Guerres

C’est la curiosité qui m’a poussée à lire Guerres de Charlotte Gingras. En tant que conjointe de militaire, je me demandais quel traitement l’auteure jeunesse avait fait du thème de la cellule familiale en période de déploiement.

Ce roman pour adolescents débute alors que Nathan, le père de famille, s’apprête à s’envoler pour l’Afghanistan. Son entourage se prépare difficilement à vivre cet éloignement de six mois, surtout que Nathan est patrouilleur dans l’infanterie et s’en va en zone de guerre. Sa femme, Karine, est en colère contre lui, alors que ses enfants apprennent à gérer les émotions que ce départ fait naitre chez eux et qu’ils ne sauraient pas toujours nommer. À 15 ans, Laurence se voit forcée de prendre les rênes de la famille. C’est elle qui s’occupe de Luka, 9 ans, et de Mathilde, un an, car dès le départ de son mari, leur mère devient l’ombre d’elle-même. Distante, celle-ci fournit le garde-manger sans offrir de support moral ou d’amour à ses enfants.

Guerres Charlotte Gingras littérature jeunesse la courte échelle

Le titre Guerres fait donc référence autant à la guerre qui se déroule au Moyen-Orient qu’à celle qui éclate sourdement au sein de cette famille. Le livre est court (152 pages) et la narration est partagée par Luka et Laurence, en alternance. Seule la grosseur des caractères permet de constater le changement de narrateur, ce qui demande un œil avisé: pas évident pour les jeunes qui éprouvent des difficultés en lecture. La voix de Laurence, plus personnelle et plus mature, est celle que l’auteure a le plus développée et qui permet le mieux de suivre le fil des évènements.

Bien que le livre se lise facilement et qu’il ne soit pas désagréable en soi, il m’a laissée avec des sentiments mitigés. D’abord, le point de vue choisi m’a semblé restreint. Il va de soi que, lorsqu’on raconte une histoire du point de vue d’un narrateur participant, on doit s’en tenir à sa vision du monde. Toutefois, la lecture de Guerres parait orientée dans une direction unique: montrer que l’armée détruit des familles. Quand Nathan part à la guerre, tout s’écroule. Sa conjointe cesse d’être une mère pour ses enfants. Ceux-ci sont en colère, abandonnés et doivent grandir plus tôt que prévu. De son côté, Karine décrie le tort que l’armée lui a fait en la forçant à déménager d’une base à l’autre. L’armée est contre ses valeurs. Par ailleurs, des amis de la famille vivront un deuil difficile en raison de cette même mission à laquelle participe Nathan.

Certes, il est possible qu’une famille vive les choses ainsi et, en ce sens, le livre de Charlotte Gingras peut être réaliste. Pourtant, il m’a emmenée bien loin de la réalité que je connais. J’habite une base militaire, je vis avec un militaire, je côtoie des militaires, je reste seule à la maison lorsque mon conjoint part en déploiement. Si j’ai la chance qu’il ne fasse pas un métier d’infanterie, et donc de ne pas trop m’inquiéter lorsqu’il part à l’extérieur, j’ai une bonne idée des émotions et des conflits que ces séparations font naitre. Ça demande des ajustements de couple à répétition, autant pendant le départ qu’au retour. L’armée, c’est un mode de vie qu’on choisit en même temps que son conjoint. C’est cliché, mais c’est ainsi. Et il y a plein de ressources pour les familles de militaires. Personne n’est laissé seul. Il y a des ateliers pour les enfants dont un parent est en déploiement, des sorties pour les conjoints… Pour l’instant, je n’ai pas d’enfants et je ne participe pas non plus à ces activités, mais elles sont là. Alors, lire entre les lignes que la famille entière est victime de l’armée… Ça m’a agacée. Si la famille s’écroule, c’est que Karine et Nathan auraient dû se séparer bien avant. C’est que le déploiement survient alors que la famille est fragile. Et on le comprend dans le livre, mais… je ne sais pas, il y traine quelque chose de moralisateur, ou de pas suffisamment nuancé.

C’est probablement ce qui m’a le plus agacée, le manque d’espace pour les nuances, mais j’ai aussi accroché sur une ou deux invraisemblances. Par exemple, parlant d’un jeune qui veut s’enrôler, Luka dit:

J’aimerais ça partir avec Jonathan, retrouver papa. Mais il ne part pas tout de suite en mission. Son entraînement va durer une année. Ensuite, il ne sera qu’un simple soldat qui obéit aux ordres de ses supérieurs. Plus tard, si tout va bien, il deviendra caporal. Il donnera des ordres à son tour. (Luka, p. 102)

Un caporal ne donne pas d’ordres. Seul un caporal-chef le peut. Il me semble que, tant qu’à plonger dans un sujet aussi vaste, l’auteure aurait pu mieux l’approfondir. On aurait apprécié qu’elle nous fasse mieux connaitre ce milieu si différent de celui des civils. Malheureusement, le récit est circonscrit dans la limite des sentiments des jeunes personnages, ce qui est intéressant en soi. Or, il aurait gagné à présenter un point de vue plus large. Ainsi, je n’aurais peut-être pas senti qu’on pensait pour moi.

J’ai malgré tout apprécié que la jeune Laurence porte un regard neuf sur sa mère en fin de livre. L’ouverture était bienvenue. Cependant, un cliché sur « la colère des femmes » m’a fait décrocher. Ne pourrait-on pas éviter les lieux communs trop faciles?

