Testament de naissance

En janvier dernier, David Goudreault, poète, slameur et romancier, est venu dans le coin pour présenter une série d’ateliers et de spectacles. J’ai eu la chance de participer, avec mes collègues et des élèves, à son atelier de poésie ainsi qu’à une représentation de son spectacle à la Salle Michel-Côté. L’atelier avait pour objectif de nous faire découvrir et (surtout) apprivoiser la poésie en une heure trente minutes. C’est là que j’ai appris l’existence du recueil Testament de naissance.

Testament de naissance David Goudreault Slam Slameur

L’homme est sympathique et sa passion pour les mots, évidente. Il a l’improvisation facile et une mémoire d’éléphant: je ne me rappelle plus combien de textes de ses poètes préférés il y a emmagasinés en plus des siens, mais c’est assez impressionnant. Cela, répète-t-il, il le doit à une discipline de fer puisqu’il pratique chaque jour une dizaine de déclamations.

En fin d’atelier, j’ai osé lire devant tous le « poème » que j’avais pu pondre dans le temps accordé (qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour courir la chance de gagner un livre?). Cela m’a valu de remporter (par tirage: il y en avait des bien meilleurs que moi parmi mes collègues et mes élèves!) le recueil Testament de naissance. Moi qui ne lis habituellement pas de poésie, il m’a fallu m’y mettre (et ajouter une catégorie poésie à ce blogue pour y classer ce billet). Qu’en ai-je donc pensé?

Testament de naissance célèbre la paternité à venir. L’ouvrage de 69 pages est divisé en trois parties: « Ma grossesse », « Notre accouchement » et « Ta vie à venir ». Remarquez l’évolution des personnes grammaticales, qui passent de la première à la troisième. Choix judicieux pour marquer l’implication de l’auteur dans une expérience dont on ne connait le plus souvent que le point de vue féminin. Je crois que c’est ce qui m’a le plus plu. Cette transformation de l’homme en père, ce regard qui semble s’ouvrir sur une nouvelle dimension, ce cœur qui ne battra plus jamais de la même façon… c’est ce qu’on ressent, en lisant le recueil, comme l’apprivoisement d’une vulnérabilité nouvelle et irrévocable, une épiphanie de tendresse.

Malgré toute cette douceur en filigrane, quelques poèmes durs de Testament de naissance décrivent l’accouchement, et c’est là que j’apprécie le plus la poésie de Goudreault. Les mots frappent et impactent à l’image du phénomène qu’ils décrivent. Ils accouchent d’une image forte dans notre imaginaire, la parturiente crie et se déchire et les mots la suivent. Ce sont à mon avis les plus beaux textes du recueil. En voici un:

Belle de même

De sang rance et sueur chaude
Ta mère en acier trempé
En résilience au sens premier
Tordue et martelée mais debout
Même attachée
Éventrée en public
Au bûcher du bloc opératoire

Jamais vu une femme couchée
Debout de même

Fille de battante
Fille de fille de survivante
Fille de fille de fille d’esclave affranchie

Tu sais ce qu’il te reste à être (p. 37)

Côté spectacle, je crois qu’enseignants et élèves ont unanimement apprécié, sinon c’est mon enthousiasme personnel qui entache ma vision de rose bonbon. Il n’est pas facile d’amener de la poésie sur scène, de nos jours où règnent roman et cinéma (même le théâtre reste à apprivoiser pour plusieurs). Or, le slameur a su user d’un mélange de genres permettant de « capturer » les esprits. Entre le récit de son parcours non dénué d’une morale et les anecdotes dignes d’un stand-up comique, Goudreault insère de la poésie… des slams de son cru, mais aussi des textes de ses poètes préférés. Il a le talent pour rendre à l’oral les textes, nous rappelant que la poésie qu’on lit n’est que l’ombre de ce qu’elle peut être lorsque performée.

Goudreault s’est lancé le défi de rendre la poésie accessible. Il réussit à merveille!

GOUDREAULT, David. Testament de naissance, Les Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2016, 69 p.

Une langue venue d’ailleurs

En juin dernier, j’ai visité Strasbourg. Cette dernière fournit toutes les occasions pour s’adonner au littéraire: librairies diverses, marché du livre extérieur et activités ponctuelles. J’y ai découvert la librairie internationale Kléber, que je me suis fait un devoir de visiter, d’autant plus qu’on me l’avait chaleureusement recommandée quelques jours plus tôt. Ce que j’apprécie tout particulièrement d’une telle librairie, c’est sa personnalité, qui se reflète dans le choix des livres qui sont mis de l’avant. En circulant entre les rayons de la librairie internationale Kléber, j’ai découvert ainsi exposé sur une table un unique exemplaire de Une langue venue d’ailleurs de Akira Mizubayashi.

Une langue venue d'ailleurs Akira Mizubayashi

Akira Mizubayashi est un fervent littéraire d’origine japonaise dont la passion pour la langue française a transformé la vie et le regard qu’il porte sur le monde. Et là réside l’essence de Une langue venue d’ailleurs. Dans cet ouvrage, l’auteur raconte comment est née chez lui cette passion et comment il est parvenu à mettre le français au centre de son existence pour en venir à n’être ni Français ni Japonais, mais quelque part entre les deux.

