Metaphors We Live By

C’est en écoutant une très intéressante conférence TED (voir la dernière partie de cet article) que j’ai découvert l’existence de l’ouvrage Metaphors We Live By. Coécrit par le linguiste George Lakoff et le philosophe Mark Johnson, cet ouvrage, paru pour la première fois en 1980, veut faire la preuve d’une corrélation directe entre la façon dont on perçoit la réalité et les métaphores langagières qu’on utilise pour la décrire. Le sujet est fascinant et de nombreux exemples permettent de montrer comment les mots peuvent former à la fois des lunettes et des œillères.

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Et si nous considérions le monde en partie à travers le filtre des métaphores qu’on emploie pour le décrire? Voici l’hypothèse défendue par les auteurs de Metaphors We Live By. Pour soutenir leur argumentaire, ils ont recours à plusieurs exemples (parfois trop). L’un des plus convaincants est brièvement abordé dans la vidéo incluse plus bas. Il est convaincant, car il fait référence à notre façon de vivre une argumentation (having an argument, difficile à traduire de façon exacte) et que tous nous avons souvenir d’une quelconque discussion conflictuelle. Se basant sur les expressions qu’on retrouve en langue anglaise (et je vous dirais qu’il en va de même pour le français), les auteurs démontrent que nos argumentations reposent sur la métaphore ARGUMENT IS WAR. Argumenter revient donc à faire la guerre avec les mots.

Your claims are indefensible.
He attacked every weak point in my argument.
His criticisms were 
right on target
demolished his argument.
I’ve never 
won an argument with him.
You disagree? Okay, shoot!
If you use that strategy, he’ll wipe you out.
He shot down all my arguments. (p. 4)

Ce que les auteurs nous apprennent du même coup, c’est que cette métaphore guerrière a un impact important sur notre façon d’interagir lorsque notre point de vue diverge de celui de notre interlocuteur. Si nous remplacions ARGUMENT IS WAR par ARGUMENT IS A DANSE, il est possible que nous chercherions plus pacifiquement à harmoniser nos points de vue. Ainsi, la métaphore de la guerre nous empêche-t-elle de voir d’autres possibilités, car elle masque l’aspect collaboratif de l’argumentation.

Métaphores et questions de point de vue

Après avoir longuement établi et exemplifié différents types de métaphores, les auteurs nous font la surprise d’aller beaucoup plus loin. Ce que je croyais être le sujet profond du livre (ces métaphores qui structurent notre pensée) n’était en réalité que le fondement d’une théorie plus complexe sur le point de vue. Lakoff et Johnson s’attardent aux concepts de vérité, de sens et de compréhension afin de déboulonner ce qu’ils appellent les mythes de l’objectivité et de la subjectivité. Et c’est tout aussi passionnant. Je vous épargne le long chemin théorique qu’ils empruntent afin de vous entrainer directement vers leurs conclusions.

Objectivité

Celle-ci vient d’un besoin de l’humain de connaitre son environnement afin de bien fonctionner à l’intérieur de celui-ci. Elle repose sur la croyance que toute vérité est absolue et extérieure à l’influence humaine. Les linguistes qui se rattachaient (ou se rattachent encore) à la théorie objectiviste concevaient le langage comme une structure formelle qui, en alignant les mots à l’intérieur d’une phrase, permettait d’obtenir du sens. Ce sens était vu comme unique et indépendant du contexte. Le sens implicite et les métaphores, ne pouvant trouver une vraie place dans le prisme de la théorie objectiviste, étaient considérés comme de faux concepts. De la même façon, les sciences modernes, en cherchant à obtenir des réponses claires et définitives, tendent à trancher de façon aussi catégorique au nom de l’objectivité. Selon les auteurs, bien que l’objectivité soit essentielle à une certaine compréhension du monde extérieur, dire que cette objectivité est absolue et sans faille limite la pensée.