Moi qui avais peur de lui ressembler, qui l’avais bannie de notre clan, j’en suis venue à penser que pendant ton absence, sans le savoir, nous ressentions une colère semblable. Cette vieille colère rentrée des femmes envers leur mari, leur père, leur frère, leur fils guerrier, qui les abandonnent pour se jeter dans l’aventure de la guerre. (Laurence, p. 150)

En bref, Guerres n’est ni un mauvais roman ni une grande lecture. Il se lit bien, présente des personnages qui se veulent bien campés, et le fait avec sensibilité. Or, le point de vue, restreint, limite les apprentissages qu’on peut y faire. Il ne permet pas de connaitre la vie des familles de militaires. Il montre simplement comment les choses peuvent mal tourner pour certaines d’entre elles.

GINGRAS, Charlotte. Guerres, Éditions La courte échelle, Montréal, 2011, 152 p.

Nos étoiles contraires

En cette fin d’année scolaire, j’ai décidé de conclure mon cinéclub (eh oui, nouvelle orthographe) par le très populaire film Nos étoiles contraires issu du tout autant populaire livre éponyme de l’auteur John Green. Comme c’est une lecture rapide et légère, j’ai décidé de la traverser en entier. Oui, j’ai pleuré. Mais bon, ça n’a rien de bien surprenant venant de moi. Mais j’ai ri aussi, aux éclats, toute seule dans mon salon alors que mon amoureux était parti pour un périple nordique.

Nos étoiles contraires John Green

Hazel Grace Lancaster a le cancer et va mourir. Elle le sait depuis longtemps, et c’est d’ailleurs surprenant qu’elle soit encore en vie. Comme son médecin lui diagnostique une dépression, sa mère la force à se rendre à un groupe de soutien pour adolescents cancéreux. C’est là qu’elle rencontre d’Augustus Waters, bellâtre en rémission qui défie la vie une cigarette éteinte au coin de la bouche: il porte à ses lèvres ce qui peut le tuer tout en faisant le choix de ne pas lui donner ce pouvoir en ne l’allumant pas. Le film comme le livre donnent ainsi une belle occasion de travailler la métaphore, tout comme l’ironie, d’ailleurs, puisque les deux adolescents en font un usage assez réjouissant. C’est ce qui fait, à mon avis, tout l’intérêt de Nos étoiles contraires: on en appelle à l’intelligence et à la culture des ados, misant sur la qualité littéraire en plus de la trame narrative. Les personnages sont vrais et bien développés. On apprend des petites choses sur le cancer et ses clichés, les relations familiales et amoureuses, la façon de lire un livre… Il s’y trouve une belle mise en abyme d’un roman (purement inventé par l’auteur, John Green) qui permet à la fois de développer le thème de la maladie et celui de la littérature. On y déniche aussi quelques belles pensées.

“On a regardé la maison. Le truc bizarre avec les maisons, c’est qu’on a l’impression que rien ne se passe à l’intérieur, alors qu’elles renferment plus ou moins toute notre vie. Je me suis demandé si ce n’était pas à ça que servait l’architecture, en fait.” (p. 150)

Nos étoiles contraires au cinéma

L’adaptation de Nos étoiles contraires est réussie et les différences avec le livre, minimes. Elles servent le film, au besoin. C’est un visionnement qui a été très apprécié des quelques participants et qui a suscité d’intéressantes discussions. De mon côté, j’ai aimé, mais la traduction française m’a dérangée. Vers la fin, on se retenait tous pour ne pas pleurer en classe, assez drôle quand on y repense avec le recul.

GREEN, John. Nos étoiles contraires, Nathan, 2012

La trilogie des gemmes

La trilogie des gemmes, dont le premier tome est Rouge Rubis, est une série jeunesse écrite par l’auteure allemande Kerstin Gier. Elle a pour narratrice le personnage de Gwendolyn Shepherd qui vit dans l’ombre de sa cousine Charlotte depuis sa prime enfance, Charlotte étant son ainée d’un jour seulement. Si Gwendolyn est une jeune fille normale, il n’en est rien de Charlotte, qui a hérité du gène du voyage dans le temps, un secret bien gardé par la famille. À seize ans, elle est sur le point de subir son premier voyage. Tout le monde la surveille, car les premiers voyages surviennent de façon subite et incontrôlée. Sauf que, contre toute attente, c’est Gwendolyn qui, un beau jour, se retrouve soudainement à une autre époque.

Rouge Rubis Kerstin Gier

C’est le genre de livre que j’aime bien comparer au junk food parce que, bien que ce ne soit pas de la grande qualité littéraire, on ne peut s’empêcher de le consommer jusqu’à la fin. L’histoire est très originale, et c’est ce qui m’a accrochée, mais le livre a eu, pour moi, quelques irritants. Que son public cible soit les adolescentes n’est pas un problème en soi. Toutefois, on sent tout au long qu’on s’adresse à des ados dans un langage d’ados (traduit en France, donc doublement agaçant pour la québécoise que je suis [je n’ai rien contre les Français, seulement leur vocabulaire adolescent renforce à mes oreilles le décalage]). Beaucoup de clichés adolescents, aussi, et de digressions sur des sujets banals. Il y a plein de thèmes importants à l’adolescence, mais on a préféré s’en tenir aux lieux communs. Enfin, il me semble que c’était souvent superflu. Il m’a fallu traverser les deux premiers tomes en entier avant que je comprenne que ce qui, plus que tout élément, m’empêchait de voir en les personnages autre chose que des clichés, c’est qu’ils ont été esquissés à grands traits (de caractères): peu de psychologie. C’est dommage, l’histoire aurait pu gagner beaucoup en profondeur.

