ASL: Des questions et des dictionnaires

Le mardi 2 octobre 2018 a eu lieu mon troisième cours de ASL 101. Révision du vocabulaire déjà appris puis apprentissage de nouveaux signes: jour, semaine, mois, année, janvier, février, etc., noms de langues (français, anglais, espagnol, ASL), do, don’t, can, can’t, still, etc., high school, collège, université, enseigner, apprendre, enseignant, étudiant, etc.

On commence à avoir juste assez de vocabulaire pour faire des phrases simples. On pratique donc des minidialogues sous forme d’entrevue.

Questionner en ASL

Les questions en oui ou en non sont la première étape. De la même façon qu’en français ou en anglais la marque d’interrogation peut être suggérée par le seul recours à l’intonation (on la monte ou la descend), la langue des signes américaine recourt aux expressions faciales pour signifier la présence d’une question. En ASL, la grammaire est dans ta face. Pour les questions en oui ou en non, il suffit donc de terminer sa phrase par une face de questionnement, c’est-à-dire en ramenant les sourcils l’un vers l’autre.

Or, la langue des signes américaine a aussi son lot de mots questions, dont voici un aperçu en vidéo. Vous remarquerez qu’il existe parfois plus d’un signe pour un même mot question. Il suffit d’opter pour le plus fréquent ou pour celui avec lequel on se sent le plus à l’aise, lorsque deux sont fréquents. C’est ce qui arrive lorsqu’une langue n’a pas de support écrit: elle évolue vite et les variantes sont plus nombreuses.

En ASL, le mot question (tout comme ton air interrogatif) va à la fin de la phrase. Je n’ai pas encore mémorisé tous les signes pour les petits mots pratiques comme do, don’t, must, can, can’t, etc. (ça fait beaucoup), mais je suis en mesure de formuler quelques idées. Par exemple, je suis capable de dire que je suis enseignante en français, que je parle l’anglais et que j’ai étudié à l’université. Pas de quoi se débrouiller dans une fête de Sourds, mais c’est un début.

Signing Savvy: dictionnaire ASL Web

Je l’ai déjà dit, à moins d’avoir un vrai talent en dessin, il est impossible de prendre en note les signes appris en classe. À défaut d’un carnet de notes ou d’une mémoire monumentale, on devra se reposer sur la pratique. Mais il existe aussi des dictionnaires. Comme il faut s’y attendre, les dictionnaires de langues des signes exigent le recours à des images ou à des vidéos. Je connais déjà et possède un dictionnaire de LSQ à l’usage de la famille: LSQ-Français pour l’enfant et sa famille. C’est un dictionnaire papier dans lequel photos et images permettent de représenter un nombre limité de signes. Il m’aide dans la rédaction de certaines scènes de mon roman pour la maitrise.

LSQ-Français pour l'enfant et sa famille surdité langue des signes québécoise dictionnaire

Pour l’ASL, notre enseignante nous a suggéré le dictionnaire en ligne Signing Savvy.  On y trouve une grande banque de signes sous forme de clips vidéos. Il est donc beaucoup plus facile de comprendre comment former les signes. Il suffit d’entrer un mot dans la barre de recherche pour accéder ensuite à l’une liste alphabétique dans lequel on retrouve le mot cherché et ses variantes possibles, s’il y a lieu. Le site comprend aussi un peu d’information sur l’actualité sourde et « The sign of the day ». Chaque jour, un signe est mis de l’avant. On peut observer le signe unique ou encore une phrase qui le contient.

Signing Savvy ASL dictionary americain sign language

En téléchargeant l’application Signing Savvy sur son téléphone, on peut accéder gratuitement au signe du jour, mais pas au contenu du dictionnaire. Il faut pour cela un abonnement que le site n’exige pas.

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Ça pique votre curiosité? Faites-moi part de vos découvertes dans les commentaires.

Igor Grabonstine et le Shining

Le roman Shining de Stephen King a inspiré à Stanley Kubrick un film culte. Sortie en 1980, l’oeuvre du grand réalisateur en a depuis  influencé plusieurs. Au Québec, le film a assurément inspiré à Simon Roy le magnifique Ma vie rouge Kubrick publié en 2014. La même année est aussi paru Igor Grabonstine et le Shining de Mathieu Handfield. Ce dernier livre est une parodie de l’oeuvre de Kubrick, dont l’action est campée dans un tournage fictif qui aurait précédé celui de la version du film que l’on connait.

Igor Grabonstine et le Shining Mathieu Handfield Ta Mère

Ce n’est donc pas Jack Nicholson, mais bien Igor Grabonstine qui se prépare à incarner Jack Torrance sur le plateau de tournage de l’énigmatique Kubrick. L’acteur a peu de qualités humaines si ce n’est un grand amour pour soi. Convaincu d’être irrésistible autant au cinéma qu’auprès des femmes, Grabonstine n’a jamais rien vu confronter sa grande foi en son amour-propre. Lorsque le jeune Danny Lloyd arrive sur le plateau, l’acteur se découvre pour la première fois un rival. Le jeune garçon de six ans qui doit interpréter son fils obtient beaucoup trop d’attention. Quand il découvre que l’enfant a en plus un don, Grabonstine commence tout de suite à échafauder un plan pour paralyser la compétition.

Igor Grabonstine et le Shining ne fait pas dans la subtilité (ni la dentelle). La parodie est dessinée à gros traits caricaturaux dans un style qui a malgré tout de quoi amuser. Les comparaisons et métaphores sont truculentes, quoique souvent complètement tirées par les cheveux. Et c’est précisément ce qui amuse.

