Les enfants de minuit

Les enfants de minuit de Salman Rushdie ou le roman de la tergiversation. 812 pages faisant le récit de la vie de Saleem Sinai, antihéros plus que héros, né à minuit sonnant, au moment même où l’Inde clamait son indépendance. Cette naissance particulière à ce moment si crucial l’attache dès lors à l’histoire de son pays, dont il est entièrement traversé.

Le titre Les enfants de minuit ne prend son sens que plus tard dans l’histoire lorsque Saleem découvre qu’il peut entendre les voix des 581 enfants de minuit (ceux qu’il reste sur le 1001 nés à cette heure) et communiquer avec eux. On pourrait croire que ce sera l’élément central de l’histoire, mais non: un jour Saleem perd son don et son histoire continue. Le lien avec ces enfants de minuit ne se refait que plus tard.

Les enfants de minuit Salman Rushdie

 Les enfants de minuit et son histoire ne sont qu’un prétexte pour raconter l’Inde. Le récit de Saleem n’est rien à côté de celui de son pays, auquel il est enchainé. Il faudrait que je connaisse l’Inde dans tous ses détails, de sa culture à son histoire, pour tout saisir du roman qui me semble une grande métaphore, une allégorie qui m’échappe en bien des endroits.

Si je dis que Les enfants de minuit est le roman de la tergiversation, c’est que le personnage, racontant son histoire, s’égare sans cesse, il fait littéralement du coq à l’âne acrobatique: ainsi découvrons-nous que c’est l’arrière-plan du récit, soit l’histoire de l’Inde, que l’on veut mettre à l’avant-plan.

Ce ne sera pas mon livre préféré. Je m’en suis fatiguée par moments et je me suis forcée à persévérer pour le terminer. Pourtant, je l’ai apprécié. L’écriture coule et le style est travaillé et diversifié. D’abord, il y a mise en abyme. Le personnage se présente comme l’auteur du récit. Il raconte son histoire et il est régulièrement interrompu par Padma, sa compagne, qui lui fait des commentaires et le pousse à se justifier. Il s’interrompt parfois de lui-même pour expliquer ses choix de narration, l’ordre de son récit, les erreurs de chronologie qu’il peut avoir faites…

“Relisant ce que j’ai écrit, j’ai découvert une erreur de chronologie. L’assassinat de Mahatma Gandhi a eu lieu, dans les pages qui précèdent, à une mauvaise date. Mais, maintenant, je suis incapable de dire quel aurait dû être le déroulement exact des faits; dans mon Inde, Gandhi continuera à mourir à la mauvaise date.” (p. 296)

Le style me donne aussi l’impression d’une Inde légèrement chaotique, à la culture très diversifiée et à l’évolution constante et rapide. Pourquoi? Parce que l’auteur enchaine souvent ses mots ou ses idées sans les détacher par des virgules, ce qui accroit le rythme, et comme l’histoire semble plus liée à l’Inde qu’au personnage, c’est sur ce pays que retombe l’effet.

Pour qui veut découvrir l’Inde, sa culture, son histoire, son environnement (le Cachemire, le Pakistan, la création du Bengladesh…), Les enfants de minuit est un roman intéressant. Pour qui le titre fait croire à une histoire à saveur fantastique, une déception les attend. Il y a certes des éléments de fantastique: le fait que Saleem puisse entendre des voix ou son odorat qui devient celui d’un chien pisteur… mais ce n’est pas pour autant un roman fantastique. C’est un roman à tendance historique et politique raconté sur le ton de la désinvolture.

En bref, ce n’est pas le roman du divertissement. Qui ne cherche que distraction sera déçu. Qui cherche au contraire à découvrir une œuvre littéraire touffue, emplie de bonne idées mais aussi de longueurs, pourra trouver son compte dans ce pamphlet métaphorique. Malheureusement, ce n’était pas ce que je recherchais.

Les enfants de minuit au cinéma

Je n’ai pas vu le film, mais j’ai découvert sa bande-annonce, que voici.

Les enfants de minuit en extraits

“Tai tapotait sa narine gauche. «Tu sais ce que c’est, jeunot? C’est l’endroit où le monde extérieur rencontre ton monde intérieur. S’ils ne s’entendent pas, c’est là que tu le sens. Alors, tu te frottes le nez pour faire partir la démangeaison. Un nez comme ça, petit imbécile, c’est un don inestimable. Je te le dis, fais-lui confiance. Quand il te prévient, ouvre l’œil, sinon tu es fini. Suis ton nez et tu iras loin.»” (p. 28-29)

“En vérité, Naseem Aziz était très inquiète; d’un côté, la mort d’Aziz serait une démonstration évidente de la supériorité de ses idées à elle sur le monde; mais, d’un autre côté, elle ne voulait pas être veuve pour une simple question de principe. Cependant, elle ne voyait pas comment se sortir de cette situation sans reculer et perdre la face, et ayant appris à se la dévoiler elle redoutait par-dessus tout de la perdre.” (p. 76)

 “J’ai appris; la première leçon de ma vie: personne ne peut regarder le monde avec les yeux toujours ouverts.” (p. 223)

 “Tous les jeux ont leur morale; le jeu des serpents et des échelles contient, comme aucune autre activité ne peut le faire, la vérité éternelle, car pour chaque échelle que vous escaladez, un serpent vous attend juste au coin; et pour chaque serpent, une échelle compensera. Mais il y a plus; ce n’est pas seulement la carotte et le bâton; car le jeu contient implicitement la dualité des choses, la dialectique du haut et du bas, du bien et du mal; à la solide rationalité des échelles correspondent les sinuosités occultes des serpents; dans l’opposition de l’escalier et du cobra, nous pouvons voir métaphoriquement toutes les oppositions concevables, l’Alpha contre l’Oméga, le père contre la mère […]” (p. 252)

 “Ô opposition éternelle entre l’intérieur et l’extérieur! Parce qu’un être humain, à l’intérieur de lui-même, est tout sauf un ensemble, tout sauf quelque chose d’homogène; toute sorte de n’importe quoi saute en lui, et il est une personne pendant une minute, et une autre la minute suivante. Mais le corps, lui, est plus homogène que n’importe quoi. Indivisible, un ensemble une pièce, un temple sacré, si vous voulez. Il est important de préserver sa totalité.” (p. 418)

 “Abracadabra: ce n’est pas du tout un mot indien, c’est une formule cabalistique dérivée du nom du Dieu suprême des gnostiques basilidiens, et qui contient le nombre 365, le nombre des jours de l’année, et des cieux, et des esprits émanant du Dieu Abraxas. Et je demande, pas pour la première fois: «Qui croit-il qu’il est?»” (p. 805)

RUSHDIE, Salman. Les enfants de minuit, Folio Gallimard, Paris, 2010, 816 p.

Romain Gary, le caméléon

Une biographie de 1050 pages. Un travail magistral. Une documentation à toute épreuve. Combien d’années aura-t-il fallu à Myriam Anissimov pour écrire ce livre? De très nombreuses, certainement. Par moment, j’ai eu l’impression d’avoir entre les mains un document historique: tout est rigoureusement documenté, explicité. J’en ai appris autant sur Romain Gary que sur le contexte sociohistorique dans lequel il a vécu. Souvent, les biographies sont romancées, et on peut alors remettre en cause leur véracité. Pas ici. Dans Romain Gary, le caméléon, on ne s’emmêle pas les pinceaux. On s’en tient à la documentation et aux témoignages reçus.

