Deaf in America: Voices from a Culture

Voici un petit ouvrage vraiment chouette, Deaf in America: Voices from a Culture, qui met en lumière la culture des Sourds aux États-Unis à partir de brèves histoires rapportées par les auteurs, Carol Padden et Tom Humphries (à la manière de ces derniers, je mets la majuscule à sourd lorsque je veux désigner la personne en tant que membre d’une culture, et la minuscule lorsque je désigne son absence d’audition).

Deaf in America Padden Humphries Sourds Deafness

Tous deux sourds (et Sourds), Carol Paden et Tom Humphries étudient la culture sourde à partir de son enracinement dans la langue (ici la langue des signes américaine, l’ASL). Voici, en vrac, les points qui m’ont le plus intéressée.

Linguistique

La langue des signes américaine (je ne sais pas pour les autres langues de signes, mais ça m’intrigue) a une structure dite dative, c’est-à-dire que la phrase se construit en donnant d’abord au verbe le complément indirect pour marquer l’attribution. Je ne suis pas une spécialiste du dative case, j’espère que mon explication est bonne. Voici l’exemple que donnent Carol Padden et Tom Humphries:

En anglais, on peut dire: “I gave the book to him” ou “I gave him the book”. Toutefois, en ASL, une seule de ces structures correspondantes est bonne; il faut signer: “I-GIVE-HIM MAN BOOK” (“I gave a man a book”). Il n’est pas grammatical de signer: “I-GIVE-HIM BOOK MAN”. (p. 8)

Les auteurs de Deaf in America se servent de cet exemple (entre autres), pour démontrer l’autonomie morphologique, grammaticale et syntaxique de l’ASL par rapport à l’anglais. Les langues de signes ne sont pas de l’anglais ou du français traduits en signes. J’ai beaucoup aimé ce petit coup d’œil linguistique.

Culture et savoir

Beaucoup de liens sont faits et examinés dans cet essai entre culture et savoir. Les auteurs de Deaf in America démontrent comment notre culture d’entendants, avec la conception qu’on se fait du son, et la place que celui-ci occupe dans notre monde avec les nombreuses significations qu’on lui accorde, nous empêche de poser un regard réaliste sur la réalité sourde. Notre culture nous donne tout un arsenal de symboles, de concepts et de manières de comprendre le monde, mais, en même temps, les cultures limitent notre capacité à savoir [“cultures limit the capacity to know”] (p. 24).

Un exemple probant concernant l’empreinte culturelle dans le regard réside dans la métaphore du silence. La métaphore du silence est une métaphore d’entendants, qui mène à une mauvaise interprétation de l’univers sourd. Pour les entendants, l’absence d’audition empêche le sourd d’accéder à une partie du monde, monde qui ne lui sera donc jamais pleinement accessible. Mais le son est ce qu’il est, dans le monde entendant, parce qu’on lui a attribué diverses significations. Il est ainsi un élément de culture.

“The fact that different cultures organize sound in different ways shows that sound does not have an inherent meaning but can be given a myriad of interpretations and selections. For example, the phonemic clicks or ingressive stops in Bantu languages may seem like meaningless noise to speakers of English. The widely varying representations for sounds such as dog’s bark (‘bow-wow’ in English but ‘oua-oua’ in French) make it clear that languages code noises in different ways. There are cultures conventions for what kind of sound patterns should be used for doorbells, fire alarms, and sirens. And with respect to music, what is spiritually fulfilling for one culture may be bizarre and dissonant to another. The new tradition of American avant-garde music is thrilling to some but confuses people in other cultures. In any discussion of Deaf people’s knowledge of sound, it is important to keep in mind that perception of sound is not automatic or straitforward, but is shaped through learned, culturally defined practices. It is as important to know the specific and special meaning of a given sound as it is to hear sound.” (p. 92-93)

De plus, le son n’est pas entièrement absent de l’univers du sourd, qui en est imprégné de diverses manières. D’abord, il peut accéder au son à partir des vibrations dues aux basses fréquences, et les enfants s’amusent souvent à faire du bruit afin de produire cette réaction physique. D’ailleurs, si le sourd n’entend pas, il vit dans un monde d’entendants aux oreilles fragiles et doit constamment être conscient des sons qu’il peut produire, discriminer ceux considérés comme dérangeants de ceux qui sont socialement (culturellement) acceptés et apprendre à contrôler ce qu’ils n’entendent pourtant pas (bruits corporels, déplacements d’objets, etc.).

Dans Deaf in America est citée une excellente blague (moi, j’ai ri de bon cœur) concernant l’utilisation consciente du bruit que peut faire un Sourd:

“A Deaf couple check into a motel. They retire early. In the middle of the night, the wife wakes her husband complaning of a headache and asks him to go to the car and get some aspirin from the glove compartment. Groggy with sleep, he struggles to get up, puts on his robe, and goes out of the room to his car. He finds the aspirin, and with the bottle in hand he turns toward the motel. But he cannot remember which room is his. After thinking a moment, he returns to the car, places his hand on the horn, holds it down, and waits. Very quickly the motel rooms light up, all but one. It’s his wife’s room, of course. He locks up his car and heads toward the room without a light.” (p. 103, traduit de l’ASL vers l’anglais par les auteurs)

Le “silence” sourd, tout sauf silencieux

Le monde sourd n’est donc pas silencieux au sens où on l’entend habituellement, car le son n’est pas la seule voie qui peut amener la signification. Le monde sourd est au contraire très signifiant, simplement il est organisé autrement, et il s’y déploie des voix nombreuses et diverses. Discussions, débats, études, poésie, chansons signées, théâtre… La culture sourde, comme toute culture, est en grande partie construite autour de sa langue. La “parole” y est tout aussi importante que dans notre monde entendant.

Le mythe d’origine

Ce qui m’a le plus surprise, je crois, c’est la présence, chez les Sourds, de mythes d’origine comme on en retrouve dans toutes les cultures. Les auteurs rapportent celui concernant l’abbé de l’Épée, ce religieux français qui a à l’époque fondé la première école pour les Sourds en France. Il a eu recours à la langue des signes française (LSF) pour éduquer les enfants sourds. Ceci est un fait historique, et le mythe est construit à partir de ce fait, faisant de l’abbé de l’Épée le créateur de la langue des signes. Illuminé par une rencontre fortuite avec deux jumelles sourdes, il leur aurait fait don de la langue des signes, et c’est ainsi que les Sourds auraient pu apprendre à communiquer et à développer leur culture. La réalité, bien sûr, c’est que l’abbé de l’Épée a appris cette langue des Sourds, et s’en est servi pour enseigner aux Sourds, ce qui n’enlève rien à son grand rôle dans leur histoire. Ce qu’il faut retenir, c’est que les langues de signes (constamment menacées par l’oralisme et les méthodes des entendants) sont ce qu’il y a de plus sacré pour les Sourds, et donc ce qui se trouve au cœur de leur culture.

Deaf in America est un livre très court, mais foisonnant d’informations et d’exemples qui nous font découvrir cet univers si mal connu.

HUMPHRIES, Tom et Carol A. PADDEN (1988), Deaf in America: Voices from a Culture, Cambridge, Harvard University Press, 134 p.

Malentendus

Voici un billet que j’ai écrit l’an dernier, à peu près à ce même temps de l’année. Comme je viens de me relancer dans la lecture de Malentendus, le roman dont il traite, il me semble qu’il est temps pour moi de publier ce billet.

*

Ça faisait longtemps que je n’avais pas autant été charmée par un livre. Depuis la dernière année, je lis des trucs pour la maitrise, sinon des livres en lien avec les films choisis pour mon cinéclub, ça ne laisse pas beaucoup de temps pour le reste (comme tout le monde, je dors). Puis, je n’aime pas m’éparpiller le cerveau: j’aime me consacrer pleinement à une chose à la fois, quand c’est possible. Maitrise, donc.

Ces derniers temps, je fais un survol de ce qui s’est fait en littérature au sujet des sourds. Pas si simple. Je dirai plus: pas si charmée par le peu que je trouve. Pourtant, le sujet est intéressant.

Puis, j’ai découvert Malentendus de Bertrand Leclair et j’ai été conquise, autant par l’écriture que par la façon dont il traite du thème.

J’ai noté plein de choses et de numéros de pages, alors je ne sais pas trop comment aborder ce billet de blogue. Allons-y assez spontanément.

