ASL: des jeux de mots et de signes

C’est après une journée bien remplie que j’ai assisté à ce quatrième cours de langue des signes américaine. Fatiguée, mon cerveau a commencé à s’emmêler au milieu de la soirée et je me suis soudain exprimée en français à haute voix: une belle phrase en langue étrangère à l’assistance dans le silence ambiant. Sur le coup, je savais que quelque chose clochait, mais il m’a fallu un certain nombre de secondes avant de comprendre que je m’étais trompée de langue. Anglais. ASL. J’avais la switch du langage pas mal slack, comme on pourrait le dire en bon québécois anglicisé.

Des jeux de société pour apprendre à signer

Nous avons commencé le cours par une séance de jeux de société. L’enseignante nous a proposé quelques jeux spécialement conçus pour pratiquer la langue des signes, mais de nombreux jeux traditionnels peuvent servir. Uno permet par exemple de pratiquer les nombres et les couleurs. Guess Who demande de son côté d’employer le vocabulaire pour décrire une personne. Pige dans le lac (Go Fish) permet de pratiquer les questions, les nombres, etc. En résumé, tous les prétextes sont bons pour s’amuser et pratiquer en même temps.

Il y avait un bingo ASL auquel nous n’avons pas joué, mais il y avait aussi ce jeu, The Americain Sign Language Handshape Game Cards, que j’ai trouvé plutôt chouette, même si j’en ignore les règlements (nous avons joué sans, s’il y en a). Nous nous sommes simplement amusés en groupe à faire tous les signes que nous connaissions formés à partir de la handshape (posture manuelle) proposée par la carte que l’enseignante nous montrait. Ça nous a permis de ramener plusieurs signes à notre mémoire, mais aussi de faire des liens entre les signes utilisant la même handshape.

The americain sign language handshape game cards ASL game

The enchanting music of sign language, par Christine Sun Kim

Ce jeu et ce genre de liens ont rappelé à l’enseignante ce TED Talk dans lequel Christine Sun Kim, Sourde native s’intéressant à la musicalité des signes (vous avez bien lu!), montre comment les ressemblances visuelles entre certains signes peuvent être agencées pour former poésie, ou plutôt musique. C’est une vidéo que j’avais déjà découverte au printemps, mais comme j’étais en voiture, je l’avais plus écoutée que regardée, ce qui est pas mal ironique étant donné son sujet, je sais. Nous en avons regardé un extrait de deux ou trois minutes en classe, car l’enseignante voulait nous montrer le passage où Christine Sun Kim montre les différents sens qu’on peut tirer du signe REGARDER.

C’est fascinant. J’ai donc pris le temps de réécouter la conférence en entier aujourd’hui et je vous la conseille. Je vous avertis cependant, la conférencière signe très vite! Bien sûr, on peut se fier à la voix de son interprète pour comprendre (et aux sous-titres, car j’ai intégré une version sous-titrée).


Intéressant, n’est-ce pas? Que pensez-vous de sa conception du son et du silence?

ASL: Des questions et des dictionnaires

Le mardi 2 octobre 2018 a eu lieu mon troisième cours de ASL 101. Révision du vocabulaire déjà appris puis apprentissage de nouveaux signes: jour, semaine, mois, année, janvier, février, etc., noms de langues (français, anglais, espagnol, ASL), do, don’t, can, can’t, still, etc., high school, collège, université, enseigner, apprendre, enseignant, étudiant, etc.

On commence à avoir juste assez de vocabulaire pour faire des phrases simples. On pratique donc des minidialogues sous forme d’entrevue.

Questionner en ASL

Les questions en oui ou en non sont la première étape. De la même façon qu’en français ou en anglais la marque d’interrogation peut être suggérée par le seul recours à l’intonation (on la monte ou la descend), la langue des signes américaine recourt aux expressions faciales pour signifier la présence d’une question. En ASL, la grammaire est dans ta face. Pour les questions en oui ou en non, il suffit donc de terminer sa phrase par une face de questionnement, c’est-à-dire en ramenant les sourcils l’un vers l’autre.

Or, la langue des signes américaine a aussi son lot de mots questions, dont voici un aperçu en vidéo. Vous remarquerez qu’il existe parfois plus d’un signe pour un même mot question. Il suffit d’opter pour le plus fréquent ou pour celui avec lequel on se sent le plus à l’aise, lorsque deux sont fréquents. C’est ce qui arrive lorsqu’une langue n’a pas de support écrit: elle évolue vite et les variantes sont plus nombreuses.

En ASL, le mot question (tout comme ton air interrogatif) va à la fin de la phrase. Je n’ai pas encore mémorisé tous les signes pour les petits mots pratiques comme do, don’t, must, can, can’t, etc. (ça fait beaucoup), mais je suis en mesure de formuler quelques idées. Par exemple, je suis capable de dire que je suis enseignante en français, que je parle l’anglais et que j’ai étudié à l’université. Pas de quoi se débrouiller dans une fête de Sourds, mais c’est un début.

Signing Savvy: dictionnaire ASL Web

Je l’ai déjà dit, à moins d’avoir un vrai talent en dessin, il est impossible de prendre en note les signes appris en classe. À défaut d’un carnet de notes ou d’une mémoire monumentale, on devra se reposer sur la pratique. Mais il existe aussi des dictionnaires. Comme il faut s’y attendre, les dictionnaires de langues des signes exigent le recours à des images ou à des vidéos. Je connais déjà et possède un dictionnaire de LSQ à l’usage de la famille: LSQ-Français pour l’enfant et sa famille. C’est un dictionnaire papier dans lequel photos et images permettent de représenter un nombre limité de signes. Il m’aide dans la rédaction de certaines scènes de mon roman pour la maitrise.

