Nipimanitu

Nipimanitu, de Pierrot Ross-Tremblay, m’a permis de faire une première incursion dans la section poésie des éditions franco-ontariennes Prise de parole. L’auteur est professeur adjoint au département de sociologie de l’université Laurentienne de Sudbury. Il a étudié l’amnésie culturelle chez les peuples autochtones (ou plutôt chez son peuple d’appartenance, les Essipiunnuat) en plus de s’intéresser au droit et à l’étude de conflits. Si je prends le temps de nommer ces éléments de son parcours, c’est qu’ils me semblent, à la lecture du recueil, avoir marqué sa poésie  autant que ses recherches. La notice placée en quatrième de couverture annonce d’ailleurs plutôt bien l’essence du livre, disant qu’avec lui, l’auteur « offre une poésie spirituelle et mystique, un chant qui puise aux sources de la métaphysique innue et appelle à la transformation radicale du regard que nous portons sur le monde. »

Pour vous introduire en douceur à la poésie particulière de Ross-Tremblay, je souhaite partager avec vous mon poème coup de cœur. Celui-ci est sans contredit le plus court, et probablement le plus simple. En quatre mots, si l’on compte le titre, il parvient, à mon avis, à évoquer plus que n’importe quel autre. Le voici:

Circonstance

Esprit
Marée intérieure. (p. 35)

L'esprit de l'eau Nipimanitu Pierrot Ross-Tremblay Prise de parole Poésie Innu

Ceci dit, j’ai eu du mal à percer la poésie énigmatique de Pierrot Ross-Tremblay. L’auteur sème les images dans un agencement de mots qui parfois étonne. Sa poésie est visuelle plus que sonore: ce n’est pas la rime qui donne le rythme, mais les peintures qui sont faites des joies ou des craintes issues de l’appartenance à la Terre. La poésie de Ross-Tremblay parvient à faire ressentir la viscérale relation qu’il entretient avec la planète comme dans un seul et même corps, rappelant qu’on ne peut s’en dissocier.

Je crois que cette interprétation me vient de la sensation confuse que j’ai eue, à la lecture de plusieurs poèmes, de ne pouvoir distinguer clairement toutes les images liées à l’humain de celles utilisées pour décrire la nature. Cette confusion, comme l’absence de rythme sonore défini sur lequel me reposer, a été source d’inconfort. On m’avait pourtant avertie que la lecture de Nipimanitu serait exigeante. Malgré cela, la curiosité me ramenait sans cesse à ce recueil dont chaque poème peut être vu comme une énigme. Les images semées germent en soi comme une série d’impressions. On ressent de l’amour et du malaise, on sent le vent et le froid, on voit beaucoup de bleu et de vert dans le reflet cristallin de l’eau. Les enfants jouent. L’homme adulte craint et lance un appel au changement. Une série d’impressions, donc, comme si le texte parlait une langue non entièrement mienne, celle des plantes, des minéraux, du paysage.

Le soleil grand-père des ombres
Illumine de son destin

Le soulèvement, tendres trèfles
Marguerites effrontées
Aux détours inconnus

Nuit de nos corps
Orages et éclairs
Fine glace (La grande émeute III, p. 66)

Des poèmes comme des lettres d’amour à la Terre qui nous accueille. Des poèmes comme des prières aussi, quand l’adoration croise la déification. Mais encore là, c’est une série d’impressions.

Chant écarlate!
Abreuve le désert du vide
De visages adorés
Irrigue plaine annoncée de la vie bonne
De mille dons
Ouïe héroïque, semences
Ouverture aux saints au-delà (Ondée, p. 122)

Enfin, Nipimanitu n’est pas un recueil que l’on qualifierait d’accessible. Toutefois, le lecteur persévérant y fera quelques belles découvertes. Cet extrait, par exemple, m’a beaucoup plu:

Notre mal est sans visage
Notre peine sans nom
La langue coupée
Nous brulons

Les cendres sont-elles fertiles? (Esh Shipu I – Sincères visages – Les cendres fertiles, p. 19)

Qu’en pensez-vous?

Nipimanitu en extraits

Navigueras-tu au-delà des récifs
Amérique des bagnes au malin déni
Aux racines déchues aux ailes flambantes
Sanglots de ton agonie? 
(La grande émeute II – Éveils, p. 28)

ROSS-TREMBLAY, Pierrot. Nipimanitu, Prise de parole, poésie, Sudbury, 2018, 123 p.

