Sur les traces de Champlain

Le 23 octobre 2015, après environ deux mois de documentation sur Samuel de Champlain, 24 auteurs de la francophonie sont montés à bord d’un train en partance d’Halifax et ont entamé un voyage d’écriture d’une durée de 24 heures. À leur arrivée à Toronto, le lendemain, chacun avait écrit la partie de l’histoire qui lui avait été attribuée afin de constituer cet ouvrage en 24 chapitres, Sur les traces de Champlain: un voyage extraordinaire en 24 tableaux, relatant les aventures du cartographe de la Nouvelle-France en les années 1600.

Le projet est né dans la tête d’Anne Forrest-Wilson. Celle-ci a réuni des auteurs de l’Acadie, de la France, de l’Ontario, des Premières Nations et du Québec pour participer à cette aventure à la fois historique et littéraire. Des plumes de différents horizons, pour assurer la diversité des points de vue humains. Des horizons multipliés en vingt-quatre voix qui offrent à leur tour autant de points de vue littéraires. Les auteurs ont participé à des discussions afin d’orchestrer les grandes lignes du projet, ils ont tous lu le livre Le rêve de Champlain, mais tous n’ont connu la réelle contrainte d’écriture qu’au moment de monter à bord du train (ou presque).

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Sur les traces de Champlain fait le récit de la Nouvelle-France et de ses habitants (Européens, Autochtones, Animaux et même personnages légendaires) en prenant pour prétexte ou du moins pour point d’origine l’explorateur Samuel de Champlain. Le livre s’ouvre sur Samuel enfant et se termine par delà sa mort. Il donne voix narrative à Champlain mais aussi à son épouse, à des hommes ayant pu l’entourer ou même à la mer qu’il a tant traversée. D’autres narrateurs nous font voyager dans les pensées d’un herboriste ou d’un cartographe – qu’on imagine avoir pu travailler directement ou indirectement pour Champlain – ou encore nous font découvrir les mœurs desdits « sauvages ». Vingt-quatre chapitres, 24 points de vue, différents horizons qui, à travers une galerie de personnages particulièrement variée, font faire au lecteur un tour de piste très large de ce qui a pu constituer l’époque au cours de laquelle Champlain a laissé sa trace.

Le livre se lit à la fois comme un roman et un recueil de nouvelles. Le mot « tableaux », qui apparait en sous-titre, est en ce sens tout à fait approprié. Il y a un fil conducteur à l’ouvrage, qui prend appui sur la vie de Champlain, mais chaque chapitre ouvre plutôt une fenêtre sur la vie des habitants de cette époque, pour nous la faire traverser, en parallèle avec celle de l’explorateur. Vingt-quatre voix narratives, mais encore plus de voix fictionnelles. Sur les traces de Champlain est un ouvrage pluriel, à de nombreux niveaux.

En ouvrant le livre, le lecteur doit s’attendre à vivre une expérience littéraire inégale, mais enrichissante. Les niveaux de difficulté varient d’un chapitre à l’autre. Certains se lisent avec l’aisance d’une intrigue bien maitrisée; d’autres, plus poétiques ou intellectuels, exigent du lecteur un effort accru pour accompagner l’auteur dans la direction qu’il a choisie. Sur les traces de Champlain, après avoir été laboratoire d’écriture à contrainte, devient laboratoire de lecture puisqu’il sollicite des habiletés diverses et propose des expériences variées. Découvrirez-vous le monde du point de vue de l’orignal ou de celui de l’homme? De l’homme blanc ou de l’Autochtone? De l’explorateur Champlain ou d’un de ses hommes de main? Par le biais d’une narration interne ou omnisciente? Par le truchement du monde moderne ou entièrement campé dans le dix-septième siècle?

Il y a certes des textes plus forts que d’autres. De mon côté, j’ai été particulièrement charmée par celui de Jean Sioui, auteur des Premières Nations. La sensibilité qu’il présente dans le développement d’une fine pensée sur la relation au monde différente qu’entretiennent les Wendats et les Blancs est soutenue par une plume solide. Ce point de vue apporte un équilibre à l’ouvrage, car certains textes présentent des personnages autochtones sans parvenir à nous les faire sentir comme vrais. J’ai aussi beaucoup aimé le texte de Marie-Josée Martin qui raconte les heures précédant la mariage d’une Autochtone à un Blanc. À travers le thème internations ressort un féminisme très doux, qui est à mon avis le réel sujet de ce texte.

