Réparer Philomène

Réparer Philomène est le septième roman de l’auteur Pierre Gagnon. Paru à l’automne chez Druide, cet ouvrage ne répond pas à la forme traditionnelle du roman. Le livre rappelle plutôt un recueil de poésie en prose, avec ses chapitres brossés comme des tableaux et sa structure narrative plutôt hachurée. Ses 249 pages se tournent ainsi à une vitesse surprenante.

Réparer Philomène Pierre Gagnon éditions Druide éditeur

Le livre s’ouvre sur un garçon de huit ans, le narrateur. Il se tient debout sur le bord de la rue dans ses habits du dimanche. Il attend. Il espère. Tout le monde au village en a déjà parlé: le président Kennedy, l’homme le plus puissant du monde, est déjà passé sur cette rue. Mais la voiture de son père, conduite par sa mère, s’arrête à sa hauteur.  Il est grand temps de rentrer à la maison. Le « bungalow de papier noir » est le royaume où dépérit sa mère. Autour, une cour à scrap. Le père répare et modifie des voitures qu’il ira courser ensuite. Le jour, il travaille pour un centre de récupération de pièces automobile.  Le soir, quand il est à la maison, il regarde sa femme s’enfoncer. Alors il va chercher Philomène.

Philomène est affligée d’un retard mental.
De deux ans ma cadette, elle parait plus jeune encore.
Mon père l’a choisie seul, sans personne pour le conseiller, et surtout sans ma mère à qui il a voulu faire la surprise…

Ma sœur parle peu.
Ma sœur écoute, intensément.

D’autres voix que les nôtres

À la longue, on s’habitue.
À la longue, on en vient à l’aimer davantage qu’on en aurait aimé une autre…

Une avec de l’avance plutôt que du retard.

Même si, au début, j’ai voulu la retourner…
Même si, au début, j’ai voulu l’échanger contre une pas défectueuse. (p. 61)

Réparer Philomène fait le récit de la pauvreté et de la dysfonction. La pauvreté monétaire, mais aussi la pauvreté de l’intelligence dans le cas de Philomène, de la beauté et la santé mentale dans le cas de la mère et de celle du bonheur pour le père, par exemple. Malgré le cœur en or du père, qui prend soin de ses enfants avant et après le départ de sa femme, le thème de la dysfonction familiale est bien senti.

Le roman ne présente ni de paragraphes continus (on change de ligne après chaque phrase comme en poésie) ni de récit continu. Les tableaux, tous titrés, dévoilent différents moments du quotidien familial alors que dix années se passent et que le garçon se dirige lentement vers sa majorité. Certains tableaux sont des retours dans le passé. Ils permettent de reconstituer la rencontre entre le père et la mère dans une petite ville du sud-est ontarien. Cela m’a bien fait sourire puisque c’est la ville où j’habite depuis maintenant un an. Mais l’ouvrage ne présente pas Trenton dans ce qu’elle a de champêtre et de convivial. Toute son action se déroule dans un motel-taverne qui n’existe plus aujourd’hui. Un endroit où les militaires moins populaires, selon l’histoire de Pierre Gagnon, faisaient la rencontre de femmes qui, à défaut de beauté ou de popularité, jouaient d’atouts pour dénicher un homme suffisamment enivré pour s’enticher. C’est là que le père aurait rencontré la mère avant de la ramener en Beauce dans le bungalow de la misère.

Tout au long du récit, j’ai trouvé que Philomène avait peu de place dans l’histoire. Je l’aurais souhaitée plus présente. Étant donné le titre, j’aurais aimé apprendre à mieux la connaitre. Or, le personnage de Philomène n’est qu’un outil servant le propos du livre. Campé dans un milieu pauvre, l’ouvrage développe principalement le thème de la pauvreté. La pureté de Philomène vient faire contraste dans cet univers de miséreux, tout comme la volonté du père de rendre ses enfants et sa femme heureux. Avec le spectre de la misère au-dessus de la tête, ce n’est pas gagné d’avance…

Le titre Réparer Philomène est très poétique. Il contient cette idée, d’abord, de vouloir « réparer » la déficience d’une enfant, une idée qui apparait à la fois comme naïve et jolie. Or, ce titre ne prend son sens plein qu’à la toute fin du roman. Une fin forte, magnifique et émouvante. Le rythme tranquille de ce roman doux-amer s’enflamme. Les petits tableaux cèdent la place à une plus vaste toile. S’y dessine une grande scène où, enfin et très paradoxalement (en raison du contexte, que je ne dévoilerai pas), Philomène prend toute la place. Une scène qui donne au titre toute son ampleur et qui nous fait comprendre la vraie place de Philomène dans l’histoire.

Voici la vidéo du roman, réalisée par Pierre Gagnon.

Réparer Philomène en extraits

Pas la moindre étoile sur les toiles qu’elle peint.
Que des nuages lourds dans des ciels bétonnés.

Ma mère et Philomène sont à des années-lumière d’une rencontre, s’observant à distance par une lunette obturée.

Pas la peine d’être astronome pour comprendre cela. (p. 129)

 

GAGNON, Pierre. Réparer Philomène, Druide, Montréal, 2019, 243 p.

Piège infernal

Je vous parlais dernièrement de la nouvelle collection Sphinx des éditions Héritage jeunesse, une collection  inspirée des livres dont vous êtes le héros (voir l’article). L’autre ouvrage à inaugurer le lancement de cette collection est Piège infernal de Paul Roux. Lui aussi est constitué de 31 chapitres et un épilogue dont l’ordre de lecture est dévoilé à travers la résolution d’énigmes.

Piège infernal Paul Roux Héritage jeunesse Livre dont vous êtes le héros Narration à la deuxième personne livre-jeu Collection Sphinx

Cette fois encore, tu es le personnage principal de cette histoire. Un après-midi, pendant que tu travailles à la bibliothèque de l’école en attendant ton autobus, tu es pris d’un malaise et cours aux toilettes pour vomir. À ton retour, toutes tes affaires sont restées telles quelles et tu te remets au travail. Peu de temps passe avant qu’un courriel ne t’interrompe. Il provient d’un inconnu qui te traite de dégoutant et dit connaitre ton secret. Ça te fait un gros choc. Personne à part ton frère Maxime et son ami ne connait ce secret. Et il n’est pas dans l’avantage des deux garçons de le dévoiler… Bientôt, c’est par texto que te contacte ton intimidateur. Tu as maintenant peur de regarder ton téléphone. Il t’interdit de parler de ses messages à qui que soit et, pour accompagner cet avertissement, il te donne un exemple de ce qui pourrait t’arriver. Un soir, tu rentres de l’école et découvres ton frère a failli se faire renverser par une voiture. Il est chanceux, il s’en sort avec une blessure au coude. Tu sais maintenant que tu es seul dans ta galère.

