Une marche jusqu’à Kobé

J’errais sur la toile quand j’ai découvert le site La littérature japonaise, qui se consacre (le nom le dit) à la littérature nippone. J’y ai appris l’existence de Jentayu, revue littéraire d’Asie, par le biais d’un article consacré au texte Une marche jusqu’à Kobé de Haruki Marakami, paru dans le quatrième numéro de la revue, Cartes et territoires. J’ai décidé de m’offrir l’ouvrage.

Une marche jusqu'à Kobé Jentayu

C’est une belle revue. Chaque numéro est illustré par un artiste différent (ici, Public Child) et on trouve au début une carte de l’Asie nous permettant de situer géographiquement l’origine de chaque auteur y ayant contribué. Revue conviviale, on s’y sent chez soi.

Je n’ai pour l’instant lu que le texte de Murakami, puisque c’est celui-là qui m’a poussée à me procurer cette revue. Assez court, il ne compte qu’une quinzaine de pages. L’auteur y raconte son retour dans la province de son enfance après qu’ait eu lieu le tremblement de terre de Kobé de 1995. Plus d’une année s’est écoulée quand il amorce son périple, il a eu le temps d’écrire Underground, qui porte sur l’attentat au gaz sarin survenu deux mois après le séisme. Installé dans la région de Tokyo depuis son entrée à l’université, Murakami n’était retourné que rarement dans sa province:

“Il y a des hommes qui, sans cesse, sont comme tirés vers leur lieu d’origine alors que d’autres ont l’impression que tout retour leur est quasiment impossible. Dans la plupart des cas, c’est comme si une sorte de force fatale séparait ces deux catégories d’individus, sans qu’il y ait de rapport avec les sentiments qu’ils éprouvent pour leur pays natal.
Que cela me plaise ou non, il semble bien que j’appartienne à la seconde catégorie.” (p. 186)

Un texte simple, à l’image de Murakami, ponctué ici et là de belles images. Mais surtout, l’amorce d’une réflexion sur les origines, particulièrement celles de la violence.

“Il est indéniable qu’au sein même de ce tableau paisible subsistent des vestiges de violence. C’est ce que j’éprouve de façon intime. Une part de cette violence est enfouie, juste sous nos pieds, une autre se tapit à l’intérieur de nous-mêmes. L’une est la métaphore de l’autre. Ou peut-être sont-elles interchangeables. Elles gisent là, endormies, comme deux bêtes qui font le même rêve.” (p. 192)

Continuellement, une impression d’étrangeté accompagne l’auteur:

“En face de la gare de Rokko, je m’accordai un petit compromis et entrai dans un McDonald’s. Je commandai un ensemble œufs/muffins (360 yens) et pus enfin apaiser la faim qui grondait en moi tel le mugissement de l’océan. Je résolus de faire une pause d’une demi-heure. Il était alors 9 heures. D’être entré dans un MacDo à 9 heures du matin me donna la sensation d’être devenu un élément parmi d’autres à l’intérieur d’une gigantesque réalité virtuelle « macdonaldesque ». Ou encore d’être devenu une part d’un inconscient collectif. De fait, pourtant, tout ce qui m’environnait était bien ma réalité individuelle. Évidemment. Si ce n’est que, passagèrement, pour le meilleur ou pour le pire, ce caractère d’individualité se retrouvait dans une impasse.” (p. 196)

Les questions de l’auteur demeurent sans réponse. Elles ne font que frapper son esprit à mesure qu’il avance, à travers ses souvenirs, sur une terre qu’il ne reconnait plus. C’est quatre mois plus tard, alors qu’il est de retour chez lui, qu’il fait le point en écrivant ce récit.

Une marche jusqu’à Kobé en extraits

“L’eau, comme réduite par le temps, était devenue noire et boueuse, et, sur des rochers secs, des tortues d’âge indéterminé se chauffaient le dos au soleil, sans qu’aucune pensée, sans doute, ne leur traverse le crâne.” (p. 188)

“Il y a cependant une chose, une seule, dont je suis sûr. Plus on vieillit, plus on est seul. C’est pareil pour tout le monde. Enfin, plus exactement, il est possible que, dans un sens, nos vies ne soient rien d’autre qu’une série d’étapes qui nous habituent à la solitude. Nous n’aurions par conséquent aucune raison de nous plaindre. Et d’ailleurs, à qui pourrions-nous bien nous plaindre?” (p. 196)

MURAKAMI, Haruki, « Une marche jusqu’à Kobé », Jentayu no 4: Cartes et le territoires

Correspondances d’Eastman, jour 4 (9 aout)

Dimanche. Dernière journée des Correspondances sous un soleil magnifique. Pas de lecture sur l’heure du diner; cette fois, je mangerai bien tranquillement, sur un banc du parc du temps qui passe. Aujourd’hui, une conférence de Dany Laferrière m’attend.

Parc du temps qui passe Easman Correspondances d'Eastman

Café littéraire: l’enfance au risque de la mémoire

L’animatrice Marie-Andrée Lamontagne recevait pour le premier café littéraire de la journée les auteurs Herménégilde Chiasson et Michael Delisle, les deux ayant eu une enfance particulière ou difficile.

Herménégilde Chiasson, auteur acadien, est issu de parents complètement analphabètes. Malgré un milieu dysfonctionnel, encouragé par sa mère, il complète vingt-quatre années de scolarité. Son doctorat en poche, il constate toutefois que son niveau de connaissance a fini par créer un écart entre lui et les siens, leur réalité n’étant plus la même. Il a ce que sa mère considérait comme l’autre vie: l’éducation.

“Qu’est-ce qui nous permet de statuer qu’une enfance a été heureuse ou non?” questionne-t-il. Puis il cite Aragon: “Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard.”

Pour lui, la forme est une fusée porteuse. Il sait de quoi il parle, sa série Autoportrait ayant été écrite à partir d’un jeu de contraintes: douze courts volumes, chacun ayant pour prémisse un titre, un thème commençant par l’une des douze lettres de son prénom: Histoires, Espaces, Refrains, Mots, Énigmes, Nostalgies, Émotions, Gestes, Identités, Lectures, Découpages et Excuses, parus chez Prise de parole, à raison d’un par mois.

Il considère que la contrainte permet d’apprécier la performance. De là, pour lui, l’importance de la forme. Les gens qui entrent dans une galerie d’art ne savent plus sur quoi se baser pour évaluer ou aborder l’œuvre, car la modernité et ses libertés a en partie fait disparaitre le repère que peut être la contrainte. Dans un même ordre d’idée, et peut-être parce qu’il est aussi artiste, il considère la littérature comme un “bricolage savant”.

Michael Delisle a connu un père violent qui s’est plus tard accroché à la religion. Dans son livre Le feu de mon père, il relate son histoire familiale, dans un récit qui, sans être parfaitement exact, est construit à partir des versions offertes par son père et par sa mère. Ce récit, pour lui, demeure réel, car il l’a intégré comme tel au fil de son enfance. C’est cette mythologie familiale qui l’a construit.

Par souci de réalisme, il modifie parfois un peu les évènements: la réalité aime les coïncidences, le réalisme, non.

“J’écris pour savoir à quoi ressemble la vie une fois écrite”, dit-il. Il ajoute plus tard: “À force de travailler sur l’enfance, l’enfance évolue.”