LSQ-Français pour l'enfant et sa famille surdité langue des signes québécoise dictionnaire

Pour l’ASL, notre enseignante nous a suggéré le dictionnaire en ligne Signing Savvy.  On y trouve une grande banque de signes sous forme de clips vidéos. Il est donc beaucoup plus facile de comprendre comment former les signes. Il suffit d’entrer un mot dans la barre de recherche pour accéder ensuite à l’une liste alphabétique dans lequel on retrouve le mot cherché et ses variantes possibles, s’il y a lieu. Le site comprend aussi un peu d’information sur l’actualité sourde et « The sign of the day ». Chaque jour, un signe est mis de l’avant. On peut observer le signe unique ou encore une phrase qui le contient.

Signing Savvy ASL dictionary americain sign language

En téléchargeant l’application Signing Savvy sur son téléphone, on peut accéder gratuitement au signe du jour, mais pas au contenu du dictionnaire. Il faut pour cela un abonnement que le site n’exige pas.

Signing Savvy App ASL Dictionary Americain sign language

Ça pique votre curiosité? Faites-moi part de vos découvertes dans les commentaires.

Épellation en ASL: « nice to meet you »

Dans de nombreux pays, la dernière semaine de septembre est l’occasion de célébrer les Sourds et leurs langues des signes. Pendant longtemps, chaque pays choisissait de souligner cette communauté le jour qui lui convenait le mieux.  Cependant, il a été décrété par l’ONU qu’à compter de 2018, le 23 septembre serait la Journée internationale des langues des signes. Dimanche dernier a donc eu lieu cette toute première journée officielle. C’est ce que j’ai appris par l’entremise des médias sociaux, car le sujet n’a pas été abordé lors du cours de langue des signes américaine qui a suivi cette date.

J’ai suivi ce deuxième cours en n’ayant pas fait les devoirs, à mon grand désarroi. J’ai fait les lectures le premier soir, puis j’ai oublié de faire les exercices. Enfin, je m’en suis remise. Ça me fera juste plus de travail à faire en attendant le prochain cours. J’avais tout même étudié mon alphabet et mes nombres, alors ça allait. Car ce deuxième cours nous a demandé d’épeler beaucoup.

ASL alphabet fingerspelling épellation langue des signes américaine

Des jeux d’épellation

La première chose que nous avons faite a été de nous présenter à chacun en répétant un minidialogue en ASL. L’avantage des langues des signes, c’est qu’elles permettent de communiquer dans une foule sans faire de bruit ou devoir se déplacer. Nous pouvions donc rester chacun à une extrémité de la table et tous faire l’exercice en même temps sans nous nuire. Il nous fallait donc signer: « HI! MY* + NAME + épeler nom. YOUR + NAME + WHAT ». Notre interlocuteur devait ensuite nous répondre: « MY + NAME + épeler nom » et l’un de nous devait conclure par « NICE + MEET + YOU ». Très répétitif, mais nécessaire puisque l’épellation des mots et leur reconnaissance est plus exigeante qu’elle n’en a l’air.

*J’utilise les majuscules pour distinguer les signes des mots. C’est une façon de faire que j’ai rencontrée au cours de mes lectures sur la surdité et les langues des signes, et elle me semble efficace.

Vous remarquerez qu’il n’y a pas de déterminants ou de prépositions en langue des signes américaine (en québécoise non plus, d’ailleurs). Il n’y a pas de différence non plus entre YOU et YOUR ou entre I et MY.

Who is this?

Une sorte de jeu de Guess Who nous a plus tard permis de pratiquer encore l’épellation en plus de la description. Lors de ce jeu, nous devions épeler le nom d’une personne de la classe et demander à notre interlocuteur qui elle était. Notre interlocuteur se lançait alors dans une description physique de la personne. L’exercice a donc demandé d’intégrer beaucoup de nouveau vocabulaire (vêtements, couleurs, caractéristiques du visage et accessoires).

Nous avons par ailleurs appris les nombres de 11 à 15 et les animaux de compagnie.

Le jeu du téléphone ASL

Ce qui m’a le plus amusée a sans le moindre doute été le moment où on est sorti de classe pour jouer au jeu du téléphone en ASL. Le groupe a été divisé en deux rangs. Tout le monde regardait derrière sauf les deux premiers de chaque rang, qui faisaient face à l’enseignante. Cette dernière signait quelque chose à ces deux personnes en s’assurant que chacune avait bien compris. Ensuite, ces personnes tapaient sur l’épaule de la personne à leur suite pour qu’elle se retourne et reçoive le message en ASL. L’enseignante, qui avait un plaisir fou à nous voir transformer le message malgré nous, n’hésitait pas à pimenter le tout en ajoutant des signes nouveaux pour nous piéger. Le téléphone est un jeu simple, mais stimulant pour l’apprentissage d’une langue seconde, en particulier d’une langue de signes.

En bref, apprendre l’ASL est beaucoup plus difficile que je l’aurais cru. Le niveau de difficulté est augmenté par le fait qu’il est impossible de « noter » les signes puisqu’il n’existe aucun code écrit pour cette langue. C’est cependant extrêmement intéressant et je m’amuse beaucoup dans cet apprentissage.

Jessica Flores, humoriste sourde

L’enseignante nous a fait découvrir cette humoriste. Ses clips sont disponibles sur YouTube. Elle utilise l’humour pour mieux faire connaitre la réalité sourde aux entendants.