L’histoire de Piège infernal est beaucoup plus complexe que celle du titre paru en même temps que lui dans la collection Sphinx. Il est en ce sens plus riche à exploiter pour un enseignant. Le livre contient, à un premier niveau, la problématique amenée par l’intrigant intimidateur. Pourquoi s’en prend-il au personnage? Ce dernier pourra-t-il se sortir de son piège? À un deuxième niveau, il y a le fameux secret. Mais qu’est-ce que le personnage peut-il cacher de si honteux ou de si grave? Piège infernal contient par ailleurs beaucoup plus de vocabulaire complexe. C’est une belle occasion pour enseigner des mots nouveaux, mais cela peut aussi être une barrière pour des élèves moins à l’aise avec la langue (j’ai par exemple dans mes classes plusieurs jeunes dont le français n’est pas la langue première). J’ai toutefois remarqué que dans chaque chapitre semble se développer un champ lexical différent auquel appartiennent habituellement les « mots nouveaux », ce qui offre un bel angle d’enseignement. Le roman contient aussi des expressions et des comparaisons, ce qui ajoute de la couleur et peut aussi être enseigné.

Une autre chose que j’apprécie de Piège infernal, c’est qu’il offre une réflexion sur les choix qu’on fait dans la vie et sur l’usage des technologies. Il intègre par ailleurs à merveille celles-ci, ce qui lui confèrera surement de l’intérêt et du réalisme du point de vue des jeunes lecteurs. Les messages textes sont par exemple représentés sur la page. En plus de rendre concrète la présence des technologies, cette façon de faire allège la lecture.

Piège infernal Paul Roux Héritage jeunesse Livre dont vous êtes le héros Narration à la deuxième personne livre-jeu Collection Sphinx

Un petit détail m’a embêtée dans ma lecture. Aux pages, 104, 137 et 147, la personne narrative passe soudainement de la deuxième à la première personne. Ce ne sont que trois pronoms ou déterminants qui soudain suggèrent la valeur d’un « nous » alors que, depuis le début, la narration se fait avec le « tu ». C’est donc le « vous » qui devrait être privilégié pour une référence à une personne plurielle. Soit le livre devait au départ être écrit à la première personne et il est resté des coquilles dans le changement de narrateur, soit il y a quelque chose qui m’échappe complètement dans le message qu’on tente de me passer avec ce choix de personne grammaticale.

Quoi qu’il en soit, Piège infernal, tout comme l’autre titre, donne bien le ton de cette nouvelle collection. Je suis certaine que les jeunes de 11 à 14 ans adoreront résoudre les énigmes et se promener dans le livre pour retrouver l’ordre des chapitres. C’est une belle façon se s’approprier la forme du roman que de pouvoir ainsi naviguer à l’intérieur de l’objet papier.

ROUX, Paul. Piège infernal, Éditions Héritage jeunesse, Montréal, 2019, 297 p.

Énigme fatale

Cet automne, les éditions Héritage ont inauguré une nouvelle collection de livres jeunesse, la collection Sphinx. Cette collection reprend en partie le principe des livres dont vous êtes le héros. Contrairement aux traditionnels livres-jeux, dont le récit dépend des choix faits par le lecteur, les livres de cette collection intègrent l’interactivité par la résolution d’énigmes. Tous les chapitres (à l’exception du premier) ont été mélangés et ce n’est qu’en résolvant l’énigme trouvée à la fin de chacun d’eux que le lecteur peut découvrir où se situe le prochain chapitre de l’histoire. Pour lire le livre dans l’ordre, les jeunes doivent ainsi se prêter au jeu du détective. Pour l’instant, deux titres sont parus. Je vous présente aujourd’hui Énigme fatale, écrit par Mathieu Fortin.

Erreur fatale Mathieu Fortin Héritage jeunesse Livre dont vous êtes le héros Narration à la deuxième personne livre-jeu Collection Sphinx

Tu es le personnage principal de cette histoire. Un après-midi, alors que tu rentres de l’école avec Laurent, ton meilleur ami, vous remarquez une grosse berline noire qui vous suit. L’inquiétude vous gagne, ce qui met fin à tes complaintes au sujet de ton anniversaire. Le conducteur porte des verres fumés et il n’a pas l’air bien effrayant. Sauf que la voiture accélère et se met à foncer sur vous. Tu hurles à ton ami de courir vers ta maison, tout près, mais vous n’avez pas le temps de vous y réfugier, car quelque chose te pique alors que tu insères la clé dans la serrure. Quand tu reprends connaissance, tu te trouves dans une pièce que tu ne reconnais pas. Un salon contenant beaucoup d’éléments: canapé, téléviseur, bocaux en vitre contenant toutes sortes de choses… Il y a aussi un boudoir avec des fauteuils, une bibliothèque, des portraits peints, etc. Une lettre te souhaite la bienvenue dans ta prison, une prison dont seuls les plus méritants peuvent sortir. Bientôt, tu apprends que ton bourreau te donne deux heures pour relever une série d’épreuves te permettant de prouver ton mérite. Tu découvres aussi que tu n’es pas seul dans cette situation. Sur l’écran de ta télévision, tu aperçois d’autres jeunes dans des pièces qui ressemblent à la tienne.  Qui réussira à s’échapper? Alors que certains des jeunes se font éliminer devant tes yeux, une question te taraude: mais qui est cette personne qui vous a enlevés et que vous veut-elle? Vous ne semblez être que des pions dans son jeu morbide.

Des deux ouvrages qui sont parus, Énigme fatale est le plus facile à lire. Son vocabulaire est simple et le livre contient peu ou pas de figures de style ou expressions. Il s’avère ainsi un bon choix pour de jeunes lecteurs moins expérimentés. Son histoire est aussi très simple. Le personnage est enfermé et doit résoudre les énigmes pour prouver sa valeur. On suit donc les étapes une à une avec lui. L’adulte que je suis a trouvé cet aspect un peu redondant, mais je crois qu’il plaira aux jeunes, curieux de voir si, quand ou comment le personnage parviendra à s’en sortir. D’ailleurs, le rythme de l’histoire est enlevant et donne envie de connaitre la suite et de poursuivre la lecture. Les chapitres sont construits de façon à obtenir cet effet, chacun se terminant sur une montée dramatique ou un questionnement qui ne trouvera suite ou réponse que dans le chapitre suivant.

Énigme fatale, tout comme le deuxième ouvrage paru, ce sont 31 courts chapitres et un épilogue. Cette collection vise une construction efficace qui accrochera le lecteur. Mais ce qui plaira par dessus tout aux jeunes, ce sont les énigmes à résoudre pour s’orienter entre les chapitres. Elles sont en général assez simples, mais le jeune perdu pourra se référer au plan situé en fin d’ouvrage pour « retrouver son chemin ». Sinon, le fonctionnement est facile à comprendre, une fois la réponse de l’énigme trouvée (que ce soit un mot ou un chiffre), il faut se référer à la table des matières pour y dénicher cette réponse cachée dans l’un des titres de chapitres. Le chapitre dont le titre contient cette réponse est celui qui doit maintenant être lu.

