aucun désir pour un type qui se fait acheter ses Playboy par sa mère et qui boit un café infâme parce qu’il croit continuer ainsi à téter le sein maternel. Mon cousin est un fils à sa maman. Un beau gosse certes, mais il y en a beaucoup à Bay City de garçons aux dents blanches. Le Colgate ou le Crest se vendent bien dans notre patelin.” (p. 63)

“Aussi scandaleux, inhumain que cela puisse paraître, celui ou celle qui meurt doit le faire seul. La mort n’est pas de l’ordre de l’humain, elle est sacrée, c’est-à-dire divine ou anodine. C’est une inconnue dont il faut respecter les secrets. C’est pourquoi les humains que nous sommes doivent s’incliner quand elle arrive vraiment et la laisser faire son œuvre, fût-elle diabolique, seule. J’ai compris avec la mort de Bernie que le scandale des camps de concentration réside dans cette mort collective, publique, arrachée à même la vie, abruptement. Les morts doivent avoir le temps de quitter les vivants et de devenir parias. Voilà pourquoi j’ai toujours pensé que ceux qui meurent violemment, accidentellement souffrent davantage que les autres.” (p. 165)

“Parfois, il me semble que ce serait bon de finir ainsi: à l’hôpital, dans les souffrances d’un cancer qu’on soulage à grands coups de morphine. Il me semble que c’est l’holocauste organisé du temps qui passe que je devrais accepter de vivre en mourant hébétée dans une chambre aseptisée et triste. Il serait très certainement doux de me faire l’hôtesse accueillante de la mort banalisée.” (p. 256)

MAVRIKAKIS, Catherine. Le ciel de Bay City, Héliotrope, 2011

La marche en forêt

Dans le thème “Christine à la quête de l’équilibre” il y a: recommencer à lire des livres dont j’ai envie même si, techniquement parlant, je n’en ai pas le temps. Je débute la série du “trente minutes par soir ou un peu plus quand c’est possible” avec ce petit roman de la québécoise Catherine Leroux, La marche en forêt. Mon amoureux m’a dit: “Oh mon Dieu, il y a les mots marche et forêt dans le titre, c’est tellement facile de voir comment tu choisis tes livres…” et il a bien raison. Ça explique probablement pourquoi, des trois titres de l’auteure, j’ai choisi celui-ci (son premier). La marche en forêt trainait sur ma “pile de livres à lire” depuis un bon moment déjà, me l’étant procuré peu après avoir assisté aux Correspondances d’Eastman à l’été 2015, où j’ai découvert cette jeune auteure.

La marche en forêt Catherine Leroux Le petit blogue

Le livre présente en parallèle différents membres de la famille Brûlé, dont l’arbre généalogique, placé au début du livre, nous aide à comprendre les ramifications. C’est une histoire aux apparences tranquilles, construite sur les petits et grands drames de chaque individu, nous rappelant que, dans le roman comme dans la vie, chacun a sa propre histoire que lui seul connait vraiment. Il y a Fernand qui vient de perdre son épouse et qui se remarie quelques mois plus tard à une femme beaucoup plus jeune, Hubert qui se retrouve en prison, Justine qui prend soin d’un autiste à domicile, Marilou qui entretient des relations difficiles avec sa mère, Marc qui est maintenant père de jumelles… En toile de fond, Alma, l’Amérindienne, part à la chasse… On découvre chaque personnage séparément ou dans ses liens avec les autres, les petites réunions, les grands rassemblements et, peu à peu, se dessine le portrait de cette grande famille tissée serrée.

J’ai adoré l’écriture de La marche en forêt, efficace mais tout en images. J’ai aimé l’humanité. Et une forme d’humilité, aussi.