Alphabet en ASL: apprendre à signer

Ce mardi 18 septembre, je me suis rendue dans les locaux de la Société canadienne de l’ouïe (Canadian Hearing Society) à Belleville afin d’assister à mon tout premier cours de langue des signes américaine, ASL 101. J’étais étrangement nerveuse en allant m’installer dans mon anglais langue seconde encore imparfait pour débuter l’apprentissage de cette langue entièrement visuelle. Les instructions du cours, reçues par courriel à la suite de l’inscription, étaient bien claires: par respect pour les apprenants et pour l’enseignante, qui est Sourde*, il est demandé de ranger sa voix le temps du cours. Cette « no voice policy » permet de s’immerger dans la culture sourde et de progresser plus rapidement dans l’apprentissage de la langue.

*On parle des Sourds et des Sourdes qui s’identifient comme appartenant à la communauté linguistique sourde (peu importe la langue de signes employée) en utilisant un S majuscule. On reconnait ainsi leur appartenance à la culture sourde, tout comme la majuscule au nom Canadiens fait référence aux individus appartenant à la nation. La règle de la majuscule et de la minuscule pour différencier le nom de l’adjectif s’applique donc.

Nous étions neuf personnes motivées à attendre le début du cours. Certaines s’y sont inscrites, comme moi, pour des projets personnels liés aux arts (chanson et littérature), d’autres pour faciliter leurs relations avec un collègue sourd ou un membre de la famille, ou encore pour mieux servir la clientèle en enseignement ou en pharmacie. Tous nous avons en commun un intérêt marqué pour cette langue si différente de celles qu’on apprend d’ordinaire.

L’alphabet en ASL

ASL Book Signing naturally Americain sign language Langue des signes américaine

Pour ce premier cours d’initiation à la langue des signes américaine, l’enseignante a utilisé sa voix, car bien qu’elle se sente plus à l’aise en ASL, elle sait oraliser. On nous a remis nos cahiers avec DVD, qui nous permettront de nous exercer entre les cours, puis nous avons appris l’alphabet en ASL. Au-delà des 26 signes à mémoriser pour représenter les lettres (et leur inscription dans la mémoire musculaire de la main pour parvenir à les former rapidement), l’efficacité à épeler en signe en situation de communication repose aussi sur la capacité des locuteurs à reconnaitre les signes ET à obtenir une représentation mentale du mot qui est en train de s’épeler. Même à l’oral, lorsqu’une personne épèle vite, il peut être difficile de « lire » le mot. Il est donc recommandé de s’attarder à la première et à la dernière lettre du mot pour déduire à partir du contexte lorsqu’on perd le fil (les Sourds sont des marathoniens de l’épellation). Nous avons donc appris à nous présenter à partir des signes JE + NOM + épellation. Avouons-le, j’ai eu beaucoup de difficulté à comprendre le nom des gens sur leurs mains, car je n’avais pas encore mémorisé tous les signes de l’alphabet.

Pour les curieux, voici une vidéo que j’ai trouvée en ligne. La personne montre comment épeler l’alphabet en ASL. Elle ne parle pas, il faut donc activer les sous-titres pour avoir la traduction.

Nous avons ensuite appris les chiffres de 1 à 10, puis quelques mots tels que « forme », « pareil », « différent », « lettres », « chiffres », « ralentir »… Ce premier cours, plus bref que ceux qui suivront, s’est terminé par un jeu-questionnaire sur la culture sourde. Comme les réponses étaient à choix multiple, notre nouvelle connaissance de l’alphabet en ASL nous a permis de partager nos réponses.

ASL, en chanson

Pour conclure, l’enseignante nous a recommandé de chercher « Thinking Out Loud ASL » dans Google pour en découvrir l’interprétation en langue des signes, qu’elle trouve magnifique. Il y en a plusieurs. En voici une.

Vous verrez, si vous faites une recherche, qu’on retrouve différentes interprétations de la chanson en signes. Toutes ne sont pas en ASL. Parmi celles qui le sont, aucune n’est identique, car il y a des différences dans les façons de signer tout comme il existe différents accents dans une langue orale.

Enfin, j’ai eu beaucoup de plaisir à assister à ce cours. La semaine prochaine, des jeux de communication sont prévus pour stimuler les échanges signés et le recours à la voix sera interdit. Ça s’annonce plutôt intéressant…

MISE À JOUR (20 septembre 2018): Si vous souhaitez en apprendre plus sur l’histoire des Sourds et des langues des signes, je vous invite à découvrir l’ouvrage Des yeux pour entendre d’Oliver Sacks.

Hôzuki

Voici une autre découverte que j’ai faite grâce au très beau blogue La littérature japonaise (salutations!). Attirée par la couverture de Hôzuki, j’ai commencé à lire le billet consacré au livre. Mon intérêt a été capté une deuxième fois lorsque j’ai appris qu’un des personnages, l’enfant de la narratrice, est sourd. Ça pique toujours ma curiosité en raison de mes recherches. Je pensais devoir écarter l’ouvrage, mais il s’avère que ce n’est pas une traduction du japonais, mais un roman rédigé en langue française par une auteure québécoise d’origine japonaise. Eh bien! le monde est petit! Aki Shimazaki est née au Japon, mais habite Montréal depuis 1991. Elle a publié plusieurs romans chez Leméac Éditeur.