Subjectivité

Tout aussi essentielle, celle-ci est considérée dans tous les manuels scolaires comme le pendant contraire de l’objectivité. Plutôt que de référer au monde extérieur à l’humain, elle fait référence à son point de vue personnel. Elle fait état de ses émotions, de son vécu, de ses opinions et de sa façon de voir le monde. Selon une théorie subjectiviste, le sens est toujours obtenu à travers la compréhension d’un humain.

Existentialisme

En réponse à ces deux mythes, Lakoff et Johnson proposent d’envisager une théorie existentialiste du point de vue. Ils ne renient pas l’objectivisme et le subjectivisme. Ils nuancent plutôt en disant que les deux sont utiles, mais limités. Là où l’objectivisme a ses failles, à leur avis, c’est qu’il repose sur l’idée qu’il existe une vérité absolue et que la connaissance de celle-ci est nécessaire à notre bon fonctionnement dans le monde. Ils s’opposent à cette idée, souhaitant plus de nuance dans la façon d’aborder l’objectivité, car la vérité est toujours tributaire de la compréhension humaine qui est elle-même basée sur le système conceptuel qu’a une (ou diverses) personne. Ce système conceptuel repose sur l’expérience, la langue, la culture, les métaphores qui structurent la pensée, les caractéristiques personnelles, etc. La compréhension humaine n’est ainsi pas universelle. L’existentialisme propose de considérer le point de vue en tenant compte de ces nuances. « Being objective is always relative to a conceptual system and a set of cultural values. » (p. 227)

Ce que les auteurs réfutent du subjectivisme, c’est l’idée selon laquelle la subjectivité est sans contraintes et qu’elle permet ainsi une créativité sans limites. Considérant la démonstration qu’ils ont faite de la façon dont les métaphores structurent et influencent notre pensée (repensons à l’exemple ARGUMENT IS WAR), il devient difficile de croire que la subjectivité ne soit pas contrainte dans une sorte de cadre de pensée ou de contexte culturel. Selon le mythe existentialiste, l’objectivisme et le subjectivisme ne sont pas des opposés, mais plutôt des points de repère qui offrent une perspective sur les points de vue.

Si la science s’appuyait sur le mythe existentialiste, ses résultats seraient considérés avec plus de prudence et elle offrirait un meilleur éclairage:

According to the experientialist myth, scientific knowledge is still possible. But giving up the claim to absolute truth could make scientific practice more responsible, since there could be a general awareness that a scientific theory may hide as much as it highlights. (p. 226)

En effet, tout système conceptuel, s’il met en lumière des aspects intéressants, peut cacher d’autres éléments de valeur (si on voit une argumentation comme une guerre, on oublie qu’elle peut être une danse). La science, basée sur un raisonnement humain, ne fait pas exception.

Enfin, l’objectivité totale n’existe pas puisqu’elle transite par la compréhension humaine, pas plus que la subjectivité totale n’existe parce que la compréhension humaine repose sur des systèmes conceptuels qui modulent la pensée.

Afterword, 2003

La première édition de Metaphors We Live By est parue en 1980. Deux décennies plus tard, après de nombreuses autres recherches sur le sujet, les deux auteurs reviennent sur ce livre dans lequel les premiers résultats de leurs recherches avaient été présentés. La nouvelle édition contient donc une postface d’une quarantaine de pages dans laquelle ils présentent un bilan des recherches qui ont été faites depuis (par eux ou par d’autres), reviennent sur une erreur qu’ils ont commise et discutent de l’impact considérable qu’a eu l’ouvrage dans de nombreux champs de recherche, malgré le fait qu’il soit demeuré controversé.

Un passage intéressant de cette postface vient expliquer pourquoi les métaphores sont aussi instinctives et omniprésentes dans le langage. Pour cela, Lakoff et Johnson recourent à la théorique neurologique de la métaphore. Ils expliquent que les expériences que nous vivons sont cartographiées dans le cerveau par les neurones et qu’une métaphore peut naitre lorsque deux expériences différences sont vécues en même temps et donc cartographiées par le cerveau en même temps. Il en résulterait alors une association qui mènerait à la métaphore. Ils prennent l’exemple de l' »affection est chaleur » (Affection Is Warmth). Le jeune enfant qui est dans les bras de ses parents reçoit en même temps de l’affection (émotion) et de la chaleur (physique), d’où le développement, avant même la mise en mots, d’une association entre affection et chaleur. Il en résulte diverses métaphores dans le langage, telles que « Cette personne est froide » pour parler de quelqu’un de peu avenant, ou encore « Cette personne est chaleureuse » pour parler au contraire d’une personne accueillante et joviale.