Une langue venue d’ailleurs m’a interpelée pour le rapport à la langue dont il traite. Mizubayashi dit avoir frappé très jeune des difficultés liées à l’expression de la pensée dans sa langue maternelle. Il affirme que le vocabulaire de l’époque et les discours qui étaient formulés par ses contemporains étaient tenus en vase clos dans les limites du japonais et que cela empêchait l’épanouissement de la pensée.

Les élèves avaient toute liberté, mais ils ne savaient pas que cette liberté était l’autre nom de l’aveuglement esclave. On leur disait: « Vous écrivez librement ce que vous en pensez. » Mais on ne leur donnait aucun outil pour être libre, pour penser, c’est-à-dire pour penser contre, pour penser par soi-même, autrement dit pour se libérer de l’emprise des forces obscures qui les empêchaient d’être libres, de penser, ou, cela revient au même, qui les obligeaient à ne pas penser; bref on ne leur donnait aucun moyen qui leur permît d’accéder à l’autonomie. Est-ce à dire que l’expérience des Lumières n’avait pas pénétré jusqu’au cœur de l’école japonaise? En tout cas, les élèves se croyaient libres, mais ils étaient esclaves de leur propre ignorance. Certes, ils se bourraient le crâne, mais ils s’enfermaient et se complaisaient par là même dans la non-pensée. Et l’institution scolaire faisait tout pour entretenir cette ignorance et cet état d’esclavage. (p. 192)

Grand mélomane, Mizubayashi a aussi été charmé par la musicalité du français, et c’est d’ailleurs à force de répéter à haute voix des phrases et des discours – pour les entendre sonner – qu’il a perfectionné sa maitrise du français et a appris à le parler sans accent.

Oui, le français est un instrument de musique pour moi. C’est le sentiment que j’ai depuis longtemps, depuis, tout compte fait, le début de mon apprentissage. Pour devenir un bon instrumentiste, il faut de la discipline, je dirai même le sens de l’ascèse. Et c’est ce que je dis à mes étudiants aujourd’hui: maîtriser le français, c’est en jouer comme jouer du violon ou du piano. Chez un bon musicien, l’instrument fait partie de son corps. Eh bien, le français doit faire partie de son corps chez un locuteur qui choisit de s’exprimer en français. En musique, il y a tous les niveaux, du niveau débutant au professionnel en passant par le niveau amateur. C’est pareil en langues. Le niveau professionnel ne s’acquiert pas en deux ou trois ans. Il faut des années de travail et toute une vie pour l’entretenir… Vous aimez le français. D’accord. Mais qu’est-ce que ça veut dire pour vous, « aimer le français »? Êtes-vous prêt à faire du français comme pour devenir un vrai musicien? (p. 155)

En fin de compte, Une langue venue d’ailleurs est un ouvrage beaucoup moins pointu que je ne le croyais de prime abord. Je m’attendais à une réflexion philosophique sur la langue et son impact sur notre vision du monde. Bien que le sujet soit abordé, il n’est pas creusé en profondeur (ce que j’aurais souhaité). Mizubayashi centre plutôt son propos sur son apprentissage du français, sur les étapes qui l’y ont mené et, surtout, sur son grand amour pour cette langue qu’il a fait sienne, au point d’en perdre – en partie – son identité japonaise.

Une belle lecture d’avion.

De ces petites réjouissances linguistiques

Parmi les trouvailles extraordinaires et anodines que l’on peut faire dans un livre, il y eut pour moi, dans Une langue venue d’ailleurs, la découverte de la signification du mot japonais yoshi. Il faut savoir que le gentil dinosaure héros du Nintendo a accompagné mon enfance. Je le dessinais et le renommais, trouvant une appellation pour chacune de ses formes dans Mario World: j’avais par exemple nommé le Yoshi vert Yochéri. Dans Une langue venue d’ailleurs, Mizubayashi parle de son chien et d’une parole qu’il lui a dite à un moment: “Yoshi” (vas-y).

Je ne verrai plus jamais le monde de la même façon.

Une langue venue d'ailleurs Akira Mizubayashi Yoshi

Une langue venue d’ailleurs en extraits

« La littérature me paraissait relever d’un autre ordre de parole. Elle tendait vers… le silence. Une autre langue était là, celle qui se détachait de la fonction répétitive, monétarisée du discours social, usé à force de circuler. » (p. 27)

« Imiter, c’est le désir de devenir autre, celui de ressembler à autrui, souvent une personne qu’on admire. C’est mimer et reproduire les gestes d’un être avec qui on s’identifie volontiers. » (p. 36)

“Est-ce à dire que dans la langue française se trouve inscrite une façon toute dialogique de créer des liens et que celle-ci, au même titre que les opérations de calcul mental, constitue la couche la plus profonde de la langue dont la sédimentation est presque contemporaine de la formation de l’être parlant? » (p.164-165)

« La pensée ne court pas aussi vite que les mouvements instantanés de l’humeur. » (p. 206)

« Le conseil d’un ami français fut décisif: chacun devait parler à l’enfant sa langue d’origine. C’est la seule manière de respecter les souvenirs les plus lointains, les choses enfouies au plus profond de soi-même, les goûts, les préférences, les penchants dont on n’est pas maître, bref tout ce qui relève peut-être de l’inconscient. » (p. 225)

