Le grand détour pour traverser la rue

J’ai été à la fois charmée et agacée par Le grand détour pour traverser la rue, du primoromancier Alain Savary. Pourtant, l’agacement ressenti m’a semblé sain et est plutôt entré en dialogue avec la lecture que je faisais du livre. Celui-ci provoquait chez moi des réactions qui me laissaient parfois dubitative, comme si j’étais à la fois en accord et en désaccord avec le propos de l’ouvrage ou le ton employé par l’auteur. Soyons claire. Le grand détour pour traverser la rue est un bon roman. Le lecteur traversera ses 125 pages en y faisant toutes sortes de petites trouvailles et il réfléchira, sans doute, aux affirmations que fait le personnage sur différents sujets. Là réside pour moi le point fort du livre: il amène des idées. Qu’on y adhère ou non, celles-ci provoquent des réactions, stimulent la pensée et parfois, comme chez moi, des émotions contradictoires.

Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary L'Interligne

Le grand détour pour traverser la rue raconte comment un jeune pauvre du quartier Vanier, à Ottawa, se sort peu à peu de la misère pour « traverser de l’autre côté de la rue » et s’installer à Parc Rockcliffe, le quartier riche de la ville. Le livre s’ouvre sur un narrateur-auteur de trente ans qui annonce le sujet du livre (il va être père et souhaite écrire son passé difficile pour le faire découvrir à son enfant plus tard), mais se construit sur un retour chronologique des évènements à partir du chapitre suivant, qui présente le narrateur à 13 ans. Celui-ci gagnera ainsi un an par chapitre jusqu’à son entrée dans l’âge adulte. La boucle sera bouclée lorsqu’à la fin, le lecteur retrouvera le narrateur trentenaire du début.

Premier sujet d’agacement, et pour des raisons littéraires plus qu’idéologiques: le premier chapitre. Le narrateur s’y présente de manière à la fois trop naïve, trop exubérante, trop moralisatrice… et il en dit trop comme s’il devait expliquer au lecteur son projet de fond en comble. Il se justifie d’une façon qui nous donne l’impression qu’il veut se donner de l’importance, ce qui nous éloigne de ce qui aurait pu montrer sa sensibilité et toucher l’empathie du lecteur (ce qui semble le but évident de son discours). Je vais avoir l’air vraiment pointilleuse, mais le point d’exclamation dès la deuxième phrase m’a donné envie de prendre du recul sur mon divan. Pourquoi on me crie en pleine face au bout de dix mots? Voilà ce que je me suis demandé. N’y avait-il pas plus adroite manière de communiquer l’émotion du narrateur? Quoi qu’il en soit, je m’en suis remise. Mais ce chapitre composé de cinq courtes pages, qui me semble beaucoup plus expliquer le projet de l’auteur (comme si l’auteur se l’expliquait encore à lui-même) que servir le roman, ne devrait peut-être pas figurer dans le livre.

À moins que ce soit précisément le but. Car là réside mon deuxième sujet d’agacement: le possible jeu identitaire entre auteur et narrateur. Dès la quatrième de couverture, on remarque la possible parenté entre l’auteur et le personnage.

Quatrième de couverture Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary éditions l'Interligne Ottawa Vanier

Effet que le livre semble vouloir reprendre dans ce premier chapitre, p. 12.

Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary p. 12 éditions L'Interligne Ottawa

Et, tout comme l’auteur, le personnage finit par étudier à Londres et travaille comme investisseur à Ottawa… Enfin, ce jeu, si c’en est un, me donne l’impression de retourner au siècle de Laclos où on fait croire qu’on a retrouvé la correspondance desdits personnages et qu’on en a fait un livre. Le livre en soi devient objet de fiction. Je ne sais pas pourquoi, dans ce cas-ci, ça m’agace. Je me sens injuste en écrivant cette opinion, c’est très personnel et ça n’enlève rien à la valeur du livre. Plusieurs pourraient au contraire apprécier cette zone grise. Si c’est bien un jeu, je trouve quand même amusant qu’on lance vers la fin un nom de famille permettant d’identifier pour la première fois le personnage (ou l’auteur?).