For example, the metaphor Affection Is Warmth (as in, « He’s a warm person. » or « She’s a block of ice. ») arises from the common experience of a child being held affectionately by a parent; here, affection occurs together with warmth. In Johnson’s terms, they are conflated. There is neural activation occuring simultaneously in two separate parts of the brain: those devoted to emotions and those devoted to temperature. As the saying goes in neuroscience, « Neurons that fire together wire together. » Appropriate neural connections between the brain regions are recruited. These connections physically constitute the Affection Is Warmth metaphor. (p. 256)

Comme on peut le constater, ce champ de recherche ouvre la porte à de nombreuses hypothèses et il n’a pas fini de stimuler la recherche dans différents domaines: psychologie, loi, mathématiques, linguistique, neurosciences, etc.

Metaphors We Live By en français

Il existe une traduction française. Celle-ci est parue aux Éditions de Minuit en 1986. J’ai choisi de lire le livre en langue originale pour deux raisons. La première est qu’il traite de faits de langue et que ceux-ci ont été étudiés à même la langue anglaise. J’avais donc peur de perdre une partie de la justesse du contenu en lisant une traduction. La deuxième, beaucoup moins noble, est que le livre français est plus cher (et plus rare aussi). Il valait donc doublement la peine de le lire en anglais.

Metaphors We Live By, en inspiration pour une conférence TED

En novembre 2015, Mandy Len Catron a présenté cette conférence dans le cadre d’un évènement indépendant, organisé en parallèle des conférences TED habituelles.

 

LAKOFF, George et Mark JOHNSON. Metaphors We Live By, University of Chicago Press, 1980 (2003), 276 p.

Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness

Brenda Jo Brueggemann se présente comme s/Sourde certains jours, malentendante par moments et entendante en certaines occasions. Elle se sent une appartenance à chacune de ces catégories, aussi n’arrive-t-elle pas à situer son statut culturel une fois pour toutes dans l’une ou l’autre de ces cases. L’auteure, rhétoricienne dans l’âme (si je me permets d’interpréter ainsi ses propos), et particulièrement interpelée par cette question de l’identité, analyse “comment la s/Surdité est construite comme un handicap, une pathologie ou une culture, et ce, à travers les institutions d’enseignement, la science et la technologie”. Elle regarde ensuite “comment ces diverses constructions correspondent en tout ou en partie aux s/Sourds eux-mêmes.” (p. 12, traductions très libres) Pour cela, elle adopte une approche qu’elle qualifie de rhétorique-culturelle, en ce sens qu’elle est plus centrée sur l’individu et le processus que sur la linguistique et le produit qui en découle. (p. 27)

Lend Me Your Ear Rhetorical Constructions of Deafness Brenda Jo Brueggemann

Brueggemann dénonce (le mot est peut-être fort) la rhétorique sur laquelle notre société occidentale est construite, celle qui, à la suite de Quintilien, propose que l’homme bon s’exprime bien – ou plutôt, elle dénonce (cette fois le mot parfaitement employé) le syllogisme qu’on en tire: si l’homme bon s’exprime bien et que le sourd ne peut pas s’exprimer, c’est que le sourd est mauvais. D’où, à son avis, l’origine (bien inconsciente sans doute – mon commentaire) de l’obsession visant à faire parler à tout prix le sourd, et ce, même s’il est privé du sens essentiel pour y parvenir. En découle la bataille de l’oralisme dont j’ai précédemment parlé dans mon billet sur le livre de Sacks.

J’ai beaucoup aimé le livre en ce qu’il démontre comment notre pensée est socialement, culturellement et linguistiquement construite, et vice versa.