Avis aux enseignants

J’ai la chance de créer des fiches pédagogiques pour cet ouvrage en partenariat avec les éditions Prise de parole et le Regroupement des éditeurs franco-canadiens. Il existe cependant déjà un site Web éducatif exclusivement inspiré par Sur les traces de Champlain. Ce très beau site, initié par les éditions Prise de parole, présente le livre un chapitre à la fois et offre, pour chacun, diverses activités à réaliser en classe. À découvrir absolument!

Sur les traces de Champlain en extraits

« On raconte que la croix qu’il portait à son cou était toujours inclinée du côté de son cœur, comme s’il donnait le nord. » (Ailleurs que dans les yeux, Daniel Grenier, p. 46)

« Ce beau témoignage rappelle que pour les Wendats, il n’existe qu’une seule façon de voir la vie sur Terre: il s’agit d’un cercle sacré de relations entre les êtres de toutes formes et de toutes espèces. » (Dernier voyage en Ontario, Jean Sioui, p. 230)

« À l’instar de Champlain, les « sociétés humaines qui ont oublié que la vie est un grand cercle sacré de relations croient que la vie fonctionne selon un mode linéaire. Suivant cette pensée linéaire, la vie est corollaire d’un progrès, et tout progrès va dans une direction précise. Il n’y a ici plus rien de sacré: tout doit engendrer le « progrès ». […] Cette attitude linéaire face à la vie ne peut que détruire la vie. Les sociétés à pensée linéaire sont celles qui détruisent l’existence et la pensée circulaires autour et à l’intérieur d’elles. […] » – Adapté de Georges E. Sioui, Les Wendats – Une civilisation méconnue. » (Dernier voyage en Ontario, Jean Sioui, p. 236-237)

Sur les traces de Champlain,  collectif d’auteurs (Michèle AUDIN, Herménégilde CHIASSON, Gracia COUTURIER, Yara EL-GHADBAN, Jean M. FAHMY, Frédéric FORTE, Paul FOURNEL, Vittorio FRIGERIO, Daniel GRENIER, Hélène KOSCIELNIAK, Jean-Claude LAROCQUE, Bertrand LAVERDURE, Hervé, LE TELLIER, Daniel MARCHILDON, Marie-Josée MARTIN, Mireille MESSIER, Ian MONK, Virginia PÉSÉMAPÉO BORDELEAU, Rodney SAINT-ÉLOI, Olivier SALON, Denis SAUVÉ, Jean SIOUI, Daniel SOHA et Danièle VALLÉE), dir. par Anne FORREST-WILSON, Prise de Parole, Sudbury, 2015, 297 p.

L’odeur du gruau

Avec L’odeur du gruau, Alexis Rodrigue-Lafleur signe un premier roman dont le titre intrigue.  Pourquoi parler de gruau en couverture? Drôle de choix, me suis-je dit. Parce qu’il attise notre curiosité, le lien avec le gruau annoncé, on le cherche partout. Est-il lié à ce café où se rencontrent pour la première fois la majorité des personnages?  Puis, lentement, on l’oublie. Jusqu’à la fin du récit (ou presque). Ce que cette odeur amène de sens à l’histoire, le lecteur ne le découvre que dans la dernière partie de ce livre de 243 pages. Et ce sens, aussi simple soit-il, n’a rien d’anodin. Il révèle quelque chose de petit et de grand à la fois. Alors oui, L’odeur du gruau est un excellent titre.

L'odeur du gruau Alexis Rogrigue-Lafleur L'Interligne

Les chapitres du roman sont divisés en parties qui recoupent trois décennies. L’histoire commence en 2009, alors que Béatrice, Judith et Frédéric travaillent au café. Là se rend régulièrement Paul, avec lequel ils se lient d’amitié. Léa et Carl, les colocs de Judith, viennent compléter le groupe dont les destins nous sont présentés au fil des années. Mais où en sont leurs vies et leurs amours en 2018 puis en 2028-29? Sont-ils toujours aussi liés? Qu’auront révélé les drames que certains auront vécus? Comment auront-ils pu les surmonter? Et avec qui? Avec L’odeur du gruau, Alexis Rogrigue-Lafleur raconte l’existence dans ce qu’elle a de plus honnête, de plus simple, de plus cruel et de plus doux.