N’empêche, j’ai lu toute la série en moins d’une semaine. C’est donc dire qu’elle fonctionne malgré tout.

Et puis, ce n’est pas pire que de regarder la télé… ; )

Rouge Rubis au Cinéma

Les livres ont été adaptés au cinéma, mais je n’ai pas vu les films. Je joins ici la bande-annonce du premier, Rouge Rubis.

Divergence, la trilogie

Un peu déçue par la trilogie L’épreuve, qui ne m’a pas donné la relaxation que j’espérais, je suis passée au prochain titre prévu pour le cinéclub, Divergence. Un autre pas dans la littérature et le cinéma d’anticipation. J’y ai mieux trouvé mon compte. Peut-être simplement parce que l’univers est un peu plus féminin. Qui sait comment opère la littérature populaire sur mon cerveau bon public? J’ai lu les deux premiers volumes de la trilogie, et j’aurais poursuivi avec le troisième si je l’avais eu en main. Je n’en ressens pas l’urgence, mais peut-être le lirai-je un jour où j’aurai envie de quelque chose de léger…

Divergence Veronica Roth

L’univers de Divergence est divisé en castes. Beatrice Prior est issue de parents Altruistes. Bientôt, elle passera le test et devra choisir la faction qui deviendra sa famille pour le reste de sa vie. Restera-t-elle chez les Altruistes? Sera-t-elle plutôt une Érudite, une Sincère, une Audacieuse ou une Fraternelle? Quelle est sa vraie personnalité? Divergente.

Comment fera-t-elle son chemin dans cette société où le pire cauchemar qu’on puisse avoir est de devenir sans-faction?

Divergence au Cinéma

J’ai découvert le film Divergente (eh oui, on passe du nom à l’adjectif pour le film) en même temps que les élèves et j’ai trouvé l’adaptation réussie. Elle suit bien les grandes lignes du livre et est efficace. Les élèves ont d’ailleurs beaucoup apprécié, s’exclamant en chœur à quelques occasions.

L’épreuve, la trilogie (Le labyrinthe, La terre brûlée et Le remède mortel)

En septembre, j’avais envie de plonger dans une série populaire. J’ai donc entrepris de lire la trilogie L’épreuve de James Dashner, que j’avais commandée pour le cinéclub du centre, sachant que le film avait connu un bon succès. J’ai lu rapidement le premier tome, Le labyrinthe, puis j’ai abandonné le deuxième volume à mi-chemin, n’ayant pas envie de baigner dans cet univers post-apocalyptique. Ceci dit, ce n’est pas mauvais.

L'épreuve Trilogie James Dashner Le labyrinthe livre

Thomas arrive au Bloc seul dans une boite métallique. Amnésique, il ne se rappelle que son nom. Sur place, une bande de garçons, tous aussi jeunes que lui, l’accueillent et lui font découvrir, un à un, les dangers de sa nouvelle vie. Personne ne sait pourquoi on les a envoyés là, la mémoire effacée. Le Bloc est entouré d’un immense labyrinthe aux murs de pierre qui se referment à la nuit tombée. Il est envahi par des griffeurs, une créature mi-bête mi-robot, féroce, qui tue ou rend malade. À la recherche d’une sortie, un groupe de blocards nommés coureurs sillonnent le labyrinthe jour après jour depuis deux ans… en vain.

Le labyrinthe au Cinéma

Le film Le labyrinthe est très efficace, et les élèves l’ont beaucoup apprécié. De mon côté, je l’ai trouvé correct. Il comporte de nombreuses différences avec le livre, ce qui fait que la lecture de celui-ci reste certainement intéressante après le visionnement du film. Un élève vient de tenter l’expérience et a bien apprécié la comparaison.

Extrait

   “Puis Minho lui avait raconté l’un des rares souvenirs qui lui restaient de sa vie d’avant, à propos d’une femme enfermée dans un labyrinthe. Elle s’en était échappée en posant sa main droite sur un mur et en marchant sans jamais la retirer. Ainsi elle s’était obligée à tourner à droite à chaque intersection. En suivant les lois de la physique et de la géométrie, elle avait pu trouver la sortie. C’était logique.
Mais pas ici. Ici, tous les chemins ramenaient au Bloc. Un détail avait forcément dû leur échapper.” (p. 215)

DASHNER, James, Le labyrinthe, Pocket Jeunesse, 2012, 416 p.

Un phare dans le ciel

Un phare dans le ciel de Moka met en scène Baptiste, qui a dix-huit ans et habite le Sud-Ouest de la France. Il travaille pour la Charcuterie Principale, mais d’étudie pas. Il n’a pas fait son bac. Surtout, il est sourd. Une maladie, quand il était jeune enfant, on ne précise pas à quel âge, lui a fait perdre l’usage de ses oreilles. Il a bien un appareil, mais il ne sert à rien: il n’entend que quelques cliquetis. Pour communiquer, il lit sur les lèvres et utilise sa voix, même s’il ne parle pas comme tout le monde. C’est donc un oraliste. Sa mère, sans doute depuis qu’il est devenu sourd, est très distante, elle n’essaie plus d’entrer en relation. On suggère qu’elle se sent peut-être coupable.