La marche en forêt en extraits

“Elles sont quatre, ou peut-être cinq. Disons qu’elles sont entre quatre et six, et elles pouffent dans leur coin depuis le début de la récréation. Marc a appris dans son cours de science que le cerveau humain n’est pas en mesure de compter spontanément les objets qui forment un groupe quand leur nombre est supérieur à sept. Si un homme voit six pommes, il jette un œil et dit « six ». S’il y en a neuf, il lui faudra rapidement faire le décompte avant de pouvoir en donner le nombre, ou alors fournir une approximation. Avec les filles, Marc est convaincu que ce chiffre est bien inférieur à sept. Elles bougent sans arrêt, se trémoussent, changent de place, d’allure, de coiffure à tout moment. Sans compter qu’elles se ressemblent toutes un peu, chacune adoptant les manies des autres, s’habillant toutes de la même façon pendant une semaine avant de se métamorphoser à l’unisson… Elles rient en chœur, et regardent toutes dans la même direction. Cette fois, c’est dans la direction de Marc. Quelque chose se trame qui implique Marc. Cela le rend nerveux et fait de la tâche de dénombrer les filles un défi encore plus colossal.” (p. 66-67)

“Ça n’a pas de nom. Dans sa tête, Françoise l’appelle « le trou à bottes », mais elle n’a jamais utilisé cette expression à voix haute. Elle n’a jamais entendu qui que ce soit désigner la chose verbalement, sauf peut-être Normand qui avait employé « le creux pour les souliers », une paraphrase des termes que Françoise utilise avec elle-même. Après tout, ce n’est pas autre chose: un creux cubique dans le mur, près de la porte d’entrée, destiné à recevoir les chaussures. Elle n’a jamais vu cela ailleurs, et c’est ce qu’elle préfère dans la maison de ses beaux-parents. Elle suppose que ces derniers avaient la même affection pour le trou à bottes; Fernand n’a-t-il pas pris la peine d’y poser du tapis lorsqu’il a rénové le sous-sol? En outre, Françoise n’y a jamais vu que les plus beaux souliers, les bottes du dimanche, comme si c’était un honneur pour les chaussures de s’y trouver.” (p. 85)

LEROUX, Catherine. La marche en forêt, Alto, 2012

Ma vie rouge Kubrick

Ma vie rouge Kubrick. Ce livre acheté le 12 aout, jour où on se procure un roman québécois pour faire vivre la littérature de chez nous. Simon Roy. Cet auteur découvert aux Correspondances d’Eastman. Déjà, dans la salle, avant même de découvrir qu’il était un auteur invité, j’étais frappée par l’air de gentillesse qui se dégageait du sourire qu’il m’a envoyé, en passant. Plus tard, j’ai été charmée par la fragile transparence de cet homme, en entrevue, plongé au cœur de sa propre authenticité.

Simon Roy Ma vie rouge Kubrick

 J’ai bien retrouvé sa voix dans son livre, en partie parce qu’elle avait imprégné ma mémoire, peut-être, mais surtout parce qu’on y sent vivre cette même fragilité assumée. Une grande force, donc.

Ma vie rouge Kubrick (mentionnons que le titre est extraordinaire) est en partie une analyse du Shining de Kubrick (et en ce sens un essai fascinant), en partie le récit du passé hantant de Simon Roy, une partie ne pouvant exclure l’autre, comme si le passé de l’auteur trouvait des racines à même le film de Kubrick.

J’ai adoré Ma vie rouge Kubrick. C’est vraiment un livre remarquable. Fascinant d’un côté, touchant de l’autre. Habilement construit.

En entrevue, Simon Roy a affirmé que les 52 plus ou moins courts tableaux constituant son livre auraient pu être présentés dans un ordre complètement différent. Ça a dérangé ma lecture, sur le coup, de connaitre cette information, comme si la présentation suggérée n’avait pas d’importance et qu’on essayait de flouer la lectrice que je suis. C’est bête. Mais à mesure que je lisais, je remettais en question son affirmation: au contraire, la plupart des chapitres me paraissaient arriver dans un ordre logique, les premiers annonçant clairement des éléments qui seraient repris par les seconds, peut-être moins clairement. L’interrelation était là, bien ficelée.

Quelques éléments à retenir

Le scénario du Shining de Kubrick a été écrit en s’inspirant de l’essai L’inquiétante étrangeté de Freud. Ce pourrait expliquer pourquoi le film parvient à créer autant de malaise. (p. 40)

Kubrick aurait peut-être souffert d’un trouble obsessionnel-compulsif (TOC). Une chose est certaine, il accordait énormément d’importance à la symétrie et semblait avoir un intérêt particulier pour le nombre 42 (plusieurs éléments du film peuvent apparemment être comptés 42 fois). (p. 23-25)

Ed Gein, un psychopathe bien réel, aurait servi d’inspiration à de nombreux personnages, tels que Norman Bates de Psycho et Buffalo Bill du Silence des agneaux. (p. 111, 113)