Malentendus Bertrand Leclair

Malentendus raconte l’histoire de Julien Laporte, sourd de naissance, dont le père, admirateur invétéré d’Alexander Graham Bell (qui a milité contre la langue des signes en faveur de l’oralisme, et avait peur qu’on crée une race sourde, sinon), choisit de structurer la vie de son fils de façon à ce que celui-ci ne soit jamais initié à la langue des signes: il parlera, il lira sur les lèvres. Bref, ce sera un oraliste. C’est le déni du père devant le handicap de son fils; c’est le fils qui, un jour, quitte tout pour enfin appartenir à la culture sourde. Mais c’est aussi l’histoire de l’écrivain qui peine dans son travail d’écriture, qui cherche comment raconter la vie de Julien. C’est l’histoire de l’auteur-père d’une fille sourde. C’est l’histoire des sourds au XXe siècle.

Ce roman, car c’est ainsi qu’il est classé chez Actes Sud, me semble pourtant inclassable. Malentendus a quelque chose du récit, de l’essai, de l’autofiction, du témoignage et, oui, du roman.

     “Voilà qu’à l’orée de cette nouvelle histoire la question me taraude, me retient d’y plonger, d’imaginer, plus avant. Au point de renoncer? Assurément non: rien ne pourrait m’empêcher de raconter l’histoire familiale de Julien Laporte, puisque j’ai décidé de l’appeler ainsi, Julien, après que son modèle m’a formellement interdit de le nommer ou de le rendre identifiable. Non. Pas davantage que cette sentence injuste qui m’entraîne au détour de la fiction, l’interrogation dont je parle ne saurait enrayer ma volonté d’en déployer les enjeux; la vie de Julien Laporte exige d’être racontée, parce qu’elle est symptomatique, non seulement de l’histoire terrible des sourds au XXe siècle, le pire de tous, mais plus encore de la folie ordinaire des hommes, de leur capacité à désintégrer l’humain, à maudire le vif du vivant, serait-ce avec les meilleures intentions du monde, serait-ce au nom de l’amour des autres ou, en l’occurrence, de l’amour d’un fils. Entendants ou sourds, sourds ou entendants, depuis le temps que les pères décrètent la guerre au prétexte de protéger l’avenir de leurs enfants sacro-saints, depuis le temps que ces derniers en deviennent aussitôt les victimes expiatoires, filles et garçons jetés pêle-mêle sous les bombes du pavé de l’enfer!
Cette question que d’aucuns seront tentés de renvoyer à l’obscure préhistoire de mon récit, cette question prend cependant la dimension d’un spectre qui hante mes brouillons, les couvre de grisaille de n’être pas résolue. C’est qu’elle excède tous les protagonistes du drame dès ses prémisses. Qu’elle m’excède à mon tour, à dire vrai, alors même qu’elle conditionne les choix qu’il me faut faire en amont de mon geste, quand je pressens qu’elle nous concerne tous, dans nos rapports aux autres ou plus exactement dans notre rapport à l’autre, celui qui se révèle identique et cependant différent, irréductiblement, nul n’en saura jamais rien qui ne l’est pas, de ce que c’est que d’être sourd.” (p. 16-17, je souligne)

J’ai souligné certains éléments qui me rappellent les catégories énoncées plus haut pour montrer le mélange des genres qui, dès les premières pages, s’installe. On ne sait pas dans quelle mesure l’histoire qui nous sera racontée sera réelle ou fictive, on ne peut savoir à quel point l’auteur, qui s’identifie en tant que narrateur, révèle ou non des faits réels de sa vie ou de l’élaboration de son travail d’écriture. Je ne sais plus qui a dit qu’on donne d’emblée crédit au narrateur d’un texte (ou d’un film), et c’est ici ce qu’on veut faire, mais un doute persiste.

Bertrand Leclair est père d’une fille sourde, d’où son intérêt pour le sujet. Il a d’ailleurs écrit une pièce de théâtre bilingue français-langue des signes, Héritages (mise en scène par Emmanuelle Laborit: https://interpretelsf.wordpress.com/2011/02/15/heritages/), et une fiction radiophonique racontant le congrès de Milan (celui qui a banni des écoles la langue des signes pendant tout un siècle), Journées noires pour les sourds. Selon ce que révèle Malentendus, c’est le désir de sa fille, oraliste, de prendre une option en langue des signes qui a poussé l’auteur à travailler auprès de sourds qui signent (d’où la pièce de théâtre) et qu’il a ainsi découvert l’histoire de celui qu’il choisit d’appeler Julien Laporte et dont il est question dans Malentendus. Sauf que Malentendus, c’est plus que cette histoire, je l’ai dit. C’est le récit de l’écrivain qui peine à raconter cette histoire, dont une première ébauche réussie a été égarée et perdue à jamais, peut-être. C’est le récit de l’histoire des sourds, qui partout vient se greffer: au récit de l’auteur, à l’histoire de Julien. Mais c’est aussi une tentative de transmission, un témoignage de l’indescriptible souffrance des autres, les sourds du XXe siècle, qu’on a enfermés dans le mutisme à force de vouloir trop les faire parler.

“Me voilà rendu à mon point de départ, peut-être. Sinon qu’une réponse s’est imposée, en chemin: non, Yves Laporte n’a pas vécu l’annonce de la surdité de son fils comme je l’avais d’abord imaginé. Sans doute même a-t-il opposé le déni le plus ferme à l’apparition de l’évidence, si confiant dans la solidité de la réalité qu’il arpentait, le fruit de ses nombreux combats. Et peut-être est-ce précisément là que se situe le nœud de l’histoire que je veux raconter: dans cette incapacité à admettre ou même éprouver sa fragilité d’être humain précaire, dans sa propension à s’aveugler face au surgissement d’une réalité différente de celle qu’il avait imaginée, à laquelle il tenait tant qu’il n’a jamais voulu en démordre, prétendant plier les faits à sa volonté plutôt que de renoncer à sa représentation de lui-même et du monde. Un monde sourd à l’intelligence du cœur: un monde absurde.” (p. 42-43)

L’auteur-narrateur, donc, construit l’histoire de Malentendus au fil de l’écriture, met en lumière ses tâtonnements, la réflexion de son imagination. Comment aborder cette histoire? Que raconter? Comment? Que pourraient avoir ressenti les parents de Julien? Pourquoi le père a-t-il été si intransigeant? L’éditeur présente ce livre comme prenant “à contre-pied les conventions du roman familial, ou roman intimiste.” Sans doute, mais ce qui m’accroche, ici, c’est la façon dont l’auteur a choisi d’aborder la surdité dans le cadre du roman, c’est le jeu vrai-vraisemblable, réalité-fiction. C’est l’histoire des sourds qui, se plaçant plus près de l’essai, nourrit le roman, fournissant comme un tremplin pour faire rebondir l’histoire de Julien. Les faits apportés par l’auteur sont vrais, documentés et efficacement résumés. Ils s’imbriquent dans l’histoire pour lui appartenir, que l’idée soit fiction ou réalité n’y change rien.

“Parce qu’il était inventeur, Yves Laporte, dévoré comme tant d’autres de son siècle par le démon de la trouvaille de génie, des brevets, des concours Lépine… Et c’est bien le drame, quand sa fascination pour Alexander Graham Bell s’enracine dans cette passion commune, dans l’admiration qu’il éprouvait pour celui qui, à ses yeux, est toujours resté d’abord et avant tout le génial inventeur du téléphone avant d’être le héros que l’on verra du combat contre la surdité, faudrait-il en finir avec les sourds eux-mêmes pour y parvenir. La vie de Julien n’aurait sans doute pas été la même, sinon. Mystère des causes et des effets… Vous inventeriez une donnée pareille dans un roman qui ne s’inspirerait ni de loin ni de près d’événements survenus dans la vie réelle, le lecteur protesterait, l’auteur se moque du monde, j’arrête là! […]” (p. 63-64, je souligne)

L’écriture est magnifique. Le livre, foisonnant, n’a rien de linéaire, sort des conventions du roman qu’on connait. C’est une belle trouvaille, que je recommande. J’aurai beau décrire Malentendus en long et en large, rien ne vaut l’expérience.

