Les Testaments

J’ai découvert La servante écarlate en 2018, peu après que la série télévisée ait connu un succès instantané. Je n’ai toujours pas regardé la série. Un je-ne-sais-quoi me retient. Toutefois, rien n’a retenu mon élan lorsque j’ai aperçu Les Testaments sur les rayons d’une librairie de la capitale canadienne cet automne. Il porte sur un sujet qui me préoccupe, car il est de plus en plus d’actualité (après le mouvement #metoo qui accompagnait la sortie de la série télévisée, c’est le débat sur l’avortement qui est largement relancé aux États-Unis, et même au Canada lors de la dernière campagne électorale). Ce qui rend ce roman et son prédécesseur si intéressants, c’est la règle d’écriture que Margaret Atwood s’est donnée: aucune invention pure, que des éléments basés sur des évènements qui se sont déjà produits à un moment de l’histoire quelque part dans le monde et pour lesquels les technologies existent. Lire ce livre n’est donc pas comme lire de la science-fiction au sens traditionnel. En effet, le respect de cette stricte règle d’écriture nous rappelle que tout n’est pas entièrement fiction dans cet ouvrage de « science-fiction ». C’est ce qui le rend effrayant.

Les Testaments Margaret Atwood Prix Booker Prize 2019

L’univers dystopique mis en scène est encore une fois celui de Galaad (nommé Gilead dans la traduction française du précédent ouvrage). On entre dans le livre à la manière dont le ferait un historien. C’est pourquoi les trois « testaments retrouvés » sont étiquetés ainsi: « Le Testament olographe d’Ardua Hall », « Transcription des déclarations du témoin 369A » et « Transcription des déclarations du témoin 369B ». C’est en mettant en relation ces droits documents que l’historien parvient à leur donner du sens et à reconstruire une partie de l’histoire de Galaad et de trois femmes qui y ont joué un rôle important. Pour le lecteur, la lecture de ces documents a été facilitée puisqu’un ordre de lecture, présentant une alternance d’un document à l’autre, a été établi par les historiens.

Ce choix narratif témoigne encore une fois de la grande rigueur de Margaret Atwood ainsi que du souci de réalisme qu’elle a insufflé dans ces deux ouvrages. Je crois que la question qui est au cœur de son écriture a été: « Et si c’était vrai? » Donc, si une dictature telle que décrite dans La servante écarlate et Les Testaments avait vraiment vu le jour, de quelle façon les informations privilégiées partagées dans les deux ouvrages auraient-elles pu parvenir jusqu’à nous?

Alors que La servante écarlate présentait le point de vue unique de la Servante, Les Testaments offre ici trois nouveaux points de vue sur l’univers de Galaad. D’abord, le point de vue de Lydia, l’une des Tantes fondatrices, nous fait entrer à Ardua Hall et sa sphère de pouvoir. Ensuite, le point de vue d’Agnès Jemima nous montre la vie d’une jeune fille qui a grandi dans un foyer traditionnel de Galaad et ouvre une large fenêtre sur la vie des Épouses et des Marthas. Enfin, le point de vue de Daisy est d’abord celui que porte une jeune canadienne sur Galaad. En amalgamant ces trois points de vue différents, il est possible de refaire l’histoire de Galaad et, surtout, de découvrir comment cette république puritaine menée par des hommes a pu voir le jour à une époque où les femmes étaient pourtant traitées en égales.

Les Testaments est donc, comme son prédécesseur, une exploration de ce que pourrait être le monde si notre société (ici celle des États-Unis) venait à mal tourner. Et il suffit de penser à l’Iran, transformé par la révolution islamique de 1979, pour se rappeler que de tels changements dans la vie des femmes et de la société sont toujours possibles. À Galaad, ce n’est bien sûr par l’islam qui sert le pouvoir, mais plutôt la religion catholique. Et encore une fois, on n’a pas besoin de reculer bien loin pour se rappeler comment cette religion a elle aussi servi à brimer les droits des femmes à une époque; le Québec d’avant la Révolution tranquille n’était déjà pas le même que celui d’aujourd’hui. Les États-Unis étant à ce jour encore très religieux et très conservateurs (il suffit de penser au débat sur le droit à l’avortement), on peut dire que, près de 35 ans après la parution de La servante écarlate, les traits de sociaux qui ont inspiré (ou motivé) la rédaction de ce premier récit sont encore très actuels – au point de faire débat de société. Dans ce contexte, la sortie de Les Testaments ne pouvait que faire écho aux préoccupations d’une grande tranche de la société.

