Casse-gueules

J’ai connu Émilie Turmel en 2014 lors d’une semaine d’ateliers d’écriture dans la belle École internationale d’été de Percé de l’Université Laval. Les matins, la quinzaine de participants que nous étions assistions à des ateliers dispensés par l’auteure et poétesse Anne Peyrouse. Nos après-midis étaient réservés à l’écriture. Quelques heures de rédaction créative en formule marathon dans le silence le plus complet des maisons antiques de la pointe de Percé. C’est qu’à 15 heures, nous devions retourner en classe pour partager nos textes et échanger. Alors qu’on utilisait tous chaque minute du temps accordé à l’écriture – certains d’entres nous (moi) avec une petite panique intérieure due au délai -, Émilie avait cette capacité de pondre un poème en moins de deux avant de sortir profiter du grand air de Percé, ses longs cheveux dans le vent. Assez poétique en soi. Peut-être qu’elle retravaillait ses poèmes une fois à l’extérieur, qui sait? Mais qu’importe, chaque fois qu’elle nous en faisait la lecture, à 15 heures, j’étais soufflée par ce talent brut. Voilà qu’en 2018 parait son premier recueil, Casse-gueules, aux éditions Poètes de brousse, qui m’ont fait la courtoisie d’un service de presse.

Casse-gueules Émilie Turmel Poètes de brousse

Casse-gueules est un traité poétique sur la force des femmes, une dénonciation des blessures qui leur sont assénées et des abus faits à leur sexe ou à leur genre, mais c’est surtout un hommage à leur résilience et un cri de ralliement. Avec pour thème le casse-gueule, ce bonbon dur dont on doit patiemment faire fondre les couches de couleur, Turmel met en lumière la diversité des femmes et la force de leur carapace. Celles qui, comme des casse-gueules, résistent aux coups de dents qui les éraillent et n’ont de cesse de se relever et d’éblouir. La dernière partie du recueil réunit des poèmes que l’auteure adresse à celles l’ont précédée:

J’écris des poèmes au dos de mes factures
pas par économie de papier plutôt pour

me souvenir de combien je dois
à celles qui m’ont faite. (p. 75)

Ces poèmes sont adressés à toutes ces femmes qui d’hier à aujourd’hui, ont pris la plume pour s’exprimer. L’un s’adresse par exemple aux défuntes Nelly Arcan et Josée Yvon:

Certaines étoiles n’existent plus
mais vues d’ici

mégots longtemps soudés
aux lèvres de ses guerrières paumées
Josée se faufile
par la fontanelle des chattes
Nelly accouche
de toutes les étudiantes

impeccables prises d’otages

je dépose ma cigarette
entre leurs doigts
les regarde consteller l’envers. (p. 78)

Je n’ai jamais su vraiment écrire de poésie. Aussi m’est-il toujours difficile de juger du travail des poètes. Je me prête aujourd’hui à l’exercice en toute humilité, syndrome de l’imposteur à l’appui. J’ai bien aimé ce recueil d’Émilie Turmel, aux vers durs, ciselés, lancés comme des flèches lourdes de métaphores. On est loin de la poésie aérienne que lui insufflait la maison gaspésienne.

Filles singulières je est une aberration

je est une pièce détachable d’utérus
haut lieu de l’étouffement
et du devenir
violet des reflets sans visage. (p. 55)

Il y a quelques très belles trouvailles dans Casse-gueules, ce recueil en dents de scie comme une dentelle. Les mots de Turmel jouent avec le paradoxe de la féminité représenté dans les yeux de la modernité: la douceur insufflée par des générations et des centaines d’années de « sois belle et tais-toi » jumelée à la force farouche de celles qui accouchent en voyant se fendre leur corps et se relèvent à chacune des blessures infligées à leur genre. C’est ce qu’on ressent dans l’écriture d’Émilie Turmel, une farouche douceur, ou une puissante appropriation de la féminité, signe à la fois d’individualité et d’appartenance à une grande sororité. Que le sens profond de certains poèmes m’échappe ne change rien au sentiment qui se dégage à la lecture de ce recueil. On sent que Turmel dénonce, sollicite, engage et rend hommage. On sent l’appel à la féminité et à ce qu’elle a de plus brut, de plus fort et de plus beau.