Malentendus en extraits

“Et comment ne pas imaginer que Monique, l’amie entendante qui les accompagne et jacasse avec eux, leur explique dans la langue des signes dont elle maîtrise parfaitement la syntaxe la stupeur manifeste qu’elle éprouve, la stupeur où nous mènent toujours ces matinées de lumière bleue et froide qui aiguisent jusqu’à l’espace sonore, et cela peut même inquiéter, ce recul des frontières ordinaires de la perception, ce sentiment de renaître à un monde neuf, fragile et fulgurant, dans cette lumière de peintre pointilliste qui semble abolir les distances au point de rendre sensibles jusqu’aux battements d’ailes invisibles du passé, jusqu’à la présence souterraine des morts, peut-être.” (p. 148)

“La haine rétrospective qu’il a traînée des années durant, à Paris, et même une fois marié, après avoir déménagé près de Poitiers pour y enseigner la langue des signes, après avoir définitivement coupé les ponts, cessé de répondre aux lettres familiales, cessé d’aller chercher ces lettres qui chaque fois ravivaient son sentiment inextinguible, qui réveillaient aussitôt la haine, la haine du père, déjà qu’elle lui revenait si souvent par bouffées, sans prévenir, à suspendre son geste vers la cafetière, le chauffe-biberon, à suffoquer… Il le sait, qu’en français la haine est sourde.” (p. 159)

“[…] le bal était un endroit pour elle, absolument; un endroit où la musique est si forte que ses vibrations vous traversent, vous donnent le rythme et bien assez pour suivre le mouvement de la danse une fois qu’elle a eu enlevé ses appareils inaptes à tant de puissance sonore. Les garçons lui offraient un verre. Dans la musique assourdissante, ils étaient aussi sourds qu’elle, et même bien plus démunis, qui hurlaient sans être sûrs d’être compris mais les lèvres parfaitement lisibles, tandis qu’ils ne risquaient pas de noter la bizarrerie de sa voix, tant qu’elle ne parlait pas entre les morceaux. Elle parlait peu de toute façon.” (p. 204)

LECLAIR, Bertrand. Malentendus, Actes Sud, Arles, 2013, 272 p.

Le silence de la mule

Que dire? D’abord, que je n’avais pas envie de lire Le silence de la Mule de Gilbert Bordes. Pas du tout. Ensuite, que malgré que ce soit bourré de clichés, ça se lit tout seul. Je ne sais pas ce qu’il y a là-dedans qui fait qu’en bout de ligne, ça ne nous déplait quand même pas de continuer.

La Mule, c’est une sourde-muette sur qui tout le monde est passé. Elle s’appelle Jeanne. Petite, elle a habité le moulin du Gué, car sa mère y travaillait pour le vieux Paul Rolandier, le propriétaire. Il avait pris l’enfant en affection, et celle-ci le suivait partout comme un petit animal. Quand le moulin a brulé avec l’homme, sa mère a trouvé un nouvel emploi au château de l’Étanchade, chez M. Henri, qui a promis de garder la jeune fille à la mort de la mère. Il l’a gardée, mais il n’a pas veillé sur elle, tout le monde en a abusé.

Quand Antoine, le dernier des Rolandier, le petit-fils de Paul enlevé par sa mère à trois ans, revient, des années plus tard, après la Deuxième Guerre, dans le but de reconstruire le moulin, il va à la rencontre de Jeanne qui, seule, doit savoir où se cache la fortune de son grand-père…

Le silence de la mule Gilbert Bordes Sourd

Il lui apprendra à lire sur les lèvres et à écrire. L’idée est bonne et humanise la sourde, mais la rapidité avec laquelle elle passe du statut d’“animal” (on la définit ainsi dans le texte) à celui de femme n’est pas tout à fait réaliste. Puis, pour avoir fait quelques lectures sur le sujet, je doute qu’elle ait pu devenir si tard si habile. Sacks explique comment les concepts de question ou d’abstraction, par exemple, peuvent échapper à qui n’a pas appris tôt le langage.

Le silence de la mule repose sur des mécanismes simples: clichés, archétypes et stéréotypes. Les émotions sont dites plutôt que suggérées, on prend le lecteur par la main, ce qui enlève de la profondeur aux personnages.

“Louise avait une fille sourde et muette, Jeanne, une petite brune maigrichonne aux grands yeux noirs. La pauvrette vivait dans l’ombre de sa mère, ne la lâchant pas et jetant autour d’elle des regards craintifs. Son silence faisait mal; quand elle ouvrait la bouche, on s’attendait à l’entendre parler, mais il ne sortait que du vent de ses deux lèvres qui ne bougeaient pas comme des lèvres de petite fille. Elle ne riait pas et chacun se demandait ce qui pouvait bien se passer dans cette tête d’enfant à qui Dieu avait refusé la parole.” (p. 14, je souligne)

“Elle état bien faite, mais ce n’était pas sa beauté qui retenait M. Henri, c’était une impression curieuse, comme un détachement de ce qui l’entourait. Ses grands yeux noirs et mystérieux ne s’arrêtaient sur rien, et les mouvements de sa bouche ne semblaient pas faits pour exprimer des mots.” (p. 22, je souligne)

Voilà qui témoigne d’une figure de sourd qui, en plus de ne pas être complètement réaliste, se veut symbole de la victime. Certes, plus l’histoire avance, plus Jeanne s’en sort, ce qui peut être un bel éloge à son humanité, mais le narrateur continue de l’appeler “l’infirme” et à la fin de l’histoire, elle n’est toujours pas reconnue comme une femme à part entière. Compte tenu du style du roman (cliché et archétypé), cette fin m’est apparue comme une morale dérangeante, en plus que Dieu se met de la partie de plus en plus. Il faut le savoir, Dieu m’horripile…

“Elle pouvait ainsi s’échapper de temps en temps pour s’essuyer les yeux et voulait rester à la place que Dieu lui avait dévolue, celle d’une servante.” (p. 268)

Je comprends que l’histoire de Le silence de la mule se passe dans l’après Deuxième Guerre mondiale, mais quand même, le livre est paru en 2001. J’ai du mal ici à faire la distinction auteur, narrateur et personnage: partagent-ils tous une telle pensée discriminante?

Quoi qu’il en soit, Jeanne, personnage sourd, et au cœur de cette histoire et, malgré mes désaccords, je crois que Gilbert Bordes a voulu en faire un personnage fort et démystifier un peu ce qu’est la surdité: le sourd n’a pas à être un animal, il peut apprendre. En ce sens, c’est très positif. Donc, même si je ne crois pas toujours que les pensées de Jeanne soient réalistes, et que la narration mentionne parfois des sons alors qu’elle est focalisée sur Jeanne, je peux dire que le livre était moins pire que je ne le pensais.

BORDES, Gilbert. Le silence de la mule, Pocket, Paris, 2004, 288 p.

Un phare dans le ciel

Un phare dans le ciel de Moka met en scène Baptiste, qui a dix-huit ans et habite le Sud-Ouest de la France. Il travaille pour la Charcuterie Principale, mais d’étudie pas. Il n’a pas fait son bac. Surtout, il est sourd. Une maladie, quand il était jeune enfant, on ne précise pas à quel âge, lui a fait perdre l’usage de ses oreilles. Il a bien un appareil, mais il ne sert à rien: il n’entend que quelques cliquetis. Pour communiquer, il lit sur les lèvres et utilise sa voix, même s’il ne parle pas comme tout le monde. C’est donc un oraliste. Sa mère, sans doute depuis qu’il est devenu sourd, est très distante, elle n’essaie plus d’entrer en relation. On suggère qu’elle se sent peut-être coupable.

Du jour au lendemain, en raison d’un concours de circonstances, on lui attribue la tâche de livreur à mobylette. Au cours d’une livraison, il fait la rencontre de Gabriel Nathan, 98 ans, astronome passionné et un peu misanthrope. L’homme lui apprend plein de choses et l’invite à revenir le voir pour observer la lune. Ensemble, ils conçoivent le projet de fabriquer un radiotélescope pour capter le son d’un pulsar et ainsi entendre les étoiles: car les étoiles émettent une sorte de clic clic que Baptiste pourra entendre avec son appareil. Il souhaite de tout son coeur écouter les étoiles lui parler. L’idée est très belle.

Moka Un phare dans le ciel

Le roman permet d’apprendre quelques petites choses sur l’astronomie et sur la surdité, mais renferme, à mon avis, quelques invraisemblances. D’abord, je sais, pour avoir lu Oliver Sacks, que les sourds qui choisissent l’oralisme doivent sacrifier de longues années à l’apprentissage de la lecture labiale et à l’orthophonie. Or, dans ce roman de Moka, on ne précise pas comment Baptiste a appris à si bien se débrouiller, car il est doué, il comprend presque tout, sans presque jamais se tromper, même les mots nouveaux et complexes, en autant qu’on articule. Sachant que la lecture labiale est difficile en raison de nombreux “homophones” (des homophènes), c’est plutôt surprenant. Prenons par exemple ces passages, dans lesquels M. Nathan utilise des mots non usuels, mais que Baptiste (qui dit savoir pourtant peu de choses) saisit instantanément:

“Ceci est une lunette, jeune homme! Un instrument réfracteur à lentilles achromatiques! Quarante centimètres d’ouverture et un tube de six mètres!” (p. 37)

“Dans une semaine… ajouta-t-il, je changerai l’orientation de la lunette. Et on observera les pléiades, Aldébaran, l’orange, et Régulus, la bleue!” (p. 51)

Pas très crédible, à mon avis. L’auteure y a sans doute songé, car quelques pages plus loin survient le seul problème de compréhension qu’il y aura dans toutes les discussions entre le jeune sourd et l’astronome (et ils sont toujours ensemble):