Derrière l’amoncellement agité des admirateurs de Lloyd, Cassinger resplendissait tel un phare surplombant une mer houleuse et menaçante. Grabonstine se fixa à elle, bouée dans la nuit obscure de sa colère, et lui susurra quelques paroles tendres qui se perdirent dans le vacarme de la vague abrutissante des compliments qui se heurtaient au récif qu’était le jeune Lloyd. Et Grabonstine eut une pensée pour cette pensée qu’il venait d’avoir et se félicita d’avoir un esprit aussi enclin à la poésie. » (p. 35-36)

Les lecteurs qui apprécieront le plus le roman sont ceux qui ont vu le Shining de Kubrick et qui connaissent un peu son histoire (Wikipedia peut s’en charger). L’auteur s’amuse à détourner des éléments clés du film et des anecdotes du tournage, et ces points de repères culturels sont, à mon avis, ce qui donne au livre son intérêt. Sans eux, on s’amuserait certes des figures de style rocambolesques, mais on se prendrait aussi les pieds dans les mauvaises blagues de lesbiennes et quelques facilités qui, ici, peuvent être oubliées au profit des liens faits avec le film de 1980. On retrouve dans Igor Grabonstine et le Shining un Stephen King ivre de frustration envers ce film qui modifie l’histoire de son roman. On rencontre des références à l’obstination maladive de Kubrick qui a tourné les scènes un nombre incalculable de fois afin d’atteindre la perfection. Le mauvais jeu de Shelley Duvall n’est pas non plus épargné puisqu’il est question à diverses reprises de sa technique plutôt théâtrale.

— […] En fait, il s’agit de deux hôtels différents.
— Je ne suis pas certaine de bien comprendre…
— C’est que Kubrick avait envie d’utiliser la façade extérieure du Timberline Lodge, mais la décoration intérieure de l’hôtel Ahwahnee, situé dans la vallée de Yosemite en Californie, alors il a simplement décidé de démanteler le deuxième, de vider le premier et de reconstruire son hôtel idéal avec les meilleurs morceaux des deux, le tout en prétendant être au Colorado! (p. 26-27)

Enfin, Igor Grabonstine et le Shining est un livre qui amuse sans offrir de réflexion sur les thèmes qu’il aborde. Il rebondit plutôt dessus pour lancer ses situations loufoques. Il m’a donné l’impression d’un exercice de style et de narration, deux aspects bien réussis. Il se lit avec facilité et nous arrache de nombreux sourires. Il ne faut cependant pas s’attendre à plus.

Igor Grabonstine et le Shining en extraits

« Deborah s’était penchée pour parler au jeune homme tandis que Grabonstine, profitant d’un point de vue avantageux, s’adonnait à de lubriques rêveries dans lesquelles Danny était remplacé par un robuste baril de bois brut sur lequel il ferait bon s’appuyer. » (p. 28)

« Entendant cette phrase pour la quarante-septième fois depuis le début de l’après-midi, Grabonstine ne put retenir un soupir d’agacement de quatre-vingts décibels qui fit instantanément sécher les lentilles cornéennes de la pauvre jeune fille qui lui apportait une barre granola, tandis que Leon Vitali, portant un pantalon beaucoup trop ajusté, s’avançait vers Grabonstine qui, d’un habite mouvement oculaire, évita de lui fixer le paquet.
— Kubrick est très content. On va recommencer.

— S’il est si content, pesta Grabonstine à travers sa bouchée de granola, pourquoi ne passe-t-on pas à la suivante? » (p. 33)

HANDFIELD, Mathieu. Igor Grabonstine et le Shining, Les éditions de Ta Mère, 2014, 165 p.

Épellation en ASL: « nice to meet you »

Dans de nombreux pays, la dernière semaine de septembre est l’occasion de célébrer les Sourds et leurs langues des signes. Pendant longtemps, chaque pays choisissait de souligner cette communauté le jour qui lui convenait le mieux.  Cependant, il a été décrété par l’ONU qu’à compter de 2018, le 23 septembre serait la Journée internationale des langues des signes. Dimanche dernier a donc eu lieu cette toute première journée officielle. C’est ce que j’ai appris par l’entremise des médias sociaux, car le sujet n’a pas été abordé lors du cours de langue des signes américaine qui a suivi cette date.

J’ai suivi ce deuxième cours en n’ayant pas fait les devoirs, à mon grand désarroi. J’ai fait les lectures le premier soir, puis j’ai oublié de faire les exercices. Enfin, je m’en suis remise. Ça me fera juste plus de travail à faire en attendant le prochain cours. J’avais tout même étudié mon alphabet et mes nombres, alors ça allait. Car ce deuxième cours nous a demandé d’épeler beaucoup.

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Des jeux d’épellation

La première chose que nous avons faite a été de nous présenter à chacun en répétant un minidialogue en ASL. L’avantage des langues des signes, c’est qu’elles permettent de communiquer dans une foule sans faire de bruit ou devoir se déplacer. Nous pouvions donc rester chacun à une extrémité de la table et tous faire l’exercice en même temps sans nous nuire. Il nous fallait donc signer: « HI! MY* + NAME + épeler nom. YOUR + NAME + WHAT ». Notre interlocuteur devait ensuite nous répondre: « MY + NAME + épeler nom » et l’un de nous devait conclure par « NICE + MEET + YOU ». Très répétitif, mais nécessaire puisque l’épellation des mots et leur reconnaissance est plus exigeante qu’elle n’en a l’air.

*J’utilise les majuscules pour distinguer les signes des mots. C’est une façon de faire que j’ai rencontrée au cours de mes lectures sur la surdité et les langues des signes, et elle me semble efficace.

Vous remarquerez qu’il n’y a pas de déterminants ou de prépositions en langue des signes américaine (en québécoise non plus, d’ailleurs). Il n’y a pas de différence non plus entre YOU et YOUR ou entre I et MY.

Who is this?

Une sorte de jeu de Guess Who nous a plus tard permis de pratiquer encore l’épellation en plus de la description. Lors de ce jeu, nous devions épeler le nom d’une personne de la classe et demander à notre interlocuteur qui elle était. Notre interlocuteur se lançait alors dans une description physique de la personne. L’exercice a donc demandé d’intégrer beaucoup de nouveau vocabulaire (vêtements, couleurs, caractéristiques du visage et accessoires).

Nous avons par ailleurs appris les nombres de 11 à 15 et les animaux de compagnie.