Du jour au lendemain, en raison d’un concours de circonstances, on lui attribue la tâche de livreur à mobylette. Au cours d’une livraison, il fait la rencontre de Gabriel Nathan, 98 ans, astronome passionné et un peu misanthrope. L’homme lui apprend plein de choses et l’invite à revenir le voir pour observer la lune. Ensemble, ils conçoivent le projet de fabriquer un radiotélescope pour capter le son d’un pulsar et ainsi entendre les étoiles: car les étoiles émettent une sorte de clic clic que Baptiste pourra entendre avec son appareil. Il souhaite de tout son coeur écouter les étoiles lui parler. L’idée est très belle.

Moka Un phare dans le ciel

Le roman permet d’apprendre quelques petites choses sur l’astronomie et sur la surdité, mais renferme, à mon avis, quelques invraisemblances. D’abord, je sais, pour avoir lu Oliver Sacks, que les sourds qui choisissent l’oralisme doivent sacrifier de longues années à l’apprentissage de la lecture labiale et à l’orthophonie. Or, dans ce roman de Moka, on ne précise pas comment Baptiste a appris à si bien se débrouiller, car il est doué, il comprend presque tout, sans presque jamais se tromper, même les mots nouveaux et complexes, en autant qu’on articule. Sachant que la lecture labiale est difficile en raison de nombreux “homophones” (des homophènes), c’est plutôt surprenant. Prenons par exemple ces passages, dans lesquels M. Nathan utilise des mots non usuels, mais que Baptiste (qui dit savoir pourtant peu de choses) saisit instantanément:

“Ceci est une lunette, jeune homme! Un instrument réfracteur à lentilles achromatiques! Quarante centimètres d’ouverture et un tube de six mètres!” (p. 37)

“Dans une semaine… ajouta-t-il, je changerai l’orientation de la lunette. Et on observera les pléiades, Aldébaran, l’orange, et Régulus, la bleue!” (p. 51)

Pas très crédible, à mon avis. L’auteure y a sans doute songé, car quelques pages plus loin survient le seul problème de compréhension qu’il y aura dans toutes les discussions entre le jeune sourd et l’astronome (et ils sont toujours ensemble):

“Baptiste avait beaucoup de mal à saisir tous ces mots inconnus qu’il devait lire sur les lèvres.
—Ce gros truc en bronze, c’est le spectroscope.
—Baptiste quitta à regret l’héliomètre pour contempler « le gros truc en bronze », fait de plateaux circulaires d’où sortaient des manettes et des leviers dans tous les sens.
—Le quoi? demanda Baptiste.
M. Nathan répéta le nom et tout à coup se souvint du handicap du jeune homme. Il prit un morceau de papier et écrivit:
planétarium, héliomètre, spectroscope.” (p. 52-53)

Bien qu’il demande à quelques reprises aux gens de bien articuler pour qu’il puisse comprendre, c’est, avec un court passage à la page 145 dans lequel il confond sourcier avec sorcier, les seuls moments où sa surdité nuit à sa compréhension. Vraiment le king de la lecture labiale…

Puis, ne sachant pas à quel âge il est devenu sourd, on ne peut pas savoir jusqu’à quel point il avait appris à parler avant (s’il l’avait appris) et, considérant le fait qu’il n’est pas très stimulé à la maison, il lui faudra donc avoir fréquenté une vraiment bonne école pour sourds oralistes pour avoir appris à si bien se débrouiller pour communiquer. Rien n’est mentionné à ce sujet, et ça m’a dérangée: invraisemblance ou importante ellipse?

*

Le style d’écriture d’Un phare dans le ciel est très simple et le ton permet d’entrée de jeu de se situer dans le registre de la littérature jeunesse, tout comme la façon dont sont traités les thèmes, c’est-à-dire de manière plutôt didactique (j’ai senti qu’on voulait m’apprendre des choses). C’est bien dans un sens, le thème de l’astronomie ainsi que celui de la surdité (même si certains éléments me laissent perplexe) sont très intéressants. Par contre, j’ai souvent trouvé qu’ils étaient traités avec peu de subtilité ou dans l’unique but de ploguer (c’est dans Antidote, bienvenue au Québec) une information sans qu’elle serve vraiment l’histoire. C’est dommage, car pourtant intéressant; il aurait été bien que ce soit mieux intégré. Par exemple, à la page 131, on mentionne qu’une personnage étant devenue sourde en cours de vie peut continuer d’entendre des sons (fantômes) tout comme une personne amputée d’un membre peut continuer à le sentir. C’est une information que j’avais déjà lue dans le livre de Sacks, mais elle n’amène ici ni émotion ni réelle intrigue.

Je disais donc que le style d’écriture très simple d’Un phare dans le ciel nous situe rapidement dans un contexte de littérature jeunesse. Pourtant, le personnage principal a dix-huit ans. J’en suis donc venue à me demander si ce style simple, trop “bébé” pour l’âge du personnage, ne pouvait pas servir à montrer le côté simple de Baptiste, qui se croit ignorant et peu intelligent, dont la pensée pourrait n’être pas développée à son plein potentiel, car laissé à lui-même à la maison (pourtant on dit qu’il pense beaucoup, et il comprend beaucoup)… En même temps, comme on a affaire à un narrateur omniscient, cette théorie n’est pas réellement plausible.