“Baptiste avait beaucoup de mal à saisir tous ces mots inconnus qu’il devait lire sur les lèvres.
—Ce gros truc en bronze, c’est le spectroscope.
—Baptiste quitta à regret l’héliomètre pour contempler « le gros truc en bronze », fait de plateaux circulaires d’où sortaient des manettes et des leviers dans tous les sens.
—Le quoi? demanda Baptiste.
M. Nathan répéta le nom et tout à coup se souvint du handicap du jeune homme. Il prit un morceau de papier et écrivit:
planétarium, héliomètre, spectroscope.” (p. 52-53)

Bien qu’il demande à quelques reprises aux gens de bien articuler pour qu’il puisse comprendre, c’est, avec un court passage à la page 145 dans lequel il confond sourcier avec sorcier, les seuls moments où sa surdité nuit à sa compréhension. Vraiment le king de la lecture labiale…

Puis, ne sachant pas à quel âge il est devenu sourd, on ne peut pas savoir jusqu’à quel point il avait appris à parler avant (s’il l’avait appris) et, considérant le fait qu’il n’est pas très stimulé à la maison, il lui faudra donc avoir fréquenté une vraiment bonne école pour sourds oralistes pour avoir appris à si bien se débrouiller pour communiquer. Rien n’est mentionné à ce sujet, et ça m’a dérangée: invraisemblance ou importante ellipse?

*

Le style d’écriture d’Un phare dans le ciel est très simple et le ton permet d’entrée de jeu de se situer dans le registre de la littérature jeunesse, tout comme la façon dont sont traités les thèmes, c’est-à-dire de manière plutôt didactique (j’ai senti qu’on voulait m’apprendre des choses). C’est bien dans un sens, le thème de l’astronomie ainsi que celui de la surdité (même si certains éléments me laissent perplexe) sont très intéressants. Par contre, j’ai souvent trouvé qu’ils étaient traités avec peu de subtilité ou dans l’unique but de ploguer (c’est dans Antidote, bienvenue au Québec) une information sans qu’elle serve vraiment l’histoire. C’est dommage, car pourtant intéressant; il aurait été bien que ce soit mieux intégré. Par exemple, à la page 131, on mentionne qu’une personnage étant devenue sourde en cours de vie peut continuer d’entendre des sons (fantômes) tout comme une personne amputée d’un membre peut continuer à le sentir. C’est une information que j’avais déjà lue dans le livre de Sacks, mais elle n’amène ici ni émotion ni réelle intrigue.

Je disais donc que le style d’écriture très simple d’Un phare dans le ciel nous situe rapidement dans un contexte de littérature jeunesse. Pourtant, le personnage principal a dix-huit ans. J’en suis donc venue à me demander si ce style simple, trop “bébé” pour l’âge du personnage, ne pouvait pas servir à montrer le côté simple de Baptiste, qui se croit ignorant et peu intelligent, dont la pensée pourrait n’être pas développée à son plein potentiel, car laissé à lui-même à la maison (pourtant on dit qu’il pense beaucoup, et il comprend beaucoup)… En même temps, comme on a affaire à un narrateur omniscient, cette théorie n’est pas réellement plausible.

*

Un phare dans le ciel présente différentes façons dont un sourd pourrait “entendre”. D’abord, avec les étoiles mourantes dont le son peut être capté avec un radiotélescope; ensuite, avec la musique de l’orgue, dont certaines notes graves ne peuvent pas être perçues par l’oreille humaine, mais seulement par le corps (p. 115-118, 153); puis, avec le diapason qui, si on le tient entre les dents, vibre partout à l’intérieur de la boite crânienne (p. 117, 151). Vraiment intéressant.

Toutefois, à la page 152, on dit que Baptiste, pendant qu’il travaille physiquement, “écout[e] son cœur battre à l’intérieur de lui, plus lent, plus régulier qu’auparavant”. Le verbe “écouter” m’a semblé irréaliste et j’ai vérifié auprès de ma belle-sœur, sourde, (salutations) si elle peut entendre battre son coeur sans son appareil, par exemple comme lorsqu’il cogne à nos oreilles après un effort physique. Elle m’a répondu que non, mais qu’elle peut le sentir si elle met ses mains. Je crois donc que le verbe, ici est mal choisi.

Aussi, page 66, Baptiste murmure deux mots pour lui-même. Je me suis demandé si une personne sourde, qui n’entend jamais les voix et utilise la sienne uniquement pour communiquer, aurait vraiment ce réflexe de murmurer. Je n’ai pas la réponse.

*

Parce qu’il faut bien conclure… Un phare dans le ciel est un roman qui traite de thèmes franchement intéressants, mais qui ne fournit pas toute l’information nécessaire pour le rendre entièrement crédible. Le jeune public auquel le livre s’adresse (et je dirais même assez jeune, malgré les 18 ans du personnage) n’y verra que du feu. Si, personnellement, j’aurais aimé plus de subtilité, un jeune lecteur saura apprécier le style simple et apprendra plein de petites et grandes choses.

Pendant un court moment, ce roman de Moka m’a rappelé L’histoire sans fin, car, en plus de porter des noms similaires (Baptiste, Bastien), leurs personnages respectifs voient tous deux leur aventure commencer par une visite chez un libraire un peu acariâtre.

Un phare dans le ciel en extraits

—Oui, tout est histoire de longueur d’onde dans l’univers. Les ondes électromagnétiques. Certaines sont visibles, d’autres audibles, comme les ondes radio.
Baptiste réfléchit intensément. M. Nathan l’observait en souriant.
   —Qu’y a-t-il? finit-il par demander.
   —Vous voulez dire… qu’on peut voir ce que l’on entend?
M. Nathan resta perplexe une seconde. Puis, il comprit brusquement.
—Dans un certain sens, répondit M. Nathan. Puisque tout est longueur d’onde… les couleurs que tu vois… c’est comme si tu les entendais… Oui.” (p. 54, au sujet du spectroscope)

MOKA (1993), Un phare dans le ciel, Paris, L’école des loisirs, 224 p.

Temps

Franchement dérangeant. Poétique mais laid en raison de son sujet. Beau quand même. Bref… dérangeant.

Temps de Wajdi Mouawad est une pièce de 60 pages qui a été écrite, selon les mots de l’auteur en introduction: “avec l’inquiétude comme boussole”.

Napier de la Forge, le père, perd la mémoire. Noëlla, sa fille, se souvient des abus. Et Blanche, sa seconde épouse, veut qu’on se rappelle l’artiste qu’il était. La ville est envahie par les rats. Noëlla astique une arme. Elle attend le retour de ses frères.

Temps est une pièce glauque, sans doute très théâtrale (je serais curieuse de la voir mise en scène), mais aussi un défi sur le plan linguistique. Je me demande comment elle a été accueillie lorsque présentée.

Temps Wajdi Mouawad Sourd Langue de signes LSQ

C’est que Temps met en scène un personnage de sourde: Noëlla, la sœur de l’étrange famille de la Forge, s’exprime en LSQ. Son “texte” est transposé sur papier tel quel du LSQ, avant d’être traduit en français par son interprète, Meredith-Rose:

“NOËLLA DE LA FORGE (lsq). RAT PLEIN (CL) (1) 1-REGARDER-2 VERS 1-REGARDER-3-RETOUR REGARDER OÙ? VEUT-DIRE CONNAÎTRE-PAS TASSER (CL)…HOMME PLEIN (1) 1-REGARDER-2 VERS 1-REGARDER-3-RETOUR REGARDER TROUVER VEUT-DIRE CONNAÎTRE.

MEREDITH-ROSE. Si je repère un rat au milieu de la horde et que je détourne les yeux si je regarde de nouveau je suis incapable de le retrouver. Je ne le reconnais pas. Un homme au milieu de la foule si je détourne les yeux et que je regarde de nouveau je le reconnais aussitôt.” (p. 19)

Un lexique est fourni à la fin de l’ouvrage pour aider le lecteur à comprendre le texte transposé du LSQ, mais la première partie du code n’est pas expliquée, donc inutile. Que ces chiffres ou lettres représentent des gestes, soit, mais quelles nuances apportent-ils? J’aurais aimé le savoir. Ma belle-sœur signe; pourtant elle ne pouvait pas l’expliquer non plus. Enfin, il est dommage que le lexique n’ait pu satisfaire toute ma curiosité. (Non, je n’avais pas le temps de suivre un cours de LSQ en ligne.)