Hozuki

Je ne sais pas trop comment résumer Hôzuki, ce roman dont l’intrigue se dévoile par petites touches. La narratrice est une personne introvertie et indépendante qui ressent peu le besoin de se mêler aux gens. Elle a un fils, Târo, sourd de naissance. Elle habite avec sa mère et lui un petit appartement annexé à la bouquinerie dont elle est propriétaire. Un jour, une dame entre dans la boutique avec sa fillette de quatre ans en quête d’ouvrages philosophiques pour son mari. Les deux enfants se lient instantanément, et la dame tente de faire la conversation à la narratrice, plutôt réticente. Malgré tout, cette dernière finira par accepter de la revoir pour faire plaisir à son fils, tellement heureux de s’être fait une amie.

Le roman est construit un peu sur un système de confidences. Les révélations se succèdent doucement au fil des pages et nous font connaitre la vie discrète, mais secrète de la narratrice. Le tout est joliment brodé, dans une sobriété efficace. J’ai beaucoup aimé ma lecture.

SHIMAZAKI, Aki. Hôzuki, Leméac/Actes Sud, 2015

Amours en marge

Dans le cadre de mes recherches, j’ai communiqué avec L’institut national de jeunes sourds de Paris. Une dame vraiment gentille m’a remis une liste d’ouvrages présentant un personnage sourd, ou traitant de la surdité. Une longue liste manuscrite que j’ai reçue en fichier numérisé. Merci! Parmi les titres figurait Amours en marge de Yôko Ogawa, qui m’attendait justement dans ma bibliothèque puisque j’ai acheté les Œuvres de l’auteure, tomes 1 et 2, il y a de cela quelques années.

Amours en marge Yôko Ogawa

La narratrice d’Amours en marge souffre d’un problème d’audition caractérisé par des bourdonnements d’oreille et une ouïe parfois trop affinée. Depuis que cela a commencé, elle se fait traiter à la clinique F. Un jour, elle accepte de participer à une table ronde pour un magazine qui prévoit un numéro sur les troubles de l’audition. C’est là qu’elle aperçoit Y pour la première fois. Il sténographie la rencontre. La narratrice est émerveillée par ses doigts qui travaillent comme s’ils étaient des êtres autonomes. Bientôt, ils se revoient. Le sténographe l’accompagne dans le traitement de ses oreilles.

Le tout est tissé comme une dentelle, avec délicatesse et précision. Lentement, les symptômes et les souvenirs de la narratrice s’éclaircissent pour s’unir à différents indices semés ici et là, à la frontière du fantastique, tout juste un flirt. Rien n’est laissé au hasard, ce qui semble banal ou description superflue peut devenir un élément central dans le dénouement du récit. Mais le récit dénoue en douceur. Je ne sais pas si c’est une constante de l’auteure, mais selon les deux textes que j’ai lus d’elle, ses récits semblent se résoudre sans éclat, seulement dans l’aboutissement du parcours que l’on a suivi pas à pas. Pour cette raison, je crois, j’ai mis un temps à accrocher, mais j’ai finalement beaucoup apprécié cette lecture finement brodée.

L’écriture est élégante. J’ai trouvé particulièrement jolie cette description d’une oreille:

Ça ressemble à un mécanisme de montre découpé dans un fruit.” (p. 402)

La narratrice décrit aussi joliment la conversation en signes qu’échangent une mère et sa fille dans l’autobus:

“Toutes sortes de formes plus séduisantes les unes que les autres se succédaient comme à la parade, à tel point que je me suis demandé à combien pouvait s’élever le nombre de mots que l’on pouvait former avec dix doigts. Ils ne s’égaraient pas, ne se trompaient pas, n’hésitaient pas. Dociles, ils faisaient de leur mieux. Si bien que je me suis inquiétée: leurs articulations ne se fatiguaient-elles pas?” (p. 392)

OGAWA, Yôko. « Amours en marge » dans Oeuvres tome 1, Actes Sud, coll. « Thesaurus », Arles, 2005, p. 311-434

Cunéiforme

Il y avait sans doute deux ans que Cunéiforme trainait sur ma pile-de-livres-à-lire. Je l’avais commandé quand j’ai commencé à m’intéresser à la mise en scène de personnages sourds dans la littérature, mais je l’avais tassé étant donné que c’est une traduction. J’ai toujours trouvé qu’il avait l’air bien. Je ne m’étais pas trompée. Toutefois, ce n’est pas tant la surdité du personnage et son imbrication dans le récit qui m’a le plus marquée, mais plutôt le contenu culturel. L’histoire se déroule en Iran, pays d’origine de l’auteur, Kader Abdolah, qui en décrit les paysages physiques, historiques et culturels.

Cunéiforme Kader Abdolah

L’histoire débute avec les évènements précédant la venue au monde d’Akbar, le personnage sourd du récit, en commençant par le mariage de sa mère, qui accepte d’être la deuxième épouse d’un homme riche et bien établi: ses enfants ne pourront porter le nom de leur père, mais celui-ci donne à sa seconde femme une terre qui lui permettra de bien vivre. Ainsi nait Akbar, cadet de sept enfants. Son oncle, poète nomade, sera son mentor. Sachant qu’il aura besoin d’exprimer ses pensées un jour, il le pousse à apprendre à lire et à écrire, mais pas comme tout le monde… Il l’amène dans la grotte dans la montagne, celle que tous les spécialistes visitent depuis des lunes afin de tenter de déchiffrer, en vain, le texte en écriture cunéiforme qui orne une de ses parois. Il demande (dans une langue de signes qu’ils ont développée, mais qui n’est que mentionnée tout au long du livre) à Akbar de monter debout sur son âne et de copier les symboles. Par la suite, partout où va Akbar, il a avec lui un carnet dans lequel il écrit en cunéiforme, et que personne ne pourra vraiment déchiffrer.

