L’insoutenable légèreté de l’être

On lit rarement livre aussi magnifique que L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera. Il se traverse comme on visite une galerie d’art: avec l’impression constante d’avoir sous les yeux un tableau, un tableau qu’on nous décrit et dans lequel on entre. Ce roman est empreint de lenteur, de douceur, de beauté, qu’importe la douleur ou le sujet qu’il traite. C’est magnifique.

L'insoutenable légèreté de l'être Milan Kundera

 Si belle et douce soit-elle, l’œuvre n’en demeure pas moins très dense. L’insoutenable légèreté de l’être s’ouvre sur l’idée de l’éternel retour proposée par Nietzsche et que Kundera résume ainsi: “penser qu’un jour tout se répètera comme nous l’avons déjà vécu et que même cette répétition se répètera encore indéfiniment!” (p. 13) C’est ce mythe qui amène Kundera à se questionner sur la pesanteur et la légèreté. Pour lui, l’éternel retour serait symbole de pesanteur, un fardeau où le pardon deviendrait impossible, car comment pardonner la répétition d’une erreur? Mais dans l’absence de l’éternel retour, nos vies sont linéaires, un futiles et on opte pour la légèreté… C’est le point de départ du roman.

 “L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir car il n’a qu’une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. [­…] Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même? C’est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse.” (p.19-20)

 “Le temps humain ne tourne pas en cercle mais avance en ligne droite. C’est pourquoi l’homme ne peut être heureux puisque le bonheur est désir de répétition.” (p. 434)

Mais quelle en est l’histoire? C’est celle de Tomas, médecin, volage avéré qui fuit toute relation de couple. Un jour, lors d’une visite à l’extérieur de la ville, il fait la connaissance de Tereza. Ils passent une heure à peine ensemble. Il rentre chez lui. Dix jours plus tard, elle vient le visiter à Prague. Ils font l’amour puis elle reste clouée au lit chez lui pendant une semaine à cause de la grippe. Et il en tombe amoureux. Ils s’aiment d’un amour intense, un amour qui blesse, parce que pendant de nombreuses années ils ne parviennent pas à se rendre heureux et encore moins à se quitter.

L’histoire de L’insoutenable légèreté de l’être est toute simple, elle me semble presque un prétexte, c’est tout ce qui orne ce tableau qui rend l’œuvre géniale. Sa portée philosophique, sans quoi l’histoire ne serait plus rien, le beauté du style, une toile de fond historique… Kundera y développe différents sujets qui donnent son souffle à l’histoire.

Il y est question du printemps de Prague de 1968 où la ville est prise par les Soviétiques, l’information contrôlée, les gens mis sur écoute. Tomas y perd le droit d’exercer la médecine pour s’être associé à des propos allant à l’encontre du régime. Il y est question de communisme (Kundera ayant lui-même été membre du parti avant d’en avoir été expulsé, par deux fois).

“Ceux qui pensent que les régimes communistes d’Europe centrale sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale: les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. Et ils défendaient vaillamment cette voie, exécutant pour cela beaucoup de monde. Plus tard, il devint clair comme le jour que le paradis n’existait pas et que les enthousiastes étaient donc des assassins.” (p. 254)

 “C’est comme ça que le poète Frantisek Hrubine est mort, en fuyant l’amour du parti. Le ministre de la Culture, auquel il avait de toutes ses forces tenté d’échapper, le rattrapa dans son cercueil. Il prononça sur la tombe un discours sur l’amour du poète pour l’Union soviétique. Peut-être avait-il proféré cette énormité pour réveiller le poète. Mais le monde était si laid que personne ne voulait ressusciter d’entre les morts.” (p. 331)

 Kundera y expose aussi une définition du kitsch, l’associant aux visées communistes. Pour lui, le kitsch, c’est le refus de voir le laid, c’est la tendance à ne voir dans la vie que ce qui l’embellit, voire à l’imaginer ainsi. C’est le déni de la merde.

“Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli.” (p. 406)

Cela peut sembler bien lourd tout cela, mais malgré sa densité, l’œuvre conserve la légèreté annoncée par son titre. Le mot qui m’est venu en cours de lecture, c’est leitmotiv. On se laisse bercer, faisant une pause de temps à autre pour réfléchir à telle ou telle pensée.