“Histories are surely useful, but they can also carry a rhetoric all their own in their partiality, in their ‘official’ disguise, in their tendencies to cast change as ‘progress’ moving toward things always bigger and better, and, finally, in their penchant for not being a history of the people even as they are about that group of people.” (p. 27)

L’histoire des s/Sourds, celle qui est écrite, est une histoire des entendants sur les s/Sourds. Et si les entendants ont encore beaucoup d’emprise sur les s/Sourds dans les domaine de l’éducation et de la science, ils se sont vus renversés, en 1988, alors que la culture sourde prenait ses droits sur le terrain de l’université Gallaudet – nous le verrons plus loin.

Éducation

Autrefois, on envoyait les enfants s/Sourds en pensionnat. Là, ils pouvaient évoluer auprès de leurs semblables, et c’est d’ailleurs ainsi qu’ont pu se renforcer et se transmettre les langues de signes et que s’est développée la culture sourde. Aujourd’hui, alors que l’on prime l’intégration de tous, les s/Sourds sont invités à fréquenter les écoles entendantes. Toutefois, il existe toujours une université pour les s/Sourds (Gallaudet, aux États-Unis, la seule au monde), où les cours sont donnés en langue de signes (en ASL, plus précisément, American Sign Language), mais où l’apprentissage de l’anglais écrit est obligatoire.

L’éducation des s/Sourds, une minorité, a toujours été indispensable à leur intégration au monde entendant, donc à la majorité. C’est en considérant ce point de vue, celui de l’intégration, qu’on a amené les s/Sourds à fréquenter des classes dites “normales” (mainstreaming). Toutefois, à vouloir les aider à “passer” (le passing) dans le monde entendant, à s’y fondre, on risque de négliger l’essentiel: le développement de leur pensée, qui ne peut avoir lieu que dès qu’une langue est bien maitrisée. D’où l’importance des langues de signes, y compris dans l’apprentissage du français ou de l’anglais.

“ASL and English differ radically – syntactically, conceptually, modally – in almost every way. Most significantly, perhaps, ASL has no written component. Thus, for native ASL users the task of learning a ‘written’ language is a twice-over, conceptually tangled act of translation.” (p. 50-51)

Il est difficile pour les sourds d’apprendre à écrire et à lire une langue orale alors qu’ils ne l’ont jamais entendue (en raison de la correspondance entre l’écrit et le son), mais l’atteinte d’un bon niveau de littératie est essentiel dans nos société modernes. Brueggemann s’inquiète: l’enseignement de l’anglais se fait souvent “mécaniquement”, dans le but qu’il soit écrit sans faute, alors qu’il devrait être enseigné comme un système dans lequel peut s’élaborer la pensée.

Science

L’audiologie a vu le jour en raison de la volonté de “faire parler”. Et cette volonté a mené à la création (très controversée chez les Sourds) de l’implant cochléaire: pourquoi les “faire parler” s’ils peuvent s’exprimer dans leur propre langue?

Ce que j’ai appris, tout particulièrement, c’est la grande “inefficacité” (je pousse possiblement le mot) des prothèses auditives, utiles peut-être pour masquer les acouphènes ou dans des contextes de face à face sans bruit ambiant. Pas pour rien que la plupart des sourds d’oreille de votre entourage refusent de les porter.

Culture

Avec les langues viennent les cultures. Avec les langues de signes est venue la culture sourde. Brueggemann raconte comment ce développement linguistique et culturel à l’université Gallaudet est devenu suffisamment fort pour que s’élève la voix collective des Sourds, en 1988, alors qu’ils demandaient à être dirigés par un président Sourd. Jusqu’alors, seuls des entendants avaient été à la tête de l’institution. Deaf President Now (DPN) s’est soldé par une réussite après une semaine de manifestations pacifiques (mais pas silencieuses). Surtout, selon l’auteure, DPN a amené un renversement de rhétorique: les Sourds ont prouvé au monde que non seulement ils étaient des individus autonomes et capables, mais qu’ils avaient une voix.