Le jeu du téléphone ASL

Ce qui m’a le plus amusée a sans le moindre doute été le moment où on est sorti de classe pour jouer au jeu du téléphone en ASL. Le groupe a été divisé en deux rangs. Tout le monde regardait derrière sauf les deux premiers de chaque rang, qui faisaient face à l’enseignante. Cette dernière signait quelque chose à ces deux personnes en s’assurant que chacune avait bien compris. Ensuite, ces personnes tapaient sur l’épaule de la personne à leur suite pour qu’elle se retourne et reçoive le message en ASL. L’enseignante, qui avait un plaisir fou à nous voir transformer le message malgré nous, n’hésitait pas à pimenter le tout en ajoutant des signes nouveaux pour nous piéger. Le téléphone est un jeu simple, mais stimulant pour l’apprentissage d’une langue seconde, en particulier d’une langue de signes.

En bref, apprendre l’ASL est beaucoup plus difficile que je l’aurais cru. Le niveau de difficulté est augmenté par le fait qu’il est impossible de « noter » les signes puisqu’il n’existe aucun code écrit pour cette langue. C’est cependant extrêmement intéressant et je m’amuse beaucoup dans cet apprentissage.

Jessica Flores, humoriste sourde

L’enseignante nous a fait découvrir cette humoriste. Ses clips sont disponibles sur YouTube. Elle utilise l’humour pour mieux faire connaitre la réalité sourde aux entendants.

Alphabet en ASL: apprendre à signer

Ce mardi 18 septembre, je me suis rendue dans les locaux de la Société canadienne de l’ouïe (Canadian Hearing Society) à Belleville afin d’assister à mon tout premier cours de langue des signes américaine, ASL 101. J’étais étrangement nerveuse en allant m’installer dans mon anglais langue seconde encore imparfait pour débuter l’apprentissage de cette langue entièrement visuelle. Les instructions du cours, reçues par courriel à la suite de l’inscription, étaient bien claires: par respect pour les apprenants et pour l’enseignante, qui est Sourde*, il est demandé de ranger sa voix le temps du cours. Cette « no voice policy » permet de s’immerger dans la culture sourde et de progresser plus rapidement dans l’apprentissage de la langue.

*On parle des Sourds et des Sourdes qui s’identifient comme appartenant à la communauté linguistique sourde (peu importe la langue de signes employée) en utilisant un S majuscule. On reconnait ainsi leur appartenance à la culture sourde, tout comme la majuscule au nom Canadiens fait référence aux individus appartenant à la nation. La règle de la majuscule et de la minuscule pour différencier le nom de l’adjectif s’applique donc.

Nous étions neuf personnes motivées à attendre le début du cours. Certaines s’y sont inscrites, comme moi, pour des projets personnels liés aux arts (chanson et littérature), d’autres pour faciliter leurs relations avec un collègue sourd ou un membre de la famille, ou encore pour mieux servir la clientèle en enseignement ou en pharmacie. Tous nous avons en commun un intérêt marqué pour cette langue si différente de celles qu’on apprend d’ordinaire.

L’alphabet en ASL

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Pour ce premier cours d’initiation à la langue des signes américaine, l’enseignante a utilisé sa voix, car bien qu’elle se sente plus à l’aise en ASL, elle sait oraliser. On nous a remis nos cahiers avec DVD, qui nous permettront de nous exercer entre les cours, puis nous avons appris l’alphabet en ASL. Au-delà des 26 signes à mémoriser pour représenter les lettres (et leur inscription dans la mémoire musculaire de la main pour parvenir à les former rapidement), l’efficacité à épeler en signe en situation de communication repose aussi sur la capacité des locuteurs à reconnaitre les signes ET à obtenir une représentation mentale du mot qui est en train de s’épeler. Même à l’oral, lorsqu’une personne épèle vite, il peut être difficile de « lire » le mot. Il est donc recommandé de s’attarder à la première et à la dernière lettre du mot pour déduire à partir du contexte lorsqu’on perd le fil (les Sourds sont des marathoniens de l’épellation). Nous avons donc appris à nous présenter à partir des signes JE + NOM + épellation. Avouons-le, j’ai eu beaucoup de difficulté à comprendre le nom des gens sur leurs mains, car je n’avais pas encore mémorisé tous les signes de l’alphabet.

Pour les curieux, voici une vidéo que j’ai trouvée en ligne. La personne montre comment épeler l’alphabet en ASL. Elle ne parle pas, il faut donc activer les sous-titres pour avoir la traduction.

Nous avons ensuite appris les chiffres de 1 à 10, puis quelques mots tels que « forme », « pareil », « différent », « lettres », « chiffres », « ralentir »… Ce premier cours, plus bref que ceux qui suivront, s’est terminé par un jeu-questionnaire sur la culture sourde. Comme les réponses étaient à choix multiple, notre nouvelle connaissance de l’alphabet en ASL nous a permis de partager nos réponses.

ASL, en chanson

Pour conclure, l’enseignante nous a recommandé de chercher « Thinking Out Loud ASL » dans Google pour en découvrir l’interprétation en langue des signes, qu’elle trouve magnifique. Il y en a plusieurs. En voici une.

Vous verrez, si vous faites une recherche, qu’on retrouve différentes interprétations de la chanson en signes. Toutes ne sont pas en ASL. Parmi celles qui le sont, aucune n’est identique, car il y a des différences dans les façons de signer tout comme il existe différents accents dans une langue orale.

Enfin, j’ai eu beaucoup de plaisir à assister à ce cours. La semaine prochaine, des jeux de communication sont prévus pour stimuler les échanges signés et le recours à la voix sera interdit. Ça s’annonce plutôt intéressant…

MISE À JOUR (20 septembre 2018): Si vous souhaitez en apprendre plus sur l’histoire des Sourds et des langues des signes, je vous invite à découvrir l’ouvrage Des yeux pour entendre d’Oliver Sacks.

Les faux handicaps

Cet automne devrait voir s’achever mon projet de roman pour la maitrise. Je rédige un mémoire de recherche-création, auquel une première partie est dédiée à l’étude de la mise en scène du personnage sourd dans le roman Malentendus de Bertrand Leclair, et une deuxième partie est consacrée à l’intégration d’un tel personnage dans mon propre projet de création, un court roman. Si j’ai rédigé ma recherche à bonne vitesse, je me trouve, depuis que je m’attèle à la rédaction de ce roman, devant de nombreux handicaps d’écriture. Outre le fameux syndrome de l’imposteur, je fais face à plusieurs « faux handicaps ».

