Lettres à mon ami américain

J’avais hâte de lire Lettres à mon ami américain que m’ont offert les éditions Prise de parole l’automne dernier. Je les en remercie et m’excuse en même temps de ce retard outrageux dans mon calendrier de lecture. Le livre, préparé par Benoit Doyon-Gosselin, contient toute la correspondance retrouvée  du poète acadien Gérald Leblanc à son ami américain Joseph Olivier Roy, lui aussi de descendance acadienne.

Lettres à mon ami américain 1967-2003 Gérald Leblanc Benoît Doyon-Gosselin Acadie Prise de parole Poète

Avant d’entamer l’ouvrage, je ne connaissais Gérald Leblanc que de nom. Je n’avais jamais rien lu de lui, et il m’a semblé que la lecture des Lettres à mon ami américain m’offrait une très belle occasion de découvrir l’auteur. Bien vite, ma lecture m’a rendue curieuse: je me demandais à quoi ressemble l’écriture du poète en dehors du contexte de la correspondance, qui se rapproche plus du discours quotidien. J’ai donc commandé Éloge du chiac et, en attendant de le recevoir, j’ai visionné L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, un documentaire trouvé sur le site de l’ONF et que voici:

L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, Rodrigue Jean, offert par l’Office national du film du Canada

J’ai adoré regarder, ou plutôt écouter ce film, car on y fait de nombreuses lectures des textes de Leblanc, et celles-ci sont magnifiquement performées.

Lettres à mon ami américain présente 36 ans de correspondance, mais comprend seulement les lettres écrites par Gérald Leblanc. Les réponses de Joseph Olivier Roy ne s’y trouvent pas en raison de l’épaisseur déjà impressionnante du livre, qui fait 513 pages. Cette absence, au début, m’a semblé bien dommage, car j’aurais aimé lire les mots de Roy, qui paraissaient si importants à Leblanc et qui influençaient sa pensée ou, du moins, l’alimentaient.

Les premières années de correspondance sont les plus volumineuses. À titre d’exemple, en ouvrant l’ouvrage au hasard à la page 223, j’y trouve une lettre écrite le 20 septembre 1970, presque exactement trois ans après le début de leur correspondance. Ces trois années, donc, représentent à elles seules environ la moitié (en termes de pages) d’une correspondance de près de 40 ans. La longueur des lettres des premières années est d’ailleurs impressionnante. Ces années sont pourtant les plus naïves, et les lettres parlent principalement de livres divers et de l’amour que ressent Leblanc pour un certain Bob, avec lequel il entretient une relation plutôt dysfonctionnelle. Au cours de ces années, Leblanc se cherche et les lettres, parfois redondantes en raison de leur sujet, démontrent la quête de l’homme en quête d’un but à son existence. Il est donc intéressant de lire les lettres des années suivantes, alors que Leblanc, d’abord concentré sur l’espoir de la souveraineté québécoise pour sauver l’Acadie des « maudits Anglais », découvre peu à peu la richesse et le pouvoir de son propre peuple et le rôle qu’il peut lui-même jouer dans la « Révolution tranquille acadienne ». À partir de là, ses lettres font état de ses amours sans s’y perdre, concentré que Leblanc est sur le chemin qu’il veut suivre en tant qu’artiste et sur les nombreux projets qu’il entretient et réalise peu à peu.

Je comprends de mieux en mieux la nécessité ainsi que la « fonction » (le rôle) de l’artiste au sein d’une société. Je deviens de plus en plus anti-nationaliste, mon Dieu! Tous ces slogans et ce verbiage! Plus ça change… Je m’intéresse aux individus et non au gouvernement. Tu me disais autrefois qu’une fois un gouvernement élu (fut-il fédéraliste, séparatiste, etc.) se propose de rester au pouvoir (sic), donc il en ressort que ce gouvernement recommence les mêmes conneries de toujours. D’accord. […]. (p. 238)

Puis:

J’ouvre les yeux à la réalité de vivre ici, ma condition d’Acadien. Pendant longtemps je me guindais de « culture » française, par snobisme, « intellectualisme » (ugh, que ce mot pue!), sans savoir ce qu’est la culture. La culture, c’est l’ensemble des besoins de l’Homme: le besoin de manger, de vivre ensemble, de manifester ensemble, de se dire et de s’aimer: l’expression de tout cela, voilà ce qu’est la culture. Maintenant, je peux enfin évoluer dans un milieu que j’accepte de vivre. (p. 305)