Margaret Atwood, 79 ans, a d’ailleurs remporté, pour une deuxième fois dans sa vie, le prestigieux Booker Prize pour Les Testaments. Elle partage ce prix avec l’Anglo-Nigériane Bernardine Evaristo, pour un roman qui met aussi en scène la vie des femmes. Pour en savoir un peu plus, je vous invite à lire cet article du Devoir.

Les Testaments en extraits

« Plus alarmant, mes seins gonflaient et des poils avaient commencé à pousser sur certaines parties de mon corps sur lesquelles nous n’avions pas à nous appesantir: jambes, dessous de bras, ainsi que cette zone honteuse qu’on désignait par de multiples euphémismes. Quand une fille en était là, elle cessait d’être une fleur précieuse et se muait en une créature autrement plus dangereuse.
À l’école, on nous avait préparées à ce genre de changement – Tante Vidala nous avait présenté une série d’exposés illustrés gênants censés nous instruire sur le rôle et les devoirs de la femme par rapport à son corps, le rôle de la femme mariée -, mais ça n’avait été ni très instructif ni rassurant. Lorsque Tante Vidala avait voulu savoir s’il y avait des questions, il n’y en avait pas eu: par où aurait-on commencé? J’avais eu envie de demander pourquoi il fallait qu’il en soit ainsi, pourtant je connaissais déjà la réponse: c’était le plan de Dieu. Voilà comment les Tantes se dépêtraient de tout.
Très bientôt, je pouvais m’attendre à ce que du sang coule entre mes jambes: c’était déjà arrivé à beaucoup de mes camarades. Pourquoi Dieu n’avait-il pas pu arranger ça autrement? Mais Il avait un intérêt tout particulier pour le sang, nous le savions grâce aux versets des Écritures qu’on nous avait lus: sang, purification, davantage de sang, davantage de purification, sang versé pour purifier l’impur, même s’il ne fallait pas le recevoir sur les mains. Le sang souillait, surtout quand il venait des filles, alors qu’avant Dieu aimait qu’on le répande sur ses autels; il y avait néanmoins renoncé – d’après Tante Estée – et privilégiait désormais les fruits, les légumes, la souffrance muette et les bonnes actions.
Pour autant qu’il m’était possible d’en juger, le corps de la femme adulte était un sacré piège. S’il y avait un trou, on y fourrait forcément quelque chose et quelque chose d’autre en ressortait forcément, ce qui était vrai de n’importe quel type de trou: trou dans le mur, trou dans une montagne, trou dans le sol. Il y avait tant de choses qu’on pouvait lui infliger, à ce corps de femme adulte, ou qui pouvait dérailler, que j’ai fini par me dire que je serais mieux sans. »
(p. 109-110)

« Si tu n’as jamais eu la foi, tu ne comprendras pas ce que ça signifie. Tu as l’impression que ton meilleur ami est en train de mourir; que tout ce qui te définissait se consume; que tu vas rester tout seul. Tu te sens exilé, comme perdu au fond ‘un bois obscur. […] le monde se vidait de son sens. Tout était creux. Tout se flétrissait.
[…] Secrètement, je craignais d’être incapable de croire en l’un comme en l’autre. Pourtant, je voulais croire; je le désirais ardemment et, au bout du compte, dans quelle mesure croire ne découle-t-il pas du désir? »
(p. 395)

« L’histoire ne se répète pas, dit-on, il n’empêche qu’elle rime. » (p. 522)

ATWOOD, Margaret. Les Testaments, Robert Laffont, coll.: « Pavillons », 2019, 541 p.