Escalier Musée des Beaux-Arts Nancy Faux handicaps
Monter l’escalier ou rester sur le palier: un choix

Les faux handicaps, partout

Un exemple criant de faux handicap a été le suivant. Quand l’envie m’a prise de débuter ce carnet d’écriture sur le blogue, je me suis immédiatement heurtée à une fausse contrainte. J’hésitais quant à la forme que je donnerais à ce carnet. Consacrerais-je une nouvelle section de mon site à ce projet comme une sorte de deuxième blogue dans le blogue? C’était intéressant, mais je ne savais pas comment m’y prendre ni si mon thème WordPress m’en donnerait l’option. En plus, j’aurais besoin de temps pour apprendre comment faire. J’avais aussi la possibilité d’intégrer ce carnet au blogue en créant une nouvelle catégorie (ce que j’ai fait). Or, mon menu de catégories ne me semble pas visuellement attrayant et, n’ayant pas réglé ce problème de mise en page encore, je n’étais pas certaine que ce serait une option satisfaisante. J’ai encore beaucoup de choses à apprendre avec WordPress.

Voilà, devant l’impossibilité de prendre une décision immédiate (ou de trouver les outils) de mise en page, je me suis retrouvée complètement paralysée. Impossible pour moi d’entreprendre la rédaction de ce carnet si je ne savais pas exactement sous quel format il serait publié. J’aurais pu l’écrire dans Word en attendant, j’y ai songé, mais le muscle de la contrainte m’empêchait de rédiger quoi que ce soit. C’est ce que j’appelle un faux handicap. Rien ne m’empêchait d’écrire, si ce n’est mon besoin de « confort contextuel ».

Mon amie Vicky (une excellente traductrice) est venue me visiter il y a quelques jours. Alors qu’on profitait du temps doux pour travailler un moment sur la terrasse, je lui ai fait part de mon contraignant faux problème (qu’elle a d’ailleurs trouvé bien contraignant et bien faux). C’est en lui en parlant que j’ai réalisé qu’il pouvait aussi constituer une porte d’entrée. En effet, pourquoi ne pas ouvrir ce carnet d’écriture en abordant la difficulté soulevée par sa création?  (Ceci ouvre la porte à un autre sujet qui sera abordé ultérieurement: l’introduction.)

On dit qu’on élimine parfois le problème en parlant du problème. Je me suis donc libérée de ma contrainte de mise en page en la transformant en un article. Je n’ai pas réglé mon questionnement par rapport à la structure de mon blogue (j’approfondirai la démarche CSS un jour), mais j’ai choisi une option pour pouvoir publier. J’ai choisi de monter l’escalier.

Le perfectionnisme, ce tueur de créativité

Qu’est-ce qui se cache derrière tout ça? Le besoin que les choses soient réalisées à la perfection dès le départ. Le perfectionnisme est sans contredit l’un des faux handicaps les plus paralysants. Je sais pourtant que la meilleure façon de rendre un texte parfait est de le retravailler (mille fois s’il le faut). Et qu’en réalité, la perfection n’existe pas, surtout dans le domaine de l’écriture. Toutefois, j’éprouve depuis plusieurs mois beaucoup de difficulté à rédiger mon projet de création pour la simple et unique raison que… j’ai peur que le résultat soit mauvais.

Il faut dire que je me suis embarquée dans un projet un peu particulier. Comment mettre en scène un personnage sourd réaliste alors qu’on ne sait pas signer soi-même? Par ailleurs, j’ai parlé à beaucoup de gens de ce projet et je me mets maintenant de la pression pour en faire quelque chose de génial. La peur du regard d’autrui peut être bien handicapante… Mon défi est donc de laisser aller tout ça et d’écrire quelque chose de mauvais ou d’ordinaire que je vais pouvoir améliorer par la suite. Seule Amélie Nothomb publie ses premiers jets (j’ai lu deux livres d’elle à une époque qui précède ce blogue, elle n’y figure donc pas). Et soyons honnête, j’aime beaucoup raturer et réécrire, c’est ma partie préférée. Alors pourquoi m’en faire avec un premier jet médiocre? Après tout, il a l’avantage de dresser les grandes lignes et la charpente…

(Pour l’entrevue complète, cliquez ici.)

Au nombre des faux handicaps

Les faux handicaps sont nombreux. Chacun a les siens et chacun s’en invente régulièrement. On est bien humains… De mon côté, plus j’y pense, plus je réalise que plusieurs des miens sont liés au confort. Par exemple, je ne peux pas écrire parce que je n’ai pas le bon carnet, la bonne couleur de crayon, parce que je ne peux pas m’installer sur le coin du divan, parce que je n’ai pas fini le texte précédent, etc.  Ridicule? Bien sûr, c’est exactement cela, un faux handicap: une raison banale qui surpasse toute limite réelle.

Or, une chose est certaine, les faux handicaps sont les symptômes d’une autre chose, celle qui bloque réellement l’écriture: un syndrome de l’imposteur, un manque de documentation ou de confiance en soi, la peur du jugement ou de l’échec, etc. C’est à cela qu’il faut penser quand on se dit qu’on n’a pas choisi le bon temps de verbe… ou qu’on ne sait pas dans quelle catégorie ou page de blogue on va publier.

En ce qui concerne mon projet de court roman pour la maitrise? Comme je l’ai dit, la peur d’échouer à produire quelque chose de réussi me nuit beaucoup. Mais cette peur est aussi motivée par le fait que, bien que documentée, je ne connais pas la langue des sourds sur le bout de mes doigts…

À chaque faux handicap sa solution

Il faut faire attention que la solution ne devienne pas une béquille qui repousse l’écriture. (Je pourrais me documenter pendant des années…) J’ai donc décidé de faire deux choses.