Erreur fatale Mathieu Fortin Héritage jeunesse Livre dont vous êtes le héros Narration à la deuxième personne livre-jeu Collection Sphinx

Énigme fatale, tout comme le second ouvrage de la collection Sphinx (dont je vous parlerai bientôt), est donc un livre amusant qui saura plaire aux jeunes. Il me parait adéquat autant pour la lecture individuelle que pour la lecture en groupe. Un enseignant pourrait par exemple choisir de lire un chapitre par jour à voix haute et d’effectuer en groupe la résolution des énigmes permettant de passer aux chapitres suivants. J’y songe.

FORTIN, Mathieu. Énigme fatale, Héritage jeunesse, coll. « Sphinx », 2019, 299 p.

Lettres à mon ami américain

J’avais hâte de lire Lettres à mon ami américain que m’ont offert les éditions Prise de parole l’automne dernier. Je les en remercie et m’excuse en même temps de ce retard outrageux dans mon calendrier de lecture. Le livre, préparé par Benoit Doyon-Gosselin, contient toute la correspondance retrouvée  du poète acadien Gérald Leblanc à son ami américain Joseph Olivier Roy, lui aussi de descendance acadienne.

Lettres à mon ami américain 1967-2003 Gérald Leblanc Benoît Doyon-Gosselin Acadie Prise de parole Poète

Avant d’entamer l’ouvrage, je ne connaissais Gérald Leblanc que de nom. Je n’avais jamais rien lu de lui, et il m’a semblé que la lecture des Lettres à mon ami américain m’offrait une très belle occasion de découvrir l’auteur. Bien vite, ma lecture m’a rendue curieuse: je me demandais à quoi ressemble l’écriture du poète en dehors du contexte de la correspondance, qui se rapproche plus du discours quotidien. J’ai donc commandé Éloge du chiac et, en attendant de le recevoir, j’ai visionné L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, un documentaire trouvé sur le site de l’ONF et que voici:

L’extrême frontière, l’oeuvre poétique de Gérald Leblanc, Rodrigue Jean, offert par l’Office national du film du Canada

J’ai adoré regarder, ou plutôt écouter ce film, car on y fait de nombreuses lectures des textes de Leblanc, et celles-ci sont magnifiquement performées.

Lettres à mon ami américain présente 36 ans de correspondance, mais comprend seulement les lettres écrites par Gérald Leblanc. Les réponses de Joseph Olivier Roy ne s’y trouvent pas en raison de l’épaisseur déjà impressionnante du livre, qui fait 513 pages. Cette absence, au début, m’a semblé bien dommage, car j’aurais aimé lire les mots de Roy, qui paraissaient si importants à Leblanc et qui influençaient sa pensée ou, du moins, l’alimentaient.

Les premières années de correspondance sont les plus volumineuses. À titre d’exemple, en ouvrant l’ouvrage au hasard à la page 223, j’y trouve une lettre écrite le 20 septembre 1970, presque exactement trois ans après le début de leur correspondance. Ces trois années, donc, représentent à elles seules environ la moitié (en termes de pages) d’une correspondance de près de 40 ans. La longueur des lettres des premières années est d’ailleurs impressionnante. Ces années sont pourtant les plus naïves, et les lettres parlent principalement de livres divers et de l’amour que ressent Leblanc pour un certain Bob, avec lequel il entretient une relation plutôt dysfonctionnelle. Au cours de ces années, Leblanc se cherche et les lettres, parfois redondantes en raison de leur sujet, démontrent la quête de l’homme en quête d’un but à son existence. Il est donc intéressant de lire les lettres des années suivantes, alors que Leblanc, d’abord concentré sur l’espoir de la souveraineté québécoise pour sauver l’Acadie des « maudits Anglais », découvre peu à peu la richesse et le pouvoir de son propre peuple et le rôle qu’il peut lui-même jouer dans la « Révolution tranquille acadienne ». À partir de là, ses lettres font état de ses amours sans s’y perdre, concentré que Leblanc est sur le chemin qu’il veut suivre en tant qu’artiste et sur les nombreux projets qu’il entretient et réalise peu à peu.

Je comprends de mieux en mieux la nécessité ainsi que la « fonction » (le rôle) de l’artiste au sein d’une société. Je deviens de plus en plus anti-nationaliste, mon Dieu! Tous ces slogans et ce verbiage! Plus ça change… Je m’intéresse aux individus et non au gouvernement. Tu me disais autrefois qu’une fois un gouvernement élu (fut-il fédéraliste, séparatiste, etc.) se propose de rester au pouvoir (sic), donc il en ressort que ce gouvernement recommence les mêmes conneries de toujours. D’accord. […]. (p. 238)

Puis:

J’ouvre les yeux à la réalité de vivre ici, ma condition d’Acadien. Pendant longtemps je me guindais de « culture » française, par snobisme, « intellectualisme » (ugh, que ce mot pue!), sans savoir ce qu’est la culture. La culture, c’est l’ensemble des besoins de l’Homme: le besoin de manger, de vivre ensemble, de manifester ensemble, de se dire et de s’aimer: l’expression de tout cela, voilà ce qu’est la culture. Maintenant, je peux enfin évoluer dans un milieu que j’accepte de vivre. (p. 305)

Lettres à mon ami américain permet donc de découvrir l’homme dans toute sa vulnérabilité. Ses épisodes dépressifs, ses amours déçus, ses espoirs et ses aspirations, etc., tout y passe sous la plume de Leblanc qui se confie dans ce qui semble un sans-gêne et un abandon total à cet ami des États-Unis. Lors de leurs premiers échanges, les hommes ne se connaissent pas encore. Un cousin de Leblanc lui parle de Joseph Olivier Roy, lui mentionnant qu’il croit qu’ils s’entendraient bien tous les deux, et qu’ils devraient s’écrire. Leblanc envoie donc une première lettre à Roy le 7 septembre 1967. Ce n’est que plus de trois mois (et une centaine de pages de lettres!) plus tard qu’ils se rencontrent en personne pour la première fois.

Dès le départ, le ton est irrévérencieux, voire provocateur, comme si Leblanc testait son correspondant dans l’espoir d’une joute verbale ou d’un débat d’idées. C’est ce qu’il obtient au fil des lettres puisqu’on comprend que les deux hommes ont souvent des opinions diamétralement opposées, mais qu’ils aiment en débattre avec l’autre et éprouvent un grand respect pour les arguments de chacun. Ils aiment aussi parler de littérature (Leblanc, du moins, puisque nous ne voyons que ses lettres) et ils échangent souvent des livres et des disques.

Cette correspondance est intéressante puisqu’elle décrit, à travers le regard de Leblanc, le contexte linguistique, culturel et politique de l’époque. Sur un ton d’abord lyrique, puisque le jeune Leblanc aime les grands emportements, puis de plus en plus sur un ton réaliste et à travers le regard aiguisé de l’homme autodidacte qui forge ses propres opinions et ne craint pas de changer d’avis.

Il vaut cependant mieux être bilingue pour apprécier en entier le gros volume qu’est Lettres à mon ami américain. Bien que Leblanc dit détester les « Anglais », il n’hésite pas à user de cette langue lorsqu’elle facilite l’expression de sa pensée ou quand il croit qu’il pourra ainsi mieux se faire comprendre de son correspondant. Bref, bien que la grande majorité du texte soit en français, on y rencontre régulièrement des passages, voire quelques lettres, en anglais.