Ayons confiance. Myriam Anissimov n’aura pas inséré dans son livre de fausses références, comme Gary se plaisait parfois à le faire sans qu’aucun critique ne s’en aperçoive…

“Le réalisme, pour l’auteur de la fiction, cela consiste à ne pas se faire prendre”, disait-il. (cité p. 264)

Romain Gary, le caméléon Myriam Anissimov

Le titre Romain Gary, le caméléon est bien choisi puisqu’on découvre dans ce livre l’immense talent de l’écrivain pour masquer, déguiser ou réinventer la réalité. Il cache ses origines juives en mentant sur sa nationalité, changeant sa ville de naissance d’un document à l’autre tout comme le nom de son père. Il invente une vie d’actrice à sa mère, s’invente un nouveau père dans l’acteur russe Ivan Mosjoukine. Il écrit en mélangeant réalité et fiction, confondant le lecteur, comme dans Les enchanteurs. Il invente de toute pièce une bibliographie pour un de ses livres pour faire croire que celui-ci repose sur des sources fiables alors que même les noms des auteurs cités sont fictifs. Il écrit sous différents pseudonymes (Romain Gary étant le premier) jusqu’à en arriver à l’affaire Émile Ajar qui lui permettra d’être le seul auteur à remporter deux fois le prix Goncourt.

En créant Ajar, Gary concrétise une théorie qu’il avait exposée dans Pour Sganarelle: le roman total. Le roman total est un roman dont à la fois les personnages et l’auteur sont fictifs, créés de toute pièce. Cette grande réussite le mènera malheureusement à sa perte. Coincé, ayant perdu le contrôle d’Ajar, incarné par son petit cousin Paul Pavlowitch, Gary, mélancolique et angoissé de nature, devient de plus en plus anxieux. Il finira par se suicider, laissant derrière lui un fils de 17 ans qu’il a préalablement émancipé, en prévision du pire.

Tout au long de sa carrière d’écrivain, Gary est régulièrement éreinté par les critiques qui lui reprochent à ses débuts de massacrer le français (sa tête de juif russe à une époque où le racisme n’est pas encore éteint y est pour quelque chose) puis plus tard d’être trop classique (à l’époque où le Nouveau Roman s’impose). Émile Ajar lui permet donc de confondre les critiques. Ceux qui lui reprochaient de ne pas savoir écrire le français l’encensent soudainement à travers l’œuvre d’Ajar, par le biais duquel il renoue avec son habitude de jouer librement avec les mots et la syntaxe.

J’apprends donc que ce que mon oreille québécoise considérait comme de l’argot français – il faut lire La vie devant soi – est en fait basé sur la capacité de Gary à intégrer au français des structures de russe, de polonais ou de yiddish. Romain Gary, par son passé d’immigré puis son travail dans différentes ambassades a appris à maitriser différentes langues que, doué, il peut parler couramment.

Beaucoup mieux accueilli par le public anglophone, Gary choisit d’écrire certains livres directement en anglais. Pour leur parution française, il embauche un traducteur qui accepte de travailler de façon anonyme puis, le texte traduit entre les mains, il le réécrit complètement pour en adapter le style à la langue française. Gary travaille constamment. Une des raisons pour lesquelles il est si prolifique est cet acharnement au travail, sans cesse motivé par la peur de crever de faim. C’est qu’il a connu la faim pendant ses années d’études en droit. Puis, dans ses dernières années, il devait faire vivre, en plus de lui-même et de son fils, ses deux ex-épouses, sans compter qu’il a aussi soutenu financièrement sa cousine Dinah, la mère de Paul Pavlowitch, jusqu’à ce qu’elle meure. Il devait aussi rémunérer Pavlowitch pour sa couverture.

“Il rêvait de remporter le prix Nobel, mais écrivait ce qu’il avait à dire — “un hurlement inarticulé” — poussé par l’urgence, pressé de remplir ses contrats parce qu’il redoutait de connaître à nouveau la misère.” (p. 317)

 Romain Gary, le caméléon m’aura fait découvrir un auteur tourmenté, divisé entre son identité juive (qu’il cache et assume à la fois) et son désir d’appartenir à la France à part entière. Ayant pris part à la résistance dans les forces aériennes de la France libre, il voue un culte au général de Gaulle toute sa vie. Après la guerre, il défend la France dans les ambassades de différents pays. Des années plus tard, il quitte les ambassades (et donc un revenu stable) à cause de sa relation avec Jean Seberg, la mère de son fils, et continue alors à écrire, mais à temps plein. S’ensuivent des problèmes avec le FBI qui place leur ligne téléphonique sous écoute en raison de l’implication de Jean dans des groupes Noirs extrémistes, sujet qu’il aborde dans Chien blanc.

Enfin, Romain Gary, le caméléon m’aura permis de distinguer le vrai du faux, car Gary se plaisait à romancer ses biographies dites fictives.

Ce qu’il y a de particulier avec une biographie comme celle-ci, c’est qu’on sait d’avance comment cela se termine: Gary s’est donné la mort en 1980. Malgré tout, et c’est là où je me fais bien rire, c’est que, prise au jeu, je n’ai pu m’empêcher d’espérer qu’un évènement particulier empêcherait Gary de se suicider à la fin du livre…

Romain Gary, le caméléon en extraits

“Voyez-vous, j’ai de la vie une idée commedia dell’arte. Nous mimons notre vie et puis, brusquement conscients de la pantomime, nous interrompons le jeu en pleine action pour échanger nos impressions, devant le public des étoiles. […] Je ne crée pas, je ne compose pas; j’improvise.” (cité, p. 316-317)

“[…] je suis sans ambitions politiques. Je suis beaucoup trop ambitieux pour cela.” (cité en p. 436)

“— Je crois, en effet, que tu t’es laissé aller à un de tes accès de terrorisme humoristique… J’ai l’impression que tu as laissé délibérément s’accréditer de toi une image complètement fausse.
— Précise un peu ton tir, veux-tu?
— Prenons, par exemple, la guerre d’Espagne. Tu n’as jamais mis les pieds en Espagne, ni avant, ni pendant, ni après la guerre civile. Or, depuis
Éducation européenne jusqu’au Goncourt, les journaux ont répété que tu es un ancien pilote de l’escadrille España, que tu as servi sous les ordres de Malraux, et que toute une partie de ton œuvre s’explique par tes années de lutte dans les Brigades internationales. À ma connaissance, tu n’as jamais démenti…
— C’est merveilleux d’avoir une légende.
— Je voudrais, dans toute la mesure du possible, une réponse sérieuse.
— Je ne vais pas renier la guerre d’Espagne sous prétexte que je ne l’ai pas faite. Si je publiais un démenti, on dirait ou bien que je renie mon passé ou bien que je prends mes distances… Ce que je veux dire est ceci: si j’étais un écrivain sudiste, et si un journal écrivait que j’ai du sang nègre, je n’enverrais pas un démenti au journal: au besoin, j’irais plutôt vivre dans un quartier nègre, et voilà tout. Il faut savoir aller jusqu’au bout de sa foi en son rire…” (Entretien avec François Bondy intitulé
“Le moment de vérité” pour la revue Preuves, cité p. 757)

ANISSIMOV, Myriam. Romain Gary, le caméléon, Folio Gallimard, Paris, 2006, 1056 p.

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable

Paru en 1975, Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable de Romain Gary raconte l’histoire de Jacques Rainier, un homme d’affaires de 59 ans, amoureux fou d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, elle-même follement éprise. Mais même si ce roman est un est d’amour, l’amour n’en est pas le thème principal.

