Alphabet en ASL: apprendre à signer

Ce mardi 18 septembre, je me suis rendue dans les locaux de la Société canadienne de l’ouïe (Canadian Hearing Society) à Belleville afin d’assister à mon tout premier cours de langue des signes américaine, ASL 101. J’étais étrangement nerveuse en allant m’installer dans mon anglais langue seconde encore imparfait pour débuter l’apprentissage de cette langue entièrement visuelle. Les instructions du cours, reçues par courriel à la suite de l’inscription, étaient bien claires: par respect pour les apprenants et pour l’enseignante, qui est Sourde*, il est demandé de ranger sa voix le temps du cours. Cette « no voice policy » permet de s’immerger dans la culture sourde et de progresser plus rapidement dans l’apprentissage de la langue.

*On parle des Sourds et des Sourdes qui s’identifient comme appartenant à la communauté linguistique sourde (peu importe la langue de signes employée) en utilisant un S majuscule. On reconnait ainsi leur appartenance à la culture sourde, tout comme la majuscule au nom Canadiens fait référence aux individus appartenant à la nation. La règle de la majuscule et de la minuscule pour différencier le nom de l’adjectif s’applique donc.

Nous étions neuf personnes motivées à attendre le début du cours. Certaines s’y sont inscrites, comme moi, pour des projets personnels liés aux arts (chanson et littérature), d’autres pour faciliter leurs relations avec un collègue sourd ou un membre de la famille, ou encore pour mieux servir la clientèle en enseignement ou en pharmacie. Tous nous avons en commun un intérêt marqué pour cette langue si différente de celles qu’on apprend d’ordinaire.

L’alphabet en ASL

ASL Book Signing naturally Americain sign language Langue des signes américaine

Pour ce premier cours d’initiation à la langue des signes américaine, l’enseignante a utilisé sa voix, car bien qu’elle se sente plus à l’aise en ASL, elle sait oraliser. On nous a remis nos cahiers avec DVD, qui nous permettront de nous exercer entre les cours, puis nous avons appris l’alphabet en ASL. Au-delà des 26 signes à mémoriser pour représenter les lettres (et leur inscription dans la mémoire musculaire de la main pour parvenir à les former rapidement), l’efficacité à épeler en signe en situation de communication repose aussi sur la capacité des locuteurs à reconnaitre les signes ET à obtenir une représentation mentale du mot qui est en train de s’épeler. Même à l’oral, lorsqu’une personne épèle vite, il peut être difficile de « lire » le mot. Il est donc recommandé de s’attarder à la première et à la dernière lettre du mot pour déduire à partir du contexte lorsqu’on perd le fil (les Sourds sont des marathoniens de l’épellation). Nous avons donc appris à nous présenter à partir des signes JE + NOM + épellation. Avouons-le, j’ai eu beaucoup de difficulté à comprendre le nom des gens sur leurs mains, car je n’avais pas encore mémorisé tous les signes de l’alphabet.

Pour les curieux, voici une vidéo que j’ai trouvée en ligne. La personne montre comment épeler l’alphabet en ASL. Elle ne parle pas, il faut donc activer les sous-titres pour avoir la traduction.

Nous avons ensuite appris les chiffres de 1 à 10, puis quelques mots tels que « forme », « pareil », « différent », « lettres », « chiffres », « ralentir »… Ce premier cours, plus bref que ceux qui suivront, s’est terminé par un jeu-questionnaire sur la culture sourde. Comme les réponses étaient à choix multiple, notre nouvelle connaissance de l’alphabet en ASL nous a permis de partager nos réponses.

ASL, en chanson

Pour conclure, l’enseignante nous a recommandé de chercher « Thinking Out Loud ASL » dans Google pour en découvrir l’interprétation en langue des signes, qu’elle trouve magnifique. Il y en a plusieurs. En voici une.

Vous verrez, si vous faites une recherche, qu’on retrouve différentes interprétations de la chanson en signes. Toutes ne sont pas en ASL. Parmi celles qui le sont, aucune n’est identique, car il y a des différences dans les façons de signer tout comme il existe différents accents dans une langue orale.

Enfin, j’ai eu beaucoup de plaisir à assister à ce cours. La semaine prochaine, des jeux de communication sont prévus pour stimuler les échanges signés et le recours à la voix sera interdit. Ça s’annonce plutôt intéressant…

MISE À JOUR (20 septembre 2018): Si vous souhaitez en apprendre plus sur l’histoire des Sourds et des langues des signes, je vous invite à découvrir l’ouvrage Des yeux pour entendre d’Oliver Sacks.