I bought too many books of course, mais la vie est courte et l’ART éternel. (p. 413)

Lettres à mon ami américain en extraits

« Toi tu comprendrais (au moins un peu) ce que je fais, ce que je veux et ce que j’accomplis. Je ne suis pas intellectuel: seulement pourri de littérature et assez cultivé – mais culture n’est pas sagesse! Et c’est moi ça. » (p. 95)

« Tu devines correctement si tu me crois revenu de Bouctouche… Cette fin de semaine (oh! week-end d’après une célèbre linguiste française qui dit que l’on risque d’affaiblir notre français en francisant forcément trop de mots anglais et week-end devrait demeurer week-end… pour ma part je dis que l’on désigne une fin de semaine alors pourquoi ne pas dire « fin de semaine »?) […] » (p. 156)

LEBLANC, Gérald. Lettres à mon ami américain 1967-2003: édition annotée préparée par Benoit Doyon-Gosselin, Prise de parole, Sudbury, 2018, 513 p.

Le grand détour pour traverser la rue

J’ai été à la fois charmée et agacée par Le grand détour pour traverser la rue, du primoromancier Alain Savary. Pourtant, l’agacement ressenti m’a semblé sain et est plutôt entré en dialogue avec la lecture que je faisais du livre. Celui-ci provoquait chez moi des réactions qui me laissaient parfois dubitative, comme si j’étais à la fois en accord et en désaccord avec le propos de l’ouvrage ou le ton employé par l’auteur. Soyons claire. Le grand détour pour traverser la rue est un bon roman. Le lecteur traversera ses 125 pages en y faisant toutes sortes de petites trouvailles et il réfléchira, sans doute, aux affirmations que fait le personnage sur différents sujets. Là réside pour moi le point fort du livre: il amène des idées. Qu’on y adhère ou non, celles-ci provoquent des réactions, stimulent la pensée et parfois, comme chez moi, des émotions contradictoires.

Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary L'Interligne

Le grand détour pour traverser la rue raconte comment un jeune pauvre du quartier Vanier, à Ottawa, se sort peu à peu de la misère pour « traverser de l’autre côté de la rue » et s’installer à Parc Rockcliffe, le quartier riche de la ville. Le livre s’ouvre sur un narrateur-auteur de trente ans qui annonce le sujet du livre (il va être père et souhaite écrire son passé difficile pour le faire découvrir à son enfant plus tard), mais se construit sur un retour chronologique des évènements à partir du chapitre suivant, qui présente le narrateur à 13 ans. Celui-ci gagnera ainsi un an par chapitre jusqu’à son entrée dans l’âge adulte. La boucle sera bouclée lorsqu’à la fin, le lecteur retrouvera le narrateur trentenaire du début.

Premier sujet d’agacement, et pour des raisons littéraires plus qu’idéologiques: le premier chapitre. Le narrateur s’y présente de manière à la fois trop naïve, trop exubérante, trop moralisatrice… et il en dit trop comme s’il devait expliquer au lecteur son projet de fond en comble. Il se justifie d’une façon qui nous donne l’impression qu’il veut se donner de l’importance, ce qui nous éloigne de ce qui aurait pu montrer sa sensibilité et toucher l’empathie du lecteur (ce qui semble le but évident de son discours). Je vais avoir l’air vraiment pointilleuse, mais le point d’exclamation dès la deuxième phrase m’a donné envie de prendre du recul sur mon divan. Pourquoi on me crie en pleine face au bout de dix mots? Voilà ce que je me suis demandé. N’y avait-il pas plus adroite manière de communiquer l’émotion du narrateur? Quoi qu’il en soit, je m’en suis remise. Mais ce chapitre composé de cinq courtes pages, qui me semble beaucoup plus expliquer le projet de l’auteur (comme si l’auteur se l’expliquait encore à lui-même) que servir le roman, ne devrait peut-être pas figurer dans le livre.

À moins que ce soit précisément le but. Car là réside mon deuxième sujet d’agacement: le possible jeu identitaire entre auteur et narrateur. Dès la quatrième de couverture, on remarque la possible parenté entre l’auteur et le personnage.

Quatrième de couverture Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary éditions l'Interligne Ottawa Vanier

Effet que le livre semble vouloir reprendre dans ce premier chapitre, p. 12.

Le grand détour pour traverser la rue Alain Savary p. 12 éditions L'Interligne Ottawa

Et, tout comme l’auteur, le personnage finit par étudier à Londres et travaille comme investisseur à Ottawa… Enfin, ce jeu, si c’en est un, me donne l’impression de retourner au siècle de Laclos où on fait croire qu’on a retrouvé la correspondance desdits personnages et qu’on en a fait un livre. Le livre en soi devient objet de fiction. Je ne sais pas pourquoi, dans ce cas-ci, ça m’agace. Je me sens injuste en écrivant cette opinion, c’est très personnel et ça n’enlève rien à la valeur du livre. Plusieurs pourraient au contraire apprécier cette zone grise. Si c’est bien un jeu, je trouve quand même amusant qu’on lance vers la fin un nom de famille permettant d’identifier pour la première fois le personnage (ou l’auteur?).

Dès les cinq premières pages, donc, Le grand détour pour traverser la rue ne m’a pas laissée indifférente. Curieuse, alors que je viens d’écrire toutes ces lignes, j’ai fait une petite recherche sur Internet pour voir si on sait qui est Alain Savary. Il semblerait que le journal Le Droit ait interviewé l’auteur, dont c’est le pseudonyme, que l’homme a un accent français, refuse de dire son vrai nom et ne semble pas originaire de Vanier, ni primoromancier. Donc le jeu va plus loin… Un peu comme avec Romain Gary et son projet de « roman total » (j’écrirai là-dessus un jour), l’auteur est aussi un personnage. Sauf que celui-ci accorde des entrevues en dévoilant le pot aux roses. À moins que ça ne fasse encore là  partie de la fiction. Pour voir l’article du Droit, cliquez ici.

Bref, il y a beaucoup à dire sur ce roman pseudo premier du pseudo Alain Savary. La vérité, c’est que passé le premier chapitre, j’ai bien apprécié. L’auteur présente un personnage issu d’un milieu défavorisé qui pose un regard intelligent et aiguisé sur le monde qui l’entoure. Un regard très critique aussi, qui frôle à l’occasion une certaine condescendance, mais un regard différent qui rend l’ouvrage très intéressant. Parfois, la lucidité du personnage mène à des propos tout à fait légitimes, mais semble en même temps montrer une certaine arrogance. Pour cela, autant je me suis intéressée aux idées énoncées par le narrateur dans ces moments, autant je me suis arrêtée pour me questionner sur leur véracité. Ne risquais-je pas de me laisser flouer par l’allure intelligente du discours? Je n’ai pas de réponse parfaite à cela, mais j’ai aimé que le livre porte au questionnement et à la réflexion tout en offrant un regard nouveau sur la société actuelle.