Le personnage de Jacques ne parvient plus à maintenir le même rythme qu’avant ni à avoir la même puissance, et il est obsédé par l’idée qu’il doit sauver les apparences, donner le change, cacher à sa belle Laura qu’il n’est plus celui qu’il était. Cette crise existentielle le mènera loin au-delà de lui-même. Dans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, Gary dévoile les questions des hommes vieillissants quant à leur virilité, et il le fait sans masque, sans détour, sans censure ni pudeur.

Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable Romain Gary Émile Ajar

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable en extraits

“Nous sommes tous des ratés du rêve […]” (p. 10)

 “Jamais je n’avais aimé avec un don aussi total de moi-même. Je ne me souvenais même plus de mes autres amours, peut-être parce que le bonheur est toujours un crime passionnel: il supprime tous les précédents.” (p. 40)

 “— Ah! l’affaire homme! dit-il presque tendrement. Les endroits où l’homme place son honneur, c’est incroyable… Les couilles devraient pousser sur la tête, comme une couronne.” (p. 117)

 “Je me suis promenée avec toi toute la matinée au bord de la Seine pendant que tu étais au bureau et j’ai acheté chez un bouquiniste les poèmes du poète brésilien Arthur Rimbaud, tu sais, celui qui fut le premier à découvrir les sources de l’Amazone et qui est né français à la suite d’une erreur tragique qu’il vaut mieux passer sous silence. Tu ne sauras jamais ce que ta présence signifie pour moi quand tu n’es pas là car le ciel parisien et la Seine sont à cet égard d’une indifférence qui m’irrite par leur air d’avoir déjà vu tout ça un million de fois et n’être plus capables que d’une carte postale.” (p. 119)

“La conversation est une des formes les plus méconnues du silence.” (p. 134)

GARY, Romain. Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, Folio Gallimard, 1978, 256 p.

Balzac et la Petite Tailleuse chinoise

Dans les premières pages de Balzac et la petite tailleuse chinoise de Dai Sijie, on peut lire ceci:

“[­…] dans la Chine rouge, à la fin de l’année 68, le Grand Timonier de la Révolution, le président Mao, lança un jour une campagne qui allait changer profondément le pays: les universités furent fermées, et “les jeunes intellectuels”, c’est-à-dire les lycéens qui avaient fini leurs études secondaires furent envoyés à la campagne pour être “rééduqués par les paysans pauvres”. (p. 13)

L’histoire de Balzac et la petite tailleuse chinoise commence en 1971, au moment où le narrateur et son ami Luo (17 et 18 ans) sont envoyés dans un village de la montagne du Phénix du Ciel pour subir leur rééducation. Ils ne sont pourtant jamais parvenus au lycée, l’entrée leur en ayant été interdite en raison du métier de leurs parents: des médecins qui souffraient d’une trop bonne réputation et un dentiste de grande renommée s’étant permis quelques allusions au sujet des dents du président. Leurs chances de sortir de cette rééducation un jour? Ils les estiment à 3 sur 1000 étant donné le statut de leurs parents.

Balzac et la petite tailleuse chinoise Dai Sijie

Si tous les intellectuels de la société sont condamnés, il en va de même pour les livres, tout particulièrement ceux provenant de l’Occident. Le pays exerce une censure radicale sur tout ce qui pourrait nourrir, ne serait-ce qu’un tout petit peu, l’esprit des gens. Le narrateur et son ami se retrouvent donc dans un minuscule village composé de paysans pauvres et ignorants dont la tâche est de les “rééduquer” par le dur travail physique qu’exigent l’agriculture en montagne ou l’extraction de minerai loin de toute technologie ou moyen de transport. Ils portent des seaux de fumier sur leur dos, vont dans la boue, grimpent la montagne, travaillent nus dans une mine…

Puis ils découvrent un jour que leur ami, un intellectuel du village voisin, cache peut-être chez lui des livres… Et bien sûr, ils font aussi la connaissance de la Petite Tailleuse chinoise.

Balzac et la petite tailleuse chinoise est une belle histoire, assez courte (228 pages) et joliment racontée, qui reste légère malgré le contexte. On retrouve même une agréable pointe d’humour dans les descriptions. Je dirais que l’histoire est construite sur le mode de la dérision. Puis il y a quelque chose de franchement délectable dans le rôle de conteurs que se voient attribuer les deux amis, faisant de livre une grande mise en abyme.

Pourtant, si j’ai pris plaisir à lire Balzac et la petite tailleuse chinoise, rien ne m’a particulièrement accrochée dans ce livre. L’histoire est belle, mais il lui manque cette profondeur que je recherche; je n’ai pas eu l’impression de plonger dans le récit. J’ai nagé en surface, admirant la beauté du paysage, simplement. J’ai aussi eu du mal à trouver des extraits qui valaient la peine d’être notés. J’en ai relevé un, à cause de l’originalité de la description.

Balzac et la petite tailleuse chinoise au cinéma

Dai Sijie a lui-même réalisé l’adaptation de son roman. Le film Balzac et la petite tailleuse chinoise a été tourné en chinois puis traduit en français (l’auteur est d’origine chinoise et habite la France). Je n’ai pas vu le film, je n’ai que visionné la bande-annonce. Ça me semble un beau film, dont l’histoire, en apparence, parait avoir été remaniée par l’auteur. Déjà, dans la bande-annonce, des éléments diffèrent.

Balzac et la petite tailleuse chinoise en extraits

“La denture du chef se présentait comme une sierra déchiquetée. Sur une gencive noircie et enflée, se dressaient trois incisives semblables à des roches préhistoriques de basalte, de couleur sombre, tandis que ses canines évoquaient les pierres de l’époque diluvienne, en travertin mat, couleur tabac. Quant aux molaires, certaines présentaient des rainures sur la couronne, ce qui, le fils du dentiste l’affirma sur un ton nosographique, était la marque d’un antécédent de syphilis. Le chef détourna la tête, sans nier ce diagnostic.” (p. 162-163)

SIJIE, Dai. Balzac et la petite tailleuse chinoise, Folio Gallimard, Paris, 2001, 240 p.

La joueuse de go

Quel beau livre! La joueuse de go de Shan Sa raconte une histoire à deux voix se déroulant en 1937, alors que les Japonais ont envahi la Mandchourie. Première voix, celle de la joueuse de go, jeune femme de seize ans qui découvre l’amour et qui, à défaut de regarder la guerre qui se déroule autour d’elle, combat ses adversaires sur son damier. Deuxième voix, celle d’un officier japonais dans la vingtaine prêt à sacrifier sa vie pour sa patrie. Qui est-on quand on est une jeune Chinoise mandchoue? Quand on est un officier japonais? Qui peut-on être?

La joueuse de go Shan Sa

J’ai aimé plonger au cœur de ces deux cultures, y découvrir leur relation amour-haine. Aidée des quelques notes de bas de page en début de roman, j’en ai appris sur ce moment de leur histoire commune. Curieuse, j’ai fait quelques recherches dans Internet pour en savoir un peu plus.