« [­…] l’enseignement en tant que travail d’éloignement et d’arrachement à soi, et non de proximité. » (p. 230)

« Il y a, et on le conçoit, des peuples sans écriture, mais pas d’êtres humains sans parole. Cependant, en ce qui me concerne, moi en tant que locuteur en français, j’ai toujours eu le sentiment que l’écriture précédait la parole… » (p. 243)

« Mais parler, cette étrange manie de l’homme, que ce soit dans votre propre langue ou dans celle qui vient d’ailleurs, n’est-ce pas au fond un acte qui défie la pudeur? Parler, c’est exposer sa voix nue, dévoiler par sa voix sa manière absolument singulière d’exister, donc s’exposer à nu, une dénudation, d’une certaine façon. Si je laissais ma pudeur l’emporter, ne serais-je pas obligé de m’enfermer dans le silence, un silence bruissant de mots et d’émotions certes mais un silence tout de même? Parler, c’est quelque part résister à la pudeur. » (p. 248)

« Nancy Huston écrit: « L’acquisition d’une deuxième langue annule le caractère naturel de la langue d’origine – à partir de là, plus rien n’est donné d’office, ni dans l’une ni dans l’autre; plus rien ne vous appartient d’origine, de droit et d’évidence. » (p. 261)

MIZUBAYASHI, Akira. Une langue venue d’ailleurs, Folio Gallimard, 2013, 272 p.
(Préface de Daniel Pennac)

Years Yet Yesterday

Du 14 au 17 juin, j’étais à Nancy pour un colloque sur la voix et le silence dans les arts. Comme j’étudie les sourds en littérature, il va sans dire que le thème rejoignait mon sujet. Mieux encore, le colloque était non seulement international, mais multidisciplinaire: lieu de rencontres multiples donc, autant sur le plan des disciplines que de l’humain. C’est là que j’ai très brièvement connu Mark Addison Smith, un artiste américain arrivé à la dernière minute le dernier matin et reparti à la même vitesse sitôt l’avant-midi terminé. Sa présentation avait ce même rythme effréné de l’homme qui sait où il va.

Years Yet Yesterday Addison Smith

Artiste engagé, Mark Addison Smith a présenté un travail qui donne voix à la communauté LGBTQ, souvent réduite au silence. Son approche artistique consiste en une mise en relief sémantique par l’image, c’est-à-dire qu’il dessine des formes avec des mots afin de les faire parler au-delà de ce que la forme du discours permet. Years Yet Yesterday prend la forme d’un abécédaire, chaque dessin étant constitué de trois mots, leur organisation dans l’espace soulignant une mesure temporelle. Le tout vise à mettre en évidence des propos antithétiques concernant la crise du sida dans la dernière décennie. Dans son livre, son travail est ainsi décrit:

MARK ADDISON SMITH’s design specialization is typographic storytelling: allowing illustrative text to convey a visual narrative through printed matter, artist’s books, and site installations.”

Years Yet Yesterday puise ses mots (trois par dessin) à même le discours fait par Larry Kramer cinq jours après la réélection de George W. Bush en 2004. Ce discours, The Tragedy of Today’s Gays, invite la communauté gaie à s’unir dans l’action, la sécurité et le discours (“unite in action, safety, and speech”) même si la guerre contre le sida semble alors perdue. Par son travail, Mark Addison Smith a non seulement répondu à cet appel au discours, mais il a voulu commémorer par une exposition le dixième anniversaire du discours de Kramer.

J’ai été tout de suite happée par la personnalité vibrante de Addison Smith et, évidemment, par l’usage qu’il fait des mots. Projeté à l’écran, son travail avait quelque chose de percutant que le livre ne peut rendre de la même façon, surtout que la voix de l’artiste lui donnait un deuxième corps.

Étrangement (ou pas), son travail m’a fascinée parce qu’il faisait pour moi écho au concept de hearing line dont use Christopher Krentz dans Writing Deafness pour définir la frontière linguistique et culturelle qui sépare les sourds des entendants – en fait, je crois qu’il y a aussi une sorte de hearing line qui sépare la communauté LGBTQ de la société dite hétérosexuelle (il en va sans doute de même pour toutes les minorités). Ce qui m’a interpelée tout particulièrement, c’est comment le travail de Addison Smith peut apparaitre comme une manifestation/incarnation sur le papier de cette hearing line. Ça me faisait particulièrement penser aux sourds puisque les langues de signes, très visuelles, s’organisent dans l’espace et n’ont aucun support écrit. L’alliage, dans le travail de Addison Smith, du linguistique et du visuel m’est donc apparu comme un possible lieu de rencontre entre les cultures sourde et entendante. C’est ce dont j’ai eu la chance de faire part à l’artiste, juste avant qu’il ne reparte en vitesse. Il m’a alors offert son livre. Merci! Thank you!

