Pseudo

Pseudo est un livre tellement étrange et, en même temps, c’est Romain Gary tout craché.

“Je ne savais pas encore que l’incompréhension va plus loin que tout le savoir, plus loin que le génie, et que c’est toujours elle qui a le dernier mot.” (p. 24)

“Je me sentais donc souvent tel père tel fils, et ça me mettait hors de moi, au figuré: au propre, c’est impossible. On ne sort pas vivant de notre crasse biologique.” (p. 30)

“J’ai failli pisser de joie. Je pisse toujours hors de propos. Je rêve de soulagement.” (p. 74)

Pseudo Romain Gary Émile Ajar

Troisième opus signé sous le pseudonyme Émile Ajar, Pseudo raconte une sorte de délire d’auteur, délire littéraire et identitaire qu’il est plus facile de comprendre aujourd’hui que l’on sait que Romain Gary se cache sous le nom de Ajar, et que cette supercherie, si elle a été synonyme de grande réussite, a aussi été une des plus grandes angoisses de Gary. Il avait réussi à créer l’ultime personnage (ou plutôt le personnage total), celui qui existe hors du livre et qu’il avait dû demander à son petit-cousin Paul Pavlowitch de personnifier: l’auteur Émile Ajar. Mais selon la biographie rédigée par Myriam Anissimov, et si mes souvenirs sont bons, le Paul en question a fini par donner du fil à retordre à Gary qui, ayant remporté un deuxième Goncourt sous le nom de Ajar (on ne peut le remporter qu’une seule fois), se trouvait en délicate position pour négocier. Si Pseudo m’a semblé le récit de cette double identité et du combat intérieur de l’auteur par rapport à son double et à son besoin d’être reconnu comme tel, il m’a aussi paru avoir le gout d’une revanche. Dans cet ouvrage où Paul Pavlowitch est identifié comme créateur d’Émile Ajar, on livre le processus créatif et névrotique qui aurait mené à la création des livres précédents du fameux Ajar ainsi que de Pseudo, qui nous est donné à lire comme un résumé de thérapie. On peut croire que Gary s’amuse beaucoup à faire passer son petit-cousin pour instable. Mais c’est en même temps une réflexion sur le processus identitaire de tout créateur ou même de toute personne.

Pseudo en extraits

“Je me suis mis à faire pseudo-pseudo et on a cessé de me remarquer.
Parfois j’allais à des réunions avec des copains au Café de la Gare. Il y avait un plombier, un comptable, un fonctionnaire. Bien sûr, ils n’étaient ni plombier, ni comptable, ni fonctionnaire. Ils sont tout autre chose. Mais personne ne s’en doute, ils simulent, ils font pseudo-pseudo huit heures par jour et on leur fout la paix. Ils vivent cachés à l’intérieur et ils ne sortent que la nuit, dans leurs rêves, et dans leurs cauchemars.” (p. 23)

“Après avoir signé plusieurs centaines de fois, si bien que la moquette de ma piaule était recouverte de feuilles blanches avec mon pseudo qui rampait partout, je fus pris d’une peur atroce: la signature devenait de plus en plus ferme, de plus en plus à elle-même pareille, identique, telle quelle, de plus en plus fixe. Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence, un infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar.
   Je m’étais incarné.” (p. 81)

“Je vous déclare seulement ceci: Alyette a des yeux comme s’il y avait encore un premier regard.” (p. 102)

“Les chaises me font particulièrement peur parce que leurs formes suggèrent une absence humaine.” (p. 131)

AJAR, Émile (GARY, Romain). Pseudo, Folio (Mercure de France), Paris, 1976, 223 p.

Gros-Câlin ou conférence sur la solitudes des pythons dans les grandes villes

Le 11 octobre, je suis allée voir Gros-Câlin ou conférence sur la solitude des pythons dans les grandes villes. La pièce, une adaptation signée Pascal Contamine, était présentée par Premier Acte dans le cadre du Festival Québec en toutes lettres.

Gros-Câlin ou conférence sur la solitude des pythons dans les grandes villes théâtre Pascal Contamine
Pascal Contamine dans le rôle de Michel Cousin / Photo: Carl Perreault

Pourquoi cette pièce? Parce que c’est une adaptation du roman Gros-Câlin de Romain Gary (paru tout d’abord sous le nom d’Émile Ajar), un livre étrange, au vocabulaire et aux tournures de phrases particulièrement amusants. J’ai déjà écrit un billet concernant le livre Gros-Câlin.

J’étais donc très curieuse de voir ce que ça donnerait au théâtre. Je suis toujours intéressée par le travail d’adaptation, que ce soit au cinéma ou ailleurs: ce qui est gardé, ce qui est omis, les raccourcis pris, les transformations opérées pour répondre au médium, etc.

Conclusion: j’ai bien aimé la pièce de Pascal Contamine, qui restitue l’essentiel de cette œuvre de Gary, tout en y ajoutant sa touche personnelle, adaptation oblige.

Pour en savoir plus, je vous invite à lire mon article Le théâtre en l’honneur de Gary. Quand l’homme s’éprend de la bête, qui paraitra dans la revue littéraire du CLUM (Club de lecture de l’université de Montréal) en janvier.