Dès les cinq premières pages, donc, Le grand détour pour traverser la rue ne m’a pas laissée indifférente. Curieuse, alors que je viens d’écrire toutes ces lignes, j’ai fait une petite recherche sur Internet pour voir si on sait qui est Alain Savary. Il semblerait que le journal Le Droit ait interviewé l’auteur, dont c’est le pseudonyme, que l’homme a un accent français, refuse de dire son vrai nom et ne semble pas originaire de Vanier, ni primoromancier. Donc le jeu va plus loin… Un peu comme avec Romain Gary et son projet de « roman total » (j’écrirai là-dessus un jour), l’auteur est aussi un personnage. Sauf que celui-ci accorde des entrevues en dévoilant le pot aux roses. À moins que ça ne fasse encore là  partie de la fiction. Pour voir l’article du Droit, cliquez ici.

Bref, il y a beaucoup à dire sur ce roman pseudo premier du pseudo Alain Savary. La vérité, c’est que passé le premier chapitre, j’ai bien apprécié. L’auteur présente un personnage issu d’un milieu défavorisé qui pose un regard intelligent et aiguisé sur le monde qui l’entoure. Un regard très critique aussi, qui frôle à l’occasion une certaine condescendance, mais un regard différent qui rend l’ouvrage très intéressant. Parfois, la lucidité du personnage mène à des propos tout à fait légitimes, mais semble en même temps montrer une certaine arrogance. Pour cela, autant je me suis intéressée aux idées énoncées par le narrateur dans ces moments, autant je me suis arrêtée pour me questionner sur leur véracité. Ne risquais-je pas de me laisser flouer par l’allure intelligente du discours? Je n’ai pas de réponse parfaite à cela, mais j’ai aimé que le livre porte au questionnement et à la réflexion tout en offrant un regard nouveau sur la société actuelle.

Le grand détour pour traverser la rue accorde aussi une grande place au corps et à la sexualité comme façon d’être et de s’épanouir. Se découvrir à travers le sexe, les relations interpersonnelles et l’amour véritable, voilà qui sont de bien plus grands sujets du livre que le fait de quitter la pauvreté pour devenir investisseur financier. Si le narrateur, posé en écrivain, affirme écrire ce livre pour que son enfant à naitre puisse un jour découvrir son passé pauvre et son cheminement vers sa situation actuelle, il offre surtout une critique de la façon dont les humains, en général, vivent leur vie avec les œillères du conformisme. Et on comprend que c’est en partie ces œillères qui sont responsables des écarts sociaux. Il présente en cela un point de vue très politisé.

Le grand détour pour traverser la rue en extraits

« Personne n’aime saisir qu’on vient tous de quasiment rien, d’un sperme minuscule qui séjourne dans des muqueuses. C’est visqueux. C’est douteux. Et qu’on est tous expulsés violemment. » (p. 12)

« Mais la plupart des journalistes ne se rendent pas compte qu’on passe son temps à écouter des balivernes. Ils en produisent à la tonne. Et on est souvent en accord avec ces balivernes. Ça s’appelle l’identité. Ça permet de cacher ce qui est important. Ce qui est partageable. Bien au-delà de la surface. Moi, ici, je me dévoile incognito, au fil des ans. C’est plus intéressant que Facebook. » (p. 13)

« « Rien de plus  culturel que la sexualité », m’a-t-il enseigné en m’observant de son regard intelligent. « La planète et l’Occident en particulier sont paniqués par cette culture. Elle subit le rejet. On enseigne tout à l’école, sauf l’art d’être bien à deux. Frustrations après frustrations: travail, travail. Et pour utiliser le fruit du travail: consommation, consommation. Et pour consommer: publicité, publicité, jouant sur le désir du corps que l’on interdit de connaître par un refus de la culture profonde de la sexualité. [­…] » » (p. 97)

SAVARY, Alain. Le grand détour pour traverser la rue, L’Interligne, Ottawa, 2019, 125 p.