Café littéraire: mon enfance est la tienne

Pendant ce café littéraire littéraire animé par Catherine Voyer-Léger, j’ai pris bien peu de notes. Tellement que je me demande comment je vais en parler. S’y trouvaient Denise Desautels (Sans toi, je n’aurais pas regardé si haut), Laure Morali (Orange sanguine) et Simon Roy (Ma vie rouge Kubrick).

J’ai été touchée par Simon Roy et bien intriguée par son livre, mi-récit, mi-essai. Mais je ne paraphraserai ici qu’une parole de Laure Morali: de notre enfance, on garde bien ce que l’on veut; et ce qu’on garde, on le reconstruit.

Café littéraire: Dany Laferrière

C’est une heure qui a passé extrêmement rapidement. Dany Laferrière est de ces hommes qu’on se plait à écouter, parce qu’il parle intelligemment, mais aussi parce qu’il se livre, dans la colère passagère ou dans l’humour. Ne l’ayant jamais lu, j’ai découvert son œuvre par bribes, à travers la voix de la merveilleuse Marie-Thérèse Fortin, que j’admire pour son apparente grande authenticité.

Je n’ai pas apprécié l’animation du pourtant sympathique Dominic Tardif, qui m’a semblé préférer la légèreté à la rigueur. Il a eu l’idée (bonne, quand même) de suggérer à l’auteur de manger une mangue de la façon dont il l’explique dans un de ses livres. Joli écho à son œuvre, certes, mais j’avais l’impression que ce temps aurait pu être mieux investi. Peut-être simplement parce que j’avais conscience qu’une heure, c’est vite passé.

Heureusement, Dany Laferrière aime philosopher et il lui en faut peu pour se laisser aller à discourir longuement. Très peu sur la littérature en tant que telle (et je m’aperçois que c’est ce que je reproche à M. Tardif dans son animation), mais le tout était très intéressant, sinon divertissant.

Il a parlé de cette génération d’enfants qui est élevée dans l’univers de Disney, les enfants Disney. Tous vont partager les mêmes souvenirs, les mêmes références. Ils deviendront en quelque sorte une meute. D’ailleurs, pour connaitre l’âge de quelqu’un, il suffit de chanter une chanson ancienne (Disney ou non); à preuve que les meutes ne datent pas d’aujourd’hui. Laferrière regrette qu’il n’y ait pas plus de voix discordantes. Pourquoi devrions-nous tous partager la même enfance?

Il croit que nous commençons à structurer les enfants trop tôt. Ils sont sous surveillance, dit-il. Mais si l’enfant perd toute sa fantaisie, on est mort, c’est comme avec les abeilles, dit-il. Notre vie est en danger si ce conditionnement continue.

C’est donc normal que nous soyons mal dirigés. Nous avons fait de nos politiciens des hommes médiocres.

Quand Dominic Tardif lui demande lequel de ses livres il considère comme le plus abouti (ou un truc comme ça), Laferrière s’emporte: “Ne m’emmerdez pas avec mes livres!” À son avis, c’est notre travail à nous, lecteurs, de juger de la qualité de ses œuvres. Son travail à lui, c’est de les écrire. Qu’on n’aille pas lui demander dans quel objectif il a écrit telle partie, qu’on se débrouille! Puis, demander à un auteur lequel de ses livres est son préféré serait aussi déplacé que de demander à un parent lequel de ses enfants il préfère. On peut avoir un préféré, mais qu’on n’aille pas le dire à l’auteur ou au parent.

Il affirme qu’à ses eux, un prix Nobel est une personne qui a dépassé la technique et peut désormais l’appliquer dans la vie. Il fait un parallèle avec la technologie: un peu abrutit, beaucoup libère (selon un certain philosophe québécois dont le nom lui échappe sur le moment).

Enfin, il définit ainsi la paresse: faculté de se reposer avant la fatigue.

Cérémonie de clôture

On se déplace au Cabaret d’Eastman pour la cérémonie de clôture. Lecture et dévoilement des lettres gagnantes. L’après-midi est avancé. Je reprends vite la route.

Ma vie rouge Kubrick

Ma vie rouge Kubrick. Ce livre acheté le 12 aout, jour où on se procure un roman québécois pour faire vivre la littérature de chez nous. Simon Roy. Cet auteur découvert aux Correspondances d’Eastman. Déjà, dans la salle, avant même de découvrir qu’il était un auteur invité, j’étais frappée par l’air de gentillesse qui se dégageait du sourire qu’il m’a envoyé, en passant. Plus tard, j’ai été charmée par la fragile transparence de cet homme, en entrevue, plongé au cœur de sa propre authenticité.

Simon Roy Ma vie rouge Kubrick

 J’ai bien retrouvé sa voix dans son livre, en partie parce qu’elle avait imprégné ma mémoire, peut-être, mais surtout parce qu’on y sent vivre cette même fragilité assumée. Une grande force, donc.

Ma vie rouge Kubrick (mentionnons que le titre est extraordinaire) est en partie une analyse du Shining de Kubrick (et en ce sens un essai fascinant), en partie le récit du passé hantant de Simon Roy, une partie ne pouvant exclure l’autre, comme si le passé de l’auteur trouvait des racines à même le film de Kubrick.

J’ai adoré Ma vie rouge Kubrick. C’est vraiment un livre remarquable. Fascinant d’un côté, touchant de l’autre. Habilement construit.

En entrevue, Simon Roy a affirmé que les 52 plus ou moins courts tableaux constituant son livre auraient pu être présentés dans un ordre complètement différent. Ça a dérangé ma lecture, sur le coup, de connaitre cette information, comme si la présentation suggérée n’avait pas d’importance et qu’on essayait de flouer la lectrice que je suis. C’est bête. Mais à mesure que je lisais, je remettais en question son affirmation: au contraire, la plupart des chapitres me paraissaient arriver dans un ordre logique, les premiers annonçant clairement des éléments qui seraient repris par les seconds, peut-être moins clairement. L’interrelation était là, bien ficelée.

Quelques éléments à retenir

Le scénario du Shining de Kubrick a été écrit en s’inspirant de l’essai L’inquiétante étrangeté de Freud. Ce pourrait expliquer pourquoi le film parvient à créer autant de malaise. (p. 40)

Kubrick aurait peut-être souffert d’un trouble obsessionnel-compulsif (TOC). Une chose est certaine, il accordait énormément d’importance à la symétrie et semblait avoir un intérêt particulier pour le nombre 42 (plusieurs éléments du film peuvent apparemment être comptés 42 fois). (p. 23-25)

Ed Gein, un psychopathe bien réel, aurait servi d’inspiration à de nombreux personnages, tels que Norman Bates de Psycho et Buffalo Bill du Silence des agneaux. (p. 111, 113)

Ma vie rouge Kubrick en extraits

“Contrairement à ma mère, jamais je ne dois perdre de vue le fil d’Ariane. La seule issue heureuse consiste à avancer obstinément vers la lumière. Apprendre à marcher avec mes cicatrices ouvertes. Je n’ai guère le choix: je dois laisser les rayons du soleil pleuvoir sur moi comme les versets d’un ciel irradiant d’un magnifique rouge Kubrick.” (p. 28)

ROY, Simon. Ma vie rouge Kubrick, Boréal, 2014

Les mots qu’on ne me dit pas

Comment est-ce, pour un entendant, d’être élevé par des parents sourds? C’est ce que raconte Véronique Poulain dans son récit Les mots qu’on ne me dit pas, un livre constitué de courts tableaux, qui se lit rapidement, souvent avec le sourire.

