Une langue venue d’ailleurs

En juin dernier, j’ai visité Strasbourg. Cette dernière fournit toutes les occasions pour s’adonner au littéraire: librairies diverses, marché du livre extérieur et activités ponctuelles. J’y ai découvert la librairie internationale Kléber, que je me suis fait un devoir de visiter, d’autant plus qu’on me l’avait chaleureusement recommandée quelques jours plus tôt. Ce que j’apprécie tout particulièrement d’une telle librairie, c’est sa personnalité, qui se reflète dans le choix des livres qui sont mis de l’avant. En circulant entre les rayons de la librairie internationale Kléber, j’ai découvert ainsi exposé sur une table un unique exemplaire de Une langue venue d’ailleurs de Akira Mizubayashi.

Une langue venue d'ailleurs Akira Mizubayashi

Akira Mizubayashi est un fervent littéraire d’origine japonaise dont la passion pour la langue française a transformé la vie et le regard qu’il porte sur le monde. Et là réside l’essence de Une langue venue d’ailleurs. Dans cet ouvrage, l’auteur raconte comment est née chez lui cette passion et comment il est parvenu à mettre le français au centre de son existence pour en venir à n’être ni Français ni Japonais, mais quelque part entre les deux.

Une langue venue d’ailleurs m’a interpelée pour le rapport à la langue dont il traite. Mizubayashi dit avoir frappé très jeune des difficultés liées à l’expression de la pensée dans sa langue maternelle. Il affirme que le vocabulaire de l’époque et les discours qui étaient formulés par ses contemporains étaient tenus en vase clos dans les limites du japonais et que cela empêchait l’épanouissement de la pensée.

Les élèves avaient toute liberté, mais ils ne savaient pas que cette liberté était l’autre nom de l’aveuglement esclave. On leur disait: « Vous écrivez librement ce que vous en pensez. » Mais on ne leur donnait aucun outil pour être libre, pour penser, c’est-à-dire pour penser contre, pour penser par soi-même, autrement dit pour se libérer de l’emprise des forces obscures qui les empêchaient d’être libres, de penser, ou, cela revient au même, qui les obligeaient à ne pas penser; bref on ne leur donnait aucun moyen qui leur permît d’accéder à l’autonomie. Est-ce à dire que l’expérience des Lumières n’avait pas pénétré jusqu’au cœur de l’école japonaise? En tout cas, les élèves se croyaient libres, mais ils étaient esclaves de leur propre ignorance. Certes, ils se bourraient le crâne, mais ils s’enfermaient et se complaisaient par là même dans la non-pensée. Et l’institution scolaire faisait tout pour entretenir cette ignorance et cet état d’esclavage. (p. 192)

Grand mélomane, Mizubayashi a aussi été charmé par la musicalité du français, et c’est d’ailleurs à force de répéter à haute voix des phrases et des discours – pour les entendre sonner – qu’il a perfectionné sa maitrise du français et a appris à le parler sans accent.

Oui, le français est un instrument de musique pour moi. C’est le sentiment que j’ai depuis longtemps, depuis, tout compte fait, le début de mon apprentissage. Pour devenir un bon instrumentiste, il faut de la discipline, je dirai même le sens de l’ascèse. Et c’est ce que je dis à mes étudiants aujourd’hui: maîtriser le français, c’est en jouer comme jouer du violon ou du piano. Chez un bon musicien, l’instrument fait partie de son corps. Eh bien, le français doit faire partie de son corps chez un locuteur qui choisit de s’exprimer en français. En musique, il y a tous les niveaux, du niveau débutant au professionnel en passant par le niveau amateur. C’est pareil en langues. Le niveau professionnel ne s’acquiert pas en deux ou trois ans. Il faut des années de travail et toute une vie pour l’entretenir… Vous aimez le français. D’accord. Mais qu’est-ce que ça veut dire pour vous, « aimer le français »? Êtes-vous prêt à faire du français comme pour devenir un vrai musicien? (p. 155)

En fin de compte, Une langue venue d’ailleurs est un ouvrage beaucoup moins pointu que je ne le croyais de prime abord. Je m’attendais à une réflexion philosophique sur la langue et son impact sur notre vision du monde. Bien que le sujet soit abordé, il n’est pas creusé en profondeur (ce que j’aurais souhaité). Mizubayashi centre plutôt son propos sur son apprentissage du français, sur les étapes qui l’y ont mené et, surtout, sur son grand amour pour cette langue qu’il a fait sienne, au point d’en perdre – en partie – son identité japonaise.

Une belle lecture d’avion.

De ces petites réjouissances linguistiques

Parmi les trouvailles extraordinaires et anodines que l’on peut faire dans un livre, il y eut pour moi, dans Une langue venue d’ailleurs, la découverte de la signification du mot japonais yoshi. Il faut savoir que le gentil dinosaure héros du Nintendo a accompagné mon enfance. Je le dessinais et le renommais, trouvant une appellation pour chacune de ses formes dans Mario World: j’avais par exemple nommé le Yoshi vert Yochéri. Dans Une langue venue d’ailleurs, Mizubayashi parle de son chien et d’une parole qu’il lui a dite à un moment: “Yoshi” (vas-y).

Je ne verrai plus jamais le monde de la même façon.