LSQ - Temps Wajdi Mouawad Sourd

Malgré ce petit désagrément, j’ai trouvé très intéressant de lire le texte en LSQ, tâchant de bien comprendre, pour ensuite le comparer à sa traduction française (et habituellement m’apercevoir que j’ai compris de travers). Comme pour toute traduction, il y a des pertes de nuances, dans un sens comme dans l’autre. Le texte français m’a semblé beaucoup plus “joli”, sans doute parce que la poésie de la LSQ, visuelle et surement accessible uniquement aux signeurs, m’échappe. Que la poésie du français, une fois traduit en LSQ, disparaisse m’a donc semblé logique. Qu’une poésie, “absente” du texte en LSQ apparaisse soudain dans la transposition française, m’a paru irréaliste. Pourquoi l’interprète enroberait les paroles originales au point, à un endroit au moins, de lui ajouter des couches de sens? Simplement plus pratique pour le théâtre, considérant que la majorité des spectateurs ne comprendront pas les signes?

“NOËLLA DE LA FORGE (lsq). MOI CHERCHER CHEMIN COURT /SI MOI QUITTER VEUT-DIRE MOI VICTIME… MONSTRE FALLOIR TUER… 10 ANS TROUVER… ÂGE 13 LUI ÉJACULE-1 PLEURER… MOI DIRE-3 JUSQU’À TOI MORT 1 FOIS-SEMAINE FALLOIR 3-PAYER-1 (1) TOUT-LUNDI MOI VOULOIR $1000 AUSSI AVANT TOI ÉJACULER VENTRE-1 TOI PAYER-1 SI TOI REFUSE MOI PLAINDRE /1-JOUR TOI OUBLIER PAYER-1 MOI TUER-3.

MEREDITH-ROSE. Je cherchai le raccourci. Partir aurait fait de moi à jamais une victime. La première fois que j’ai vu le sexe de mon père, j’ai cru que c’était un scorpion violet accroché à son corps. J’ai pensé: « C’est mon père. Il va me défendre. » Au contraire. Mon père a fait entrer un scorpion dans mon ventre et je l’ai vu y prendre un très grand plaisir. Plus que son viol, c’est de le voir complice de l’infect insecte qui m’a anéantie. Quand j’ai su que j’étais enceinte de lui, j’ai prié et l’enfant sans doute m’a entendu (sic) et il est reparti croûte épaisse et rouge. Caresse inconsolable. Dans mon ventre, il y aura à jamais un navire vide voguant à vague aveugle vers la dérive, la vie sans vie sans voix, variation lente d’une grandeur. Mais j’en sortirai vivante et joyeuse. Les monstres, il faut bien les abattre. Dix ans pour trouver. J’ai treize ans. Il éjacule. Il pleure. Je lui dis: « Je veux de l’argent. Pour le reste de tes jours, tu devras me payer une fois par semaine. Chaque lundi, je veux mille dollars. Je veux aussi les arriérés depuis la première fois que tu as éjaculé dans mon ventre. Si tu refuses, je te dénonce. Le jour où tu oublieras de me payer, je te tuerai. »” (p. 46-47)

(L’humanité me dégoute alors que je recopie ce passage.)

(Avez-vous remarqué la très belle allitération en v?)

Il n’en demeure pas moins que c’est un exemple vraiment intéressant d’intégration d’une langue de signes en littérature (ou plutôt au théâtre). La transposition littérale a vraiment éveillé mon intérêt. Je serais curieuse de VOIR les signes, et surtout, de les comprendre. La syntaxe, très différente, m’a aussi fascinée.

Mais la pièce ne représente pas un défi sur le plan linguistique uniquement en raison de la LSQ: un autre personnage, qui arrive plus tard, parle russe. Son texte est écrit en russe et c’est encore une fois une interprète qui nous permet de comprendre de quoi il est question. On peut imaginer comment les conversations LSQ-russe-français doivent produire un effet particulier au théâtre, mais aussi exiger du spectateur une certaine dose de patience. Personnellement, j’aurais été captivée.

Russe Temps Wajdi Mouawad Sourd LSQ
(P. 35)

Temps en extraits

“Votre mère s’appelait Jacqueline. Tout le monde l’appelait Jacqy. Je ne l’ai pas connue. Elle est morte tout de suite après la fondation de notre ville. […] Son corps n’a pas été retrouvé. S’il l’avait été, il ne serait pas ici. Il n’y a pas de cimetière à Fermont. On ne meurt pas à Fermont.” (p. 21-22)

“Les solutions vous les connaissez mais elles exigent davantage d’humanité seulement l’humanité coûte cher à ce qu’il paraît et aujourd’hui elle s’octroie au rabais.” (p. 50)

“Le continent noir. Il noire de plus en plus. Noire est un verbe. Tout noire comme tout brûle. Tout flambe. Tout noire.” (p. 55)

MOUAWAD, Wajdi (2012), Temps, Montréal et Arles, Leméac et Actes Sud, 60 p.

Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds

Même si la toile de Magritte en couverture m’a presque fait peur (disons qu’elle donne un drôle de style au livre), c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai effectué cette lecture (wow, on dirait que j’écris une lettre officielle). Oliver Sacks explore le monde des sourds en trois parties: leur histoire, leur langue, la grève universitaire de 1988. J’y ai appris moult (je ne sais pourquoi ce mot m’inspire un certain dégout) choses intéressantes qui ont renforcé mon désir d’apprendre la langue des signes (québécoise, sans doute [parce non, ce n’est pas une langue internationale]).

*Fin de la parenthèsite*

Des yeux pour entendre Sourds Oliver Sacks

Première partie: une petite histoire des sourds

Sacks commence par remettre en question la croyance selon laquelle il serait pire de naitre aveugle que de naitre sourd, mettant en avant le fait que la cécité ne nuit pas d’emblée à l’acquisition du langage alors que la surdité, si elle n’est pas détectée tôt et si des moyens ne sont pas pris pour permettre à l’enfant d’apprendre une langue, peut avoir de graves conséquences sur son développement personnel et langagier. Sans langue, on ne peut avoir de pensée construite, comprendre les abstractions et, surtout, s’intégrer à une communauté de gens.

Dans l’histoire, longtemps les sourds ont-ils été isolés. On les considérait souvent comme des attardés et on leur donnait des emplois routiniers, sans essayer de réellement communiquer avec eux, à moins qu’ils n’aient eu des précepteurs dévoués pour leur apprendre à lire sur les lèvres et à prononcer des mots qu’ils n’entendaient pas. Les sourds risquaient un grand isolement mental.

Lorsque je suis allée à Aix-en-Provence le 19 juin de cette année, je me suis rendue au musée Granet avec une amie. Nous avons été fascinées par le buste d’un homme sous lequel se trouvait dessiné l’alphabet en langue des signes française. Nous avons toutes les deux pris une photo des signes, mais pas de l’homme représenté au-dessus…

Buste Abbé de l'Épée Oliver Sacks Sourds

Il s’avère que ce religieux Français, l’abbé de l’Épée, a fondé une école spécialement dédiée à l’éducation des sourds-muets. Il est question, dans le livre de Sacks, de l’influence qu’il a eue dans leur histoire.

“Le plus important fut l’attention soutenue que l’abbé prêta à ses élèves et les fruits qu’apporta cette persévérance: il assimila d’abord leur langage (effort consenti, jusque-là, par bien peu d’entendants), puis, en associant des gestes à des images et à des mots écrits, réussit à leur apprendre à lire, leur ouvrant d’un seul coup le monde du savoir et de la culture. Le système de signes « méthodiques » mis au point par de l’Épée système qui associait le langage gestuel des sourds de Paris à une grammaire française signée permit aux étudiants sourds de coucher par écrit ce qui leur était dit après qu’un interprète l’eut traduit en signes, et la méthode s’avéra si féconde que, pour la première fois, certains élèves sourds issus de milieux modestes apprirent à lire et à écrire le français, accédant ainsi à l’éducation. Son école, fondée en 1755, fut la première à bénéficier du soutien public. Il y forma une multitude de maîtres pour les sourds qui allaient ouvrir vingt et une écoles en France et en Europe entre cette date et 1789 (année de sa mort). Quant à l’établissement créé par de l’Épée lui-même, son avenir parut un moment compromis par la tourmente de la Révolution, puis il devint en 1791 l’Institution nationale des sourds-muets de Paris, que dirigea le brillant grammairien Sicard.” (p. 39)

Aux États-Unis, la première école pour les sourds fut fondée à Hartford par Laurent Clerc, sourd-muet, (élève de Massieu, lui-même instruit par Sicard), que Thomas Gallaudet était allé recruter à Paris. Cette école deviendrait des années plus tard la Gallaudet University, seule université à accueillir une clientèle majoritairement sourde. L’émancipation des sourds allait donc bon train des deux côtés de l’Atlantique, et la langue des signes (américaine, britannique, française…) était enfin reconnue comme une langue à part entière qui permettait aux sourds, non seulement de communiquer et d’exprimer une pensée complexe, mais aussi de s’instruire. Toutefois, après la mort de Clerc, un autre courant de pensée, qui n’attendait que de s’affirmer, s’imposa, entre autres sous l’influence d’Alexander Grahman Bell (qui inventa le téléphone en tentant d’aider les sourds).