Véronique Poulain Les mots qu'on ne me dit pas Sourd

Véronique Poulain met en lumière la relation amour-haine qu’elle a longtemps entretenue avec ses parents. Sa honte d’être fille de parents handicapés; sa fierté de les voir avancer dans la vie malgré leur difficulté évidente. Les aller-retours qu’elle fait entre ses grands-parents (entendants) et la maison familiale où la communication se fait en langue des signes.

Lors d’une entrevue à la télévision, son père a affirmé qu’il aurait préféré avoir une enfant sourde, comme lui, ce que sa fille affirme comprendre parfaitement en raison de l’écart de culture, de besoins, de communication qu’il y a nécessairement entre sourds et entendants. Deux mondes, en quelque sorte.

Les mots qu’on ne me dit pas est un livre touchant où on sent l’amour que l’auteure porte à ses parents, même si ça n’a pas toujours été facile.

Voici quelques éléments d’information qui m’ont marquée plus particulièrement:

1) Les sourds sont bruyants, car ils ne s’entendent pas. On l’oublie, car on pense le plus souvent à leur monde de silence.

2) Les sourds ont une culture bien à eux. Je le savais pour avoir eu droit à une formation de neuf heures en langage signé québécois (LSQ) il y a quelques années. Après tout, chaque langue amène sa propre culture, car elle oriente la pensée, les conceptions. Élément de cette culture: ne pouvant épeler le nom d’une personne chaque fois qu’ils veulent la nommer, les sourds ont opté pour les surnoms. Un signe désignant un mot qui représente la personne. Pas de doute, c’est d’un bout à l’autre une langue très imagée.

3) Les sourds touchent beaucoup les gens pour communiquer, ne serait-ce que pour attirer vers eux le regard. Impossible d’écouter d’une oreille distraite…

4) Parce que les sourds communiquent avec leur corps (leurs mains, oui, mais leur corps tout entier en plus des expressions du visages), ils sont à l’aise avec lui et ont une sexualité très assumée (selon ce que l’auteure connait de ses parents). Et pour parler de sexe, il faut mimer les gestes. Il y a très peu de place pour la pudeur.

“La langue des signes est la langue la plus crue que je connaisse. Les sourds s’expriment de façon simple, directe. Brutale.
Beaucoup de signes sont beaux, poétiques, émouvants – comme les mots « amour », « symbole », « danse » –, mais dans le champ lexical de la sexualité, c’est une autres histoire. Le signe ne laisse place à aucune équivoque. Alors que les mots suggèrent, les gestes imposent.
Leur crudité heurte les entendants parce que ces gestes anodins pour les sourds sont les mêmes que nous faisons, nous, lorsque nous voulons être grossiers et nous cachons pour les faire. Question de culture.” (p. 79)

Puis vous comprenez que j’ai été fascinée par tout ce qui a trait au langage. La langue, la conception du monde. L’absence de syntaxe chez les sourds, le fait qu’on s’en tienne aux mots clés du discours. Intéressant aussi ce que l’avènement des textos a pu apporter comme possibilités de communication pour ces gens. Et les textos extraordinairement déconstruits que l’auteure reçoit de ses parents m’ont amusée. Parce qu’ils transposent directement de leur langue.

“Dans la langue de mes parents, il n’y a pas de métaphores, pas d’articles, pas de conjugaisons, peu d’adverbes, pas de proverbes, maximes, dictons. Pas de jeux de mots. Pas d’implicite. Pas de sous-entendus. Déjà qu’ils n’entendent pas, comment voulez-vous qu’ils sous-entendent?” (p. 113)

Mais n’auraient-ils pas pu apprendre à lire et à écrire le français (avec ses règles syntaxiques et grammaticales) malgré leur handicap? Je n’ai pas fait de recherche pour l’apprendre, mais je suis curieuse.

MISE À JOUR (4 aout 2017): Après avoir communiqué avec Carol Padden, que j’ai questionnée sur cette histoire de métaphore, je remets en doute l’affirmation de Véronique Poulain dans la citation précédente. Je n’ai pas de réponse absolue, mais je crois qu’il vaut mieux demeurer prudent avec des affirmations aussi drastiques sur les langues de signes, qui demeurent des langues à part entière. Madame Padden m’a fait part qu’une méprise veut venir entre autres du fait que certains parents sourds tendent à simplifier leurs signes lorsqu’ils s’adressent à leurs enfants entendants, ne réalisant pas que la surdité n’est pas un préalable pour bien comprendre cette langue.

Les mots qu’on ne me dit pas en extraits

“Même si je comprends parfaitement la langue des signes, cela me demandera toujours plus de concentration que d’écouter la radio.” (p. 61)

   “Aujourd’hui, mamy est morte.
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, aussi. J’ai onze ans.
Rentrant de l’école, dernière ligne droite avant d’arriver à la maison, je vois tout là-bas, au bout de la rue, que mon père est à la fenêtre. Il me fait de grands gestes:
« Mamy, morte. Mamy, morte. »
Je fonds en larmes.
Il faudrait interdire aux sourds d’annoncer les mauvaises nouvelles par la fenêtre. On a le coeur en miettes encore plus longtemps.” (p. 64)

   “Idée reçue. La plupart des sourds n’ont pas d’aptitude particulière à lire sur les lèvres. Mais, à ce jeu qu’ils sont obligés de pratiquer depuis toujours, ils sont meilleurs que nous.
Avec, souvent, de gros ratés.
Vacances en Tunisie. Je suis au restaurant avec mes parents. Un homme circule entre les tables et propose des randonnées à dos de chameau.
« Chameau? Chameau? »
« Ici, musulmans. Pourquoi jambon? »
Non, papa, pas « jambon » mais « chameau ».

« Jambon ». « chapeau », « chameau », c’est les mêmes mouvements de lèvres.
« Escalope » et « interprète », pareil.
« Bougie » et « toupie », aussi.
Sacré bordel.” (p. 114)

POULAIN, Véronique. Les mots qu’on ne me dit pas, Stock, 2014, 139 p.

Underground

Parfois, on choisit un livre sans trop savoir à quoi s’attendre. Je me suis dit tiens, pourquoi pas retourner à Murakami avec autre chose qu’un roman… Accéder au Murakami terre à terre est toujours intéressant (ma lecture d’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond m’en a du moins convaincue). Je me suis procuré Underground, donc, un livre dans lequel Murakami revient sur les attentats au gaz sarin survenus dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995 et perpétrés par la secte Aum.

Underground Haruki Murakami Attentats gaz sarin Tokyo

Je dis que je ne savais pas à quoi m’attendre, et c’était pourtant très clair, mais je croyais que l’auteur raconterait les évènements dans ses mots à lui. Il fait plutôt le choix de laisser la parole aux victimes, à ceux qui ont vécu cette journée.