*

Un phare dans le ciel présente différentes façons dont un sourd pourrait “entendre”. D’abord, avec les étoiles mourantes dont le son peut être capté avec un radiotélescope; ensuite, avec la musique de l’orgue, dont certaines notes graves ne peuvent pas être perçues par l’oreille humaine, mais seulement par le corps (p. 115-118, 153); puis, avec le diapason qui, si on le tient entre les dents, vibre partout à l’intérieur de la boite crânienne (p. 117, 151). Vraiment intéressant.

Toutefois, à la page 152, on dit que Baptiste, pendant qu’il travaille physiquement, “écout[e] son cœur battre à l’intérieur de lui, plus lent, plus régulier qu’auparavant”. Le verbe “écouter” m’a semblé irréaliste et j’ai vérifié auprès de ma belle-sœur, sourde, (salutations) si elle peut entendre battre son coeur sans son appareil, par exemple comme lorsqu’il cogne à nos oreilles après un effort physique. Elle m’a répondu que non, mais qu’elle peut le sentir si elle met ses mains. Je crois donc que le verbe, ici est mal choisi.

Aussi, page 66, Baptiste murmure deux mots pour lui-même. Je me suis demandé si une personne sourde, qui n’entend jamais les voix et utilise la sienne uniquement pour communiquer, aurait vraiment ce réflexe de murmurer. Je n’ai pas la réponse.

*

Parce qu’il faut bien conclure… Un phare dans le ciel est un roman qui traite de thèmes franchement intéressants, mais qui ne fournit pas toute l’information nécessaire pour le rendre entièrement crédible. Le jeune public auquel le livre s’adresse (et je dirais même assez jeune, malgré les 18 ans du personnage) n’y verra que du feu. Si, personnellement, j’aurais aimé plus de subtilité, un jeune lecteur saura apprécier le style simple et apprendra plein de petites et grandes choses.

Pendant un court moment, ce roman de Moka m’a rappelé L’histoire sans fin, car, en plus de porter des noms similaires (Baptiste, Bastien), leurs personnages respectifs voient tous deux leur aventure commencer par une visite chez un libraire un peu acariâtre.

Un phare dans le ciel en extraits

—Oui, tout est histoire de longueur d’onde dans l’univers. Les ondes électromagnétiques. Certaines sont visibles, d’autres audibles, comme les ondes radio.
Baptiste réfléchit intensément. M. Nathan l’observait en souriant.
   —Qu’y a-t-il? finit-il par demander.
   —Vous voulez dire… qu’on peut voir ce que l’on entend?
M. Nathan resta perplexe une seconde. Puis, il comprit brusquement.
—Dans un certain sens, répondit M. Nathan. Puisque tout est longueur d’onde… les couleurs que tu vois… c’est comme si tu les entendais… Oui.” (p. 54, au sujet du spectroscope)

MOKA (1993), Un phare dans le ciel, Paris, L’école des loisirs, 224 p.

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet

Quand j’ai vu L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet de Reif Larsen en librairie, je me suis dit: wow! Il avait tout pour attirer la vacancière 2013 que j’étais alors: un format attirant, une couverture intrigante, une quatrième de couverture inspirante et une mise en pages toute particulière. C’est pourtant la vacancière 2014 qui l’a lu. Magique? Pas autant que je ne l’aurais cru.

L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet Reif Larsen

T.S. Spivet est un jeune prodige de douze ans habitant le Montana. Issu d’une famille de prime abord hétéroclite: son père est un fermier-cow-boy dont la culture se limite aux westerns; sa mère, une scientifique perdue dans des recherches aux allures vaines; sa sœur, une adolescente passionnée par les Miss personnalité de ce monde; son frère, mort bêtement. De son côté, T.S. est passionné de cartographie: il dessine des cartes de tout ce qu’il observe, de l’épluchage du maïs à la reproduction des insectes. Il reçoit un jour un appel lui apprenant qu’on lui décerne un prix prestigieux pour son travail scientifique. Sans aviser personne, il prépare ses bagages et orchestre son voyage, seul, vers Washington DC. Ainsi débutent ses aventures.

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet a tout pour plaire: l’idée est géniale, le concept aussi. Il y a, partout dans les marges, des petits dessins et des pensées (même en format poche, légèrement moins petit que les standards pour cette raison).

 

L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet p. 11 Reif Larsen

Seulement, bien que les critiques semblent enthousiastes, je n’ai pas été si charmée. L’écriture est agréable, mais il y a à mon avis beaucoup trop de digressions. Certes, elles servent à montrer comment fonctionne la tête de ce petit prodige, mais je leur reproche un côté didactique peut-être mal dissimulé. De plus, le récit de L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet ne m’a pas semblé suffisamment vraisemblable, il manque un petit je ne sais quoi pour que j’y crois vraiment (je suis pourtant une lectrice bon enfant). Surtout, ce qui manque à l’histoire, c’est un coeur plus solide, plus dense: le début est intéressant, la fin aussi, mais le milieu s’éternise quelque peu.

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet au cinéma

Jean-Pierre Jeunet en a fait un film en 2014. Je ne l’ai pas vu, mais les critiques que j’ai survolées sont positives. La bande-annonce laisse d’ailleurs croire à quelque chose de bien, et on y constate déjà que l’adaptation contient quelques judicieux ajouts.

