Oubliez

On a récemment soumis à mon attention un recueil de poésie paru chez Prise de parole en 2017, Oubliez, de Sylvie Bérard. Ce court livre de 78 pages a remporté le Prix de poésie Trillium en 2018. Comme son titre le laisse présager, il aborde le thème de l’oubli. Les deux angles sous lesquels le thème est traité rendent le recueil plutôt intéressant. On y rencontre d’abord l’oubli volontaire, celui que l’on tente à la fin d’une relation amoureuse. Puis survient en deuxième partie l’oubli involontaire dû à la maladie.

Oubliez Sylvie Bérard Éditions Prise de parole Prix Trillium Poésie

Je ne suis pas une grande lectrice de poésie. J’en lis de temps à autre, le plus souvent parce que des éditeurs m’en proposent, et j’ai eu jusqu’ici plusieurs bonnes surprises. Oubliez de Sylvie Bérard en fait partie. Comme le titre l’annonce, le thème central du recueil est l’oubli. Il y est question de deux types d’oubli, autour desquels s’articule chacune des parties. La première concerne l’oubli volontaire, celui que l’on tâche d’obtenir à la suite d’une rupture amoureuse afin de calmer la douleur. Les poèmes sur ce thème sont majoritairement en vers, ce qui à mon avis renforce l’aspect énigmatique de ce type d’oubli. Je dis cela parce que les poèmes en vers, avec leurs images et leurs accolades de mots, demandent le plus souvent à être déchiffrés et il est possible que le sens de certaines strophes, à l’occasion, échappe au lecteur et donne l’impression d’un oubli ou du moins d’un creux dans la mémoire.

La deuxième partie présente des poèmes en prose qui s’apparentent de très près à de courtes nouvelles, ou plutôt à des tableaux, pour être plus exacte. La prose est légère et les images subtiles, alors que l’autrice relate de quelle façon se manifeste l’oubli involontaire né de la maladie d’Alzheimer. Malgré la cruelle réalité du sujet, surtout qu’il y est question de la mère de l’autrice, l’écriture est si douce qu’elle nous fait plutôt sourire, de tristesse parfois, mais sourire tout de même. Cette partie est à mon avis la plus réussie, mais il est fort probable que mon attachement à la prose oriente mon jugement.

Oubliez est donc un court recueil dont la lecture est fort agréable. La présence de poèmes en vers ainsi que de poèmes en prose offre une belle diversité au lecteur de poésie amateur tout comme au lecteur expérimenté. Le livre a été sélectionné pour la création de fiches pédagogiques pour les écoles, un choix heureux puisqu’il me semble constituer une belle porte d’entrée pour initier les jeunes au genre poétique.

Oubliez en extraits

« Les mots sont des poupées
Que vous travestissez de laine

Vous les plongez dans le soufre
Pour les accuser de brûler

Vous dites qu’ils sont des armes
Pointées sur vous
Vous leur demandez de rester dans les tiroirs
À clé

[…] » (p. 52)

« Dans le petit ou grand écart entre le temps racontant et le temps raconté se situe tout le jeu et tout l’enjeu des récits – ceux du réel ou ceux de la fiction. La poésie, elle qui ne nécessite pas la narration, permet de condenser les temps en une seule énonciation qui les contient tous. » (p. 76)

BÉRARD, Sylvie. Oubliez, Prise de parole, Sudbury, 2017, 78 p.

Le grand détour pour traverser la rue

J’ai été à la fois charmée et agacée par Le grand détour pour traverser la rue, du primoromancier Alain Savary. Pourtant, l’agacement ressenti m’a semblé sain et est plutôt entré en dialogue avec la lecture que je faisais du livre. Celui-ci provoquait chez moi des réactions qui me laissaient parfois dubitative, comme si j’étais à la fois en accord et en désaccord avec le propos de l’ouvrage ou le ton employé par l’auteur. Soyons claire. Le grand détour pour traverser la rue est un bon roman. Le lecteur traversera ses 125 pages en y faisant toutes sortes de petites trouvailles et il réfléchira, sans doute, aux affirmations que fait le personnage sur différents sujets. Là réside pour moi le point fort du livre: il amène des idées. Qu’on y adhère ou non, celles-ci provoquent des réactions, stimulent la pensée et parfois, comme chez moi, des émotions contradictoires.

Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary L'Interligne

Le grand détour pour traverser la rue raconte comment un jeune pauvre du quartier Vanier, à Ottawa, se sort peu à peu de la misère pour « traverser de l’autre côté de la rue » et s’installer à Parc Rockcliffe, le quartier riche de la ville. Le livre s’ouvre sur un narrateur-auteur de trente ans qui annonce le sujet du livre (il va être père et souhaite écrire son passé difficile pour le faire découvrir à son enfant plus tard), mais se construit sur un retour chronologique des évènements à partir du chapitre suivant, qui présente le narrateur à 13 ans. Celui-ci gagnera ainsi un an par chapitre jusqu’à son entrée dans l’âge adulte. La boucle sera bouclée lorsqu’à la fin, le lecteur retrouvera le narrateur trentenaire du début.

Premier sujet d’agacement, et pour des raisons littéraires plus qu’idéologiques: le premier chapitre. Le narrateur s’y présente de manière à la fois trop naïve, trop exubérante, trop moralisatrice… et il en dit trop comme s’il devait expliquer au lecteur son projet de fond en comble. Il se justifie d’une façon qui nous donne l’impression qu’il veut se donner de l’importance, ce qui nous éloigne de ce qui aurait pu montrer sa sensibilité et toucher l’empathie du lecteur (ce qui semble le but évident de son discours). Je vais avoir l’air vraiment pointilleuse, mais le point d’exclamation dès la deuxième phrase m’a donné envie de prendre du recul sur mon divan. Pourquoi on me crie en pleine face au bout de dix mots? Voilà ce que je me suis demandé. N’y avait-il pas plus adroite manière de communiquer l’émotion du narrateur? Quoi qu’il en soit, je m’en suis remise. Mais ce chapitre composé de cinq courtes pages, qui me semble beaucoup plus expliquer le projet de l’auteur (comme si l’auteur se l’expliquait encore à lui-même) que servir le roman, ne devrait peut-être pas figurer dans le livre.

À moins que ce soit précisément le but. Car là réside mon deuxième sujet d’agacement: le possible jeu identitaire entre auteur et narrateur. Dès la quatrième de couverture, on remarque la possible parenté entre l’auteur et le personnage.