Interpelé par une lettre lue dans un magazine — une lettre qui raconte comment un homme ayant conservé des séquelles physiques à la suite des attentats a ensuite été ostracisé à son travail parce qu’il ne parvenait plus à maintenir son rythme d’antan —, Murakami décide d’enquêter sur les évènements. Il veut comprendre comment la société japonaise a pu ainsi se désolidariser des siens. Il entreprend alors un travail de longue haleine: retrouver le maximum de personnes impliquées afin de leur demander de témoigner. La tâche est ardue; la vie privée des victimes devant être protégée, Murakami se retrouve avec une longue liste de noms, sans coordonnées. Difficile, donc, de retracer les femmes mariées. Parmi tous ceux qu’il est parvenu à joindre, plusieurs ont refusé de le rencontrer, pour différentes raisons. Finalement, il a pu recueillir une soixantaine de témoignages. Ces témoignages, il les a d’abord enregistrés, ensuite retranscrits puis, pour qu’ils appartiennent vraiment aux témoins, il les a fait relire par chacun, et retravaillés selon les commentaires reçus, y compris quand on lui demandait d’éliminer des passages pourtant importants. Avec ce livre, Murakami se fait intermédiaire. Les voix se relaient pour raconter une même histoire, vécue selon des angles différents.

Soixante témoignages de victimes, donc, dont seuls trente-quatre se retrouvent dans la traduction française. Un peu décevant à prime abord, mais comme le livre est assez dense (537 pages) et que les évènements se répètent sous des angles différents d’un témoignage à l’autre, je crois que ces 34 récits du Underground français suffisent pour se faire une bonne idée des choses. Murakami prend ensuite la parole dans un essai d’une vingtaine de pages. Il tente de comprendre ce qui, dans la société japonaise, a permis qu’on en arrive là. Réflexion intéressante, dont j’aurais pris plus encore. Ainsi se terminait l’édition originale de Underground. Après sa parution, il a été reproché à Murakami de s’en être tenu à un seul point de vue, celui des victimes.

Voici comment il présente la démarche qu’il a entreprise avec Underground:

“En rédigeant « Underground », j’ai mis un point d’honneur à ne pas consulter le moindre article sur Aum. Je me suis placé autant que possible dans la même situation que les victimes de l’attaque ce jour-là – frappées par une force inconnue et mortelle.
C’est pour cette raison que je n’ai pas donné la parole à la secte Aum dans « Underground ». Je craignais que ça ne dévie le centre d’intérêt du livre, et je voulais surtout éviter le genre de démarche mi-figue mi-raisin qui essaie de présenter le point de vue des deux parties.
   En conséquence, « Underground » a été critiqué par certains pour son unilatéralisme, mais n’avais-je pas intentionnellement focalisé ma caméra sur un point fixe? Je voulais que mon livre serve de lien entre les lecteurs et les victimes interrogées (ce qui ne veut pas toujours dire qu’on soit de leur côté). Mon objectif était que le lecteur éprouve ce que ces personnes avaient éprouvé, qu’il pense ce qu’elles avaient pensé. Cela ne signifiait cependant pas que je voulais nier l’existence sociale d’Aum Shinrikyo.
Après la publication d’« Underground » et après que se furent calmées les diverses répercussions de l’évènement, la question « Qu’est-ce qu’Aum Shinrikyo? » a commencé à me travailler. Après tout, « Underground » était une tentative de réparation. À mon sens, la couverture médiatique de l’évènement avait été partisane et déséquilibrée, et je voulais restaurer cet équilibre, justement. Ce travail terminé, je me suis rendu compte que la question persistait: à leur tour, les récits et les témoignages sur la secte Aum que les médias nous avaient présentés étaient-ils véridiques et assez précis?” (p. 361-362)

Afin de comprendre ce qui, dans la société japonaise, pouvait pousser des gens à devenir membres d’une secte telle qu’Aum (et accepter de commettre un attentat), Murakami décide de poursuivre son projet – un volet intitulé Le lieu promis, compris dans l’édition actuelle d’Underground – en interviewant des adeptes ou d’anciens adeptes. Toutefois, trouver des volontaires n’est pas si simple. Ce sont finalement des rédacteurs du magazine Bungei Shunju, où seront d’abord publiées les entrevues, qui trouveront pour lui des personnes. Huit entrevues seront réalisées avec la même méthodologie que pour les victimes des attentats. Le résultat est très intéressant; et les points de vue qui s’ouvrent sur Aum, de façon surprenante, assez variés.

Underground est peu littéraire, car en majeure partie constitué de transcriptions de témoignages oraux; il trouve son intérêt dans son sujet et dans la brève incursion qu’il permet dans la culture japonaise. C’est ce qui m’a le plus fascinée. J’ai relevé beaucoup de passages que je ne pourrai pas tous citer; je vais tenter de présenter ceux qui offrent la meilleure vue d’ensemble de l’ouvrage. Malgré tout, je remarque que j’ai peu noté d’extraits décrivant les attaques ou les symptômes des victimes, je me suis surtout attardée aux aspects sociaux ou culturels.

Mais avant, voici la carte du métro de Tokyo qu’on trouve dans le livre. J’ai été littéralement fascinée par l’immensité de son réseau…

Plan métro Tokyo Underground Haruki Murakami

Underground en extraits

“À Otemachi, il faut négocier toutes ces correspondances, mais dès qu’on les a passées, cela devient plus clairsemé. Nijubashi-mae, c’est l’arrêt suivant. Pour moi, il y a beaucoup de monde pendant tout mon trajet. De Machiya à Nishi-Nippori, Sendagi, Nezu, Yushima, Shin-ochanomizu, Otemachi… on ne peut rien faire. On est piégés sur place. Une fois montée, je me colle à la porte et, maintenue debout par la masse de gens, je somnole. C’est vrai: je peux dormi debout. Presque tout le monde le fait. Je ferme les yeux et je me détends. Je ne pourrais pas bouger, si je le voulais, alors c’est plus facile ainsi – les visages des gens sont tellement proches! Je ferme donc les yeux et je m’assoupis…
[­…]
Ce jour-là, pour traverser la voiture, je me suis préparée à ouvrir les yeux – je ne peux pas me déplacer sans ouvrir les yeux, hein?
[rire] –, mais j’ai remarqué que j’avais du mal à respirer. C’était comme si ma poitrine était comprimée, au point que, lorsque je tentais d’inhaler, rien n’entrait… Je me suis dit: « C’est curieux. C’est sans doute parce que je me suis levée tôt. » [Rire] J’ai cru que j’étais juste abrutie. J’ai toujours eu le réveil difficile, de toute façon, mais cette impression était assez brutale.
Je me suis sentie mieux quand la porte s’est ouverte et qu’est entrée une bouffée d’air frais, mais dès les portes refermées à Otemachi, ça s’est aggravé. Comment décrire ça? C’était comme si l’air lui-même avait disparu. Et la notion de temps aussi… Non, là, j’exagère un peu.
[…]
L’analyse de sang n’a rien révélé d’anormal. Je ne montrais aucun signe de pupilles contractées. Je me sentais juste mal. Je n’avais pas changé de vêtements et je souffrais vraiment, mais ça s’est arrangé au fil des heures. Heureusement que j’avais somnolé dans le métro! C’est ce que m’a expliqué un inspecteur de police. Mes yeux étaient fermés et ma respiration plus légère, plus superficielle
[rire]. J’ai eu de la chance, je suppose.” (p. 85, 86 et 88; témoignage de Mlle Aya Kazaguchi, 23 ans, victime)