ADDISON SMITH, Mark. Years Yet Yesterday, New York, 2015, 58 p.

http://markaddisonsmith.com/

L’exception

Lire Audur Ava Olafsdόttir m’a toujours fait du bien. Je n’ai pas lu tous ses livres encore – L’exception est mon troisième (j’ai lu Rosa Candida et L’embellie) –, mais il y a quelque chose dans son écriture et ses récits qui m’apaise. Elle raconte par petites touches d’humanité, relayant au second plan l’action au sens classique pour suivre le fil des émotions, puisant dans le cœur de ses personnages comme de la nature. J’aime l’humilité qui se dégage de ses romans, leur simplicité, alors qu’ils décrivent l’humain dans ce qui fait sa complexité.

L'exception Audur Ava Olafsdottir

L’exception s’ouvre sur une scène du Nouvel An. Marίa sort sur le balcon avec son mari, qui ouvre le champagne. Minuit arrive. L’annonce aussi: il la quitte pour un homme. Demain, premier janvier, une nouvelle vie pourra ainsi commencer pour tous. Flόki a rencontré un autre Flόki, Marίa a été l’exception dans sa vie. La narratrice encaisse le coup sans trop y croire: onze ans de mariage, deux enfants longuement désirés, le bonheur quotidien du couple bien assorti… il va revenir. Mais il part, et c’est Perla, la voisine de l’entresol, une naine psychologue qui écrit pour le compte d’un auteur de romans policiers (oui, ça semble poussé comme personnage), qui l’accompagne dans son deuil.

Ce que j’en ai pensé? Rien de bien spécial, honnêtement. Je veux dire que ça n’aura été pour moi ni un coup de cœur ni un ennui. Le thème de l’homosexualité du mari n’est qu’un prétexte pour plonger dans celui des relations de couple, des vérités cachées, des perceptions, de la façon dont on voit son conjoint, de ce qu’on préfère ne pas voir… Le personnage de la naine m’a un peu dérangée parce qu’en raison de tous ses statuts, il devient triplement marginal: non seulement la voisine est naine (ce qui n’est pas un problème en soi), mais elle pratique la psychologie à la va-comme-je-te-pousse de façon qu’on (je) doute qu’elle soit vraiment qualifiée, et effectue un mystérieux travail de nègre littéraire tout en essayant d’amorcer sa propre carrière d’auteur: on dirait qu’elle ne dort jamais et a toujours le temps de tout faire. Je ne sais pas, j’ai eu du mal à me laisser convaincre par ce personnage trop près de la caricature. Malgré tout, j’ai choisi d’embarquer (oui, croire à une histoire peut être un choix). J’ai surtout aimé me laisser bercer par l’écriture d’Olafsdόttir, faire le voyage dans l’intériorité de la narratrice, entrapercevoir l’Islande à travers son regard. C’est un des grands plaisirs que je tire de mes lectures des ouvrages de l’auteure. Elle a une écriture qui fait appel aux sens et aux émotions.

Par ailleurs, le personnage de la naine, nègre et future auteure, permet d’intégrer un discours sur l’écriture. À un moment, Olafsdόttir fait écho à son propre récit à travers les paroles de la voisine. La narratrice, Marίa, a trouvé un nid d’oiseau troué. Elle le montre à la naine pour la distraire et voici ce qu’elle en dit:

   “— Nombreux sont les plumitifs obsédés par les sous-entendus. Si un romancier introduit un nid, c’est qu’il y voit un symbole. Un nouveau départ ou une nouvelle vie, comme un oisillon ou un enfant, sans aller chercher plus loin.
Elle pose le nid sur la table et prend tout son temps pour finir sa tartine.
— Cependant, force est de constater que ce nid est vide. Ce qui peut suggérer un abandon ou qu’on s’est libéré d’une entrave. On ne saurait toutefois oublier qu’un nid vide recèle diverses possibilités inexploitées et qu’il peut évidemment signifier une certaine revendication d’indépendance.
Après un instant, Perla se reprend:
— Mais ta vie n’est ni un roman ni un rêve, il en va différemment pour toi.
— Comment ça?
— Absence de sens.” (p. 199)

L’auteure veut-elle nous dire de ne pas chercher de sens caché dans les éléments qu’elle introduit dans ses livres ou, au contraire, veut-elle attirer notre attention sur ce genre de travail symbolique? Je crois que l’idée est d’ouvrir une réflexion, de laisser entrevoir les milliers de possibilités qui s’ouvrent à chaque phrase devant l’auteur (e), et de montrer de tout n’est jamais complètement dit, que lire consiste à savoir plonger dans l’univers des implicites et à accepter qu’aucune vérité n’est absolue.

L’exception en extraits

   “Notre sauveteur m’avoue qu’il s’intéresse davantage aux oiseaux qu’aux chats et qu’il envisage de poursuivre ses études d’ornithologie. Son mémoire traitait des escales dans la migration des oies.
   — De leur vie amoureuse, en fait, dit-il en souriant.
Et je note qu’il a une fossette d’un seul côté. Il évoque un souvenir de gamin, lorsqu’à sept ans il avait secouru une mouette blessée.
— Elle n’arrivait pas à prendre son envol parce qu’elle ne voyait pas la mer. Je l’ai mise dans un carton et je l’ai transportée sur le porte-bagages de mon vélo jusqu’à la grève.” (p. 79-80)