Vanessa Courville et XYZ no 135: Armes

La démission de Vanessa Courville en tant que directrice littéraire du numéro 135 d’XYZ. La revue de la nouvelle a fait couler beaucoup d’encre. Replaçons-nous dans le contexte. Madame Courville se voit attribuer la direction du numéro alors que celui-ci est déjà avancé. Les textes ont été sélectionnés, les auteurs contactés et le processus d’édition est bien enclenché. La nouvelle « Qui? Où? Avec quoi? » de David Dorais rend la directrice littéraire mal à l’aise, car ce texte se termine sur un viol gratuit qui, selon elle, contribue à banaliser la violence faite aux femmes, car il n’est pas soutenu par un discours plus profond. Elle demande à la revue à ce que son nom ne soit pas associé au texte, ce qu’on lui refuse. Pour être en phase avec ses convictions, elle démissionne.

Cette démission m’a d’abord rendue mal à l’aise. Irons-nous jusqu’à censurer la littérature pour s’assurer du bienêtre de tous? À voir comment la société nous infantilise ces dernières années, il y a de quoi craindre. Toutefois, je ne pouvais porter de jugement sur la situation qui concerne Vanessa Courville et XYZ. La revue de la nouvelle sans avoir d’abord lu le numéro contenant le texte au cœur du débat.

Armes XYZ numéro 135 no 135 Vanessa Courville David Dorais

« Qui? Où? Avec quoi? »: qu’en est-il du texte incriminé?

J’ai évidemment commencé ma lecture du numéro 135 par le texte de David Dorais. « Qui? Où? Avec quoi? » ne m’a pas impressionnée, je dois l’admettre. J’ai essayé de mettre de côté le point de vue féministe défendu par Vanessa Courville afin de me concentrer sur son intérêt littéraire. C’est d’ailleurs cet intérêt que défend Jacques Richer, l’éditeur de la revue.

Une fin « violente », qui « dérange », mais qui « ne va pas trop loin », aux yeux de l’éditeur de la revue, en poste depuis une trentaine d’années. « La nouvelle est très bonne, très efficace, elle est menée avec finesse, l’intrigue se tient », poursuit M. Richer. De l’avis général, elle méritait de continuer de figurer dans le numéro, rapporte-t-on dans Le Devoir.

J’ai aussi fait une relecture de la nouvelle de David Dorais après avoir terminé la lecture du numéro pour ne pas rester sur une première impression. À mon avis, la question peut être posée: David Dorais est membre du collectif de rédaction. À moins que les textes ne soient sélectionnés de façon anonyme, il est possible que la nouvelle ait été choisie de façon « automatique ». Mais je ne peux ici que lancer l’hypothèse, car je n’ai aucune idée de la façon dont les choses se passent réellement au sein du comité. Les seules choses que je sais sont celles que j’ai lues. Et à la lecture du numéro, on remarque assez vite que la nouvelle de Dorais détonne. C’est la seule qui ne présente à peu près aucune psychologie des personnages. La Scarlet de « Quoi? Où? Avec quoi? » est de ces personnages qui agissent comme des robots. Elle pose des actions: elle se sauve, car elle a peur. Mais bien que le point de vue narratif soit entièrement fixé sur elle, l’auteur n’a pas donné chair à ses pensées. On sait certes qu’elle réfléchit à ce qu’elle doit faire, mais on ne lui a pas donné de personnalité sinon que c’est une mondaine qui s’ennuie, cliché de surface. À la suite de ma lecture, je suis forcée de conclure que le personnage n’est qu’un objet comme un autre dans ce jeu de Clue réinventé. Scarlet n’a pas plus de profondeur que le chandelier ou le révolver posés à côté d’elle, si ce n’est celle de son vagin. Et c’est ce que déplore Vanessa Courville.