Roman polyphonique, L’odeur du gruau adopte des voix diverses grâce à des points de vue pluriels. Ceux-ci alternent pour se centrer tour à tour sur un personnage puis sur l’autre. Certains chapitres adoptent le regard de Judith, d’autres de Frédéric, puis de Carl et Béatrice, nous faisant entrer chaque fois dans les pensées intimes des protagonistes, révélant la couleur particulière qui teinte leur vision du monde. L’odeur du gruau est un roman intimiste qui tire sa force de cette capacité à plonger au cœur des sensibilités pour les offrir à celle du lecteur.

L’écriture qu’offre ici le primoromancier est très orale. Les phrases sont courtes. Les idées s’accumulent dans les énoncés qui se succèdent. Groupes nominaux et phrases non verbales viennent mimer le rythme des pensées des personnages, mais aussi celui de la lecture. Le temps file dans la brièveté des phrases. Il file aussi entre les décennies qui se chevauchent, qui vont et qui reviennent. Le roman est polyphonique aussi dans le sens où toutes les voix se mélangent dans chacun des tableaux: voix de narration, pensées du personnage, dialogues. Tout se rencontre au même niveau.

Nus dans le lit défait. Elle lit à voix haute les mots d’un poète anglais. Il écoute attentivement. Le flou ajoute une couche de mystère. La poésie est souvent une question d’interprétation. Après celle des corps, ils partagent une autre intimité. Chaque mot s’imprègne en lui. Certaines choses se partagent plus difficilement que d’autres. Certaines personnes sont plus réceptives. Liz offre tout avec naturel. Frédéric se laisse aller comme rarement auparavant.

Liz, avec toi, j’ai l’impression d’être dans une chanson épique de Bob Dylan. Tu sais comment certaines de ses chansons fleuves racontent des histoires qu’on a du mal à déchiffrer. Il mélange le présent, le futur et le passé. Tu contiens plus qu’on imagine. Tu contiens des dizaines d’histoires. Tu peux être plusieurs personnes en même temps. » (p. 65)

L’odeur du gruau est un livre dans lequel on plonge avec facilité. Ses voix multiples, bavardes, rapides, hachurées, créent un rythme qui nous emporte comme le flot d’un discours-fleuve. Il vaut la peine de le lire jusqu’au bout, pour que soit révélée la signification du titre. Une petite étincelle de sens qui jette une belle lumière sur cette histoire.

L’odeur du gruau en extraits

« C’est vrai que les vagues voudraient continuer leur chemin. Oui, on est comme les vagues. Mais je crois que tu te trompes.; après s’être brisés contre les rochers, on a toute notre vie. Nous on peut se poser des questions. On peut se demander où on veut aller après. Et surtout pourquoi. Après ça, on fonce tout droit. On se pose pas de questions. Tout va bien. On a l’impression que notre vie va là où on devrait aller. Mais est-ce qu’on sait pour autant où on s’en va? Moi, je ne le savais pas avant d’avoir 20 ans. À l’âge que tu avais quand l’accident est arrivé, tu ne le savais pas non plus. Notre vie, c’est ça. Des évènements qui nous font dévier de notre trajectoire. Peu importe la trajectoire, planifiée ou non. Tout ce qui se déroule autour de nous influence notre trajectoire. Comme un champ gravitationnel. » (p. 182)

ROGRIGUE-LAFLEUR, Alexis. L’odeur du gruau, L’Interligne, Ottawa, 2018,  243 p.