Le porto d’un gars de l’Ontario

Avec Le porto d’un gars de l’Ontario, Patrice Gilbert signe son premier roman. Celui-ci met en scène le personnage de Gratien Beauséjour, né en 1940.  Issu d’une famille de classe moyenne de Saint-Michel-des-Saints, le jeune Gratien décide, dès l’âge de 15 ans, de briser la chaine des traditions familiales pour prendre en main son destin. D’abord campée dans l’époque de Maurice Duplessis, dans la maison familiale puis dans la réalité des camps de bucherons, l’histoire se déplace vers les mines de l’Abitibi et de l’Ontario à mesure que s’installent la Révolution tranquille et les aspirations de Gratien Beauséjour.

Le porto d'un gars de l'Ontario Patrice Gilbert Éditions L'Interligne Premier roman Abitibi mines

Le porto d’un gars de l’Ontario appartient au genre historique dans le sens où l’histoire est intimement campée dans l’époque qu’elle décrit. En effet, sans revendiquer une appartenance à ce genre, le livre présente de nombreux éléments qui permettent de l’y associer. Le contexte social et politique est par exemple toujours mis de l’avant pour justifier les actions ou les réflexions des personnages. Que la mère de Gratien songe à Maurice Duplessis pour renforcer sa propre vision traditionnelle de la famille ou qu’un Canadien anglais demande à Gratien la différence entre le français québécois et le français, l’époque, et ce en quoi elle traverse les personnages, est toujours bien présente et bien sentie. Par ailleurs, l’exploitation des mines d’or abitibiennes et ontariennes, ainsi que le débat quant à la sécurité et aux conditions des travailleurs, ouvre un autre pan de l’histoire. Y sont décrites tout autant les opinions des gens de l’extérieur et de l’intérieur sur ces exploitations minières que la montée des syndicats et certains stéréotypes concernant les patrons anglais et les travailleurs French Canadians.

Plus que roman historique, Le porto d’un gars de l’Ontario est d’abord et avant tout un roman d’initiation. Il décrit le parcours de Gratien Beauséjour à partir du jour de sa naissance et montre comment chaque épreuve que le personnage rencontre lui permet de grandir et de se réaliser. La force de l’ouvrage réside d’ailleurs dans la capacité de l’auteur à construire les mythes fondateurs de la vie de Gratien et à les exploiter tout au long de l’histoire pour lui donner du sens. À neuf ans, le jeune Gratien prend part à une course familiale afin d’impressionner son père et de lui prouver qu’il n’est pas « un grand flanc mou ». Le garçon mène sa course jusqu’au bout et reçoit enfin un peu de reconnaissance de ce père qui, quand il prend un verre de trop, fait plus de reproches que de compliments. « Cours, mon Gratien, cours », se répète-t-il encore des années plus tard, chaque fois qu’un évènement le force à se dépasser pour parvenir à ses fins. Car cette course représente le moment où, pour la première fois, Gratien a découvert qu’il avait assez de force en lui pour atteindre ses objectifs. Plus tard, un incident au camp de bucherons et un décès dans la famille viendront s’ajouter à la liste des évènements fondateurs qui forgeront l’identité et la pensée de Gratien.

La narration du Porto d’un gars de l’Ontario a de l’élan. Dynamique, elle emporte le lecteur sans ostentation ni longueurs. L’humour, toujours présent, est bien dosé. Bien qu’il chatouille le personnage d’une douce ironie, il ne s’en moque jamais complètement. Cette petite touche humoristique dans le ton contribue plutôt à renforcer l’humanité et la simplicité du personnage qui, on le devine, pourrait rire de soi de la même façon.

Gratien était effectivement très bien. Il ramassa d’une main le journal qui trônait sur la table déserte voisine et, de l’autre, il prit une gorgée de café. C’était un plaisir pour lui de montrer que, malgré ses airs de campagnard, il savait lire. Il sursauta toutefois quand il vit que le journal était rédigé en symboles et sans doute à l’envers. C’était du japonais pour lui. Vite, il le replaça et en agrippa un où il put lire le titre. La Presse. Personne n’avait noté son échange. Il feuilletait, fier et rêveur, ce journal, vacillant paisiblement de ses pensées à la lecture. (p. 130)

Cette touche humoristique se présente aussi à l’occasion dans le choix des mots, ce qui fait sourire le lecteur attentif.