“Nul ne savait quand il écrivait dans son cahier. Et encore moins ce qu’il écrivait. Le cahier lui était associé et faisait même désormais partie de son corps, tout comme ce cœur qui battait et auquel personne ne prêtait particulièrement attention. Ismaël, en revanche, savait quand son père écrivait. Qu’il devait écrire sur des choses qu’il ne comprenait pas et qu’il ne pouvait exprimer en langage des signes. Sur des choses inaccessibles, incompréhensibles, intangibles qui soudain le touchaient et qu’il regardait survenir, impuissant, ou vis-à-vis desquelles il prenait position ou encore qui le faisaient réfléchir. Sur la mort, par exemple, ou sur la lune, sur la  pluie qui tombait, sur le puits, et naturellement sur l’amour, sur ce processus indescriptible dans son cœur. Et aussi sur les événements qui avaient marqué sa vie d’une profonde empreinte.” (p. 90-91)

Des années plus tard, son fils, Ismaël, tentera l’expérience. Exilé, comme l’auteur, aux Pays-Bas après son implication dans un mouvement de résistance, il tente de rendre un dernier hommage à son père qu’il a dû quitter du jour au lendemain.

“Ismaël alla s’asseoir à son bureau, le feuilleta et se dit: Comment vais-je pouvoir jamais éclaircir le mystère de ces notes? Comment puis-je faire parler ce cahier? Comment vais-je le traduire dans un langage lisible?” (p. 100)

Cunéiforme est un beau livre, et tout ce qui concerne l’histoire de l’Iran, ses racines, ses revirements politiques, est vraiment très intéressant et constitue, à mon avis, le cœur même de l’histoire. La surdité du personnage ne devient qu’un prétexte pour camper le récit et lui donner une couleur particulière, une intrigue. La surdité du personnage n’est pas un thème en soi, elle n’est pas développée comme telle et ne marque que peu la mécanique du texte. La narration rappelle celle d’un conte (et la surdité, d’une certaine façon, s’y colle un peu comme un élément fantastique):

   “Nous sommes deux. Ismaël et moi. Je suis le narrateur omniscient. Ismaël est le fils d’Aga Akbar qui était sourd-muet.
Bien que je sois omniscient, je ne peux malheureusement pas lire les notes d’Aga Akbar.
Je ne raconterai que la partie de l’histoire jusqu’à la naissance d’Ismaël. Je lui laisse raconter la suite. Mais à la fin j’interviendrai de nouveau, car Ismaël ne parvient pas à déchiffrer les dernières notes de son père.” (p. 12)

Cunéiforme en extraits

“Gazem Gan sourit de sorte qu’on vit briller sa dent en or. Un peu plus tard, la doyenne de la maison prit Ismaël dans ses bras et l’apporta dans la pièce réservée aux hôtes. Tout le monde se taisait, car le premier mot, la première phrase qui devait atteindre le cerveau pur de l’enfant devait être un poème, des vers anciens et mélodieux. Donc pas un mot d’une sage-femme ou le cri d’une tante, pas de mots banals de la bouche d’une voisine, mais un poème de Hafez, le maître de la poésie persane médiévale.” (p. 110)

“C’était impossible de traduire la richesse des textes poétiques d’un tel maître dans le langage des signes rudimentaire de mon père. Pourtant, je devais pouvoir y parvenir, nous nous comprenions parfaitement. Ce qu’il disait, je le saisissais aussitôt, et ce que je disais, il le comprenait sur-le-champ. J’étais presque capable de lui traduire le vaste monde en quelques gestes simples. Nous ne parlions pas seulement par gestes, mais aussi avec nos yeux, nos lèvres, notre comportement et nous étions en plus aidés par le dieu de mon père, le dieu des sourds-muets. (p. 164)

ABDOLAH, Kader. Cunéiforme, Gallimard, Paris, 2003, 360 p.

Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness

Brenda Jo Brueggemann se présente comme s/Sourde certains jours, malentendante par moments et entendante en certaines occasions. Elle se sent une appartenance à chacune de ces catégories, aussi n’arrive-t-elle pas à situer son statut culturel une fois pour toutes dans l’une ou l’autre de ces cases. L’auteure, rhétoricienne dans l’âme (si je me permets d’interpréter ainsi ses propos), et particulièrement interpelée par cette question de l’identité, analyse “comment la s/Surdité est construite comme un handicap, une pathologie ou une culture, et ce, à travers les institutions d’enseignement, la science et la technologie”. Elle regarde ensuite “comment ces diverses constructions correspondent en tout ou en partie aux s/Sourds eux-mêmes.” (p. 12, traductions très libres) Pour cela, elle adopte une approche qu’elle qualifie de rhétorique-culturelle, en ce sens qu’elle est plus centrée sur l’individu et le processus que sur la linguistique et le produit qui en découle. (p. 27)

Lend Me Your Ear Rhetorical Constructions of Deafness Brenda Jo Brueggemann

Brueggemann dénonce (le mot est peut-être fort) la rhétorique sur laquelle notre société occidentale est construite, celle qui, à la suite de Quintilien, propose que l’homme bon s’exprime bien – ou plutôt, elle dénonce (cette fois le mot parfaitement employé) le syllogisme qu’on en tire: si l’homme bon s’exprime bien et que le sourd ne peut pas s’exprimer, c’est que le sourd est mauvais. D’où, à son avis, l’origine (bien inconsciente sans doute – mon commentaire) de l’obsession visant à faire parler à tout prix le sourd, et ce, même s’il est privé du sens essentiel pour y parvenir. En découle la bataille de l’oralisme dont j’ai précédemment parlé dans mon billet sur le livre de Sacks.