Une langue venue d'ailleurs Akira Mizubayashi Yoshi

Une langue venue d’ailleurs en extraits

« La littérature me paraissait relever d’un autre ordre de parole. Elle tendait vers… le silence. Une autre langue était là, celle qui se détachait de la fonction répétitive, monétarisée du discours social, usé à force de circuler. » (p. 27)

« Imiter, c’est le désir de devenir autre, celui de ressembler à autrui, souvent une personne qu’on admire. C’est mimer et reproduire les gestes d’un être avec qui on s’identifie volontiers. » (p. 36)

“Est-ce à dire que dans la langue française se trouve inscrite une façon toute dialogique de créer des liens et que celle-ci, au même titre que les opérations de calcul mental, constitue la couche la plus profonde de la langue dont la sédimentation est presque contemporaine de la formation de l’être parlant? » (p.164-165)

« La pensée ne court pas aussi vite que les mouvements instantanés de l’humeur. » (p. 206)

« Le conseil d’un ami français fut décisif: chacun devait parler à l’enfant sa langue d’origine. C’est la seule manière de respecter les souvenirs les plus lointains, les choses enfouies au plus profond de soi-même, les goûts, les préférences, les penchants dont on n’est pas maître, bref tout ce qui relève peut-être de l’inconscient. » (p. 225)

« [­…] l’enseignement en tant que travail d’éloignement et d’arrachement à soi, et non de proximité. » (p. 230)

« Il y a, et on le conçoit, des peuples sans écriture, mais pas d’êtres humains sans parole. Cependant, en ce qui me concerne, moi en tant que locuteur en français, j’ai toujours eu le sentiment que l’écriture précédait la parole… » (p. 243)

« Mais parler, cette étrange manie de l’homme, que ce soit dans votre propre langue ou dans celle qui vient d’ailleurs, n’est-ce pas au fond un acte qui défie la pudeur? Parler, c’est exposer sa voix nue, dévoiler par sa voix sa manière absolument singulière d’exister, donc s’exposer à nu, une dénudation, d’une certaine façon. Si je laissais ma pudeur l’emporter, ne serais-je pas obligé de m’enfermer dans le silence, un silence bruissant de mots et d’émotions certes mais un silence tout de même? Parler, c’est quelque part résister à la pudeur. » (p. 248)

« Nancy Huston écrit: « L’acquisition d’une deuxième langue annule le caractère naturel de la langue d’origine – à partir de là, plus rien n’est donné d’office, ni dans l’une ni dans l’autre; plus rien ne vous appartient d’origine, de droit et d’évidence. » (p. 261)

MIZUBAYASHI, Akira. Une langue venue d’ailleurs, Folio Gallimard, 2013, 272 p.
(Préface de Daniel Pennac)

Pseudo

Pseudo est un livre tellement étrange et, en même temps, c’est Romain Gary tout craché.

“Je ne savais pas encore que l’incompréhension va plus loin que tout le savoir, plus loin que le génie, et que c’est toujours elle qui a le dernier mot.” (p. 24)

“Je me sentais donc souvent tel père tel fils, et ça me mettait hors de moi, au figuré: au propre, c’est impossible. On ne sort pas vivant de notre crasse biologique.” (p. 30)

“J’ai failli pisser de joie. Je pisse toujours hors de propos. Je rêve de soulagement.” (p. 74)

Pseudo Romain Gary Émile Ajar

Troisième opus signé sous le pseudonyme Émile Ajar, Pseudo raconte une sorte de délire d’auteur, délire littéraire et identitaire qu’il est plus facile de comprendre aujourd’hui que l’on sait que Romain Gary se cache sous le nom de Ajar, et que cette supercherie, si elle a été synonyme de grande réussite, a aussi été une des plus grandes angoisses de Gary. Il avait réussi à créer l’ultime personnage (ou plutôt le personnage total), celui qui existe hors du livre et qu’il avait dû demander à son petit-cousin Paul Pavlowitch de personnifier: l’auteur Émile Ajar. Mais selon la biographie rédigée par Myriam Anissimov, et si mes souvenirs sont bons, le Paul en question a fini par donner du fil à retordre à Gary qui, ayant remporté un deuxième Goncourt sous le nom de Ajar (on ne peut le remporter qu’une seule fois), se trouvait en délicate position pour négocier. Si Pseudo m’a semblé le récit de cette double identité et du combat intérieur de l’auteur par rapport à son double et à son besoin d’être reconnu comme tel, il m’a aussi paru avoir le gout d’une revanche. Dans cet ouvrage où Paul Pavlowitch est identifié comme créateur d’Émile Ajar, on livre le processus créatif et névrotique qui aurait mené à la création des livres précédents du fameux Ajar ainsi que de Pseudo, qui nous est donné à lire comme un résumé de thérapie. On peut croire que Gary s’amuse beaucoup à faire passer son petit-cousin pour instable. Mais c’est en même temps une réflexion sur le processus identitaire de tout créateur ou même de toute personne.

Pseudo en extraits

“Je me suis mis à faire pseudo-pseudo et on a cessé de me remarquer.
Parfois j’allais à des réunions avec des copains au Café de la Gare. Il y avait un plombier, un comptable, un fonctionnaire. Bien sûr, ils n’étaient ni plombier, ni comptable, ni fonctionnaire. Ils sont tout autre chose. Mais personne ne s’en doute, ils simulent, ils font pseudo-pseudo huit heures par jour et on leur fout la paix. Ils vivent cachés à l’intérieur et ils ne sortent que la nuit, dans leurs rêves, et dans leurs cauchemars.” (p. 23)

“Après avoir signé plusieurs centaines de fois, si bien que la moquette de ma piaule était recouverte de feuilles blanches avec mon pseudo qui rampait partout, je fus pris d’une peur atroce: la signature devenait de plus en plus ferme, de plus en plus à elle-même pareille, identique, telle quelle, de plus en plus fixe. Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence, un infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar.
   Je m’étais incarné.” (p. 81)

“Je vous déclare seulement ceci: Alyette a des yeux comme s’il y avait encore un premier regard.” (p. 102)

“Les chaises me font particulièrement peur parce que leurs formes suggèrent une absence humaine.” (p. 131)

AJAR, Émile (GARY, Romain). Pseudo, Folio (Mercure de France), Paris, 1976, 223 p.

Rue des Boutiques Obscures

Rue des Boutiques Obscures était le deuxième Patrick Modiano que je lisais. J’avais déjà beaucoup apprécié Dora Bruder. Heureuse donc de découvrir un autre titre de l’auteur. Pas la même histoire, mais tout comme: narrateur égaré dans de vaines recherches et une sorte de rêverie mélancolique.