Ma vie rouge Kubrick en extraits

“Contrairement à ma mère, jamais je ne dois perdre de vue le fil d’Ariane. La seule issue heureuse consiste à avancer obstinément vers la lumière. Apprendre à marcher avec mes cicatrices ouvertes. Je n’ai guère le choix: je dois laisser les rayons du soleil pleuvoir sur moi comme les versets d’un ciel irradiant d’un magnifique rouge Kubrick.” (p. 28)

ROY, Simon. Ma vie rouge Kubrick, Boréal, 2014

Le jour des corneilles

Je me rappelais avoir lu une critique de ce livre/film dans Le Devoir il y a un moment déjà. J’avais retenu le titre, Le jour des corneilles de Jean-François Beauchemin, considérant que c’était une œuvre à découvrir. Et c’est pendant le temps des fêtes que j’ai procédé à cette découverte.

Le jour des corneilles Jean-François Beauchemin

Le jour des corneilles raconte l’histoire du père et du fils Courge. C’est ce dernier qui occupe la place de narrateur, faisant le récit de sa vie de sa naissance jusqu’à ce jour où il s’adresse à un tribunal. Depuis sa venue au monde, il n’a eu pour seul compagnon que son père, un homme dur avec lequel il vit dans la forêt, loin de leurs semblables. Sa mère est morte en lui donnant naissance et son père ne s’en est jamais remis. Peu équilibré, victime de voix à intervalles réguliers, il torture son fils de différentes façons. Ce dernier ne souhaiterait pourtant savoir qu’une chose: son père, à sa manière plutôt brutale, éprouve-t-il de l’amour pour lui? Une quête de réponse qui mènera le narrateur très loin.

Écrit sous forme de conte, dans une langue toute particulière illustrant le jargon de deux hommes sans éducation vivant reclus loin du monde, Le jour des corneilles est un récit à la fois touchant et cruel.

Le jour des corneilles n’a pas été sans me rappeler La petite fille qui aimait trop les allumettes: conte sombre, touchant et violent écrit dans une langue là aussi en partie inventée par son narrateur. Cependant, contrairement au livre de Gaétan Soucy qui est ancré dans une réalité brutale, Le jour des corneilles se rapproche encore plus du conte en raison, par exemple, de la seconde dimension qu’apporte le don qu’a le narrateur de voir les trépassés. Puis on y retrouve une morale, ou du moins un message. C’est peut-être le seul élément qui m’a agacée, le sentiment qu’on voulait m’instruire de quelque chose, ou encore que le livre cherchait à faire beau (par le message).

Quoi qu’il en soit, je ne crois pas que Le jour des corneilles puisse laisser indifférent. Que son style singulier nous plaise ou non, qu’on le trouve brutal ou touchant, ce conte me semble avoir au moins le pouvoir de toucher l’imaginaire.

Le jour des corneilles en extraits

“Père était fort charnu. Par tous horizons, on n’avait jamais vu bourgeois aussi muscleux. Mais ce qui me laissait le plus étonné était surtout la puissance et le nerf séjournant en ses chairs. Pour exemple, je dépeindrai premièrement un ouvrage des plus curieux que père accomplit une fois. Par jour de grandes gelures, je le vis se fabriquer mitaines de cette manière: fourrant le bras en une tanière, il grippa coup sur coup une paire de marmottes ventrues et enroupillées. Les assommant par suite du marteau de son poing, il entreprit bientôt de les fendre, puis de les évider. Une fois ce videment accompli à l’aide de ses seuls doigts, père se para les mains des dépouilles, et poursuivit son cours, les paumes bien au chaud maintenant.” (p. 15)

Le jour des corneilles au cinéma

Jean-Christophe Dessaints en a fait en 2012 un film d’animation, que je n’ai pas vu, sinon la bande annonce. Je me demande vraiment à quoi peut bien ressembler le résultat final compte tenu de la lourdeur du propos, malgré l’étincelle d’espoir qui, dans le livre, veille toujours. Selon ce que j’ai pu voir, l’adaptation semble en avoir été plutôt libre (le personnage de Manon semble par exemple occuper plus de place et le père est appelé un ogre). Je serais curieuse de la découvrir.

BEAUCHEMIN, Jean-François. Le jour des corneilles, Québec Amérique, Montréal, 2013, 199 p.