Notez ceci. Si je m’interroge sur la valeur du texte dans ce numéro, je ne suis pas offusquée par le texte de la même façon que l’est Vanessa Courville. Je comprends très bien son point de vue et j’admire qu’elle soit allée au bout de ses convictions. Chacune mène son combat de la façon qui résonne le mieux en soi. Ce que je remets en question plutôt, c’est la sélection de cette nouvelle pour le numéro 135 de la revue. Elle entre parfaitement dans le thème, soit, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est « très bonne », ni « très efficace », ni « menée avec finesse ». C’est un pastiche ennuyeux du jeu Clue (dommage, car l’idée était bonne) dans lequel le personnage féminin principal n’a pas plus d’émotions qu’une poupée gonflable. Et c’est ce manque de nuance émotionnelle qui pose problème et rapproche le personnage du rôle d’objet. C’est, de plus, le seul texte du numéro qui souffre de ce manque de psychologie. La question, pour moi, est: que fait-il là, alors?

XYZ no 135: Armes

Dans ce numéro, neuf textes ont été regroupés sous la thématique « Armes ». Chacun va dans une direction différente, mais tous ont en commun l’intériorisation des personnages. C’est pourquoi je trouve que le texte de David Dorais contraste.

J’ai particulièrement aimé « Le bacha » de Michel Robert qui raconte avec sensibilité, mais non sans cruauté, l’histoire tragique d’un jeune Afghan abandonné par ses parents puis recueilli par un policier abusif. J’ai aussi aimé « Fais-tu mariner ton saumon? » de Jean-Jacques Dumonceau, qui a certainement été inspiré par un concours d’écriture lancé il y a quelques années avec cette phrase interrogative pour contrainte. Suivant la formule classique de la nouvelle policière, le texte joue avec l’humour et les dialogues pour donner chair aux personnages et exploite efficacement la prémisse du saumon. De son côté, « Pacifica » de Paul Ruban surprend par le point de vue adopté et ouvre la porte à la réflexion.

Or, le texte qui a le mieux su me plaire est classé dans la catégorie « Thème libre » du numéro. Dans « La mémoire des cathédrales », Caroline Guindon met en scène un professeur plutôt particulier. Un septuagénaire érudit dont l’éloquence fascine ou laisse perplexe. Le comportement de l’homme est finement décrit et la finale à laquelle il mène renforce la complexité du personnage en même temps qu’elle la dévoile.

Le Professeur se retournait alors, joignait les mains en pressant ses index osseux contre ses lèvres entrouvertes. Attendant l’avènement du silence, sa perfection, il toussotait délicatement délicatement avant d’entamer sa légendaire descente vers la chaire. Cette tortueuse rétrogression durait une quinzaine de minutes, car elle était ralentie par l’ivresse de penser, disait-il, un foisonnement de phrases fébriles débitées indistinctement. En ces moments-là, ces sublimes minutes du prélude, le Professeur tenait davantage du voilier que de l’être humain. Le flot fiévreux de ses paroles le faisait tanguer et les étudiants occupant le bout des rangées, pour parer à un éventuel chavirement, tendaient d’instinct les bras quand il passait près d’eux. » (p. 65)

XYZ. La revue de la nouvelle, no 135: Armes, Lévesque éditeur, automne 2018, 101 p.

Casse-gueules

J’ai connu Émilie Turmel en 2014 lors d’une semaine d’ateliers d’écriture dans la belle École internationale d’été de Percé de l’Université Laval. Les matins, la quinzaine de participants que nous étions assistions à des ateliers dispensés par l’auteure et poétesse Anne Peyrouse. Nos après-midis étaient réservés à l’écriture. Quelques heures de rédaction créative en formule marathon dans le silence le plus complet des maisons antiques de la pointe de Percé. C’est qu’à 15 heures, nous devions retourner en classe pour partager nos textes et échanger. Alors qu’on utilisait tous chaque minute du temps accordé à l’écriture – certains d’entres nous (moi) avec une petite panique intérieure due au délai -, Émilie avait cette capacité de pondre un poème en moins de deux avant de sortir profiter du grand air de Percé, ses longs cheveux dans le vent. Assez poétique en soi. Peut-être qu’elle retravaillait ses poèmes une fois à l’extérieur, qui sait? Mais qu’importe, chaque fois qu’elle nous en faisait la lecture, à 15 heures, j’étais soufflée par ce talent brut. Voilà qu’en 2018 parait son premier recueil, Casse-gueules, aux éditions Poètes de brousse, qui m’ont fait la courtoisie d’un service de presse.