Le livre est divisé en sept grandes parties. Dans chacune est exploité un thème (la légèreté et la pesanteur, l’âme et le corps, etc.). Le style est épuré et très fort à la fois. Beaucoup d’enchainements avec des virgules (énumérations, accumulations, appositions) donnent sans doute cette impression de vague qui nous porte. L’auteur décrit les choses telles qu’elles lui semblent, en explicitant sa pensée. Il y a ainsi, de temps à autre, des apartés de l’auteur qui, à partir de l’histoire, nous lance sur une nouvelle piste de réflexion. Le roman est traduit du tchèque, mais Kundera a pris l’habitude de scrupuleusement réviser les traductions françaises de ses livres. La fidélité de la traduction ne fait donc aucun doute.

L’insoutenable légèreté de l’être au cinéma

Je m’empresse généralement de visionner l’adaptation cinématographique des romans que je lis, lorsqu’il y en a une, pour le plaisir de comparer, pour voir comment le réalisateur s’y est pris pour transformer en film un roman… mais en refermant le livre, je n’étais pas certaine d’avoir envie de la voir. Oui, il y a là une belle histoire d’amour, mais l’écriture qui la porte dans le roman et les réflexions qui sont à la base de tous les enchainements ne me semblaient pas adaptables…

J’ai tout de même fini par visionner le film. J’ai laissé passer quelques jours pour me permettre de quitter l’atmosphère du livre puis ai finalement plongé dans ces trois heures de cinéma. Et c’était mieux que ce à quoi je m’attendais. L’insoutenable légèreté de l’être est un beau film, et on a tenté de rester fidèle au roman. En cela c’est une réussite. Le film prend son temps, comme le livre. Toutefois, comme je l’ai mentionné plus haut, certains éléments – et non les moindres – demeurent inadaptables. En conséquence, on ne ressent pas le film de la même manière que le livre, qui est trop riche pour tout se laisser prendre par le cinéma.

 

L’insoutenable légèreté de l’être en extraits

“Tomas ne savait pas, alors, que les métaphores sont une chose dangereuse. On ne badine pas avec les métaphores. L’amour peut naitre d’une seule métaphore.” (p. 23)

 “Le rêve est la preuve qu’imaginer, rêver ce qui n’a pas été, est l’un des plus profonds besoins de l’homme. Là est la raison du perfide danger qui se cache dans le rêve. Si le rêve n’était pas beau, on pourrait vite l’oublier. Mais Tereza revenait sans cesse à ses rêves, elle se les répétait en pensée, elle en faisait des légendes. Tomas vivait sous le charme hypnotique de la déchirante beauté des rêves de Tereza.” (p. 91)

 “Je pourrais dire qu’avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas y résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue aux yeux de tous, on veut être à terre, plus bas que terre.” (p. 118)

 “Tant que les gens sont encore plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs (comme Tomas et Sabina ont échangé le motif du chapeau melon) mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun.” (p. 132)

 “[…] le but que l’on poursuit est toujours voilé. Une jeune fille qui a envie de se marier a envie d’une chose qui lui est tout à fait inconnue. Le jeune homme qui court après la gloire n’a aucune idée de ce qu’est la gloire. Ce qui donne un sens à notre conduite nous est toujours totalement inconnu.” (p. 179)

 “Dans la langue de Kant, même “bon jour!”, dûment prononcé, peut ressembler à une thèse métaphysique. L’allemand est une langue de mots lourds.” (p. 280)

 “J’ai déjà dit que les métaphores sont dangereuses. L’amour commence par une métaphore. Autrement dit: l’amour commence à l’instant où une femme s’inscrit par une parole dans notre mémoire poétique.” (p. 301)

 “[Karenine (le chien)] ne s’est jamais posé les questions qui tourmentent les couples humains: est-ce qu’il m’aime? a-t-il aimé quelqu’un plus que moi? m’aime-t-il plus que moi je l’aime? Toutes ces questions qui interrogent l’amour, le jaugent, le scrutent, l’examinent, peut-être le détruisent-elles dans l’œuf. Si nous sommes incapables d’aimer, c’est peut-être parce que nous désirons être aimés, c’est-à-dire que nous voulons quelque chose de l’autre (l’amour), au lieu de venir à lui sans revendications et ne vouloir que sa simple présence.” (p. 432-433)

KUNDERA, Milan. L’insoutenable légèreté de l’être, Folio Gallimard, 2011, 475 p.

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