On nomme ce courant oralisme puisque la croyance qui en était le centre était qu’on devait avant tout apprendre aux sourds à parler (cours de lecture labiale et orthophonie). La langue des signes fut donc interdite dans les écoles. Ainsi, la situation des sourds fit un bond en arrière. Sans les Signes, la transmission de la culture générale devenait très difficile: apprendre la parole aux sourds demandait des milliers d’heures qui ne pouvaient plus être consacrées à autre chose.

“[…] l’« oraliste » le plus important et le plus influent fut Alexander Graham Bell, qui était à la fois l’héritier d’une famille ayant fait autorité dans le domaine de la rééducation de la parole (son père et son grand-père avaient été d’éminents orthophonistes), le surgeon d’un étrange déni de la surdité (sa mère et son épouse étaient sourdes, mais n’avaient jamais voulu le reconnaître) et le génial inventeur que l’on sait. Quand cette figure prestigieuse se jeta dans la bataille, le poids de sa renommée suffit à faire pencher la balance en faveur de l’oralisme, si bien que, lors du célèbre Congrès international des éducateurs pour sourds tenu à Milan en 1880 (où les enseignants sourds ne votèrent pas), cette tendance remporta la victoire, et les Signes furent « officiellement » proscrits des écoles.” (p. 51)

Il fallut près de 90 ans pour que l’oralisme soit vraiment remis en question (l’avis des sourds n’était pas pris en compte). Avant de revenir à une langue de signes (à l’Americain Sign Language [ASL], car, à partir de ce point, le livre fait surtout l’histoire des sourds aux États-Unis), des solutions intermédiaires ont été proposées, comme l’anglais (ou le français) signé, différent d’une langue de signes en cela qu’il était calqué sur la syntaxe de l’anglais (ou du français).

“Mais les langues de signes sont des langues à part entière: non seulement leur syntaxe, leur grammaire et leur sémantique se suffisent à elles-mêmes, mais elles diffèrent, par leurs caractéristiques, de celles de toutes les langues écrites ou parlées. Il n’est donc pas possible de traduire une langue orale en Signes en procédant mot par mot ou phrase par phrase — car ces langues ont des structures essentiellement différentes. On imagine souvent que les langues de signes sont de l’anglais ou du français, alors qu’elles ne sont rien de tout cela: elles ne sont que Signes.” (p. 54-55)

Une telle transposition d’une langue orale n’a rien de naturel pour qui ne dispose pas de l’ouïe. Les sourds ont une compréhension visuelle du monde, différente de la nôtre, et les langues de signes sont adaptées à cette vision. Malgré cela, l’auteur affirme qu’au moment de publier son livre (1989), l’anglais signé (Signed English ou SE) était encore privilégié dans de nombreux contextes (scolaire, télévisuel). Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui. Un jour, je prendrai des cours de LSQ et pourrai poser une foule de questions.

Le fait que, dès que se trouvent réunis suffisamment de sourds pour former une “communauté”, ce soit une langue de signes qui se forme “spontanément”, prouve à quel point ce mode de communication est naturel aux sourds. Un exemple en est l’ile de Martha’s Vineyard qui, au 19e siècle, comptait un si grand nombre de sourds que toute la population de l’ile, y compris les entendants, connaissait une langue de signes. C’est aussi un bel exemple d’intégration et d’acceptation des sourds dans une communauté: grâce à leur nombre, ils n’ont pas été considérés comme des handicapés. Le dernier sourd de l’ile est décédé en 1952, mais, bien après, des entendants continuaient de communiquer en signes dans différentes circonstances (y compris quand l’auteur y est allé, peu avant la publication du livre en 1989; je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, puisque les plus vieux habitants de l’ile sont sans doute décédés).

Deuxième partie: communiquer

J’ai été fascinée par cette partie qui touche tout l’aspect langagier, de l’acquisition du langage (oral ou signé) à son inscription dans le cerveau. La lecture en a été par moments un peu plus exigeante, car plus technique, mais le sujet en demeure vraiment intéressant.

Comment est la vie d’un sourd privé de tout langage (un sourd laissé à lui-même dans une famille d’entendants, par exemple, à qui on n’aurait pas appris de langue de signes)? Développe-t-il une pensée? Qui sommes-nous sans langue pour véhiculer des concepts, des idées?

Sacks relate brièvement quelques études qui ont été menées sur l’aphasie, la perte de la parole due à un accident cérébral (dont souffrait d’ailleurs mon grand-père paternel), revenant plus régulièrement sur les propos de Hughlings-Jackson, qui a mis de l’avant le concept de “propositionnement”: pour exprimer une pensée complète, le vocabulaire ne suffit pas, il faut pouvoir l’organiser selon une grammaire et une syntaxe, il faut pouvoir “propositionner”. Mais l’aphasie survient dans un cerveau déjà construit par le langage. Qu’advient-il à un cerveau qui ne connait pas le langage? C’est ce que les sourds privés de langue pendant de nombreuses années ont permis d’observer, du moins en partie.

Sacks mentionne des cas de personnes ayant été initiées tardivement à une langue de signes (il faut lire cette partie, p. 64 à 86), comme celui de Joseph, qui a appris les Signes à onze ans. Bien que son intelligence fut normalement développée dans tous les domaines auxquels il avait accès (et plus encore dans les domaines visuels), certains concepts abstraits, rendus possibles grâce au langage, lui faisaient défaut. Par exemple, Joseph ne parvenait pas à comprendre les concepts de question ou de réponse, non plus que les notions temporelles. Il vivait dans l’instant présent et prenait les choses au premier degré (pas d’abstraction). Je résume rapidement (du moins, j’essaie), mais cet exemple laisse croire qu’une personne dotée d’une intelligence normale, si elle n’a pas appris de langue, ne peut pas pleinement développer son esprit, car le langage est nécessaire au développement d’une pensée conceptuelle.

Quand il y a plus d’un enfant sourd dans une famille, ceux-ci développent habituellement entre eux un système de signes pour communiquer. Toutefois, ce système n’est jamais assez développé pour devenir une langue à part entière et permettre l’abstraction. Selon Carol Padden et Tom Humphries, linguistes sourds, il faut un minimum de deux générations pour que se développent une grammaire et une syntaxe, donc pour qu’une langue de signes devienne un système linguistique à part entière. Il en irait de même pour le langage oral. Bien que le cerveau humain soit conçu pour intégrer un langage, il est nécessaire que ce langage soit transmis pour qu’une personne puisse en bénéficier pleinement.

Un enfant sourd élevé par un parent sourd acquiert la langue au même rythme qu’un enfant entendant. Cet enfant produira ses premiers signes vers l’âge de six mois. (p. 56)

« Le discours intérieur, écrit Vygotsky, est un discours qui se passe presque totalement des mots… ce n’est pas l’aspect intérieur du discours extérieur, c’est en lui-même une fonction… Alors que dans le discours extérieur la pensée est incarnée dans des mots, dans le discours intérieur les mots meurent en donnant naissance à la pensée. Le discours intérieur est dans une large mesure une pensée pure, réduite à des significations. »”

J’arrête de citer le temps d’une parenthèse. C’est que je ne suis pas à 100% convaincue par cette affirmation. Je conçois qu’elle a du vrai, mais j’ai un esprit tellement linguistique que j’imagine mal ma pensée hors des mots. Je pense le plus souvent en jouant avec les phrases, en les restructurant pour mieux organiser la pensée ou parce que je conçois le monde en littéraire, je pense le monde en narration. C’est une question que je me suis déjà posée: si je pense si fortement en mots, y a-t-il des gens qui pensent plutôt en images, en sons…? Toutefois, c’est vrai que ma pensée peut être ponctuée d’odeurs, de sensations… et qu’elle n’est en ce sens pas uniquement langage.

