Des explosions

Si vous ne connaissez pas Michael Bay, vous connaissez sans doute l’un de ses films ou en avez entendu parler pour leur propension à mettre en scène des explosions de toutes sortes. Le réalisateur fait dans les effets spéciaux et le style hollywoodien, et a donc la réputation de faire des films attirant un public de jeunes garçons. Mais si le réalisateur était un incompris? Et si des œuvres telles que Armageddon ou Bad Boys étaient le fruit d’une réelle et profonde réflexion philosophique? C’est la prémisse (largement ironique) à partir de laquelle Mathieu Poulin a travaillé pour réaliser ce roman de 318 pages ayant pour protagoniste un Michael Bay très attristé par le manque de vision des critiques.

Des explosions Mathieu Poulin Ta mère Michael Bay

Biographie fictive, Des explosions relate la vie du cinéaste à compter de ses jeunes années, mais se concentre surtout sur sa période professionnelle. Michael, révolté que ses parents adoptifs lui aient caché ses origines, a rompu tout lien avec eux. Il a aussi perdu contact avec son grand ami de l’époque de l’université. Bien qu’il excellait dans le domaine théorique, Michael a choisi de s’exprimer à travers la création, ce qui en fait un incompris du domaine universitaire. Il a pour mentors Don Simpson et Jerry Bruckheimer, deux grands producteurs de cinéma d’action spectaculaire. Sous leur aile, il réalise des films pour grand public qui cachent un discours profond, malheureusement  jamais saisi par la critique: « discours de la décolonisation dans Bad Boys ou  zone de friction dans l’astrophysique et la métaphysique dans Armageddon(quatrième de couverture). Même Daphnée, qu’il a conquise grâce à son esprit fin, ne parvient à saisir les subtilités de son oeuvre.

Des explosions, il y en a, dans la vie fictive de ce Michael Bay. Autant que dans ses films, sinon plus, des cascades rocambolesques. On comprend rapidement que le spectaculaire n’a jamais été un choix pour le réalisateur incompris. Les cascades et l’intensité sont son quotidien. C’est du moins le « détour » que semble avoir pris l’auteur pour faire se croiser la réalité des films et la fiction de la vie de son personnage. Car le roman le dit bien franchement au protagoniste, lorsqu’on aborde les chapitres finaux:

La seule chance que tu as un jour d’être étudié à l’université, c’est si l’un des jeunes garçons auxquels tes films s’adressent finit par évoluer en un intellectuel potable et décide de te consacrer un livre qui te réhabilite aux yeux de l’élite. Et encore là, pour réussir cet exploit, va falloir qu’il tourne les coins ronds. (p. 273-274)

J’aime toujours quand les livres soudain se disent ainsi. Bien que le roman regorge de passages réjouissants, menés avec finesse (malgré l’énormité du développement), c’est ce passage dans lequel Mathieu Poulin « avoue » l’exercice auquel il se livre qui m’a le plus amusée. Il faut le dire, tout au long de ma lecture, j’ai été bien intriguée par le choix du propos. En fait, je suis toujours curieuse, lorsque j’aborde une oeuvre nouvelle, de découvrir ce à quoi a songé un esprit autre que le mien pour la construire. Nous n’avons pas tous les mêmes intérêts ou façons de voir le monde, et c’est souvent ce qui m’émerveille, me surprend ou m’émeut lorsque je découvre un livre, une série ou un film. Pour Des explosions, la question (très simple) qui m’a habitée d’un bout à l’autre de ma lecture est la suivante: mais qu’est-ce qui peut bien motiver un auteur à choisir de réinventer la vie d’une personne réelle (et toujours en vie) pour en faire un récit loufoque (et très bien construit) plutôt que de créer un personnage « entièrement fictif »? Bien que le passage n’y réponde pas de façon détaillée (ni peut-être véridique), il y fait un clin d’œil bien apprécié puisqu’il montre le jeu dans l’écriture.

Ce jeu dans l’écriture, le lecteur le ressent partout dans sa lecture du roman Des explosions. L’auteur s’amuse et fait dans la caricature tout en développant avec une certaine sensibilité les émotions de ses personnages. Il en résulte un récit complexe alliant des scènes de l’enfance de Bay, de sa vie amoureuse et professionnelle et de ses films. Le discours philosophique est poussé à l’extrême pour montrer avec quelle intensité (et maladresse) le personnage de Bay réfléchit et surcode tout, citant les nombreuses lectures qui lui servent de référence. On sourit souvent devant le sérieux du ton avec lequel est présentée l’absurdité du récit.

Des explosions est un roman pince-sans-rire qui regorge de petites trouvailles. Les phrases sont bien construites et suivent souvent des tournures d’esprit inspirées par les mots.

De manière à compenser son retard déjà flagrant sur la voiture qui s’échappait, Michael dégaina son neuf millimètres chromé et visa un des pneus arrière, cessa de respirer puis appuya sur la détente, seulement pour voir la balle rater la cible et percuter l’enjoliveur, qui fut lui-même enjolivé d’une étincelle frétillante. (p. 95)

Le coussin devait être percé, mais avec quoi? Rien de coupant ou de pointu n’était à portée de main. À court d’options et de temps, Michael se résolut à utiliser son pistolet, équivalent américain du canif suisse. (p. 193)

Vous vous intéressez au cinéma? Vous appréciez les parodies et l’absurde (sans dire subtile, je dirais non grossier)? Une belle phrase vous amuse? Vous aimerez certainement ce roman ainsi que le style de Mathieu Poulin. Vous l’avez lu? Partagez vos impressions dans les commentaires!

Des explosions en extraits

« En surcodant, en exagérant tout, tu refuses la complaisance et bascules du côté de la critique, détractant la société du spectacle, superficielle, et condamnant, à travers ton recours au montage effréné, le déficit d’attention contemporain. Sans oublier l’habile système de références à l’histoire de la philosophie mis en place à travers ton oeuvre. À ce sujet, j’avoue avoir été charmé par l’omniprésence, dans tes plans, du motif du lampadaire, clin d’œil évident aux lumières. » (p. 310)

POULIN, Mathieu. Des explosions ou Michael Bay et la pyrotechnie de l’esprit, Les éditions de Ta Mère, 2015, 318 p.

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