Champion et Ooneemeetoo

Une des choses que j’apprécie du contrat que je fais pour le Regroupement des éditeurs franco-canadiens, c’est qu’il me fait découvrir des ouvrages dont j’ignorais l’existence. Parmi ceux-ci, une traduction de Kiss of the Fur Queen, réalisée par Robert Dickson et publiée aux éditions Prise de parole sous le titre Champion et Ooneemeetoo. Ce livre de l’auteur cri Tomson Highway est un roman grandiose qu’on devrait, à mon avis, se faire un devoir de lire afin de connaitre un aspect souvent occulté de notre culture canadienne, celui de nos relations avec les Premières Nations et de leur apport culturel.

Champion et Ooneemeetoo Tomson Highway Prise de parole Traduction Robert Dickson Préface Louis Hamlin

Champion et son frère sont les derniers enfants d’Abraham et de Mariesis Okimakis. Ils naissent et grandissent dans le village cri d’Eemanapiteepitat dans le Nord du Manitoba, « dans une région si reculée qu’on disait que le Pôle nord se trouvait sur l’autre versant de la prochaine colline » (p. 42). Leur petite enfance suit le rythme de la pêche, des troupeaux de caribous et de l’accordéon dont Champion sait si bien jouer déjà. À six ans, le garçon est envoyé dans une école au sud afin de commencer sa scolarité, ordre du père Bouchard. Au débarquement de l’avion, il apprend qu’il lui est désormais interdit de parler cri et qu’il devra s’exprimer dans cette langue étrange qu’il ne comprend pas, l’anglais, puis il ne s’appellera plus Champion, mais Jeremiah, un nom bien catholique. Là-bas, il découvre un nouvel instrument, qu’il n’a jamais vu, et c’est cette passion pour le piano qui lui fait apprécier l’endroit, entre les étés qu’il retourne passer dans sa famille. Deux ans plus tard, son frère Gabriel le rejoint, et l’horreur des pensionnats se découvre peu à peu alors qu’elle est dépeinte avec la légèreté de l’enfance. Le livre suit alors le parcours des deux garçons du primaire au secondaire jusqu’à l’âge adulte et à la mort.

Champion et Ooneemeetoo est un livre magistral qui allie dans une narration dynamique des éléments des cultures canadienne et crie, de leurs croyances respectives et de leurs langues opposées, de la magie du conte et du réalisme, etc. Sa force réside dans sa capacité à imbriquer ces éléments, de prime abord opposés, pour en faire le tout pourtant bien réel qui constitue la culture amalgamée et la réalité de Champion et de son frère, comme, sans doute, des nombreux Cris qui ont eu un parcours similaire.

La réussite du livre, seul roman du dramaturge Tomson Highway, repose aussi sur la grande maitrise de l’auteur à amener le lecteur directement dans le regard de ses personnages, présentant le monde de leur point de vue sans avoir à rien ajouter pour expliquer. Il en résulte un effet à la fois touchant, réaliste et comique qui allège les passages qu’une narration différente aurait pu rendre insoutenables, tout en imprégnant beaucoup d’humanité au récit.

« Hell, poursuivit le prêtre avec insistance, tirant ainsi Champion-Jeremiah de sa morne rumination, l’enfer, c’est là où vous irez si vous êtes méchants.
L’enfer avait l’air plus engageant [que le paradis], car il était rempli de tunnels et Champion-Jeremiah avait une grande affection pour les tunnels. […]
Des créatures maigres, gluantes, à la peau brun-noir squameuse, à la queue longue et pointue, munies de cornes sur la tête, tiraient les gens de leur cercueil et les lançaient dans les profondeurs avec des fourches à foin, en riant aux éclats. Au bout des sept affluents se trouvaient des cavernes humides et froides, aux parois desquelles se dessinaient des flammes, et où étaient assis des gens à la peau foncée.
Aha! Voilà où se trouvent les Indiens, pensa Champion-Jeremiah, soulagé qu’ils aient une place sur cette grande carte. Ces gens s’adonnaient sans vergogne à de nombreuses activités qui avaient l’air amusantes. »
(p. 82)

