Charlie et la chocolaterie

Ayant découvert l’univers de Roald Dahl par le biais du cinéma, il y avait longtemps que je souhaitais faire la lecture d’un de ses livres jeunesse. Pour le cinéclub littéraire que je suis en train de mettre sur pied dans mon centre, je n’ai pu résister à la tentation de piger parmi ses œuvres. Même si le film résultant de son adaptation au cinéma n’est pas mon préféré, j’ai opté pour Charlie et la chocolaterie, pensant qu’il plairait beaucoup aux élèves. Quand les boites de livres ont commencé à arriver, je me sentais comme une enfant à la veille de Noël (et pour être honnête, ce sentiment est ravivé encore et encore chaque fois que je pose les yeux sur ces boites emplies de bouquins). Parmi les premiers livres reçus figurait celui de Dahl.

Charlie et la chocolaterie Roald Dahl

Charmée déjà par ses histoires, j’étais très curieuse de découvrir son style de narration. Loufoque est le premier mot qui me vient pour le décrire. Dahl exploite l’absurdité, l’exagération, la répétition et décrit les personnages et les évènements en ayant régulièrement recours à la comparaison. Puis, il n’hésite pas à découper les phrases ou les paragraphes pour les mettre en relief et ainsi renforcir son effet, comme dans les extraits suivants:

   “Bientôt il quitta le corridor principal pour un autre couloir, à peine plus étroit, à sa droite.
Puis il tourna à gauche.
Puis encore à gauche.
Puis à droite.
Puis à gauche.
Puis à droite.
Puis à droite.
Puis à gauche.
Cet endroit ressemblait à une gigantesque garenne, avec des tas de couloirs dans tous les sens.” (p. 91)

   “— Il a l’esprit dérangé! s’écria l’un des père, consterné, et les autres parents se mirent à hurler en coeur:
— Il est fou!
— Il est cinglé!
— Il est sonné!
— Il est cintré!
— Il est marteau!
— Il est piqué!
— Il est tapé!
— Il est timbré!
— Il est toc-toc!
— Il est maboul!
— Il est dingue!
— Il est cinoque!
— Pas du tout! dit grand-papa Joe.” (p. 119)

De plus, comme ces extraits le laissent déjà entrevoir, Dahl fait une forte utilisation de l’exclamation et de l’accumulation. En voici un autre exemple:

   “— Augustus! s’écria Mr Wonka en lui serrant la main de toutes ses forces. Comme tu as bonne mine, mon garçon! Très heureux! Charmé! Enchanté de t’avoir ici! Et tu amènes tes parents, comme c’est gentil! Entrez! Entrez donc! C’est cela! Passez la porte!
Mr Wonka partageait visiblement l’excitation de ses invités” (p. 87)

Un style empreint d’exubérance qui a tout pour plaire au jeune public, public que Dahl interpelle dès les première pages, l’accueillant pour ainsi dire dans son histoire:

“Voici Charlie.
Bonjour, Charlie! Bonjour, bonjour et re-bonjour.
Il est heureux de faire votre connaissance.” (p. 11)

Les illustrations de Quentin Blake viennent appuyer la présentation des différents personnages de Charlie et la chocolaterie, des quatre grands-parents cloués au lit à l’année jusqu’à Mr Wonka et ses invités. On vante dans le livre la renommée de l’illustrateur. Pourtant, je ne me sens pas si impressionnée par ses dessins que je trouve plutôt simplistes. Les personnages me semblent grossièrement dessinés, trop caricaturaux… Mais c’est clairement le style du dessinateur et ils illustrent fidèlement le récit.