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet en extraits

   “Nous bringuebalions dans le pick-up; mon père avait la main posée sur le haut du volant, son mauvais petit doigt légèrement relevé. Je regardais les chauves-souris qui fusaient en grinçant dans le ciel de plus en plus sombre. Si légères. Elles vivaient dans un monde d’échos et d’écarts, en conversation constante avec les surfaces et les solides.
   Je n’aurais pu supporter de vivre ainsi: elles ne connaissaient pas d’ici, seulement l’écho d’un ailleurs.” (p. 77)

“J’ai tenté d’empoigner mon appareil assez vite pour photographier la pancarte, mais, comme c’est si souvent le cas, l’image avait disparu avant que je puisse la saisir. Je craignais que mon album ne contienne que des photos prises un instant trop tard. Combien de clichés, dans le monde, sont en fait des clichés de l’instant d’après, et non de l’instant qui poussa le photographe à appuyer sur le déclencheur? Combien de clichés ne capturent que le vestige, la réaction, le rire, les vagues? Si nombreux soient-ils, ces clichés étaient pourtant tout ce qui me restait, et, parce que je ne pouvais revoir Layton qu’en photo et pas en chair et en os, ces échos d’actions, fixés sur le papier, se substituaient peu à peu dans mon esprit au souvenir des actions elles-mêmes, dont l’image m’avait échappé.” (p. 143-144)

“Les adultes étaient des entasseurs pathologiques de vieilles émotions inutiles.” (p. 333)

LARSEN, Reif. L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, Le livre de poche, 2010, 408 p.

Quatre filles et un jean

Bof.

Quand on a cessé d’être une adolescente, Quatre filles et un jean d’Ann Brashares ne présente aucun intérêt. À moins d’avoir une envie folle de se farcir tous les clichés de l’adolescence en 200 pages (ou 1000 si vous avez l’intégrale de la série), il n’y a vraiment aucune raison d’ouvrir le livre. Personnellement, même si j’avais en main les quatre tomes, je m’en suis tenue à un seul. C’était assez.

Quatre filles et un jean Ann Brashares

Voilà. Quatre amies inséparables sont séparées longtemps pour la première fois l’été de leurs quinze ans. Avant de se quitter pour les vacances, elle découvre un jean qui, miraculeusement, leur sied à ravir à chacune alors qu’aucune n’est proportionnée de la même façon. C’est comme si le fameux jean avait quelque chose de magique. Pour garder un lien entre elles, elles le porteront à tour de rôle pendant les vacances. Ainsi le jean magique voyagera-t-il à travers les États-Unis, la Grèce et le Mexique, apportant force et courage à chacune pour vivre les aventures et les épreuves des vacances.

Pas de doute, Quatre filles et un jean se lit vite et bien. Mais ce n’est pas un must!

Quatre filles et un jean au cinéma

Un film a été tourné à partir du premier tome de Quatre filles et un jean (un autre film a été adapté à partir du tome 4). Il raconte cette exacte même histoire. Toutefois, des éléments ont été réécrits, surtout concernant la partie qui se déroule en Grèce. Rien pour adoucir les clichés, toutefois: ici, enlever les clichés serait dénaturer l’histoire. Enfin, c’est un petit film d’ado bien relax.

BRASHARES, Ann. Quatre filles et un jean, Gallimard jeunesse, Paris, 2009

Alice au pays des merveilles

Pour chaque livre, il y a un timing (même quand on en lit beaucoup). Tous ne peuvent pas être lus n’importe quand, c’est comme ça. Même les contes pour enfants. J’ai déjà voulu lire Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll par le passé sans parvenir à dépasser les premières pages. Je n’accrochais pas. Et pourtant, me voilà qui y ai plongé cette année avec beaucoup d’intérêt!

Mais je dois vous avouer quelque chose… Les préfaces m’inspirent parfois plus que les livres. Cette fois-ci, du moins, la préface m’aura-t-elle donné la petite poussée qu’il me fallait pour savourer l’œuvre pleinement. La préface, et les annotations de l’éditeur. Alice au pays des merveilles étant traduit de l’anglais et le texte original truffé de jeux de mots pratiquement intraduisibles, l’éditeur a parsemé le texte de notes expliquant les transpositions et les choix du traducteur pour rester le plus fidèle possible à la version originale. J’ai trouvé cela passionnant! Quel défi de traduction!

Alice au pays des merveilles Lewis Carroll

On a beau avoir déjà vu au cinéma quelques adaptations du conte de Carroll, il faut le lire pour comprendre à quel point déjantée est cette histoire. Tout y n’est qu’absurde, mais superbement mené. C’est d’ailleurs ainsi que Carroll a complètement réinventé le conte pour enfants. Son Alice, centré sur le regard de l’enfant (et non sur une certaine pédagogie), se moque de certains traits de la société adulte qui, parfois, est en elle-même absurde, et ce, particulièrement aux yeux d’un enfant. De nombreux malentendus entre les personnages viennent illustrer cet état de fait, appuyés par des jeux de mots (calembours, mots-valises…) qui montrent que chacun entend ce qu’il veut bien entendre.

En somme, les contes de Carroll sont un hommage à l’imaginaire de l’enfance. Si bien qu’il a fait de ses histoires le fruit de l’imagination d’Alice: celle-ci s’aperçoit, à la toute fin, que toutes ses merveilleuses et farfelues aventures provenaient en réalité  d’un de ses rêves.

C’est John Tenniel qui a illustré les deux contes à la demande de Carroll. Il l’aura par la suite regretté, Carroll étant si exigeant qu’il lui disait sans cesse comment dessiner ses personnages, critiquant les dessins jusqu’à ce que le résultat obtenu lui semble parfait. Malgré les tensions continuelles entre les deux hommes, les illustrations de Tenniel sont magnifiques et, bien entendu… rendent très fidèlement les éléments imaginés par l’auteur.

