Les faux handicaps

Cet automne devrait voir s’achever mon projet de roman pour la maitrise. Je rédige un mémoire de recherche-création, auquel une première partie est dédiée à l’étude de la mise en scène du personnage sourd dans le roman Malentendus de Bertrand Leclair, et une deuxième partie est consacrée à l’intégration d’un tel personnage dans mon propre projet de création, un court roman. Si j’ai rédigé ma recherche à bonne vitesse, je me trouve, depuis que je m’attèle à la rédaction de ce roman, devant de nombreux handicaps d’écriture. Outre le fameux syndrome de l’imposteur, je fais face à plusieurs « faux handicaps ».

Escalier Musée des Beaux-Arts Nancy Faux handicaps
Monter l’escalier ou rester sur le palier: un choix

Les faux handicaps, partout

Un exemple criant de faux handicap a été le suivant. Quand l’envie m’a prise de débuter ce carnet d’écriture sur le blogue, je me suis immédiatement heurtée à une fausse contrainte. J’hésitais quant à la forme que je donnerais à ce carnet. Consacrerais-je une nouvelle section de mon site à ce projet comme une sorte de deuxième blogue dans le blogue? C’était intéressant, mais je ne savais pas comment m’y prendre ni si mon thème WordPress m’en donnerait l’option. En plus, j’aurais besoin de temps pour apprendre comment faire. J’avais aussi la possibilité d’intégrer ce carnet au blogue en créant une nouvelle catégorie (ce que j’ai fait). Or, mon menu de catégories ne me semble pas visuellement attrayant et, n’ayant pas réglé ce problème de mise en page encore, je n’étais pas certaine que ce serait une option satisfaisante. J’ai encore beaucoup de choses à apprendre avec WordPress.

Voilà, devant l’impossibilité de prendre une décision immédiate (ou de trouver les outils) de mise en page, je me suis retrouvée complètement paralysée. Impossible pour moi d’entreprendre la rédaction de ce carnet si je ne savais pas exactement sous quel format il serait publié. J’aurais pu l’écrire dans Word en attendant, j’y ai songé, mais le muscle de la contrainte m’empêchait de rédiger quoi que ce soit. C’est ce que j’appelle un faux handicap. Rien ne m’empêchait d’écrire, si ce n’est mon besoin de « confort contextuel ».

Mon amie Vicky (une excellente traductrice) est venue me visiter il y a quelques jours. Alors qu’on profitait du temps doux pour travailler un moment sur la terrasse, je lui ai fait part de mon contraignant faux problème (qu’elle a d’ailleurs trouvé bien contraignant et bien faux). C’est en lui en parlant que j’ai réalisé qu’il pouvait aussi constituer une porte d’entrée. En effet, pourquoi ne pas ouvrir ce carnet d’écriture en abordant la difficulté soulevée par sa création?  (Ceci ouvre la porte à un autre sujet qui sera abordé ultérieurement: l’introduction.)

On dit qu’on élimine parfois le problème en parlant du problème. Je me suis donc libérée de ma contrainte de mise en page en la transformant en un article. Je n’ai pas réglé mon questionnement par rapport à la structure de mon blogue (j’approfondirai la démarche CSS un jour), mais j’ai choisi une option pour pouvoir publier. J’ai choisi de monter l’escalier.

Le perfectionnisme, ce tueur de créativité

Qu’est-ce qui se cache derrière tout ça? Le besoin que les choses soient réalisées à la perfection dès le départ. Le perfectionnisme est sans contredit l’un des faux handicaps les plus paralysants. Je sais pourtant que la meilleure façon de rendre un texte parfait est de le retravailler (mille fois s’il le faut). Et qu’en réalité, la perfection n’existe pas, surtout dans le domaine de l’écriture. Toutefois, j’éprouve depuis plusieurs mois beaucoup de difficulté à rédiger mon projet de création pour la simple et unique raison que… j’ai peur que le résultat soit mauvais.

