L’accoucheuse de Scots Bay

Initialement paru sous le titre The Birth houseL’accoucheuse de Scots Bay a été écrit par Ami McKay en 2006 avant d’être traduit en français en 2020 par Sonya Malaborza. Ce roman acclamé par la critique campe son action à Scots Bay, en Nouvelle-Écosse, où l’autrice habite aujourd’hui. Or, cette dernière s’est plutôt intéressée à la vie des femmes du début des années 1900, alors que les accoucheuses à domicile étaient la norme à bien des endroits, malgré les progrès que semblait alors faire la médecine.

L’ouvrage offre d’ailleurs une critique de ces progrès. Ils sont décrits dans le récit bien documenté de L’accoucheuse de Scots Bay comme souvent imposés aux femmes, bien que parfois invasifs et non nécessaires. Ici, morphine, épisiotomie et forceps systématiques apparaissent comme une opération de routine visant à éviter la souffrance d’une délivrance au naturel. Continue reading « L’accoucheuse de Scots Bay »

Une dent contre l’ordinaire

Après avoir publié Dévorés chez L’Interligne en 2018, Charles-Étienne Ferland récidive avec un recueil de nouvelles, intitulé Une dent contre l’ordinaire, cette fois aux Éditions Prise de parole.

Une dent contre l’ordinaire contient quatorze textes aux thèmes éclatés et aux genres variés. De la science-fiction au fantastique en passant par le suspense ou le récit autobiographique, le recueil transporte le lecteur un peu partout et, pourtant, ce voyage se fait autour d’un seul et même pôle, celui de l’ordinaire. Il y est en effet question de l’ordinaire bien réaliste du quotidien, mais aussi de l’ordinaire réinventé ou distordu que l’on peut se permettre d’imaginer. Continue reading « Une dent contre l’ordinaire »

Lettres à mon ami américain

J’avais hâte de lire Lettres à mon ami américain que m’ont offert les éditions Prise de parole l’automne dernier. Je les en remercie et m’excuse en même temps de ce retard outrageux dans mon calendrier de lecture. Le livre, préparé par Benoit Doyon-Gosselin, contient toute la correspondance retrouvée  du poète acadien Gérald Leblanc à son ami américain Joseph Olivier Roy, lui aussi de descendance acadienne. Continue reading « Lettres à mon ami américain »

Champion et Ooneemeetoo

Une des choses que j’apprécie du contrat que je fais pour le Regroupement des éditeurs franco-canadiens, c’est qu’il me fait découvrir des ouvrages dont j’ignorais l’existence. Parmi ceux-ci, une traduction de Kiss of the Fur Queen, réalisée par Robert Dickson et publiée aux éditions Prise de parole sous le titre Champion et Ooneemeetoo. Ce livre de l’auteur cri Tomson Highway est un roman grandiose qu’on devrait, à mon avis, se faire un devoir de lire afin de connaitre un aspect souvent occulté de notre culture canadienne, celui de nos relations avec les Premières Nations et de leur apport culturel. Continue reading « Champion et Ooneemeetoo »

Oubliez

On a récemment soumis à mon attention un recueil de poésie paru chez Prise de parole en 2017, Oubliez, de Sylvie Bérard. Ce court livre de 78 pages a remporté le Prix de poésie Trillium en 2018. Comme son titre le laisse présager, il aborde le thème de l’oubli. Les deux angles sous lesquels le thème est traité rendent le recueil plutôt intéressant. On y rencontre d’abord l’oubli volontaire, celui que l’on tente à la fin d’une relation amoureuse. Puis survient en deuxième partie l’oubli involontaire dû à la maladie. Continue reading « Oubliez »

Pierre, Hélène & Michael – Cap Enragé

J’ai découvert Herménégilde Chiasson pour la première fois lorsque je suis allée aux Correspondances d’Eastman en 2015. Plus tard, j’ai eu la chance d’assister à un atelier d’écriture qu’il a animé à Québec, mais je n’avais rien lu de lui avant cette année. Le premier texte de sa plume que j’ai découvert est publié dans Sur les traces de Champlain, et m’a laissée un peu dubitative. Il y présente une entrevue fictive avec Samuel de Champlain en jouant sur les anachronismes. C’est intéressant, mais cela ne m’a pas autant charmée que les deux pièces de théâtre dont je viens de faire la lecture: Pierre, Hélène & Michael et Cap Enragé. Continue reading « Pierre, Hélène & Michael – Cap Enragé »

Sur les traces de Champlain

Le 23 octobre 2015, après environ deux mois de documentation sur Samuel de Champlain, 24 auteurs de la francophonie sont montés à bord d’un train en partance d’Halifax et ont entamé un voyage d’écriture d’une durée de 24 heures. À leur arrivée à Toronto, le lendemain, chacun avait écrit la partie de l’histoire qui lui avait été attribuée afin de constituer cet ouvrage en 24 chapitres, Sur les traces de Champlain: un voyage extraordinaire en 24 tableaux, relatant les aventures du cartographe de la Nouvelle-France en les années 1600. Continue reading « Sur les traces de Champlain »