Alice au pays des merveilles au cinéma

Différentes adaptations d’Alice au pays des merveilles ont été réalisées, que je n’ai pas toutes vues (il y a bien des limites!).

Walt Disney (1951)

Ce film d’animation reprend assez fidèlement les aventures d’Alice au pays des merveilles, le premier conte de Carroll.

Tim Burton (2010)

Dans son adaptation, Burton reprend les éléments d’Alice au pays des merveilles ainsi que De l’autre côté du miroir pour créer une nouvelle histoire. Dans son film, Alice, devenue jeune adulte, retourne au pays des merveilles qui, depuis son départ, a bien changé…

Alice au pays des merveilles en extraits

“Là-dessus, elle essuya ses larmes, et continua aussi gaiment que possible:
«En tous cas, je ferais mieux de sortir du bois, car, vraiment, il commence à faire très sombre. Croyez-vous qu’il va pleuvoir?»
Bonnet Blanc prit un grand parapluie qu’il ouvrit au-dessus de lui et de son frère, puis il leva les yeux.
«Non, je ne crois pas, dit-il; du moins… pas là-dessous. En aucune façon.
— Mais il pourrait pleuvoir à l’extérieur?
— Il peut bien pleuvoir,… si ça veut pleuvoir, déclara Blanc Bonnet; nous n’y voyons aucun inconvénient. Tout au contraire.» (p. 245)

“Alice ne put s’empêcher de rire et répondit:
«Je ne veux pas entrer à votre service… et je n’aime pas beaucoup la confiture.
— C’est de la très bonne confiture, insista la Reine.
— En tous cas, je n’en veux pas aujourd’hui
— Tu n’en aurais pas, même si tu en voulais. La règle est la suivante: confiture demain et confiture hier… mais jamais de confiture aujourd’hui.
— Ça doit bien finir par arriver à : confiture aujourd’hui.
— Non, jamais. C’est: confiture tous les deux jours; or aujourd’hui, c’est
un jour, ça n’est pas deux jours.” (p. 253)

CARROLL, Lewis. Alice au pays des merveilles, De l’autre côté du miroir, Folio classique Gallimard, Paris, 2015, 384 p.

L’histoire sans fin

Il y a de ces histoires qui vous replongent directement dans votre enfance… Je me souviens, toute jeune, avoir été fascinée par le film L’histoire sans fin. Je ne pouvais quitter l’écran des yeux chaque fois qu’il était présenté à la télévision. Puis le temps a passé et le film a cessé de paraitre à la télé, du moins à ma connaissance. Il ne m’est revenu en tête que tout dernièrement, disons dans la dernière année, et j’ai depuis une envie folle de le revoir. Grâce au cinéclub littéraire, ça se produira bientôt. Toutefois, jusqu’à tout récemment, j’ignorais que le film était tiré d’un livre de Michael Ende. L’avoir su à l’époque, l’enfant que j’étais aurait harcelé mes parents pour avoir la chance de tenir le livre entre ses mains.

L’histoire sans fin Michael Ende lhistoire sans fin

Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que, dès que j’ai découvert l’existence du roman, je l’ai ajouté à ma sélection pour le cinéclub littéraire…

Bastien Balthazar Bux est un enfant peu populaire. Il est petit et gras, il a les jambes torses et sa timidité le rend maladroit. Il se réfugie donc constamment dans l’univers des livres, là où il peut vivre différentes aventures loin des railleries de ses camarades de classe. Un jour, il entre dans une librairie et aperçoit un livre qui lui semble vraiment spécial: la reliure est en cuir doré et un symbole constitué de deux serpents qui tiennent la queue l’un de l’autre dans leur gueule pour former un cercle orne la couverture. Bastien se sent irrésistiblement attiré par ce livre. Peut-être est-ce dû à son titre? L’histoire sans fin… Bastien a toujours rêvé d’une histoire qui ne se terminerait jamais… Une incompréhensible force à l’intérieur de lui le pousse à voler le livre. Il se réfugie ensuite dans une cachette secrète où personne ne pourra le déranger… et il entreprend la lecture de L’histoire sans fin. Il y découvre le pays fantastique, en danger de disparaitre, et son héros Atreju. Doucement, Bastien devient part de l’histoire, il découvre qu’il a lui aussi un rôle à y jouer.

La première moitié du roman L’histoire sans fin m’a fait renouer avec mes souvenirs d’enfance, même si ces derniers étaient plutôt vagues: je ne savais plus exactement à quoi m’attendre, mais le redécouvrir m’a fait bien plaisir. Puis, j’ai plongé dans la deuxième partie du roman, qui m’était complètement inconnue (un autre réalisateur, George Trumbull Miller, a tiré un film de cette deuxième partie, mais je ne l’ai pas vu). J’ai mis du temps à me laisser entrainer dans cette autre moitié… Je trouvais que le récit perdait son but et devenait un peu insipide. Jusqu’à ce que je comprenne que l’ensemble du livre était en fait une sorte d’allégorie. Au delà du récit dans le récit, il y avait l’enfant dans l’enfant, le désir dans le désir, l’être dans l’être…

L’histoire sans fin est un roman initiatique qui enseigne la force et le courage d’être soi. Et les dangers qu’on encourt à désirer être quelqu’un d’autre que soi-même. C’est ce que Bastien apprend à ses dépens au cours de son long parcours initiatique. L’histoire sans fin est donc une histoire à plusieurs niveaux qui repose sur une dimension philosophique. C’est ce qui fait sa force et explique son succès planétaire.