   “ET C’EST UNE NOUVELLE
NUIT BLANCHE
QUI S’ANNONCE.
JE SUIS SEULE DANS LE LIT avec toutes ces rondeurs féminines auxquelles mon mari ne s’intéresse plus. Je secoue la couette et empile les quatre oreillers que je dispose comme une muraille entre mon époux absent et moi. Le lit conjugal est un océan gris et tumultueux où je me débats du soir au matin et brûle de langueur la nuit entière. J’aimerais sentir les contours d’un autre corps contre le mien, mais je refuse de me torturer à la pensée qu’une certaine poitrine se soulève à un rythme régulier dans la rue adjacente. Je tire l’édredon sur ma tête et demeure allongée, les bras le long du corps, les yeux fixes dans le noir.” (p. 83)

“La visibilité est quasiment nulle mais je ne quitte pas la route des yeux ni les bornes phosphorescentes. Il y a de toute façon peu de choses à tirer de la nature grandiose dans l’obscurité persistante qui remplit tous les recoins du monde. Je connais par ouï-dire l’existence des volcans environnants prêts à entrer en éruption à tout moment et celle des rivières glaciaires qui inondent les sables. C’est à peine si l’île émerge de l’océan, petite motte de terre noire sous les nuages sombres.” (p. 87)

   “[­…] une union se nourrit aussi de tout ce qui demeure inaccompli, de tout ce qu’il reste à faire ensemble.” (p. 98)

OLAFSDόTTIR, Audur Ava. L’exception, Points Seuil (Zulma), Paris, 2014, 285 p.

Nos étoiles contraires

En cette fin d’année scolaire, j’ai décidé de conclure mon cinéclub (eh oui, nouvelle orthographe) par le très populaire film Nos étoiles contraires issu du tout autant populaire livre éponyme de l’auteur John Green. Comme c’est une lecture rapide et légère, j’ai décidé de la traverser en entier. Oui, j’ai pleuré. Mais bon, ça n’a rien de bien surprenant venant de moi. Mais j’ai ri aussi, aux éclats, toute seule dans mon salon alors que mon amoureux était parti pour un périple nordique.

Nos étoiles contraires John Green

Hazel Grace Lancaster a le cancer et va mourir. Elle le sait depuis longtemps, et c’est d’ailleurs surprenant qu’elle soit encore en vie. Comme son médecin lui diagnostique une dépression, sa mère la force à se rendre à un groupe de soutien pour adolescents cancéreux. C’est là qu’elle rencontre d’Augustus Waters, bellâtre en rémission qui défie la vie une cigarette éteinte au coin de la bouche: il porte à ses lèvres ce qui peut le tuer tout en faisant le choix de ne pas lui donner ce pouvoir en ne l’allumant pas. Le film comme le livre donnent ainsi une belle occasion de travailler la métaphore, tout comme l’ironie, d’ailleurs, puisque les deux adolescents en font un usage assez réjouissant. C’est ce qui fait, à mon avis, tout l’intérêt de Nos étoiles contraires: on en appelle à l’intelligence et à la culture des ados, misant sur la qualité littéraire en plus de la trame narrative. Les personnages sont vrais et bien développés. On apprend des petites choses sur le cancer et ses clichés, les relations familiales et amoureuses, la façon de lire un livre… Il s’y trouve une belle mise en abyme d’un roman (purement inventé par l’auteur, John Green) qui permet à la fois de développer le thème de la maladie et celui de la littérature. On y déniche aussi quelques belles pensées.

“On a regardé la maison. Le truc bizarre avec les maisons, c’est qu’on a l’impression que rien ne se passe à l’intérieur, alors qu’elles renferment plus ou moins toute notre vie. Je me suis demandé si ce n’était pas à ça que servait l’architecture, en fait.” (p. 150)

Nos étoiles contraires au cinéma

L’adaptation de Nos étoiles contraires est réussie et les différences avec le livre, minimes. Elles servent le film, au besoin. C’est un visionnement qui a été très apprécié des quelques participants et qui a suscité d’intéressantes discussions. De mon côté, j’ai aimé, mais la traduction française m’a dérangée. Vers la fin, on se retenait tous pour ne pas pleurer en classe, assez drôle quand on y repense avec le recul.

GREEN, John. Nos étoiles contraires, Nathan, 2012

La femme qui fuit

Jour après jour défilent sur mon fil Facebook des ouvrages qui me semblent merveilleux… alors que je désespère devant mon temps de lecture momentanément restreint par tous les fous projets dans lesquels je me suis embarquée (on en reparlera en temps et lieu). Au nombre de ces livres, La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette a plusieurs fois défilé: c’est qu’il a remporté plusieurs prix et fait couler beaucoup d’encre. Il a un moment trainé sur le bureau d’une collègue de travail… qui me l’a prêté. J’en ai fait une lecture de chevet.

Anaïs Barbeau-Lavalette est la petite-fille de Marcel Barbeau, l’un des signataires du Refus Global, et de Suzanne Meloche, qui gravitait alors dans les mêmes sphères. Dans La femme qui fuit, l’auteure retrace le parcours de sa grand-mère, de sa naissance à sa mort, afin de tenter de comprendre, de découvrir celle qui a abandonné sa mère alors qu’elle n’était qu’une très jeune enfant, la blessant pour toujours.

La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette

Barbeau-Lavalette a une écriture magnifique, tout en finesse et en images. C’est ce qui, plus que tout, m’a donné envie de tourner les pages.