Casse-gueules Émilie Turmel Poètes de brousse

Casse-gueules est un traité poétique sur la force des femmes, une dénonciation des blessures qui leur sont assénées et des abus faits à leur sexe ou à leur genre, mais c’est surtout un hommage à leur résilience et un cri de ralliement. Avec pour thème le casse-gueule, ce bonbon dur dont on doit patiemment faire fondre les couches de couleur, Turmel met en lumière la diversité des femmes et la force de leur carapace. Celles qui, comme des casse-gueules, résistent aux coups de dents qui les éraillent et n’ont de cesse de se relever et d’éblouir. La dernière partie du recueil réunit des poèmes que l’auteure adresse à celles l’ont précédée:

J’écris des poèmes au dos de mes factures
pas par économie de papier plutôt pour

me souvenir de combien je dois
à celles qui m’ont faite. (p. 75)

Ces poèmes sont adressés à toutes ces femmes qui d’hier à aujourd’hui, ont pris la plume pour s’exprimer. L’un s’adresse par exemple aux défuntes Nelly Arcan et Josée Yvon:

Certaines étoiles n’existent plus
mais vues d’ici

mégots longtemps soudés
aux lèvres de ses guerrières paumées
Josée se faufile
par la fontanelle des chattes
Nelly accouche
de toutes les étudiantes

impeccables prises d’otages

je dépose ma cigarette
entre leurs doigts
les regarde consteller l’envers. (p. 78)

Je n’ai jamais su vraiment écrire de poésie. Aussi m’est-il toujours difficile de juger du travail des poètes. Je me prête aujourd’hui à l’exercice en toute humilité, syndrome de l’imposteur à l’appui. J’ai bien aimé ce recueil d’Émilie Turmel, aux vers durs, ciselés, lancés comme des flèches lourdes de métaphores. On est loin de la poésie aérienne que lui insufflait la maison gaspésienne.

Filles singulières je est une aberration

je est une pièce détachable d’utérus
haut lieu de l’étouffement
et du devenir
violet des reflets sans visage. (p. 55)

Il y a quelques très belles trouvailles dans Casse-gueules, ce recueil en dents de scie comme une dentelle. Les mots de Turmel jouent avec le paradoxe de la féminité représenté dans les yeux de la modernité: la douceur insufflée par des générations et des centaines d’années de « sois belle et tais-toi » jumelée à la force farouche de celles qui accouchent en voyant se fendre leur corps et se relèvent à chacune des blessures infligées à leur genre. C’est ce qu’on ressent dans l’écriture d’Émilie Turmel, une farouche douceur, ou une puissante appropriation de la féminité, signe à la fois d’individualité et d’appartenance à une grande sororité. Que le sens profond de certains poèmes m’échappe ne change rien au sentiment qui se dégage à la lecture de ce recueil. On sent que Turmel dénonce, sollicite, engage et rend hommage. On sent l’appel à la féminité et à ce qu’elle a de plus brut, de plus fort et de plus beau.

TURMEL, Émilie. Casse-gueules, Poètes de brousse,  Montréal, 2018, 88 p.

La servante écarlate

Dès qu’est parue la télésérie du même nom, je me suis dit que je devais lire La servante écarlate (The Handmaid’s Tale, en anglais) de Margaret Atwood. Ce roman dystopique, écrit par la féministe visionnaire il y a plus de trente ans, fait aujourd’hui beaucoup parler. Il est certain que la sortie de la série (que je regarderai dans un futur plus ou moins rapproché) s’est inscrite dans un contexte social très bouillant, avec l’élection de Trump et la suite de dénonciations qui ont déferlé sur les réseaux sociaux, accolées à #moiaussi. Brulant d’actualité, donc, que ce roman. Même s’il met en scène un monde, pour aujourd’hui encore, en apparence fantaisiste, il nous rappelle la fragilité des droits acquis.