L’histoire sans fin au cinéma

Le film de Wolfgang Peterson (1984) se base sur la première partie du livre, axée sur les aventures d’Atreju. Une adaptation étant une adaptation, le réalisateur a pris quelques libertés (volontaires ou obligées): il a renommé le dragon Fuchur en Falkor, modifié aussi son apparence; il présente Atreju comme un garçon normal alors qu’il a la peau verte dans le livre; etc. Après voir vu le film pour la première fois, Michael Ende, l’auteur du livre, s’est déclaré furieux et a exigé que son nom soit retiré du générique du film. Qu’est-ce qui motivait sa colère de façon précise, je ne le sais pas.

Qui plus est, le film a été un échec commercial. Cela m’a bien surprise parce que tout le monde auteur de moi semble se souvenir – positivement – de L’histoire sans fin. Quoi qu’il en soit, j’ai bien hâte de le revoir (je patiente) et de pouvoir le comparer à ma récente lecture…

L’histoire sans fin en extraits

“La passion de Bastien Balthasar Bux, c’était les livres. Qui n’a jamais passé un après-midi sur un livre, les oreilles en feu et les cheveux en bataille, à lire et lire encore, oublieux du monde alentour, insensible à la faim et au froid —
Qui n’a jamais lu en cachette, sous sa couverture, à la lueur d’une lampe de poche, parce qu’un père ou une mère ou quelque personne bien intentionnée avait éteint la lumière, dans l’idée louable que le moment était maintenant venu de dormir puisque demain il faudrait se lever tôt —
Qui n’a jamais versé, ouvertement ou en secret, des larmes amères en voyant se terminer une merveilleuse histoire et en sachant qu’il allait falloir prendre congé des êtres avec lesquels on avait partagé tant d’aventures, que l’on aimait et admirait, pour qui l’on avait tremblé et espéré, et sans la compagnie desquels la vie allait paraître vide et dénuée de sens —
Celui qui n’a pas fait lui-même l’expérience de tout cela ne comprendra visiblement pas le geste de Bastien.
Il regardait fixement le titre du livre et il se sentait alternativement bouillant et glacé. C’était bien là ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu’il souhaitait depuis le jour où la passion des livres s’était emparée de lui: une histoire qui ne finit jamais! Le livre des livres!
Il lui fallait ce livre, à n’importe quel prix!” (p. 14)

“Bastien considéra le livre:
«Je voudrais bien savoir, se dit-il, ce qui se passe réellement dans un livre, tant qu’il est fermé. Il n’y a là, bien sûr, que des lettres imprimées sur du papier, et pourtant — il doit ben se passer quelque chose puisque, quand je l’ouvre, une histoire entière est là d’un seul coup. Il y a des personnages, que je ne connais pas encore, et il y a toutes les aventures, tous les exploits et les combats possibles — parfois surviennent des tempêtes, ou bien on se retrouve dans des villes et des pays étrangers. Tout cela est d’une façon ou d’une autre à l’intérieur du livre. Il faut le lire pour le vivre, c’est évident. Mais c’est déjà dans le livre, à l’avance. Je voudrais bien savoir comment.»” (p. 20)

   “Bastien réfléchit un long moment puis il dit:
«Étrange, qu’on ne puisse pas désirer tout simplement ce qu’on veut. D’où nous viennent tous les désirs? Et puis d’ailleurs, qu’est-ce que c’est qu’un désir?»
[…]
«Qu’est-ce que cela peut bien signifier? demanda-t-il. FAIS CE QUE VOUDRAS, cela veut bien dire que je peux faire tout ce dont j’ai envie, ne crois-tu pas?»
Le visage de Graograman prit soudain une expression terriblement sérieuse et ses yeux se mirent à étinceler.
«Non, répondit-il d’une voix grave, grondante, cela veut dire que tu dois faire ce que tu veux vraiment. Et rien n’est plus difficile.
— Ce que je veux vraiment? répéta Bastien, impressionné. Et qu’est-ce que c’est?
— C’est ton secret le plus intime, et tu ne le connais pas.
— Comment puis-je donc le découvrir?
— En suivant le chemin de tes désirs, en allant de l’un à l’autre, jusqu’au dernier. Celui-là te conduira à ton Vœu Véritable.
— Cela ne me paraît pas si difficile, fit remarquer Bastien.
— De tous les chemins, c’est le plus dangereux, dit le lion.
— Pourquoi? demanda Bastien. Je n’ai pas peur.
— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, gronda Graograman. Il exige une sincérité et une attention sans failles, car sur aucune autre chemin il n’est aussi aisé de se tromper définitivement.
— Veux-tu dire que les désirs qu’on éprouve ne sont pas toujours bons?» s’enquit Bastien.
Le lion fouetta de sa queue le sable dans lequel il était couché. Il rabattit les oreilles contre sa tête, fronça le nez, ses yeux lançaient des étincelles. Bastien fit le geste involontaire de plier l’échine quand Graograman dit, d’une voix qui faisait à nouveau vibrer le sol:
«Que sais-tu de ce que sont les désirs? Que sais-tu de ce qui est bien?» (p. 266-267)

ENDE, Michael. L’histoire sans fin, Le livre de poche, 2008, 534 p.