Je ne vous ai pas encore raconté l’histoire? C’est que j’ai pensé d’emblée que tous avaient vu le film Charlie et la chocolaterie, ce qui n’est sans doute pas le cas. Charlie Bucket habite une minuscule maison avec six adultes: ses parents et ses quatre grands-parents. Ces derniers sont tellement vieux et fatigués qu’ils ne quittent jamais le lit. Un lit qu’ils partagent tous les quatre, la famille étant trop pauvre pour faire autrement. Charlie et ses parents dorment sur un matelas à même le sol dans la seule autre chambre de la maison. Dans cette famille, personne ne mange jamais à sa faim, le seul salaire du père de Charlie ne pouvant suffire. Chaque jour, le garçon passe devant la chocolaterie Wonka et respire les effluves de chocolat, faisant gargouiller son estomac vide. Une chocolaterie bien mystérieuse, dans laquelle personne n’entre ni jamais ne sort jusqu’au jour où le propriétaire lance un concours: les cinq enfants qui dénicheront un ticket d’or dans l’emballage d’une barre de chocolat Wonka auront la chance de visiter la fabrique…

Charlie et la chocolaterie au cinéma

Tim Burton a adapté Charlie et la chocolaterie au cinéma en 2005. C’est une adaptation très fidèle au roman. C’est ce qui m’a le plus frappée à la lecture de celui-ci. Ayant auparavant vu le film, l’histoire du roman ne m’a réservé aucune surprise. Seuls la fin et quelques légers détails varient. Par exemple, dans le livre, Willy Wonka porte une barbichette, pas dans le film. Légers détails… Même les chansons du film sont tirées du livre et, même si leurs paroles divergent (du moins dans les traductions françaises du livre et du film), leur contenu reste le même. Une excellente adaptation donc, même si Charlie et la chocolaterie ne m’a pas charmée autant que le Matilda de Danny DeVito (1996), inspiré lui aussi d’un roman de Dahl.

Charlie et la chocolaterie en extraits

“Grand-papa Joe était le plus vieux des quatre grands-parents. Il avait quatre-vingt-seize ans et demi, et il est très difficile d’être plus vieux que lui.” (p. 19)

   “— Merci, dit Mr Wonka. Et maintenant je vais vous dire comment fonctionne ce fascinant poste de télévision que voici. Mais, au fait, savez-vous comment fonctionne la télévision ordinaire? C’est très simple. D’un côté, là où l’image est prise, vous avez une grande caméra et vous commencez par prendre des photos. Ensuite, ces photos sont divisées en millions de petites particules, si petites qu’il est impossible de les voir, et ces petites particules sont projetées dans le ciel par l’électricité. Là, dans le ciel, elles tournent en rond en sifflant, jusqu’à ce qu’elles se heurtent à une antenne, sur le toit d’une maison. Alors elles descendent en une fraction de seconde le fil qui les conduit tout droit dans le dos du poste de télévision et, une fois sur place, elles sont secouées et remuées jusqu’à ce qu’elles se remettent en place (exactement comme dans un puzzle) et hop! l’image apparaît sur l’écran…
— Ce n’est pas exactement comme ça que ça fonctionne, dit Mike Teavee.
— Je suis un peu sourd de l’oreille gauche, dit Mr Wonka. Excuse-moi si je n’entends pas tout ce que tu dis.” (p. 173)

DAHL, Roald. Charlie et la chocolaterie, Folio Junior Gallimard, Paris, 224 p.

Mon oncle Oswald

On connait tous un peu Roald Dahl (1916-1990) malgré nous. C’est qu’il a écrit les nouvelles ou romans ayant inspiré les films Les Gremlins, Charlie et la chocolaterie, Matilda et Fantastique Maître Renard. Mais cet écrivain anglais, ayant largement versé dans la littérature jeunesse, a aussi écrit des textes pour les adultes, dont le roman Mon oncle Oswald. Et c’est définitivement un livre pour adultes. Paru en 1979, le roman, toujours teinté de l’humour particulier de l’auteur, raconte comment l’oncle Oswald, personnage principal, a fait fortune… d’une façon plutôt particulière.