TURMEL, Émilie. Casse-gueules, Poètes de brousse,  Montréal, 2018, 88 p.

Testament de naissance

En janvier dernier, David Goudreault, poète, slameur et romancier, est venu dans le coin pour présenter une série d’ateliers et de spectacles. J’ai eu la chance de participer, avec mes collègues et des élèves, à son atelier de poésie ainsi qu’à une représentation de son spectacle à la Salle Michel-Côté. L’atelier avait pour objectif de nous faire découvrir et (surtout) apprivoiser la poésie en une heure trente minutes. C’est là que j’ai appris l’existence du recueil Testament de naissance.

Testament de naissance David Goudreault Slam Slameur

L’homme est sympathique et sa passion pour les mots, évidente. Il a l’improvisation facile et une mémoire d’éléphant: je ne me rappelle plus combien de textes de ses poètes préférés il y a emmagasinés en plus des siens, mais c’est assez impressionnant. Cela, répète-t-il, il le doit à une discipline de fer puisqu’il pratique chaque jour une dizaine de déclamations.

En fin d’atelier, j’ai osé lire devant tous le « poème » que j’avais pu pondre dans le temps accordé (qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour courir la chance de gagner un livre?). Cela m’a valu de remporter (par tirage: il y en avait des bien meilleurs que moi parmi mes collègues et mes élèves!) le recueil Testament de naissance. Moi qui ne lis habituellement pas de poésie, il m’a fallu m’y mettre (et ajouter une catégorie poésie à ce blogue pour y classer ce billet). Qu’en ai-je donc pensé?

Testament de naissance célèbre la paternité à venir. L’ouvrage de 69 pages est divisé en trois parties: « Ma grossesse », « Notre accouchement » et « Ta vie à venir ». Remarquez l’évolution des personnes grammaticales, qui passent de la première à la troisième. Choix judicieux pour marquer l’implication de l’auteur dans une expérience dont on ne connait le plus souvent que le point de vue féminin. Je crois que c’est ce qui m’a le plus plu. Cette transformation de l’homme en père, ce regard qui semble s’ouvrir sur une nouvelle dimension, ce cœur qui ne battra plus jamais de la même façon… c’est ce qu’on ressent, en lisant le recueil, comme l’apprivoisement d’une vulnérabilité nouvelle et irrévocable, une épiphanie de tendresse.

Malgré toute cette douceur en filigrane, quelques poèmes durs de Testament de naissance décrivent l’accouchement, et c’est là que j’apprécie le plus la poésie de Goudreault. Les mots frappent et impactent à l’image du phénomène qu’ils décrivent. Ils accouchent d’une image forte dans notre imaginaire, la parturiente crie et se déchire et les mots la suivent. Ce sont à mon avis les plus beaux textes du recueil. En voici un:

Belle de même

De sang rance et sueur chaude
Ta mère en acier trempé
En résilience au sens premier
Tordue et martelée mais debout
Même attachée
Éventrée en public
Au bûcher du bloc opératoire

Jamais vu une femme couchée
Debout de même

Fille de battante
Fille de fille de survivante
Fille de fille de fille d’esclave affranchie

Tu sais ce qu’il te reste à être (p. 37)

Côté spectacle, je crois qu’enseignants et élèves ont unanimement apprécié, sinon c’est mon enthousiasme personnel qui entache ma vision de rose bonbon. Il n’est pas facile d’amener de la poésie sur scène, de nos jours où règnent roman et cinéma (même le théâtre reste à apprivoiser pour plusieurs). Or, le slameur a su user d’un mélange de genres permettant de « capturer » les esprits. Entre le récit de son parcours non dénué d’une morale et les anecdotes dignes d’un stand-up comique, Goudreault insère de la poésie… des slams de son cru, mais aussi des textes de ses poètes préférés. Il a le talent pour rendre à l’oral les textes, nous rappelant que la poésie qu’on lit n’est que l’ombre de ce qu’elle peut être lorsque performée.

Goudreault s’est lancé le défi de rendre la poésie accessible. Il réussit à merveille!

GOUDREAULT, David. Testament de naissance, Les Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2016, 69 p.