Quatrième de couverture Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary éditions l'Interligne Ottawa Vanier

Effet que le livre semble vouloir reprendre dans ce premier chapitre, p. 12.

Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary p. 12 éditions L'Interligne Ottawa

Et, tout comme l’auteur, le personnage finit par étudier à Londres et travaille comme investisseur à Ottawa… Enfin, ce jeu, si c’en est un, me donne l’impression de retourner au siècle de Laclos où on fait croire qu’on a retrouvé la correspondance desdits personnages et qu’on en a fait un livre. Le livre en soi devient objet de fiction. Je ne sais pas pourquoi, dans ce cas-ci, ça m’agace. Je me sens injuste en écrivant cette opinion, c’est très personnel et ça n’enlève rien à la valeur du livre. Plusieurs pourraient au contraire apprécier cette zone grise. Si c’est bien un jeu, je trouve quand même amusant qu’on lance vers la fin un nom de famille permettant d’identifier pour la première fois le personnage (ou l’auteur?).

Dès les cinq premières pages, donc, Le grand détour pour traverser la rue ne m’a pas laissée indifférente. Curieuse, alors que je viens d’écrire toutes ces lignes, j’ai fait une petite recherche sur Internet pour voir si on sait qui est Alain Savary. Il semblerait que le journal Le Droit ait interviewé l’auteur, dont c’est le pseudonyme, que l’homme a un accent français, refuse de dire son vrai nom et ne semble pas originaire de Vanier, ni primoromancier. Donc le jeu va plus loin… Un peu comme avec Romain Gary et son projet de « roman total » (j’écrirai là-dessus un jour), l’auteur est aussi un personnage. Sauf que celui-ci accorde des entrevues en dévoilant le pot aux roses. À moins que ça ne fasse encore là  partie de la fiction. Pour voir l’article du Droit, cliquez ici.

Bref, il y a beaucoup à dire sur ce roman pseudo premier du pseudo Alain Savary. La vérité, c’est que passé le premier chapitre, j’ai bien apprécié. L’auteur présente un personnage issu d’un milieu défavorisé qui pose un regard intelligent et aiguisé sur le monde qui l’entoure. Un regard très critique aussi, qui frôle à l’occasion une certaine condescendance, mais un regard différent qui rend l’ouvrage très intéressant. Parfois, la lucidité du personnage mène à des propos tout à fait légitimes, mais semble en même temps montrer une certaine arrogance. Pour cela, autant je me suis intéressée aux idées énoncées par le narrateur dans ces moments, autant je me suis arrêtée pour me questionner sur leur véracité. Ne risquais-je pas de me laisser flouer par l’allure intelligente du discours? Je n’ai pas de réponse parfaite à cela, mais j’ai aimé que le livre porte au questionnement et à la réflexion tout en offrant un regard nouveau sur la société actuelle.

Le grand détour pour traverser la rue accorde aussi une grande place au corps et à la sexualité comme façon d’être et de s’épanouir. Se découvrir à travers le sexe, les relations interpersonnelles et l’amour véritable, voilà qui sont de bien plus grands sujets du livre que le fait de quitter la pauvreté pour devenir investisseur financier. Si le narrateur, posé en écrivain, affirme écrire ce livre pour que son enfant à naitre puisse un jour découvrir son passé pauvre et son cheminement vers sa situation actuelle, il offre surtout une critique de la façon dont les humains, en général, vivent leur vie avec les œillères du conformisme. Et on comprend que c’est en partie ces œillères qui sont responsables des écarts sociaux. Il présente en cela un point de vue très politisé.

Le grand détour pour traverser la rue en extraits

« Personne n’aime saisir qu’on vient tous de quasiment rien, d’un sperme minuscule qui séjourne dans des muqueuses. C’est visqueux. C’est douteux. Et qu’on est tous expulsés violemment. » (p. 12)

« Mais la plupart des journalistes ne se rendent pas compte qu’on passe son temps à écouter des balivernes. Ils en produisent à la tonne. Et on est souvent en accord avec ces balivernes. Ça s’appelle l’identité. Ça permet de cacher ce qui est important. Ce qui est partageable. Bien au-delà de la surface. Moi, ici, je me dévoile incognito, au fil des ans. C’est plus intéressant que Facebook. » (p. 13)

« « Rien de plus  culturel que la sexualité », m’a-t-il enseigné en m’observant de son regard intelligent. « La planète et l’Occident en particulier sont paniqués par cette culture. Elle subit le rejet. On enseigne tout à l’école, sauf l’art d’être bien à deux. Frustrations après frustrations: travail, travail. Et pour utiliser le fruit du travail: consommation, consommation. Et pour consommer: publicité, publicité, jouant sur le désir du corps que l’on interdit de connaître par un refus de la culture profonde de la sexualité. [­…] » » (p. 97)

SAVARY, Alain. Le grand détour pour traverser la rue, L’Interligne, Ottawa, 2019, 125 p.

Le porto d’un gars de l’Ontario

Avec Le porto d’un gars de l’Ontario, Patrice Gilbert signe son premier roman. Celui-ci met en scène le personnage de Gratien Beauséjour, né en 1940.  Issu d’une famille de classe moyenne de Saint-Michel-des-Saints, le jeune Gratien décide, dès l’âge de 15 ans, de briser la chaine des traditions familiales pour prendre en main son destin. D’abord campée dans l’époque de Maurice Duplessis, dans la maison familiale puis dans la réalité des camps de bucherons, l’histoire se déplace vers les mines de l’Abitibi et de l’Ontario à mesure que s’installent la Révolution tranquille et les aspirations de Gratien Beauséjour.

Le porto d'un gars de l'Ontario Patrice Gilbert Éditions L'Interligne Premier roman Abitibi mines

Le porto d’un gars de l’Ontario appartient au genre historique dans le sens où l’histoire est intimement campée dans l’époque qu’elle décrit. En effet, sans revendiquer une appartenance à ce genre, le livre présente de nombreux éléments qui permettent de l’y associer. Le contexte social et politique est par exemple toujours mis de l’avant pour justifier les actions ou les réflexions des personnages. Que la mère de Gratien songe à Maurice Duplessis pour renforcer sa propre vision traditionnelle de la famille ou qu’un Canadien anglais demande à Gratien la différence entre le français québécois et le français, l’époque, et ce en quoi elle traverse les personnages, est toujours bien présente et bien sentie. Par ailleurs, l’exploitation des mines d’or abitibiennes et ontariennes, ainsi que le débat quant à la sécurité et aux conditions des travailleurs, ouvre un autre pan de l’histoire. Y sont décrites tout autant les opinions des gens de l’extérieur et de l’intérieur sur ces exploitations minières que la montée des syndicats et certains stéréotypes concernant les patrons anglais et les travailleurs French Canadians.