Le grand détour pour traverser la rue accorde aussi une grande place au corps et à la sexualité comme façon d’être et de s’épanouir. Se découvrir à travers le sexe, les relations interpersonnelles et l’amour véritable, voilà qui sont de bien plus grands sujets du livre que le fait de quitter la pauvreté pour devenir investisseur financier. Si le narrateur, posé en écrivain, affirme écrire ce livre pour que son enfant à naitre puisse un jour découvrir son passé pauvre et son cheminement vers sa situation actuelle, il offre surtout une critique de la façon dont les humains, en général, vivent leur vie avec les œillères du conformisme. Et on comprend que c’est en partie ces œillères qui sont responsables des écarts sociaux. Il présente en cela un point de vue très politisé.

Le grand détour pour traverser la rue en extraits

« Personne n’aime saisir qu’on vient tous de quasiment rien, d’un sperme minuscule qui séjourne dans des muqueuses. C’est visqueux. C’est douteux. Et qu’on est tous expulsés violemment. » (p. 12)

« Mais la plupart des journalistes ne se rendent pas compte qu’on passe son temps à écouter des balivernes. Ils en produisent à la tonne. Et on est souvent en accord avec ces balivernes. Ça s’appelle l’identité. Ça permet de cacher ce qui est important. Ce qui est partageable. Bien au-delà de la surface. Moi, ici, je me dévoile incognito, au fil des ans. C’est plus intéressant que Facebook. » (p. 13)

« « Rien de plus  culturel que la sexualité », m’a-t-il enseigné en m’observant de son regard intelligent. « La planète et l’Occident en particulier sont paniqués par cette culture. Elle subit le rejet. On enseigne tout à l’école, sauf l’art d’être bien à deux. Frustrations après frustrations: travail, travail. Et pour utiliser le fruit du travail: consommation, consommation. Et pour consommer: publicité, publicité, jouant sur le désir du corps que l’on interdit de connaître par un refus de la culture profonde de la sexualité. [­…] » » (p. 97)

SAVARY, Alain. Le grand détour pour traverser la rue, L’Interligne, Ottawa, 2019, 125 p.

Le porto d’un gars de l’Ontario

Avec Le porto d’un gars de l’Ontario, Patrice Gilbert signe son premier roman. Celui-ci met en scène le personnage de Gratien Beauséjour, né en 1940.  Issu d’une famille de classe moyenne de Saint-Michel-des-Saints, le jeune Gratien décide, dès l’âge de 15 ans, de briser la chaine des traditions familiales pour prendre en main son destin. D’abord campée dans l’époque de Maurice Duplessis, dans la maison familiale puis dans la réalité des camps de bucherons, l’histoire se déplace vers les mines de l’Abitibi et de l’Ontario à mesure que s’installent la Révolution tranquille et les aspirations de Gratien Beauséjour.

Le porto d'un gars de l'Ontario Patrice Gilbert Éditions L'Interligne Premier roman Abitibi mines

Le porto d’un gars de l’Ontario appartient au genre historique dans le sens où l’histoire est intimement campée dans l’époque qu’elle décrit. En effet, sans revendiquer une appartenance à ce genre, le livre présente de nombreux éléments qui permettent de l’y associer. Le contexte social et politique est par exemple toujours mis de l’avant pour justifier les actions ou les réflexions des personnages. Que la mère de Gratien songe à Maurice Duplessis pour renforcer sa propre vision traditionnelle de la famille ou qu’un Canadien anglais demande à Gratien la différence entre le français québécois et le français, l’époque, et ce en quoi elle traverse les personnages, est toujours bien présente et bien sentie. Par ailleurs, l’exploitation des mines d’or abitibiennes et ontariennes, ainsi que le débat quant à la sécurité et aux conditions des travailleurs, ouvre un autre pan de l’histoire. Y sont décrites tout autant les opinions des gens de l’extérieur et de l’intérieur sur ces exploitations minières que la montée des syndicats et certains stéréotypes concernant les patrons anglais et les travailleurs French Canadians.

Plus que roman historique, Le porto d’un gars de l’Ontario est d’abord et avant tout un roman d’initiation. Il décrit le parcours de Gratien Beauséjour à partir du jour de sa naissance et montre comment chaque épreuve que le personnage rencontre lui permet de grandir et de se réaliser. La force de l’ouvrage réside d’ailleurs dans la capacité de l’auteur à construire les mythes fondateurs de la vie de Gratien et à les exploiter tout au long de l’histoire pour lui donner du sens. À neuf ans, le jeune Gratien prend part à une course familiale afin d’impressionner son père et de lui prouver qu’il n’est pas « un grand flanc mou ». Le garçon mène sa course jusqu’au bout et reçoit enfin un peu de reconnaissance de ce père qui, quand il prend un verre de trop, fait plus de reproches que de compliments. « Cours, mon Gratien, cours », se répète-t-il encore des années plus tard, chaque fois qu’un évènement le force à se dépasser pour parvenir à ses fins. Car cette course représente le moment où, pour la première fois, Gratien a découvert qu’il avait assez de force en lui pour atteindre ses objectifs. Plus tard, un incident au camp de bucherons et un décès dans la famille viendront s’ajouter à la liste des évènements fondateurs qui forgeront l’identité et la pensée de Gratien.

La narration du Porto d’un gars de l’Ontario a de l’élan. Dynamique, elle emporte le lecteur sans ostentation ni longueurs. L’humour, toujours présent, est bien dosé. Bien qu’il chatouille le personnage d’une douce ironie, il ne s’en moque jamais complètement. Cette petite touche humoristique dans le ton contribue plutôt à renforcer l’humanité et la simplicité du personnage qui, on le devine, pourrait rire de soi de la même façon.

Gratien était effectivement très bien. Il ramassa d’une main le journal qui trônait sur la table déserte voisine et, de l’autre, il prit une gorgée de café. C’était un plaisir pour lui de montrer que, malgré ses airs de campagnard, il savait lire. Il sursauta toutefois quand il vit que le journal était rédigé en symboles et sans doute à l’envers. C’était du japonais pour lui. Vite, il le replaça et en agrippa un où il put lire le titre. La Presse. Personne n’avait noté son échange. Il feuilletait, fier et rêveur, ce journal, vacillant paisiblement de ses pensées à la lecture. (p. 130)

Cette touche humoristique se présente aussi à l’occasion dans le choix des mots, ce qui fait sourire le lecteur attentif.

Il trouva un gîte proportionnel à son budget. Une chambre propre avec un lavabo et une toilette, pour deux dollars par nuit. Il s’offrit une réservation d’une semaine non remboursable, qu’il négocia pour douze dollars et qu’il paya comptant et content. (p. 127)

Baylor l’avait d’ailleurs fait [présenter l’idée] avec force et conviction la veille lors du repas, mais il avait pu constater bien vite que Manchester n’aimait pas du tout l’idée. Lipton, lui, ne dit aucun mot, se contentant de siroter son bouillon de poulet. (p. 342, je souligne)

Le seul petit bémol que j’aimerais soulever concerne la préface et non le roman en tant que tel. Elle ne devrait pas, à mon avis, se trouver dans l’ouvrage. Elle se lit comme un syndrome de l’imposteur, comme si l’auteur s’excusait que sa passion de l’écriture ait mené à un livre. Peut-être qu’en postface, elle aurait mieux passé. À mon sens, toutefois, elle demeure inutile et teinte sans raison valable le jugement du lecteur avant même qu’il n’ait entamé sa lecture.