Lettres à mon ami américain permet donc de découvrir l’homme dans toute sa vulnérabilité. Ses épisodes dépressifs, ses amours déçus, ses espoirs et ses aspirations, etc., tout y passe sous la plume de Leblanc qui se confie dans ce qui semble un sans-gêne et un abandon total à cet ami des États-Unis. Lors de leurs premiers échanges, les hommes ne se connaissent pas encore. Un cousin de Leblanc lui parle de Joseph Olivier Roy, lui mentionnant qu’il croit qu’ils s’entendraient bien tous les deux, et qu’ils devraient s’écrire. Leblanc envoie donc une première lettre à Roy le 7 septembre 1967. Ce n’est que plus de trois mois (et une centaine de pages de lettres!) plus tard qu’ils se rencontrent en personne pour la première fois.

Dès le départ, le ton est irrévérencieux, voire provocateur, comme si Leblanc testait son correspondant dans l’espoir d’une joute verbale ou d’un débat d’idées. C’est ce qu’il obtient au fil des lettres puisqu’on comprend que les deux hommes ont souvent des opinions diamétralement opposées, mais qu’ils aiment en débattre avec l’autre et éprouvent un grand respect pour les arguments de chacun. Ils aiment aussi parler de littérature (Leblanc, du moins, puisque nous ne voyons que ses lettres) et ils échangent souvent des livres et des disques.

Cette correspondance est intéressante puisqu’elle décrit, à travers le regard de Leblanc, le contexte linguistique, culturel et politique de l’époque. Sur un ton d’abord lyrique, puisque le jeune Leblanc aime les grands emportements, puis de plus en plus sur un ton réaliste et à travers le regard aiguisé de l’homme autodidacte qui forge ses propres opinions et ne craint pas de changer d’avis.

Il vaut cependant mieux être bilingue pour apprécier en entier le gros volume qu’est Lettres à mon ami américain. Bien que Leblanc dit détester les « Anglais », il n’hésite pas à user de cette langue lorsqu’elle facilite l’expression de sa pensée ou quand il croit qu’il pourra ainsi mieux se faire comprendre de son correspondant. Bref, bien que la grande majorité du texte soit en français, on y rencontre régulièrement des passages, voire quelques lettres, en anglais.

I bought too many books of course, mais la vie est courte et l’ART éternel. (p. 413)

Lettres à mon ami américain en extraits

« Toi tu comprendrais (au moins un peu) ce que je fais, ce que je veux et ce que j’accomplis. Je ne suis pas intellectuel: seulement pourri de littérature et assez cultivé – mais culture n’est pas sagesse! Et c’est moi ça. » (p. 95)

« Tu devines correctement si tu me crois revenu de Bouctouche… Cette fin de semaine (oh! week-end d’après une célèbre linguiste française qui dit que l’on risque d’affaiblir notre français en francisant forcément trop de mots anglais et week-end devrait demeurer week-end… pour ma part je dis que l’on désigne une fin de semaine alors pourquoi ne pas dire « fin de semaine »?) […] » (p. 156)

LEBLANC, Gérald. Lettres à mon ami américain 1967-2003: édition annotée préparée par Benoit Doyon-Gosselin, Prise de parole, Sudbury, 2018, 513 p.

Pierre, Hélène & Michael – Cap Enragé

J’ai découvert Herménégilde Chiasson pour la première fois lorsque je suis allée aux Correspondances d’Eastman en 2015. Plus tard, j’ai eu la chance d’assister à un atelier d’écriture qu’il a animé à Québec, mais je n’avais rien lu de lui avant cette année. Le premier texte de sa plume que j’ai découvert est publié dans Sur les traces de Champlain, et m’a laissée un peu dubitative. Il y présente une entrevue fictive avec Samuel de Champlain en jouant sur les anachronismes. C’est intéressant, mais cela ne m’a pas autant charmée que les deux pièces de théâtre dont je viens de faire la lecture: Pierre, Hélène & Michael et Cap Enragé.