“Ce que je trouve vraiment effrayant, ce sont les médias –, surtout la télévision, si limitée dans ce qu’elle montre. Quand ils parlent de l’attaque au gaz, les journalistes ont des idées préconçues, et donnent l’illusion que le petit détail sur lequel ils se concentrent est représentatif de l’ensemble du problème. Lorsque je me tenais dehors, à la station Kodemmacho, il est certain que ce tronçon de rue était dans un état anormal, mais tout autour le monde continuait à tourner. Les voitures circulaient. En y repensant, c’était irréel: le contraste était tellement bizarre! Mais, à la télévision, ils n’ont montré que la partie anormale, très différente de l’impression que j’avais eue. Ça m’a fait comprendre à quel point la télévision est effrayante.” (p. 229; témoignage de M. Masanori Okuyama, 42 ans, victime)

“Nos bureaux sont à Roppongi. Je prends un bus vers 7 heures pour la station Gotanno, et j’attrape le 7 h 42 ou le 7 h 47 sur la ligne Hibiya pour Naka-meguro. C’est incroyablement chargé. Parfois, on ne peut même pas monter, et pourtant, d’autres passagers arrivent à se glisser dans les voitures à Kitasenju. Vous êtes comme une tranche de jambon entre deux bouts de pain. C’est de la violence physique. Vous avez l’impression qu’on va vous écraser à mort, ou que soudain votre hanche va se déboîter. Vous êtes tordu, informe, et vous ne vous dites qu’une chose: « J’ai mal! » Vous êtes torturé au milieu des autres, avec vos seuls pieds sur un point fixe.” (p. 246; témoignage de M. Naoyuki Ogata, 28 ans, victime) “Sur le quai, personne n’avait l’air pressé, les gens marchaient normalement. Il n’y avait que l’agent qui criait: « S’il vous plaît, plus vite! Sortez! » Les agents étaient tous paniqués, mais pas les passagers; beaucoup s’attardaient pour décider quoi faire.” (p. 275; témoignage de M. Ken’ichi Yamazaki, 25 ans, victime)

“J’emprunte la ligne Hibiya pour aller au travail. Elle est toujours bondée, surtout à la station Kita-senju où beaucoup de gens prennent une correspondance, et où il y a toutes ces réparations qui occupent la moitié du quai – c’est vraiment dangereux. Une simple poussée, et quelqu’un pourrait tomber sur les voies.
C’est bondé au point qu’un jour, alors que je montais dans une voiture, mon attaché-case m’a été arraché par le torrent de passagers. J’ai tenté de m’y accrocher, mais j’ai dû le lâcher pour éviter d’avoir le bras cassé. Il a tout bonnement disparu, et j’ai cru ne jamais le revoir
[rire]. Ensuite, la foule s’est un peu éclaircie, et je l’ai récupéré – une chance! Enfin, à présent, il y a l’air conditionné dans les voitures. Avant, l’été, c’était insupportable.” (p. 309; témoignage de M. Koichiro Makita, 34 ans, victime)

“[…] l’autonomie n’est que l’image miroir de la dépendance envers d’autres. Si vous aviez été abandonné bébé sur une île déserte, vous n’auriez aucune idée de ce que signifie « autonomie ». La dépendance et l’autonomie sont comme l’ombre et la lumière, piégées par la gravité l’une de l’autre et s’attirant mutuellement, jusqu’à ce que chaque individu, après nombre d’essais et d’erreurs, trouve sa place dans le monde.” (p. 341; essai de Murakami)

“Le « contrôle de l’esprit » n’est pas une disposition qu’on peut rechercher ou accorder tout seul. Il faut être deux.
En perdant votre ego, vous perdez le fil de la narration que vous appelez votre Moi. Les êtres humains ne peuvent toutefois pas vivre très longtemps sans sentiment d’être impliqués dans une histoire en devenir. Ces histoires dépassent le système rationnel limité (ou la rationalité systématique) dont vous vous entourez; elles sont la clé cruciale du partage de l’expérience-temps avec les autres.
[…]
Néanmoins, sans ego adéquat, personne ne peut créer de narration personnelle, pas plus qu’on ne peut conduire une voiture sans moteur ou porter une ombre sans véritable objet physique. Une fois que vous avez confié votre ego à quelqu’un d’autre, dans quelle direction pouvez-vous avancer?
Quand vous en êtes là, vous recevez une nouvelle narration de la personne à qui vous avez confié votre ego. Vous lui avez remis le véritable objet, et ce que vous obtenez en retour est une ombre. Dès que votre ego s’est fondu dans un autre, votre narration va forcément reprendre ce que cet autre ego a créé.
Mais quelle sorte de narration?” (p. 342-343; essai de Murakami)

“Cependant, comme je continuais mon entraînement, j’ai été immergé dans l’astral; mon inconscient s’est révélé, mon sens des réalités s’est amenuisé.
Quand cela se produit, vous êtes censé être à l’écart du monde. Il n’y aurait pas eu de problème si mon inconscient avait émergé pendant les vacances d’été, mais c’est arrivé juste avant. Et ça s’est aggravé. Pendant un cours de sciences, je n’ai pas pu me rappeler si j’avais déjà mélangé ou non les substances chimiques d’une expérience. Mon sens de la réalité avait disparu; ma mémoire était si floue que je ne parvenais pas à me souvenir si j’avais fait quelque chose ou si j’en avais seulement rêvé.
Ma conscience avait versé de l’autre côté et je ne pouvais pas revenir dans le quotidien. Les écrits bouddhistes parlent de ce phénomène: lorsque vous atteignez un certain point dans votre formation, des éléments schizophrènes apparaissent. En moi, il n’y avait plus rien d’indéniable sur quoi compter. Heureusement, j’étais encore conscient du lieu où je me trouvais; si la situation avait empiré, j’aurais pu sombrer dans la schizophrénie. J’ai eu de plus en plus peur. Il fallait que je me guérisse d’un coup de cette personnalité divisée, mais ça n’aurait servi à rien d’aller voir un psychiatre. La solution résidait dans ma formation. Je suis donc devenu
samana – si je ne pouvais compter sur rien en moi, la seule solution était de m’offrir à Aum. De toute façon, j’avais toujours pensé qu’un jour je renoncerais au monde.” (p. 413-414; témoignage de M. Mitsuharu Inaba, adepte d’Aum)

MURAKAMI, Haruki. Underground, Éditions 10/18, Paris, 2013, 542 p.

Mort d’un silence

Ce billet sera bref. Mort d’un silence de Clémence Boulouque est le livre sur lequel je travaille dans le cadre du séminaire de maitrise que je suis, et j’ai déjà plusieurs pages d’écrites sur le sujet.