  1. Je me suis inscrite à un cours d’ASL (je devrais débuter ce 18 septembre 2018. MISE À JOUR (19 septembre 2018): pour découvrir ma série d’articles sur ces cours, cliquez ici). Cela me donnera quelques bases supplémentaires pour me sentir plus à l’aie avec mon sujet, mais ça ne doit pas remplacer l’écriture. J’écris en français, après tout. Je ferai donc les deux en même temps. J’ai aussi un ouvrage sur la place de la métaphore dans la langue des signes américaine qui m’attend sur le coin de mon bureau.
  2. J’ai décidé de tout réécrire en changeant mon temps de verbe pour le présent. Ainsi, j’ai fini de me dire que je suis bloquée parce que je fatiguée de me barrer les pieds dans les auxiliaires du passé composé. En plus, ça me permet de me réapproprier mon manuscrit et de le retravailler en profondeur pour faire disparaitre les inégalités dans le style ou dans le récit. Je coupe beaucoup de choses. Pendant ce temps-là, j’écris. Et je découvre des failles… Ce qui est positif, c’est que ça me force à corriger celles-ci tout de suite, et donc à trouver mon manuscrit moins médiocre.

La troisième étape consistera, bien sûr, à mener l’histoire jusqu’à la fin (je suis à mi-récit en ce moment), partie excitante et terrifiante à la fois. Il me faudra pour cela me permettre de faire des erreurs ou même de faire les choses dans le désordre. Ça reste un défi.

Je conclurai sur cette pensée:

Les faux handicaps sont de réels handicaps. Les vrais handicaps, le plus souvent, deviennent des contraintes d’écriture et des moteurs de créativité.

Et vous, qu’est-ce qui met un frein à votre créativité? Et pourquoi?

A Quiet Place

Toujours intriguée par les livres et les films qui mettent en scène des langues de signes, j’ai récemment regardé A Quiet Place. Réalisé en 2018 par John Krasinski, ce film d’horreur et de science-fiction propose l’histoire d’une famille dont les seules chances de survie proviennent de leur capacité à demeurer silencieux.

A Quiet Place John Krasinski 2018 Emily Blunt

Au moment où commence le film, la Terre a été envahie par des créatures qui se servent de leur ouïe pour repérer les humains et les chasser. La famille, constituée des parents et de trois enfants, dont l’ainée est sourde, se sert de la langue des signes américaine (ASL) pour communiquer. Le « handicap » de l’adolescente devient donc à la fois un avantage (la langue) et un inconvénient (elle ne peut entendre venir le danger).

Ce personnage est incarné par une actrice sourde, la convaincante Millicent Simmonds, ce qui apporte beaucoup de crédibilité au film. Lorsque l’adolescente signe, elle ne fait pas semblant. C’est de l’authentique ASL qui est montrée à l’écran.

Par ailleurs, ce que j’ai trouvé intéressant dans A Quiet Place, c’est le fait qu’on ne prenne pas le spectateur par la main. De nos jours, peu de films font confiance à l’intelligence de leur public. On dit tout au spectateur, lui montre tout.  On l’accompagne dans son visionnement comme s’il était un enfant risquant de rater un élément important. Le film de Krasinski, au contraire, plonge le spectateur dans son univers: un monde de silence dans lequel les mots sont comptés. Pas d’explications superflues.

J’ai aimé aussi que la langue des signes américaine soit intégrée avec naturel. Là non plus, pas de discours explicatif.  C’est, à mon avis, un des éléments qui rendent sa présence dans le récit intéressante. Le film n’adopte pas un ton didactique. Il met en scène une histoire et les éléments qui rendent l’univers de celle-ci cohérent (dont l’ASL), et ce, sans expliquer en quoi il y a cohérence.

Soyez rassurés, les passages en ASL sont sous-titrés. Cela facilite la compréhension même si, toutefois, il aurait pu être intéressant d’essayer de faire sans cette traduction. Après tout, les échanges sont brefs. Cela aurait pu  éviter à notre attention de se retrouver divisée entre les mains des personnages qui signent et les mots au bas de l’écran, car on ne peut pas lire et regarder en même temps.

En conclusion, A Quiet Place est un film différent et rafraichissant.

Est-ce le film d’horreur qui troublera vos nuits pour les prochains mois? Tout est possible, mais il n’a pas troublé les miennes…

A Quiet Place, la bande-annonce

KRASINSKI, John. A Quiet Place, Paramont Pictures, 2018, 90 min

Polatouches

Il y avait longtemps que je me disais qu’il me fallait lire un livre de Marie Christine Bernard. J’ai connu cette dernière alors que j’étais étudiante au cégep. J’étais inscrite à son cours de création littéraire. À l’époque, elle n’avait pas encore été publiée, et je me souviens qu’elle travaillait sur des projets qui sont finalement devenus les livres Monsieur Julot et Les Mésaventures de Grosspasfine. Depuis, elle a écrit plusieurs autres livres, et c’est avec son dernier, Polatouches, que j’ai décidé d’entrer dans son univers.

Polatouches Marie Christine Bernard Stanké

Polatouches met en scène le personnage de Stéphanie. Celle-ci vit en couple depuis dix ans avec Josée, mais refuse d’assumer publiquement sa relation, tenant même ses parents dans l’ignorance. Seul son meilleur ami, Claude, connait la vérité. À la suite d’une énième dispute avec sa conjointe qui n’en peut plus de se faire imposer le placard, Stéphanie choisit de prendre ses distances pour un moment. Elle part s’installer au chalet de ses parents pour une semaine, profitant du départ subit des locataires. Dernière bâtisse d’un rang isolé, le chalet n’a pour tout voisin qu’une maison habitée par un couple dont l’étrange aura met Stéphanie mal à l’aise: « Pas sûre que je viendrais te demander du secours, fille » (p. 49), pense-t-elle après avoir rencontré pour la première fois sa voisine.

Ainsi entre-t-on dans cet ouvrage qui explore des aspects de l’homosexualité féminine, notamment ceux liés au regard des autres. Or, ce n’est pas là la seule marginalité mise en avant. Josée est Crie d’origine, mais elle a été adoptée par des Blancs qui l’ont élevée comme une Blanche. Il en va de même pour Claude qui, de son côté, n’a découvert ses origines cries que par hasard et est depuis tourmenté par un vide identitaire. La difficulté d’être soi est donc un thème central de Polatouches.