Pierre Hélène et Michael Cap Enragé Herménégilde Chiasson Prise de parole Théâtre jeunesse

Ces deux pièces de théâtre écrites pour la jeunesse ne font pas l’éloge de la facilité, autant par leurs thèmes que par leur niveau littéraire. Et c’est ce qui m’a tout de suite plu: sentir le rythme serré dans l’écriture et toute la pensée sous-jacente. Ce sont des pièces brèves, mais complexes sur le plan des émotions. Les personnages sont peu nombreux (trois dans chaque texte), mais bien développés. Le lecteur (ou le spectateur) a accès à leurs pensées profondes, dans toutes leur sensibilité ou leurs contradictions.

Pierre, Hélène & Michael, par exemple, tourne autour du personnage central d’Hélène. La jeune femme est aux études et fréquente Pierre depuis ce qui lui semble toujours. Sa vie parait toute tracée d’avance par ce dernier: ils vont terminer leurs études, se marier et avoir des enfants. Née dans les Maritimes, prisonnière des Maritimes. Voilà ce qui semble attendre Hélène dont la soif de découverte commence à ébranler tous ces beaux projets. Un jour, elle croise Michael, un anglophone de Toronto nouvellement arrivé en ville. En moins de cinq minutes, elle tombe sous le charme, et la pièce nous fera découvrir de quelle façon cet amour aura un impact sur sa quête identitaire. De son côté, Cap Enragé présente Patrice, un jeune issu d’une famille dysfonctionnelle, qui a appris qu’il ne peut se fier qu’à lui-même. Il se trouve au poste de police où il est interrogé par le caporal Victor Blanchard pour le meurtre supposé de son ami Martin. Avec Véronique, sa copine depuis deux ans, et Martin et Sophie, ils ont passé la soirée au Cap Enragé jusqu’à ce tous perdent Martin de vue et qu’il soit retrouvé mort au pied du précipice. Patrice clame son innocence, mais refuse de coopérer avec l’agent qui, à ses yeux, est déjà prêt à le condamner.

Les deux pièces ouvrent la porte au développement de sentiments profonds et recourent à divers moyens pour les mettre en lumière. Au-delà des dialogues entre les personnages, l’utilisation du téléphone permet d’introduire, de loin, de nouveaux personnages qui ouvrent une fenêtre sur l’intimité de Michael ou de Patrice, par exemple. Dans Pierre, Hélène & Michael, on accède aussi aux pensées de la jeune femme par le biais d’un journal intime enregistré sur iPhone. Ce procédé est utile au développement du personnage et ajoute par ailleurs du réalisme à un récit que l’on souhaite moderne et crédible aux yeux d’un public adolescent.

Les deux pièces abordent le thème de la quête identitaire à travers les relations interpersonnelles, autant amoureuses que familiales, et en cela elles touchent des thèmes universels qui plairont à différents publics. Les adolescents y trouveront, à mon avis, un intérêt particulier puisqu’ils sont, tout comme les personnages, à l’âge de la quête identitaire et des questions existentielles sur l’amour et sur l’avenir. C’est donc une excellente nouvelle que le livre ait été sélectionné par les éditions Prise de parole pour la création de fiches pédagogiques à l’intention des écoles. Ces fiches devraient paraitre au cours de l’année.

Entrevue avec Herménégilde Chiasson

Voici une entrevue que j’ai trouvée très intéressante. Elle permet de découvrir l’auteur et artiste sous différents aspects de son parcours.

Pierre, Hélène & Michael en extraits

« PIERRE
Tu dois être Anglais pour penser de même.

MICHAEL
Anglophone, les Anglais vivent en Angleterre.

PIERRE
Aimes-tu ça, être Anglais?

MICHAEL
Anglophone. Des fois.
Jouant son jeu.
Ça dépend avec qui on est. Quand il n’y a pas trop de Français alentour!!!

PIERRE
Francophone. Les Français vivent en France.

MICHAEL
Good point. Good point.

HÉLÈNE
Un à un. Après à peine une minute de jeu. » (p. 13)

 

CHIASSON, Herménégilde. Pierre, Hélène & Michael suivi de Cap Enragé, Prise de parole, Sudbury, 2012, 161 p.