À grandes gorgées de poussière

À grandes gorgées de poussière de Myriam Legault, paru en 2009, est le premier roman sur lequel je travaillerai dans le cadre d’un contrat en collaboration avec le Regroupement des éditeurs franco-canadiens et les éditions Prise de parole. Je rédige des fiches pédagogiques qui serviront à l’enseignement de la lecture dans les classes des écoles secondaires francophones canadiennes. Prise de parole est un éditeur qui est animé par un constant souci de susciter un travail intellectuel chez ses lecteurs, et après la découverte de Nipimanitu et celle de Lettres à mon ami américain (qui attend sagement que je plonge plus avant), j’ai pu constater que, bien que roman pour adolescents, À grandes gorgées de poussière ne fait pas exception à la rigueur qui anime la maison.

À grandes gorgées de poussière Myriam Legault Prise de parole

Martine est née au village. Elle y habite depuis toujours, n’a jamais connu la grande ville. Elle connait le pouls des lacs et des rivières comme elle connait l’ennui, qu’elle chasse en compagnie de son ami Antoine. Contrairement à elle, celui-ci aime le rythme lent de la campagne. Il ne ressent pas sa curiosité pour la métropole ni sa soif d’ailleurs. Un été, Nadine la citadine débarque au village avec sa mère. Les deux sont animées d’un grand esprit de liberté et ne ressemblent à personne. Nadine et Martine deviennent immédiatement amies, transformant en trio le duo Martine et Antoine.  La narratrice s’inquiète: et si le courant passait trop entre ce dernier et la nouvelle venue? Aurait-elle encore une place?

Ce qui frappe d’emblée dans À grandes gorgées de poussière, c’est le style. Myriam Legault a choisi de s’adresser à un public adolescent sans pour autant lui rendre la tâche « facile ».  L’auteure semble avoir fait confiance à l’intelligence des jeunes et à leur capacité à déchiffrer un texte. Elle ne présente pas un ouvrage réduit à la formule platonique sujet-verbe-complément qu’on rencontre parfois (ou trop souvent) lorsqu’on veut rendre un livre « accessible ». L’accessibilité ne devrait jamais être issue d’une perte de qualité. Un style nourri – et c’est mon opinion – peut créer des images qui facilitent la compréhension. Puis, la lecture s’apprend. Décoder les images s’apprend. Et c’est avec des romans comme À grandes gorgées de poussière qu’on peut faire ce genre d’apprentissage. Qu’il soit parsemé de figures de style ne saurait être un obstacle, mais un tremplin.

Les livres qui ne font pas l’économie du style ou de la complexité ont le potentiel de plaire pour des raisons qui dépassent la force de l’intrigue. À grandes gorgées de poussière a cette qualité qu’il présente différents niveaux d’intérêt. Il pourra en ce sens plaire à des publics variés, autant adultes que jeunes. Le thème est simple: une adolescente se cherche dans le regard de ses amis et dans le désir d’un ailleurs géographique. Toutefois, en 157 pages, le roman parvient à mettre en scène des personnages complexes et nuancés dont les émotions forment un propos cohérent. Le récit ne suit pas non plus des chemins tracés d’avance et montre que, pour se choisir, il faut faire certains deuils.

L’écriture est ce qui m’a le plus plu. L’auteure joue sur les mots à travers la parole donnée à la narratrice de cette histoire à la première personne. Elle allie les sonorités, les images et les significations d’une façon pleine et assumée qui va jusqu’à l’utilisation occasionnelle d’un métalangage, c’est-à-dire ici d’un discours sur la langue elle-même:

« Je devrais faire ci, je devrais faire ça, je devrais regarder Nadine moins souvent, je devrais quitter le village une fois pour toutes… Le verbe devoir est énervant. Il montre du doigt et condamne, mais il n’aboutit à rien. C’est le cul-de-sac de la langue. » (p. 23-24)

Ce genre de propos rend conscient le jeu sur la langue pour le lecteur inattentif ou inexpérimenté (du moins je présume qu’il peut mener à une forme d’éveil langagier). Il met la langue en relief et peut, je crois, mener les jeunes lecteurs à remarquer le travail qui est fait sur cette langue ailleurs dans le roman.

Avec À grandes gorgées de poussière, Myriam Legault signe une oeuvre à la fois simple et complexe. Une lecture légère qui saura plaire à plusieurs.