J’ai beaucoup aimé le livre en ce qu’il démontre comment notre pensée est socialement, culturellement et linguistiquement construite, et vice versa.

“Histories are surely useful, but they can also carry a rhetoric all their own in their partiality, in their ‘official’ disguise, in their tendencies to cast change as ‘progress’ moving toward things always bigger and better, and, finally, in their penchant for not being a history of the people even as they are about that group of people.” (p. 27)

L’histoire des s/Sourds, celle qui est écrite, est une histoire des entendants sur les s/Sourds. Et si les entendants ont encore beaucoup d’emprise sur les s/Sourds dans les domaine de l’éducation et de la science, ils se sont vus renversés, en 1988, alors que la culture sourde prenait ses droits sur le terrain de l’université Gallaudet – nous le verrons plus loin.

Éducation

Autrefois, on envoyait les enfants s/Sourds en pensionnat. Là, ils pouvaient évoluer auprès de leurs semblables, et c’est d’ailleurs ainsi qu’ont pu se renforcer et se transmettre les langues de signes et que s’est développée la culture sourde. Aujourd’hui, alors que l’on prime l’intégration de tous, les s/Sourds sont invités à fréquenter les écoles entendantes. Toutefois, il existe toujours une université pour les s/Sourds (Gallaudet, aux États-Unis, la seule au monde), où les cours sont donnés en langue de signes (en ASL, plus précisément, American Sign Language), mais où l’apprentissage de l’anglais écrit est obligatoire.

L’éducation des s/Sourds, une minorité, a toujours été indispensable à leur intégration au monde entendant, donc à la majorité. C’est en considérant ce point de vue, celui de l’intégration, qu’on a amené les s/Sourds à fréquenter des classes dites “normales” (mainstreaming). Toutefois, à vouloir les aider à “passer” (le passing) dans le monde entendant, à s’y fondre, on risque de négliger l’essentiel: le développement de leur pensée, qui ne peut avoir lieu que dès qu’une langue est bien maitrisée. D’où l’importance des langues de signes, y compris dans l’apprentissage du français ou de l’anglais.

“ASL and English differ radically – syntactically, conceptually, modally – in almost every way. Most significantly, perhaps, ASL has no written component. Thus, for native ASL users the task of learning a ‘written’ language is a twice-over, conceptually tangled act of translation.” (p. 50-51)

Il est difficile pour les sourds d’apprendre à écrire et à lire une langue orale alors qu’ils ne l’ont jamais entendue (en raison de la correspondance entre l’écrit et le son), mais l’atteinte d’un bon niveau de littératie est essentiel dans nos société modernes. Brueggemann s’inquiète: l’enseignement de l’anglais se fait souvent “mécaniquement”, dans le but qu’il soit écrit sans faute, alors qu’il devrait être enseigné comme un système dans lequel peut s’élaborer la pensée.

Science

L’audiologie a vu le jour en raison de la volonté de “faire parler”. Et cette volonté a mené à la création (très controversée chez les Sourds) de l’implant cochléaire: pourquoi les “faire parler” s’ils peuvent s’exprimer dans leur propre langue?

Ce que j’ai appris, tout particulièrement, c’est la grande “inefficacité” (je pousse possiblement le mot) des prothèses auditives, utiles peut-être pour masquer les acouphènes ou dans des contextes de face à face sans bruit ambiant. Pas pour rien que la plupart des sourds d’oreille de votre entourage refusent de les porter.

Culture

Avec les langues viennent les cultures. Avec les langues de signes est venue la culture sourde. Brueggemann raconte comment ce développement linguistique et culturel à l’université Gallaudet est devenu suffisamment fort pour que s’élève la voix collective des Sourds, en 1988, alors qu’ils demandaient à être dirigés par un président Sourd. Jusqu’alors, seuls des entendants avaient été à la tête de l’institution. Deaf President Now (DPN) s’est soldé par une réussite après une semaine de manifestations pacifiques (mais pas silencieuses). Surtout, selon l’auteure, DPN a amené un renversement de rhétorique: les Sourds ont prouvé au monde que non seulement ils étaient des individus autonomes et capables, mais qu’ils avaient une voix.

BRUEGGEMANN, Brenda Jo. Lend Me Your Ear: Rhetorical Constructions of Deafness, Gallaudet University Press, Washington D.C., 1999, 375 p.

Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteenth-Century American Literature

Lecture vraiment intéressante exposant l’histoire des sourds aux États-Unis à travers l’apparition de personnages sourds dans la littérature américaine du XIXe siècle. Et parce que le tout ne peut être que bidirectionnel, Christopher Krentz, l’auteur, montre comment l’émergence des sourds dans la société amène leur apparition dans la littérature, qui à son tour, suscite un nouvel impact social.

Au XIXe siècle, aux États-Unis, les sourds prennent leur place et on commence à les voir pour ce qu’ils sont. Pas surprenant, pour Krentz, qu’au même moment, on commence à en voir dans la littérature, qu’ils soient créés par des auteurs sourds ou entendants. Christopher Krentz, devenu sourd à l’âge de neuf ans et féru de littérature, étudie dans cet ouvrage le traitement qui est fait, dans les écrits du XIXe siècle, entre surdité et entendance, à partir de ce qu’il appelle la “hearing line”, cette frontière invisible qui sépare les sourds des entendants (“that invisible boundary separating deaf and hearing people” [p. 2]).