Il trouva un gîte proportionnel à son budget. Une chambre propre avec un lavabo et une toilette, pour deux dollars par nuit. Il s’offrit une réservation d’une semaine non remboursable, qu’il négocia pour douze dollars et qu’il paya comptant et content. (p. 127)

Baylor l’avait d’ailleurs fait [présenter l’idée] avec force et conviction la veille lors du repas, mais il avait pu constater bien vite que Manchester n’aimait pas du tout l’idée. Lipton, lui, ne dit aucun mot, se contentant de siroter son bouillon de poulet. (p. 342, je souligne)

Le seul petit bémol que j’aimerais soulever concerne la préface et non le roman en tant que tel. Elle ne devrait pas, à mon avis, se trouver dans l’ouvrage. Elle se lit comme un syndrome de l’imposteur, comme si l’auteur s’excusait que sa passion de l’écriture ait mené à un livre. Peut-être qu’en postface, elle aurait mieux passé. À mon sens, toutefois, elle demeure inutile et teinte sans raison valable le jugement du lecteur avant même qu’il n’ait entamé sa lecture.

Quoi qu’il en soit, Le porto d’un gars de l’Ontario est un premier roman réussi. Patrice Gilbert a su faire de l’exploitation minière et de la vie somme toute simple de son personnage une grande aventure en mettant de l’avant la personnalité joviale de Gratien. On lit ce livre comme emporté dans une grande envolée d’enthousiasme.

GILBERT, Patrice. Le porto d’un gars de l’Ontario, Éditions L’Interligne, Ottawa, 2019, 359 p.

Gaucher.ère contrarié.e

Gaucher.ère contrarié.e est le premier roman de l’auteur.e torontois.e V.S. Goela. Paru aux éditions L’Interligne en ce début d’année 2019, ce livre de 155 pages a déjà fait beaucoup parler. D’abord, parce qu’une aura de mystère plane autour de l’auteur.e. Mais qui est V.S. Goela? Le choix des initiales cache son genre, et on peut croire que la personne ne s’identifie à aucun des deux sexes ou encore qu’elle s’amuse à ébranler nos repères. Quoi qu’il en soit, la lecture du livre démontre très vite que ce choix n’a rien de hasardeux. Une démarche idéologique sous-tend l’écriture et ouvre la porte à la réflexion.

V.S. Goela Gaucher.ère contrarié.e L'Interligne Non genré Littérature franco-ontarienne

Tout de suite, l’épigraphe donne le ton:

On dit que le sanscrit est une langue morte, non plus parlée. Comment peut-on désigner une langue « morte », non plus vivante, son sang coulant, sans respiration, absente, si elle est toujours présente dans nos chants, nos chansons, nos poèmes, nos images, notre grammaire?

Je n’aime pas les étiquettes. (p. 9)

Ni étiquettes ni formules toutes construites dans ce roman qui défie les normes traditionnelles à la fois par son contenu et par sa forme. Si vous me demandiez ce que raconte Gaucher.ère contrarié.e, j’aurais bien du mal à vous en faire un résumé. Parce que le résumé d’un roman exige qu’on trouve le fil conducteur du récit, alors que ce livre ne trouve pas son cœur dans l’histoire. Pas de logique de l’action qui ferait s’enclencher des évènements. Le livre de V.S. Goela s’inscrit plutôt dans une logique du sensible, faisant des états d’âme des personnages l’évènement au centre du récit (lire Frances Fortier et Andrée Mercier pour en apprendre plus sur cette logique narrative).

Et des personnages, il y en a toute une galerie dans Gaucher.ère contrarié.e. Ils sont décrits longuement de façon à mettre l’accent sur leur singularité. Celle-ci passe par l’intériorité des personnages. Elle n’a rien à voir avec ce qui pourrait les mettre dans les marges: appartenance aux Premières Nations, genre non identifié, synesthésie, etc. Ce n’est pas une relation différente aux couleurs qui rend un personnage spécial, par exemple, mais plutôt ce que cette particularité apporte à sa vision du monde.