Plus que roman historique, Le porto d’un gars de l’Ontario est d’abord et avant tout un roman d’initiation. Il décrit le parcours de Gratien Beauséjour à partir du jour de sa naissance et montre comment chaque épreuve que le personnage rencontre lui permet de grandir et de se réaliser. La force de l’ouvrage réside d’ailleurs dans la capacité de l’auteur à construire les mythes fondateurs de la vie de Gratien et à les exploiter tout au long de l’histoire pour lui donner du sens. À neuf ans, le jeune Gratien prend part à une course familiale afin d’impressionner son père et de lui prouver qu’il n’est pas « un grand flanc mou ». Le garçon mène sa course jusqu’au bout et reçoit enfin un peu de reconnaissance de ce père qui, quand il prend un verre de trop, fait plus de reproches que de compliments. « Cours, mon Gratien, cours », se répète-t-il encore des années plus tard, chaque fois qu’un évènement le force à se dépasser pour parvenir à ses fins. Car cette course représente le moment où, pour la première fois, Gratien a découvert qu’il avait assez de force en lui pour atteindre ses objectifs. Plus tard, un incident au camp de bucherons et un décès dans la famille viendront s’ajouter à la liste des évènements fondateurs qui forgeront l’identité et la pensée de Gratien.

La narration du Porto d’un gars de l’Ontario a de l’élan. Dynamique, elle emporte le lecteur sans ostentation ni longueurs. L’humour, toujours présent, est bien dosé. Bien qu’il chatouille le personnage d’une douce ironie, il ne s’en moque jamais complètement. Cette petite touche humoristique dans le ton contribue plutôt à renforcer l’humanité et la simplicité du personnage qui, on le devine, pourrait rire de soi de la même façon.

Gratien était effectivement très bien. Il ramassa d’une main le journal qui trônait sur la table déserte voisine et, de l’autre, il prit une gorgée de café. C’était un plaisir pour lui de montrer que, malgré ses airs de campagnard, il savait lire. Il sursauta toutefois quand il vit que le journal était rédigé en symboles et sans doute à l’envers. C’était du japonais pour lui. Vite, il le replaça et en agrippa un où il put lire le titre. La Presse. Personne n’avait noté son échange. Il feuilletait, fier et rêveur, ce journal, vacillant paisiblement de ses pensées à la lecture. (p. 130)

Cette touche humoristique se présente aussi à l’occasion dans le choix des mots, ce qui fait sourire le lecteur attentif.

Il trouva un gîte proportionnel à son budget. Une chambre propre avec un lavabo et une toilette, pour deux dollars par nuit. Il s’offrit une réservation d’une semaine non remboursable, qu’il négocia pour douze dollars et qu’il paya comptant et content. (p. 127)

Baylor l’avait d’ailleurs fait [présenter l’idée] avec force et conviction la veille lors du repas, mais il avait pu constater bien vite que Manchester n’aimait pas du tout l’idée. Lipton, lui, ne dit aucun mot, se contentant de siroter son bouillon de poulet. (p. 342, je souligne)

Le seul petit bémol que j’aimerais soulever concerne la préface et non le roman en tant que tel. Elle ne devrait pas, à mon avis, se trouver dans l’ouvrage. Elle se lit comme un syndrome de l’imposteur, comme si l’auteur s’excusait que sa passion de l’écriture ait mené à un livre. Peut-être qu’en postface, elle aurait mieux passé. À mon sens, toutefois, elle demeure inutile et teinte sans raison valable le jugement du lecteur avant même qu’il n’ait entamé sa lecture.

Quoi qu’il en soit, Le porto d’un gars de l’Ontario est un premier roman réussi. Patrice Gilbert a su faire de l’exploitation minière et de la vie somme toute simple de son personnage une grande aventure en mettant de l’avant la personnalité joviale de Gratien. On lit ce livre comme emporté dans une grande envolée d’enthousiasme.

GILBERT, Patrice. Le porto d’un gars de l’Ontario, Éditions L’Interligne, Ottawa, 2019, 359 p.

L’homme qui venait de nulle part

Je ne connaissais pas Gilles Dubois avant de me voir proposer cette lecture. Paru à l’automne 2018, L’homme qui venait de nulle part est un roman qui appartient au genre fantastique/fantasy. Construit selon une formule de mise en abyme, il raconte en première couche l’histoire de Hidalgo Garcia. Ce dernier hérite de son cousin Jerry une maison antique et un carnet contenant un récit intrigant. Celui-ci a été relaté par Jerry à la suite d’une rencontre dans un parc. Un homme prénommé Al s’y trouvait sur un banc, confus, une histoire abracadabrante de voyage dans le temps à raconter. Ce récit forme la deuxième et plus épaisse couche du roman.

L'homme qui venait de nulle part Gilles Dubois L'Interligne Science-fiction Voyage dans le temps Voyages dans le temps

Le désigné Al est mélangé au point de ne pas être certain de son vrai nom. Dans le récit qu’il raconte à la première personne à travers la plume de Jerry, il prend le nom de Gérald Crizenet. Après avoir passé dix ans à travailler à Québec pour un employeur aux pratiques moyenâgeuses, il démissionne et prend un train. Il en descend après une halte et, poussé par une sorte d’impulsion, s’enfonce dans le bois pour se retrouver dans un village de France… en plein Moyen Âge. Il loue une chambre à la seule auberge qu’on y trouve afin d’y prendre quelques vacances. Alors qu’il est habituellement la proie de visions dues à des voyages temporels hors de son contrôle et de différents problèmes de mémoire, il trouve, à Aubervilliers, une étrange stabilité. Au fil des jours, il tisse des liens avec ses intrigants habitants et fait d’étranges découvertes.