Writing Deafness Hearing line Christopher Krentz Sourds

“More generally, we could say that the hearing line resides behind every speech act, every moment of silence, every gesture, and every form of human communication, whether physical deafness is present or not.” (p. 5, je souligne)

Parce que l’opposition entre surdité et entendance peut mener très souvent à l’échec de la communication (échec physique ou linguistique), voire à une impasse communicationnelle si on les considère sur le plan culturel (vision du monde), il peut sembler difficile de rapprocher ces deux concepts, de rendre plus perméable, la “hearing line”. La littérature apparait alors comme un moyen de traverser cette ligne en faisant se joindre sur un même support les voix sourdes et entendantes.

“Literature has the power not only to buttress and affirm the hearing line, but also to offer opportunities for its effacement. Because reading and writing are basically silent and visuel acts –what Lennard J. Davis has called ‘the deafened moment’ (Enforcing 100-101)- they offer a meating ground of sorts between deaf and hearing people, a place where differences may recede and binaries may be transcended.” (p. 16)

Si Krentz voit l’écrit comme ce qui a permis de rapprocher sourds et entendants en réduisant la “hearing line”, il est conscient que la maitrise de l’écrit est loin d’être naturelle pour les sourds de naissance, c’est-à-dire les personnes qui n’ont jamais entendu la langue à l’oral avant de perdre leur audition. Pour elles, l’anglais, dont il est ici question, demeure une langue étrangère et elles ne peuvent se reposer sur le rapprochement avec les sons pour décoder l’écrit.

J’ai plus haut opposé surdité à entendance, qui n’est pas un mot. C’est que l’auteur fait le même rapprochement en anglais avec hearingness qui n’est pas non plus un mot, expliquant que dans nos sociétés, le fait d’être entendant va tellement de soi (comme le fait d’être blanc – l’auteur se rapporte à des études qui traitent d’une “color line”), qu’on n’a jamais eu à créer de terme pour identifier ce trait propre à la majorité. (p. 66)

L’auteur sourd emploie donc une langue étrangère, qui non seulement ne se fait pas le reflet de sa culture, mais en plus la “rabaisse” à l’occasion (par exemple avec des expressions comme “dialogue de sourds”, qui part d’une idée préconçue de ce qu’est la surdité). Par cette langue étrangère, il tente de faire “entendre” sa voix.

“While sign cannot be directly written, it still can shape some of the meanings and messages that deaf authors produce in their writing. We occasionally can perceive Bakhtinian double-voiced words, that is, English words that are appropriated for deaf purposes, ‘by inserting a new semantic orientation into words which already has –and retains- its own orientation’ (qtd in Gates, Signifying 50). ‘Double-voiced’ is not the best term for the dynamic here, since of course ASL is not voiced at all; but nonetheless double-voiced helps to elucidate how deaf writing in English can be influenced by sign language. The challenge forcing deaf authors is to master, as Jacques Derrida puts it, ‘the other’s language without renouncing their own’ (‘Racism’s’ 333).” (p. 57)

L’étude de Krentz va d’un côté et de l’autre de la “hearing line”, alternant entre auteurs sourds et entendants mettant en scène des personnages sourds, et analyse le traitement qu’ils font de la surdité et de l’entendance, du silence et de la parole.

“Deafness offers a convenient way to explore and police such issues as language, hearing, speech, and nonvocal communication […­]” (p. 65)

“[…] silence itself has no essential meaning. Silence may be physically present, but it is opaque, its significance socially and culturally produce and dependant on sound. The various meanings that people project onto silence spring from their own minds, their own fears and wishes […]” (p. 75)

À lire.

KRENTZ, Christopher (2007), Writing Deafness: The Hearing Line in Nineteeth-Century American Literature, The University of North Carolina Press, 280 p.

Deaf in America: Voices from a Culture

Voici un petit ouvrage vraiment chouette, Deaf in America: Voices from a Culture, qui met en lumière la culture des Sourds aux États-Unis à partir de brèves histoires rapportées par les auteurs, Carol Padden et Tom Humphries (à la manière de ces derniers, je mets la majuscule à sourd lorsque je veux désigner la personne en tant que membre d’une culture, et la minuscule lorsque je désigne son absence d’audition).

Deaf in America Padden Humphries Sourds Deafness

Tous deux sourds (et Sourds), Carol Paden et Tom Humphries étudient la culture sourde à partir de son enracinement dans la langue (ici la langue des signes américaine, l’ASL). Voici, en vrac, les points qui m’ont le plus intéressée.

Linguistique

La langue des signes américaine (je ne sais pas pour les autres langues de signes, mais ça m’intrigue) a une structure dite dative, c’est-à-dire que la phrase se construit en donnant d’abord au verbe le complément indirect pour marquer l’attribution. Je ne suis pas une spécialiste du dative case, j’espère que mon explication est bonne. Voici l’exemple que donnent Carol Padden et Tom Humphries:

En anglais, on peut dire: “I gave the book to him” ou “I gave him the book”. Toutefois, en ASL, une seule de ces structures correspondantes est bonne; il faut signer: “I-GIVE-HIM MAN BOOK” (“I gave a man a book”). Il n’est pas grammatical de signer: “I-GIVE-HIM BOOK MAN”. (p. 8)

Les auteurs de Deaf in America se servent de cet exemple (entre autres), pour démontrer l’autonomie morphologique, grammaticale et syntaxique de l’ASL par rapport à l’anglais. Les langues de signes ne sont pas de l’anglais ou du français traduits en signes. J’ai beaucoup aimé ce petit coup d’œil linguistique.