Patrick Modiano Rue des Boutiques obscures

Le narrateur de Rue des Boutiques Obscures est amnésique. Il ne se souvient plus de qui il est et, pendant les quelque dix années où il a travaillé pour un détective privé, il semble qu’il ait vécu au jour le jour. Son employeur et ami prenant sa retraite, le narrateur, qui se fait appeler Guy Roland, entreprend d’enquêter pour découvrir sa vraie identité. Mais il n’a à peu près rien sur quoi baser ses recherches et chaque piste qu’il suit ne semble mener qu’à des hypothèses.

Comment construire un personnage qui n’a pas d’identité? C’est la question qui, pour moi, ressort de Rue des Boutiques Obscures. Le personnage n’est pas imprégné de lui-même, il lui manque son identité, par conséquent il doit s’imprégner de tout ce qui l’environne: les gens, les lieux, leurs histoires. Qu’est-ce qu’une personne? Je ne suis pas une spécialiste de Modiano, mais à la lumière des deux romans que j’ai lus de lui, trop peu pour me prononcer vraiment, ce semble être la question qui dirige son entreprise romanesque.

Rue des Boutiques Obscures en extraits

“Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles les échos des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est attentif. Au fond, je n’avais peut-être jamais été ce Pedro McEvoy, je n’étais rien, mais des ondes me traversaient, tantôt lointaines, tantôt plus fortes et tous ces échos épars qui flottaient dans l’air se cristallisaient et c’était moi.” (p. 124)

“Jusque là, tout m’a semblé si chaotique, si morcelé… Des lambeaux, des bribes de quelque chose, me revenaient brusquement au fil de mes recherches… Mais après tout, c’est peut-être ça, une vie…
Est-ce qu’il s’agit bien de la mienne? Ou de celle d’un autre dans laquelle je me suis glissé?” (p. 238)

MODIANO, Patrick. Rue des boutiques obscures, Folio Gallimard, Paris, 1982, 256 p.

Mort d’un silence

Ce billet sera bref. Mort d’un silence de Clémence Boulouque est le livre sur lequel je travaille dans le cadre du séminaire de maitrise que je suis, et j’ai déjà plusieurs pages d’écrites sur le sujet.

Mort d'un silence Clémence Boulouque Attentats de Paris

Dans Mort d’un silence, Clémence Boulouque raconte les quatre dernières années de son enfance, du moment où son père, le juge Gilles Boulouque, a commencé à travailler pour la chambre antiterroriste jusqu’au jour où il s’est tiré une balle dans la tête. Elle témoigne de l’envahissement de sa vie par le terrorisme et de son deuil immense, inachevé. Elle raconte ces années difficiles, essaie ainsi de retrouver son père, et de trouver la paix, peut-être. C’est bien, si on a envie de lire ce genre de récit. L’écriture de Mort d’un silence est intéressante, le livre court (129 pages).

Mort d’un silence au Cinéma

William Karel a adapté Mort d’un silence au cinéma sous le titre La fille du juge. Une narration en voix off sur des images des médias de l’époque, des photos et des extraits de vidéo de famille. Mi-documentaire, mi-témoignage, donc. J’ai trouvé intéressant d’entendre les médias de l’époque, car on y fait référence dans le livre et ça m’intriguait. De plus, ça situe le récit de Boulouque dans son contexte historique et donne voix au père. Au départ, je n’étais pas très enthousiaste à l’idée de regarder ce film qui me répétait les mots quasi exacts du livre que je venais de lire, mais l’aspect documentaire que je viens d’énoncer a finalement capté mon intérêt.


LA FILLE DU JUGE – Bande-annonce VF par CoteCine

 Mort d’un silence en extraits

“Alors, je barre, je raye. Je biffe ce que j’écris, ce que je crois être moi, pendant quelques minutes ou quelques pages. Peut-être est-ce finalement ma façon de m’anéantir, moi aussi, par instants. Je me détruis, sans me tuer. Je suis l’aînée de mon père, qui rature sa vie au lieu d’y renoncer.” (p. 127)

BOULOUQUE, Clémence. Mort d’un silence, Folio Gallimard, Paris, 2003, 129 p.

Le cri du sablier

Dans Le cri du sablier, Chloé Delaume raconte le trauma vécu dans son enfance, comment il lui a été difficile de gérer pareil évènement, en mots ou en émotions. Un père violent et destructeur qui, bien qu’il ait menacé de la tuer un jour, a choisi de tirer sur son épouse – la mère – et sur lui-même, après l’avoir visée, elle, l’enfant. Comment, après neuf mois de mutisme, elle a retrouvé les mots mais n’a jamais été comprise par son entourage qui la voyait comme une preuve embarrassante, un souvenir de cette honte qui entachait la réputation familiale.

Le cri du sablier Chloé Delaume

Chloé Delaume emploie dans Le cri du sablier une écriture particulière, qui surprend aux premiers abords – vous le comprendrez à la lecture des extraits. Pourtant on se laisse prendre au jeu, on accepte de ne pas tout comprendre, de ressentir et de déduire, plutôt. Cette écriture éclatée, en rimes et en images, m’a semblé refléter le trauma vécu par l’enfant de dix ans, son incompréhension devant la violence. Un mutisme de neuf mois, une période pendant laquelle le langage n’y pouvait rien ou ne suffisait pas à expliquer, puis son retour. Des discours qui n’en finissent plus dans une langue déconstruite parce que la réalité l’est elle aussi. Il y a différentes interprétations possibles à cette écriture particulière, mais c’est celle qui a marqué ma lecture. La vision du monde éclatée. Texte difficile d’accès, donc, et vocabulaire hautement relevé qui exige un dictionnaire à portée de la main. Ou non. On peut se prêter au jeu des sonorités, du monde indistinct et partiellement indéchiffrable, et faire une lecture axée sur les sensations, car c’est un livre qui peut/veut faire ressentir. À condition de tenter l’exercice.