D’un chapitre à l’autre, les voix alternent, nous faisant passer de la joueuse de go à l’officier japonais. Seul bémol: je n’ai pas constaté de variation dans l’écriture en fonction des voix, ce qui fait que, par rapport au style, les voix ne sont pas distinctes. Malgré tout, c’est superbement écrit puis, sans doute en raison de ce style beau et léger, le roman m’a semblé lumineux. Un style simple et des images toutes particulières:

 “Ma solitude ressemble à un rouleau de soi cramoisi enfermé au fond d’un coffre de bois.” (p. 30)

 “Un silence, pareil à un plat de nouilles froides et sans sel, se répand sur le damier.” (p. 30)

 Un style qui fait dans la brièveté aussi. Les chapitres de La joueuse de go sont assez courts et on ne s’étend pas dans des descriptions superflues. D’une certaine façon, je trouve que ça peut démontrer comment la vie passe et emporte avec elle des détails que nous ne remarquerons jamais.

Mais qu’est-ce que le jeu de go?

La joueuse de go Shan Sa Jeu de go

Le go est un jeu de stratégie d’origine chinoise qui se joue sur un damier comprenant 19 lignes horizontales et 19 lignes verticales. On y place des pions (noirs ou blancs) sur les intersections (et non dans les cases) dans le but de créer des territoires – ou de prendre des territoires à son adversaire. En ce sens, il représente assez bien la guerre.

Pour terminer, j’ai trouvé une courte entrevue avec Shan Sa, qui parle de son livre La joueuse de go.

La joueuse de go en extraits

“Soudain, j’entends un cri étouffé. Des hommes s’enfuient dans un bois. À une dizaine de pas, Tadayuki, frais émoulu de l’école militaire, est étendu à terre. Le sang jaillit de sa gorge en un flot continu. Ses yeux demeurent ouverts. Dans le train, je ne cesse de revoir son jeune visage déformé par un rictus d’étonnement.
Mourir, est-ce aussi léger que s’étonner?” (Officier japonais, p. 13)

 “La légende dit que le Japon est une île flottante posée sur le dos d’un poisson-chat dont le mouvement provoque des tremblements de terre. Je tentais de me représenter la forme monstrueuse de ce félin aquatique. La douleur, pareille à une fièvre, me faisait délirer. Faute de pouvoir tuer le dieu, il nous fallait donner l’assaut au continent. La Chine, infinie et stable, était à portée de la main. C’est là que nous assurerons l’avenir de nos enfants.” (Officier japonais, p. 78)

“Dans la rue, je me mets à courir. J’ai besoin de respirer la vie, les arbres, la chaleur de ma ville. Je saurai maîtriser mon destin et me rendre heureuse. Le bonheur est un combat d’encerclement, un jeu de go. Je tuerai la douleur en l’étreignant.” (Joueuse de go, p. 135)

“Min s’effondre et s’endort, son bras sur ma poitrine. Il a laissé sur mon ventre quelques gouttes blanches. Elles sont chaudes et s’enroulent autour de mes doigts comme des fils de soie. Les hommes sont des araignées qui tendent aux femmes un piège tissé de leur semence.” (Joueuse de go, p. 140)

SA, Shan. La joueuse de go, Folio Gallimard, 336 p.

L’élégance du hérisson

L’élégance du hérisson de Muriel Barbery raconte l’histoire de Renée Michel, concierge au 7, rue de Grenelle, immeuble habité par des familles de riches bourgeois. Renée a un physique ingrat, un petit côté misanthrope, et n’a pas fait d’études. Malgré cela, elle a passé toute sa vie à s’instruire de façon autodidacte, en fréquentant les bibliothèques (elle lit, entre autres, différents ouvrages de philosophie) et en s’intéressant à la musique, à l’art et au cinéma. Sans doute est-elle beaucoup plus instruite que tous ces riches aux hautes études habitant l’immeuble, mais elle le cache bien, se faisant passer pour une concierge légèrement débile depuis 27 ans… Sa plus grande peur est qu’on découvre le secret de son érudition. Mais pourquoi donc?

L’histoire nous est racontée par le biais de deux instances de narration. D’abord, il y a la voix de Renée, personnage central, qui nous transmet les pensées de son quotidien et ses réflexions sur la vie et le monde qui l’entoure. Ensuite, nous découvrons la voix de de Paloma Josse, jeune fille de douze ans, cadette d’une riche famille de l’immeuble. On apprend à connaitre celle-ci par le biais de son journal où elle note ses pensées les plus profondes, journal qu’elle écrit depuis qu’elle a pris la décision de se suicider à la fin de l’année scolaire, le jour de ses treize ans. Paloma est elle aussi hautement intelligente, beaucoup plus que pour son âge, ce qu’elle cache aussi aux autres. Pour avoir la paix.

L’élégance du hérisson Muriel Barbery

 J’ai su que j’aimerais L’élégance du hérisson dès les premières lignes, j’ai douté quelques dizaines de pages plus loin, puis j’ai été séduite. Ce que j’ai le plus aimé? Le petit côté japonais qu’on retrouve dans le roman et les thèmes qui y sont développés. J’ai particulièrement apprécié la façon dont le personnage de Renée raconte les choses, une narration stylisée et empreinte d’humour qui m’a souvent fait sourire.

Dans un livre, il y a toujours des thèmes qui nous parlent plus que d’autres. Dans L’élégance du hérisson, à la page 109, Paloma a une intéressante réflexion sur la vie que mène l’adulte. Elle dit que ce dernier a besoin de se rebâtir chaque matin, pour redevenir lui-même et affronter une autre journée. Puis recommencer le matin suivant après que tout ait été réduit en cendres pendant la nuit. Elle parle de son père qui se lève très tôt chaque matin pour pouvoir profiter d’une demi-heure à lui, à lire les journaux et prendre un café. C’est le moment où il est le plu détendu de toute la journée… C’était presque comme si on m’expliquait pourquoi le moment que je préfère dans la journée est le matin, seule sous la lumière de la lampe dans mon salon, endoudonnée sous une doudoune, à savourer mes trois tasses de thé vert, plongée dans un roman. Le moment de la journée où l’on n’est que soi… où les responsabilités ne nous ont pas encore rattrapés.

Puis juste avant, à la page précédente, un beau passage sur le thé:

“[Le thé] n’est pas un breuvage mineur. Lorsqu’il devient rituel, il constitue le cœur de l’aptitude à voir de la grandeur dans les petites choses. Où se trouve la beauté? Dans les grandes choses qui, comme les autres, sont condamnées à mourir, ou bien les petites qui, sans prétendre à rien, savent incruster dans l’instant une gemme d’infini?
Le rituel du thé, cette reconduction précise des mêmes gestes et de la même dégustation, cette accession à des sensations simples, authentiques et raffinées, cette licence donnée à chacun, à peu de frais, de devenir un aristocrate du goût parce que le thé est la boisson des riches comme elle est celle des pauvres, le rituel du thé, donc, a cette vertu extraordinaire d’introduire dans l’absurdité de nos vies une brèche d’harmonie sereine. Oui, l’univers conspire à la vacuité, les âmes perdues pleurent la beauté, l’insignifiance nous encercle. Alors, buvons une tasse de thé. Le silence se fait, on entend le vent qui souffle dehors, les feuilles d’automne bruissent et s’envolent, le chat dort dans une chaude lumière. Et, dans chaque gorgée, se sublime le temps.” (p. 108)

L’élégance du hérisson est un livre qui questionne l’existence, qui parle de la vie dans toute sa beauté ou sa futilité, qui donne leur place à la culture et aux philosophes. On ne sera pas surpris d’apprendre que Muriel Barbery est enseignante en philosophie…

L’élégance du hérisson au cinéma

Il est toujours très difficile de donner ses impressions sur un film lorsqu’on a d’abord lu le livre dont il est inspiré. On ne sait jamais si on aurait aussi bien compris l’histoire sans avoir préalablement lu le roman ni quelles auraient été nos impressions. Entreprise malaisée donc que d’écrire ce commentaire.