Les personnages qui appartiennent à ce qu’on reconnait comme la norme sont décrits avec la même finesse. L’auteur.e, refusant les étiquettes, s’attarde dans sa façon de les mettre en scène à tout ce qui permet de les distinguer des autres: une qualité particulière, une façon de penser sensible ou originale, une habitude singulière… On lit donc Gaucher.ère contrarié.e pour cette sensibilité. On s’intéresse aux personnages non pas pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont. On sourit à mesure qu’on découvre les traits de leurs caractères. C’est un peu comme de regarder un peintre peindre une toile en s’attardant aux détails. Et on prend un plaisir fou à découvrir certaines pensées qui nous emmènent ailleurs, mais aussi à l’intérieur de nous: « Dans mon dictionnaire de synonymes, le mot anxieux se trouve juste avant le mot anxiolytique, qui précède apaisant. » (p. 150). Un simple fait, présenté pour ce qu’il est, sans explication sur la dimension qu’ouvre l’antithèse accidentelle qu’a commise l’ordre alphabétique. L’esprit voyage.

Il n’y a pas que les personnages qui sont hors norme. La forme du livre enrichit l’expérience et contribue à emmener le lecteur dans la dimension du sensible. Bien que court, Gaucher.ère contrarié.e est divisé en 33 chapitres. La lecture de la table des matières donne l’impression d’avoir affaire à un guide alimentaire, car chaque chapitre est inspiré d’un aliment: « L’inutilité de la poire », Les carottes orange sont moins belles que les violettes », « L’asperge est une arme », etc. Chacun de ces chapitres débute par un clin d’œil ou une réflexion sur l’aliment, avant de céder la place aux personnages.

Chaque fois que j’achète des avocats, je les achète en sac de cinq. je vois les sacs à trois biologiques, mais je ne les veux pas.

cela prend du temps avant que ces avocats deviennent mûrs, mais pas trop de temps. pas assez de temps.

quand ils sont prêts à devenir un guacamole, je suis trop occupé(e). alors, je les laisse évoluer vers une verdure plus foncée, jusqu’à ce que la peau contracte des rides, et puis je les jette dans la poubelle, et j’en achète un autre sac, la semaine suivante. » (p. 35)

Cet extrait est immédiatement suivi d’un intertitre qui nous annonce qu’il sera question du personnage de Yajnadhara dans les prochains paragraphes. Puis à la page suivante un intertitre annonce Mylène et, à la page 40, Richel prend le pas… Ainsi s’organise le livre comme une série d’intrigues ou, plutôt, comme une suite intrigante. On cherche du sens aux titres des chapitres ou encore un lien entre les passages consacrés aux aliments et le reste du projet. On se demande de quelle façon les personnages pourraient être liés les uns aux autres. On obtient en fin de compte bien peu de réponses et, pourtant, on a fait plein de belles découvertes.

On termine Gaucher.ère contrarié.e avec le sentiment qu’il nous faudrait le relire pour mieux le saisir, et l’idée a quelque chose d’attrayant. D’une certaine façon, le livre pourrait se lire comme un recueil de poésie, sans l’obligation de suivre un fil conducteur. On pourrait piger chaque fois un chapitre au hasard et ainsi le découvrir sous de nouveaux angles.

Gaucher.ère contrarié.e en extraits

« L’étiquette de la bouteille montre sa date de naissance. Son ethnie est rouge. Son nom de famille est connu dans tous les pays qui l’importent; son prénom est moins connu. Il est rare. C’est pour cela que ce vin a été acheté à une vente aux enchères.
Le vin est maintenant adulte – il a été adopté à l’âge adulte – alors, je peux m’approcher de lui. On ne peut plus le façonner. Mais plus il vieillit, plus j’hésite à le déranger. Enlever le bouchon provoquera un traumatisme que je ne désire pas lui infliger. Peut-être devrais-je attendre un moment propice, une cérémonie, une teuf?
Le verre n’est pas transparent. Mais j’observe le teint marron prune sanguin et j’ai envie de l’éclabousser sur mes toiles. »
(p. 31)

