La vie en sourdine

J’ai trouvé La vie en sourdine en grande partie ennuyeux, et en même temps plutôt riche. Comme quoi, rien n’est parfaitement imparfait. Ou l’inverse, amusez-vous.

David Lodge La vie en sourdine Sourd

Desmond Bates, professeur de linguistique, a été forcé de prendre sa retraite quelques années plus tôt en raison d’un problème de surdité. Il n’arrivait plus à entendre les questions des étudiants ni celles des personnes assistant à ses conférences. Tout le temps qu’il débitait son discours, il était en contrôle, mais ensuite… Voici la prémisse de La vie en sourdine. Ça dit déjà pas mal tout. Nous avons droit au récit du quotidien de cet homme se voyant vieillir et qui tient un journal. Il y a certes un “élément déclencheur” que je place entre guillemets parce que je trouve qu’il ne déclenche pas grand chose: une étudiante, un peu désaxée (on l’apprend vite), lui demande de la conseiller pour la rédaction de sa thèse. Sinon, il est question de sa relation avec sa femme ainsi que de celle qu’il entretient avec son père. Mais surtout, ça raconte les déboires d’un homme qui devient de plus en plus sourd. C’est drôle parfois, j’ai aimé le ton pince-sans-rire, mais il ne se passe pas grand-chose de réellement palpitant. Et, peut-être pour montrer le point de vue forcément plus visuel du personnage sourd, certains passages sont insupportablement descriptifs.

Toutefois, La vie en sourdine est plein de références qui lui donnent une certaine richesse. Le personnage est linguiste et présente ses problèmes de surdité sous ce point de vue. Il parle de peinture (il pourrait difficilement parler de musique) et cite des poètes. Il mentionne aussi des études concernant la surdité ou des contextes où l’ouïe est réduite. C’est ce que j’ai aimé. J’ai marqué plusieurs pages.

“Les linguistes appellent cela le réflexe de Lombard, du nom d’Étienne Lombard, lequel a découvert au début du XXe siècle que les gens haussent la voix dans un environnement bruyant afin de compenser la dégradation qui menace l’intelligibilité de leurs messages. Lorsque plusieurs personnes ont ce réflexe en même temps, elles deviennent, bien sûr, leur propre source de bruit dans ledit environnement, accroissant ainsi progressivement l’intensité dudit bruit.” (p. 11-12)

Poème de Larkin que j’ai bien aimé:

“Days

What are days for?
Days are where we live
They come, they wake us
Time and time over
They are to be happy in:
Where can we live but days?
[…]” (cité p. 368-369)

Puis, ce qui m’a le plus fait rire, c’est le changement soudain de narrateur quand, à un certain moment, Desmond décide de rédiger son journal à la troisième personne (je suis consciente en écrivant cela à quel point cela ne parait pas drôle haha):

“Je me sens pris par une brusque envie d’écrire à la troisième personne.” (p. 48)

À savoir: le titre original du livre est Deaf sentence, jouant sur l’expression death sentence, et on retrouve ce jeu de mots un peu partout dans le livre. Notons ici que la traduction française (par Maurice et Yvonne Couturier) m’a semblé bien réussie.

Vers le milieu du roman, le personnage de Desmond commence à suivre des cours de lecture labiale, où sont mis en lumière les homophènes:

“[…] l’équivalent des homophones pour sourdingues, des mots qui ont la même forme sur les lèvres mais possèdent des sens différents, comme « Marc », « parc » et « barque », ou encore « blanc », « plan » et « banc ».” (p. 238)

“On a eu une séance sur les homophènes susceptibles de provoquer des malentendus, par exemple, « marié » et « marrer », « escadrille » et « espadrille », « Ben la donne » et « Ben Laden ». On a beaucoup ri.” (p. 457)

Puis j’ai appris que saint François de Sales était le patron des sourds. Je le remarque surtout parce que je connais un village du même nom

La vie en sourdine en extraits

“Ce qui suit est un compte rendu amendé, désambiguïsé et pas totalement fiable de notre conversation.” (p. 141)

“Plus tard, j’ai compris que je venais de consentir tacitement à l’aider puisque je n’aurais plus aucun moyen de la sanctionner si elle venait à téléphoner. Ou, pour reprendre la formulation utilisée par les théoriciens des actes de langage, mon énonciation perdrait tout son effet perlocutoire.” (p. 161)

“Sylvia Cooper, l’épouse de l’ancien directeur du département d’histoire, m’a embringué dans une de ces conversations où votre interlocuteur dit quelque chose qui ressemble à une citation d’un poème dadaïste, ou à une de ces phrases impossibles à la Chomsky, et où vous dites « Quoi? » ou « Je vous demande pardon? » et votre interlocuteur répète les mêmes mots qui, la seconde fois, se révèlent avoir un sens tout à fait banal.
« La dernière loi en danse il faisait si beau, semblait dire Sylvia Cooper, qu’on a passé le plus colère de notre temps dans notre shit, qu’l’eau derrière les balais.
-Quoi?
-Je disais que la dernière fois en France il faisait si chaud qu’on a passé le plus clair de notre temps dans notre gîte, claustrés derrière les volets. […] » (p. 176)

“[…] ma déficience auditive n’est pas du genre à pouvoir être rectifiée par un implant, mais est un état incurable qui va continuer à s’aggraver, « la seule incertitude, ai-je conclu en la circonstance, étant de savoir si je serai totalement sourd avant d’être totalement mort, ou vive versa ».” (p. 192)

“Elle parlait avec une telle fougue qu’elle a oublié d’interjeter l’habituel « chéri ». J’ai été quelque peu choqué mais n’ai rien dit.” (p. 194)

LODGE, David. La vie en sourdine, Rivages Poche, 2014, 404 p.

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