Culture et savoir

Beaucoup de liens sont faits et examinés dans cet essai entre culture et savoir. Les auteurs de Deaf in America démontrent comment notre culture d’entendants, avec la conception qu’on se fait du son, et la place que celui-ci occupe dans notre monde avec les nombreuses significations qu’on lui accorde, nous empêche de poser un regard réaliste sur la réalité sourde. Notre culture nous donne tout un arsenal de symboles, de concepts et de manières de comprendre le monde, mais, en même temps, les cultures limitent notre capacité à savoir [“cultures limit the capacity to know”] (p. 24).

Un exemple probant concernant l’empreinte culturelle dans le regard réside dans la métaphore du silence. La métaphore du silence est une métaphore d’entendants, qui mène à une mauvaise interprétation de l’univers sourd. Pour les entendants, l’absence d’audition empêche le sourd d’accéder à une partie du monde, monde qui ne lui sera donc jamais pleinement accessible. Mais le son est ce qu’il est, dans le monde entendant, parce qu’on lui a attribué diverses significations. Il est ainsi un élément de culture.

“The fact that different cultures organize sound in different ways shows that sound does not have an inherent meaning but can be given a myriad of interpretations and selections. For example, the phonemic clicks or ingressive stops in Bantu languages may seem like meaningless noise to speakers of English. The widely varying representations for sounds such as dog’s bark (‘bow-wow’ in English but ‘oua-oua’ in French) make it clear that languages code noises in different ways. There are cultures conventions for what kind of sound patterns should be used for doorbells, fire alarms, and sirens. And with respect to music, what is spiritually fulfilling for one culture may be bizarre and dissonant to another. The new tradition of American avant-garde music is thrilling to some but confuses people in other cultures. In any discussion of Deaf people’s knowledge of sound, it is important to keep in mind that perception of sound is not automatic or straitforward, but is shaped through learned, culturally defined practices. It is as important to know the specific and special meaning of a given sound as it is to hear sound.” (p. 92-93)

De plus, le son n’est pas entièrement absent de l’univers du sourd, qui en est imprégné de diverses manières. D’abord, il peut accéder au son à partir des vibrations dues aux basses fréquences, et les enfants s’amusent souvent à faire du bruit afin de produire cette réaction physique. D’ailleurs, si le sourd n’entend pas, il vit dans un monde d’entendants aux oreilles fragiles et doit constamment être conscient des sons qu’il peut produire, discriminer ceux considérés comme dérangeants de ceux qui sont socialement (culturellement) acceptés et apprendre à contrôler ce qu’ils n’entendent pourtant pas (bruits corporels, déplacements d’objets, etc.).

Dans Deaf in America est citée une excellente blague (moi, j’ai ri de bon cœur) concernant l’utilisation consciente du bruit que peut faire un Sourd:

“A Deaf couple check into a motel. They retire early. In the middle of the night, the wife wakes her husband complaning of a headache and asks him to go to the car and get some aspirin from the glove compartment. Groggy with sleep, he struggles to get up, puts on his robe, and goes out of the room to his car. He finds the aspirin, and with the bottle in hand he turns toward the motel. But he cannot remember which room is his. After thinking a moment, he returns to the car, places his hand on the horn, holds it down, and waits. Very quickly the motel rooms light up, all but one. It’s his wife’s room, of course. He locks up his car and heads toward the room without a light.” (p. 103, traduit de l’ASL vers l’anglais par les auteurs)

Le “silence” sourd, tout sauf silencieux

Le monde sourd n’est donc pas silencieux au sens où on l’entend habituellement, car le son n’est pas la seule voie qui peut amener la signification. Le monde sourd est au contraire très signifiant, simplement il est organisé autrement, et il s’y déploie des voix nombreuses et diverses. Discussions, débats, études, poésie, chansons signées, théâtre… La culture sourde, comme toute culture, est en grande partie construite autour de sa langue. La “parole” y est tout aussi importante que dans notre monde entendant.

Le mythe d’origine

Ce qui m’a le plus surprise, je crois, c’est la présence, chez les Sourds, de mythes d’origine comme on en retrouve dans toutes les cultures. Les auteurs rapportent celui concernant l’abbé de l’Épée, ce religieux français qui a à l’époque fondé la première école pour les Sourds en France. Il a eu recours à la langue des signes française (LSF) pour éduquer les enfants sourds. Ceci est un fait historique, et le mythe est construit à partir de ce fait, faisant de l’abbé de l’Épée le créateur de la langue des signes. Illuminé par une rencontre fortuite avec deux jumelles sourdes, il leur aurait fait don de la langue des signes, et c’est ainsi que les Sourds auraient pu apprendre à communiquer et à développer leur culture. La réalité, bien sûr, c’est que l’abbé de l’Épée a appris cette langue des Sourds, et s’en est servi pour enseigner aux Sourds, ce qui n’enlève rien à son grand rôle dans leur histoire. Ce qu’il faut retenir, c’est que les langues de signes (constamment menacées par l’oralisme et les méthodes des entendants) sont ce qu’il y a de plus sacré pour les Sourds, et donc ce qui se trouve au cœur de leur culture.

Deaf in America est un livre très court, mais foisonnant d’informations et d’exemples qui nous font découvrir cet univers si mal connu.

HUMPHRIES, Tom et Carol A. PADDEN (1988), Deaf in America: Voices from a Culture, Cambridge, Harvard University Press, 134 p.