Croquis d’une vie de bohème

Je souhaitais lire Romain, un regard particulier de Lesley Blanch (1998), mais ne pouvais trouver le livre. Finalement, j’ai déniché l’ouvrage Croquis d’une vie de bohème. Ce livre de 500 pages, mélange d’autobiographies, d’articles de journaux et de récits de voyage, contient  le texte écrit en 1998. Lesley Blanch est la première épouse de Romain Gary, avec qui il a passé 18 ans avant de la quitter pour Jean Seberg sans jamais mettre fin à l’amitié qui a continué de les unir. Croquis d’une vie de bohème m’a donc permis de découvrir cette femme qui n’a jamais vécu dans l’ombre de ce mari célèbre.

Croquis d'une vie de bohème Lesley Blanch Romain Gary

Elle-même autrice de livres qui ont connu un grand succès (en Angleterre), Lesley Blanch a longtemps écrit pour Vogue des articles auxquels elle donnait un style très personnel. Croquis d’une vie de bohème en recense quelques-uns. Certains portent sur le climat politique et social du pays pendant et après la Deuxième Guerre mondiale alors que d’autres parlent de la scène culturelle. Élevée par des parents au mode de vie et aux valeurs non traditionnels, Lesley Blanch a reçu une éducation qui a fait d’elle une personne très indépendante et un esprit libre.  Bien que née en 1904, à une époque où les femmes n’étaient pas émancipées comme aujourd’hui, elle ne semble jamais avoir ressenti le désir de répondre aux normes sociales ni de suivre un chemin tout tracé. Très jeune, elle est prise d’admiration pour l’ami russe de la famille, connu sous le seul nom du Voyageur. Cet homme, dont les récits la fascinent, lui donne très tôt le gout du voyage qui ne la quittera jamais. Des années plus tard, en 1944, ce sont les origines russes de Romain Gary qui la séduisent d’abord lorsqu’elle fait sa connaissance. Gary a reçu la croix de la Libération et est déclaré temporairement inapte au vol en raison de blessures de guerre. C’est le début d’une relation qui durera toute une vie.

Si j’ai aimé découvrir Lesley Blanch, j’ai trouvé le livre un peu long par moment. Son style classique, ou plutôt journalistique, rappelle parfois une encyclopédie. Certes, j’ai appris une foule de petites choses sur les différents pays qu’elle a visités et sur l’époque où elle a vécu (un siècle entier!). Mais ce que j’ai aimé en particulier, c’est la partie consacrée à sa relation avec le célèbre auteur.  « Romain Gary: un regard intime » voit la plume de son autrice se délier soudainement. Le rythme devient plus enlevant à mesure qu’elle dépeint le caractère éclatant et impitoyable de celui qui a été son mari. Il est par ailleurs très intéressant de découvrir le point de vue de l’autrice sur certains évènements. Ayant lu la biographie écrite par Myriam Anissimov, je n’ai pas été surprise de découvrir Romain Gary tout aussi insupportable et drôle aux yeux de son ex-épouse qu’à travers les faits relatés par la biographe. J’ai aimé découvrir le détachement ou l’humour avec lesquels Lesley Blanch pouvait accueillir ses états d’âme spectaculaires et théâtraux, et avec quelle indépendance (pour une femme de l’époque en plus) et énergie elle menait ses propres projets en parallèle des siens. Il n’est pas étonnant que Gary ait conservé un grand respect pour elle sa vie durant.

Si je me souviens bien, Myriam Anissimov disait de La promesse de l’aube que c’était une autobiographie très romancée. J’ai donc été surprise de lire ceci dans l’extrait d’une lettre que Lesley Blanch a envoyée à son ami Cecil Beaton en 1958:

Romain est en effervescence, il vient de terminer 2 livres, l’un intitulé Lady L., une sorte de conte à la Pouchkine, dont je ne parlerai pas davantage. Ses mémoires vont bientôt paraître au printemps, le premier volume, un excellent ouvrage vraiment poignant… C’est même plus que je ne peux supporter, il raconte vraiment tout, et sans mâcher ses mots ni rien enjoliver. (p. 409)

Qui croire donc? L’histoire est une question de point de vue et Romain Gary était maitre dans l’art de jouer avec, autant dans la fiction que dans la réalité. Par ailleurs, dans Croquis d’une vie de bohème, on mentionne que Lesley Blanch avait toujours accueilli journalistes et biographes avec joie et sérieux, car elle souhaitait que les écrits consacrés au défunt Romain Gary soient justes. Or, elle aurait ensuite été déçue, en lisant livres et articles, que son point de vue n’ait pas toujours été retenu comme le bon (je reformule très librement selon ma mémoire). Elle considérait ainsi qu’il y a des inexactitudes dans les textes officiels que l’on peut lire.

Lesley Blanch porte aussi un regard critique sur l’oeuvre de Gary, mentionnant ses débuts brillants, que sont plus tard venus ternir des ouvrages de moindre force, écrits à une époque où Gary misait plus sur la quantité que sur la qualité. (p. 341-342) Il est aussi intéressant d’apprendre qu’elle a souvent lu ses manuscrits pour les commenter avant leur publication. Elle donne au passage son opinion sur certains d’entre eux.

Malgré quelques longueurs, je suis contente d’avoir lu en entier cet éclectique ouvrage de Lesley Blanch, préparé et préfacé par Georgia de Chamberet, sa filleule. En plus de la partie sur Romain Gary, Croquis d’une vie de bohème contient les souvenirs d’enfance à Londres de l’autrice, des articles qu’elle a écrits pour Vogue, de nombreux récits de voyage, quelques photos et plusieurs dessins, car Lesley Blanch savait aussi dessiner.

Croquis d’une vie de bohème en extraits

« À mesure que le jour du mariage approchait dangereusement, cela faisait l’effet d’une interruption malvenue dans notre vie de douce liberté. Romain a attrapé un gros rhume de cerveau (un symptôme psychosomatique de procrastination, à n’en pas douter) et il s’est couché. Le fait de devoir porter des petits plats à un infirme au deuxième étage avait tendance à m’irriter, mais Romain ne montrait aucun signe de rétablissement et continuait à se moucher sans arrêt. « Si je ne me sens pas mieux mardi, je ne viendrai pas à la cérémonie », a-t-il annoncé d’une voix rauque. À quoi j’ai répondu: « Oh, fais un effort, darling, ce ne sera pas la même chose sans toi. » Et j’ai éclaté de rire à ma propre boutade. Mais le malade n’a pas trouvé ça drôle. Il n’y avait pas de quoi rire. » (p. 287)

« Il y a eu un post-scriptum à cette initiative expérimentale. Il avait éclaboussé la toile à plusieurs reprises, semblait-il, sans y prendre grand plaisir: les sombres formes abstraites qui en résultaient le satisfaisaient si peu qu’il n’a pas tardé à mettre de côté tout l’attirail du peintre.
   Un jour, quelque temps plus tard, j’ai entendu l’atroce crissement de la toile qu’on déchire et les craquements du bois qu’on fait voler en éclats. Je n’ai pas bougé, et quand il est sorti, il m’a paru plus sage de ne pas poser de questions. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert qu’il avait détruit un portrait de lui-même assez beau, quoique lugubre, que Claude Venard avait peint quand nous vivions à Paris. Un des nombreux Romain en avait détruit un autre.
   Curieusement, le foehn s’était déchaîné ce jour-là. » (p. 322, je souligne)

BLANCH, Lesley. Croquis d’une vie de bohème, Éditions La Table Ronde, Paris, 2018, 500 p.