Tu aimeras ce que tu as tué

Le Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean s’est tenu du 28 septembre au 1er octobre. Dans les jours précédant l’ouverture de cette 53e édition, j’ai commenté dans Facebook une publication de Radio-Canada, qui organisait un concours pour sélectionner les auditeurs qui participeraient au déjeuner des auteurs. On ne peut pas dire que le taux de participation ait été bien grand: aussi mon sort a-t-il été décidé par tirage avec des chances très élevées. J’avais eu le temps d’oublier le concours quand, le vendredi, on m’a contactée pour m’annoncer que le dimanche je déjeunerais avec Kevin Lambert et que je pouvais passer chercher son livre, Tu aimeras ce que tu as tué, aux bureaux de Radio-Canada.

Eh bien voilà, j’ai déjeuné.

Tu aimeras ce que tu as tué Kevin Lambert

Tu aimeras ce que tu as tué, premier ouvrage du jeune auteur, met en scène la ville de Chicoutimi jusqu’à en faire un personnage. Le narrateur, Faldistoire, interpelle constamment la ville, la plaçant dans une position de « dieu destructeur », dieu aimé et honni à la fois, dieu que l’on doit détruire pour que le monde puisse être. Pour Faldistoire, Chicoutimi est la cause de tous les tourments. Originaire du Saguenay, Kevin Lambert dit (je l’ai appris au déjeuner) entretenir une relation amour-haine avec sa ville natale, dont il regrette les préjugés et une sorte de repli sur elle-même. Dans ce roman très mature écrit à l’aube de sa vie adulte, il se moque ouvertement des travers de sa ville d’enfance et de ses discours suffisants:

On trouve tout à Chicoutimi, tout ce qu’un gars peut avoir de besoin, il peut pas mal trouver ça soit à Place du Royaume, au Walmart ou au gros Canadian Tire, soit au Club Price en montant Talbot vers le parc des Laurentides. On a un beau Rona à côté du Club Price, un gros Club Piscine – dans les plus gros. [­…] Il y a aussi le Tangay qui est pas pire, un énorme Gagnon-Frères avec un escalier roulant, le Bureau en Gros, un Omer DeSerres, tous les concessionnaires (sauf les luxueux), trois Tim Hortons bientôt quatre, un beau Pacini où tu peux faire toi-même tes toasts, une Casa Grecque avec un bar à salade, un Scores avec un beau bar à salade aussi, un beau nouveau Jean Coutu en face de l’autre Jean Coutu, mais le double de grandeur; on a vraiment rien à envier, même au monde de Québec. (p. 18-19)

Ce genre de propos, les gens du Lac ou des villes entourant Chicoutimi les ont entendus mille fois.

Avec Tu aimeras ce que tu as tué, Kevin Lambert réinvente brutalement le roman d’initiation. Dans l’univers déjanté qu’il crée de toute pièce en l’accolant sur la réalité chicoutimienne comme un duplicata redessiné, les morts reviennent à la vie comme si de rien n’était, les grands-pères fuckés abusent de leur petit-fils avant de se prendre pour un fantôme, les trans tombent enceintes et les enfants du primaire ont un langage de charretier. Faldistoire découvre ainsi très jeune la mort et la sexualité. Les thèmes de l’homosexualité et de l’intimidation se développent de façon peu banale parmi les dires, les pensées et les agissements de ce personnage cru et violent. À travers les paroles blessantes, les viols ou la maltraitance d’animaux suinte pourtant la sensibilité du narrateur qui veut, tant bien que mal, être aimé.