À grandes gorgées de poussière en extraits:

« Décidément, j’ai un penchant pour la digression. C’est que j’aime rêvasser. Si on me demandait de faire un autoportrait, je me peindrais avec un doigt sur la tempe, les yeux rivés sur quelque chose à l’extérieur du cadre, perdue dans un rêve. Qu’est-ce qui se trouve en dehors du cadre? Tout et rien. »
   Nadine a dardé sur moi son regard caramel, et j’ai vu la lune reflétée dans le noir de chaque œil. (p. 35)

« Nadine avance d’un pas hésitant et pousse un soupir en sautant sur le roc. Puis, elle me regarde en souriant. La terre ferme lui a redonné sa dignité. Elle est passée du soupir au sourire; elle était sous le pire, elle est maintenant sous le rire. Elle se plante les mains sur les hanches, parcourt les environs du regard […] » (p. 72)

LEGAULT, Myriam. À grandes gorgées de poussière, Prise de parole, Sudbury, 2009, 157 p.

Dévorés

Étudiant à la maitrise en entomologie à l’Université de Guelph en Ontario, Charles-Étienne Ferland a choisi d’explorer son sujet sous la loupe de la création. Imaginant qu’une nouvelle espèce d’insectes pourrait envahir la Terre, il met en scène dans son tout premier roman, Dévorés, une sorte de guêpe particulièrement coriace qui dévore toutes les récoltes pour s’en prendre ensuite aux humains. C’est un livre qui s’inscrit dans les préoccupations de notre époque puisqu’il met en scène une hypothétique fin du monde et tente de circonscrire le comportement de l’humain s’il était placé dans pareil contexte. Pas de zombies ni d’extraterrestres ici; l’apocalypse est plutôt due à une sorte de revanche des insectes sur l’homme. Un thème qui peut porter à réflexion alors qu’on sonne de plus en plus l’alarme sur la drastique diminution des populations d’insectes pollinisateurs, en particulier les abeilles.

Dévorés Charles-Étienne Ferland L'Interligne Entomologiste Science-fiction

L’univers que met en scène Charles-Étienne Ferland se situe dans un Montréal ravagé par les insectes. Jack, étudiant en histoire à l’Université de Montréal, apprend la nouvelle en lisant le journal dans un café: « On soulève l’hypothèse que l’évènement soit associé à l’arrivée, ce matin, d’une nouvelle espèce d’insectes ravageurs qui émerge des sols de tous les pays. » (p. 23) La terre tremble sous le nombre des individus qui en émergent. Les récoltes mondiales sont dévorées « […] en un temps record. Il se pourrait que la production de nourriture sur la Terre soit temporairement suspendue pour la première fois de l’Histoire. » (p. 23) Ce que Jack ignore encore, c’est que la situation va empirer. Bientôt, il se retrouvera tapi tout le jour dans son appartement, les fenêtres barricadées, et ne pouvant sortir que la nuit en quête de nourriture. Au-delà des insectes, dont le comportement est relativement prévisible une fois qu’on l’a compris, il devra se méfier des humains. Tous sont en mode survie et, bien vite, il est difficile de savoir à qui on peut se fier vraiment. La vie en ville est intolérable, et Jack entretient un double espoir: celui qu’il existe une ile non infestée au milieu du lac Ontario et que ses parents s’y trouvent sains et saufs. Le projet est plutôt utopique toutefois. Quiconque voudrait s’y rendre pourrait se faire tuer mille fois, par des guêpes ou des humains. Tous refusent de l’accompagner et Jack doit assurer sa survie dans la métropole.

Dévorés est un roman qui se lit vraiment facilement. Il s’adresse en ce sens à tout public, mais j’avoue qu’au moment d’écrire cet article, je me demande quel public on a d’abord voulu viser. Je m’explique. En cours de lecture, j’ai accroché sur quelques éléments qui m’ont semblé être des petites maladresses. Par exemple, dans un souci d’assurer la compréhension du lecteur, l’auteur le prend à l’occasion par la main et il en résulte des descriptions superflues.  Alors que l’infestation est d’ores et déjà commencée et que diverses scènes ont permis au lecteur de comprendre l’ampleur de la situation,  on croit ainsi bon d’expliquer pourquoi Jack aurait besoin d’une arme:

Le présent aurait pu paraître exagéré, mais les actes de barbarie des derniers temps avaient persuadé Jose et Lauren de l’utilité d’une telle arme. Et lorsqu’on savait le tort que pouvait causer un seul de ces insectes gigantesques, on appréciait à sa juste valeur une arme blanche bien tranchante. (p. 46, je souligne)

Si cet aspect pourra chatouiller les lecteurs expérimentés, qui n’ont certes pas besoin qu’on leur fasse un résumé, ce genre de précisions pourra être un atout pour familiariser les jeunes lecteurs avec le genre. D’où mon soudain questionnement sur le public cible. Je n’hésiterais pas une seconde à recommander la lecture de ce livre dans les classes du secondaire. Non seulement celui-ci présente une bonne histoire, mais il la raconte dans un style simple et accessible. La structure narrative est claire, les personnages assez définis et il y a suffisamment d’action pour capter l’intérêt d’un lecteur occasionnel, jeune ou adulte. Il y a là beaucoup de matériel à exploiter par un enseignant et surtout, beaucoup de plaisir à avoir pour quiconque lira l’ouvrage chez soi.

Car peu importe le public ciblé au départ, Dévorés saura plaire à de nombreuses personnes. Certes, on y retrouve quelques clichés, comme: « Les librairies étaient des coffres recelant des trésors qui demandaient qu’on les découvre. » (p. 33), une jolie métaphore déjà employée par d’autres. Le personnage du scientifique relève de son côté de l’archétype, il est dessiné au gros trait et manque de nuance. Il en résulte une scène de présentation entre Jack et lui qui manque, elle aussi, de naturel. Cet aspect vient même marquer les dialogues qui, ailleurs, sont pourtant bien construits:

Je ne le sens pas, grimaça Jack. Son attitude me dérange. Qu’ai-je fait pour l’offenser? D’ailleurs, pourquoi t’excuses-tu pour lui? Comment l’érudit chevronné qu’il prétend être, un éminent entomologiste comme lui, peut-il se conduire de manière si rustre, froide et distante? Ne viens pas me dire que tu ne trouves pas cela étrange de la part d’un chercheur aussi prestigieux. (p. 102, je souligne)

Quoi qu’il en soit, écrire un premier roman est tout un défi, surtout lorsqu’on exploite un sujet scientifique, et Charles-Étienne Ferland remporte son pari. Son histoire est bonne et efficace. On ne s’y ennuie jamais. Dévorés se lit comme on regarde un bon film d’action.

Enfin, Dévorés me semble particulièrement intéressant pour les notions entomologiques qu’il présente. On aime que nous soient expliquées les caractéristiques de cet insecte invasif. On aime que sa vraisemblance soit construite à partir de données scientifiques. Tellement que j’aurais aimé que celles-ci soient explorées plus en profondeur. J’aurais adoré entrer dans le laboratoire du scientifique plus souvent et plus longuement. Mon insatiable curiosité en aurait voulu plus. Mais ce n’est peut-être pas la fin, car la finale du livre laisse présager une suite, du moins la porte semble-t-elle ouverte. Peut-être aura-t-on ainsi la chance d’en apprendre davantage sur les insectes?

Dévorés en extraits

Ne soyez pas ridicule, réplique Wallace d’un ton moqueur. Ce n’est pas parce que la science moderne ne peut expliquer un phénomène avec les données qu’elle possède au moment présent qu’il faut soudainement invoquer une cause métaphysique. Rien ne se crée ex nihilo. Dieu, ce n’est au mieux qu’une invention pour consoler l’homme qui n’admet pas qu’il n’y ait pas de sens à son existence banale, qu’il vit sur une vieille roche parmi tant d’autres et qu’il ne possède pas les réponses aux questions fondamentales sur l’origine de son univers ou sa finalité. Alors, ne venez pas me parler d’intervention divine! » (p. 95)

FERLAND, Charles-Étienne. Dévorés, L’Interligne, Ottawa, 2018, 216 p.