« — Cintre mairie, mare de dune, pliez pour noos’sim pasteurs, main denant héa l’our de not nord, amène.
Gabriel débita à toute allure les syllabes dénuées de sens, en faisant semblant de les comprendre. Mais, alors qu’il avait mal aux genoux d’être agenouillé sur le linoléum froid et dur, il ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi il y avait dans la prière le mot cri 
« noos’sim ». Pourquoi cette mare de dune avait-elle besoin d’un filleul? » (p. 94)

Le livre est dur et pourtant il est doux. Il décroche des sourires et quelques rires alors que, la main sur le cœur, on lit une scène en se disant « ouch… » Par ailleurs, les comparaisons et métaphores, nombreuses et pertinentes permettent de cerner le regard différent que les personnages portent sur le monde, produit de leur culture crie: « Enfin, la musique l’éclaboussa comme de l’eau douce et tiède, dans un nuage de papillons jaune et noir à queue d’hirondelle. Il ne se rendit même pas compte qu’il avait quitté la file pour se planter à l’entrée d’une pièce. » (p. 78)

Champion et Ooneemeetoo est à mon avis un incontournable de la littérature canadienne. Riche d’un regard particulier, d’une extraordinaire histoire de résilience, tissée, sans être une autobiographie, à partir des connaissances et du vécu de l’auteur concernant les différents milieux qu’il dépeint. La narration a du souffle, elle nous emporte comme le vent (ou plutôt comme une musique) et nous entraine dans ses cascades. Il est facile de lire ce livre d’un trait, mais il est pertinent de le faire durer pour ne rien échapper des différents thèmes qu’il exploite et qui s’imbriquent les uns dans les autres en empruntant à l’occasion à la magie du conte, à la mythologie crie haute en couleur et fervente d’histoires.

Champion et Ooneemeetoo en extraits

« Jeremiah s’efforça, courageusement mais difficilement, d’effacer l’épisode, jusqu’à ce que, une semaine plus tard, il voit une photo sur une page arrière du Winnipeg Tribune et pense reconnaître la femme: on avait retrouvé le corps nu de Evelyn Rose McCrae, fille du lac Mistik perdue depuis longtemps, dans un fossé aux abords de la ville, une bouteille de bière fracassée gisant délicatement, telle une rose, dans son sexe ensanglanté. Jeremiah rappaorta l’image qu’il avait vue imprimée sur le piano à queue de monsieur Ashkenazy. Mais la police de Winnipeg s’intéressait peu aux observations de jeunes Indiens de quinze ans. » (p. 133)

« — Tu te rappelles l’histoire de tante Marguerite à l’œil noir […]. Celle du nouveau manteau de fourrure de la belette?
Évoquer ainsi la mythologie crie réussirait peut-être à conjurer ces phénomènes occultes.
— Tu veux dire celle où Weesageechak descend sur terre déguisé en belette? Gabriel se pencha vers des Stanfields à l’allure virile, examinant le devant en Y avec une telle rapacité que le commis à lunettes renfrogné, craignant du sabotage, fit une grimace. Et où la belette entre dans le trou de cul de Wendigo en rampant?
— Oui… Malgré lui, Jeremiah explosa d’un rire hilare: Pour tuer l’horrible monstre.
—  …et revient, sa fourrure blanche recouverte de merde? rit Gabriel, échappant les Stanfields sur une pile de shorts bleu ciel.
— Tu sais, dit Jeremiah, soudain philosophe, une histoire comme celle-là ne passerait jamais en anglais.
La voix de Gabriel prit un ton conspirateur.
— « Trou de cul » est un péché mortel en anglais. Le père Lafleur me l’a dit une fois à la confesse.
— Il a dit la même chose de « merde », dit Jeremiah. »
(p. 146)

HIGHWAY, Tomson. Champion et Ooneemeetoo, Prise de parole, Sudbury, 2019, 375 p.

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