La prémisse est bonne et le contexte pique la curiosité. La façon dont est racontée l’histoire noie cependant le scénario. Il y a dans L’homme qui venait de nulle part beaucoup de paroles superflues. Le narrateur étourdit le lecteur sous un flot verbomoteur sans fin. Cette logorrhée, si elle permet de comprendre l’état anxieux et pensif du personnage, devient vite lourde. À mon avis, le tiers des mots sont en trop dans ce roman de 309 pages, et cela est dû à des descriptions qui parfois n’apportent rien ou à des commentaires pas toujours utiles. Par exemple:

Les maisonnettes étaient serrées les unes contre les autres afin, j’imagine, d’être plus faciles à défendre en cas d’attaques de brigands ou de maraudeurs. Cet agencement, bien que judicieux, recelait dans le même temps un désavantage indéniable. En cas d’incendie dans l’une d’elles, le feu se propagerait irrésistiblement aux autres logis. (p. 97, je souligne)

Ce passage n’apporte absolument rien à l’histoire. Le feu ne se propagera pas d’une maison à l’autre cent pages plus loin. Ces sept lignes (dans le roman) n’apportent aucune information pertinente. Ce genre de description serait approprié s’il servait, par-ci par-là, à camper le décor de l’histoire. Le problème est que L’homme qui venait de nulle part est constitué en grande partie de ces éléments superflus. Le lecteur peut se lasser de se voir ainsi tout dire. Il lui reste peu d’espace pour penser par lui-même.

Par ailleurs, un élément nuit à la crédibilité de ce long discours: le temps verbal. Si Jerry a choisi de noter dans son carnet le récit que lui a fait Al/Gérald le plus fidèlement possible, pourquoi est-il au passé simple? Ce temps appartient au registre du récit et non du discours. Personne ne s’exprime plus à l’oral en employant ce temps de verbe. Peut-être l’auteur a-t-il voulu nous faire sentir le Moyen Âge jusque dans le temps de verbe employé? Quoiqu’il en soit, l’effet n’est pas au rendez-vous. Si le texte était rédigé au passé composé ou même au présent, peut-être qu’il serait plus facile pour le lecteur de se laisser assaillir par le flot de pensées du narrateur. Cela semblerait à coup sûr plus naturel. Toutefois, si l’intention de l’auteur était de forcer une impression de déphasage, c’est réussi. On sent que ça cloche, et pas seulement la situation dans laquelle le protagoniste se trouve.

Enfin, cette lecture pourra peut-être plaire à d’autres plus qu’à moi. Elle foisonne d’étrangetés qui intrigueront les amateurs de mythologie religieuse. Vous l’avez lu? Prenez une minute pour m’écrire ce que vous en avez pensé dans les commentaires.

DUBOIS, Gilles. L’homme qui venait de nulle part, Ottawa, L’Interligne, 309 p.

Sur les traces de Champlain

Le 23 octobre 2015, après environ deux mois de documentation sur Samuel de Champlain, 24 auteurs de la francophonie sont montés à bord d’un train en partance d’Halifax et ont entamé un voyage d’écriture d’une durée de 24 heures. À leur arrivée à Toronto, le lendemain, chacun avait écrit la partie de l’histoire qui lui avait été attribuée afin de constituer cet ouvrage en 24 chapitres, Sur les traces de Champlain: un voyage extraordinaire en 24 tableaux, relatant les aventures du cartographe de la Nouvelle-France en les années 1600.

Le projet est né dans la tête d’Anne Forrest-Wilson. Celle-ci a réuni des auteurs de l’Acadie, de la France, de l’Ontario, des Premières Nations et du Québec pour participer à cette aventure à la fois historique et littéraire. Des plumes de différents horizons, pour assurer la diversité des points de vue humains. Des horizons multipliés en vingt-quatre voix qui offrent à leur tour autant de points de vue littéraires. Les auteurs ont participé à des discussions afin d’orchestrer les grandes lignes du projet, ils ont tous lu le livre Le rêve de Champlain, mais tous n’ont connu la réelle contrainte d’écriture qu’au moment de monter à bord du train (ou presque).

Sur les traces de Champlain Un voyage extraordinaire en 24 tableaux Prise de parole voyage en train défi en 24 heures auteurs de la francophonie récit historique

Sur les traces de Champlain fait le récit de la Nouvelle-France et de ses habitants (Européens, Autochtones, Animaux et même personnages légendaires) en prenant pour prétexte ou du moins pour point d’origine l’explorateur Samuel de Champlain. Le livre s’ouvre sur Samuel enfant et se termine par delà sa mort. Il donne voix narrative à Champlain mais aussi à son épouse, à des hommes ayant pu l’entourer ou même à la mer qu’il a tant traversée. D’autres narrateurs nous font voyager dans les pensées d’un herboriste ou d’un cartographe – qu’on imagine avoir pu travailler directement ou indirectement pour Champlain – ou encore nous font découvrir les mœurs desdits « sauvages ». Vingt-quatre chapitres, 24 points de vue, différents horizons qui, à travers une galerie de personnages particulièrement variée, font faire au lecteur un tour de piste très large de ce qui a pu constituer l’époque au cours de laquelle Champlain a laissé sa trace.

Le livre se lit à la fois comme un roman et un recueil de nouvelles. Le mot « tableaux », qui apparait en sous-titre, est en ce sens tout à fait approprié. Il y a un fil conducteur à l’ouvrage, qui prend appui sur la vie de Champlain, mais chaque chapitre ouvre plutôt une fenêtre sur la vie des habitants de cette époque, pour nous la faire traverser, en parallèle avec celle de l’explorateur. Vingt-quatre voix narratives, mais encore plus de voix fictionnelles. Sur les traces de Champlain est un ouvrage pluriel, à de nombreux niveaux.

En ouvrant le livre, le lecteur doit s’attendre à vivre une expérience littéraire inégale, mais enrichissante. Les niveaux de difficulté varient d’un chapitre à l’autre. Certains se lisent avec l’aisance d’une intrigue bien maitrisée; d’autres, plus poétiques ou intellectuels, exigent du lecteur un effort accru pour accompagner l’auteur dans la direction qu’il a choisie. Sur les traces de Champlain, après avoir été laboratoire d’écriture à contrainte, devient laboratoire de lecture puisqu’il sollicite des habiletés diverses et propose des expériences variées. Découvrirez-vous le monde du point de vue de l’orignal ou de celui de l’homme? De l’homme blanc ou de l’Autochtone? De l’explorateur Champlain ou d’un de ses hommes de main? Par le biais d’une narration interne ou omnisciente? Par le truchement du monde moderne ou entièrement campé dans le dix-septième siècle?

