Lettres à mon ami américain

J’avais hâte de lire Lettres à mon ami américain que m’ont offert les éditions Prise de parole l’automne dernier. Je les en remercie et m’excuse en même temps de ce retard outrageux dans mon calendrier de lecture. Le livre, préparé par Benoit Doyon-Gosselin, contient toute la correspondance retrouvée  du poète acadien Gérald Leblanc à son ami américain Joseph Olivier Roy, lui aussi de descendance acadienne.

Lettres à mon ami américain 1967-2003 Gérald Leblanc Benoît Doyon-Gosselin Acadie Prise de parole Poète

Avant d’entamer l’ouvrage, je ne connaissais Gérald Leblanc que de nom. Je n’avais jamais rien lu de lui, et il m’a semblé que la lecture des Lettres à mon ami américain m’offrait une très belle occasion de découvrir l’auteur. Bien vite, ma lecture m’a rendue curieuse: je me demandais à quoi ressemble l’écriture du poète en dehors du contexte de la correspondance, qui se rapproche plus du discours quotidien. J’ai donc commandé Éloge du chiac et, en attendant de le recevoir, j’ai visionné L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, un documentaire trouvé sur le site de l’ONF et que voici:

L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, Rodrigue Jean, offert par l’Office national du film du Canada

J’ai adoré regarder, ou plutôt écouter ce film, car on y fait de nombreuses lectures des textes de Leblanc, et celles-ci sont magnifiquement performées.

Lettres à mon ami américain présente 36 ans de correspondance, mais comprend seulement les lettres écrites par Gérald Leblanc. Les réponses de Joseph Olivier Roy ne s’y trouvent pas en raison de l’épaisseur déjà impressionnante du livre, qui fait 513 pages. Cette absence, au début, m’a semblé bien dommage, car j’aurais aimé lire les mots de Roy, qui paraissaient si importants à Leblanc et qui influençaient sa pensée ou, du moins, l’alimentaient.

Les premières années de correspondance sont les plus volumineuses. À titre d’exemple, en ouvrant l’ouvrage au hasard à la page 223, j’y trouve une lettre écrite le 20 septembre 1970, presque exactement trois ans après le début de leur correspondance. Ces trois années, donc, représentent à elles seules environ la moitié (en termes de pages) d’une correspondance de près de 40 ans. La longueur des lettres des premières années est d’ailleurs impressionnante. Ces années sont pourtant les plus naïves, et les lettres parlent principalement de livres divers et de l’amour que ressent Leblanc pour un certain Bob, avec lequel il entretient une relation plutôt dysfonctionnelle. Au cours de ces années, Leblanc se cherche et les lettres, parfois redondantes en raison de leur sujet, démontrent la quête de l’homme en quête d’un but à son existence. Il est donc intéressant de lire les lettres des années suivantes, alors que Leblanc, d’abord concentré sur l’espoir de la souveraineté québécoise pour sauver l’Acadie des « maudits Anglais », découvre peu à peu la richesse et le pouvoir de son propre peuple et le rôle qu’il peut lui-même jouer dans la « Révolution tranquille acadienne ». À partir de là, ses lettres font état de ses amours sans s’y perdre, concentré que Leblanc est sur le chemin qu’il veut suivre en tant qu’artiste et sur les nombreux projets qu’il entretient et réalise peu à peu.

Je comprends de mieux en mieux la nécessité ainsi que la « fonction » (le rôle) de l’artiste au sein d’une société. Je deviens de plus en plus anti-nationaliste, mon Dieu! Tous ces slogans et ce verbiage! Plus ça change… Je m’intéresse aux individus et non au gouvernement. Tu me disais autrefois qu’une fois un gouvernement élu (fut-il fédéraliste, séparatiste, etc.) se propose de rester au pouvoir (sic), donc il en ressort que ce gouvernement recommence les mêmes conneries de toujours. D’accord. […]. (p. 238)

Puis:

J’ouvre les yeux à la réalité de vivre ici, ma condition d’Acadien. Pendant longtemps je me guindais de « culture » française, par snobisme, « intellectualisme » (ugh, que ce mot pue!), sans savoir ce qu’est la culture. La culture, c’est l’ensemble des besoins de l’Homme: le besoin de manger, de vivre ensemble, de manifester ensemble, de se dire et de s’aimer: l’expression de tout cela, voilà ce qu’est la culture. Maintenant, je peux enfin évoluer dans un milieu que j’accepte de vivre. (p. 305)