BRUEGGEMANN, Brenda Jo. Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness, Gallaudet University Press, Washington D.C., 1999, 375 p.

Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteenth-Century American Literature

Lecture vraiment intéressante exposant l’histoire des sourds aux États-Unis à travers l’apparition de personnages sourds dans la littérature américaine du XIXe siècle. Et parce que le tout ne peut être que bidirectionnel, Christopher Krentz, l’auteur, montre comment l’émergence des sourds dans la société amène leur apparition dans la littérature, qui à son tour, suscite un nouvel impact social.

Au XIXe siècle, aux États-Unis, les sourds prennent leur place et on commence à les voir pour ce qu’ils sont. Pas surprenant, pour Krentz, qu’au même moment, on commence à en voir dans la littérature, qu’ils soient créés par des auteurs sourds ou entendants. Christopher Krentz, devenu sourd à l’âge de neuf ans et féru de littérature, étudie dans cet ouvrage le traitement qui est fait, dans les écrits du XIXe siècle, entre surdité et entendance, à partir de ce qu’il appelle la “hearing line”, cette frontière invisible qui sépare les sourds des entendants (“that invisible boundary separating deaf and hearing people” [p. 2]).

Writing Deafness Hearing line Christopher Krentz Sourds

“More generally, we could say that the hearing line resides behind every speech act, every moment of silence, every gesture, and every form of human communication, whether physical deafness is present or not.” (p. 5, je souligne)

Parce que l’opposition entre surdité et entendance peut mener très souvent à l’échec de la communication (échec physique ou linguistique), voire à une impasse communicationnelle si on les considère sur le plan culturel (vision du monde), il peut sembler difficile de rapprocher ces deux concepts, de rendre plus perméable, la “hearing line”. La littérature apparait alors comme un moyen de traverser cette ligne en faisant se joindre sur un même support les voix sourdes et entendantes.

“Literature has the power not only to buttress and affirm the hearing line, but also to offer opportunities for its effacement. Because reading and writing are basically silent and visuel acts –what Lennard J. Davis has called ‘the deafened moment’ (Enforcing 100-101)- they offer a meating ground of sorts between deaf and hearing people, a place where differences may recede and binaries may be transcended.” (p. 16)

Si Krentz voit l’écrit comme ce qui a permis de rapprocher sourds et entendants en réduisant la “hearing line”, il est conscient que la maitrise de l’écrit est loin d’être naturelle pour les sourds de naissance, c’est-à-dire les personnes qui n’ont jamais entendu la langue à l’oral avant de perdre leur audition. Pour elles, l’anglais, dont il est ici question, demeure une langue étrangère et elles ne peuvent se reposer sur le rapprochement avec les sons pour décoder l’écrit.

J’ai plus haut opposé surdité à entendance, qui n’est pas un mot. C’est que l’auteur fait le même rapprochement en anglais avec hearingness qui n’est pas non plus un mot, expliquant que dans nos sociétés, le fait d’être entendant va tellement de soi (comme le fait d’être blanc – l’auteur se rapporte à des études qui traitent d’une “color line”), qu’on n’a jamais eu à créer de terme pour identifier ce trait propre à la majorité. (p. 66)

L’auteur sourd emploie donc une langue étrangère, qui non seulement ne se fait pas le reflet de sa culture, mais en plus la “rabaisse” à l’occasion (par exemple avec des expressions comme “dialogue de sourds”, qui part d’une idée préconçue de ce qu’est la surdité). Par cette langue étrangère, il tente de faire “entendre” sa voix.

“While sign cannot be directly written, it still can shape some of the meanings and messages that deaf authors produce in their writing. We occasionally can perceive Bakhtinian double-voiced words, that is, English words that are appropriated for deaf purposes, ‘by inserting a new semantic orientation into words which already has –and retains- its own orientation’ (qtd in Gates, Signifying 50). ‘Double-voiced’ is not the best term for the dynamic here, since of course ASL is not voiced at all; but nonetheless double-voiced helps to elucidate how deaf writing in English can be influenced by sign language. The challenge forcing deaf authors is to master, as Jacques Derrida puts it, ‘the other’s language without renouncing their own’ (‘Racism’s’ 333).” (p. 57)

L’étude de Krentz va d’un côté et de l’autre de la “hearing line”, alternant entre auteurs sourds et entendants mettant en scène des personnages sourds, et analyse le traitement qu’ils font de la surdité et de l’entendance, du silence et de la parole.