   “Le curé Bisson a un seul sourcil, et depuis toujours, tu as envie de le toucher. Il a l’air doux.
Il fait si chaud dans l’église que son sourcil est perlé de gouttes qui feraient un joli collier.
Tu regardes le cou sec de ta mère et tu l’imagines le porter. Les deux petits os de sa clavicule en porte-manteaux. Le cou fatigué d’être penché. De regarder ce qui se lave plutôt que ce qui s’envole.” (p. 41)

Le récit apparait par tableaux, très courts, regroupés sous des divisions temporelles qui marquent les époques. On plonge ainsi dans la crise économique des années 30, où je découvre que le gouvernement inventait des emplois aux chômeurs pour les tenir occupés et justifier un “salaire”. Dans le roman, il est raconté que le père de Suzanne Meloche cueillait ainsi des pissenlits, mauvaises herbes à éradiquer pour le bien communautaire. Je ne sais pas si la cueillette massive de ces pauvres fleurs a eu lieu telle que racontée ou si le choix est purement littéraire (Internet parle de travaux durs et souvent vains, mais pas de pissenlits), mais j’adore penser que la réalité dépasse cette fois encore la fiction. C’est d’une absurde poésie.

Appel à la femme derrière la mère en fuite ou la grand-mère absente, le livre tente une incursion dans son univers, plongeant directement à l’intérieur d’un “tu” narratif qui, tout au long, demande implicitement: “qui étais-tu?”. Tenant bien à l’écart la rancune ou le jugement qui facilement pourraient entacher l’image qu’elle se fait d’elle (ou pas), l’auteure dessine avec beaucoup de finesse le portrait qu’elle s’est fait de Suzanne Meloche à partir des récits de ses proches, des archives et des trouvailles de sa détective privée. Suzanne Meloche se construit à travers un récit romancé pour pallier les trous de l’histoire, la vraie, et nous est ainsi révélée comme une femme qui choisit d’assumer ses faiblesses plutôt que de les surmonter.

La femme qui fuit est un roman doux racontant une trajectoire tragique dans les déchirures qu’elle a causées. C’est une œuvre qu’on lit pour son écriture toute en poésie filée ou pour se plonger, momentanément, dans l’effervescence ayant mené au Refus Global. La fin est connue: Suzanne Meloche ne revient pas. Seuls les mots d’Anaïs Barbeau-Lavalette la ramènent un moment.

La femme qui fuit en extraits

   “Il [ton toupet] cache ton front bombé. Ta mère a l’impression que ton cerveau veut en sortir. Elle le contient comme elle le peut. Elle te taille un toupet en couvercle. Si elle pouvait te le laisser descendre jusqu’à la bouche, elle le ferait peut-être, pour filtrer au moins tes mots, à défaut de contrôler tes pensées.” (p. 27)

   “Et tu plonges. C’est de la fin de la guerre que tu parles. De la liberté qu’elle a amenée aux femmes, enfin sorties de chez elles. Tu sais que ça choque: la place des femmes est à la maison.
Les mots naissent ronds dans ta poitrine et s’humidifient dans ta bouche. Tu les projettes généreusement dans la salle, tu les offres: goûtez-y.
On t’écoute; d’abord frileux.
Tu t’interromps un court instant, spontanément. Il te manque quelque chose. Tu sors un bâton de rouge à lèvres et t’excuses, le temps de te colorer la bouche d’un rouge carmin. Quelques rires, à peine, dans la salle. Tu assumes. C’est l’élégance qui manquait à tes mots. Tu passes de fille à femme et tu reprends là où tu t’étais interrompue. Les ouvrières de ton usine se raffinent alors, leurs gestes deviennent plus élancés, presque envoûtants. Une page historique vient de se tourner pour toutes. Elles peuvent être femmes et ouvrières.” (p. 80-81)

BARBEAU-LAVALETTE, Anaïs. La femme qui fuit, Éditions du Marchand de feuilles, Montréal, 2015, 378 p.

La faim blanche

J’ai découvert dernièrement l’existence du webzine Les Méconnus (auquel j’aimerais vraiment collaborer, voilà je l’avoue). C’est par lui que j’ai appris l’existence de La faim blanche, paru dans la collection Fictions du Nord de La Peuplade, maison d’édition que je connais bien pour avoir ses racines dans ma région d’origine. J’adore d’ailleurs la facture visuelle des livres qu’elle publie.

La faim blanche Aki Ollikainen

À la librairie, les deux titres de la collection en mains, j’ai un moment hésité entre le titre animalier qui m’avait d’abord attirée là (Les excursions de l’écureuil) et la poésie des premières lignes de La faim blanche. C’est l’écriture qui l’a emporté. 1867. Le froid sévit, mais ce n’est rien contre les douleurs de la famine. Marja et les siens doivent abandonner leur maison, partir en quête de nourriture, marcher des kilomètres en plein cœur de l’hiver finlandais. Rester peut les tuer; partir aussi, mais c’est le seul espoir. Elle imagine la ville et l’abondance, rêve de se rendre à Saint-Pétersbourg, mais la mort les suit et la faim tord le ventre.