Lettres à mon ami américain permet donc de découvrir l’homme dans toute sa vulnérabilité. Ses épisodes dépressifs, ses amours déçus, ses espoirs et ses aspirations, etc., tout y passe sous la plume de Leblanc qui se confie dans ce qui semble un sans-gêne et un abandon total à cet ami des États-Unis. Lors de leurs premiers échanges, les hommes ne se connaissent pas encore. Un cousin de Leblanc lui parle de Joseph Olivier Roy, lui mentionnant qu’il croit qu’ils s’entendraient bien tous les deux, et qu’ils devraient s’écrire. Leblanc envoie donc une première lettre à Roy le 7 septembre 1967. Ce n’est que plus de trois mois (et une centaine de pages de lettres!) plus tard qu’ils se rencontrent en personne pour la première fois.

Dès le départ, le ton est irrévérencieux, voire provocateur, comme si Leblanc testait son correspondant dans l’espoir d’une joute verbale ou d’un débat d’idées. C’est ce qu’il obtient au fil des lettres puisqu’on comprend que les deux hommes ont souvent des opinions diamétralement opposées, mais qu’ils aiment en débattre avec l’autre et éprouvent un grand respect pour les arguments de chacun. Ils aiment aussi parler de littérature (Leblanc, du moins, puisque nous ne voyons que ses lettres) et ils échangent souvent des livres et des disques.

Cette correspondance est intéressante puisqu’elle décrit, à travers le regard de Leblanc, le contexte linguistique, culturel et politique de l’époque. Sur un ton d’abord lyrique, puisque le jeune Leblanc aime les grands emportements, puis de plus en plus sur un ton réaliste et à travers le regard aiguisé de l’homme autodidacte qui forge ses propres opinions et ne craint pas de changer d’avis.

Il vaut cependant mieux être bilingue pour apprécier en entier le gros volume qu’est Lettres à mon ami américain. Bien que Leblanc dit détester les « Anglais », il n’hésite pas à user de cette langue lorsqu’elle facilite l’expression de sa pensée ou quand il croit qu’il pourra ainsi mieux se faire comprendre de son correspondant. Bref, bien que la grande majorité du texte soit en français, on y rencontre régulièrement des passages, voire quelques lettres, en anglais.

I bought too many books of course, mais la vie est courte et l’ART éternel. (p. 413)

Lettres à mon ami américain en extraits

« Toi tu comprendrais (au moins un peu) ce que je fais, ce que je veux et ce que j’accomplis. Je ne suis pas intellectuel: seulement pourri de littérature et assez cultivé – mais culture n’est pas sagesse! Et c’est moi ça. » (p. 95)

« Tu devines correctement si tu me crois revenu de Bouctouche… Cette fin de semaine (oh! week-end d’après une célèbre linguiste française qui dit que l’on risque d’affaiblir notre français en francisant forcément trop de mots anglais et week-end devrait demeurer week-end… pour ma part je dis que l’on désigne une fin de semaine alors pourquoi ne pas dire « fin de semaine »?) […] » (p. 156)

LEBLANC, Gérald. Lettres à mon ami américain 1967-2003: édition annotée préparée par Benoit Doyon-Gosselin, Prise de parole, Sudbury, 2018, 513 p.

Correspondances d’Eastman, jour 4 (9 aout)

Dimanche. Dernière journée des Correspondances sous un soleil magnifique. Pas de lecture sur l’heure du diner; cette fois, je mangerai bien tranquillement, sur un banc du parc du temps qui passe. Aujourd’hui, une conférence de Dany Laferrière m’attend.

Parc du temps qui passe Easman Correspondances d'Eastman

Café littéraire: l’enfance au risque de la mémoire

L’animatrice Marie-Andrée Lamontagne recevait pour le premier café littéraire de la journée les auteurs Herménégilde Chiasson et Michael Delisle, les deux ayant eu une enfance particulière ou difficile.

Herménégilde Chiasson, auteur acadien, est issu de parents complètement analphabètes. Malgré un milieu dysfonctionnel, encouragé par sa mère, il complète vingt-quatre années de scolarité. Son doctorat en poche, il constate toutefois que son niveau de connaissance a fini par créer un écart entre lui et les siens, leur réalité n’étant plus la même. Il a ce que sa mère considérait comme l’autre vie: l’éducation.