Il faut dire que je me suis embarquée dans un projet un peu particulier. Comment mettre en scène un personnage sourd réaliste alors qu’on ne sait pas signer soi-même? Par ailleurs, j’ai parlé à beaucoup de gens de ce projet et je me mets maintenant de la pression pour en faire quelque chose de génial. La peur du regard d’autrui peut être bien handicapante… Mon défi est donc de laisser aller tout ça et d’écrire quelque chose de mauvais ou d’ordinaire que je vais pouvoir améliorer par la suite. Seule Amélie Nothomb publie ses premiers jets (j’ai lu deux livres d’elle à une époque qui précède ce blogue, elle n’y figure donc pas). Et soyons honnête, j’aime beaucoup raturer et réécrire, c’est ma partie préférée. Alors pourquoi m’en faire avec un premier jet médiocre? Après tout, il a l’avantage de dresser les grandes lignes et la charpente…

(Pour l’entrevue complète, cliquez ici.)

Au nombre des faux handicaps

Les faux handicaps sont nombreux. Chacun a les siens et chacun s’en invente régulièrement. On est bien humains… De mon côté, plus j’y pense, plus je réalise que plusieurs des miens sont liés au confort. Par exemple, je ne peux pas écrire parce que je n’ai pas le bon carnet, la bonne couleur de crayon, parce que je ne peux pas m’installer sur le coin du divan, parce que je n’ai pas fini le texte précédent, etc.  Ridicule? Bien sûr, c’est exactement cela, un faux handicap: une raison banale qui surpasse toute limite réelle.

Or, une chose est certaine, les faux handicaps sont les symptômes d’une autre chose, celle qui bloque réellement l’écriture: un syndrome de l’imposteur, un manque de documentation ou de confiance en soi, la peur du jugement ou de l’échec, etc. C’est à cela qu’il faut penser quand on se dit qu’on n’a pas choisi le bon temps de verbe… ou qu’on ne sait pas dans quelle catégorie ou page de blogue on va publier.

En ce qui concerne mon projet de court roman pour la maitrise? Comme je l’ai dit, la peur d’échouer à produire quelque chose de réussi me nuit beaucoup. Mais cette peur est aussi motivée par le fait que, bien que documentée, je ne connais pas la langue des sourds sur le bout de mes doigts…

À chaque faux handicap sa solution

Il faut faire attention que la solution ne devienne pas une béquille qui repousse l’écriture. (Je pourrais me documenter pendant des années…) J’ai donc décidé de faire deux choses.

  1. Je me suis inscrite à un cours d’ASL (je devrais débuter ce 18 septembre 2018. MISE À JOUR (19 septembre 2018): pour découvrir ma série d’articles sur ces cours, cliquez ici). Cela me donnera quelques bases supplémentaires pour me sentir plus à l’aie avec mon sujet, mais ça ne doit pas remplacer l’écriture. J’écris en français, après tout. Je ferai donc les deux en même temps. J’ai aussi un ouvrage sur la place de la métaphore dans la langue des signes américaine qui m’attend sur le coin de mon bureau.
  2. J’ai décidé de tout réécrire en changeant mon temps de verbe pour le présent. Ainsi, j’ai fini de me dire que je suis bloquée parce que je fatiguée de me barrer les pieds dans les auxiliaires du passé composé. En plus, ça me permet de me réapproprier mon manuscrit et de le retravailler en profondeur pour faire disparaitre les inégalités dans le style ou dans le récit. Je coupe beaucoup de choses. Pendant ce temps-là, j’écris. Et je découvre des failles… Ce qui est positif, c’est que ça me force à corriger celles-ci tout de suite, et donc à trouver mon manuscrit moins médiocre.

La troisième étape consistera, bien sûr, à mener l’histoire jusqu’à la fin (je suis à mi-récit en ce moment), partie excitante et terrifiante à la fois. Il me faudra pour cela me permettre de faire des erreurs ou même de faire les choses dans le désordre. Ça reste un défi.

Je conclurai sur cette pensée:

Les faux handicaps sont de réels handicaps. Les vrais handicaps, le plus souvent, deviennent des contraintes d’écriture et des moteurs de créativité.

Et vous, qu’est-ce qui met un frein à votre créativité? Et pourquoi?

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