Le cri du sablier en extraits

“Non je ne dirai rien me voilà résolue. Quand bien même essayais-je décrisper maxillaire la glotte jouait stalactite et je n’y pouvais rien. La veille de l’enterrement le premier m’ausculta poupée posttraumatique. Plus sa langue s’agitait m’aspergeant de vocables plus la cacophonie asséchait la comptine. La seule litanie qui eut cours intérieur était pensée magique chanson résurrection scandant rose un deux trois maman m’entend tout bas. Je savais bien pourtant que l’écho se fanait. Je savais bien tout cela non je n’étais pas folle. C’est eux qui s’inquiétaient moi je ne demandais rien. Si ce n’était encore dégager les sinus récurer la cloison nasale et cuisinière le poivre qui coagule éternuer à Cythère embarquer loin du soufre. Les sens se désorientent soupirant la girouette la parole s’évapore quand s’aiguisent les naseaux. On me traita bestiole sibylle au polygone. Les vipères se grouillant sifflotant dans ma tête le nœud se coulissait c’est vrai ça porte malheur. Il ne plut plus avant des heures indifférentes. Vomir la syncrétie fut une question de bon sens. Faire jaillir quelque chose quand bien même œsophage démontrer pour la pose les organes sont vivants ce n’est que passager car j’ai quelques soucis.” (p. 11-12)

“Quels faits demanda-t-il. Quels faits se déroulèrent le trente exactement. Je ne vous dirai rien. Mon synopsis est clair. En banlieue parisienne il y avait une enfant. Elle avait deux nattes brunes, un père et une maman. En fin d’après-midi le père dans la cuisine tira à bout portant. La mère tomba première. Le père visa l’enfant. Le père se ravisa, posa genoux à terre et enfouit le canon tout au fond de sa gorge. Sur sa joue gauche l’enfant reçut fragment cervelle. Le père avait perdu la tête sut conclure la grand-mère lorsqu’elle apprit le drame.” (p. 19)

“Maman se meurt première personne. Elle disait malaxer malaxer la farine avec trois œufs dedans et un yaourt nature. Papa l’a tuée deuxième personne. Infinitif et radical. Chloé se tait troisième personne. Elle ne parlera plus qu’au futur antérieur. Car quand s’exécuta enfin le parricide il fut trop imparfait pour ne pas la marquer.” (p. 20)

DELAUME, Chloé. Le cri du sablier, Folio Gallimard, Paris, 2001, 126 p.

Dora Bruder

On m’a dit une fois: “Cette amie est une grande nostalgique…” Et pour la première fois, alors, j’ai songé que certaines personnes ont un rapport au passé très fort, très différent du mien. Et je suis toujours restée avec cette question: Pourquoi la nostalgie? D’où vient-elle? Ces gens immensément nostalgiques me donnent l’impression d’avoir constamment un pied dans le passé, attachés à des souvenirs d’un autre temps, à des évènements qu’ils souhaiteraient pouvoir revivre, encore et encore. Mais, pour que ces évènements aient été si mémorables, ils faut qu’ils aient d’abord été ancrés dans un instant présent fort. Quelle est donc la relation au présent des personnes nostalgiques? La quête que poursuite Patrick Modiano avec Dora Bruder m’a ramenée à cette grande question.

Dora Bruder Patrick Modiano

Mais ce n’est pas ce dont il sera question ici. Patrick Modiano n’aborde pas le passé à la manière des nostalgiques. Pour lui, le passé est partout, imprégné dans les lieux qui ont accueilli les évènements: tout près et pourtant difficilement accessible. Patrick Modiano exerce sa mémoire, ou plutôt celle de l’Histoire, pour que ne soient pas oubliés les gens, les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale.

Dora Bruder, le livre, a commencé trente années après que Dora Bruder, l’adolescente, a péri dans un camp de concentration. L’histoire de ce livre a débuté quand Modiano a lu une annonce, publiée dans un journal de l’année 1941:

   “PARIS
On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris.” (p. 7)

Dès lors, il souhaite en apprendre plus sur cette adolescente en fugue. Comment une fugueuse peut-elle s’en sortir durant ces années de guerre? Il part sur ses traces, fouille les registres, interroge les gens, marche dans les quartiers qu’elle a fréquentés, suit les mêmes rues, identifie les édifices où elle a vécu, tente de reconstituer son histoire. Dora Bruder, le livre, raconte cette quête, le parcours de la mémoire à rebours.

“J’ai mis quatre ans pour découvrir la date exacte de sa naissance: le 25 février 1926. Et deux ans ont encore été nécessaires pour connaître le lieu de cette naissance: Paris, XIIe arrondissement. Mais je suis patient. Je peux attendre des heures sous la pluie.” (p. 14)

Modiano plonge dans la mémoire collective à travers le vécu des individus. Il semble fasciné par ces petites tranches de l’Histoire, celles qui, ensemble, forment le tout que l’on connait aujourd’hui, celui des documentaires.

Si je me suis mise à penser à la nostalgie, même si ça n’a ici rien à voir, c’est que j’ai été impressionnée par la fascination quasi obsessive que le passé exerce sur l’auteur. Pourquoi cette fascination? D’où vient-elle? La réponse est cette fois plus évidente, en partie du moins. Modiano est né l’an où a pris fin la guerre, ses parents l’ont vécue. Il raconte d’ailleurs dans ce livre quelques épisodes qui font le pont entre son père et ces années d’extermination.

Modiano n’a donc pas connu lui-même la Deuxième Guerre, mais il fait tout pour s’imprégner de cette époque. Il tente d’entrer en résonnance avec les lieux pour les investir par l’imagination, pour y resituer l’Histoire, pour la restituer.

   “Je me souviens du jardin des Diaconesses. J’ignorais à l’époque que cet établissement avait servi pour la rééducation des filles. Un peu comme le Saint-Coeur-de-Marie. Un peu comme le Bon-Pasteur. Ces endroits, où l’on vous enfermait sans que vous sachiez très bien si vous en sortiriez un jour, portaient décidément de drôles de noms: Bon-Pasteur d’Angers. Refuge de Darnetal. Asile Sainte-Madeleine de Limoges. Solitude-de-Nazareth.
Solitude.” (p. 41)

Dora Bruder est un documentaire troué. L’histoire de Dora Bruder ne pourra être reconstituée en entier, les archives sont incomplètes ou silencieuses. Mais Modiano rend la voix à d’autres victimes de cette guerre. Il transcrit des lettres envoyées au préfet de police de l’époque, et jamais ouvertes par ce dernier, par des familles inquiètes pour leurs proches. (p. 84-86) Il transcrit la dernière lettre d’un déporté à sa famille. (p. 121-127) Il raconte le destin tragique de romanciers de l’époque. (p. 92-100) Parce que l’Histoire est constituée de milliers de petites histoires.

