Le coeur est un chasseur solitaire

Poursuivant ma lecture de romans mettant en scène des personnages sourds, je me suis tournée vers Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers, paru pour la première fois en 1940. Bien coté sur Babelio, livre ayant influencé la vie de Patrick Modiano,  l’ouvrage est certes bien écrit et présente des personnages bien en chair. Il est toutefois assez déprimant, dépeignant d’un ton mélancolique la vie d’individus dont les aspirations semblent d’avance vouées à l’échec dans cette société sud-américaine qui, en bout de ligne, vante des préceptes de liberté et d’égalité ne demeurant qu’un idéal.

Le coeur est un chasseur solitaire Carson McCullers Sourd

Je reconnais la qualité du livre, de son propos, de son écriture (même si je l’ai lu en traduction), je ne l’ai pas lu comme une corvée, mais je n’ai pas non plus accroché passionnément. Il n’est pas venu chercher de fibre en moi (peut-être ne suis-je pas suffisamment filamenteuse… haha — joke de fille trop dans sa tête…).

Ce qu’il a d’intéressant dans Le cœur est un chasseur solitaire, c’est sa structure, dont le centre est un personnage de sourd-muet, auquel vont se confier l’un après l’autre les quatre personnages solitaires dont le quotidien et les tourments constituent la trame du roman, et qui sont la plupart du temps présentés en parallèle ou, plutôt, en contrepoint comme le mentionne l’auteur, p. 424, dans son Esquisse pour “Le Muet”, présentée dans cette édition à la suite du roman proprement dit.

Le cœur est un chasseur solitaire m’a amenée à m’interroger sur la figure du sourd-muet en littérature, car c’est ici la position qu’il occupe: figure, beaucoup plus que personnage. Tout le monde projette sur lui l’image qu’il souhaite admirer, lui confie ses moindres secrets, se fiant qu’il lit sur les lèvres et, d’une certaine façon, qu’il a un pouvoir plus grand que nature lui permettant de tout comprendre, de connecter avec l’âme de l’autre. Mais, on l’apprend plus loin, Mr. Singer, sourd-muet de naissance, ne comprend pas tout de ces êtres qui le fréquentent assidument, et voit de longs pans de la conversation lui échapper. Il reste là, calmement, à leur sourire et à “écouter”.

J’ai choisi cette édition de Le cœur est un chasseur solitaire parce qu’elle comprend un dossier Écrivains, écriture et autres propos, présentant des réflexions de l’auteure sur son travail, ainsi que L’esquisse pour “Le Muet”. Je n’ai pas tout lu, finalement, choisissant plutôt les articles qui m’interpelaient, mais voici quelques extraits que j’ai bien aimés:

“Cette analogie avec l’écriture contrapuntique sera rendue sensible grâce aux différents styles employés. Il y en aura cinq — un pour chacun des principaux personnages décrits subjectivement; et un cinquième, objectif celui-là, et proche du style des légendes, pour le muet. Ces différents styles d’écriture permettront de suivre avec une extrême précision le rythme psychique de chaque personnage. La première partie mettra clairement en évidence cette correspondance entre écriture et personnages — mais, au fur et à mesure qu’on avancera dans l’histoire, cette correspondance deviendra si étroite que le style finira par éclairer aussi profondément que possible la conscience de chacun d’eux, sans toutefois atteindre le mystère de l’inconscient.” (Esquisse pour “Le Muet”, p. 425)

“La solitude des Américains n’a pas pour cause la xénophobie; nous sommes une nation de gens extravertis, qui cherchons constamment à nouer des contacts immédiats, à nous lancer dans une nouvelle expérience. Mais nous avons tendance à agir à titre individuel, en solitaires. L’Européen, que ses liens familiaux et une rigide fidélité à sa classe rassurent, ne sait pas grand-chose de la solitude morale qui nous est congénitale, à nous Américains. Alors que les artistes européens tendent à former des groupes ou des écoles, l’artiste américain est l’éternel rebelle — non seulement à la société, comme tout esprit créateur, mais dans le cadre même de son art.” (La solitude… une maladie américaine, p. 446)

“Qu’il s’agisse de prose ou de poésie — et je ne pense pas qu’il y ait une différence définitive entre les deux formes —, l’écriture est une création hasardeuse. Je veux dire par là que certains passages ou certains paragraphes égarent l’imagination du lecteur par des allusions sensuelles, des nuances de sentiments, des vibrations de la mémoire ou du désir. L’étude esthétique a une fonction opposée. Loin d’encourager l’attention du lecteur à vagabonder ou à s’égarer dans un rêve éveillé, elle doit l’obliger à s’extérioriser, à demeurer lucide et cérébrale.” (La vision partagée, p. 448)