Il y a certes des textes plus forts que d’autres. De mon côté, j’ai été particulièrement charmée par celui de Jean Sioui, auteur des Premières Nations. La sensibilité qu’il présente dans le développement d’une fine pensée sur la relation au monde différente qu’entretiennent les Wendats et les Blancs est soutenue par une plume solide. Ce point de vue apporte un équilibre à l’ouvrage, car certains textes présentent des personnages autochtones sans parvenir à nous les faire sentir comme vrais. J’ai aussi beaucoup aimé le texte de Marie-Josée Martin qui raconte les heures précédant la mariage d’une Autochtone à un Blanc. À travers le thème internations ressort un féminisme très doux, qui est à mon avis le réel sujet de ce texte.

Avis aux enseignants

J’ai la chance de créer des fiches pédagogiques pour cet ouvrage en partenariat avec les éditions Prise de parole et le Regroupement des éditeurs franco-canadiens. Il existe cependant déjà un site Web éducatif exclusivement inspiré par Sur les traces de Champlain. Ce très beau site, initié par les éditions Prise de parole, présente le livre un chapitre à la fois et offre, pour chacun, diverses activités à réaliser en classe. À découvrir absolument!

Sur les traces de Champlain en extraits

« On raconte que la croix qu’il portait à son cou était toujours inclinée du côté de son cœur, comme s’il donnait le nord. » (Ailleurs que dans les yeux, Daniel Grenier, p. 46)

« Ce beau témoignage rappelle que pour les Wendats, il n’existe qu’une seule façon de voir la vie sur Terre: il s’agit d’un cercle sacré de relations entre les êtres de toutes formes et de toutes espèces. » (Dernier voyage en Ontario, Jean Sioui, p. 230)

« À l’instar de Champlain, les « sociétés humaines qui ont oublié que la vie est un grand cercle sacré de relations croient que la vie fonctionne selon un mode linéaire. Suivant cette pensée linéaire, la vie est corollaire d’un progrès, et tout progrès va dans une direction précise. Il n’y a ici plus rien de sacré: tout doit engendrer le « progrès ». […] Cette attitude linéaire face à la vie ne peut que détruire la vie. Les sociétés à pensée linéaire sont celles qui détruisent l’existence et la pensée circulaires autour et à l’intérieur d’elles. […] » – Adapté de Georges E. Sioui, Les Wendats – Une civilisation méconnue. » (Dernier voyage en Ontario, Jean Sioui, p. 236-237)

Sur les traces de Champlain,  collectif d’auteurs (Michèle AUDIN, Herménégilde CHIASSON, Gracia COUTURIER, Yara EL-GHADBAN, Jean M. FAHMY, Frédéric FORTE, Paul FOURNEL, Vittorio FRIGERIO, Daniel GRENIER, Hélène KOSCIELNIAK, Jean-Claude LAROCQUE, Bertrand LAVERDURE, Hervé, LE TELLIER, Daniel MARCHILDON, Marie-Josée MARTIN, Mireille MESSIER, Ian MONK, Virginia PÉSÉMAPÉO BORDELEAU, Rodney SAINT-ÉLOI, Olivier SALON, Denis SAUVÉ, Jean SIOUI, Daniel SOHA et Danièle VALLÉE), dir. par Anne FORREST-WILSON, Prise de Parole, Sudbury, 2015, 297 p.

L’odeur du gruau

Avec L’odeur du gruau, Alexis Rodrigue-Lafleur signe un premier roman dont le titre intrigue.  Pourquoi parler de gruau en couverture? Drôle de choix, me suis-je dit. Parce qu’il attise notre curiosité, le lien avec le gruau annoncé, on le cherche partout. Est-il lié à ce café où se rencontrent pour la première fois la majorité des personnages?  Puis, lentement, on l’oublie. Jusqu’à la fin du récit (ou presque). Ce que cette odeur amène de sens à l’histoire, le lecteur ne le découvre que dans la dernière partie de ce livre de 243 pages. Et ce sens, aussi simple soit-il, n’a rien d’anodin. Il révèle quelque chose de petit et de grand à la fois. Alors oui, L’odeur du gruau est un excellent titre.

L'odeur du gruau Alexis Rogrigue-Lafleur L'Interligne

Les chapitres du roman sont divisés en parties qui recoupent trois décennies. L’histoire commence en 2009, alors que Béatrice, Judith et Frédéric travaillent au café. Là se rend régulièrement Paul, avec lequel ils se lient d’amitié. Léa et Carl, les colocs de Judith, viennent compléter le groupe dont les destins nous sont présentés au fil des années. Mais où en sont leurs vies et leurs amours en 2018 puis en 2028-29? Sont-ils toujours aussi liés? Qu’auront révélé les drames que certains auront vécus? Comment auront-ils pu les surmonter? Et avec qui? Avec L’odeur du gruau, Alexis Rogrigue-Lafleur raconte l’existence dans ce qu’elle a de plus honnête, de plus simple, de plus cruel et de plus doux.

Roman polyphonique, L’odeur du gruau adopte des voix diverses grâce à des points de vue pluriels. Ceux-ci alternent pour se centrer tour à tour sur un personnage puis sur l’autre. Certains chapitres adoptent le regard de Judith, d’autres de Frédéric, puis de Carl et Béatrice, nous faisant entrer chaque fois dans les pensées intimes des protagonistes, révélant la couleur particulière qui teinte leur vision du monde. L’odeur du gruau est un roman intimiste qui tire sa force de cette capacité à plonger au cœur des sensibilités pour les offrir à celle du lecteur.

L’écriture qu’offre ici le primoromancier est très orale. Les phrases sont courtes. Les idées s’accumulent dans les énoncés qui se succèdent. Groupes nominaux et phrases non verbales viennent mimer le rythme des pensées des personnages, mais aussi celui de la lecture. Le temps file dans la brièveté des phrases. Il file aussi entre les décennies qui se chevauchent, qui vont et qui reviennent. Le roman est polyphonique aussi dans le sens où toutes les voix se mélangent dans chacun des tableaux: voix de narration, pensées du personnage, dialogues. Tout se rencontre au même niveau.