J’ai apprécié la franchise (apparente) avec laquelle l’auteur présente sa quête. J’ai aimé son style, efficace et beau à la fois, direct mais léger. Une belle découverte.

Dora Bruder en extraits

“Il faut longtemps pour que resurgisse à la lumière ce qui a été effacé. Des traces subsistent dans des registres et l’on ignore où ils sont cachés et quels gardiens veillent sur eux et si ces gardiens consentiront à vous les montrer. Ou peut-être ont-ils oublié tout simplement que ces registres existaient.
Il suffit d’un peu de patience.” (p. 13)

“Comme beaucoup d’autres avant moi, je crois aux coïncidences et au don de voyance chez les romanciers — le mot « don » n’étant pas le terme exact, parce qu’il suggère une sorte de supériorité. Non, cela fait simplement partie du métier: les efforts d’imagination, nécessaires à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur un point de détail — et cela de manière obsessionnelle — pour ne pas perdre le fil et se laisser aller à sa paresse —, toute cette tension, cette gymnastique cérébrale peut sans doute provoquer à la longue de brèves intuitions « concernant des événements passés ou futurs », comme l’écrit le dictionnaire Larousse à la rubrique « Voyance ». (p. 52-53)

MODIANO, Patrick. Dora Bruder, Folio Gallimard, Paris, 1999, 144 p.

À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie

Dans À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Hervé Guibert raconte son sida. Le doute, le déni, l’acceptation, l’espoir, le mélange des émotions, la maladie des autres, la mort d’un ami.

Qu’ai-je pensé de ce livre…?

Hervé Guibert À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie Sida

Je n’aurais pas choisi À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’emblée; il fait partie des lectures obligatoires pour le séminaire de maitrise que je suis actuellement. Qu’en ai-je pensé, donc? On dirait que je n’ose pas trop m’avancer étant donné le sujet profondément triste abordé (la mort à venir), mais dans les faits, Guibert m’a semblé plutôt antipathique. Et c’est là où je ne veux pas trop m’avancer: je n’ai pas aimé ses lamentations narcissiques. Non pas qu’il n’avait pas raison de se lamenter (c’est tout de même atroce ce qu’il vivait), mais sa façon “oh regardez-moi que je fais pitié” m’a dérangée ou plutôt m’a déplu. Bref, je ressens de l’empathie pour l’homme, mais je n’en aurais sans doute pas fait un ami. Toutefois, il est très difficile de juger: une telle œuvre permet-elle de se faire une réelle idée de la personne? Surement pas.

Ceci dit, il m’apparait beaucoup plus sympathique dans cette vidéo.

Pour en revenir à À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, côté écriture, ça va, mais il n’y a rien de remarquable non plus. Phrases longues et absences de paragraphes contre chapitres courts. Pour montrer sans doute les idées qui se bousculent, la vie qui parait éclatée. Enfin, ça n’aura pas été un coup de cœur, malgré que le livre se lise très bien.

À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie en extraits

“Je l’ai compris comme ça, et je l’ai dit au docteur Chandi dès qu’il a suivi l’évolution du virus dans mon corps, le sida n’est pas vraiment une maladie, ça simplifie les choses de dire que c’en est une, c’est un état de faiblesse et d’abandon qui ouvre la cage de la bête qu’on avait en soi, à qui je suis contraint de donner pleins pouvoirs pour qu’elle me dévore, à qui je laisse faire sur mon corps vivant ce qu’elle s’apprêtait à faire sur mon cadavre pour le désintégrer. Les champignons de la pneumocystose qui sont pour les poumons et pour le souffle des boas constricteurs et ceux de la toxoplasmose qui ruinent le cerveau sont présents à l’intérieur de chaque homme, simplement l’équilibre de son système immunitaire les empêche d’avoir droit de cité, alors que le sida leur donne le feu vert, ouvre les vannes de la destruction.” (p. 17)

“Dès qu’il eut disparu je me sentis mieux, j’étais mon meilleur garde-malade, personne d’autre que moi n’était à la hauteur de ma souffrance. Mon ganglion dégonfla tout seul, comme Muzil pour Stéphane Jules était ma maladie, il la personnifiait, et j’étais sans doute la sienne. Je me reposais, seul et apaisé, la majeure partie du temps, en attendant qu’un ange me délivre.” (p. 181)

GUIBERT, Hervé. À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Folio Gallimard, Paris, 1990, 282 p.

L’écriture ou la vie

C’est étrange. J’ai adoré L’écriture ou la vie de Jorge Semprun, il m’a emportée dès le début par son écriture riche sur le chemin des souvenirs. Pourtant, on dirait que je ne sais pas trop quoi dire à son sujet. Commençons par résumer les faits.

Jorge Semprun L'écriture ou la vie Buchenwald

Jorge Semprun nait en décembre 1923 à Madrid dans une famille politiquement engagée. Quand éclate la guerre civile en Espagne, son père quitte le pays avec ses sept enfants et s’établit finalement en France en 1939. Semprun y fait des études de philosophie, s’intéresse à la littérature et s’implique dans la Résistance, dans les réseaux communistes. C’est ainsi qu’en septembre 1943, à l’âge de 19 ans, il se fait arrêter par la Gestapo, torturer puis dépoter à Buchenwald. Là, encore une fois, il pourra intégrer le réseau de Résistance.

L’écriture ou la vie raconte sa libération le 11 avril 1945, comment le retour à la normale fut difficile, comment la mort imprégnait partout la vie. Comment, pour pouvoir vivre, il a dû abandonner pendant des années ce qui le faisait lui, l’écriture.