La servante écarlate The Handmaid's Tale Margaret Atwood

Defred ne s’est pas toujours nommée ainsi. Elle a été une autre. Une fille, une femme, une amie, une amante, une épouse, une mère… Or, les choses ont changé. Depuis les bombardements atomiques, le corps humain ne répond plus comme auparavant. La fertilité de la population a baissé drastiquement et les États-Unis, maintenant République de Gilead, sont maintenant dirigés par un groupe d’extrémistes religieux limitant la femme à des fonctions biologiques ou pratiques. Celles qui sont fertiles ont le choix: être envoyées aux colonies ou devenir servante écarlate. C’est ce qu’est devenue Defred, une servante vêtue de rouge, dont le corps est mis au service de couples haut placés à qui on accorde l’honneur de devenir parents. Defred est un utérus humain. Elle vit désormais pour être engrossée par un homme fort probablement infertile (mais en République de Gilead, seules les femmes le sont).

La narration à la première personne permet de découvrir le monde à l’ère de la nouvelle République du point de vue d’une servante écarlate. Defred relate son quotidien, mais aussi, par bribes, son passé. Si le récit nous fait sentir la langueur et la profondeur de l’ennui de la narratrice, l’intrigue tient le lecteur jusqu’à la fin. Comment Defred s’est-elle retrouvée là? Réussira-t-elle à changer son destin? Qui est le commandant? Que sont les colonies? Comment est structurée la République? Toutes ces questions ne trouvent pas de réponses ou certaines demeurent incomplètes. Cela n’est pas un problème. Le propos n’est pas là, pas entièrement. On lit La servante écarlate en se demandant si ça pourrait réellement arriver. Si, placées dans des conditions similaires, nos sociétés pourraient en venir à adopter de tels comportements. Immanquablement, on se met à penser aux pays où, après des années d’émancipation, les femmes se sont retrouvées prisonnières d’un régime religieux.  Alors, malheureusement, on est forcé de conclure que ce n’est pas impossible.

C’était d’ailleurs l’un des grands soucis de l’auteure au moment de la rédaction. Dans la postface que contient la présente édition, Atwood dit que, pour assurer le réalisme du récit, elle s’était fixé une règle: n’inclure « rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. » (p. 518) Et c’est bien ce qui rend le tout effrayant.

Les nations ne construisent jamais des formes de gouvernement radicales sur des fondations qui n’existent pas déjà. C’est ainsi que la Chine a remplacé une bureaucratie étatique par une bureaucratie étatique similaire, mais sous un nom différent, que l’URSS a remplacé la redoutable police secrète impériale par une police secrète encore plus redoutée, et ainsi de suite. La fondation profonde des États-Unis – c’est ainsi que j’ai raisonné – n’est pas l’ensemble de structures de l’âge des Lumières du XVIIIe siècle, relativement récentes, avec leurs discours sur l’égalité et la séparation de l’Église et de l’État, mais la brutale théocratie de la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVIIe siècle, avec ses préjugés contre les femmes, et à qui une période de chaos social suffirait pour se réaffirmer. (p. 517)

Parmi les hypothèses qu’explore La servante écarlate et les questions auxquelles le livre tente de répondre, on retrouve ceci: « Si vous vouliez vous emparer du pouvoir aux États-Unis, abolir la démocratie libérale et instaurer une dictature, comment vous y prendriez-vous? » (p. 516-517) Plusieurs histoires différentes pourraient venir en réponse à une telle question. Il n’en demeure pas moins que le simple fait de pouvoir se livrer à l’exercice et d’obtenir un récit tel que celui-ci rappelle que l’on n’est bien souvent que le fruit d’un système. Et que les systèmes sont fragiles.