“Deafness offers a convenient way to explore and police such issues as language, hearing, speech, and nonvocal communication […­]” (p. 65)

“[…] silence itself has no essential meaning. Silence may be physically present, but it is opaque, its significance socially and culturally produce and dependant on sound. The various meanings that people project onto silence spring from their own minds, their own fears and wishes […]” (p. 75)

À lire.

KRENTZ, Christopher (2007), Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteeth-Century American Literature, The University of North Carolina Press, 280 p.

Deaf in America: Voices from a Culture

Voici un petit ouvrage vraiment chouette, Deaf in America: Voices from a Culture, qui met en lumière la culture des Sourds aux États-Unis à partir de brèves histoires rapportées par les auteurs, Carol Padden et Tom Humphries (à la manière de ces derniers, je mets la majuscule à sourd lorsque je veux désigner la personne en tant que membre d’une culture, et la minuscule lorsque je désigne son absence d’audition).

Deaf in America Padden Humphries Sourds Deafness

Tous deux sourds (et Sourds), Carol Paden et Tom Humphries étudient la culture sourde à partir de son enracinement dans la langue (ici la langue des signes américaine, l’ASL). Voici, en vrac, les points qui m’ont le plus intéressée.

Linguistique

La langue des signes américaine (je ne sais pas pour les autres langues de signes, mais ça m’intrigue) a une structure dite dative, c’est-à-dire que la phrase se construit en donnant d’abord au verbe le complément indirect pour marquer l’attribution. Je ne suis pas une spécialiste du dative case, j’espère que mon explication est bonne. Voici l’exemple que donnent Carol Padden et Tom Humphries:

En anglais, on peut dire: “I gave the book to him” ou “I gave him the book”. Toutefois, en ASL, une seule de ces structures correspondantes est bonne; il faut signer: “I-GIVE-HIM MAN BOOK” (“I gave a man a book”). Il n’est pas grammatical de signer: “I-GIVE-HIM BOOK MAN”. (p. 8)

Les auteurs de Deaf in America se servent de cet exemple (entre autres), pour démontrer l’autonomie morphologique, grammaticale et syntaxique de l’ASL par rapport à l’anglais. Les langues de signes ne sont pas de l’anglais ou du français traduits en signes. J’ai beaucoup aimé ce petit coup d’œil linguistique.

Culture et savoir

Beaucoup de liens sont faits et examinés dans cet essai entre culture et savoir. Les auteurs de Deaf in America démontrent comment notre culture d’entendants, avec la conception qu’on se fait du son, et la place que celui-ci occupe dans notre monde avec les nombreuses significations qu’on lui accorde, nous empêche de poser un regard réaliste sur la réalité sourde. Notre culture nous donne tout un arsenal de symboles, de concepts et de manières de comprendre le monde, mais, en même temps, les cultures limitent notre capacité à savoir [“cultures limit the capacity to know”] (p. 24).

Un exemple probant concernant l’empreinte culturelle dans le regard réside dans la métaphore du silence. La métaphore du silence est une métaphore d’entendants, qui mène à une mauvaise interprétation de l’univers sourd. Pour les entendants, l’absence d’audition empêche le sourd d’accéder à une partie du monde, monde qui ne lui sera donc jamais pleinement accessible. Mais le son est ce qu’il est, dans le monde entendant, parce qu’on lui a attribué diverses significations. Il est ainsi un élément de culture.