Poursuivons la citation. Ce sont les mots de Sacks:

“Nous faisons nos premières armes communicationnelles dans le cadre d’un dialogue, d’un langage qui est à la fois extérieur et social, mais ensuite, pour penser, pour devenir nous-mêmes, il faut que nous nous tournions vers un monologue, un discours intérieur. Le discours intérieur est essentiellement solitaire, et il est aussi profondément mystérieux: Vygotsky écrit qu’il est aussi inconnu de la science que « l’autre face de la lune ». On dit souvent que c’est le langage qui fait l’homme; mais notre vrai langage, notre véritable identité résident dans notre discours intérieur, dans le flux et l’engendrement incessants de significations qui constituent notre esprit. C’est grâce au discours intérieur que l’enfant élabore ses propres concepts et significations; c’est grâce à ce discours qu’il bâtit son identité; et c’est à travers lui, enfin, qu’il construit son monde personnel. Et le discours intérieur (ou les Signes intérieurs) du sourd sont souvent très particuliers.” (p. 105)

On dit que les langues structurent notre pensée, mais aussi notre conception du monde, qu’on voit le monde à travers la loupe du langage. Le livre aborde brièvement la façon d’appréhender les choses, très visuelle, des sourds (on donne l’exemple de Charlotte, une signeuse native, c’est-à-dire dont les Signes est la langue maternelle, p. 99 à 107). Je me demande en quoi la langue des signes influe sur cette conception du monde (par exemple, un sourd oraliste partagerait-il cette vision? J’en doute…). J’ai envie d’apprendre la LSQ en partie pour pouvoir imaginer (car je ne serai jamais signeuse native) en quoi elle peut teinter la façon dont les signeurs peuvent concevoir le monde. C’est beaucoup d’enthousiasme, je sais.

“Deborah H., une jeune femme bien-entendante signeuse native (elle était issue de parents sourds), m’a appris récemment qu’elle retrouvait l’usage des Signes et « pensait en Signes » chaque fois qu’elle devait résoudre un problème complexe. Le langage a une fonction à la fois intellectuelle et sociale, et, pour cette femme qui jouit de toutes ses facultés auditives et vit aujourd’hui dans le monde entendant, la fonction sociale est liée à la parole; mais la fonction intellectuelle paraît encore s’appuyer sur les Signes.” (p. 61, note en bas de page)

Sacks aborde ensuite longuement l’aspect linguistique des langues de signes, afin de démontrer que ce sont des langues à part entière. Je n’en rapporterai que ceci:

“Les langues de signes, à tous leurs niveaux — lexical, grammatical ou syntaxique —, laissent donc entrevoir une utilisation linguistique de l’espace: une utilisation étonnamment complexe, car presque tout ce qui se déroule linéairement, séquentiellement et temporellement dans le langage parlé devient, dans les Signes, simultané, concurrent et multistratifié.” (p. 122)

On dit donc que les langues de signes sont quadridimentionnelles: elles comprennent les trois dimensions spatiales ainsi que la dimension temporelle. Toute personne qui apprend à signer passé l’âge de cinq ans “ne maitriser[a] jamais toutes les subtilités et tous les raffinements de cette langue” (p. 128). Tant pis pour moi…

Sacks cite Stokoe (1979), lorsqu’il démontre que les Signes ont un aspect “cinématique” en plus d’un aspect narratif:

“Dans la langue des signes… le récit n’est plus linéaire et prosaïque. Ce langage est essentiellement découpé, passe sans cesse de la vue normale au gros plan, puis au plan d’ensemble et de nouveau au gros plan, en incluant même des scènes de zoom arrière et avant, exactement comme travaille un monteur de films… Non seulement la disposition des signes évoque davantage un film monté qu’une narration écrite, mais chaque signeur est placé comme une caméra: le champ de vision et l’angle de vue sont dirigés, mais variables. Non seulement le signeur en train de signer, mais aussi le signeur en train d’observer sont conscients en permanence de l’orientation des yeux du signeur vers les signes émis.” (p. 124-125)

Des chercheurs ont étudié la structure de la langue des signes d’un point de vue neurologique. Fascinant. On sait que l’hémisphère gauche se charge de traiter le langage et que les fonctions visuelles sont plutôt développées par le droit. Qu’en est-ils alors des Signes puisqu’ils allient langage et visualité? Pour communiquer en Signes, les deux hémisphères du cerveau sont sollicités. Un signeur souffrant d’aphasie (donc touché dans son hémisphère gauche) ne perd pas l’usage des perspectives; s’il est touché dans son hémisphère droit, il peut continuer de signer malgré de graves déficits spatiovisuels.

“[…] les Signes sont bien une langue à part entière et traités comme tels par le cerveau, même s’ils sont plus visuels qu’auditifs et organisés spatialement plutôt que séquentiellement. […] cette langue est gérée par l’hémisphère cérébral gauche, auquel la biologie a précisément assigné cette fonction.” (p. 131)

La plupart des gens apprécient la musique avec leur hémisphère droit. Toutefois, le musicien professionnel, pour qui la musique est un langage, la traite plutôt avec son hémisphère gauche, entendant des nuances qui échappent complètement à l’amateur. Donc, même si les Signes font de prime abord travailler notre hémisphère droit, c’est le gauche qui en traite l‘aspect langagier.

Troisième partie: les sourds de Gallaudet University exigent un président sourd

Je ne résumerai pas cette partie, elle n’est pas essentielle à mes notes. Simplement, en 1988, les étudiants de Gallaudet ont décidé qu’il était temps que leur université soit dirigée par une personne qui soit à même de comprendre leurs besoins et leur vision du monde. Après une semaine d’une grève pacifique, ils ont obtenu ce qu’ils demandaient: un président sourd. Surtout, ils ont découvert leur propre pouvoir de négociation et ont prouvé à ceux qui en doutaient encore qu’ils sont des êtres aussi autonomes que les autres.

The National Theater of the Deaf (NTD), fondé en 1967, présentait au moment de la parution du livre des pièces de théâtre en ASL. Les sourds ont développé une poésie, un humour, des chansons… preuves qu’ils ont leur propre culture.

Extraits

“[­­­…] ce n’est que par le langage que nous entrons pleinement dans notre condition et notre culture humaines, communiquons librement avec nos semblables, recevons et partageons des informations.” (p. 28)

“Il suffit d’observer deux sourds en train de communiquer pour constater que les Signes sont empreints d’un ludisme, d’un style qui ne sont pas ceux du langage parlé. Les signeurs ont tendance à improviser, à jouer avec les signes, à faire passer tout leur humour, toute leur imagination, toute leur personnalité dans leurs gestes, si bien que leurs échangent ne sont pas seulement une simple manipulation de symboles conforme à certaines règles grammaticales, mais reflètent, irréductiblement, leur voix — une voix dotée d’une force particulière, parce qu’elle s’exprime directement par le corps. On peut imaginer un discours désincarné, mais il n’y a pas de Signes sans corps. La chair et l’âme du signeur, sa spécificité humaine s’expriment continûment dans l’acte même de signer.” (p. 161)

SACKS, Oliver. Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds, Seuil, 1990, 240 p.

Le coeur est un chasseur solitaire

Poursuivant ma lecture de romans mettant en scène des personnages sourds, je me suis tournée vers Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers, paru pour la première fois en 1940. Bien coté sur Babelio, livre ayant influencé la vie de Patrick Modiano,  l’ouvrage est certes bien écrit et présente des personnages bien en chair. Il est toutefois assez déprimant, dépeignant d’un ton mélancolique la vie d’individus dont les aspirations semblent d’avance vouées à l’échec dans cette société sud-américaine qui, en bout de ligne, vante des préceptes de liberté et d’égalité ne demeurant qu’un idéal.

Le coeur est un chasseur solitaire Carson McCullers Sourd

Je reconnais la qualité du livre, de son propos, de son écriture (même si je l’ai lu en traduction), je ne l’ai pas lu comme une corvée, mais je n’ai pas non plus accroché passionnément. Il n’est pas venu chercher de fibre en moi (peut-être ne suis-je pas suffisamment filamenteuse… haha — joke de fille trop dans sa tête…).

Ce qu’il a d’intéressant dans Le cœur est un chasseur solitaire, c’est sa structure, dont le centre est un personnage de sourd-muet, auquel vont se confier l’un après l’autre les quatre personnages solitaires dont le quotidien et les tourments constituent la trame du roman, et qui sont la plupart du temps présentés en parallèle ou, plutôt, en contrepoint comme le mentionne l’auteur, p. 424, dans son Esquisse pour “Le Muet”, présentée dans cette édition à la suite du roman proprement dit.

Le cœur est un chasseur solitaire m’a amenée à m’interroger sur la figure du sourd-muet en littérature, car c’est ici la position qu’il occupe: figure, beaucoup plus que personnage. Tout le monde projette sur lui l’image qu’il souhaite admirer, lui confie ses moindres secrets, se fiant qu’il lit sur les lèvres et, d’une certaine façon, qu’il a un pouvoir plus grand que nature lui permettant de tout comprendre, de connecter avec l’âme de l’autre. Mais, on l’apprend plus loin, Mr. Singer, sourd-muet de naissance, ne comprend pas tout de ces êtres qui le fréquentent assidument, et voit de longs pans de la conversation lui échapper. Il reste là, calmement, à leur sourire et à “écouter”.