Mort d'un silence Clémence Boulouque Attentats de Paris

Dans Mort d’un silence, Clémence Boulouque raconte les quatre dernières années de son enfance, du moment où son père, le juge Gilles Boulouque, a commencé à travailler pour la chambre antiterroriste jusqu’au jour où il s’est tiré une balle dans la tête. Elle témoigne de l’envahissement de sa vie par le terrorisme et de son deuil immense, inachevé. Elle raconte ces années difficiles, essaie ainsi de retrouver son père, et de trouver la paix, peut-être. C’est bien, si on a envie de lire ce genre de récit. L’écriture de Mort d’un silence est intéressante, le livre court (129 pages).

Mort d’un silence au Cinéma

William Karel a adapté Mort d’un silence au cinéma sous le titre La fille du juge. Une narration en voix off sur des images des médias de l’époque, des photos et des extraits de vidéo de famille. Mi-documentaire, mi-témoignage, donc. J’ai trouvé intéressant d’entendre les médias de l’époque, car on y fait référence dans le livre et ça m’intriguait. De plus, ça situe le récit de Boulouque dans son contexte historique et donne voix au père. Au départ, je n’étais pas très enthousiaste à l’idée de regarder ce film qui me répétait les mots quasi exacts du livre que je venais de lire, mais l’aspect documentaire que je viens d’énoncer a finalement capté mon intérêt.


LA FILLE DU JUGE – Bande-annonce VF par CoteCine

 Mort d’un silence en extraits

“Alors, je barre, je raye. Je biffe ce que j’écris, ce que je crois être moi, pendant quelques minutes ou quelques pages. Peut-être est-ce finalement ma façon de m’anéantir, moi aussi, par instants. Je me détruis, sans me tuer. Je suis l’aînée de mon père, qui rature sa vie au lieu d’y renoncer.” (p. 127)

BOULOUQUE, Clémence. Mort d’un silence, Folio Gallimard, Paris, 2003, 129 p.

Dora Bruder

On m’a dit une fois: “Cette amie est une grande nostalgique…” Et pour la première fois, alors, j’ai songé que certaines personnes ont un rapport au passé très fort, très différent du mien. Et je suis toujours restée avec cette question: Pourquoi la nostalgie? D’où vient-elle? Ces gens immensément nostalgiques me donnent l’impression d’avoir constamment un pied dans le passé, attachés à des souvenirs d’un autre temps, à des évènements qu’ils souhaiteraient pouvoir revivre, encore et encore. Mais, pour que ces évènements aient été si mémorables, ils faut qu’ils aient d’abord été ancrés dans un instant présent fort. Quelle est donc la relation au présent des personnes nostalgiques? La quête que poursuite Patrick Modiano avec Dora Bruder m’a ramenée à cette grande question.

Dora Bruder Patrick Modiano

Mais ce n’est pas ce dont il sera question ici. Patrick Modiano n’aborde pas le passé à la manière des nostalgiques. Pour lui, le passé est partout, imprégné dans les lieux qui ont accueilli les évènements: tout près et pourtant difficilement accessible. Patrick Modiano exerce sa mémoire, ou plutôt celle de l’Histoire, pour que ne soient pas oubliés les gens, les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale.

Dora Bruder, le livre, a commencé trente années après que Dora Bruder, l’adolescente, a péri dans un camp de concentration. L’histoire de ce livre a débuté quand Modiano a lu une annonce, publiée dans un journal de l’année 1941:

   “PARIS
On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris.” (p. 7)

Dès lors, il souhaite en apprendre plus sur cette adolescente en fugue. Comment une fugueuse peut-elle s’en sortir durant ces années de guerre? Il part sur ses traces, fouille les registres, interroge les gens, marche dans les quartiers qu’elle a fréquentés, suit les mêmes rues, identifie les édifices où elle a vécu, tente de reconstituer son histoire. Dora Bruder, le livre, raconte cette quête, le parcours de la mémoire à rebours.

“J’ai mis quatre ans pour découvrir la date exacte de sa naissance: le 25 février 1926. Et deux ans ont encore été nécessaires pour connaître le lieu de cette naissance: Paris, XIIe arrondissement. Mais je suis patient. Je peux attendre des heures sous la pluie.” (p. 14)

Modiano plonge dans la mémoire collective à travers le vécu des individus. Il semble fasciné par ces petites tranches de l’Histoire, celles qui, ensemble, forment le tout que l’on connait aujourd’hui, celui des documentaires.

Si je me suis mise à penser à la nostalgie, même si ça n’a ici rien à voir, c’est que j’ai été impressionnée par la fascination quasi obsessive que le passé exerce sur l’auteur. Pourquoi cette fascination? D’où vient-elle? La réponse est cette fois plus évidente, en partie du moins. Modiano est né l’an où a pris fin la guerre, ses parents l’ont vécue. Il raconte d’ailleurs dans ce livre quelques épisodes qui font le pont entre son père et ces années d’extermination.

Modiano n’a donc pas connu lui-même la Deuxième Guerre, mais il fait tout pour s’imprégner de cette époque. Il tente d’entrer en résonnance avec les lieux pour les investir par l’imagination, pour y resituer l’Histoire, pour la restituer.

   “Je me souviens du jardin des Diaconesses. J’ignorais à l’époque que cet établissement avait servi pour la rééducation des filles. Un peu comme le Saint-Coeur-de-Marie. Un peu comme le Bon-Pasteur. Ces endroits, où l’on vous enfermait sans que vous sachiez très bien si vous en sortiriez un jour, portaient décidément de drôles de noms: Bon-Pasteur d’Angers. Refuge de Darnetal. Asile Sainte-Madeleine de Limoges. Solitude-de-Nazareth.
Solitude.” (p. 41)

Dora Bruder est un documentaire troué. L’histoire de Dora Bruder ne pourra être reconstituée en entier, les archives sont incomplètes ou silencieuses. Mais Modiano rend la voix à d’autres victimes de cette guerre. Il transcrit des lettres envoyées au préfet de police de l’époque, et jamais ouvertes par ce dernier, par des familles inquiètes pour leurs proches. (p. 84-86) Il transcrit la dernière lettre d’un déporté à sa famille. (p. 121-127) Il raconte le destin tragique de romanciers de l’époque. (p. 92-100) Parce que l’Histoire est constituée de milliers de petites histoires.

J’ai apprécié la franchise (apparente) avec laquelle l’auteur présente sa quête. J’ai aimé son style, efficace et beau à la fois, direct mais léger. Une belle découverte.

Dora Bruder en extraits

“Il faut longtemps pour que resurgisse à la lumière ce qui a été effacé. Des traces subsistent dans des registres et l’on ignore où ils sont cachés et quels gardiens veillent sur eux et si ces gardiens consentiront à vous les montrer. Ou peut-être ont-ils oublié tout simplement que ces registres existaient.
Il suffit d’un peu de patience.” (p. 13)

“Comme beaucoup d’autres avant moi, je crois aux coïncidences et au don de voyance chez les romanciers — le mot « don » n’étant pas le terme exact, parce qu’il suggère une sorte de supériorité. Non, cela fait simplement partie du métier: les efforts d’imagination, nécessaires à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur un point de détail — et cela de manière obsessionnelle — pour ne pas perdre le fil et se laisser aller à sa paresse —, toute cette tension, cette gymnastique cérébrale peut sans doute provoquer à la longue de brèves intuitions « concernant des événements passés ou futurs », comme l’écrit le dictionnaire Larousse à la rubrique « Voyance ». (p. 52-53)

MODIANO, Patrick. Dora Bruder, Folio Gallimard, Paris, 1999, 144 p.