Quoi qu’il en soit, Le porto d’un gars de l’Ontario est un premier roman réussi. Patrice Gilbert a su faire de l’exploitation minière et de la vie somme toute simple de son personnage une grande aventure en mettant de l’avant la personnalité joviale de Gratien. On lit ce livre comme emporté dans une grande envolée d’enthousiasme.

GILBERT, Patrice. Le porto d’un gars de l’Ontario, Éditions L’Interligne, Ottawa, 2019, 359 p.

Gaucher.ère contrarié.e

Gaucher.ère contrarié.e est le premier roman de l’auteur.e torontois.e V.S. Goela. Paru aux éditions L’Interligne en ce début d’année 2019, ce livre de 155 pages a déjà fait beaucoup parler. D’abord, parce qu’une aura de mystère plane autour de l’auteur.e. Mais qui est V.S. Goela? Le choix des initiales cache son genre, et on peut croire que la personne ne s’identifie à aucun des deux sexes ou encore qu’elle s’amuse à ébranler nos repères. Quoi qu’il en soit, la lecture du livre démontre très vite que ce choix n’a rien de hasardeux. Une démarche idéologique sous-tend l’écriture et ouvre la porte à la réflexion.

V.S. Goela Gaucher.ère contrarié.e L'Interligne Non genré Littérature franco-ontarienne

Tout de suite, l’épigraphe donne le ton:

On dit que le sanscrit est une langue morte, non plus parlée. Comment peut-on désigner une langue « morte », non plus vivante, son sang coulant, sans respiration, absente, si elle est toujours présente dans nos chants, nos chansons, nos poèmes, nos images, notre grammaire?

Je n’aime pas les étiquettes. (p. 9)

Ni étiquettes ni formules toutes construites dans ce roman qui défie les normes traditionnelles à la fois par son contenu et par sa forme. Si vous me demandiez ce que raconte Gaucher.ère contrarié.e, j’aurais bien du mal à vous en faire un résumé. Parce que le résumé d’un roman exige qu’on trouve le fil conducteur du récit, alors que ce livre ne trouve pas son cœur dans l’histoire. Pas de logique de l’action qui ferait s’enclencher des évènements. Le livre de V.S. Goela s’inscrit plutôt dans une logique du sensible, faisant des états d’âme des personnages l’évènement au centre du récit (lire Frances Fortier et Andrée Mercier pour en apprendre plus sur cette logique narrative).

Et des personnages, il y en a toute une galerie dans Gaucher.ère contrarié.e. Ils sont décrits longuement de façon à mettre l’accent sur leur singularité. Celle-ci passe par l’intériorité des personnages. Elle n’a rien à voir avec ce qui pourrait les mettre dans les marges: appartenance aux Premières Nations, genre non identifié, synesthésie, etc. Ce n’est pas une relation différente aux couleurs qui rend un personnage spécial, par exemple, mais plutôt ce que cette particularité apporte à sa vision du monde.

Les personnages qui appartiennent à ce qu’on reconnait comme la norme sont décrits avec la même finesse. L’auteur.e, refusant les étiquettes, s’attarde dans sa façon de les mettre en scène à tout ce qui permet de les distinguer des autres: une qualité particulière, une façon de penser sensible ou originale, une habitude singulière… On lit donc Gaucher.ère contrarié.e pour cette sensibilité. On s’intéresse aux personnages non pas pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont. On sourit à mesure qu’on découvre les traits de leurs caractères. C’est un peu comme de regarder un peintre peindre une toile en s’attardant aux détails. Et on prend un plaisir fou à découvrir certaines pensées qui nous emmènent ailleurs, mais aussi à l’intérieur de nous: « Dans mon dictionnaire de synonymes, le mot anxieux se trouve juste avant le mot anxiolytique, qui précède apaisant. » (p. 150). Un simple fait, présenté pour ce qu’il est, sans explication sur la dimension qu’ouvre l’antithèse accidentelle qu’a commise l’ordre alphabétique. L’esprit voyage.

Il n’y a pas que les personnages qui sont hors norme. La forme du livre enrichit l’expérience et contribue à emmener le lecteur dans la dimension du sensible. Bien que court, Gaucher.ère contrarié.e est divisé en 33 chapitres. La lecture de la table des matières donne l’impression d’avoir affaire à un guide alimentaire, car chaque chapitre est inspiré d’un aliment: « L’inutilité de la poire », Les carottes orange sont moins belles que les violettes », « L’asperge est une arme », etc. Chacun de ces chapitres débute par un clin d’œil ou une réflexion sur l’aliment, avant de céder la place aux personnages.

Chaque fois que j’achète des avocats, je les achète en sac de cinq. je vois les sacs à trois biologiques, mais je ne les veux pas.

cela prend du temps avant que ces avocats deviennent mûrs, mais pas trop de temps. pas assez de temps.

quand ils sont prêts à devenir un guacamole, je suis trop occupé(e). alors, je les laisse évoluer vers une verdure plus foncée, jusqu’à ce que la peau contracte des rides, et puis je les jette dans la poubelle, et j’en achète un autre sac, la semaine suivante. » (p. 35)

Cet extrait est immédiatement suivi d’un intertitre qui nous annonce qu’il sera question du personnage de Yajnadhara dans les prochains paragraphes. Puis à la page suivante un intertitre annonce Mylène et, à la page 40, Richel prend le pas… Ainsi s’organise le livre comme une série d’intrigues ou, plutôt, comme une suite intrigante. On cherche du sens aux titres des chapitres ou encore un lien entre les passages consacrés aux aliments et le reste du projet. On se demande de quelle façon les personnages pourraient être liés les uns aux autres. On obtient en fin de compte bien peu de réponses et, pourtant, on a fait plein de belles découvertes.

On termine Gaucher.ère contrarié.e avec le sentiment qu’il nous faudrait le relire pour mieux le saisir, et l’idée a quelque chose d’attrayant. D’une certaine façon, le livre pourrait se lire comme un recueil de poésie, sans l’obligation de suivre un fil conducteur. On pourrait piger chaque fois un chapitre au hasard et ainsi le découvrir sous de nouveaux angles.