Le film L’élégance du hérisson reprend textuellement des passages du roman, ce qui me fait bien plaisir. Peut-être à cause de cela (ou est-ce une question de jeu?), les personnages me donnent parfois l’impression de déclamer de la poésie. On déclame plus qu’on interprète? D’une façon ou d’une autre, le film reste très beau.

Bien sûr, des changements ont été apportés par rapport au roman pour permettre l’adaptation, et ceux-ci m’ont semblé judicieux. Paloma tient son journal via caméra, ce qui facilite le passage à l’écran, et elle dessine, ce qui la montre en tant qu’enfant talentueuse et enjolive le film. Pour une raison qui me semble nébuleuse, elle est plus jeune dans le film. Pourquoi lui donne-t-on onze ans plutôt que douze? Je ne vois pas.

Le plus gros changement – celui que je questionne – concerne le point de vue. Le film tourne autour de Paloma, elle a une voix grâce à son journal vidéo. De son côté, Renée (Mme Michel) nous est montrée dans son quotidien silencieux et reclus. On ne lui donne une voix que beaucoup plus loin dans le film, ce qui longtemps la place au rang de personnage secondaire alors qu’elle est le personnage central du livre. Je doute que le film permette de comprendre aussi bien que le livre qui est cette femme toute particulière…

L’élégance du hérisson en extraits

“Il faut se donner du mal pour se faire plus bête qu’on n’est. Mais d’une certaine façon, ça m’empêche de périr d’ennui […]” (Paloma, p. 21)

 “[…] personne ne semble avoir songé au fait que si l’existence est absurde, y réussir brillamment n’a pas plus de valeur qu’y échouer. C’est seulement plus confortable. Et encore: je crois que la lucidité rend le succès amer alors que la médiocrité espère toujours quelque chose.” (Paloma, p. 22)

 “Ce qui est spécialement drôle chez les cockers, c’est, lorsqu’ils sont d’humeur badine, la manière chaloupée dont ils progressent; on dirait que, chevillés sous leurs pattes, des petits ressorts les projettent vers le haut – mais en douceur, sans cahot. Cela agite aussi les pattes et les oreilles comme le roulis le bateau, et le cocker, petit navire aimable chevauchant la terre ferme, apporte en ces lieux urbains une touche maritime dont je suis friande.” (Renée, p. 74)

 “J’ai toujours eu grand plaisir à entendre parler ainsi. “Ses urines étaient faiblement hémorragiques” est pour moi une phrase récréative, qui sonne bien à l’oreille et évoque un monde singulier qui délasse de la littérature. C’est pour la même raison que j’aime lire les notices de médicaments, pour le répit né de cette précision dans le terme technique qui donne l’illusion de la rigueur, le frisson de la simplicité et convoque une dimension spatio-temporelle de laquelle sont absents l’effort vers le beau, la souffrance créatrice et l’aspiration sans fin et sans espoir à des horizons sublimes.” (Renée, p. 141-142)

 “Je ne sais pas quel est l’âge de Monsieur le Conseiller, mais jeune, il semblait déjà vieux, ce qui crée la situation que, bien que très vieux, il paraisse encore jeune.” (Renée, p. 145)

 “Moi, j’ai compris très tôt qu’une vie, ça passe en un rien de temps, en regardant les adultes autour de moi, si pressés, si stressés par l’échéance, si avides de maintenant pour ne pas penser à demain… Mais si on redoute le lendemain, c’est parce qu’on ne sait pas construire le présent, on se raconte qu’on le pourra demain et c’est fichu parce que demain finit toujours par devenir aujourd’hui, vous voyez?
[…]
Le futur, ça sert à ça: à construire le présent avec des vrais projets de vivants.” (Paloma, p. 157-158)

 “La fascination pour l’intelligence est quelque chose de fascinant. Pour moi, ce n’est pas une valeur en soi. Des gens intelligents, il y en a des paquets. Il y a beaucoup de débiles mais aussi beaucoup de cerveaux performants. Je vais dire une banalité mais l’intelligence, en soi, ça n’a aucune valeur ni aucun intérêt. Des gens très intelligents ont consacré leur vie à la question du sexe des anges, par exemple. Mais beaucoup d’hommes intelligents ont une sorte de bug: ils prennent l’intelligence pour une fin. Ils ont une seule idée en tête: être intelligent, ce qui est très stupide. Et quand l’intelligence se prend pour le but, elle fonctionne bizarrement: la preuve qu’elle existe ne réside pas dans l’ingéniosité et la simplicité de ce qu’elle produit mais dans l’obscurité de son expression.” (Paloma, p. 205)

“[…] un ado qui joue à l’adulte reste quand même un ado. Imaginer que se défoncer en soirée et coucher va vous bombarder personne à part entière, c’est comme croire qu’un déguisement fait de vous un Indien.” (Paloma, p. 239)

BARBERY, Muriel. L’élégance du hérisson, Folio Gallimard, 2006

L’insoutenable légèreté de l’être

On lit rarement livre aussi magnifique que L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera. Il se traverse comme on visite une galerie d’art: avec l’impression constante d’avoir sous les yeux un tableau, un tableau qu’on nous décrit et dans lequel on entre. Ce roman est empreint de lenteur, de douceur, de beauté, qu’importe la douleur ou le sujet qu’il traite. C’est magnifique.

L'insoutenable légèreté de l'être Milan Kundera

 Si belle et douce soit-elle, l’œuvre n’en demeure pas moins très dense. L’insoutenable légèreté de l’être s’ouvre sur l’idée de l’éternel retour proposée par Nietzsche et que Kundera résume ainsi: “penser qu’un jour tout se répètera comme nous l’avons déjà vécu et que même cette répétition se répètera encore indéfiniment!” (p. 13) C’est ce mythe qui amène Kundera à se questionner sur la pesanteur et la légèreté. Pour lui, l’éternel retour serait symbole de pesanteur, un fardeau où le pardon deviendrait impossible, car comment pardonner la répétition d’une erreur? Mais dans l’absence de l’éternel retour, nos vies sont linéaires, un futiles et on opte pour la légèreté… C’est le point de départ du roman.

 “L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir car il n’a qu’une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. [­…] Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même? C’est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse.” (p.19-20)

 “Le temps humain ne tourne pas en cercle mais avance en ligne droite. C’est pourquoi l’homme ne peut être heureux puisque le bonheur est désir de répétition.” (p. 434)

Mais quelle en est l’histoire? C’est celle de Tomas, médecin, volage avéré qui fuit toute relation de couple. Un jour, lors d’une visite à l’extérieur de la ville, il fait la connaissance de Tereza. Ils passent une heure à peine ensemble. Il rentre chez lui. Dix jours plus tard, elle vient le visiter à Prague. Ils font l’amour puis elle reste clouée au lit chez lui pendant une semaine à cause de la grippe. Et il en tombe amoureux. Ils s’aiment d’un amour intense, un amour qui blesse, parce que pendant de nombreuses années ils ne parviennent pas à se rendre heureux et encore moins à se quitter.

L’histoire de L’insoutenable légèreté de l’être est toute simple, elle me semble presque un prétexte, c’est tout ce qui orne ce tableau qui rend l’œuvre géniale. Sa portée philosophique, sans quoi l’histoire ne serait plus rien, le beauté du style, une toile de fond historique… Kundera y développe différents sujets qui donnent son souffle à l’histoire.