Nipimanitu

Nipimanitu, de Pierrot Ross-Tremblay, m’a permis de faire une première incursion dans la section poésie des éditions franco-ontariennes Prise de parole. L’auteur est professeur adjoint au département de sociologie de l’université Laurentienne de Sudbury. Il a étudié l’amnésie culturelle chez les peuples autochtones (ou plutôt chez son peuple d’appartenance, les Essipiunnuat) en plus de s’intéresser au droit et à l’étude de conflits. Si je prends le temps de nommer ces éléments de son parcours, c’est qu’ils me semblent, à la lecture du recueil, avoir marqué sa poésie  autant que ses recherches. La notice placée en quatrième de couverture annonce d’ailleurs plutôt bien l’essence du livre, disant qu’avec lui, l’auteur « offre une poésie spirituelle et mystique, un chant qui puise aux sources de la métaphysique innue et appelle à la transformation radicale du regard que nous portons sur le monde. »

Pour vous introduire en douceur à la poésie particulière de Ross-Tremblay, je souhaite partager avec vous mon poème coup de cœur. Celui-ci est sans contredit le plus court, et probablement le plus simple. En quatre mots, si l’on compte le titre, il parvient, à mon avis, à évoquer plus que n’importe quel autre. Le voici:

Circonstance

Esprit
Marée intérieure. (p. 35)

L'esprit de l'eau Nipimanitu Pierrot Ross-Tremblay Prise de parole Poésie Innu

Ceci dit, j’ai eu du mal à percer la poésie énigmatique de Pierrot Ross-Tremblay. L’auteur sème les images dans un agencement de mots qui parfois étonne. Sa poésie est visuelle plus que sonore: ce n’est pas la rime qui donne le rythme, mais les peintures qui sont faites des joies ou des craintes issues de l’appartenance à la Terre. La poésie de Ross-Tremblay parvient à faire ressentir la viscérale relation qu’il entretient avec la planète comme dans un seul et même corps, rappelant qu’on ne peut s’en dissocier.

Je crois que cette interprétation me vient de la sensation confuse que j’ai eue, à la lecture de plusieurs poèmes, de ne pouvoir distinguer clairement toutes les images liées à l’humain de celles utilisées pour décrire la nature. Cette confusion, comme l’absence de rythme sonore défini sur lequel me reposer, a été source d’inconfort. On m’avait pourtant avertie que la lecture de Nipimanitu serait exigeante. Malgré cela, la curiosité me ramenait sans cesse à ce recueil dont chaque poème peut être vu comme une énigme. Les images semées germent en soi comme une série d’impressions. On ressent de l’amour et du malaise, on sent le vent et le froid, on voit beaucoup de bleu et de vert dans le reflet cristallin de l’eau. Les enfants jouent. L’homme adulte craint et lance un appel au changement. Une série d’impressions, donc, comme si le texte parlait une langue non entièrement mienne, celle des plantes, des minéraux, du paysage.

Le soleil grand-père des ombres
Illumine de son destin

Le soulèvement, tendres trèfles
Marguerites effrontées
Aux détours inconnus

Nuit de nos corps
Orages et éclairs
Fine glace (La grande émeute III, p. 66)

Des poèmes comme des lettres d’amour à la Terre qui nous accueille. Des poèmes comme des prières aussi, quand l’adoration croise la déification. Mais encore là, c’est une série d’impressions.

Chant écarlate!
Abreuve le désert du vide
De visages adorés
Irrigue plaine annoncée de la vie bonne
De mille dons
Ouïe héroïque, semences
Ouverture aux saints au-delà (Ondée, p. 122)

Enfin, Nipimanitu n’est pas un recueil que l’on qualifierait d’accessible. Toutefois, le lecteur persévérant y fera quelques belles découvertes. Cet extrait, par exemple, m’a beaucoup plu:

Notre mal est sans visage
Notre peine sans nom
La langue coupée
Nous brulons

Les cendres sont-elles fertiles? (Esh Shipu I – Sincères visages – Les cendres fertiles, p. 19)

Qu’en pensez-vous?

Nipimanitu en extraits

Navigueras-tu au-delà des récifs
Amérique des bagnes au malin déni
Aux racines déchues aux ailes flambantes
Sanglots de ton agonie? 
(La grande émeute II – Éveils, p. 28)

ROSS-TREMBLAY, Pierrot. Nipimanitu, Prise de parole, poésie, Sudbury, 2018, 123 p.