L’écriture ou la vie

C’est étrange. J’ai adoré L’écriture ou la vie de Jorge Semprun, il m’a emportée dès le début par son écriture riche sur le chemin des souvenirs. Pourtant, on dirait que je ne sais pas trop quoi dire à son sujet. Commençons par résumer les faits.

Jorge Semprun L'écriture ou la vie Buchenwald

Jorge Semprun nait en décembre 1923 à Madrid dans une famille politiquement engagée. Quand éclate la guerre civile en Espagne, son père quitte le pays avec ses sept enfants et s’établit finalement en France en 1939. Semprun y fait des études de philosophie, s’intéresse à la littérature et s’implique dans la Résistance, dans les réseaux communistes. C’est ainsi qu’en septembre 1943, à l’âge de 19 ans, il se fait arrêter par la Gestapo, torturer puis dépoter à Buchenwald. Là, encore une fois, il pourra intégrer le réseau de Résistance.

L’écriture ou la vie raconte sa libération le 11 avril 1945, comment le retour à la normale fut difficile, comment la mort imprégnait partout la vie. Comment, pour pouvoir vivre, il a dû abandonner pendant des années ce qui le faisait lui, l’écriture.

“Tout au long de l’été du retour, de l’automne, jusqu’au jour d’hiver ensoleillé, à Ascona, dans le Tessin, où j’ai décidé d’abandonner le livre que j’essayais d’écrire, les deux choses dont j’avais pensé qu’elles me rattacheraient à la vie – l’écriture, le plaisir – m’en ont au contraire éloigné, m’ont sans cesse, jour après jour, renvoyé dans la mémoire de la mort, refoulé dans l’asphyxie de cette mémoire.” (p. 146)

Et comment, quelque seize ans plus tard, il est parvenu à renouer avec l’écriture.

Bien que récit autobiographique, L’écriture ou la vie n’est pas une autobiographie. C’est le récit de souvenirs, une plongée dans les vagues de la mémoire, qui vont et qui viennent. C’est une réflexion sur l’écriture, la vie, la mort, le Mal, la fraternité…

Semprun y fait aussi une réflexion sur le témoignage. Comment raconter les camps de façon crédible? Comment être entendu? Comment amener les gens à comprendre vraiment, à imaginer l’horreur des camps, pour ce qu’elle était réellement?

   “—Tu tombes bien, de toute façon, me dit Yves, maintenant que j’ai rejoint le groupe des futurs rapatriés. Nous étions en train de nous demander comment il faudra raconter, pour qu’on nous comprenne.
Je hoche la tête, c’est une bonne question: une des bonnes questions.
—Ce n’est pas le problème, s’écrie un autre, aussitôt. Le vrai problème n’est pas de raconter, quelles qu’en soient les difficultés. C’est d’écouter… Voudra-t-on écouter nos histoires, même si elles sont bien racontées?
Je ne suis donc pas le seul à me poser cette question. Il faut dire qu’elle s’impose d’elle-même.
Mais ça devient confus. Tout le monde a son mot à dire. Je ne pourrai pas transcrire la conversation comme il faut, en identifiant les participants.
—Ça veut dire quoi « bien racontées »? s’indigne quelqu’un. Il faut dire les choses comme elles sont, sans artifices!
C’est une affirmation péremptoires qui semble approuvée par la majorité des futurs rapatriés présents. Des futurs narrateurs possibles. Alors, je me pointe, pour dire ce qui me paraît une évidence.
— Raconter bien, ça veut dire: de façon à être entendus. On n’y parviendra pas sans un peu d’artifice. Suffisamment d’artifice pour que ça devienne de l’art!” (p. 165)

Cette réflexion se poursuit jusqu’à la page 170. Il y est question des témoignages nombreux qui seront faits des camps, des documents qui seront consignés, des photos… Tous des éléments qui permettront d’en arriver à une vérité historique. Mais la vérité du témoin, celle de l’expérience, ne serait transmissible que par l’art, car l’art permet à l’imagination de voir et de ressentir les choses. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles Semprun commencera par écrire de la fiction, bien qu’il se projette dans ses personnages.

Jorge Semprun a cette autre particularité d’être un écrivain d’origine espagnole ayant choisi comme langue maternelle (ce sont ses mots) le français. Il n’a écrit que dans notre langue (ou presque), qu’il parlait à la perfection. Tout comme sa connaissance de l’allemand lui a permis de se débrouiller dans le camp. Les survivants le disent: pour survivre dans les camps, il fallait connaitre l’allemand, avoir un métier pratique. Et de la chance. Beaucoup de chance.

Semprun est décédé en 2011.

Pour finir, voici une vidéo présentant une entrevue avec Jorge Semprun. Ne l’écoutez pas si vous ne voulez pas connaitre le “punch” de L’écriture ou la vie. C’est un extrait où il est bien sûr question du camp du Buchenwald, et j’ai trouvé étrange d’entendre Semprun en parler sur un ton neutre, sans entrer dans l’émotion. On peut constater l’écart qu’il y a entre le laisser-aller de l’écriture (même s’il n’est pas complet) et le contrôle qu’on exerce dans la vie réelle.

L’écriture ou la vie est très riche, autant sur le plan littéraire que sur celui du témoignage. Nombreux sont les passages sur lesquels je me suis arrêtée. Mais je ne peux pas tout citer. Voici malgré tout quelques extraits.

L’écriture ou la vie en extraits

“C’était très excitant d’imaginer que le fait de vieillir, dorénavant, à compter de ce jour d’avril fabuleux, n’allait pas m’approcher de la mort, mais bien au contraire m’en éloigner.” (p. 28)

“Mais il n’a bientôt plus eu la force de prononcer le moindre mot. Il ne pouvait plus que m’écouter, et seulement au prix d’un effort surhumain. Ce qui est par ailleurs le propre de l’homme.” (p. 31-32)

“Celui-ci avait encore la force, inimaginable par ailleurs, de se réciter la prière des agonisants, d’accompagner sa propre mort avec des mots pour célébrer la mort. Pour la rendre immortelle, du moins. Halbwachs n’en avait plus la force. Ou la faiblesse, qui sait? Il n’en avait plus la possibilité, en tous cas. Ou le désir. Sans doute la mort est-elle l’épuisement de tout désir, y compris celui de mourir. Ce n’est qu’à partir de la vie, du savoir de la vie, que l’on peut avoir le désir de mourir. C’est encore un réflexe de vie que ce désir mortifère.” (p. 61)

“Nous avions tous deux la passion que peuvent avoir des étrangers pour la langue française, quand celle-ci devient une conquête spirituelle. Pour sa possible concision chatoyante, pour sa sécheresse illuminée. De fil en aiguille, de Jean Giraudoux en Heinrich Heine, nous en étions venus à nous réciter des poèmes. D’où l’oubli de l’heure qui tournait, le piège refermé du couvre-feu.” (p. 134)

“Mais la fraternité n’est pas seulement une donnée du réel. Elle est aussi, surtout peut-être, un besoin de l’âme: un continent à découvrir, à inventer. Une fiction pertinente et chaleureuse.” (p. 337)

“[…] mais la vie n’est pas parfaite, on le sait. Elle peut être un chemin de perfection, mais elle est loin d’être parfaite.” (p. 365)

“[…] l’écriture, si elle prétend être davantage qu’un jeu, ou un enjeu, n’est qu’un long, interminable travail d’ascèse, une façon de se déprendre de soi en prenant sur soi: en devenant soi-même parce qu’on aura reconnu, mis au monde l’autre qu’on est toujours.” (p. 377)

Pour en savoir plus sur Jorge Semprun:

http://www.academie-goncourt.fr/?membre=1016697318

http://www.lemonde.fr/culture/article/2011/06/07/l-ecrivain-espagnol-jorge-semprun-est-mort_1533274_3246.html

SEMPRUN, Jorge. L’écriture ou la vie, Folio Gallimard, Paris, 1994, 397 p.