Nus dans le lit défait. Elle lit à voix haute les mots d’un poète anglais. Il écoute attentivement. Le flou ajoute une couche de mystère. La poésie est souvent une question d’interprétation. Après celle des corps, ils partagent une autre intimité. Chaque mot s’imprègne en lui. Certaines choses se partagent plus difficilement que d’autres. Certaines personnes sont plus réceptives. Liz offre tout avec naturel. Frédéric se laisse aller comme rarement auparavant.

Liz, avec toi, j’ai l’impression d’être dans une chanson épique de Bob Dylan. Tu sais comment certaines de ses chansons fleuves racontent des histoires qu’on a du mal à déchiffrer. Il mélange le présent, le futur et le passé. Tu contiens plus qu’on imagine. Tu contiens des dizaines d’histoires. Tu peux être plusieurs personnes en même temps. » (p. 65)

L’odeur du gruau est un livre dans lequel on plonge avec facilité. Ses voix multiples, bavardes, rapides, hachurées, créent un rythme qui nous emporte comme le flot d’un discours-fleuve. Il vaut la peine de le lire jusqu’au bout, pour que soit révélée la signification du titre. Une petite étincelle de sens qui jette une belle lumière sur cette histoire.

L’odeur du gruau en extraits

« C’est vrai que les vagues voudraient continuer leur chemin. Oui, on est comme les vagues. Mais je crois que tu te trompes.; après s’être brisés contre les rochers, on a toute notre vie. Nous on peut se poser des questions. On peut se demander où on veut aller après. Et surtout pourquoi. Après ça, on fonce tout droit. On se pose pas de questions. Tout va bien. On a l’impression que notre vie va là où on devrait aller. Mais est-ce qu’on sait pour autant où on s’en va? Moi, je ne le savais pas avant d’avoir 20 ans. À l’âge que tu avais quand l’accident est arrivé, tu ne le savais pas non plus. Notre vie, c’est ça. Des évènements qui nous font dévier de notre trajectoire. Peu importe la trajectoire, planifiée ou non. Tout ce qui se déroule autour de nous influence notre trajectoire. Comme un champ gravitationnel. » (p. 182)

ROGRIGUE-LAFLEUR, Alexis. L’odeur du gruau, L’Interligne, Ottawa, 2018,  243 p.

À grandes gorgées de poussière

À grandes gorgées de poussière de Myriam Legault, paru en 2009, est le premier roman sur lequel je travaillerai dans le cadre d’un contrat en collaboration avec le Regroupement des éditeurs franco-canadiens et les éditions Prise de parole. Je rédige des fiches pédagogiques qui serviront à l’enseignement de la lecture dans les classes des écoles secondaires francophones canadiennes. Prise de parole est un éditeur qui est animé par un constant souci de susciter un travail intellectuel chez ses lecteurs, et après la découverte de Nipimanitu et celle de Lettres à mon ami américain (qui attend sagement que je plonge plus avant), j’ai pu constater que, bien que roman pour adolescents, À grandes gorgées de poussière ne fait pas exception à la rigueur qui anime la maison.

À grandes gorgées de poussière Myriam Legault Prise de parole

Martine est née au village. Elle y habite depuis toujours, n’a jamais connu la grande ville. Elle connait le pouls des lacs et des rivières comme elle connait l’ennui, qu’elle chasse en compagnie de son ami Antoine. Contrairement à elle, celui-ci aime le rythme lent de la campagne. Il ne ressent pas sa curiosité pour la métropole ni sa soif d’ailleurs. Un été, Nadine la citadine débarque au village avec sa mère. Les deux sont animées d’un grand esprit de liberté et ne ressemblent à personne. Nadine et Martine deviennent immédiatement amies, transformant en trio le duo Martine et Antoine.  La narratrice s’inquiète: et si le courant passait trop entre ce dernier et la nouvelle venue? Aurait-elle encore une place?

Ce qui frappe d’emblée dans À grandes gorgées de poussière, c’est le style. Myriam Legault a choisi de s’adresser à un public adolescent sans pour autant lui rendre la tâche « facile ».  L’auteure semble avoir fait confiance à l’intelligence des jeunes et à leur capacité à déchiffrer un texte. Elle ne présente pas un ouvrage réduit à la formule platonique sujet-verbe-complément qu’on rencontre parfois (ou trop souvent) lorsqu’on veut rendre un livre « accessible ». L’accessibilité ne devrait jamais être issue d’une perte de qualité. Un style nourri – et c’est mon opinion – peut créer des images qui facilitent la compréhension. Puis, la lecture s’apprend. Décoder les images s’apprend. Et c’est avec des romans comme À grandes gorgées de poussière qu’on peut faire ce genre d’apprentissage. Qu’il soit parsemé de figures de style ne saurait être un obstacle, mais un tremplin.

Les livres qui ne font pas l’économie du style ou de la complexité ont le potentiel de plaire pour des raisons qui dépassent la force de l’intrigue. À grandes gorgées de poussière a cette qualité qu’il présente différents niveaux d’intérêt. Il pourra en ce sens plaire à des publics variés, autant adultes que jeunes. Le thème est simple: une adolescente se cherche dans le regard de ses amis et dans le désir d’un ailleurs géographique. Toutefois, en 157 pages, le roman parvient à mettre en scène des personnages complexes et nuancés dont les émotions forment un propos cohérent. Le récit ne suit pas non plus des chemins tracés d’avance et montre que, pour se choisir, il faut faire certains deuils.

L’écriture est ce qui m’a le plus plu. L’auteure joue sur les mots à travers la parole donnée à la narratrice de cette histoire à la première personne. Elle allie les sonorités, les images et les significations d’une façon pleine et assumée qui va jusqu’à l’utilisation occasionnelle d’un métalangage, c’est-à-dire ici d’un discours sur la langue elle-même:

« Je devrais faire ci, je devrais faire ça, je devrais regarder Nadine moins souvent, je devrais quitter le village une fois pour toutes… Le verbe devoir est énervant. Il montre du doigt et condamne, mais il n’aboutit à rien. C’est le cul-de-sac de la langue. » (p. 23-24)

Ce genre de propos rend conscient le jeu sur la langue pour le lecteur inattentif ou inexpérimenté (du moins je présume qu’il peut mener à une forme d’éveil langagier). Il met la langue en relief et peut, je crois, mener les jeunes lecteurs à remarquer le travail qui est fait sur cette langue ailleurs dans le roman.