“Tout au long de l’été du retour, de l’automne, jusqu’au jour d’hiver ensoleillé, à Ascona, dans le Tessin, où j’ai décidé d’abandonner le livre que j’essayais d’écrire, les deux choses dont j’avais pensé qu’elles me rattacheraient à la vie – l’écriture, le plaisir – m’en ont au contraire éloigné, m’ont sans cesse, jour après jour, renvoyé dans la mémoire de la mort, refoulé dans l’asphyxie de cette mémoire.” (p. 146)

Et comment, quelque seize ans plus tard, il est parvenu à renouer avec l’écriture.

Bien que récit autobiographique, L’écriture ou la vie n’est pas une autobiographie. C’est le récit de souvenirs, une plongée dans les vagues de la mémoire, qui vont et qui viennent. C’est une réflexion sur l’écriture, la vie, la mort, le Mal, la fraternité…

Semprun y fait aussi une réflexion sur le témoignage. Comment raconter les camps de façon crédible? Comment être entendu? Comment amener les gens à comprendre vraiment, à imaginer l’horreur des camps, pour ce qu’elle était réellement?

   “—Tu tombes bien, de toute façon, me dit Yves, maintenant que j’ai rejoint le groupe des futurs rapatriés. Nous étions en train de nous demander comment il faudra raconter, pour qu’on nous comprenne.
Je hoche la tête, c’est une bonne question: une des bonnes questions.
—Ce n’est pas le problème, s’écrie un autre, aussitôt. Le vrai problème n’est pas de raconter, quelles qu’en soient les difficultés. C’est d’écouter… Voudra-t-on écouter nos histoires, même si elles sont bien racontées?
Je ne suis donc pas le seul à me poser cette question. Il faut dire qu’elle s’impose d’elle-même.
Mais ça devient confus. Tout le monde a son mot à dire. Je ne pourrai pas transcrire la conversation comme il faut, en identifiant les participants.
—Ça veut dire quoi « bien racontées »? s’indigne quelqu’un. Il faut dire les choses comme elles sont, sans artifices!
C’est une affirmation péremptoires qui semble approuvée par la majorité des futurs rapatriés présents. Des futurs narrateurs possibles. Alors, je me pointe, pour dire ce qui me paraît une évidence.
— Raconter bien, ça veut dire: de façon à être entendus. On n’y parviendra pas sans un peu d’artifice. Suffisamment d’artifice pour que ça devienne de l’art!” (p. 165)

Cette réflexion se poursuit jusqu’à la page 170. Il y est question des témoignages nombreux qui seront faits des camps, des documents qui seront consignés, des photos… Tous des éléments qui permettront d’en arriver à une vérité historique. Mais la vérité du témoin, celle de l’expérience, ne serait transmissible que par l’art, car l’art permet à l’imagination de voir et de ressentir les choses. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles Semprun commencera par écrire de la fiction, bien qu’il se projette dans ses personnages.

Jorge Semprun a cette autre particularité d’être un écrivain d’origine espagnole ayant choisi comme langue maternelle (ce sont ses mots) le français. Il n’a écrit que dans notre langue (ou presque), qu’il parlait à la perfection. Tout comme sa connaissance de l’allemand lui a permis de se débrouiller dans le camp. Les survivants le disent: pour survivre dans les camps, il fallait connaitre l’allemand, avoir un métier pratique. Et de la chance. Beaucoup de chance.

Semprun est décédé en 2011.

Pour finir, voici une vidéo présentant une entrevue avec Jorge Semprun. Ne l’écoutez pas si vous ne voulez pas connaitre le “punch” de L’écriture ou la vie. C’est un extrait où il est bien sûr question du camp du Buchenwald, et j’ai trouvé étrange d’entendre Semprun en parler sur un ton neutre, sans entrer dans l’émotion. On peut constater l’écart qu’il y a entre le laisser-aller de l’écriture (même s’il n’est pas complet) et le contrôle qu’on exerce dans la vie réelle.

L’écriture ou la vie est très riche, autant sur le plan littéraire que sur celui du témoignage. Nombreux sont les passages sur lesquels je me suis arrêtée. Mais je ne peux pas tout citer. Voici malgré tout quelques extraits.

L’écriture ou la vie en extraits

“C’était très excitant d’imaginer que le fait de vieillir, dorénavant, à compter de ce jour d’avril fabuleux, n’allait pas m’approcher de la mort, mais bien au contraire m’en éloigner.” (p. 28)

“Mais il n’a bientôt plus eu la force de prononcer le moindre mot. Il ne pouvait plus que m’écouter, et seulement au prix d’un effort surhumain. Ce qui est par ailleurs le propre de l’homme.” (p. 31-32)

“Celui-ci avait encore la force, inimaginable par ailleurs, de se réciter la prière des agonisants, d’accompagner sa propre mort avec des mots pour célébrer la mort. Pour la rendre immortelle, du moins. Halbwachs n’en avait plus la force. Ou la faiblesse, qui sait? Il n’en avait plus la possibilité, en tous cas. Ou le désir. Sans doute la mort est-elle l’épuisement de tout désir, y compris celui de mourir. Ce n’est qu’à partir de la vie, du savoir de la vie, que l’on peut avoir le désir de mourir. C’est encore un réflexe de vie que ce désir mortifère.” (p. 61)

“Nous avions tous deux la passion que peuvent avoir des étrangers pour la langue française, quand celle-ci devient une conquête spirituelle. Pour sa possible concision chatoyante, pour sa sécheresse illuminée. De fil en aiguille, de Jean Giraudoux en Heinrich Heine, nous en étions venus à nous réciter des poèmes. D’où l’oubli de l’heure qui tournait, le piège refermé du couvre-feu.” (p. 134)

“Mais la fraternité n’est pas seulement une donnée du réel. Elle est aussi, surtout peut-être, un besoin de l’âme: un continent à découvrir, à inventer. Une fiction pertinente et chaleureuse.” (p. 337)

“[…] mais la vie n’est pas parfaite, on le sait. Elle peut être un chemin de perfection, mais elle est loin d’être parfaite.” (p. 365)

“[…] l’écriture, si elle prétend être davantage qu’un jeu, ou un enjeu, n’est qu’un long, interminable travail d’ascèse, une façon de se déprendre de soi en prenant sur soi: en devenant soi-même parce qu’on aura reconnu, mis au monde l’autre qu’on est toujours.” (p. 377)

Pour en savoir plus sur Jorge Semprun:

http://www.academie-goncourt.fr/?membre=1016697318

http://www.lemonde.fr/culture/article/2011/06/07/l-ecrivain-espagnol-jorge-semprun-est-mort_1533274_3246.html

SEMPRUN, Jorge. L’écriture ou la vie, Folio Gallimard, Paris, 1994, 397 p.