Gaucher.ère contrarié.e en extraits

« L’étiquette de la bouteille montre sa date de naissance. Son ethnie est rouge. Son nom de famille est connu dans tous les pays qui l’importent; son prénom est moins connu. Il est rare. C’est pour cela que ce vin a été acheté à une vente aux enchères.
Le vin est maintenant adulte – il a été adopté à l’âge adulte – alors, je peux m’approcher de lui. On ne peut plus le façonner. Mais plus il vieillit, plus j’hésite à le déranger. Enlever le bouchon provoquera un traumatisme que je ne désire pas lui infliger. Peut-être devrais-je attendre un moment propice, une cérémonie, une teuf?
Le verre n’est pas transparent. Mais j’observe le teint marron prune sanguin et j’ai envie de l’éclabousser sur mes toiles. »
(p. 31)

L’homme qui venait de nulle part

Je ne connaissais pas Gilles Dubois avant de me voir proposer cette lecture. Paru à l’automne 2018, L’homme qui venait de nulle part est un roman qui appartient au genre fantastique/fantasy. Construit selon une formule de mise en abyme, il raconte en première couche l’histoire de Hidalgo Garcia. Ce dernier hérite de son cousin Jerry une maison antique et un carnet contenant un récit intrigant. Celui-ci a été relaté par Jerry à la suite d’une rencontre dans un parc. Un homme prénommé Al s’y trouvait sur un banc, confus, une histoire abracadabrante de voyage dans le temps à raconter. Ce récit forme la deuxième et plus épaisse couche du roman.

L'homme qui venait de nulle part Gilles Dubois L'Interligne Science-fiction Voyage dans le temps Voyages dans le temps

Le désigné Al est mélangé au point de ne pas être certain de son vrai nom. Dans le récit qu’il raconte à la première personne à travers la plume de Jerry, il prend le nom de Gérald Crizenet. Après avoir passé dix ans à travailler à Québec pour un employeur aux pratiques moyenâgeuses, il démissionne et prend un train. Il en descend après une halte et, poussé par une sorte d’impulsion, s’enfonce dans le bois pour se retrouver dans un village de France… en plein Moyen Âge. Il loue une chambre à la seule auberge qu’on y trouve afin d’y prendre quelques vacances. Alors qu’il est habituellement la proie de visions dues à des voyages temporels hors de son contrôle et de différents problèmes de mémoire, il trouve, à Aubervilliers, une étrange stabilité. Au fil des jours, il tisse des liens avec ses intrigants habitants et fait d’étranges découvertes.

La prémisse est bonne et le contexte pique la curiosité. La façon dont est racontée l’histoire noie cependant le scénario. Il y a dans L’homme qui venait de nulle part beaucoup de paroles superflues. Le narrateur étourdit le lecteur sous un flot verbomoteur sans fin. Cette logorrhée, si elle permet de comprendre l’état anxieux et pensif du personnage, devient vite lourde. À mon avis, le tiers des mots sont en trop dans ce roman de 309 pages, et cela est dû à des descriptions qui parfois n’apportent rien ou à des commentaires pas toujours utiles. Par exemple:

Les maisonnettes étaient serrées les unes contre les autres afin, j’imagine, d’être plus faciles à défendre en cas d’attaques de brigands ou de maraudeurs. Cet agencement, bien que judicieux, recelait dans le même temps un désavantage indéniable. En cas d’incendie dans l’une d’elles, le feu se propagerait irrésistiblement aux autres logis. (p. 97, je souligne)

Ce passage n’apporte absolument rien à l’histoire. Le feu ne se propagera pas d’une maison à l’autre cent pages plus loin. Ces sept lignes (dans le roman) n’apportent aucune information pertinente. Ce genre de description serait approprié s’il servait, par-ci par-là, à camper le décor de l’histoire. Le problème est que L’homme qui venait de nulle part est constitué en grande partie de ces éléments superflus. Le lecteur peut se lasser de se voir ainsi tout dire. Il lui reste peu d’espace pour penser par lui-même.

Par ailleurs, un élément nuit à la crédibilité de ce long discours: le temps verbal. Si Jerry a choisi de noter dans son carnet le récit que lui a fait Al/Gérald le plus fidèlement possible, pourquoi est-il au passé simple? Ce temps appartient au registre du récit et non du discours. Personne ne s’exprime plus à l’oral en employant ce temps de verbe. Peut-être l’auteur a-t-il voulu nous faire sentir le Moyen Âge jusque dans le temps de verbe employé? Quoiqu’il en soit, l’effet n’est pas au rendez-vous. Si le texte était rédigé au passé composé ou même au présent, peut-être qu’il serait plus facile pour le lecteur de se laisser assaillir par le flot de pensées du narrateur. Cela semblerait à coup sûr plus naturel. Toutefois, si l’intention de l’auteur était de forcer une impression de déphasage, c’est réussi. On sent que ça cloche, et pas seulement la situation dans laquelle le protagoniste se trouve.

Enfin, cette lecture pourra peut-être plaire à d’autres plus qu’à moi. Elle foisonne d’étrangetés qui intrigueront les amateurs de mythologie religieuse. Vous l’avez lu? Prenez une minute pour m’écrire ce que vous en avez pensé dans les commentaires.

DUBOIS, Gilles. L’homme qui venait de nulle part, Ottawa, L’Interligne, 309 p.

L’odeur du gruau

Avec L’odeur du gruau, Alexis Rodrigue-Lafleur signe un premier roman dont le titre intrigue.  Pourquoi parler de gruau en couverture? Drôle de choix, me suis-je dit. Parce qu’il attise notre curiosité, le lien avec le gruau annoncé, on le cherche partout. Est-il lié à ce café où se rencontrent pour la première fois la majorité des personnages?  Puis, lentement, on l’oublie. Jusqu’à la fin du récit (ou presque). Ce que cette odeur amène de sens à l’histoire, le lecteur ne le découvre que dans la dernière partie de ce livre de 243 pages. Et ce sens, aussi simple soit-il, n’a rien d’anodin. Il révèle quelque chose de petit et de grand à la fois. Alors oui, L’odeur du gruau est un excellent titre.

L'odeur du gruau Alexis Rogrigue-Lafleur L'Interligne

Les chapitres du roman sont divisés en parties qui recoupent trois décennies. L’histoire commence en 2009, alors que Béatrice, Judith et Frédéric travaillent au café. Là se rend régulièrement Paul, avec lequel ils se lient d’amitié. Léa et Carl, les colocs de Judith, viennent compléter le groupe dont les destins nous sont présentés au fil des années. Mais où en sont leurs vies et leurs amours en 2018 puis en 2028-29? Sont-ils toujours aussi liés? Qu’auront révélé les drames que certains auront vécus? Comment auront-ils pu les surmonter? Et avec qui? Avec L’odeur du gruau, Alexis Rogrigue-Lafleur raconte l’existence dans ce qu’elle a de plus honnête, de plus simple, de plus cruel et de plus doux.

Roman polyphonique, L’odeur du gruau adopte des voix diverses grâce à des points de vue pluriels. Ceux-ci alternent pour se centrer tour à tour sur un personnage puis sur l’autre. Certains chapitres adoptent le regard de Judith, d’autres de Frédéric, puis de Carl et Béatrice, nous faisant entrer chaque fois dans les pensées intimes des protagonistes, révélant la couleur particulière qui teinte leur vision du monde. L’odeur du gruau est un roman intimiste qui tire sa force de cette capacité à plonger au cœur des sensibilités pour les offrir à celle du lecteur.