Il y est question du printemps de Prague de 1968 où la ville est prise par les Soviétiques, l’information contrôlée, les gens mis sur écoute. Tomas y perd le droit d’exercer la médecine pour s’être associé à des propos allant à l’encontre du régime. Il y est question de communisme (Kundera ayant lui-même été membre du parti avant d’en avoir été expulsé, par deux fois).

“Ceux qui pensent que les régimes communistes d’Europe centrale sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale: les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. Et ils défendaient vaillamment cette voie, exécutant pour cela beaucoup de monde. Plus tard, il devint clair comme le jour que le paradis n’existait pas et que les enthousiastes étaient donc des assassins.” (p. 254)

 “C’est comme ça que le poète Frantisek Hrubine est mort, en fuyant l’amour du parti. Le ministre de la Culture, auquel il avait de toutes ses forces tenté d’échapper, le rattrapa dans son cercueil. Il prononça sur la tombe un discours sur l’amour du poète pour l’Union soviétique. Peut-être avait-il proféré cette énormité pour réveiller le poète. Mais le monde était si laid que personne ne voulait ressusciter d’entre les morts.” (p. 331)

 Kundera y expose aussi une définition du kitsch, l’associant aux visées communistes. Pour lui, le kitsch, c’est le refus de voir le laid, c’est la tendance à ne voir dans la vie que ce qui l’embellit, voire à l’imaginer ainsi. C’est le déni de la merde.

“Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli.” (p. 406)

Cela peut sembler bien lourd tout cela, mais malgré sa densité, l’œuvre conserve la légèreté annoncée par son titre. Le mot qui m’est venu en cours de lecture, c’est leitmotiv. On se laisse bercer, faisant une pause de temps à autre pour réfléchir à telle ou telle pensée.

Le livre est divisé en sept grandes parties. Dans chacune est exploité un thème (la légèreté et la pesanteur, l’âme et le corps, etc.). Le style est épuré et très fort à la fois. Beaucoup d’enchainements avec des virgules (énumérations, accumulations, appositions) donnent sans doute cette impression de vague qui nous porte. L’auteur décrit les choses telles qu’elles lui semblent, en explicitant sa pensée. Il y a ainsi, de temps à autre, des apartés de l’auteur qui, à partir de l’histoire, nous lance sur une nouvelle piste de réflexion. Le roman est traduit du tchèque, mais Kundera a pris l’habitude de scrupuleusement réviser les traductions françaises de ses livres. La fidélité de la traduction ne fait donc aucun doute.

L’insoutenable légèreté de l’être au cinéma

Je m’empresse généralement de visionner l’adaptation cinématographique des romans que je lis, lorsqu’il y en a une, pour le plaisir de comparer, pour voir comment le réalisateur s’y est pris pour transformer en film un roman… mais en refermant le livre, je n’étais pas certaine d’avoir envie de la voir. Oui, il y a là une belle histoire d’amour, mais l’écriture qui la porte dans le roman et les réflexions qui sont à la base de tous les enchainements ne me semblaient pas adaptables…

J’ai tout de même fini par visionner le film. J’ai laissé passer quelques jours pour me permettre de quitter l’atmosphère du livre puis ai finalement plongé dans ces trois heures de cinéma. Et c’était mieux que ce à quoi je m’attendais. L’insoutenable légèreté de l’être est un beau film, et on a tenté de rester fidèle au roman. En cela c’est une réussite. Le film prend son temps, comme le livre. Toutefois, comme je l’ai mentionné plus haut, certains éléments – et non les moindres – demeurent inadaptables. En conséquence, on ne ressent pas le film de la même manière que le livre, qui est trop riche pour tout se laisser prendre par le cinéma.

 

L’insoutenable légèreté de l’être en extraits

“Tomas ne savait pas, alors, que les métaphores sont une chose dangereuse. On ne badine pas avec les métaphores. L’amour peut naitre d’une seule métaphore.” (p. 23)

 “Le rêve est la preuve qu’imaginer, rêver ce qui n’a pas été, est l’un des plus profonds besoins de l’homme. Là est la raison du perfide danger qui se cache dans le rêve. Si le rêve n’était pas beau, on pourrait vite l’oublier. Mais Tereza revenait sans cesse à ses rêves, elle se les répétait en pensée, elle en faisait des légendes. Tomas vivait sous le charme hypnotique de la déchirante beauté des rêves de Tereza.” (p. 91)

 “Je pourrais dire qu’avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas y résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue aux yeux de tous, on veut être à terre, plus bas que terre.” (p. 118)

 “Tant que les gens sont encore plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs (comme Tomas et Sabina ont échangé le motif du chapeau melon) mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun.” (p. 132)

 “[…] le but que l’on poursuit est toujours voilé. Une jeune fille qui a envie de se marier a envie d’une chose qui lui est tout à fait inconnue. Le jeune homme qui court après la gloire n’a aucune idée de ce qu’est la gloire. Ce qui donne un sens à notre conduite nous est toujours totalement inconnu.” (p. 179)

 “Dans la langue de Kant, même “bon jour!”, dûment prononcé, peut ressembler à une thèse métaphysique. L’allemand est une langue de mots lourds.” (p. 280)

 “J’ai déjà dit que les métaphores sont dangereuses. L’amour commence par une métaphore. Autrement dit: l’amour commence à l’instant où une femme s’inscrit par une parole dans notre mémoire poétique.” (p. 301)

 “[Karenine (le chien)] ne s’est jamais posé les questions qui tourmentent les couples humains: est-ce qu’il m’aime? a-t-il aimé quelqu’un plus que moi? m’aime-t-il plus que moi je l’aime? Toutes ces questions qui interrogent l’amour, le jaugent, le scrutent, l’examinent, peut-être le détruisent-elles dans l’œuf. Si nous sommes incapables d’aimer, c’est peut-être parce que nous désirons être aimés, c’est-à-dire que nous voulons quelque chose de l’autre (l’amour), au lieu de venir à lui sans revendications et ne vouloir que sa simple présence.” (p. 432-433)

KUNDERA, Milan. L’insoutenable légèreté de l’être, Folio Gallimard, 2011, 475 p.

Messieurs les enfants

Messieurs les enfants s’ouvre directement dans l’univers de Pennac avec un enseignant qui hurle sans élever la voix : “L’imagination, c’est pas le mensonge.” Crastaing, voilà le nom du hurleur, crie ainsi sur ses élèves depuis plus de trente ans. Aucun des textes de ses pauvres élèves n’est jamais satisfaisant, et il le leur fait savoir grâce à des hauts cris. L’histoire commence quand Joseph et Igor se font pincer pour avoir en leur possession un dessin représentant une foule en furie, armée, pourchassant Crastaing; “Crastaing salaud la classe aura ta peau!”, dit la bannière. Éloquent. Comme Nourdine Kader s’accuse à leur place, il se retrouve lui aussi collé avec un devoir supplémentaire en guise de punition. Une rédaction. Sur le thème de la famille (Crastaing est obsédé par ce thème):

“Sujet:

Vous vous réveillez un matin, et vous constatez que, dans la nuit, vous avez été transformé en adulte. Complètement affolé, vous vous précipitez dans la chambre de vos parents. Ils ont été transformés en enfants.

Racontez la suite.”