Ce livre de Marie Christine Bernard, dont le thème premier semble d’abord le couple homosexuel féminin, évolue ainsi pour laisser de plus en plus de place à la culture des Premières Nations. C’est ce deuxième thème qui nous fait finalement plonger au cœur d’un récit qui nous emporte bien loin de la réalité à laquelle nous sommes habitués. Bernard nous fait faire un saut hors de la réalité hétérosexuelle blanche ordinaire. Le dénouement plaira ou ne plaira pas, selon les gouts du lecteur ou ses attentes, car Polatouches offre une surprise de genre. Ceux qui aiment être emportés hors des sentiers battus aimeront.

Toutefois, je vous avertis, on ne se sent pas bien pendant très longtemps lorsqu’on se lance dans cette lecture. L’auteure souhaite créer un malaise et elle y parvient. Celui-ci commence au moment où Josée, infirmière, est interpelée par une collègue pour interagir avec une patiente crie et sa grand-mère. La jeune présente une bien vilaine morsure au flanc. La forme de celle-ci rappelle des dents humaines… Dans ses rudiments de cri, Josée tente tant bien que mal d’obtenir une explication quant aux origines de la blessure.

J’ai terminé ma lecture à 1 heure du matin, seule dans le sous-sol de ma toute nouvelle maison. J’ai regardé quelques fois par-dessus mon épaule…

Polatouches… et le castor

Pourquoi orner d’une image de castor la couverture d’un livre intitulé Polatouches? Il semble y avoir erreur sur l’animal. Mais y a-t-il ici réellement confusion? Clairement, à la lecture du livre, on comprend que l’auteure sait ce qu’est un polatouche:

La boule de poils bougea et une petite tête pointue, munie de deux grandes oreilles rondes et d’une paire d’yeux noirs et brillants comme des billes d’onyx, apparut. […]
– Un écureuil volant… C’est rare qu’on en voie… ils ont peur de tout.
(p. 61)

Il me semble donc que, s’il y avait eu erreur, celle-ci aurait été relevée dès la sortie de la maquette. Alors, pourquoi un castor? Les motifs qui remplissent le dessin de l’animal rappellent les arts autochtones. Ma connaissance de la culture des Premières Nations n’étant pas assez vaste, j’arrêterai donc là mon hypothèse: je ne sais pas si le castor a été confondu avec un polatouche ou s’il figure en couverture parce qu’il est un animal symbolique de la culture crie (grand thème du livre de Bernard), mais la façon dont il est dessiné semble faire un pont avec cette culture.

MISE À JOUR (20 aout 2018): L’auteure m’a confirmé par le biais de Facebook (voir la page du blogue) que le castor était un choix éditorial et non un choix personnel. Elle m’a aussi précisé que le castor représente la grand-mère (la gookum) de la jeune femme mordue au flanc. Voici donc élucidé ce grand mystère!

Polatouches en extraits

« Pendant que ses proches veillaient sur son agonie, quelqu’un avait sorti un tambour à main et avait commencé à chanter. C’était un chant doux, dont Josée avait deviné qu’il disait au revoir et bon voyage à muushum, le grand-père. Elle s’était arrêtée dans le corridor pour écouter. D’autres voix se joignaient à celle de l’homme pour faire un chœur en sourdine. Josée avait compris soudain pourquoi ces gens aimaient tant la musique country; elle qui avait toujours vu là-dedans un paradoxe – des Indiens qui aimaient la musique de cow-boy -, elle percevait maintenant la parenté, superbe et douloureuse, entre les vieilles ballades nostalgiques des prairies américaines et ces airs anciens sortis du sol de la forêt boréale. C’était la petitesse devant l’immensité, le chagrin devant ce qui est perdu et l’espérance d’un monde meilleur. » (p. 126-127)

BERNARD, Marie Christine. Polatouches, Stanké, Montréal, 2018, 227 p.

Le poids de la neige

Avant de partir en voyage vers le Sud (voir mon « enquête » littéraire ici), je me suis sérieusement demandé quel livre apporter pour lire en avion et en fin d’après-midi, à la chambre, entre le moment de la douche et celui du souper. Quand j’ai découvert que la bibliothèque de l’école où je travaillais avait été garnie d’un exemplaire de Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, je me suis demandé comment je ferais pour l’emprunter, sachant très bien que je risquais d’habiter une autre province au moment où je devrais le retourner. Puis j’ai trouvé: je chargerais quelqu’un de ma connaissance de le rapporter pour moi. Le poids de la neige contre la canicule cubaine puis contre celle qui, au Québec (36 degrés!), a accompagné la lecture des derniers chapitres.

Le poids de la neige Christian Guay-Poliquin La Peuplade

Le poids de la neige est définitivement un livre enneigé. On y découvre le narrateur, les jambes cassées et plutôt mal en point, prisonnier du village où il avait voulu se rendre pour une dernière visite à son père. Un accident de voiture l’a cloué au lit. Une panne d’électricité majeure a coupé le village des villes environnantes. Puis la neige, toute cette neige qui ensevelit les villageois dans son abondance, force la petite population à attendre la fin de l’hiver pour se rendre en ville. De toute façon, même s’il le voulait, le narrateur ne pourrait aller plus loin que le pied de son lit: il ne parviendrait pas à se relever tout seul. Il est chanceux d’avoir survécu. Encore plus que le vieux Matthias ait accepté d’en prendre soin jusqu’au printemps contre la promesse qu’on l’aide à rentrer chez lui dès la fonte de la neige.

C’est donc sous la véranda d’une maison de campagne que se déroule toute l’action de ce roman qui fait suite à Le fil des kilomètres, paru en 2013.  Ce premier livre, je ne l’ai pas lu, mais mes recherches m’ont vite fait découvrir que c’est entre ses pages que se fait la route qui mène le narrateur jusqu’à son lit d’éclopé. Le poids de la neige débuterait ainsi à peu près là où se termine le premier opus.