Mise à jour: Il est paru:

Critique Gary Théâtre CLUM

La revue peut être consultée intégralement ici.

Charge d’âme

Charge d’âme n’est définitivement pas le roman le plus passionnant, mais quelque chose me pousse toujours à finir les livres de Romain Gary. L’idée est bonne, il est clair que Gary avait une thèse à développer, à imaginer, mais je trouve le tout plutôt maladroit. Il s’est collé à l’angle politique et idéologique et ça nuit à notre entrée dans le thème.

Charge d'âme Romain Gary

Charge d’âme raconte l’histoire de Marc Mathieu, un scientifique français qui a compris comment convertir l’âme humaine en énergie nucléaire. L’espèce court donc directement à la déshumanisation, à la perte de son âme. Scénario de science-fiction pas si mal pensé, mais qui aurait gagné à être développé autrement. En fait, je trouve l’histoire plus pragmatique que sentie. Peut-être Gary a-t-il choisi cet angle pour illustrer la déshumanisation? N’empêche, j’ai l’habitude de partir dans mes pensées quand je lis, de réfléchir sur la vie, l’humain, le monde… et ici, malgré le thème, je ne peux pas dire que l’histoire a inspiré mes rêveries.

Malgré tout, je me suis rendue au bout de Charge d’âme. Je voulais voir le message qu’il y avait dans tout cela (l’humain s’autodétruit). Puis, c’était le premier Gary “science-fiction” que je lisais, je voulais voir ce que ça pouvait bien donner. J’y ai reconnu des thèmes propres à Gary et des mots qui reviennent d’un roman à l’autre: idéologie, droits de l’homme, humour autour du thème des Juifs… Gary, immigré russe aux racines juives ayant vécu la 2e Guerre (engagé dans l’aviation française) fait constamment référence à ce sujet avec un ton bien à lui. Il a une façon toute particulière de tourner les choses:

“— La politique? s’enquit poliment Caulec. Excusez-moi, mais, à titre de simple curiosité… Réduire des êtres humains à la bestialité et détruire leurs caractéristiques humaines, c’est de la politique?
   — Oui, monsieur, parfaitement, j’appelle ça de la politique, si vous voulez mon avis! gueula soudain le major, avec une véhémence inattendue, en laissant tomber toute prétention à son accent d’Oxford, et retombant dans son cockney natal. Ils ont dit la même chose des nazis, des Japonais, des Russes, de Staline, des Américains au Vietnam, des fascistes et des communistes! De la politique, monsieur, et je ne permettrai pas qu’on en fasse ici, non, monsieur, pas tant que c’est moi qui vous commande! Nous avons à atteindre un objectif et à le détruire, avant qu’il se mette à faire de la politique, lui aussi, probablement, et c’est exactement ce que nous allons accomplir, avant de nous tirer de là en vitesse! Nous sommes là pour foutre en l’air un putain d’objectif nucléaire et pas une putain de métaphore!
Il rugissait à présent avec l’accent le plus franchement et le plus ouvertement
cockney, avalant ses h, sa moustache jaune était hérissée d’indignation et ses yeux bleu pâle, vitreux, ressemblaient à ceux des chiens en porcelaine du Staffordshire.
— Et le Christ? demanda le capitaine Mnisek. Le président des États-Unis nous a dit que nous devions éviter ce qui équivaut à une deuxième Crucifixion…
Little devint écarlate.
— Je ne m’intéresse pas à un événement de politique locale survenu il y a deux mille ans dans une colonie mal administrée, gueula-t-il.” (p. 247-248)

On reconnait là Gary. Tout comme dans des extraits comme ceux-ci:

“Il avait les traits hagards et une barbe épaisse qui noircissait le visage jusqu’aux pommettes. Le regard avait des éclats de souffrance et d’indignation, mais ce n’est pas d’hier que l’homme a des rapports difficiles avec lui-même.” (p. 59)

“Il avait l’habitude de se lever légèrement quand il faisait un compliment, et son sourire en cul de poule faisait scintiller toute une joaillerie intérieure.” (p. 127)

On dit de Gary qu’il a écrit le premier roman “écologique” avec Les racines du ciel, et c’est un thème qu’on retrouve souvent dans ses livres, Charge d’âme ne fait pas exception même s’il est plus orienté sur la bêtise humaine.

“Mais parfois, au milieu de la nuit, le chant intérieur devenait trop fort. Mathieu se levait, allumait la lampe à huile et les papillons de nuits se précipitaient dans la flamme destructrice qu’ils prenaient sans doute pour une civilisation. Il sortait. L’Océan étincelait de ses milliards de micro-organismes; le sable était fin, vierge, offert. À peine un murmure sur le corail, l’éclair fugitif d’un crabe.
Mathieu prenait un bout de bois, s’assurant qu’il n’y avait dans l’ombre argentée aucune présence humaine intéressée, se mettait à genoux et se laissait aller à son authenticité. Il n’avait même plus à réfléchir: les mois d’abstinence avaient accumulé dans sa tête des thèmes tout prêts qu’il n’avait plus qu’à transcrire. Il ne pensait plus, se libérait, s’abandonnait entièrement à son poème sans mots, à sa musique silencieuse. Il se livrait à son démon sacré pendant des heures, à peine conscient, se traînant à genoux sur le sable, se levant parfois pour voir l’ensemble des lignes qui couraient sur la plage, parmi les petits vésuves où se tapissaient les crabes terrifiés.
Il souriait. C’était très beau.
Lorsque les étoiles pâlissaient et que l’Océan s’approchait, Mathieu jetait un dernier regard sur son œuvre et mesurait avec fierté tout le bénéfice que l’humanité allait retirer de sa perte. Il attendait ensuite que la marée de l’aube recouvrît peu à peu son poème. L’Océan arrivait sur les symboles avec un frisson inquiet, s’acquittant ainsi de son rôle de père et de gardien de l’espèce, comme s’il craignait que quelque fragment de ce que la main de l’homme avait tracé ne lui échappât. Parfois, il manquait à l’Océan les quelques centimètres d’élan qu’il fallait pour tout recouvrir et Mathieu brouillait alors lui-même les dernières traces, ou les piétinait, jusqu’à ce qu’il ne demeurât rien. Il venait peut-être de sauver un paysage, un pays, les gênes d’un enfant.
Il s’étendait alors sur la plage, le cœur en paix, souriant, défiant, insoumis.” (p. 56-57)

Concluons. Si vous souhaitez découvrir Gary, Charge d’âme n’est pas un choix approprié… Même s’il contient quelques bons passages, il n’est pas fidèle au talent de l’auteur. Commencez plutôt par Les cerf-volants ou La vie devant soi.

GARY, Romain. Charge d’âme, Folio Gallimard, Paris, 1977, 328 p.

Romain Gary, le caméléon

Une biographie de 1050 pages. Un travail magistral. Une documentation à toute épreuve. Combien d’années aura-t-il fallu à Myriam Anissimov pour écrire ce livre? De très nombreuses, certainement. Par moment, j’ai eu l’impression d’avoir entre les mains un document historique: tout est rigoureusement documenté, explicité. J’en ai appris autant sur Romain Gary que sur le contexte sociohistorique dans lequel il a vécu. Souvent, les biographies sont romancées, et on peut alors remettre en cause leur véracité. Pas ici. Dans Romain Gary, le caméléon, on ne s’emmêle pas les pinceaux. On s’en tient à la documentation et aux témoignages reçus.

Ayons confiance. Myriam Anissimov n’aura pas inséré dans son livre de fausses références, comme Gary se plaisait parfois à le faire sans qu’aucun critique ne s’en aperçoive…

“Le réalisme, pour l’auteur de la fiction, cela consiste à ne pas se faire prendre”, disait-il. (cité p. 264)

Romain Gary, le caméléon Myriam Anissimov

Le titre Romain Gary, le caméléon est bien choisi puisqu’on découvre dans ce livre l’immense talent de l’écrivain pour masquer, déguiser ou réinventer la réalité. Il cache ses origines juives en mentant sur sa nationalité, changeant sa ville de naissance d’un document à l’autre tout comme le nom de son père. Il invente une vie d’actrice à sa mère, s’invente un nouveau père dans l’acteur russe Ivan Mosjoukine. Il écrit en mélangeant réalité et fiction, confondant le lecteur, comme dans Les enchanteurs. Il invente de toute pièce une bibliographie pour un de ses livres pour faire croire que celui-ci repose sur des sources fiables alors que même les noms des auteurs cités sont fictifs. Il écrit sous différents pseudonymes (Romain Gary étant le premier) jusqu’à en arriver à l’affaire Émile Ajar qui lui permettra d’être le seul auteur à remporter deux fois le prix Goncourt.

En créant Ajar, Gary concrétise une théorie qu’il avait exposée dans Pour Sganarelle: le roman total. Le roman total est un roman dont à la fois les personnages et l’auteur sont fictifs, créés de toute pièce. Cette grande réussite le mènera malheureusement à sa perte. Coincé, ayant perdu le contrôle d’Ajar, incarné par son petit cousin Paul Pavlowitch, Gary, mélancolique et angoissé de nature, devient de plus en plus anxieux. Il finira par se suicider, laissant derrière lui un fils de 17 ans qu’il a préalablement émancipé, en prévision du pire.

Tout au long de sa carrière d’écrivain, Gary est régulièrement éreinté par les critiques qui lui reprochent à ses débuts de massacrer le français (sa tête de juif russe à une époque où le racisme n’est pas encore éteint y est pour quelque chose) puis plus tard d’être trop classique (à l’époque où le Nouveau Roman s’impose). Émile Ajar lui permet donc de confondre les critiques. Ceux qui lui reprochaient de ne pas savoir écrire le français l’encensent soudainement à travers l’œuvre d’Ajar, par le biais duquel il renoue avec son habitude de jouer librement avec les mots et la syntaxe.

J’apprends donc que ce que mon oreille québécoise considérait comme de l’argot français – il faut lire La vie devant soi – est en fait basé sur la capacité de Gary à intégrer au français des structures de russe, de polonais ou de yiddish. Romain Gary, par son passé d’immigré puis son travail dans différentes ambassades a appris à maitriser différentes langues que, doué, il peut parler couramment.

Beaucoup mieux accueilli par le public anglophone, Gary choisit d’écrire certains livres directement en anglais. Pour leur parution française, il embauche un traducteur qui accepte de travailler de façon anonyme puis, le texte traduit entre les mains, il le réécrit complètement pour en adapter le style à la langue française. Gary travaille constamment. Une des raisons pour lesquelles il est si prolifique est cet acharnement au travail, sans cesse motivé par la peur de crever de faim. C’est qu’il a connu la faim pendant ses années d’études en droit. Puis, dans ses dernières années, il devait faire vivre, en plus de lui-même et de son fils, ses deux ex-épouses, sans compter qu’il a aussi soutenu financièrement sa cousine Dinah, la mère de Paul Pavlowitch, jusqu’à ce qu’elle meure. Il devait aussi rémunérer Pavlowitch pour sa couverture.

“Il rêvait de remporter le prix Nobel, mais écrivait ce qu’il avait à dire — “un hurlement inarticulé” — poussé par l’urgence, pressé de remplir ses contrats parce qu’il redoutait de connaître à nouveau la misère.” (p. 317)

 Romain Gary, le caméléon m’aura fait découvrir un auteur tourmenté, divisé entre son identité juive (qu’il cache et assume à la fois) et son désir d’appartenir à la France à part entière. Ayant pris part à la résistance dans les forces aériennes de la France libre, il voue un culte au général de Gaulle toute sa vie. Après la guerre, il défend la France dans les ambassades de différents pays. Des années plus tard, il quitte les ambassades (et donc un revenu stable) à cause de sa relation avec Jean Seberg, la mère de son fils, et continue alors à écrire, mais à temps plein. S’ensuivent des problèmes avec le FBI qui place leur ligne téléphonique sous écoute en raison de l’implication de Jean dans des groupes Noirs extrémistes, sujet qu’il aborde dans Chien blanc.

Enfin, Romain Gary, le caméléon m’aura permis de distinguer le vrai du faux, car Gary se plaisait à romancer ses biographies dites fictives.

Ce qu’il y a de particulier avec une biographie comme celle-ci, c’est qu’on sait d’avance comment cela se termine: Gary s’est donné la mort en 1980. Malgré tout, et c’est là où je me fais bien rire, c’est que, prise au jeu, je n’ai pu m’empêcher d’espérer qu’un évènement particulier empêcherait Gary de se suicider à la fin du livre…

Romain Gary, le caméléon en extraits

“Voyez-vous, j’ai de la vie une idée commedia dell’arte. Nous mimons notre vie et puis, brusquement conscients de la pantomime, nous interrompons le jeu en pleine action pour échanger nos impressions, devant le public des étoiles. […] Je ne crée pas, je ne compose pas; j’improvise.” (cité, p. 316-317)

“[…] je suis sans ambitions politiques. Je suis beaucoup trop ambitieux pour cela.” (cité en p. 436)

“— Je crois, en effet, que tu t’es laissé aller à un de tes accès de terrorisme humoristique… J’ai l’impression que tu as laissé délibérément s’accréditer de toi une image complètement fausse.
— Précise un peu ton tir, veux-tu?
— Prenons, par exemple, la guerre d’Espagne. Tu n’as jamais mis les pieds en Espagne, ni avant, ni pendant, ni après la guerre civile. Or, depuis
Éducation européenne jusqu’au Goncourt, les journaux ont répété que tu es un ancien pilote de l’escadrille España, que tu as servi sous les ordres de Malraux, et que toute une partie de ton œuvre s’explique par tes années de lutte dans les Brigades internationales. À ma connaissance, tu n’as jamais démenti…
— C’est merveilleux d’avoir une légende.
— Je voudrais, dans toute la mesure du possible, une réponse sérieuse.
— Je ne vais pas renier la guerre d’Espagne sous prétexte que je ne l’ai pas faite. Si je publiais un démenti, on dirait ou bien que je renie mon passé ou bien que je prends mes distances… Ce que je veux dire est ceci: si j’étais un écrivain sudiste, et si un journal écrivait que j’ai du sang nègre, je n’enverrais pas un démenti au journal: au besoin, j’irais plutôt vivre dans un quartier nègre, et voilà tout. Il faut savoir aller jusqu’au bout de sa foi en son rire…” (Entretien avec François Bondy intitulé
“Le moment de vérité” pour la revue Preuves, cité p. 757)

ANISSIMOV, Myriam. Romain Gary, le caméléon, Folio Gallimard, Paris, 2006, 1056 p.

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable

Paru en 1975, Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable de Romain Gary raconte l’histoire de Jacques Rainier, un homme d’affaires de 59 ans, amoureux fou d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, elle-même follement éprise. Mais même si ce roman est un est d’amour, l’amour n’en est pas le thème principal.

Le personnage de Jacques ne parvient plus à maintenir le même rythme qu’avant ni à avoir la même puissance, et il est obsédé par l’idée qu’il doit sauver les apparences, donner le change, cacher à sa belle Laura qu’il n’est plus celui qu’il était. Cette crise existentielle le mènera loin au-delà de lui-même. Dans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, Gary dévoile les questions des hommes vieillissants quant à leur virilité, et il le fait sans masque, sans détour, sans censure ni pudeur.

Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable Romain Gary Émile Ajar

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable en extraits

“Nous sommes tous des ratés du rêve […]” (p. 10)

 “Jamais je n’avais aimé avec un don aussi total de moi-même. Je ne me souvenais même plus de mes autres amours, peut-être parce que le bonheur est toujours un crime passionnel: il supprime tous les précédents.” (p. 40)

 “— Ah! l’affaire homme! dit-il presque tendrement. Les endroits où l’homme place son honneur, c’est incroyable… Les couilles devraient pousser sur la tête, comme une couronne.” (p. 117)

 “Je me suis promenée avec toi toute la matinée au bord de la Seine pendant que tu étais au bureau et j’ai acheté chez un bouquiniste les poèmes du poète brésilien Arthur Rimbaud, tu sais, celui qui fut le premier à découvrir les sources de l’Amazone et qui est né français à la suite d’une erreur tragique qu’il vaut mieux passer sous silence. Tu ne sauras jamais ce que ta présence signifie pour moi quand tu n’es pas là car le ciel parisien et la Seine sont à cet égard d’une indifférence qui m’irrite par leur air d’avoir déjà vu tout ça un million de fois et n’être plus capables que d’une carte postale.” (p. 119)

“La conversation est une des formes les plus méconnues du silence.” (p. 134)

GARY, Romain. Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, Folio Gallimard, 1978, 256 p.

Gros-Câlin

Michel Cousin, comptable français, habite seul un deux pièces. Il est amoureux de Mlle Dreyfus, une Noire de la Guyane française avec qui il monte chaque jour dans l’ascenseur pour se rendre au bureau. Ils vont se marier, mais elle ignore qu’ils sont en relation. Au cours d’un voyage organisé en Afrique, il voit un homme devant son hôtel portant un python. Il éprouve dès lors une forte amitié pour le serpent et le ramène à Paris. Là se posent deux problèmes. D’abord, comment pousser Mlle Dreyfus à accepter de vivre un python? Ensuite, il doit nourrir le serpent, qui ne mange que des proies vivantes. Cousin achète pour cela une souris blanche qu’il nomme aussitôt Blondine. Or, le temps de la ramener à la maison, il s’y est attaché et est incapable de la donner à manger au python.  Voilà la prémisse de Gros-Câlin.

Cousin est un homme très seul. Il n’a ni famille ni amis et tente par divers moyens de se sentir en relation avec les gens. Il choisit par exemple de petits restaurants où toutes les tables sont très rapprochées, et écoute les conversations des autres comme s’il en faisait partie. Il s’est épris du python parce que ce dernier semble avoir besoin de lui. Quand il se sent seul, il prend son serpent dans ses bras et ce dernier s’enroule tout autour de lui comme s’il lui faisait un gros câlin, d’où le nom du serpent, Gros-Câlin.

Gros-Câlin Romain Gary Émile Ajar

Ce qui fait la force de ce roman paru sous le pseudonyme d’Émile Ajar, c’est la voix du personnage, créée par son langage très particulier. Il s’exprime comme personne ne le fait, interchangeant des mots, recourant à des images que personne ne saisit, faisant d’étranges comparaisons et usant de calembours sans doute malgré lui. Vous verrez les extraits. L’histoire est simple, on se demande simplement où le mènera cette histoire de python dans lequel il se projette jusqu’à attribuer à l’animal ses propres sentiments, et s’il finira par se déclarer à Mlle Dreyfus, mais on s’amuse à cause de cette voix qui porte le livre à travers le thème de la solitude et de la recherche d’affection. Le personnage est pathétique, mais il l’est avec beaucoup d’humour et de candeur.

Lorsque Gary a publié sous le nom d’Émile Ajar, on ne l’a pas démasqué. Il est cependant facile, connaissant aujourd’hui la véritable identité de l’auteur, de faire quelques liens avec le reste de son œuvre. Ce qui m’a frappée en ce sens réside dans le choix du vocabulaire. Le personnage de Cousin fait une utilisation récurrente de l’adjectif démographique pour décrire le statut de l’humain, tout comme y avait recours le personnage principal dans Adieu Gary Cooper.

J’ai pleinement conscience d’être une chiure de mouche et une retombée démographique sans intérêt général, et je ne figure pas au générique, à cause du cinéma.” (Gros-Câlin, p. 115)

Je cherche à garder ici un ton nudiste, humain, démographique.” (Gros-Câlin, p. 130)

Autre point en commun avec Adieu, Gary Cooper, l’idée que les gens communiquent mieux précisément quand ils ne communiquent pas:

J’aurais voulu prolonger cette conversation, car il y avait là peut-être une amitié en train de naître, à cause de l’incompréhension réciproque entre les gens, qui sentent ainsi qu’ils ont quelque chose en commun.” (Gros-Câlin, p. 45)

On peut donc reconnaitre dans Gros-Câlin certains sujets qui sont propres à Romain Gary.

Gros-Câlin en extraits

Si vous aviez adopté Dieu au lieu de vous rouler dans votre lit avec un reptile, vous seriez beaucoup mieux pourvu. D’abord, Dieu ne bouffe pas de souris, de rats et de cochons d’Inde. C’est beaucoup plus propre, croyez-moi.
Écoutez, mon père, ne me parlez pas de Dieu. Je veux quelqu’un à moi, pas quelqu’un qui est à tout le monde.” (p. 20)

   “Pourtant, tout ce que j’avais voulu dire, c’est que moi aussi j’aurais voulu être.
Il y a d’ailleurs dans l’expression “nos semblables” une affreuse part de vérité.
J’ai même regardé dans le dictionnaire, mais il y avait une faute d’impression, une fausse impression qu’ils avaient là. C’était marqué: être,
exister. Il ne faut pas se fier aux dictionnaires, parce qu’ils sont faits exprès pour vous. C’est le prêt-à-porter, pour aller avec l’environnement. Le jour où on en sortira, on verra qu’être sous-entend et signifie être aimé. C’est la même chose, mais ils s’en gardent bien. J’ai même regardé à naissance, mais ils s’en gardaient bien là aussi.
J’étonnerai en disant que la cordillère des Andes doit être très belle. Mais je le dis hors de propos pour montrer que je suis libre. Je tiens à ma liberté par dessus tout.” (p. 100)

J’ai eu peur. J’étais en train de perdre un ami. Ses yeux lançaient des foudres. Je m’excuse de prendre un ton littéraire élevé, ce n’est pas d’habitude mon genre, car il y a longtemps que le style ne fait pas son travail, ce n’est pas le papier d’emballage qui compte et moi, je crois à l’intérieur. Je cherche à garder ici un ton nudiste, humain, démographique. Les hauteurs ont perdu contact.” (p. 130)

 “Je pense que la fraternité, c’est un état de confusion grammaticale entre je et eux, moi et lui, avec possibilités.” (p. 149)

 “On n’avait absolument rien à nous dire mais c’était le même rien, on l’avait vraiment en commun.” (p. 179)

GARY, Romain (AJAR, Émile). Gros-Câlin, Folio Gallimard, Paris, 1999, 214 p.

Adieu Gary Cooper

Adieu Gary Cooper est le deuxième et dernier volet de La comédie américaine de Romain Gary, qui fait suite aux Mangeurs d’étoiles. Suite, c’est un bien grand mot: on n’y retrouve ni les mêmes personnages ni les mêmes lieux et l’histoire est complètement autre. À peine un clin d’œil. Comme j’ai moins aimé lesdits Mangeurs d’étoiles, ça m’allait très bien comme ça.

Adieu Gary Cooper clôt la Comédie américaine, donc, et pourtant se déroule en Suisse. On commence le livre en se demandant quand le récit nous fera prendre l’avion. Et on ne prend pas l’avion. Et pourtant on s’envole parce que, vraiment, c’est génial.

Adieu Gary Cooper Romain Gary

Le personnage principal d’Adieu Gary Cooper, Lenny, est un Américain de vingt ans aux idées bien particulières. Cynique. Il a quitté les États-Unis dès qu’est sorti le slogan “Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays.” Il fuit le Vietnam. Avec ses skis qu’il ne quitte jamais, il a élu domicile dans un chalet des alpes suisses et ne vit que pour dévaler les pentes. Il a une peur folle de l’engagement, que ce soit envers un pays, une fille ou un emploi. Quand vient l’été et que la neige se fait plus rare, il descend à Genève où il tâche de faire un petit peu d’argent, avant de remonter au plus vite “2000 mètres au-dessus du niveau de la merde”.

Que vient faire Gary Cooper dans tout ça? Gary Cooper, l’acteur américain dont Lenny trimbale une photo dédicacée dans son sac, est le symbole de l’Amérique des certitudes. Une Amérique révolue. Adieu Gary Cooper, donc.

Je l’ai déjà dit dans un précédent billet, Romain Gary est un maitre de la narration. On glisse d’un personnage à l’autre en plus de passer tout naturellement de la troisième à la première personne. Et la voix, toujours forte, change en même temps. Si la troisième personne suit le personnage de Lenny, elle prend doucement sa voix jusqu’à devenir une première personne. Si l’histoire change de plan pour mettre le focus sur le personnage de Jessica Donahue, une fille que rencontrera Lenny, la narration suit le même processus pour s’accorder à sa voix. C’est extrêmement bien maitrisé.

Enfin, Lenny, dont la voix est la plus forte, faisant clairement de lui le personnage central de l’histoire, s’emmêle facilement dans son vocabulaire et sa géographie, ce qui rend sa façon d’exprimer ses idées très originale et imagée. Par exemple, un ami lui fait son horoscope et lui dit que tout ira bien à condition qu’il ne mette jamais les pieds à Madagascar. Il ne sait pas où c’est. Ainsi, chaque difficulté devient “un Madagascar”.

Le thème central d’Adieu Gary Cooper est l’aliénation, ici la capacité de sortir de la société, de devenir étranger à elle. Pendant ma lecture, chaque fois que je voyais passer le mot aliénation, je savais que quelque chose m’échappait. Aussi une petite recherche m’a-t-elle éclairée. (Littératures: Romain Gary, l’ombre de l’histoire, 56/2007, Presses universitaires du Mirail, p. 33, http://books.google.ca/books?id=w4ciQz-eiPwC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false)

Bref, Adieu Gary Cooper est extrêmement riche. J’ai commencé à prendre des notes dès la première page… et j’ai dû choisir mes extraits parmi plusieurs passages intéressants. Des extraits un peu plus étoffés pour ne pas passer à côté de l’essentiel.

Adieu Gary Cooper en extraits

Au début, Lenny s’était pris d’amitié pour l’Israélien, qui ne parlait pas un mot d’anglais, et ils avaient ainsi d’excellents rapports, tous les deux. Au bout de trois mois, Izzy s’était mis à parler anglais couramment. C’était fini. La barrière du langage s’était soudain dressée entre eux. La barrière du langage, c’est quand deux types parlent la même langue. Plus moyen de se comprendre.” (p. 11)

C’était des histoires biologiques, les chromosomes, ils appellent ça, il n’y avait pas une cloche dans le chalet qui trouvait que la guerre au Vietnam le concernait, sauf lorsqu’il s’agissait de ne pas y aller. Stanko Stavitch avait drôlement raison lorsqu’il disait que la seule chose qui comptait, c’était de ne pas participer à la démographie universelle, laquelle était comme la monnaie: plus il y en avait en circulation, moins elle avait de valeur. Un gars de vingt ans, aujourd’hui, c’est complètement dévalorisé, il y en a trop dans le monde, c’est l’inflation, c’est pas la peine de discuter avec la démographie, c’est bête, c’est aveugle, ça déferle, ça vous écrase. Lenny n’avait pas du tout envie d’être quelqu’un, mais il avait encore moins envie d’être quelque chose.” (p. 16)

Bien sûr, il ne croyait pas en Dieu, sans blague, tout de même, mais il avait l’impression qu’à la place de Dieu, il y avait quelqu’un, ou quelque chose. Quelqu’un ou quelque chose d’autre, de totalement différent, dont on ne s’était pas encore servi. Il le sentait si fortement et avec une telle évidence, qu’il ne comprenait pas comment les gens pouvaient encore croire en Dieu, alors qu’il existait quelque chose de tellement formidable et de vrai, quelque chose dont on ne pouvait absolument pas douter. Les gens qui croyaient en Dieu, au fond, c’était tous des athées.” (p. 32-33)

“L’avocat lui parla de l’Amérique qu’il connaissait bien parce qu’il n’y était jamais allé, ce qui lui donnait de la perspective. L’Amérique, c’est un pays qu’on connaît sans y aller, parce que c’est entièrement exportable, on trouve cela dans tous les magasins. Lenny était d’accord: il avait pour principe d’être toujours d’accord, lorsqu’il n’était pas d’accord, parce qu’un gars qui exprime des opinions idiotes est toujours terriblement susceptible. Plus un type a des idées connes, et plus il faut se montrer de son avis. Bug disait que la plus grande force spirituelle de tous les temps, c’était la connerie. Il disait qu’il fallait se découvrir devant elle et la respecter, parce qu’on pouvait encore tout attendre d’elle.” (p. 37)

Le gars remit son briquet en or dans sa poche et, du coup, parut perdre quatre-vingt-dix pour cent de sa valeur. Tout en noir, même la cravate. Il avait l’air tout prêt pour ses propres funérailles.” (p. 71)

C’est curieux. Le premier syndrome de sevrage, dès qu’ils vous coupent l’alcool, ce sont des hallucinations… C’est le premier contact avec la réalité.” (p. 98)

“ –L’aliénation. C’est la seule chose qu’ils ont inventée qui tient le coup. Il paraît même que c’est inscrit dans la Déclaration d’Indépendance, l’aliénation, mais jusqu’à présent, il y a que les Noirs qui en ont bénéficié. Je savais même pas que ça existait. Le mot, je veux dire. Moi, le vocabulaire… C’est l’ennemi public numéro un, le vocabulaire, parce qu’il y a trop de combinaisons possibles, comme aux échecs. Les idéalogies, qu’ils appellent ça.
-Idé
ologies.” (p. 109)

Prends le Vietnam. Avant, on savait même pas qu’il était là. Maintenant, l’Amérique en est pleine. Et la Corée? Un beau jour, on reçoit un petit papier, votre père ou votre fils a été tué en Corée. On va voir sur la carte. En Amérique, c’est comme ça qu’on a appris la géographie.” (p. 161)

Lorsqu’elle fut enfin là où elle voulait vivre, bâtir sa maison, ranger sa bibliothèque, mettre sa collection de disques, faire toute la décoration elle-même et choisir des meubles nouveaux en plastique, c’est-à-dire, lorsqu’elle fut enfin dans ses bras, ce fut comme si tous ces sourires renseignés, indulgents – oh, jeunesse! jeunesse! – toute cette sagesse “vécue” qui suggérait une intimité assez ignoble avec la nature des choses, la “poussière”, la cendre et la poursuite du vent s’en était allée rejoindre le roi Salomon dans sa tombe, là où la sagesse pourrit depuis toujours avec toutes les autres momies. Ou alors, il faut croire que personne n’avait jamais aimé vraiment avant nous, ce qui était parfaitement possible, il faut bien que quelqu’un commence un jour. Il est vrai que des poèmes merveilleux et immortels ont été écrits sur l’amour, mais ils étaient simplement prophétiques. Maintenant, c’était vraiment arrivé. On n’allait plus jamais pouvoir parler de “premier amour”, pas elle et lui, en tous cas. C’était la dernière fois qu’ils aimaient quelqu’un, tous les deux. Ils n’allaient plus jamais se quitter. Ce n’était plus possible. Il ne resterait rien, après.” (p. 192)

GARY, Romain. Adieu Gary Cooper, Folio Gallimard, Paris, 1969, 253 p.

Les mangeurs d’étoiles

J’aime Romain Gary. En fait, je suis fascinée par sa grande maitrise de la narration. Il sait donner une voix à ses narrateurs et parvient à faire glisser le texte de l’un à l’autre sans qu’il y ait quelque coupure que ce soit. Les changements radicaux, on peut les constater d’un roman à un autre, car il peut aussi faire très différent. C’est sans doute la raison pour laquelle il est le seul auteur à s’être vu décerner deux prix Goncourt, et ce, sans qu’on le reconnaisse sous son pseudonyme Émile Ajar (car on ne peut gagner ce prix plus d’une fois).

Bref, j’aime l’auteur et le style. J’aurai pourtant un peu moins aimé Les mangeurs d’étoiles. Non que ce n’est pas bien. Seulement, l’auteur y met en scène un univers plutôt négatif, ce qui fait qu’on ne se sent pas aussi bien dans ce livre que dans un autre (pour moi les livres sont des lieux).

Les mangeurs d'étoiles Romain Gary

Gary ayant passé sa vie à voyager à travers le monde, ses romans peuvent aussi bien être campés dans sa France adoptive (Sa mère a tout fait pour en faire un Français. Voir La promesse de l’aube [non blogué, car lu avant la création du Petit blogue].) qu’en Afrique ou, cette fois, en Amérique centrale. Premier volet de La comédie américaine, Les mangeurs d’étoiles raconte la montée et le déclin de José Almayo, jeune Indien devenu dictateur. Et même sa montée nous semble un déclin, tellement les moyens qu’il emploie sont inspirés des pires bassesses. Ce qui donne son équilibre au roman, c’est la grande naïveté des personnages, qui nous permet de nous y attacher malgré tout. Gravitent autour du dictateur sa jeune fiancée américaine et tout un cortège de saltimbanques.

Le titre Les mangeurs d’étoiel fait référence au nom qu’on donne aux personnes qui, dans les pays d’Amérique centrale et dans les Andes, se nourrissent de substances hallucinogènes pour se maintenir en vie. On les appelle les mangeurs d’étoiles. Il fait aussi référence aux rêves naïfs d’un dictateur qui veut bien croire à la magie malgré le fait qu’il soit prêt à faire fusiller ses invités américains, sa fiancée ainsi que sa propre mère par pur calcul politique.

Les mangeurs d’étoiles en extraits

Le capitaine Garcia sortit de derrière le comptoir et s’inclina légèrement. Il était résolu à faire preuve de bonnes manières et de courtoisie. Il avait après tout du sang espagnol dans les veines.
-Les citoyens américains d’abord, dit-il, désireux d’observer jusqu’au bout, malgré son esprit quelque peu embrumé par l’alcool, les relations traditionnelles de bon voisinage entre États américains.
Mais les
gringos n’avaient vraiment aucun sens du cérémonial. Ils se mirent à gueuler de plus belle, comme des putois, et le capitaine Garcia, cette fois profondément outragé par un tel manquement aux usages en vigueur entre fusillés et fusilleurs et s’estimant par-dessus le marché volé de la solennité du moment à laquelle il avait droit, se sentit écœuré et indigné. Toutes ses bonnes manières espagnoles étaient gaspillées avec ces pourceaux. Il donna quelques ordres secs, et les soldats se mirent à pousser les “hôtes de marque” avec la crosse de leurs mitraillettes vers la sortie.” (p. 82)

Le baron doutait depuis toujours de la théorie calomnieuse de Darwin qui fait descendre l’homme du singe; il suffisait de songer à certains aspects de l’Histoire et du monde moderne, aux armes nucléaires, aux chambres à gaz et à José Almayo pour constater immédiatement que c’était là une théorie ridicule et injurieuse, à la fois une insulte aux singes et aussi un espoir trompeur de plus que l’on donnait à l’humanité.” (p. 94)

Un gangster qui a réussi semble toujours un homme exceptionnel; mais presque toujours, ce qui est exceptionnel, ce n’est pas l’homme, mais la réussite.” (p. 95)

GARY, Romain. Les mangeurs d’étoiles, Folio Gallimard, Paris, 1966, 439 p.