Vous aurez compris que ce n’est pas une histoire joyeuse. C’est un drame blanc comme l’hiver, il n’y a que cette couleur qui colle à l’esprit à mesure qu’avance l’histoire. Blanc, pas noir, malgré le thème. L’écriture est jolie, délicate, malgré le thème. Je crois que c’est ce qui fait la force de ce roman: le contraste, il traite par les opposés un thème qu’on s’imagine toujours sombre et dur. Il en résulte quelque chose de très humain, de très senti.

La faim blanche en extraits

   “Sur ces mots, la porte de l’auberge s’ouvre et un pasteur emmitouflé dans une épaisse fourrure sort accompagné de l’aubergiste. Mataleena a envie de rire; le chapeau de poil du curé ressemble à une boule de pissenlit duveteuse, bien qu’il soit plus marron que blanc. Si elle soufflait dessus, les poils s’envoleraient au-dessus de la neige et le curé n’aurait plus qu’un cône sur la tête. Les aigrettes tomberaient par terre. L’été prochain, des pasteurs à tête jaune pousseraient aux quatre coins de la cour, se balançant dans le vent.
Mais Mataleena n’ose pas souffler, et le vent qui passe ne balaie pas la bourre du chapeau.” (p. 53)

   “Soudain, le gazouillement ténu d’un ruisseau vint tinter à l’oreille. La neige fond. Dans le cimetière de la Vieille Église, les croix se découvrent. Elles sortent leur tête, pour voir si le temps de rappeler à l’homme sa fugacité dans le cycle des saisons est arrivé.” (p. 147)

OLLIKAINEN, Aki. La faim blanche, La Peuplade, coll. “Fictions du Nord”, Chicoutimi, 2016, 166 p.

Hôzuki

Voici une autre découverte que j’ai faite grâce au très beau blogue La littérature japonaise (salutations!). Attirée par la couverture de Hôzuki, j’ai commencé à lire le billet consacré au livre. Mon intérêt a été capté une deuxième fois lorsque j’ai appris qu’un des personnages, l’enfant de la narratrice, est sourd. Ça pique toujours ma curiosité en raison de mes recherches. Je pensais devoir écarter l’ouvrage, mais il s’avère que ce n’est pas une traduction du japonais, mais un roman rédigé en langue française par une auteure québécoise d’origine japonaise. Eh bien! le monde est petit! Aki Shimazaki est née au Japon, mais habite Montréal depuis 1991. Elle a publié plusieurs romans chez Leméac Éditeur.

Hozuki

Je ne sais pas trop comment résumer Hôzuki, ce roman dont l’intrigue se dévoile par petites touches. La narratrice est une personne introvertie et indépendante qui ressent peu le besoin de se mêler aux gens. Elle a un fils, Târo, sourd de naissance. Elle habite avec sa mère et lui un petit appartement annexé à la bouquinerie dont elle est propriétaire. Un jour, une dame entre dans la boutique avec sa fillette de quatre ans en quête d’ouvrages philosophiques pour son mari. Les deux enfants se lient instantanément, et la dame tente de faire la conversation à la narratrice, plutôt réticente. Malgré tout, cette dernière finira par accepter de la revoir pour faire plaisir à son fils, tellement heureux de s’être fait une amie.

Le roman est construit un peu sur un système de confidences. Les révélations se succèdent doucement au fil des pages et nous font connaitre la vie discrète, mais secrète de la narratrice. Le tout est joliment brodé, dans une sobriété efficace. J’ai beaucoup aimé ma lecture.

SHIMAZAKI, Aki. Hôzuki, Leméac/Actes Sud, 2015

Une marche jusqu’à Kobé

J’errais sur la toile quand j’ai découvert le site La littérature japonaise, qui se consacre (le nom le dit) à la littérature nippone. J’y ai appris l’existence de Jentayu, revue littéraire d’Asie, par le biais d’un article consacré au texte Une marche jusqu’à Kobé de Haruki Marakami, paru dans le quatrième numéro de la revue, Cartes et territoires. J’ai décidé de m’offrir l’ouvrage (on peut le commander sur le site des éditions Jentayu).

Une marche jusqu'à Kobé Jentayu

C’est une belle revue. Chaque numéro est illustré par un artiste différent (ici, Public Child) et on trouve au début une carte de l’Asie nous permettant de situer géographiquement l’origine de chaque auteur y ayant contribué. Revue conviviale, on s’y sent chez soi.

Je n’ai pour l’instant lu que le texte de Murakami, puisque c’est celui-là qui m’a poussée à me procurer cette revue. Assez court, il ne compte qu’une quinzaine de pages. L’auteur y raconte son retour dans la province de son enfance après qu’ait eu lieu le tremblement de terre de Kobé de 1995. Plus d’une année s’est écoulée quand il amorce son périple, il a eu le temps d’écrire Underground, qui porte sur l’attentat au gaz sarin survenu deux mois après le séisme. Installé dans la région de Tokyo depuis son entrée à l’université, Murakami n’était retourné que rarement dans sa province:

“Il y a des hommes qui, sans cesse, sont comme tirés vers leur lieu d’origine alors que d’autres ont l’impression que tout retour leur est quasiment impossible. Dans la plupart des cas, c’est comme si une sorte de force fatale séparait ces deux catégories d’individus, sans qu’il y ait de rapport avec les sentiments qu’ils éprouvent pour leur pays natal.
Que cela me plaise ou non, il semble bien que j’appartienne à la seconde catégorie.” (p. 186)

Un texte simple, à l’image de Murakami, ponctué ici et là de belles images. Mais surtout, l’amorce d’une réflexion sur les origines, particulièrement celles de la violence.