The Handmaid’s Tale, la série

La servante écarlate, série américaine créée par Bruce Miller, est parue en 2017. La deuxième saison sera diffusée en 2018. Je vous en reparlerai lorsque j’aurai visionné le tout. Notez qu’un film, réalisé par Volker Schlöndorff, a vu le jour en 1990. Il a cependant obtenu moins de succès que la série.

La servante écarlate en extraits

« Il y a plus d’une sorte de liberté, disait Tante Lydia. La liberté de, et la liberté par rapport à. Au temps de l’anarchie, c’était la liberté de. Maintenant, on vous donne la liberté par rapport à. Ne la sous-estimez pas. » (p. 49)

« Nous vivions, comme d’habitude, en ignorant. Ignorer n’est pas la même chose que l’ignorance, il faut se donner de la peine pour y arriver. » (p. 99)

« Vain espoir. Je sais où je suis, qui je suis, et le jour que nous sommes: tels sont les tests, et je suis saine d’esprit. La santé mentale est un bien précieux. Je l’économise comme les gens économisaient jadis de l’argent, pour en avoir suffisamment, le moment venu. » (p. 184)

« Ce qu’il me faut, c’est une perspective. L’illusion de profondeur, créée par un cadre, la disposition des formes sur une surface plane. La perspective est nécessaire. Autrement, il n’y a que deux dimensions. Autrement, l’on vit le visage écrasé contre un mur, tout n’est qu’un énorme premier plan, de détails, gros plans, poils, la texture du drap de lit, les molécules du visage, sa propre peau comme une carte, un diagramme de futilité, quadrillé de routes minuscules qui ne mènent nulle part. Autrement l’on vit dans l’instant. Et ce n’est pas là que j’ai envie d’être. » (p. 241)

« Je voudrais ne pas connaître la honte. Je voudrais être éhontée. Je voudrais être ignorante. Alors je ne saurais pas à quel point je suis ignorante. » (p. 436)

ATWOOD, Margaret. La servante écarlate, Robert Laffont, Paris, 2017, 521 p.

Persepolis

Il y a quelques années, j’ai été fascinée par le film d’animation tiré de la bande dessinée Persepolis de Marjane Satrapi. En raison de son style, hors du commun, qui donne l’impression de regarder une bande dessinée à la télé et, encore plus, en raison de son propos: le parcours de l’auteure, de sa jeunesse iranienne pendant  la guerre Iran-Irak jusqu’à son premier exil européen.

J’avais hâte de lire la bande dessinée Persepolis, et je n’ai pas été déçue. J’y ai retrouvé les images qui ont servi le film, coréalisé par  l’auteure, Marjane Satrapi, et j’ai renoué avec son histoire singulière, Persepolis étant une œuvre autobiographique.

Persepolis Marjane Satrapi

J’ai aimé y découvrir l’Iran d’avant la guerre, ce pays ayant précédé la révolution islamique où vivait la femme libérée. Aujourd’hui, tout ce qu’on sait de ce pays est teinté par l’oppression et la religion. Il est intéressant de découvrir qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Mais surtout, ça nous rappelle à quel point il s’en faut de peu pour qu’un pays tout entier se transforme et perde ses droits.

Les livres qui parlent de guerre le font souvent du même point de vue: celui de l’homme, auquel le sujet est automatiquement rattaché. Le plus souvent, ce sont les hommes qui font la guerre, qui sont fascinés par elle, qui s’imaginent puissants soldats guidés par la testostérone… Ici, Marjane Satrapi nous offre un point de vue complètement différent, celui de la femme qui lutte pour ses droits au quotidien. Une autobiographie féminine sur fond de guerre qui présente la femme autrement qu’en ménagère soumise attendant le retour de l’homme au combat. Persepolis présente une histoire puissante parce qu’elle met en lumière la force des êtres qui résistent au quotidien.

Persepolis  au cinéma

Le film Persepolis, réalisé en France où demeure aujourd’hui Marjane Satrapi, est superbe, fidèle à la bande dessinée. Il faut le voir absolument!

SATRAPI, Marjane. Persepolis, Association, 2007