Charge d’âme

Charge d’âme n’est définitivement pas le roman le plus passionnant, mais quelque chose me pousse toujours à finir les livres de Romain Gary. L’idée est bonne, il est clair que Gary avait une thèse à développer, à imaginer, mais je trouve le tout plutôt maladroit. Il s’est collé à l’angle politique et idéologique et ça nuit à notre entrée dans le thème.

Charge d'âme Romain Gary

Charge d’âme raconte l’histoire de Marc Mathieu, un scientifique français qui a compris comment convertir l’âme humaine en énergie nucléaire. L’espèce court donc directement à la déshumanisation, à la perte de son âme. Scénario de science-fiction pas si mal pensé, mais qui aurait gagné à être développé autrement. En fait, je trouve l’histoire plus pragmatique que sentie. Peut-être Gary a-t-il choisi cet angle pour illustrer la déshumanisation? N’empêche, j’ai l’habitude de partir dans mes pensées quand je lis, de réfléchir sur la vie, l’humain, le monde… et ici, malgré le thème, je ne peux pas dire que l’histoire a inspiré mes rêveries.

Malgré tout, je me suis rendue au bout de Charge d’âme. Je voulais voir le message qu’il y avait dans tout cela (l’humain s’autodétruit). Puis, c’était le premier Gary “science-fiction” que je lisais, je voulais voir ce que ça pouvait bien donner. J’y ai reconnu des thèmes propres à Gary et des mots qui reviennent d’un roman à l’autre: idéologie, droits de l’homme, humour autour du thème des Juifs… Gary, immigré russe aux racines juives ayant vécu la 2e Guerre (engagé dans l’aviation française) fait constamment référence à ce sujet avec un ton bien à lui. Il a une façon toute particulière de tourner les choses:

“— La politique? s’enquit poliment Caulec. Excusez-moi, mais, à titre de simple curiosité… Réduire des êtres humains à la bestialité et détruire leurs caractéristiques humaines, c’est de la politique?
   — Oui, monsieur, parfaitement, j’appelle ça de la politique, si vous voulez mon avis! gueula soudain le major, avec une véhémence inattendue, en laissant tomber toute prétention à son accent d’Oxford, et retombant dans son cockney natal. Ils ont dit la même chose des nazis, des Japonais, des Russes, de Staline, des Américains au Vietnam, des fascistes et des communistes! De la politique, monsieur, et je ne permettrai pas qu’on en fasse ici, non, monsieur, pas tant que c’est moi qui vous commande! Nous avons à atteindre un objectif et à le détruire, avant qu’il se mette à faire de la politique, lui aussi, probablement, et c’est exactement ce que nous allons accomplir, avant de nous tirer de là en vitesse! Nous sommes là pour foutre en l’air un putain d’objectif nucléaire et pas une putain de métaphore!
Il rugissait à présent avec l’accent le plus franchement et le plus ouvertement
cockney, avalant ses h, sa moustache jaune était hérissée d’indignation et ses yeux bleu pâle, vitreux, ressemblaient à ceux des chiens en porcelaine du Staffordshire.
— Et le Christ? demanda le capitaine Mnisek. Le président des États-Unis nous a dit que nous devions éviter ce qui équivaut à une deuxième Crucifixion…
Little devint écarlate.
— Je ne m’intéresse pas à un événement de politique locale survenu il y a deux mille ans dans une colonie mal administrée, gueula-t-il.” (p. 247-248)

On reconnait là Gary. Tout comme dans des extraits comme ceux-ci:

“Il avait les traits hagards et une barbe épaisse qui noircissait le visage jusqu’aux pommettes. Le regard avait des éclats de souffrance et d’indignation, mais ce n’est pas d’hier que l’homme a des rapports difficiles avec lui-même.” (p. 59)

“Il avait l’habitude de se lever légèrement quand il faisait un compliment, et son sourire en cul de poule faisait scintiller toute une joaillerie intérieure.” (p. 127)

On dit de Gary qu’il a écrit le premier roman “écologique” avec Les racines du ciel, et c’est un thème qu’on retrouve souvent dans ses livres, Charge d’âme ne fait pas exception même s’il est plus orienté sur la bêtise humaine.