A Quiet Place

Toujours intriguée par les livres et les films qui mettent en scène des langues de signes, j’ai récemment regardé A Quiet Place. Réalisé en 2018 par John Krasinski, ce film d’horreur et de science-fiction propose l’histoire d’une famille dont les seules chances de survie proviennent de leur capacité à demeurer silencieux.

A Quiet Place John Krasinski 2018 Emily Blunt

Au moment où commence le film, la Terre a été envahie par des créatures qui se servent de leur ouïe pour repérer les humains et les chasser. La famille, constituée des parents et de trois enfants, dont l’ainée est sourde, se sert de la langue des signes américaine (ASL) pour communiquer. Le « handicap » de l’adolescente devient donc à la fois un avantage (la langue) et un inconvénient (elle ne peut entendre venir le danger).

Ce personnage est incarné par une actrice sourde, la convaincante Millicent Simmonds, ce qui apporte beaucoup de crédibilité au film. Lorsque l’adolescente signe, elle ne fait pas semblant. C’est de l’authentique ASL qui est montrée à l’écran.

Par ailleurs, ce que j’ai trouvé intéressant dans A Quiet Place, c’est le fait qu’on ne prenne pas le spectateur par la main. De nos jours, peu de films font confiance à l’intelligence de leur public. On dit tout au spectateur, lui montre tout.  On l’accompagne dans son visionnement comme s’il était un enfant risquant de rater un élément important. Le film de Krasinski, au contraire, plonge le spectateur dans son univers: un monde de silence dans lequel les mots sont comptés. Pas d’explications superflues.

J’ai aimé aussi que la langue des signes américaine soit intégrée avec naturel. Là non plus, pas de discours explicatif.  C’est, à mon avis, un des éléments qui rendent sa présence dans le récit intéressante. Le film n’adopte pas un ton didactique. Il met en scène une histoire et les éléments qui rendent l’univers de celle-ci cohérent (dont l’ASL), et ce, sans expliquer en quoi il y a cohérence.

Soyez rassurés, les passages en ASL sont sous-titrés. Cela facilite la compréhension même si, toutefois, il aurait pu être intéressant d’essayer de faire sans cette traduction. Après tout, les échanges sont brefs. Cela aurait pu  éviter à notre attention de se retrouver divisée entre les mains des personnages qui signent et les mots au bas de l’écran, car on ne peut pas lire et regarder en même temps.

En conclusion, A Quiet Place est un film différent et rafraichissant.

Est-ce le film d’horreur qui troublera vos nuits pour les prochains mois? Tout est possible, mais il n’a pas troublé les miennes…

A Quiet Place, la bande-annonce

KRASINSKI, John. A Quiet Place, Paramont Pictures, 2018, 90 min

Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness

Brenda Jo Brueggemann se présente comme s/Sourde certains jours, malentendante par moments et entendante en certaines occasions. Elle se sent une appartenance à chacune de ces catégories, aussi n’arrive-t-elle pas à situer son statut culturel une fois pour toutes dans l’une ou l’autre de ces cases. L’auteure, rhétoricienne dans l’âme (si je me permets d’interpréter ainsi ses propos), et particulièrement interpelée par cette question de l’identité, analyse “comment la s/Surdité est construite comme un handicap, une pathologie ou une culture, et ce, à travers les institutions d’enseignement, la science et la technologie”. Elle regarde ensuite “comment ces diverses constructions correspondent en tout ou en partie aux s/Sourds eux-mêmes.” (p. 12, traductions très libres) Pour cela, elle adopte une approche qu’elle qualifie de rhétorique-culturelle, en ce sens qu’elle est plus centrée sur l’individu et le processus que sur la linguistique et le produit qui en découle. (p. 27)

Lend Me Your Ear Rhetorical Constructions of Deafness Brenda Jo Brueggemann

Brueggemann dénonce (le mot est peut-être fort) la rhétorique sur laquelle notre société occidentale est construite, celle qui, à la suite de Quintilien, propose que l’homme bon s’exprime bien – ou plutôt, elle dénonce (cette fois le mot parfaitement employé) le syllogisme qu’on en tire: si l’homme bon s’exprime bien et que le sourd ne peut pas s’exprimer, c’est que le sourd est mauvais. D’où, à son avis, l’origine (bien inconsciente sans doute – mon commentaire) de l’obsession visant à faire parler à tout prix le sourd, et ce, même s’il est privé du sens essentiel pour y parvenir. En découle la bataille de l’oralisme dont j’ai précédemment parlé dans mon billet sur le livre de Sacks.