On s’occupe, on l’oublie. Ça nous revient dans face quand on tombe sur lui dans les douches. Ses sports de fif lui font des abdos troublants, il a des poils sur le chest, le pubis aussi foncé que la tête, en haut de ses six pieds. Recommencer à l’haïr, essayer de partir des rumeurs sur lui dans le je-m’en-câlisse général, jusqu’à un certain jour, un plot twist inattendu, une digression dans le scénario. Il pleuvait, la game de soccer avait été annulée, on était allés courir dans le gymnase même si on était pas obligés, on s’était ramassés juste les deux dans le vestiaire, juste les deux face à face dans les douches. Pour la première fois, on s’était parlé un peu, regardés dans les yeux, frenchés longtemps, enculés maladroitement sur le banc. On avait joui de sa queue solide, de ses larges épaules, la main plongée dans sa tignasse épaisse, on s’était tenus fort, fait rougir la peau, on avait manqué l’après-midi. (p. 152)

Remarquez combien efficacement les actions s’enchainent à l’intérieur de ce passage. Kevin Lambert a une écriture qui va vers l’avant. Les propos du narrateur déboulent à fond de train, et ce rythme pousse à s’accrocher à sa lecture – on ne voudrait pas tomber en bas de la montagne russe pendant que le train fonce.

L’auteur a su donner à Faldistoire une voix forte, imprégnée de son jeune âge et marquée par l’accent régional. Au-delà des expressions comme « faire simple » ou « espads », c’est une voix qui frappe en raison de la fracture qu’elle crée dans notre rapport à l’enfance. Le jeune Faldistoire a un vocabulaire d’adulte mal engueulé accolé à un criant manque de maturité. C’est cet écart entre l’adulte et l’enfant, fortement marqué par un niveau de langue qui tend à les rapprocher, qui donne sa voix particulière au narrateur.

Le directeur est en avant et peine à se faire entendre, il crie: taisez-vous, mais on est absorbés par nos jeux, nos rires, les rumeurs qu’on part sur les élèves des autres classes. C’est la remise des prix Méritas et le spectacle des sixième année, une pièce de théâtre nulle qu’ils ont montée toute l’année et qu’ils vont présenter fièrement, avec leurs faces d’on-est-plus-vieux-que-vous, et toute l’école va les trouver tellement hot et envier leur talent, leur confiance, leurs espads de skate. Nous, notre gang, avec Sébastien et Anne-Louise et Simon et Charles, on s’en contrecrisse d’eux, on les nargue comme les autres, on serait prêts à se battre avec même s’ils sont plus grands: on frapperait plus fort. (p. 93)

Kevin Lambert va jusqu’à créer un personnage qui est son homonyme. Le Kevin Lambert du roman est plus âgé que Faldistoire. Il habite le quartier des oiseaux et avale avec sa souffleuse, un jour de tempête, une petite fille cachée dans la neige. Pourquoi ce personnage? Pourquoi ce faux miroir? La réponse appartient à l’auteur. Quoi qu’il en soit, sa présence renforce notre conscience du clivage entre réalité (le vrai Chicoutimi) et réalité fictive (ce Chicoutimi où même les morts reviennent) sur lequel repose le roman.

Tu aimeras ce que tu as tué est un premier roman réussi et très achevé. Kevin Lambert n’y va pas de main morte, ni dans le développement des thèmes ni dans le choix des mots. L’écriture, menée « au pas de charge » pour paraphraser la quatrième de couverture, nous emporte dans sa cadence d’enfer: oralité, vulgarité, phrases accolées par des virgules… tout déboule dans un grand souffle jusqu’à l’entrechoc final.

Tu aimeras ce que tu as tué en extraits

« J’étais attiré par sa peau foncée comme une insolence envers le racisme latent de Chicoutimi, ses cheveux et ses yeux noirs: un majeur long et raide enfoncé profond dans l’anus de notre charmante ville et remué jusqu’à sa jouissance abondante et involontaire. » (p. 102)

« Impossible de dire, en le voyant, qu’il s’agit de moi sur le tableau, ni même avec certitude qu’il s’agit d’un être humain ou d’un décor de plage; la représentation du monde que se faisait Viviance négociait serré avec d’involontaires notions d’abstraction. » (p. 162)

LAMBERT, Kevin. Tu aimeras ce que tu as tué, Héliotrope, Montréal, 2017, 209 p.