“The fact that different cultures organize sound in different ways shows that sound does not have an inherent meaning but can be given a myriad of interpretations and selections. For example, the phonemic clicks or ingressive stops in Bantu languages may seem like meaningless noise to speakers of English. The widely varying representations for sounds such as dog’s bark (‘bow-wow’ in English but ‘oua-oua’ in French) make it clear that languages code noises in different ways. There are cultures conventions for what kind of sound patterns should be used for doorbells, fire alarms, and sirens. And with respect to music, what is spiritually fulfilling for one culture may be bizarre and dissonant to another. The new tradition of American avant-garde music is thrilling to some but confuses people in other cultures. In any discussion of Deaf people’s knowledge of sound, it is important to keep in mind that perception of sound is not automatic or straitforward, but is shaped through learned, culturally defined practices. It is as important to know the specific and special meaning of a given sound as it is to hear sound.” (p. 92-93)

De plus, le son n’est pas entièrement absent de l’univers du sourd, qui en est imprégné de diverses manières. D’abord, il peut accéder au son à partir des vibrations dues aux basses fréquences, et les enfants s’amusent souvent à faire du bruit afin de produire cette réaction physique. D’ailleurs, si le sourd n’entend pas, il vit dans un monde d’entendants aux oreilles fragiles et doit constamment être conscient des sons qu’il peut produire, discriminer ceux considérés comme dérangeants de ceux qui sont socialement (culturellement) acceptés et apprendre à contrôler ce qu’ils n’entendent pourtant pas (bruits corporels, déplacements d’objets, etc.).

Dans Deaf in America est citée une excellente blague (moi, j’ai ri de bon cœur) concernant l’utilisation consciente du bruit que peut faire un Sourd:

“A Deaf couple check into a motel. They retire early. In the middle of the night, the wife wakes her husband complaning of a headache and asks him to go to the car and get some aspirin from the glove compartment. Groggy with sleep, he struggles to get up, puts on his robe, and goes out of the room to his car. He finds the aspirin, and with the bottle in hand he turns toward the motel. But he cannot remember which room is his. After thinking a moment, he returns to the car, places his hand on the horn, holds it down, and waits. Very quickly the motel rooms light up, all but one. It’s his wife’s room, of course. He locks up his car and heads toward the room without a light.” (p. 103, traduit de l’ASL vers l’anglais par les auteurs)

Le “silence” sourd, tout sauf silencieux

Le monde sourd n’est donc pas silencieux au sens où on l’entend habituellement, car le son n’est pas la seule voie qui peut amener la signification. Le monde sourd est au contraire très signifiant, simplement il est organisé autrement, et il s’y déploie des voix nombreuses et diverses. Discussions, débats, études, poésie, chansons signées, théâtre… La culture sourde, comme toute culture, est en grande partie construite autour de sa langue. La “parole” y est tout aussi importante que dans notre monde entendant.

Le mythe d’origine

Ce qui m’a le plus surprise, je crois, c’est la présence, chez les Sourds, de mythes d’origine comme on en retrouve dans toutes les cultures. Les auteurs rapportent celui concernant l’abbé de l’Épée, ce religieux français qui a à l’époque fondé la première école pour les Sourds en France. Il a eu recours à la langue des signes française (LSF) pour éduquer les enfants sourds. Ceci est un fait historique, et le mythe est construit à partir de ce fait, faisant de l’abbé de l’Épée le créateur de la langue des signes. Illuminé par une rencontre fortuite avec deux jumelles sourdes, il leur aurait fait don de la langue des signes, et c’est ainsi que les Sourds auraient pu apprendre à communiquer et à développer leur culture. La réalité, bien sûr, c’est que l’abbé de l’Épée a appris cette langue des Sourds, et s’en est servi pour enseigner aux Sourds, ce qui n’enlève rien à son grand rôle dans leur histoire. Ce qu’il faut retenir, c’est que les langues de signes (constamment menacées par l’oralisme et les méthodes des entendants) sont ce qu’il y a de plus sacré pour les Sourds, et donc ce qui se trouve au cœur de leur culture.

Deaf in America est un livre très court, mais foisonnant d’informations et d’exemples qui nous font découvrir cet univers si mal connu.

HUMPHRIES, Tom et Carol A. PADDEN (1988), Deaf in America: Voices from a Culture, Cambridge, Harvard University Press, 134 p.