Et le monde en vient à basculer. Je me suis demandé tout du long: “Mais c’est quoi, ce bordel?”. Parce que ce livre est un véritable capharnaüm. Un bordel cacophonique. Il faut dire que des ados et des enfants, qu’importe leur âge, ça fait du bruit. Avec un enseignant qui beugle, par dessus le marché… Et la panique qui s’intègre

Messieurs les enfants Daniel Pennac

C’est étourdissant, mais tout compte fait, cela sert bien le sujet. Puis, je n’aurais pas dû en être si surprise, l’histoire de Messieurs les enfants s’avère assez cohérente en bout de ligne. On boucle la boucle. Ça se tient. Et comme tout auteur le fait devant une explication impossible à donner, Pennac use de l’ellipse. Ce qui n’est pas si mal en bout de ligne (passé mon premier cri de contestation).

Messieurs les enfants est narré par un JE inconnu qui se révèle plus tard être un fantôme qui ne croit pas aux fantômes. Pourquoi pas? Puis Pennac ne serait pas Pennac sans tautologies, comparaisons drôlement assorties et fortes personnifications:

« Igor et Joseph se penchent donc aux vitres fumées, ils inspectent l’intérieur comme on fait le compte des poissons rouges. » (p. 28) « Sur quoi, le petit rondouillard en djellaba mit devant ses lèvres un doigt qui commandait silencieusement le silence. » (p. 187) « La vaisselle parle de plus en plus fort, elle se noie à gros bouillons, elle pèle de froid dans l’égouttoir […] » (p. 45-46) J’ai perdu un temps fou hier à chercher en vain le film Messieurs les enfants de Pierre Boutron. Si j’ai bien compris, Pennac et lui en ont écrit ensemble le scénario, puis se sont retirés chacun de son côté, l’un pour en faire un film, l’autre pour en faire un roman. Ils devaient se montrer leur travail une fois le tout terminé. J’aurais bien aimé comparer les œuvres, mais tout ce que j’ai trouvé du film, c’est la bande-annonce, que vous trouverez ici: http://www.fan-de-cinema.com/bandes-annonces/messieurs-les-enfants.html Extraits:

“Bien sûr, les enfants ont changé depuis mon enfance! Ils sont devenus fluorescents, leurs baskets luisent quand ils pédalent dans la nuit, les walkman leur font des têtes de mouche et des surdités de vieux, ils parkinsonnent comme d’authentiques rockers, raccourcissent tifs et jupes dans l’espoir de se rallonger, bouffent le matin les graines des oiseaux et à midi l’ordinaire yankee, jurent comme on nous l’interdisait et s’envoient des films qu’ils nous défendent de voir.” (p. 26)

“[­­…] la pire saloperie que puisse vous faire un cauchemar, c’est de vous donner l’illusion de sa propre conscience, “pas de panique, c’est un cauchemar”, et de continuer à en être un!” (p. 100)

“En ce qui me concerne, je n’ai jamais laissé Igor m’étouffer sous les “pourquoi”. Là où Tatiana s’embarquait avec une patience suspecte dans la boucle sans fin des “pourquoi, parce que, mais pourquoi, parce que…”, j’ai vite fait, moi, le procès des réponses causales.
-Les enfants se foutent des causes, Tatiana! Seul le
but les intéresse.
Ce qui est la vérité vraie. Qu’un moutard vous demande “Pourquoi il pleut?”, la pire des réponses à lui faire concerne “les nuages…”, réponse qui entraine illico “Pourquoi les nuages?”, et vous voilà embarqué dans l’analyse complexe des “précipitations atmosphériques”, “Pourquoi les prézipitazions?”, avec leur cortège d’anticyclones, “Et pourquoi ils viennent des Zazores?”… Folle spirale où vous heurtez vite et fort les parois de votre incompétence, ce qui vous accule à la baffe libératrice, ou pis, au mensonge.
Non, cet âge réclame des réponses
finales.
   Un exemple de réponse finale?
-Pourquoi il pleut? demandait invariablement Igor quand nous promenions nos dimanches à la campagne.
-Hein? Pourquoi il pleut?
Pour que les fleurs poussent, Igor.
Ce n’est pas qu’Igor aimât particulièrement les fleurs (il ne manifeste aucune sympathie pour celles qui ornent ma tombe), mais leur nécessité ne faisait aucun doute, puisqu’il les avait sous les yeux, là, au bord du chemin où nous pataugions en famille.
-Pour que les fleurs poussent.
La réponse finale octroie cinq bonnes minutes de tranquillité. L’essayer, c’est l’adopter.
Tatiana était contre, bien sûr. Elle prétendait qu’à tout “finaliser” (l’expression est d’elle) j’allais faire d’Igor un cynique, un amputé de la nostalgie, peut-être même un homme politique. J’affirmais, moi, que les mères “causalistes” (l’expression est de moi) fabriquaient des ergoteurs sans perspectives, dissecteurs de poèmes, médecins légistes de la rêverie.
-Pourquoi vous vous disputez? demandait Igor.
-Pour que tu pousses droit.” (p. 102-104)

PENNAC, Daniel. Messieurs les enfants, Folio Gallimard, 1999, 272 p.

Quelqu’un d’autre

Le récit de Quelqu’un d’autre débute sur un court de tennis. Deux inconnus, la quarantaine, s’affrontent dans un dialogue silencieux. Grisés par la superbe partie qu’ils viennent de jouer, ils décident d’aller prendre un verre et discutent jusqu’à plus soif. Ils décrivent à l’autre cet autre qu’ils auraient souhaité avoir le courage de devenir. Saouls, ils prennent un pari: dans trois ans, même endroit, même date, même heure, celui qui sera parvenu à devenir cet autre idéal pourra demander n’importe quoi au perdant. C’est là que l’histoire commence vraiment, les chapitres alternant de l’un à l’autre des deux hommes.

Quelqu'un d'autre Tonino Benacquista

Je n’étais pas certaine d’accrocher quand j’ai commencé le livre. Tonino Benacquista a un style que je qualifierais de lisse, en première apparence, et au départ il tend à me glisser dessus comme l’eau sur le dos d’un canard. C’est pourtant un très bon livre, et très bien écrit. Le style est là, il est simplement discret. Puis, comme l’auteur l’a admis d’emblée à travers le narrateur de Saga, que j’ai lu cet été, il n’hésite pas à recourir à l’ellipse pour faire avancer l’histoire sans avoir à tout expliquer dans les moindres détails.

Quand j’ai lu les pages 357-358 de Saga, je n’ai pu m’empêcher de rire aux éclats. Il y est question de l’histoire de Rocambole que Ponson, l’auteur, fâché contre le directeur de son journal, tue. Il envoie son personnage deux cents mètres au fond des eaux, enfermé dans une cage en métal. Impossible de trouver une solution vraisemblable pour sortir Rocambole de cette impasse. Les auteurs que le directeur engagent à cet effet abdiquent. C’en était fini pour Rocambole. Plus tard, Ponson aurait finalement accepté de reprendre son histoire et aurait solutionné le problème ainsi: “Se sortant de ce mauvais pas, Rocambole remonte à la surface.” C’est ce qu’on appelle une ellipse! Or, au moment où on lit cette anecdote, le narrateur de Saga se trouve dans un sérieux pétrin. Il a été kidnappé puis enfermé et ne voit pas comment il pourra s’en sortir. À la scène suivante Benacquista reprend ainsi: “Deux minutes plus tard, je cours comme un dératé jusqu’à la Bastille.” Avec l’anecdote de Rocambole, qui nous est racontée seulement quelques lignes plus haut, l’auteur se joue de nous, nous prévenant qu’il utilisera le même procédé.