La marche en forêt

Dans le thème “Christine à la quête de l’équilibre” il y a: recommencer à lire des livres dont j’ai envie même si, techniquement parlant, je n’en ai pas le temps. Je débute la série du “trente minutes par soir ou un peu plus quand c’est possible” avec ce petit roman de la québécoise Catherine Leroux, La marche en forêt. Mon amoureux m’a dit: “Oh mon Dieu, il y a les mots marche et forêt dans le titre, c’est tellement facile de voir comment tu choisis tes livres…” et il a bien raison. Ça explique probablement pourquoi, des trois titres de l’auteure, j’ai choisi celui-ci (son premier). La marche en forêt trainait sur ma “pile de livres à lire” depuis un bon moment déjà, me l’étant procuré peu après avoir assisté aux Correspondances d’Eastman à l’été 2015, où j’ai découvert cette jeune auteure.

La marche en forêt Catherine Leroux Le petit blogue

Le livre présente en parallèle différents membres de la famille Brûlé, dont l’arbre généalogique, placé au début du livre, nous aide à comprendre les ramifications. C’est une histoire aux apparences tranquilles, construite sur les petits et grands drames de chaque individu, nous rappelant que, dans le roman comme dans la vie, chacun a sa propre histoire que lui seul connait vraiment. Il y a Fernand qui vient de perdre son épouse et qui se remarie quelques mois plus tard à une femme beaucoup plus jeune, Hubert qui se retrouve en prison, Justine qui prend soin d’un autiste à domicile, Marilou qui entretient des relations difficiles avec sa mère, Marc qui est maintenant père de jumelles… En toile de fond, Alma, l’Amérindienne, part à la chasse… On découvre chaque personnage séparément ou dans ses liens avec les autres, les petites réunions, les grands rassemblements et, peu à peu, se dessine le portrait de cette grande famille tissée serrée.

J’ai adoré l’écriture de La marche en forêt, efficace mais tout en images. J’ai aimé l’humanité. Et une forme d’humilité, aussi.

La marche en forêt en extraits

“Elles sont quatre, ou peut-être cinq. Disons qu’elles sont entre quatre et six, et elles pouffent dans leur coin depuis le début de la récréation. Marc a appris dans son cours de science que le cerveau humain n’est pas en mesure de compter spontanément les objets qui forment un groupe quand leur nombre est supérieur à sept. Si un homme voit six pommes, il jette un œil et dit « six ». S’il y en a neuf, il lui faudra rapidement faire le décompte avant de pouvoir en donner le nombre, ou alors fournir une approximation. Avec les filles, Marc est convaincu que ce chiffre est bien inférieur à sept. Elles bougent sans arrêt, se trémoussent, changent de place, d’allure, de coiffure à tout moment. Sans compter qu’elles se ressemblent toutes un peu, chacune adoptant les manies des autres, s’habillant toutes de la même façon pendant une semaine avant de se métamorphoser à l’unisson… Elles rient en chœur, et regardent toutes dans la même direction. Cette fois, c’est dans la direction de Marc. Quelque chose se trame qui implique Marc. Cela le rend nerveux et fait de la tâche de dénombrer les filles un défi encore plus colossal.” (p. 66-67)

“Ça n’a pas de nom. Dans sa tête, Françoise l’appelle « le trou à bottes », mais elle n’a jamais utilisé cette expression à voix haute. Elle n’a jamais entendu qui que ce soit désigner la chose verbalement, sauf peut-être Normand qui avait employé « le creux pour les souliers », une paraphrase des termes que Françoise utilise avec elle-même. Après tout, ce n’est pas autre chose: un creux cubique dans le mur, près de la porte d’entrée, destiné à recevoir les chaussures. Elle n’a jamais vu cela ailleurs, et c’est ce qu’elle préfère dans la maison de ses beaux-parents. Elle suppose que ces derniers avaient la même affection pour le trou à bottes; Fernand n’a-t-il pas pris la peine d’y poser du tapis lorsqu’il a rénové le sous-sol? En outre, Françoise n’y a jamais vu que les plus beaux souliers, les bottes du dimanche, comme si c’était un honneur pour les chaussures de s’y trouver.” (p. 85)

LEROUX, Catherine. La marche en forêt, Alto, 2012