“Qu’est-ce qui nous permet de statuer qu’une enfance a été heureuse ou non?” questionne-t-il. Puis il cite Aragon: “Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard.”

Pour lui, la forme est une fusée porteuse. Il sait de quoi il parle, sa série Autoportrait ayant été écrite à partir d’un jeu de contraintes: douze courts volumes, chacun ayant pour prémisse un titre, un thème commençant par l’une des douze lettres de son prénom: Histoires, Espaces, Refrains, Mots, Énigmes, Nostalgies, Émotions, Gestes, Identités, Lectures, Découpages et Excuses, parus chez Prise de parole, à raison d’un par mois.

Il considère que la contrainte permet d’apprécier la performance. De là, pour lui, l’importance de la forme. Les gens qui entrent dans une galerie d’art ne savent plus sur quoi se baser pour évaluer ou aborder l’œuvre, car la modernité et ses libertés a en partie fait disparaitre le repère que peut être la contrainte. Dans un même ordre d’idée, et peut-être parce qu’il est aussi artiste, il considère la littérature comme un “bricolage savant”.

Michael Delisle a connu un père violent qui s’est plus tard accroché à la religion. Dans son livre Le feu de mon père, il relate son histoire familiale, dans un récit qui, sans être parfaitement exact, est construit à partir des versions offertes par son père et par sa mère. Ce récit, pour lui, demeure réel, car il l’a intégré comme tel au fil de son enfance. C’est cette mythologie familiale qui l’a construit.

Par souci de réalisme, il modifie parfois un peu les évènements: la réalité aime les coïncidences, le réalisme, non.

“J’écris pour savoir à quoi ressemble la vie une fois écrite”, dit-il. Il ajoute plus tard: “À force de travailler sur l’enfance, l’enfance évolue.”

Café littéraire: mon enfance est la tienne

Pendant ce café littéraire littéraire animé par Catherine Voyer-Léger, j’ai pris bien peu de notes. Tellement que je me demande comment je vais en parler. S’y trouvaient Denise Desautels (Sans toi, je n’aurais pas regardé si haut), Laure Morali (Orange sanguine) et Simon Roy (Ma vie rouge Kubrick).

J’ai été touchée par Simon Roy et bien intriguée par son livre, mi-récit, mi-essai. Mais je ne paraphraserai ici qu’une parole de Laure Morali: de notre enfance, on garde bien ce que l’on veut; et ce qu’on garde, on le reconstruit.

Café littéraire: Dany Laferrière

C’est une heure qui a passé extrêmement rapidement. Dany Laferrière est de ces hommes qu’on se plait à écouter, parce qu’il parle intelligemment, mais aussi parce qu’il se livre, dans la colère passagère ou dans l’humour. Ne l’ayant jamais lu, j’ai découvert son œuvre par bribes, à travers la voix de la merveilleuse Marie-Thérèse Fortin, que j’admire pour son apparente grande authenticité.

Je n’ai pas apprécié l’animation du pourtant sympathique Dominic Tardif, qui m’a semblé préférer la légèreté à la rigueur. Il a eu l’idée (bonne, quand même) de suggérer à l’auteur de manger une mangue de la façon dont il l’explique dans un de ses livres. Joli écho à son œuvre, certes, mais j’avais l’impression que ce temps aurait pu être mieux investi. Peut-être simplement parce que j’avais conscience qu’une heure, c’est vite passé.

Heureusement, Dany Laferrière aime philosopher et il lui en faut peu pour se laisser aller à discourir longuement. Très peu sur la littérature en tant que telle (et je m’aperçois que c’est ce que je reproche à M. Tardif dans son animation), mais le tout était très intéressant, sinon divertissant.

Il a parlé de cette génération d’enfants qui est élevée dans l’univers de Disney, les enfants Disney. Tous vont partager les mêmes souvenirs, les mêmes références. Ils deviendront en quelque sorte une meute. D’ailleurs, pour connaitre l’âge de quelqu’un, il suffit de chanter une chanson ancienne (Disney ou non); à preuve que les meutes ne datent pas d’aujourd’hui. Laferrière regrette qu’il n’y ait pas plus de voix discordantes. Pourquoi devrions-nous tous partager la même enfance?