“Mais parfois, au milieu de la nuit, le chant intérieur devenait trop fort. Mathieu se levait, allumait la lampe à huile et les papillons de nuits se précipitaient dans la flamme destructrice qu’ils prenaient sans doute pour une civilisation. Il sortait. L’Océan étincelait de ses milliards de micro-organismes; le sable était fin, vierge, offert. À peine un murmure sur le corail, l’éclair fugitif d’un crabe.
Mathieu prenait un bout de bois, s’assurant qu’il n’y avait dans l’ombre argentée aucune présence humaine intéressée, se mettait à genoux et se laissait aller à son authenticité. Il n’avait même plus à réfléchir: les mois d’abstinence avaient accumulé dans sa tête des thèmes tout prêts qu’il n’avait plus qu’à transcrire. Il ne pensait plus, se libérait, s’abandonnait entièrement à son poème sans mots, à sa musique silencieuse. Il se livrait à son démon sacré pendant des heures, à peine conscient, se traînant à genoux sur le sable, se levant parfois pour voir l’ensemble des lignes qui couraient sur la plage, parmi les petits vésuves où se tapissaient les crabes terrifiés.
Il souriait. C’était très beau.
Lorsque les étoiles pâlissaient et que l’Océan s’approchait, Mathieu jetait un dernier regard sur son œuvre et mesurait avec fierté tout le bénéfice que l’humanité allait retirer de sa perte. Il attendait ensuite que la marée de l’aube recouvrît peu à peu son poème. L’Océan arrivait sur les symboles avec un frisson inquiet, s’acquittant ainsi de son rôle de père et de gardien de l’espèce, comme s’il craignait que quelque fragment de ce que la main de l’homme avait tracé ne lui échappât. Parfois, il manquait à l’Océan les quelques centimètres d’élan qu’il fallait pour tout recouvrir et Mathieu brouillait alors lui-même les dernières traces, ou les piétinait, jusqu’à ce qu’il ne demeurât rien. Il venait peut-être de sauver un paysage, un pays, les gênes d’un enfant.
Il s’étendait alors sur la plage, le cœur en paix, souriant, défiant, insoumis.” (p. 56-57)

Concluons. Si vous souhaitez découvrir Gary, Charge d’âme n’est pas un choix approprié… Même s’il contient quelques bons passages, il n’est pas fidèle au talent de l’auteur. Commencez plutôt par Les cerf-volants ou La vie devant soi.

GARY, Romain. Charge d’âme, Folio Gallimard, Paris, 1977, 328 p.

Malavita

Une famille d’Américains débarque à Cholong-sur-Avre, un petit village français, en pleine nuit. Une famille définitivement pas comme les autres. On apprendra bientôt que celle-ci bénéficie du programme de protection des témoins, car le mafieux père a balancé toute sa bande. Comme son impulsivité les met tous souvent dans le pétrin, ils ont dû quitter Paris pour recommencer une nouvelle vie anonyme dans ce petit village. Le père ayant découvert une vieille machine à écrire dans le fatras de la maison, il se plaît à s’imaginer écrivain et décide que cela sera sa nouvelle couverture. Il s’enferme tous les jours dans sa véranda pour écrire, et se prend au jeu. Ce n’est toutefois pas le seul jeu auquel il se prend. Ainsi débute Malavita de Tonino Benacquista.

Malavita Tonino Benacquista

Malavita est un bon roman, bien mené, avec la dose d’ironie qu’il faut pour nous rendre les personnages sympathiques. Puis, une chose que j’aime de Tonino Benacquista, c’est ses clins d’œil au lecteur:

“C’est un écrivain, chéri. Plus c’est extravagant et plus ça l’amuse de nous y faire croire.” (p. 175)

Chaque fois, on a l’impression qu’il nous dit: Regardez, cher lecteur, ce que je suis en train de faire… Ça fonctionne, non?

Malavita en extraits

“Les coudes posés de part et d’autre de sa Brother 900, le menton sur ses doigts croisés, Fred s’interrogeait sur les mystères du point-virgule. Le point, il savait, la virgule, il savait, mais le point-virgule? Comment une phrase pouvait-elle à la fois se terminer et se poursuivre? Quelque chose bloquait mentalement, la représentation d’une fin continue, ou d’une continuité qui s’interrompt, ou l’inverse, ou quelque chose entre les deux, allez savoir. Qu’est-ce qui, dans la vie, pouvait correspondre à ce schéma? Une sourde angoisse de la mort mêlée à la tentation métaphysique? Quoi d’autre?” (p. 69)

“Warren faillit répondre ce qu’il avait sur le cœur: J’avais huit ans quand ma famille a été chassée des cinquante États d’Amérique. Il supportait de plus en plus mal qu’on voit en lui un futur obèse au QI inférieur à celui d’une huître de l’Oyster Bar, prêt à tout sacrifier à son dieu dollar, un être inculte qui se pensait autorisé à régner sur le reste du monde.” (p. 84)

“Sur le chemin de l’école, Belle et Warren tentaient de se représenter la scène.
— Trois mois qu’il s’enferme dans sa putain de véranda, dit-il, tout son vocabulaire doit y passer plusieurs fois par jour.
— Dis que ton père est un analphabète…
— Mon père est un Américain de base, tu as oublié ce que c’était. Un type qui parle pour se faire comprendre, pas pour faire des phrases. Un homme qui n’a pas besoin de dire
vous quand il sait dire tu. Un type qui est, qui a, qui dit et qui fait, il n’a pas besoin d’autres verbes. Un type qui ne dîne, ne déjeune ni ne soupe jamais : il mange. Pour lui, le passé est ce qui est arrivé avant le présent, et le futur ce qui arrivera après, à quoi bon compliquer? As-tu déjà listé le nombre de choses que ton père est capable d’exprimer rien qu’avec le mot « fuck »?
— Pas de conchonneries, s’il te plaît.
— C’est bien autre chose que des cochonneries.
« fuck » dans sa bouche peut vouloir dire: « Mon Dieu, dans quelle panade me suis-je fourré! », ou encore: « Ce gars-là va le payer cher un jour », mais aussi « J’adore ce film ». Pourquoi un type comme lui aurait-il besoin d’écrire?
— Moi j’aime bien l’idée que papa s’occupe, ça lui fait du bien, et pendant ce temps-là il nous fout la paix.” (p. 132)

“Le problème de Joey, c’était son vice, et son vice, c’était les banques. Il ne savait pas résister à une banque. Et un vice auquel on ne sait pas résister, malgré les alarmes, les sermons, et les thérapies plus ou moins forcées, ça finit par vous être fatal. Quand Gizzi mettait parfois plusieurs mois à préparer un hold-up, Joey, lui, attaquait des banques comme on soulage une envie de pisser. Quand Paul tombait amoureux d’une banque et lui faisait la cour, Joey lui collait directement la main aux fesses. Il avait beau se prendre des gifles, ça ne changeait rien, il recommençait de plus belle. (p. 359-360)

BENACQUISTA, Tonino. Malavita, Folio Gallimard, Paris, 2004, 384 p.