La majorité de l’action de ce deuxième livre se passe donc dans la minuscule pièce où les deux hommes ont trouvé refuge. Ils n’accèdent pas au reste de la maison, qui serait trop difficile à chauffer. Les ressources se font rares depuis le début de la panne. Les villageois s’entraident comme ils le peuvent. Certains vont chasser. Puis, les déplacements sont aussi limités en raison de la rareté de l’essence. Ainsi, c’est entre quatre murs et entre quatre yeux que ce récit débute. De temps à autre, un villageois rend visite aux deux hommes. L’un apporte des vivres, l’autre des nouvelles.

L’action est lente, les évènements d’abord banals, mais on ne s’ennuie jamais. Là réside probablement l’une des plus grandes forces du jeune auteur: parvenir à tenir le lecteur en haleine avec de microévènements. Si l’intrigue accroche le lecteur (mais quand et comment réussiront-ils à quitter la véranda et le village?), le style et les images fortes qui ponctuent l’écriture sont sans doute ce qui fait le moteur du livre.

La neige et le vent ont cessé subitement, ce matin. Comme une bête qui, sans raison apparente, abandonne une proie pour en chasser une autre. Le silence nous a surpris, dense et pesant, alors que nous avions encore l’impression que les rafales allaient arracher le toit et que nous serions aspirés dans le vide.

Quand on regarde par la fenêtre, on dirait qu’on est en pleine mer. Partout, le vent a soulevé d’immenses lames de neige qui se sont figées au moment même où elles allaient déferler sur nous.

Matthias en a profité pour faire un tour dehors. Dans le tunnel sans fin de ma longue-vue, je le vois qui s’éloigne en marchant sur la neige durcie par le froid. Et sa silhouette rapetisse à mesure qu’il s’approche de la forêt. On dirait un Roi mage qui avance vers son étoile.
 (p. 110)

Comparaisons, métaphores et personnifications font naitre une foule d’images dans notre esprit. Elles ont pour effet de nous emmener ailleurs, de nous sortir momentanément de la véranda, de nous guider plus loin que la tempête, ce qui fait qu’on ne se sent pas cloitré entre les pages comme l’est le narrateur dans la maison. On suit le fil des pensées comme, je l’imagine, on suivait le fil des kilomètres dans le roman précédent. Seulement, le véhicule n’est pas le même, le rythme non plus.

Le poids de la neige est de ces livres qui font la démonstration que la force d’un récit réside souvent dans celle de l’écriture. L’histoire intrigue et les phrases transportent. Une grande partie du plaisir tient dans l’agencement des mots et des idées, des tournures qui amènent la pensée ailleurs. Une belle lecture!

Le poids de la neige en extraits

« La véranda s’ajuste au froid. Le bois de la structure se raidit. Les fondations serrent les dents. Parfois, des tintements secs résonnent entre les poutres. Ce sont des clous de la toiture qui cèdent sous la pression. Les cheminées du village fument généreusement. Partout, les gens se font réveiller par les caresses glaciales de l’hiver et se dépêchent de faire une première attisée. L’écorce de bouleau produit une fumée blanche qui monte en ligne droite dans l’air immobile. On dirait des colonnes de marbre qui soutiennent le ciel. Comme si nous vivions dans une cathédrale. » (p. 112)

« Où tu penses aller comme ça? grommelle-t-il, les dents tâchées de vin et la bouche pâteuse. Regarde à l’extérieur, allez regarde, insiste-t-il en désignant vaguement la fenêtre. Hein, où penses-tu aller? Il n’y a nulle part où aller. On nous a abandonnés. Regarde, je te dis! Regarde tant que tu veux! Il n’y a plus rien à voir. Nous sommes pris au piège dans une mer de glace. Vingt mille lieues sous l’hiver. » (p. 200)

« Malgré son âge, Matthias avance vite et je peine à le suivre. À la hauteur de l’aréna, je le perds de vue. Je reste sur place et regarde la bâtisse assujettie par la neige. Ce n’est plus qu’un amas de tôle enfoui sous une avalanche de silence. Comme la véranda, mais en plus grand. Ce n’est pas une nef échouée, c’est un navire gigantesque qui a heurté un iceberg. » (p. 233)

GUAY-POLIQUIN, Christian. Le poids de la neige, La Peuplade, Chicoutimi, 2016, 296 p.

Que lisent les gens sur la plage à Cuba?

J’ai passé une semaine à Cuba dernièrement. Fidèle à mon habitude, je lis dans l’avion, mais je suis incapable de lire arrivée à destination. Même si, dans les Caraïbes, j’ai passé mes journées sur la plage, je ne  pouvais pas mettre mes yeux ailleurs que sur ce qui m’entourait. Pas de lecture pour la lectrice compulsive.

Toutefois, il suffit de se promener entre les palapas pour constater que de nombreuses personnes lisent sur le bord de la mer. J’ai donc mené une petite enquête littéraire lors de mon séjour au Royalton Hicacos de Varadero.

J’ai eu l’air louche pas mal alors que je circulais avec mes verres fumés, mon chapeau et mon appareil photo en tendant la man sous les parasols afin de prendre les couvertures des livres en photo. Je n’ai donc pas tout photographié. Il m’a malgré tout été facile de constater que les livres les plus populaires sur la plage appartiennent au genre du suspense ou de la romance. It de Stephen King se retrouvait d’ailleurs dans les mains de plus d’un homme.

Royalton Hicacos Varadero Cuba It Stephen King

Royalton Hicacos Livres plage

Royalton Hicacos Varadero Ben Kane Clash of Empires

Royalton Hicacos Varadero Lucy Diamond The Beach Café

Royalton Hicacos Varadero Claire Evans The Fourteenth Letter

Royalton Hicacos Varadero Joel Dicker

Royalton Hicacos Varadero Fellini uber Fellini

Royalton Hicacos Varadero Livres plage

En plus, l’hôtel a installé sa propre petite librairie sur la plage. On y retrouve des ouvrages dans plusieurs langues pour le plaisir des touristes lecteurs. Toutefois, la sélection de langue française était assez limitée.

Library Royalton Hicacos Varadero Cuba

Et vous, que lisez-vous à la plage? Faites-m’en part dans les commentaires!

Guerres

C’est la curiosité qui m’a poussée à lire Guerres de Charlotte Gingras. En tant que conjointe de militaire, je me demandais quel traitement l’auteure jeunesse avait fait du thème de la cellule familiale en période de déploiement.