Il croit que nous commençons à structurer les enfants trop tôt. Ils sont sous surveillance, dit-il. Mais si l’enfant perd toute sa fantaisie, on est mort, c’est comme avec les abeilles, dit-il. Notre vie est en danger si ce conditionnement continue.

C’est donc normal que nous soyons mal dirigés. Nous avons fait de nos politiciens des hommes médiocres.

Quand Dominic Tardif lui demande lequel de ses livres il considère comme le plus abouti (ou un truc comme ça), Laferrière s’emporte: “Ne m’emmerdez pas avec mes livres!” À son avis, c’est notre travail à nous, lecteurs, de juger de la qualité de ses œuvres. Son travail à lui, c’est de les écrire. Qu’on n’aille pas lui demander dans quel objectif il a écrit telle partie, qu’on se débrouille! Puis, demander à un auteur lequel de ses livres est son préféré serait aussi déplacé que de demander à un parent lequel de ses enfants il préfère. On peut avoir un préféré, mais qu’on n’aille pas le dire à l’auteur ou au parent.

Il affirme qu’à ses eux, un prix Nobel est une personne qui a dépassé la technique et peut désormais l’appliquer dans la vie. Il fait un parallèle avec la technologie: un peu abrutit, beaucoup libère (selon un certain philosophe québécois dont le nom lui échappe sur le moment).

Enfin, il définit ainsi la paresse: faculté de se reposer avant la fatigue.

Cérémonie de clôture

On se déplace au Cabaret d’Eastman pour la cérémonie de clôture. Lecture et dévoilement des lettres gagnantes. L’après-midi est avancé. Je reprends vite la route.

Correspondances d’Eastman, jour 2 (7 aout)

Grosse journée. J’ai été occupée de 10 heures à 17 heures, courant un peu dans les brefs intervalles. La tête pleine.

Je blogue pour la vider.

Moyenne d’âge du jour… pas mal la même chose qu’hier, un peu plus de cinquantenaires, peut-être. Je me demande pourquoi il n’y a pas plus de jeunes, c’est bien, ce festival. C’est peut-être le prix d’entrée… Quoi qu’il en soit, en ce 7 aout, j’ai assisté à trois cafés littéraires, une grande entrevue et une lecture d’auteur.

Correspondances d'Eastman Terrasse Québécor

Café littéraire: père et fils

Probablement le café qui m’a le plus interpelée alors qu’au départ, le sujet ne me disait pas grand chose… Catherine Voyer-Léger, animatrice, accueillait François Turcot et Éric Godin. Le premier est un jeune poète publié à La Peuplade (une affaire de famille) et enseigne au collégial. Il venait pour parler plus particulièrement de Mon dinosaure, livre dans lequel il raconte son père. Le deuxième, illustrateur, peintre, sculpteur, a pris le chemin des mots à la suite du suicide de son fils, dont il est question dans son livre Lettres à Vincent. Deux points de vue différents dans les rapports père-fils, celui du fils, celui du père. Voici ce que j’ai pris en note.

François Turcot est fasciné par l’architecture des livres, par le trajet que prend l’auteur pour raconter. Il dit avoir construit ses deux derniers livres en spirale. De plus, il porte un intérêt tout aussi grand à la posture du lecteur, qu’il garde en tête, comme un jeu, lorsqu’il “construit” ses livres. Ce n’est pas qu’il se censure, mais plutôt qu’il aime amener ses lecteurs dans les chemins qu’il leur a choisis. À cela, Éric Godin réagit en disant qu’en effet, il a lu Mon dinosaure en ayant l’impression qu’on se jouait de lui; le début du livre n’étant pas linéaire, en tant que lecteur, il a senti qu’il n’avait pas d’autre choix que de laisser l’auteur jouer avec ses repères et de le suivre. François Turcot confirme et ajoute qu’une personne lui a déjà dit au sujet de ce livre que, pour y entrer, on doit passer par un “nuage fragmentaire”. Il aime l’image.

Mon dinosaure est construit sur une métaphore filée autour du thème du dinosaure pour désigner le père, avec un jeu d’échelles (dinosaures, baleines…). Turcot en a lu un extrait, magnifique. Je ne lis à peu près jamais de poésie, mais je suis maintenant tentée par ce livre.