“Il est indéniable qu’au sein même de ce tableau paisible subsistent des vestiges de violence. C’est ce que j’éprouve de façon intime. Une part de cette violence est enfouie, juste sous nos pieds, une autre se tapit à l’intérieur de nous-mêmes. L’une est la métaphore de l’autre. Ou peut-être sont-elles interchangeables. Elles gisent là, endormies, comme deux bêtes qui font le même rêve.” (p. 192)

Continuellement, une impression d’étrangeté accompagne l’auteur:

“En face de la gare de Rokko, je m’accordai un petit compromis et entrai dans un McDonald’s. Je commandai un ensemble œufs/muffins (360 yens) et pus enfin apaiser la faim qui grondait en moi tel le mugissement de l’océan. Je résolus de faire une pause d’une demi-heure. Il était alors 9 heures. D’être entré dans un MacDo à 9 heures du matin me donna la sensation d’être devenu un élément parmi d’autres à l’intérieur d’une gigantesque réalité virtuelle « macdonaldesque ». Ou encore d’être devenu une part d’un inconscient collectif. De fait, pourtant, tout ce qui m’environnait était bien ma réalité individuelle. Évidemment. Si ce n’est que, passagèrement, pour le meilleur ou pour le pire, ce caractère d’individualité se retrouvait dans une impasse.” (p. 196)

Les questions de l’auteur demeurent sans réponse. Elles ne font que frapper son esprit à mesure qu’il avance, à travers ses souvenirs, sur une terre qu’il ne reconnait plus. C’est quatre mois plus tard, alors qu’il est de retour chez lui, qu’il fait le point en écrivant ce récit.

Une marche jusqu’à Kobé en extraits

“L’eau, comme réduite par le temps, était devenue noire et boueuse, et, sur des rochers secs, des tortues d’âge indéterminé se chauffaient le dos au soleil, sans qu’aucune pensée, sans doute, ne leur traverse le crâne.” (p. 188)

“Il y a cependant une chose, une seule, dont je suis sûr. Plus on vieillit, plus on est seul. C’est pareil pour tout le monde. Enfin, plus exactement, il est possible que, dans un sens, nos vies ne soient rien d’autre qu’une série d’étapes qui nous habituent à la solitude. Nous n’aurions par conséquent aucune raison de nous plaindre. Et d’ailleurs, à qui pourrions-nous bien nous plaindre?” (p. 196)

La trilogie des gemmes

La trilogie des gemmes, dont le premier tome est Rouge Rubis, est une série jeunesse écrite par l’auteure allemande Kerstin Gier. Elle a pour narratrice le personnage de Gwendolyn Shepherd qui vit dans l’ombre de sa cousine Charlotte depuis sa prime enfance, Charlotte étant son ainée d’un jour seulement. Si Gwendolyn est une jeune fille normale, il n’en est rien de Charlotte, qui a hérité du gène du voyage dans le temps, un secret bien gardé par la famille. À seize ans, elle est sur le point de subir son premier voyage. Tout le monde la surveille, car les premiers voyages surviennent de façon subite et incontrôlée. Sauf que, contre toute attente, c’est Gwendolyn qui, un beau jour, se retrouve soudainement à une autre époque.

Rouge Rubis Kerstin Gier

C’est le genre de livre que j’aime bien comparer au junk food parce que, bien que ce ne soit pas de la grande qualité littéraire, on ne peut s’empêcher de le consommer jusqu’à la fin. L’histoire est très originale, et c’est ce qui m’a accrochée, mais le livre a eu, pour moi, quelques irritants. Que son public cible soit les adolescentes n’est pas un problème en soi. Toutefois, on sent tout au long qu’on s’adresse à des ados dans un langage d’ados (traduit en France, donc doublement agaçant pour la québécoise que je suis [je n’ai rien contre les Français, seulement leur vocabulaire adolescent renforce à mes oreilles le décalage]). Beaucoup de clichés adolescents, aussi, et de digressions sur des sujets banals. Il y a plein de thèmes importants à l’adolescence, mais on a préféré s’en tenir aux lieux communs. Enfin, il me semble que c’était souvent superflu. Il m’a fallu traverser les deux premiers tomes en entier avant que je comprenne que ce qui, plus que tout élément, m’empêchait de voir en les personnages autre chose que des clichés, c’est qu’ils ont été esquissés à grands traits (de caractères): peu de psychologie. C’est dommage, l’histoire aurait pu gagner beaucoup en profondeur.

N’empêche, j’ai lu toute la série en moins d’une semaine. C’est donc dire qu’elle fonctionne malgré tout.

Et puis, ce n’est pas pire que de regarder la télé… ; )

Rouge Rubis au Cinéma

Les livres ont été adaptés au cinéma, mais je n’ai pas vu les films. Je joins ici la bande-annonce du premier, Rouge Rubis.