Aucun de nous ne reviendra (Auschwitz et après I)

Ouf! Oui, ouf, car parfois une onomatopée peut contenir bien des choses. De ces évènements impossibles à décrire dans leur intégralité, de ces horreurs que seul le vécu permet de comprendre… et que Charlotte Delbo, avec Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après 1, réussit à nous laisser entrevoir par l’entremise d’une écriture forte, une écriture douce mais puissante, qui dit peu mais montre, qui ouvre une fenêtre sur le quotidien des femmes détenues dans le camp d’Auschwitz.

Aucun de nous ne reviendra Auschwitz et après Charlotte Delbo

Une écriture morcelée, qui présente l’horreur comme dans les films, en tableaux qui s’allument et qui s’éteignent, parce que le cœur ne peut recevoir l’horreur que par fragments, et parce que la vie des femmes et des hommes d’Auschwitz n’était plus que fragments.

Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après 1 est un livre dur maquillé sous une écriture douce et féminine. C’est un livre aux images fortes. Oui, malgré l’absence d’illustration, même sur la couverture, je dirais que ce livre en est un d’images. Non, on n’en conserve pas des mots: seulement des images.

Premier d’une trilogie (Auschwitz et après) que je ne croirais pas lire en entier, pas tout de suite, ce témoignage est celui de Charlotte Delbo, l’une des 230 femmes déportées vers Auschwitz le 24 janvier 1943. Et qui a survécu.

Et qui tente de restituer l’horreur pour nous qui ne pouvons pas comprendre.

Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après 1 en extraits

   “Il y a une petite fille qui tient sa poupée sur son cœur, on asphyxie aussi les poupées.” (p. 15)

   “« Regardez. Oh, je vous assure qu’elle a bougé. Celle-là, l’avant-dernière. Sa main… ses doigts se déplient, j’en suis sûre. »
Les doigts se déplient lentement, c’est la neige qui fleurit en une anémone de mer décolorée.” (p. 32)

   “Immobiles depuis le milieu de la nuit, nous devenions si lourdes à nos jambes que nous enfoncions dans la terre, dans la glace, sans pouvoir rien contre l’engourdissement. Le froid meurtrissait les tempes, les maxillaires, à croire que les os se disloquaient, que le crâne éclatait. Nous avions renoncé à sauter d’un pied sur l’autre, à taper des talons, à frotter nos paumes. C’était une gymnastique épuisante.
Nous restions immobiles. La volonté de lutter et de résister, la vie, s’étaient réfugiées dans une portion rapetissée du corps, juste l’immédiate périphérie du cœur.” (p. 42)

   “J’avais couru, couru sans rien voir. J’avais couru, couru sans rien penser, sans savoir qu’il y avait un danger, n’en ayant qu’une notion vague et proche à la fois. Schneller. Schneller. Une fois j’avais regardé ma chaussure, le lacet défait, sans cesser de courir. J’avais couru sans sentir les coups de bâton, de ceinturon qui m’assommaient. Et puis j’avais eu envie de rire. Ou plutôt non, j’avais vu un double ayant envie de rire. Mon cousin m’affirmait qu’un canard marchait encore le cou tranché. Et ce canard se mettait à courir, à courir, sa tête tombée derrière lui, qu’il ne voyait pas, ce canard courait comme ne court jamais un canard, regardant sa chaussure et se moquant du reste, maintenant, la tête tombée, il ne risque plus rien.” (p. 63-64)

   “Personne ne peut s’endormir ce soir.
Le vent souffle et siffle et gémit. C’est le gémissement qui monte des marais, un sanglot qui gonfle, gonfle et éclate et s’apaise dans un silence de frisson, un autre sanglot qui gonfle et éclate et s’éteint.
Personne ne peut s’endormir.
Et dans le silence, entre les sanglots du vent, des râles. Étouffés d’abord, puis distincts, puis forts, si forts que l’oreille qui veut les situer les entend encore quand le vent s’abat.
Personne ne peut s’endormir.” (p. 69)

   “J’ai envie de me coucher dans la boue et d’attendre. D’attendre que la kapo me trouve morte. Pas si facile de mourir. C’est terrible ce qu’il faut battre longtemps quelqu’un, à coups de pelle ou à coups de bâton, avant qu’il meure.” (p. 163)

DELBO, Charlotte. Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après 1, Éditions de Minuit, Paris, 1970, 181 p.

Persepolis

Il y a quelques années, j’ai été fascinée par le film d’animation tiré de la bande dessinée Persepolis de Marjane Satrapi. En raison de son style, hors du commun, qui donne l’impression de regarder une bande dessinée à la télé et, encore plus, en raison de son propos: le parcours de l’auteure, de sa jeunesse iranienne pendant  la guerre Iran-Irak jusqu’à son premier exil européen.

J’avais hâte de lire la bande dessinée Persepolis, et je n’ai pas été déçue. J’y ai retrouvé les images qui ont servi le film, coréalisé par  l’auteure, Marjane Satrapi, et j’ai renoué avec son histoire singulière, Persepolis étant une œuvre autobiographique.

Persepolis Marjane Satrapi

J’ai aimé y découvrir l’Iran d’avant la guerre, ce pays ayant précédé la révolution islamique où vivait la femme libérée. Aujourd’hui, tout ce qu’on sait de ce pays est teinté par l’oppression et la religion. Il est intéressant de découvrir qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Mais surtout, ça nous rappelle à quel point il s’en faut de peu pour qu’un pays tout entier se transforme et perde ses droits.

Les livres qui parlent de guerre le font souvent du même point de vue: celui de l’homme, auquel le sujet est automatiquement rattaché. Le plus souvent, ce sont les hommes qui font la guerre, qui sont fascinés par elle, qui s’imaginent puissants soldats guidés par la testostérone… Ici, Marjane Satrapi nous offre un point de vue complètement différent, celui de la femme qui lutte pour ses droits au quotidien. Une autobiographie féminine sur fond de guerre qui présente la femme autrement qu’en ménagère soumise attendant le retour de l’homme au combat. Persepolis présente une histoire puissante parce qu’elle met en lumière la force des êtres qui résistent au quotidien.

Persepolis  au cinéma

Le film Persepolis, réalisé en France où demeure aujourd’hui Marjane Satrapi, est superbe, fidèle à la bande dessinée. Il faut le voir absolument!

SATRAPI, Marjane. Persepolis, Association, 2007