À grandes gorgées de poussière

À grandes gorgées de poussière de Myriam Legault, paru en 2009, est le premier roman sur lequel je travaillerai dans le cadre d’un contrat en collaboration avec le Regroupement des éditeurs franco-canadiens et les éditions Prise de parole. Je rédige des fiches pédagogiques qui serviront à l’enseignement de la lecture dans les classes des écoles secondaires francophones canadiennes. Prise de parole est un éditeur qui est animé par un constant souci de susciter un travail intellectuel chez ses lecteurs, et après la découverte de Nipimanitu et celle de Lettres à mon ami américain (qui attend sagement que je plonge plus avant), j’ai pu constater que, bien que roman pour adolescents, À grandes gorgées de poussière ne fait pas exception à la rigueur qui anime la maison.

À grandes gorgées de poussière Myriam Legault Prise de parole

Martine est née au village. Elle y habite depuis toujours, n’a jamais connu la grande ville. Elle connait le pouls des lacs et des rivières comme elle connait l’ennui, qu’elle chasse en compagnie de son ami Antoine. Contrairement à elle, celui-ci aime le rythme lent de la campagne. Il ne ressent pas sa curiosité pour la métropole ni sa soif d’ailleurs. Un été, Nadine la citadine débarque au village avec sa mère. Les deux sont animées d’un grand esprit de liberté et ne ressemblent à personne. Nadine et Martine deviennent immédiatement amies, transformant en trio le duo Martine et Antoine.  La narratrice s’inquiète: et si le courant passait trop entre ce dernier et la nouvelle venue? Aurait-elle encore une place?

Ce qui frappe d’emblée dans À grandes gorgées de poussière, c’est le style. Myriam Legault a choisi de s’adresser à un public adolescent sans pour autant lui rendre la tâche « facile ».  L’auteure semble avoir fait confiance à l’intelligence des jeunes et à leur capacité à déchiffrer un texte. Elle ne présente pas un ouvrage réduit à la formule platonique sujet-verbe-complément qu’on rencontre parfois (ou trop souvent) lorsqu’on veut rendre un livre « accessible ». L’accessibilité ne devrait jamais être issue d’une perte de qualité. Un style nourri – et c’est mon opinion – peut créer des images qui facilitent la compréhension. Puis, la lecture s’apprend. Décoder les images s’apprend. Et c’est avec des romans comme À grandes gorgées de poussière qu’on peut faire ce genre d’apprentissage. Qu’il soit parsemé de figures de style ne saurait être un obstacle, mais un tremplin.

Les livres qui ne font pas l’économie du style ou de la complexité ont le potentiel de plaire pour des raisons qui dépassent la force de l’intrigue. À grandes gorgées de poussière a cette qualité qu’il présente différents niveaux d’intérêt. Il pourra en ce sens plaire à des publics variés, autant adultes que jeunes. Le thème est simple: une adolescente se cherche dans le regard de ses amis et dans le désir d’un ailleurs géographique. Toutefois, en 157 pages, le roman parvient à mettre en scène des personnages complexes et nuancés dont les émotions forment un propos cohérent. Le récit ne suit pas non plus des chemins tracés d’avance et montre que, pour se choisir, il faut faire certains deuils.

L’écriture est ce qui m’a le plus plu. L’auteure joue sur les mots à travers la parole donnée à la narratrice de cette histoire à la première personne. Elle allie les sonorités, les images et les significations d’une façon pleine et assumée qui va jusqu’à l’utilisation occasionnelle d’un métalangage, c’est-à-dire ici d’un discours sur la langue elle-même:

« Je devrais faire ci, je devrais faire ça, je devrais regarder Nadine moins souvent, je devrais quitter le village une fois pour toutes… Le verbe devoir est énervant. Il montre du doigt et condamne, mais il n’aboutit à rien. C’est le cul-de-sac de la langue. » (p. 23-24)

Ce genre de propos rend conscient le jeu sur la langue pour le lecteur inattentif ou inexpérimenté (du moins je présume qu’il peut mener à une forme d’éveil langagier). Il met la langue en relief et peut, je crois, mener les jeunes lecteurs à remarquer le travail qui est fait sur cette langue ailleurs dans le roman.

Avec À grandes gorgées de poussière, Myriam Legault signe une oeuvre à la fois simple et complexe. Une lecture légère qui saura plaire à plusieurs.

À grandes gorgées de poussière en extraits:

« Décidément, j’ai un penchant pour la digression. C’est que j’aime rêvasser. Si on me demandait de faire un autoportrait, je me peindrais avec un doigt sur la tempe, les yeux rivés sur quelque chose à l’extérieur du cadre, perdue dans un rêve. Qu’est-ce qui se trouve en dehors du cadre? Tout et rien. »
   Nadine a dardé sur moi son regard caramel, et j’ai vu la lune reflétée dans le noir de chaque œil. (p. 35)

« Nadine avance d’un pas hésitant et pousse un soupir en sautant sur le roc. Puis, elle me regarde en souriant. La terre ferme lui a redonné sa dignité. Elle est passée du soupir au sourire; elle était sous le pire, elle est maintenant sous le rire. Elle se plante les mains sur les hanches, parcourt les environs du regard […] » (p. 72)

Pour les fiches pédagogiques sur À grandes gorgées de poussière, cliquez ici!