Avec À grandes gorgées de poussière, Myriam Legault signe une oeuvre à la fois simple et complexe. Une lecture légère qui saura plaire à plusieurs.

À grandes gorgées de poussière en extraits:

« Décidément, j’ai un penchant pour la digression. C’est que j’aime rêvasser. Si on me demandait de faire un autoportrait, je me peindrais avec un doigt sur la tempe, les yeux rivés sur quelque chose à l’extérieur du cadre, perdue dans un rêve. Qu’est-ce qui se trouve en dehors du cadre? Tout et rien. »
   Nadine a dardé sur moi son regard caramel, et j’ai vu la lune reflétée dans le noir de chaque œil. (p. 35)

« Nadine avance d’un pas hésitant et pousse un soupir en sautant sur le roc. Puis, elle me regarde en souriant. La terre ferme lui a redonné sa dignité. Elle est passée du soupir au sourire; elle était sous le pire, elle est maintenant sous le rire. Elle se plante les mains sur les hanches, parcourt les environs du regard […] » (p. 72)

LEGAULT, Myriam. À grandes gorgées de poussière, Prise de parole, Sudbury, 2009, 157 p.

Dévorés

Étudiant à la maitrise en entomologie à l’Université de Guelph en Ontario, Charles-Étienne Ferland a choisi d’explorer son sujet sous la loupe de la création. Imaginant qu’une nouvelle espèce d’insectes pourrait envahir la Terre, il met en scène dans son tout premier roman, Dévorés, une sorte de guêpe particulièrement coriace qui dévore toutes les récoltes pour s’en prendre ensuite aux humains. C’est un livre qui s’inscrit dans les préoccupations de notre époque puisqu’il met en scène une hypothétique fin du monde et tente de circonscrire le comportement de l’humain s’il était placé dans pareil contexte. Pas de zombies ni d’extraterrestres ici; l’apocalypse est plutôt due à une sorte de revanche des insectes sur l’homme. Un thème qui peut porter à réflexion alors qu’on sonne de plus en plus l’alarme sur la drastique diminution des populations d’insectes pollinisateurs, en particulier les abeilles.

Dévorés Charles-Étienne Ferland L'Interligne Entomologiste Science-fiction

L’univers que met en scène Charles-Étienne Ferland se situe dans un Montréal ravagé par les insectes. Jack, étudiant en histoire à l’Université de Montréal, apprend la nouvelle en lisant le journal dans un café: « On soulève l’hypothèse que l’évènement soit associé à l’arrivée, ce matin, d’une nouvelle espèce d’insectes ravageurs qui émerge des sols de tous les pays. » (p. 23) La terre tremble sous le nombre des individus qui en émergent. Les récoltes mondiales sont dévorées « […] en un temps record. Il se pourrait que la production de nourriture sur la Terre soit temporairement suspendue pour la première fois de l’Histoire. » (p. 23) Ce que Jack ignore encore, c’est que la situation va empirer. Bientôt, il se retrouvera tapi tout le jour dans son appartement, les fenêtres barricadées, et ne pouvant sortir que la nuit en quête de nourriture. Au-delà des insectes, dont le comportement est relativement prévisible une fois qu’on l’a compris, il devra se méfier des humains. Tous sont en mode survie et, bien vite, il est difficile de savoir à qui on peut se fier vraiment. La vie en ville est intolérable, et Jack entretient un double espoir: celui qu’il existe une ile non infestée au milieu du lac Ontario et que ses parents s’y trouvent sains et saufs. Le projet est plutôt utopique toutefois. Quiconque voudrait s’y rendre pourrait se faire tuer mille fois, par des guêpes ou des humains. Tous refusent de l’accompagner et Jack doit assurer sa survie dans la métropole.

Dévorés est un roman qui se lit vraiment facilement. Il s’adresse en ce sens à tout public, mais j’avoue qu’au moment d’écrire cet article, je me demande quel public on a d’abord voulu viser. Je m’explique. En cours de lecture, j’ai accroché sur quelques éléments qui m’ont semblé être des petites maladresses. Par exemple, dans un souci d’assurer la compréhension du lecteur, l’auteur le prend à l’occasion par la main et il en résulte des descriptions superflues.  Alors que l’infestation est d’ores et déjà commencée et que diverses scènes ont permis au lecteur de comprendre l’ampleur de la situation,  on croit ainsi bon d’expliquer pourquoi Jack aurait besoin d’une arme:

Le présent aurait pu paraître exagéré, mais les actes de barbarie des derniers temps avaient persuadé Jose et Lauren de l’utilité d’une telle arme. Et lorsqu’on savait le tort que pouvait causer un seul de ces insectes gigantesques, on appréciait à sa juste valeur une arme blanche bien tranchante. (p. 46, je souligne)

Si cet aspect pourra chatouiller les lecteurs expérimentés, qui n’ont certes pas besoin qu’on leur fasse un résumé, ce genre de précisions pourra être un atout pour familiariser les jeunes lecteurs avec le genre. D’où mon soudain questionnement sur le public cible. Je n’hésiterais pas une seconde à recommander la lecture de ce livre dans les classes du secondaire. Non seulement celui-ci présente une bonne histoire, mais il la raconte dans un style simple et accessible. La structure narrative est claire, les personnages assez définis et il y a suffisamment d’action pour capter l’intérêt d’un lecteur occasionnel, jeune ou adulte. Il y a là beaucoup de matériel à exploiter par un enseignant et surtout, beaucoup de plaisir à avoir pour quiconque lira l’ouvrage chez soi.

Car peu importe le public ciblé au départ, Dévorés saura plaire à de nombreuses personnes. Certes, on y retrouve quelques clichés, comme: « Les librairies étaient des coffres recelant des trésors qui demandaient qu’on les découvre. » (p. 33), une jolie métaphore déjà employée par d’autres. Le personnage du scientifique relève de son côté de l’archétype, il est dessiné au gros trait et manque de nuance. Il en résulte une scène de présentation entre Jack et lui qui manque, elle aussi, de naturel. Cet aspect vient même marquer les dialogues qui, ailleurs, sont pourtant bien construits:

Je ne le sens pas, grimaça Jack. Son attitude me dérange. Qu’ai-je fait pour l’offenser? D’ailleurs, pourquoi t’excuses-tu pour lui? Comment l’érudit chevronné qu’il prétend être, un éminent entomologiste comme lui, peut-il se conduire de manière si rustre, froide et distante? Ne viens pas me dire que tu ne trouves pas cela étrange de la part d’un chercheur aussi prestigieux. (p. 102, je souligne)

Quoi qu’il en soit, écrire un premier roman est tout un défi, surtout lorsqu’on exploite un sujet scientifique, et Charles-Étienne Ferland remporte son pari. Son histoire est bonne et efficace. On ne s’y ennuie jamais. Dévorés se lit comme on regarde un bon film d’action.