Ce roman pour adolescents débute alors que Nathan, le père de famille, s’apprête à s’envoler pour l’Afghanistan. Son entourage se prépare difficilement à vivre cet éloignement de six mois, surtout que Nathan est patrouilleur dans l’infanterie et s’en va en zone de guerre. Sa femme, Karine, est en colère contre lui, alors que ses enfants apprennent à gérer les émotions que ce départ fait naitre chez eux et qu’ils ne sauraient pas toujours nommer. À 15 ans, Laurence se voit forcée de prendre les rênes de la famille. C’est elle qui s’occupe de Luka, 9 ans, et de Mathilde, un an, car dès le départ de son mari, leur mère devient l’ombre d’elle-même. Distante, celle-ci fournit le garde-manger sans offrir de support moral ou d’amour à ses enfants.

Guerres Charlotte Gingras littérature jeunesse la courte échelle

Le titre Guerres fait donc référence autant à la guerre qui se déroule au Moyen-Orient qu’à celle qui éclate sourdement au sein de cette famille. Le livre est court (152 pages) et la narration est partagée par Luka et Laurence, en alternance. Seule la grosseur des caractères permet de constater le changement de narrateur, ce qui demande un œil avisé: pas évident pour les jeunes qui éprouvent des difficultés en lecture. La voix de Laurence, plus personnelle et plus mature, est celle que l’auteure a le plus développée et qui permet le mieux de suivre le fil des évènements.

Bien que le livre se lise facilement et qu’il ne soit pas désagréable en soi, il m’a laissée avec des sentiments mitigés. D’abord, le point de vue choisi m’a semblé restreint. Il va de soi que, lorsqu’on raconte une histoire du point de vue d’un narrateur participant, on doit s’en tenir à sa vision du monde. Toutefois, la lecture de Guerres parait orientée dans une direction unique: montrer que l’armée détruit des familles. Quand Nathan part à la guerre, tout s’écroule. Sa conjointe cesse d’être une mère pour ses enfants. Ceux-ci sont en colère, abandonnés et doivent grandir plus tôt que prévu. De son côté, Karine décrie le tort que l’armée lui a fait en la forçant à déménager d’une base à l’autre. L’armée est contre ses valeurs. Par ailleurs, des amis de la famille vivront un deuil difficile en raison de cette même mission à laquelle participe Nathan.

Certes, il est possible qu’une famille vive les choses ainsi et, en ce sens, le livre de Charlotte Gingras peut être réaliste. Pourtant, il m’a emmenée bien loin de la réalité que je connais. J’habite une base militaire, je vis avec un militaire, je côtoie des militaires, je reste seule à la maison lorsque mon conjoint part en déploiement. Si j’ai la chance qu’il ne fasse pas un métier d’infanterie, et donc de ne pas trop m’inquiéter lorsqu’il part à l’extérieur, j’ai une bonne idée des émotions et des conflits que ces séparations font naitre. Ça demande des ajustements de couple à répétition, autant pendant le départ qu’au retour. L’armée, c’est un mode de vie qu’on choisit en même temps que son conjoint. C’est cliché, mais c’est ainsi. Et il y a plein de ressources pour les familles de militaires. Personne n’est laissé seul. Il y a des ateliers pour les enfants dont un parent est en déploiement, des sorties pour les conjoints… Pour l’instant, je n’ai pas d’enfants et je ne participe pas non plus à ces activités, mais elles sont là. Alors, lire entre les lignes que la famille entière est victime de l’armée… Ça m’a agacée. Si la famille s’écroule, c’est que Karine et Nathan auraient dû se séparer bien avant. C’est que le déploiement survient alors que la famille est fragile. Et on le comprend dans le livre, mais… je ne sais pas, il y traine quelque chose de moralisateur, ou de pas suffisamment nuancé.

C’est probablement ce qui m’a le plus agacée, le manque d’espace pour les nuances, mais j’ai aussi accroché sur une ou deux invraisemblances. Par exemple, parlant d’un jeune qui veut s’enrôler, Luka dit:

J’aimerais ça partir avec Jonathan, retrouver papa. Mais il ne part pas tout de suite en mission. Son entraînement va durer une année. Ensuite, il ne sera qu’un simple soldat qui obéit aux ordres de ses supérieurs. Plus tard, si tout va bien, il deviendra caporal. Il donnera des ordres à son tour. (Luka, p. 102)

Un caporal ne donne pas d’ordres. Seul un caporal-chef le peut. Il me semble que, tant qu’à plonger dans un sujet aussi vaste, l’auteure aurait pu mieux l’approfondir. On aurait apprécié qu’elle nous fasse mieux connaitre ce milieu si différent de celui des civils. Malheureusement, le récit est circonscrit dans la limite des sentiments des jeunes personnages, ce qui est intéressant en soi. Or, il aurait gagné à présenter un point de vue plus large. Ainsi, je n’aurais peut-être pas senti qu’on pensait pour moi.

J’ai malgré tout apprécié que la jeune Laurence porte un regard neuf sur sa mère en fin de livre. L’ouverture était bienvenue. Cependant, un cliché sur « la colère des femmes » m’a fait décrocher. Ne pourrait-on pas éviter les lieux communs trop faciles?

Moi qui avais peur de lui ressembler, qui l’avais bannie de notre clan, j’en suis venue à penser que pendant ton absence, sans le savoir, nous ressentions une colère semblable. Cette vieille colère rentrée des femmes envers leur mari, leur père, leur frère, leur fils guerrier, qui les abandonnent pour se jeter dans l’aventure de la guerre. (Laurence, p. 150)

En bref, Guerres n’est ni un mauvais roman ni une grande lecture. Il se lit bien, présente des personnages qui se veulent bien campés, et le fait avec sensibilité. Or, le point de vue, restreint, limite les apprentissages qu’on peut y faire. Il ne permet pas de connaitre la vie des familles de militaires. Il montre simplement comment les choses peuvent mal tourner pour certaines d’entre elles.

GINGRAS, Charlotte. Guerres, Éditions La courte échelle, Montréal, 2011, 152 p.