Moi, la fille qui plongeait dans le cœur du monde

Moi, la fille qui plongeait dans le cœur du monde de Sabina Berman est un livre original, bien mené, empli de réflexions intéressantes… et dont le personnage principal, la narratrice, est une autiste débile mentale. Selon ses tests psychométriques, elle a presque partout le niveau d’une fillette du primaire, et « la patience d’un singe » face aux situations complexes. Toutefois, elle a une mémoire, une capacité de concentration et une maitrise de l’organisation spatiale qui en font un génie.

Moi la fille qui plongeait dans le cœur du monde Sabina Berman

C’est sa tante Isabelle qui l’a trouvée alors qu’elle était encore toute petite et vivait presque à l’état sauvage. En prenant possession de son héritage, une maison et une conserverie de thon jaune, elle a découvert cette enfant qui ne savait pas parler et avait clairement été battue. En questionnant la domestique, la tante Isabelle put comprendre qu’elle devait être l’enfant cachée de sa sœur. Elle la lava, la vêtit, lui apprit à parler (laborieusement), l’éleva… jusqu’à en faire son héritière pour la conserverie de thon.

Il y a dans Moi, la fille qui plongeait dans le cœur du monde plein de petits faits cocasses qui nous amusent d’un bout à l’autre des 300 pages. On y trouve aussi plein d’humanité, malgré la misanthropie du personnage qui a du mal à entrer en relation avec les autres. S’y tient aussi toute une réflexion sur la nature et la cruauté envers les animaux, une opposition entre Descartes (dont la narratrice voudrait bien bruler tous les livres) et Darwin.

Moi, la fille qui plongeait dans le cœur du monde en extraits

   “Je n’ai pas du tout aimé l’école.
Ils me ressemblaient tous beaucoup, mais ça n’a rien à voir. Je ne m’aime pas beaucoup.
Tous les matins, le chauffeur me sortait de force du monospace en m’attrapant par la taille, et me portait jusqu’à l’école malgré mes trépignements, il me déposait sur une table dans la classe, en larmes, épuisée de m’être débattue, les cheveux trempés de sueur.
Miss Allégresse souriait et disait:
Bonjour, Karen, bienvenue.
Mais il y avait des trucs plutôt intéressants. Nous plongions les mains dans des pots de peinture pour en tartiner les murs. On nous apprenait à attacher les lacets de nos tennis. Ou à enfiler nos chaussettes. Et à mettre d’abord les chaussettes et ensuite les tennis, c’était beaucoup mieux.” (p. 27)

“Des années plus tard, de nombreux mots plus tard, beaucoup de livres plus tard, j’ai trouvé dans un livre ancien, écrit par un philosophe français, une phrase qui met en mots ma distance à l’égard des humains:                                 Je pense, donc j’existe.
   Cette phrase m’a laissée bouche bée, car elle est, évidemment, incroyable. Il suffit d’avoir deux yeux au milieu de la figure pour voir que tout ce qui existe commence d’abord par exister, avant toute autre chose.
Mais le plus incroyable, c’est que le philosophe en question ne propose rien de pareil, il se contente de mettre en mots ce que les humains croient à propos d’eux-mêmes. Que d’abord ils pensent et qu’ensuite ils existent.
Et voici le pire: comme les humains vivent ainsi, croyant que d’abord ils pensent et qu’ensuite ils existent, ils pensent alors que tout ce qu’ils ne pensent pas n’existe pas.
Les arbres, la mer, les poissons dans la mer, le soleil, la lune, une colline ou une énorme montagne: non, tout cela n’existe pas complètement, tout cela existe sur un mode d’existence secondaire, mineur. Par conséquent, tout cela mérite d’être marchandise ou nourriture ou paysage des humains, et rien d’autre.
Et puis, qui assure aux humains que la pensée est l’activité la plus importante de l’univers? Qui leur assure que la pensée est l’activité qui marque la différence entre les choses supérieures et inférieures?
Ah, la pensée.
Mais, Moi, je n’ai jamais oublié que j’ai existé avant d’apprendre, très péniblement, à penser.
Et tous les jours, c’est à mes yeux la réalité. J’existe d’abord et ensuite, parfois, avec lenteur et difficulté, uniquement quand c’est absolument nécessaire, je pense, Moi.
Voilà ma distance vis-à-vis des humains.” (p. 41-42)

“Sociable: enclin à vivre avec les humains.
Selma était la personne la plus sociable que j’avais jamais rencontrée. Erreur: la personne la plus sociable que j’aie jamais rencontrée, Moi. Pour elle, regarder quelqu’un dans les pupilles, c’était vivre. Le dimanche, s’il n’y avait pas de cours, pas de soirée étudiante, si elle n’avait pas de rendez-vous avec une copine, ou encore mieux avec un petit ami, elle allumait la télévision ou feuilletait un magazine, pour voir encore d’autres pupilles et découvrir d’autres vies.
Quand elle avait sa dose, elle allait au cinéma et payait 5 dollars pour voir des visages de 3 mètres sur 4 sur l’écran.
Et si ces milliers de visages sur les écrans ou le papier la laissaient «vide», comme elle aimait à dire, elle téléphonait à quelqu’un qui lui donnait le sentiment d’être «pleine», comme elle disait aussi.” (p. 101)

“Le problème, c’est que Selma sortait 3 fois par semaine à 6 heures du soir avec la ferme intension de se chercher.
Elle enfilait une jupe écossaise et des socquettes blanches, rassemblait ses cheveux noirs en 2 tresses et montait au 4e étage de la faculté de psychologie, entrait dans le bureau d’un thérapeute de 75 ans et s’allongeait sur un divan pour se chercher pendant 50 minutes exactement.
Incroyable: elle consacrait 50 minutes à se chercher dans une pièce de 4 mètres sur 4.” (p. 105)

“J’aime beaucoup ce terme: Okey. Il vient de la guerre civile américaine, au 19e siècle. Des généraux en opération.
Zero Killed = 0 Killed = Okey.” (p. 138-139)

“Mais nous naissons dans un monde trop vieux. Plein de choses faites par nos parents. Et par les parents de nos parents de nos parents.
Nous naissons dans un grenier de vieilleries. Plein de vieux mots. De phrases toutes faites. De façons de vivre déjà vécues.” (p. 250)

BERMAN, Sabina. Moi, la fille qui plongeait dans le cœur du monde, Points Seuil, 2013, 312 p.

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