LEGAULT, Myriam. À grandes gorgées de poussière, Prise de parole, Sudbury, 2009, 157 p.

Nipimanitu

Nipimanitu, de Pierrot Ross-Tremblay, m’a permis de faire une première incursion dans la section poésie des éditions franco-ontariennes Prise de parole. L’auteur est professeur adjoint au département de sociologie de l’université Laurentienne de Sudbury. Il a étudié l’amnésie culturelle chez les peuples autochtones (ou plutôt chez son peuple d’appartenance, les Essipiunnuat) en plus de s’intéresser au droit et à l’étude de conflits. Si je prends le temps de nommer ces éléments de son parcours, c’est qu’ils me semblent, à la lecture du recueil, avoir marqué sa poésie  autant que ses recherches. La notice placée en quatrième de couverture annonce d’ailleurs plutôt bien l’essence du livre, disant qu’avec lui, l’auteur « offre une poésie spirituelle et mystique, un chant qui puise aux sources de la métaphysique innue et appelle à la transformation radicale du regard que nous portons sur le monde. »

Pour vous introduire en douceur à la poésie particulière de Ross-Tremblay, je souhaite partager avec vous mon poème coup de cœur. Celui-ci est sans contredit le plus court, et probablement le plus simple. En quatre mots, si l’on compte le titre, il parvient, à mon avis, à évoquer plus que n’importe quel autre. Le voici:

Circonstance

Esprit
Marée intérieure. (p. 35)

L'esprit de l'eau Nipimanitu Pierrot Ross-Tremblay Prise de parole Poésie Innu

Ceci dit, j’ai eu du mal à percer la poésie énigmatique de Pierrot Ross-Tremblay. L’auteur sème les images dans un agencement de mots qui parfois étonne. Sa poésie est visuelle plus que sonore: ce n’est pas la rime qui donne le rythme, mais les peintures qui sont faites des joies ou des craintes issues de l’appartenance à la Terre. La poésie de Ross-Tremblay parvient à faire ressentir la viscérale relation qu’il entretient avec la planète comme dans un seul et même corps, rappelant qu’on ne peut s’en dissocier.

Je crois que cette interprétation me vient de la sensation confuse que j’ai eue, à la lecture de plusieurs poèmes, de ne pouvoir distinguer clairement toutes les images liées à l’humain de celles utilisées pour décrire la nature. Cette confusion, comme l’absence de rythme sonore défini sur lequel me reposer, a été source d’inconfort. On m’avait pourtant avertie que la lecture de Nipimanitu serait exigeante. Malgré cela, la curiosité me ramenait sans cesse à ce recueil dont chaque poème peut être vu comme une énigme. Les images semées germent en soi comme une série d’impressions. On ressent de l’amour et du malaise, on sent le vent et le froid, on voit beaucoup de bleu et de vert dans le reflet cristallin de l’eau. Les enfants jouent. L’homme adulte craint et lance un appel au changement. Une série d’impressions, donc, comme si le texte parlait une langue non entièrement mienne, celle des plantes, des minéraux, du paysage.

Le soleil grand-père des ombres
Illumine de son destin

Le soulèvement, tendres trèfles
Marguerites effrontées
Aux détours inconnus

Nuit de nos corps
Orages et éclairs
Fine glace (La grande émeute III, p. 66)

Des poèmes comme des lettres d’amour à la Terre qui nous accueille. Des poèmes comme des prières aussi, quand l’adoration croise la déification. Mais encore là, c’est une série d’impressions.

Chant écarlate!
Abreuve le désert du vide
De visages adorés
Irrigue plaine annoncée de la vie bonne
De mille dons
Ouïe héroïque, semences
Ouverture aux saints au-delà (Ondée, p. 122)

Enfin, Nipimanitu n’est pas un recueil que l’on qualifierait d’accessible. Toutefois, le lecteur persévérant y fera quelques belles découvertes. Cet extrait, par exemple, m’a beaucoup plu:

Notre mal est sans visage
Notre peine sans nom
La langue coupée
Nous brulons

Les cendres sont-elles fertiles? (Esh Shipu I – Sincères visages – Les cendres fertiles, p. 19)

Qu’en pensez-vous?

Nipimanitu en extraits

Navigueras-tu au-delà des récifs
Amérique des bagnes au malin déni
Aux racines déchues aux ailes flambantes
Sanglots de ton agonie? 
(La grande émeute II – Éveils, p. 28)

ROSS-TREMBLAY, Pierrot. Nipimanitu, Prise de parole, poésie, Sudbury, 2018, 123 p.