Mon oncle Oswald Roald Dahl

Les mots scabreux et salace reviennent dans le livre pour décrire les péripéties du personnage. Ça donne déjà le ton. C’est que le livre donne dans les coucheries hautes en couleur. En 1912, à 17 ans, Oswald quitte Londres pour s’installer momentanément à Paris. Toutefois, juste avant, on lui raconte une histoire sur un insecte dont la poudre serait un aphrodisiaque extrêmement puissant, voire dangereux lorsque prise en trop grande quantité: “La cantharide ordinaire se rencontre en Espagne et en Italie du Sud. Or l’insecte dont je vous parle est le méloé soudanais; bien qu’il fasse partie de la même famille, il s’agit en réalité de tout autre chose. La poudre de méloé est approximativement dix fois plus puissante que celle de la cantharide commune. Le spécimen soudanais provoque une réaction si incroyablement forte que son emploi est dangereux même à des doses minimes.” (p. 19) On découvrira que la poudre met exactement 9 minutes à réagir après avoir été ingérée. Sitôt passé ce temps, l’homme qui en a consommé traverse une minute de paralysie. Il est figé sur place. Puis il ressent une sensation de brulure dans l’entrejambe toujours accompagnée d’une érection, et il devient un peu fou: gare à vous mesdames, son désir est absolument incontrôlable et son érection, infatigable.

Et ce n’est que le début de Mon oncle Oswald. Le personnage fera un détour par le Soudan, négociera la poudre à bon prix, en rapportera une immense quantité, la testera sur sa voisine de chambre puis confectionnera des pilules rouges contenant chacune une dose de cet aphrodisiaque et en fera la vente. Dès lors, sa fortune commence à se bâtir. Il rentre à Londres poursuivre ses études de chimie. Là-bas, il se lie d’amitié avec le professeur A. R. Woresley qui lui confie un soir avoir fait une découverte extraordinaire: la congélation du sperme et l’insémination artificielle. Il s’est pratiqué sur le troupeau de vaches de son frère après avoir volé le sperme du taureau d’un voisin. Voilà qui donne une idée extraordinaire au personnage principal: constituer une banque avec le sperme de tous les hommes devant rester célèbres après leur mort dans le but de le vendre  secrètement (une fortune) à des épouses désabusées. Il dresse alors la liste des hommes destinés selon lui à demeurer ou à devenir célèbres après leur décès, en commençant par les rois et en passant par Proust, Einstein, Freud, Picasso, Monet… Sa complice, Yasmin, les séduira, aidée de la poudre de méloé, et récoltera leur semence grâce à un tube de caoutchouc ressemblant en tout point à un condom. Bref, on est loin des contes pour enfants.

Mon oncle Oswald n’est pas un livre que je recommanderais parce qu’il n’a rien d’extraordinaire. Il se lit bien – la plume de Dahl nous porte du début à la fin sans longueur – c’est léger et divertissant, mais c’est plus grossier que subtil (c’est voulu). L’auteur s’amuse, semant quelques préjugés et idées machos au passage. Il se paye entre autres la tête de Proust et de Freud.

Enfin, mine de rien, Dahl semble s’être documenté pour l’écriture de Mon oncle Oswald. J’ai fait quelques recherches dans Internet et j’ai découvert qu’on a effectivement attribué des vertus aphrodisiaques à la cantharide. Le procédé de congélation du sperme dilué dans un mélange de jaune d’œuf et de glycérine tel que décrit dans le roman n’est pas non plus l’invention de l’auteur.

Mon oncle Oswald en extraits

C’était pour moi une vraie joie de voir mon père s’exalter de la sorte. À l’écouter ainsi au cours de mes jeunes années, je ne tardai pas à comprendre à quel point il importait de faire preuve d’enthousiasme dans la vie. Il m’enseigna que, si l’on s’intéressait à un sujet quelconque, il fallait foncer de l’avant à toute allure. Le serrer dans ses deux bras, l’embrasser, l’aimer, et surtout se passionner ardemment pour lui. La tiédeur ne donne aucun résultat. La chaleur non plus. Seule la passion résolument ardente apporte la satisfaction.” (p. 59)

 “Personnellement je suis très scrupuleux sur les méthodes que j’emploie. Je refuse toute entreprise susceptible de me rapporter de l’argent si elle n’obéit pas à deux règles d’or. D’abord, cela doit me divertir énormément. En second lieu, cela doit procurer beaucoup de plaisir aux personnes à qui j’extorque mon butin.” (p. 206)

DAHL, Roald. Mon oncle Oswald, Folio Gallimard, 1986, 320 p.