Casse-gueules

J’ai connu Émilie Turmel en 2014 lors d’une semaine d’ateliers d’écriture dans la belle École internationale d’été de Percé de l’Université Laval. Les matins, la quinzaine de participants que nous étions assistions à des ateliers dispensés par l’auteure et poétesse Anne Peyrouse. Nos après-midis étaient réservés à l’écriture. Quelques heures de rédaction créative en formule marathon dans le silence le plus complet des maisons antiques de la pointe de Percé. C’est qu’à 15 heures, nous devions retourner en classe pour partager nos textes et échanger. Alors qu’on utilisait tous chaque minute du temps accordé à l’écriture – certains d’entres nous (moi) avec une petite panique intérieure due au délai -, Émilie avait cette capacité de pondre un poème en moins de deux avant de sortir profiter du grand air de Percé, ses longs cheveux dans le vent. Assez poétique en soi. Peut-être qu’elle retravaillait ses poèmes une fois à l’extérieur, qui sait? Mais qu’importe, chaque fois qu’elle nous en faisait la lecture, à 15 heures, j’étais soufflée par ce talent brut. Voilà qu’en 2018 parait son premier recueil, Casse-gueules, aux éditions Poètes de brousse, qui m’ont fait la courtoisie d’un service de presse.

Casse-gueules Émilie Turmel Poètes de brousse

Casse-gueules est un traité poétique sur la force des femmes, une dénonciation des blessures qui leur sont assénées et des abus faits à leur sexe ou à leur genre, mais c’est surtout un hommage à leur résilience et un cri de ralliement. Avec pour thème le casse-gueule, ce bonbon dur dont on doit patiemment faire fondre les couches de couleur, Turmel met en lumière la diversité des femmes et la force de leur carapace. Celles qui, comme des casse-gueules, résistent aux coups de dents qui les éraillent et n’ont de cesse de se relever et d’éblouir. La dernière partie du recueil réunit des poèmes que l’auteure adresse à celles l’ont précédée:

J’écris des poèmes au dos de mes factures
pas par économie de papier plutôt pour

me souvenir de combien je dois
à celles qui m’ont faite. (p. 75)

Ces poèmes sont adressés à toutes ces femmes qui d’hier à aujourd’hui, ont pris la plume pour s’exprimer. L’un s’adresse par exemple aux défuntes Nelly Arcan et Josée Yvon:

Certaines étoiles n’existent plus
mais vues d’ici

mégots longtemps soudés
aux lèvres de ses guerrières paumées
Josée se faufile
par la fontanelle des chattes
Nelly accouche
de toutes les étudiantes

impeccables prises d’otages

je dépose ma cigarette
entre leurs doigts
les regarde consteller l’envers. (p. 78)

Je n’ai jamais su vraiment écrire de poésie. Aussi m’est-il toujours difficile de juger du travail des poètes. Je me prête aujourd’hui à l’exercice en toute humilité, syndrome de l’imposteur à l’appui. J’ai bien aimé ce recueil d’Émilie Turmel, aux vers durs, ciselés, lancés comme des flèches lourdes de métaphores. On est loin de la poésie aérienne que lui insufflait la maison gaspésienne.

Filles singulières je est une aberration

je est une pièce détachable d’utérus
haut lieu de l’étouffement
et du devenir
violet des reflets sans visage. (p. 55)

Il y a quelques très belles trouvailles dans Casse-gueules, ce recueil en dents de scie comme une dentelle. Les mots de Turmel jouent avec le paradoxe de la féminité représenté dans les yeux de la modernité: la douceur insufflée par des générations et des centaines d’années de « sois belle et tais-toi » jumelée à la force farouche de celles qui accouchent en voyant se fendre leur corps et se relèvent à chacune des blessures infligées à leur genre. C’est ce qu’on ressent dans l’écriture d’Émilie Turmel, une farouche douceur, ou une puissante appropriation de la féminité, signe à la fois d’individualité et d’appartenance à une grande sororité. Que le sens profond de certains poèmes m’échappe ne change rien au sentiment qui se dégage à la lecture de ce recueil. On sent que Turmel dénonce, sollicite, engage et rend hommage. On sent l’appel à la féminité et à ce qu’elle a de plus brut, de plus fort et de plus beau.

TURMEL, Émilie. Casse-gueules, Poètes de brousse,  Montréal, 2018, 88 p.