J’ai beaucoup aimé le livre en ce qu’il démontre comment notre pensée est socialement, culturellement et linguistiquement construite, et vice versa.

“Histories are surely useful, but they can also carry a rhetoric all their own in their partiality, in their ‘official’ disguise, in their tendencies to cast change as ‘progress’ moving toward things always bigger and better, and, finally, in their penchant for not being a history of the people even as they are about that group of people.” (p. 27)

L’histoire des s/Sourds, celle qui est écrite, est une histoire des entendants sur les s/Sourds. Et si les entendants ont encore beaucoup d’emprise sur les s/Sourds dans les domaine de l’éducation et de la science, ils se sont vus renversés, en 1988, alors que la culture sourde prenait ses droits sur le terrain de l’université Gallaudet – nous le verrons plus loin.

Éducation

Autrefois, on envoyait les enfants s/Sourds en pensionnat. Là, ils pouvaient évoluer auprès de leurs semblables, et c’est d’ailleurs ainsi qu’ont pu se renforcer et se transmettre les langues de signes et que s’est développée la culture sourde. Aujourd’hui, alors que l’on prime l’intégration de tous, les s/Sourds sont invités à fréquenter les écoles entendantes. Toutefois, il existe toujours une université pour les s/Sourds (Gallaudet, aux États-Unis, la seule au monde), où les cours sont donnés en langue de signes (en ASL, plus précisément, American Sign Language), mais où l’apprentissage de l’anglais écrit est obligatoire.

L’éducation des s/Sourds, une minorité, a toujours été indispensable à leur intégration au monde entendant, donc à la majorité. C’est en considérant ce point de vue, celui de l’intégration, qu’on a amené les s/Sourds à fréquenter des classes dites “normales” (mainstreaming). Toutefois, à vouloir les aider à “passer” (le passing) dans le monde entendant, à s’y fondre, on risque de négliger l’essentiel: le développement de leur pensée, qui ne peut avoir lieu que dès qu’une langue est bien maitrisée. D’où l’importance des langues de signes, y compris dans l’apprentissage du français ou de l’anglais.

“ASL and English differ radically – syntactically, conceptually, modally – in almost every way. Most significantly, perhaps, ASL has no written component. Thus, for native ASL users the task of learning a ‘written’ language is a twice-over, conceptually tangled act of translation.” (p. 50-51)

Il est difficile pour les sourds d’apprendre à écrire et à lire une langue orale alors qu’ils ne l’ont jamais entendue (en raison de la correspondance entre l’écrit et le son), mais l’atteinte d’un bon niveau de littératie est essentiel dans nos société modernes. Brueggemann s’inquiète: l’enseignement de l’anglais se fait souvent “mécaniquement”, dans le but qu’il soit écrit sans faute, alors qu’il devrait être enseigné comme un système dans lequel peut s’élaborer la pensée.

Science

L’audiologie a vu le jour en raison de la volonté de “faire parler”. Et cette volonté a mené à la création (très controversée chez les Sourds) de l’implant cochléaire: pourquoi les “faire parler” s’ils peuvent s’exprimer dans leur propre langue?

Ce que j’ai appris, tout particulièrement, c’est la grande “inefficacité” (je pousse possiblement le mot) des prothèses auditives, utiles peut-être pour masquer les acouphènes ou dans des contextes de face à face sans bruit ambiant. Pas pour rien que la plupart des sourds d’oreille de votre entourage refusent de les porter.

Culture

Avec les langues viennent les cultures. Avec les langues de signes est venue la culture sourde. Brueggemann raconte comment ce développement linguistique et culturel à l’université Gallaudet est devenu suffisamment fort pour que s’élève la voix collective des Sourds, en 1988, alors qu’ils demandaient à être dirigés par un président Sourd. Jusqu’alors, seuls des entendants avaient été à la tête de l’institution. Deaf President Now (DPN) s’est soldé par une réussite après une semaine de manifestations pacifiques (mais pas silencieuses). Surtout, selon l’auteure, DPN a amené un renversement de rhétorique: les Sourds ont prouvé au monde que non seulement ils étaient des individus autonomes et capables, mais qu’ils avaient une voix.

BRUEGGEMANN, Brenda Jo. Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness, Gallaudet University Press, Washington D.C., 1999, 375 p.