Tout cela pour dire que je n’ai pas pu ignorer les ellipses qu’a utilisées Benacquista dans Quelqu’un d’autre. Même si parfois j’aurais été curieuse de connaître quelques détails supplémentaires, il n’en demeure pas moins que le procédé est efficace et sert bien l’histoire. Celle-ci est amusante et les personnages bien développés. On veut savoir ce qui va leur arriver. C’est une bonne lecture et on y retrouve quelques très bonnes phrases.

Quelqu’un d’autre en extraits

Si encore il avait été laid, littéralement laid, mais la vraie laideur est aussi rare que la beauté, et Blin n’entrait plus dans cette catégorie. Il se serait peut-être plu, laid. Son drame était d’avoir une tête exceptionnellement banale, à la limite inférieure de l’insignifiant. Un faciès inutile, c’était le terme qu’il employait.” (p. 33)

 “Le mensonge aller désormais jouer un rôle capital dans la vie de Blin. Pour lui, un mensonge qui faisait ses preuves assez longtemps devenait réalité. Les idées reçues, les réputations usurpées, les compromis historiques étaient des mensonges qui avaient résisté au temps; plus personne aujourd’hui ne songeait à les remettre en question.” (p. 84)

 “[­­…] les arrogants seront serviles un jour. En d’autres termes, plus on marche sur la tête des faibles, plus on est enclin à lécher les bottes des forts.” (p. 103)

Chercher l’imprévisible en chacun, c’était nier l’irrationnel de tous, leur poésie, leur absurdité, leur libre arbitre.” (p. 291)

BENACQUISTA, Tonino. Quelqu’un d’autre, Folio Gallimard, 2003, 384 p.

Gros-Câlin

Michel Cousin, comptable français, habite seul un deux pièces. Il est amoureux de Mlle Dreyfus, une Noire de la Guyane française avec qui il monte chaque jour dans l’ascenseur pour se rendre au bureau. Ils vont se marier, mais elle ignore qu’ils sont en relation. Au cours d’un voyage organisé en Afrique, il voit un homme devant son hôtel portant un python. Il éprouve dès lors une forte amitié pour le serpent et le ramène à Paris. Là se posent deux problèmes. D’abord, comment pousser Mlle Dreyfus à accepter de vivre un python? Ensuite, il doit nourrir le serpent, qui ne mange que des proies vivantes. Cousin achète pour cela une souris blanche qu’il nomme aussitôt Blondine. Or, le temps de la ramener à la maison, il s’y est attaché et est incapable de la donner à manger au python.  Voilà la prémisse de Gros-Câlin.

Cousin est un homme très seul. Il n’a ni famille ni amis et tente par divers moyens de se sentir en relation avec les gens. Il choisit par exemple de petits restaurants où toutes les tables sont très rapprochées, et écoute les conversations des autres comme s’il en faisait partie. Il s’est épris du python parce que ce dernier semble avoir besoin de lui. Quand il se sent seul, il prend son serpent dans ses bras et ce dernier s’enroule tout autour de lui comme s’il lui faisait un gros câlin, d’où le nom du serpent, Gros-Câlin.

Gros-Câlin Romain Gary Émile Ajar

Ce qui fait la force de ce roman paru sous le pseudonyme d’Émile Ajar, c’est la voix du personnage, créée par son langage très particulier. Il s’exprime comme personne ne le fait, interchangeant des mots, recourant à des images que personne ne saisit, faisant d’étranges comparaisons et usant de calembours sans doute malgré lui. Vous verrez les extraits. L’histoire est simple, on se demande simplement où le mènera cette histoire de python dans lequel il se projette jusqu’à attribuer à l’animal ses propres sentiments, et s’il finira par se déclarer à Mlle Dreyfus, mais on s’amuse à cause de cette voix qui porte le livre à travers le thème de la solitude et de la recherche d’affection. Le personnage est pathétique, mais il l’est avec beaucoup d’humour et de candeur.

Lorsque Gary a publié sous le nom d’Émile Ajar, on ne l’a pas démasqué. Il est cependant facile, connaissant aujourd’hui la véritable identité de l’auteur, de faire quelques liens avec le reste de son œuvre. Ce qui m’a frappée en ce sens réside dans le choix du vocabulaire. Le personnage de Cousin fait une utilisation récurrente de l’adjectif démographique pour décrire le statut de l’humain, tout comme y avait recours le personnage principal dans Adieu Gary Cooper.

J’ai pleinement conscience d’être une chiure de mouche et une retombée démographique sans intérêt général, et je ne figure pas au générique, à cause du cinéma.” (Gros-Câlin, p. 115)

Je cherche à garder ici un ton nudiste, humain, démographique.” (Gros-Câlin, p. 130)

Autre point en commun avec Adieu, Gary Cooper, l’idée que les gens communiquent mieux précisément quand ils ne communiquent pas:

J’aurais voulu prolonger cette conversation, car il y avait là peut-être une amitié en train de naître, à cause de l’incompréhension réciproque entre les gens, qui sentent ainsi qu’ils ont quelque chose en commun.” (Gros-Câlin, p. 45)

On peut donc reconnaitre dans Gros-Câlin certains sujets qui sont propres à Romain Gary.

Gros-Câlin en extraits

Si vous aviez adopté Dieu au lieu de vous rouler dans votre lit avec un reptile, vous seriez beaucoup mieux pourvu. D’abord, Dieu ne bouffe pas de souris, de rats et de cochons d’Inde. C’est beaucoup plus propre, croyez-moi.
Écoutez, mon père, ne me parlez pas de Dieu. Je veux quelqu’un à moi, pas quelqu’un qui est à tout le monde.” (p. 20)

   “Pourtant, tout ce que j’avais voulu dire, c’est que moi aussi j’aurais voulu être.
Il y a d’ailleurs dans l’expression “nos semblables” une affreuse part de vérité.
J’ai même regardé dans le dictionnaire, mais il y avait une faute d’impression, une fausse impression qu’ils avaient là. C’était marqué: être,
exister. Il ne faut pas se fier aux dictionnaires, parce qu’ils sont faits exprès pour vous. C’est le prêt-à-porter, pour aller avec l’environnement. Le jour où on en sortira, on verra qu’être sous-entend et signifie être aimé. C’est la même chose, mais ils s’en gardent bien. J’ai même regardé à naissance, mais ils s’en gardaient bien là aussi.
J’étonnerai en disant que la cordillère des Andes doit être très belle. Mais je le dis hors de propos pour montrer que je suis libre. Je tiens à ma liberté par dessus tout.” (p. 100)

J’ai eu peur. J’étais en train de perdre un ami. Ses yeux lançaient des foudres. Je m’excuse de prendre un ton littéraire élevé, ce n’est pas d’habitude mon genre, car il y a longtemps que le style ne fait pas son travail, ce n’est pas le papier d’emballage qui compte et moi, je crois à l’intérieur. Je cherche à garder ici un ton nudiste, humain, démographique. Les hauteurs ont perdu contact.” (p. 130)

 “Je pense que la fraternité, c’est un état de confusion grammaticale entre je et eux, moi et lui, avec possibilités.” (p. 149)

 “On n’avait absolument rien à nous dire mais c’était le même rien, on l’avait vraiment en commun.” (p. 179)

GARY, Romain (AJAR, Émile). Gros-Câlin, Folio Gallimard, Paris, 1999, 214 p.