“Chaque jour, je lis le Daily News, le quotidien new-yorkais, très sérieusement. C’est intéressant de connaître le nom de la rue qu’habitait l’amant poignardé, ainsi que les circonstances du meurtre, que le New York Times ne rapporte jamais. Dans le cas du meurtre, non élucidé, de Staten Island, il est intéressant de savoir que le médecin et sa femme, quand ils furent poignardés, portaient une chemise de nuit à la mormone, qui descend à mi-mollet. Ce jour d’été torride où Lizzie Borden a tué son père, elle avait avalé un bouillon de mouton à son petit déjeuner. Les détails suscitent toujours plus d’idées que les généralités. Savoir que le Christ a été transpercé au côté gauche est plus émouvant et plus évocateur que de savoir simplement qu’il a été transpercé.” (Un rêve qui s’épanouit: notes sur l’écriture, p. 463-464)

“C’est seulement par l’imagination et au travers de la réalité qu’on apprend ce que nécessite la composition d’un roman. Je n’ai jamais attaché une très grande importance à la réalité seule. Un de mes professeurs a dit un jour qu’on ne devrait écrire que sur son pré carré; elle voulait signifier par là, je suppose, qu’on devrait écrire sur ce qu’on connaît le plus intimement. Et qu’y a-t-il de plus intime que sa propre imagination? L’imagination combine mémoire et intuition, réalité et rêve.” (Un rêve qui s’épanouit: notes sur l’écriture, p. 467)

“Beaucoup d’auteurs trouvent difficile d’écrire sur des milieux qu’ils n’ont pas connus dans leur enfance. Les voix qui vous reviennent de votre enfance sonnent plus juste à l’oreille.” (Un rêve qui s’épanouit: notes sur l’écriture, p. 467)

Le cœur est un chasseur solitaire au cinéma

Il y a un film tiré du livre, que je n’ai pas vu. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter Rotten Tomatoes.

Le cœur est un chasseur solitaire en extraits

“C’était peut-être vrai qu’elle venait se percher sur ces marches pour voir Mr. Singer pendant qu’elle écoutait la radio de Miss Brown à l’étage en dessous. Elle se demandait quelle musique il entendait dans sa tête, que ses oreilles ne pouvaient entendre. Personne ne le savait. Et ce qu’il dirait s’il pouvait parler. Personne ne le savait non plus.” (p. 66)

“Bon Dieu, j’ai soif, déclara Jake. On dirait que l’armée russe au grand complet a défilé en chaussettes dans ma bouche.” (p. 68)

“Elle était heureuse. Elle murmura quelques mots: « Pardonne-moi, Seigneur, car je ne sais pas ce que je fais. » Pourquoi pensait-elle à ça? Tout le monde savait depuis quelques années qu’il n’y avait pas de vrai Dieu. Quand elle songeait à la manière dont elle se représentait Dieu, il ne lui venait que l’image de Mr. Singer enveloppé d’un long drap blanc. Dieu était silencieux — c’était peut-être ça qui lui avait donné cette idée. Elle répéta les mots, exactement comme elle les articulerait à l’intention de Mr. Singer: « Pardonne-moi, Seigneur, car je ne sais pas ce que je fais. » (p. 137)

“Blount et Mick ne quittaient pas Singer des yeux. Ils parlaient, et l’expression du muet changeait tandis qu’il les observait. C’était un curieux phénomène. La raison était-elle en eux ou en lui? Singer était parfaitement immobile, les mains dans les poches, et, parce qu’il ne disait mot, il paraissait supérieur. Que pensait ce type et que comprenait-il? Que savait-il?
Deux fois au cours de la soirée, Biff avança vers la table au centre, mais chaque fois il s’arrêta. Après leur départ, il se demandait encore ce qu’il y avait chez ce muet — et au point du jour, dans son lit, il retournait des questions et des solutions dans sa tête, en vain. L’énigme s’était enracinée en lui. Elle le tracassait insidieusement et le laissait troublé. Quelque chose clochait.” (p. 152)

“Ce sont des gens très occupés, à un point difficile à imaginer. Ce n’est pas qu’ils travaillent jour et nuit, mais ils ont toujours beaucoup à faire dans leur tête, et ça ne leur laisse aucun répit.” (p. 237)

McCULLERS, Carson. Le cœur est un chasseur solitaire, éditions Stock, 2007, 530 p.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *