Shining

Je n’avais encore jamais lu de Stephen King et je n’en aurais sans doute jamais lu si je n’avais pas choisi l’adaptation de Shining pour le cinéclub de l’école. Malgré cela, je savais que ce serait une lecture facile et sans doute agréable et, ayant particulièrement aimé le film, j’étais prête à me lancer dans l’œuvre dont il a été inspiré. On le sait, j’aime bien comparer.

Shining Stephen King Kubrick

Le livre raconte l’histoire d’une famille qui s’installe dans un hôtel dans les montagnes du Colorado. À pareille altitude, les hivers sont rigoureux (un moins quinze qui m’a bien fait rire!) et les conditions météorologiques ainsi que les accumulations de neige obligent les propriétaires à le fermer au cours de la saison froide, les routes étant pratiquement impossibles à entretenir. Jack Torrance y est embauché comme gardien, il devra veiller sur l’hôtel pendant la période de fermeture. Sa femme Wendy, son fils Danny et lui y emménagent donc, sachant qu’ils seront coupés du monde dès que la neige s’installera. On avise Jack: le dernier gardien est devenu fou en raison de l’isolement et, après avoir sombré dans l’alcool, il a tué sa femme et ses deux filles. Jack n’y voit aucun problème: il a arrêté de boire et a besoin de cette solitude pour avancer dans son travail d’écriture.

Qu’en ai-je pensé, donc?

1) Ça se lit bien. Le style est fluide et efficace, et King emploie la comparaison pour créer des images ou pour faire de l’humour. En ce sens, c’est déjà mieux que certains livres de littérature populaire que j’ai lus (et malgré tout appréciés).

2) Il y a cependant des longueurs. Surtout dans les passages où la narration est focalisée sur Jack Torrance. L’auteur passe beaucoup de temps à décrire ses pensées, car il veut développer la psychologie du personnage, sans doute pour que le lecteur comprenne bien ses incohérences, mais ce n’est pas toujours nécessaire.

3) Si ce n’avait été du don de Danny, qui ressent les émotions des autres, peut lire dans leurs pensées et dans l’avenir, j’aurais sans doute décroché. C’est mon intérêt pour les aptitudes surnaturelles qui m’a donné envie de poursuivre.

En somme, c’est une bonne histoire, bien ficelée, qui se lit facilement et repose sur un suspense efficace. Par contre, bien que King cherche à étoffer la psychologie des personnages, ceux-ci m’ont semblé plutôt “archétypés”. Les hommes, pour plusieurs, tiennent des propos grossiers, surtout au sujet des femmes, et ces dernières, représentées par le seul personnage féminin de Wendy, sont reléguées au rôle traditionnel. Comble du stéréotype, Wendy est incapable de marcher avec des raquettes.

“Quand le vent souffle, il fait plus froid dans ces chambres-là que dans le con d’une femme frigide.” (p. 30)

“Bon sang, vous pouvez même vous taper ma femme si vous aimez les planches à pain.” (p. 319)

“Hallorann pressa l’accélérateur avec la même ardeur que s’il s’était agi du sein d’une femme bien-aimée et la Buick partit en dérapant vers la droite.” (p. 386)

Certes, on peut avoir voulu mettre en lumière ce genre de personnages (ça existe, des gens comme ça), mais je conserve un doute. Comme je n’ai rien lu d’autre de King, je ne peux me prononcer plus avant.

Shining au cinéma

Quel film! Malgré l’interprétation épouvantable de Shelly Duvall dans le rôle de Wendy, le Shining de Stanley Kubrick demeure un incontournable. Je l’avais vu il y a quelques années, et je l’ai réécouté cette semaine avec les élèves (notez que la version française est horrible, surtout en raison de la voix de Wendy). J’ai pu comparer avec le livre, que je venais tout juste de terminer. La plupart des éléments sont là, mais il y a des différences majeures, à mon avis très orientées par des choix cinématographiques. Le Danny du film est peu loquace et se promène dans les couloirs de l’hôtel en tricycle, la caméra qui le suit offrant une image vraiment forte. Son don s’exprime aussi autrement. Le Tony qu’il voit en pensée dans le livre s’exprime par ventriloquie dans le film, ce qui ajoute un niveau d’étrangeté au personnage. Enfin, le labyrinthe est un ajout de Kubrick, qui permet d’offrir une image forte. Bien sûr, sont absents du films des éléments importants du livre (certains remplacés par le labyrinthe), et la psychologie des personnages y est moins développée, malgré les 2 heures 26 du film.

Shining en extraits

“—Mais les choses ont bien changé. Comme vous le savez, les enfants ont assez fréquemment un comportement schizophrène. C’est une chose admise et les adultes semblent trouver tout normal que les enfants se conduisent comme des fous. Ils ont des amis imaginaires. Quand ils sont déprimés, ils vont s’asseoir dans un placard — ils se retirent du monde. Ils s’amourachent d’une couverture ou d’un ours en peluche. Ils se sucent le pouce. Qu’un adulte s’avise de voir ce que personne d’autre ne voit, il se retrouve à l’asile. Par contre, l’enfant qui prétend avoir vu un ogre dans son placard ou un vampire à sa fenêtre suscite notre condescendance souriante. Il y a un vieux dicton qui essaie de rassurer les adultes…
—Ça lui passera avec l’âge, compléta Jack.” (p. 158)

“L’ouvrier freina brusquement pour éviter l’arrière fuselé de la Cadillac qui, à son étonnement indigné, passa à un cheveu du pare-choc de sa Pinto.
Tout en klaxonnant furieusement, il déboîta alors sur sa gauche pour se porter à hauteur de la limousine dont les embardées se faisaient de plus en plus folles. Fou de rage, il se mit à invectiver Hallorann, lui suggérant de se prêter à un acte de perversion sexuelle puni par la loi et de se livrer à des rapports oraux avec divers rongeurs et oiseaux, invita tous les membres de la race noire à retourner dans leur pays d’origine et prétendit connaître la destination de l’âme de Hallorann après sa mort; pour finir, il déclara avoir rencontré sa mère dans une maison close de La Nouvelle-Orléans.” (p. 318)

KING, Stephen. Shining, JC Lattès, 2013, 430 p.