Enfin, Dévorés me semble particulièrement intéressant pour les notions entomologiques qu’il présente. On aime que nous soient expliquées les caractéristiques de cet insecte invasif. On aime que sa vraisemblance soit construite à partir de données scientifiques. Tellement que j’aurais aimé que celles-ci soient explorées plus en profondeur. J’aurais adoré entrer dans le laboratoire du scientifique plus souvent et plus longuement. Mon insatiable curiosité en aurait voulu plus. Mais ce n’est peut-être pas la fin, car la finale du livre laisse présager une suite, du moins la porte semble-t-elle ouverte. Peut-être aura-t-on ainsi la chance d’en apprendre davantage sur les insectes?

Dévorés en extraits

Ne soyez pas ridicule, réplique Wallace d’un ton moqueur. Ce n’est pas parce que la science moderne ne peut expliquer un phénomène avec les données qu’elle possède au moment présent qu’il faut soudainement invoquer une cause métaphysique. Rien ne se crée ex nihilo. Dieu, ce n’est au mieux qu’une invention pour consoler l’homme qui n’admet pas qu’il n’y ait pas de sens à son existence banale, qu’il vit sur une vieille roche parmi tant d’autres et qu’il ne possède pas les réponses aux questions fondamentales sur l’origine de son univers ou sa finalité. Alors, ne venez pas me parler d’intervention divine! » (p. 95)

FERLAND, Charles-Étienne. Dévorés, L’Interligne, Ottawa, 2018, 216 p.

Nipimanitu

Nipimanitu, de Pierrot Ross-Tremblay, m’a permis de faire une première incursion dans la section poésie des éditions franco-ontariennes Prise de parole. L’auteur est professeur adjoint au département de sociologie de l’université Laurentienne de Sudbury. Il a étudié l’amnésie culturelle chez les peuples autochtones (ou plutôt chez son peuple d’appartenance, les Essipiunnuat) en plus de s’intéresser au droit et à l’étude de conflits. Si je prends le temps de nommer ces éléments de son parcours, c’est qu’ils me semblent, à la lecture du recueil, avoir marqué sa poésie  autant que ses recherches. La notice placée en quatrième de couverture annonce d’ailleurs plutôt bien l’essence du livre, disant qu’avec lui, l’auteur « offre une poésie spirituelle et mystique, un chant qui puise aux sources de la métaphysique innue et appelle à la transformation radicale du regard que nous portons sur le monde. »

Pour vous introduire en douceur à la poésie particulière de Ross-Tremblay, je souhaite partager avec vous mon poème coup de cœur. Celui-ci est sans contredit le plus court, et probablement le plus simple. En quatre mots, si l’on compte le titre, il parvient, à mon avis, à évoquer plus que n’importe quel autre. Le voici:

Circonstance

Esprit
Marée intérieure. (p. 35)

L'esprit de l'eau Nipimanitu Pierrot Ross-Tremblay Prise de parole Poésie Innu

Ceci dit, j’ai eu du mal à percer la poésie énigmatique de Pierrot Ross-Tremblay. L’auteur sème les images dans un agencement de mots qui parfois étonne. Sa poésie est visuelle plus que sonore: ce n’est pas la rime qui donne le rythme, mais les peintures qui sont faites des joies ou des craintes issues de l’appartenance à la Terre. La poésie de Ross-Tremblay parvient à faire ressentir la viscérale relation qu’il entretient avec la planète comme dans un seul et même corps, rappelant qu’on ne peut s’en dissocier.

Je crois que cette interprétation me vient de la sensation confuse que j’ai eue, à la lecture de plusieurs poèmes, de ne pouvoir distinguer clairement toutes les images liées à l’humain de celles utilisées pour décrire la nature. Cette confusion, comme l’absence de rythme sonore défini sur lequel me reposer, a été source d’inconfort. On m’avait pourtant avertie que la lecture de Nipimanitu serait exigeante. Malgré cela, la curiosité me ramenait sans cesse à ce recueil dont chaque poème peut être vu comme une énigme. Les images semées germent en soi comme une série d’impressions. On ressent de l’amour et du malaise, on sent le vent et le froid, on voit beaucoup de bleu et de vert dans le reflet cristallin de l’eau. Les enfants jouent. L’homme adulte craint et lance un appel au changement. Une série d’impressions, donc, comme si le texte parlait une langue non entièrement mienne, celle des plantes, des minéraux, du paysage.

Le soleil grand-père des ombres
Illumine de son destin

Le soulèvement, tendres trèfles
Marguerites effrontées
Aux détours inconnus

Nuit de nos corps
Orages et éclairs
Fine glace (La grande émeute III, p. 66)

Des poèmes comme des lettres d’amour à la Terre qui nous accueille. Des poèmes comme des prières aussi, quand l’adoration croise la déification. Mais encore là, c’est une série d’impressions.

Chant écarlate!
Abreuve le désert du vide
De visages adorés
Irrigue plaine annoncée de la vie bonne
De mille dons
Ouïe héroïque, semences
Ouverture aux saints au-delà (Ondée, p. 122)

Enfin, Nipimanitu n’est pas un recueil que l’on qualifierait d’accessible. Toutefois, le lecteur persévérant y fera quelques belles découvertes. Cet extrait, par exemple, m’a beaucoup plu:

Notre mal est sans visage
Notre peine sans nom
La langue coupée
Nous brulons

Les cendres sont-elles fertiles? (Esh Shipu I – Sincères visages – Les cendres fertiles, p. 19)

Qu’en pensez-vous?

Nipimanitu en extraits

Navigueras-tu au-delà des récifs
Amérique des bagnes au malin déni
Aux racines déchues aux ailes flambantes
Sanglots de ton agonie? 
(La grande émeute II – Éveils, p. 28)

ROSS-TREMBLAY, Pierrot. Nipimanitu, Prise de parole, poésie, Sudbury, 2018, 123 p.