De son côté, Éric Godin a perdu son fils cadet alors qu’il avait tout juste 16 ans, un suicide. Il dit avoir écrit Lettres à Vincent comme s’il descendait en apnée, si loin que les poumons lui en auraient éclaté, mais, en remontant… quelle bouffée d’air! Je crois qu’on lui avait demandé s’il avait écrit ce livre pour se libérer. Je ne suis plus certaine de la réponse, je crois que c’était à la fois oui et non.

Dans son travail, car il écrit aussi des livres pour enfants, il dit accorder une importance toute particulière à la typographie (après tout, c’est un artiste), partant d’ailleurs parfois de la beauté d’une lettre en lettrine pour imaginer une histoire. Il travaille en suivant son instinct, accepte de ne pas trouver de réponse à tout, considère qu’on doit laisser vivre le mystère.

Au moment de conclure la rencontre, probablement à la suite de la période de questions, François Turcot a ajouté faire la distinction entre travail de libération et travail d’occupation de l’écrivain. Le premier servirait, comme le mot le dit, à se libérer, par l’écriture, d’émotions liées à un ou des évènements vécus. Le deuxième est plus vaste, il s’agirait, si j’ai bien compris, d’occuper l’espace de création, de créer à partir de ses observations…

Lecture d’Étienne Beaulieu

Ce devait être un autre auteur, qui s’est désisté pour x raison, mais le changement a été heureux. Étienne Beaulieu, directeur de la programmation des Correspondances d’Eastman pour la première année, l’a remplacé. Je ne le connaissais pas du tout. Il a fait la lecture d’extraits de son récit Trop de lumière pour Samuel Gaska.  J’ai beaucoup aimé.

Le personnage de Samuel Gaska étant immigré polonais, s’est ensuivie une discussion sur notre situation en tant qu’habitants de l’Amérique, sur notre sentiment, encore aujourd’hui, faisait remarquer une dame, de ne pas encore habiter pleinement cette terre ou, plutôt, de ne pas la laisser nous habiter pleinement. Étienne Beaulieu a fait remarquer qu’à son avis, il n’y a rien de plus américain que le lieu dans lequel nous nous trouvions (pavillon de style japonais), car l’Amérique est constituée d’un ramassis de culture.

Chapiteau Eastman Lecture Étienne Beaulieu
(Très mauvaise photo du lieu où s’est déroulée la lecture)

Il a ajouté que la génération des trente ans et moins sera la première  à vivre en deçà du niveau de vie de ses parents, et il se demande si ça ne va pas ramener le territoire à s’exprimer. J’aime l’idée. Il y a vraiment quelque chose à méditer là-dedans.

Il a été question du rapport à la nature, du besoin d’y retourner qu’a son personnage. Étienne Beaulieu dit qu’en ville, nous sommes constamment confrontés à notre reflet: dans les vitres, les miroirs, à la limite dans les publicités, et que ça explique probablement pourquoi la campagne est si apaisante.

Il préfère le mot silhouette au mot personnage parce qu’il lui semble moins défini, donc moins contraignant. Il préfère aussi récit à roman (pour définir ce qu’il fait) pour d’autres raisons qu’il a plus ou moins explicitées, il fallait conclure. Personnellement, je comprends moins ce besoin de jouer sur les mots, mais il est clair que c’est en lien avec la façon qu’il a d’envisager son travail et avec le regard qu’il y pose.

Grande entrevue: Robert Lalonde

Je n’ai jamais lu Robert Lalonde. Je sais c’est qui, c’est pas mal tout. Dans cette entrevue animée par Jacques Allard, il a parlé de son enfance à Oka, de sa demi-appartenance à la communauté Mohawk grâce à laquelle il a beaucoup appris par l’action, en vivant les choses. Pour lui, il existe deux façons d’apprendre, très antagonistes: initiatique et intellectuelle.

Il affirme que c’est le théâtre qui lui a permis d’accepter l’idée qu’une grande partie du travail du créateur (80% pour le théâtre, selon lui) ne sert à rien, c’est-à-dire qu’elle ne sera pas présentée au public, car elle compte parmi les essais et erreurs. Il croit que c’est ce qui lui a permis d’accepter rapidement, une fois passé à l’écriture, qu’une bonne partie de ce qu’il écrit en vue d’un roman ne s’y retrouvera finalement pas.