L’écriture qu’offre ici le primoromancier est très orale. Les phrases sont courtes. Les idées s’accumulent dans les énoncés qui se succèdent. Groupes nominaux et phrases non verbales viennent mimer le rythme des pensées des personnages, mais aussi celui de la lecture. Le temps file dans la brièveté des phrases. Il file aussi entre les décennies qui se chevauchent, qui vont et qui reviennent. Le roman est polyphonique aussi dans le sens où toutes les voix se mélangent dans chacun des tableaux: voix de narration, pensées du personnage, dialogues. Tout se rencontre au même niveau.

Nus dans le lit défait. Elle lit à voix haute les mots d’un poète anglais. Il écoute attentivement. Le flou ajoute une couche de mystère. La poésie est souvent une question d’interprétation. Après celle des corps, ils partagent une autre intimité. Chaque mot s’imprègne en lui. Certaines choses se partagent plus difficilement que d’autres. Certaines personnes sont plus réceptives. Liz offre tout avec naturel. Frédéric se laisse aller comme rarement auparavant.

Liz, avec toi, j’ai l’impression d’être dans une chanson épique de Bob Dylan. Tu sais comment certaines de ses chansons fleuves racontent des histoires qu’on a du mal à déchiffrer. Il mélange le présent, le futur et le passé. Tu contiens plus qu’on imagine. Tu contiens des dizaines d’histoires. Tu peux être plusieurs personnes en même temps. » (p. 65)

L’odeur du gruau est un livre dans lequel on plonge avec facilité. Ses voix multiples, bavardes, rapides, hachurées, créent un rythme qui nous emporte comme le flot d’un discours-fleuve. Il vaut la peine de le lire jusqu’au bout, pour que soit révélée la signification du titre. Une petite étincelle de sens qui jette une belle lumière sur cette histoire.

L’odeur du gruau en extraits

« C’est vrai que les vagues voudraient continuer leur chemin. Oui, on est comme les vagues. Mais je crois que tu te trompes.; après s’être brisés contre les rochers, on a toute notre vie. Nous on peut se poser des questions. On peut se demander où on veut aller après. Et surtout pourquoi. Après ça, on fonce tout droit. On se pose pas de questions. Tout va bien. On a l’impression que notre vie va là où on devrait aller. Mais est-ce qu’on sait pour autant où on s’en va? Moi, je ne le savais pas avant d’avoir 20 ans. À l’âge que tu avais quand l’accident est arrivé, tu ne le savais pas non plus. Notre vie, c’est ça. Des évènements qui nous font dévier de notre trajectoire. Peu importe la trajectoire, planifiée ou non. Tout ce qui se déroule autour de nous influence notre trajectoire. Comme un champ gravitationnel. » (p. 182)

ROGRIGUE-LAFLEUR, Alexis. L’odeur du gruau, L’Interligne, Ottawa, 2018,  243 p.

Nipimanitu

Nipimanitu, de Pierrot Ross-Tremblay, m’a permis de faire une première incursion dans la section poésie des éditions franco-ontariennes Prise de parole. L’auteur est professeur adjoint au département de sociologie de l’université Laurentienne de Sudbury. Il a étudié l’amnésie culturelle chez les peuples autochtones (ou plutôt chez son peuple d’appartenance, les Essipiunnuat) en plus de s’intéresser au droit et à l’étude de conflits. Si je prends le temps de nommer ces éléments de son parcours, c’est qu’ils me semblent, à la lecture du recueil, avoir marqué sa poésie  autant que ses recherches. La notice placée en quatrième de couverture annonce d’ailleurs plutôt bien l’essence du livre, disant qu’avec lui, l’auteur « offre une poésie spirituelle et mystique, un chant qui puise aux sources de la métaphysique innue et appelle à la transformation radicale du regard que nous portons sur le monde. »

Pour vous introduire en douceur à la poésie particulière de Ross-Tremblay, je souhaite partager avec vous mon poème coup de cœur. Celui-ci est sans contredit le plus court, et probablement le plus simple. En quatre mots, si l’on compte le titre, il parvient, à mon avis, à évoquer plus que n’importe quel autre. Le voici:

Circonstance

Esprit
Marée intérieure. (p. 35)

L'esprit de l'eau Nipimanitu Pierrot Ross-Tremblay Prise de parole Poésie Innu

Ceci dit, j’ai eu du mal à percer la poésie énigmatique de Pierrot Ross-Tremblay. L’auteur sème les images dans un agencement de mots qui parfois étonne. Sa poésie est visuelle plus que sonore: ce n’est pas la rime qui donne le rythme, mais les peintures qui sont faites des joies ou des craintes issues de l’appartenance à la Terre. La poésie de Ross-Tremblay parvient à faire ressentir la viscérale relation qu’il entretient avec la planète comme dans un seul et même corps, rappelant qu’on ne peut s’en dissocier.

Je crois que cette interprétation me vient de la sensation confuse que j’ai eue, à la lecture de plusieurs poèmes, de ne pouvoir distinguer clairement toutes les images liées à l’humain de celles utilisées pour décrire la nature. Cette confusion, comme l’absence de rythme sonore défini sur lequel me reposer, a été source d’inconfort. On m’avait pourtant avertie que la lecture de Nipimanitu serait exigeante. Malgré cela, la curiosité me ramenait sans cesse à ce recueil dont chaque poème peut être vu comme une énigme. Les images semées germent en soi comme une série d’impressions. On ressent de l’amour et du malaise, on sent le vent et le froid, on voit beaucoup de bleu et de vert dans le reflet cristallin de l’eau. Les enfants jouent. L’homme adulte craint et lance un appel au changement. Une série d’impressions, donc, comme si le texte parlait une langue non entièrement mienne, celle des plantes, des minéraux, du paysage.

Le soleil grand-père des ombres
Illumine de son destin

Le soulèvement, tendres trèfles
Marguerites effrontées
Aux détours inconnus

Nuit de nos corps
Orages et éclairs
Fine glace (La grande émeute III, p. 66)

Des poèmes comme des lettres d’amour à la Terre qui nous accueille. Des poèmes comme des prières aussi, quand l’adoration croise la déification. Mais encore là, c’est une série d’impressions.

Chant écarlate!
Abreuve le désert du vide
De visages adorés
Irrigue plaine annoncée de la vie bonne
De mille dons
Ouïe héroïque, semences
Ouverture aux saints au-delà (Ondée, p. 122)

Enfin, Nipimanitu n’est pas un recueil que l’on qualifierait d’accessible. Toutefois, le lecteur persévérant y fera quelques belles découvertes. Cet extrait, par exemple, m’a beaucoup plu:

Notre mal est sans visage
Notre peine sans nom
La langue coupée
Nous brulons

Les cendres sont-elles fertiles? (Esh Shipu I – Sincères visages – Les cendres fertiles, p. 19)

Qu’en pensez-vous?

Nipimanitu en extraits

Navigueras-tu au-delà des récifs
Amérique des bagnes au malin déni
Aux racines déchues aux ailes flambantes
Sanglots de ton agonie? 
(La grande émeute II – Éveils, p. 28)

ROSS-TREMBLAY, Pierrot. Nipimanitu, Prise de parole, poésie, Sudbury, 2018, 123 p.