Quand on lui a demandé quelle est la part d’autobiographie dans son travail (ou quelque chose comme ça), il a répondu que l’émotion est autobiographique, que la mémoire des faits est tellement variable…

Au sujet de l’inspiration, il dit que c’est trouver une forme qui nous permette de continuer à travailler, donnant l’exemple de Riopelle qui, ne pouvant plus tenir un pinceau, a finalement retrouvé l’inspiration dans des canettes de peinture chez le mécanicien.

Il affirme qu’on doit lutter contre la notion de confort, car c’est pour lui une idée absolument aberrante. Il est faux de croire qu’on devient à l’aise quand on est à notre place (le trac d’un acteur ne disparait par exemple jamais). Il faut simplement apprendre à vivre avec l’anxiété.

Pendant qu’on vit, on revit, on projette, on récapitule. Les choses n’ont pas de perspective dans l’esprit humain, elles sont toutes au premier plan. L’écrivain peut jouer avec ces plans. Et, souvent, l’écrivain travaille contre une vision commune qui s’installe.

Chose essentielle quand on lit: le mystère. Il faut arrêter de chercher à tout expliquer.

Lalonde dit s’ennuyer du langage direct, qui peut sembler proche de l’engueulade tellement les vérités sont énoncées sans façon, mais qui n’a rien d’une chicane. Simplement, il est loin de la langue de bois.

Quelques citations sur lesquelles il s’est appuyé:

De Samuel Beckett: “Il faut bien croire que l’humanité, c’est nous, maintenant.”

De Willie Lamothe: “J’aime mieux mourir incompris que de passer ma vie à m’expliquer.”

De Philippe Sollers: “Le principal ennemi de l’écrivain, c’est la famille.”

De Christian Bobin: “Ce qu’on cite, quelqu’un nous empêche de le connaitre.”

Café littéraire: l’enfance par elle-même

Elsa Pépin, animatrice, recevait Andrée A. Michaud, auteure de Bondrée, et Marie-Josée Martin, auteure de Un jour, ils entendront mes silences. Les deux ont en commun d’avoir eu recours à une narratrice enfant dans leur dernier livre, et c’est en grande partie ce qui se retrouvait au coeur de la discussion, qui est demeurée plutôt sur le plan thématique. J’ai pris peu de notes.

Pour Marie-Josée Martin, la vision idyllique de l’enfance est une utopie, car il n’y a aucune enfance parfaite. Les enfants ne sont peut-être pas aussi insouciants qu’on le pense. Toutefois, l’enfance peut être dénuée de carcans sociaux.

Pour Andrée A. Michaud, l’enfance est plus naïve qu’insouciante. Si l’enfant ne craint pas la mort, c’est qu’il ne la connait pas, car elle demeure un concept abstrait.

Café littéraire: la parole conteuse

J’ai beaucoup aimé cette rencontre, animée par Sarah Rocheville, or j’ai pris très peu de notes. Je crois donc que j’ai aimé l’énergie de la conversation entendue plus que les propos tenus. Les auteurs invités étaient Catherine Leroux (Le mur mitoyen, La marche en forêt), Audrée Wilhelmy (Oss, Les sangs) et Simon Boulerice (Javotte).

Sarah Rocheville a questionné les auteurs sur leur intérêt pour le conte, leurs œuvres s’en rapprochant toutes d’une certaine façon. Audrée Wilhelmy a répondu que le conte est un univers rassurant dans lequel il est plus facile de faire ses armes en écriture, car, non seulement il offre un cadre, mais il permet aussi beaucoup de liberté. Pour l’anecdote, il y a un personnage de curé au début de son livre Oss (son projet de maitrise), mais, n’arrivant pas à le faire parler, elle a choisi de le tuer pour le sortir de l’histoire, sur conseil de son directeur de maitrise.

Simon Boulerice a fait rire tout le monde en avouant mettre ses initiales dans la marge des livres qu’il lit chaque fois qu’il y découvre une phrase qu’il aurait aimé écrire lui-même.

*

Je suis ressortie de cette deuxième journée pleine d’énergie, le cerveau en ébullition, tellement que, plutôt que d’aller au spa comme je l’avais prévu, j’ai choisi de faire l’ermite pour écrire, bloguer, réfléchir. Petite promenade le long du lac Memphrémagog. Hôtel.

Lac Memphrémagog Correspondances d'Eastman