J’ai choisi cette édition de Le cœur est un chasseur solitaire parce qu’elle comprend un dossier Écrivains, écriture et autres propos, présentant des réflexions de l’auteure sur son travail, ainsi que L’esquisse pour “Le Muet”. Je n’ai pas tout lu, finalement, choisissant plutôt les articles qui m’interpelaient, mais voici quelques extraits que j’ai bien aimés:

“Cette analogie avec l’écriture contrapuntique sera rendue sensible grâce aux différents styles employés. Il y en aura cinq — un pour chacun des principaux personnages décrits subjectivement; et un cinquième, objectif celui-là, et proche du style des légendes, pour le muet. Ces différents styles d’écriture permettront de suivre avec une extrême précision le rythme psychique de chaque personnage. La première partie mettra clairement en évidence cette correspondance entre écriture et personnages — mais, au fur et à mesure qu’on avancera dans l’histoire, cette correspondance deviendra si étroite que le style finira par éclairer aussi profondément que possible la conscience de chacun d’eux, sans toutefois atteindre le mystère de l’inconscient.” (Esquisse pour “Le Muet”, p. 425)

“La solitude des Américains n’a pas pour cause la xénophobie; nous sommes une nation de gens extravertis, qui cherchons constamment à nouer des contacts immédiats, à nous lancer dans une nouvelle expérience. Mais nous avons tendance à agir à titre individuel, en solitaires. L’Européen, que ses liens familiaux et une rigide fidélité à sa classe rassurent, ne sait pas grand-chose de la solitude morale qui nous est congénitale, à nous Américains. Alors que les artistes européens tendent à former des groupes ou des écoles, l’artiste américain est l’éternel rebelle — non seulement à la société, comme tout esprit créateur, mais dans le cadre même de son art.” (La solitude… une maladie américaine, p. 446)

“Qu’il s’agisse de prose ou de poésie — et je ne pense pas qu’il y ait une différence définitive entre les deux formes —, l’écriture est une création hasardeuse. Je veux dire par là que certains passages ou certains paragraphes égarent l’imagination du lecteur par des allusions sensuelles, des nuances de sentiments, des vibrations de la mémoire ou du désir. L’étude esthétique a une fonction opposée. Loin d’encourager l’attention du lecteur à vagabonder ou à s’égarer dans un rêve éveillé, elle doit l’obliger à s’extérioriser, à demeurer lucide et cérébrale.” (La vision partagée, p. 448)

“Chaque jour, je lis le Daily News, le quotidien new-yorkais, très sérieusement. C’est intéressant de connaître le nom de la rue qu’habitait l’amant poignardé, ainsi que les circonstances du meurtre, que le New York Times ne rapporte jamais. Dans le cas du meurtre, non élucidé, de Staten Island, il est intéressant de savoir que le médecin et sa femme, quand ils furent poignardés, portaient une chemise de nuit à la mormone, qui descend à mi-mollet. Ce jour d’été torride où Lizzie Borden a tué son père, elle avait avalé un bouillon de mouton à son petit déjeuner. Les détails suscitent toujours plus d’idées que les généralités. Savoir que le Christ a été transpercé au côté gauche est plus émouvant et plus évocateur que de savoir simplement qu’il a été transpercé.” (Un rêve qui s’épanouit: notes sur l’écriture, p. 463-464)

“C’est seulement par l’imagination et au travers de la réalité qu’on apprend ce que nécessite la composition d’un roman. Je n’ai jamais attaché une très grande importance à la réalité seule. Un de mes professeurs a dit un jour qu’on ne devrait écrire que sur son pré carré; elle voulait signifier par là, je suppose, qu’on devrait écrire sur ce qu’on connaît le plus intimement. Et qu’y a-t-il de plus intime que sa propre imagination? L’imagination combine mémoire et intuition, réalité et rêve.” (Un rêve qui s’épanouit: notes sur l’écriture, p. 467)

“Beaucoup d’auteurs trouvent difficile d’écrire sur des milieux qu’ils n’ont pas connus dans leur enfance. Les voix qui vous reviennent de votre enfance sonnent plus juste à l’oreille.” (Un rêve qui s’épanouit: notes sur l’écriture, p. 467)

Le cœur est un chasseur solitaire au cinéma

Il y a un film tiré du livre, que je n’ai pas vu. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter Rotten Tomatoes.

Le cœur est un chasseur solitaire en extraits

“C’était peut-être vrai qu’elle venait se percher sur ces marches pour voir Mr. Singer pendant qu’elle écoutait la radio de Miss Brown à l’étage en dessous. Elle se demandait quelle musique il entendait dans sa tête, que ses oreilles ne pouvaient entendre. Personne ne le savait. Et ce qu’il dirait s’il pouvait parler. Personne ne le savait non plus.” (p. 66)

“Bon Dieu, j’ai soif, déclara Jake. On dirait que l’armée russe au grand complet a défilé en chaussettes dans ma bouche.” (p. 68)

“Elle était heureuse. Elle murmura quelques mots: « Pardonne-moi, Seigneur, car je ne sais pas ce que je fais. » Pourquoi pensait-elle à ça? Tout le monde savait depuis quelques années qu’il n’y avait pas de vrai Dieu. Quand elle songeait à la manière dont elle se représentait Dieu, il ne lui venait que l’image de Mr. Singer enveloppé d’un long drap blanc. Dieu était silencieux — c’était peut-être ça qui lui avait donné cette idée. Elle répéta les mots, exactement comme elle les articulerait à l’intention de Mr. Singer: « Pardonne-moi, Seigneur, car je ne sais pas ce que je fais. » (p. 137)

“Blount et Mick ne quittaient pas Singer des yeux. Ils parlaient, et l’expression du muet changeait tandis qu’il les observait. C’était un curieux phénomène. La raison était-elle en eux ou en lui? Singer était parfaitement immobile, les mains dans les poches, et, parce qu’il ne disait mot, il paraissait supérieur. Que pensait ce type et que comprenait-il? Que savait-il?
Deux fois au cours de la soirée, Biff avança vers la table au centre, mais chaque fois il s’arrêta. Après leur départ, il se demandait encore ce qu’il y avait chez ce muet — et au point du jour, dans son lit, il retournait des questions et des solutions dans sa tête, en vain. L’énigme s’était enracinée en lui. Elle le tracassait insidieusement et le laissait troublé. Quelque chose clochait.” (p. 152)

“Ce sont des gens très occupés, à un point difficile à imaginer. Ce n’est pas qu’ils travaillent jour et nuit, mais ils ont toujours beaucoup à faire dans leur tête, et ça ne leur laisse aucun répit.” (p. 237)

McCULLERS, Carson. Le cœur est un chasseur solitaire, éditions Stock, 2007, 530 p.

La vie en sourdine

J’ai trouvé La vie en sourdine en grande partie ennuyeux, et en même temps plutôt riche. Comme quoi, rien n’est parfaitement imparfait. Ou l’inverse, amusez-vous.

David Lodge La vie en sourdine Sourd

Desmond Bates, professeur de linguistique, a été forcé de prendre sa retraite quelques années plus tôt en raison d’un problème de surdité. Il n’arrivait plus à entendre les questions des étudiants ni celles des personnes assistant à ses conférences. Tout le temps qu’il débitait son discours, il était en contrôle, mais ensuite… Voici la prémisse de La vie en sourdine. Ça dit déjà pas mal tout. Nous avons droit au récit du quotidien de cet homme se voyant vieillir et qui tient un journal. Il y a certes un “élément déclencheur” que je place entre guillemets parce que je trouve qu’il ne déclenche pas grand chose: une étudiante, un peu désaxée (on l’apprend vite), lui demande de la conseiller pour la rédaction de sa thèse. Sinon, il est question de sa relation avec sa femme ainsi que de celle qu’il entretient avec son père. Mais surtout, ça raconte les déboires d’un homme qui devient de plus en plus sourd. C’est drôle parfois, j’ai aimé le ton pince-sans-rire, mais il ne se passe pas grand-chose de réellement palpitant. Et, peut-être pour montrer le point de vue forcément plus visuel du personnage sourd, certains passages sont insupportablement descriptifs.

Toutefois, La vie en sourdine est plein de références qui lui donnent une certaine richesse. Le personnage est linguiste et présente ses problèmes de surdité sous ce point de vue. Il parle de peinture (il pourrait difficilement parler de musique) et cite des poètes. Il mentionne aussi des études concernant la surdité ou des contextes où l’ouïe est réduite. C’est ce que j’ai aimé. J’ai marqué plusieurs pages.

“Les linguistes appellent cela le réflexe de Lombard, du nom d’Étienne Lombard, lequel a découvert au début du XXe siècle que les gens haussent la voix dans un environnement bruyant afin de compenser la dégradation qui menace l’intelligibilité de leurs messages. Lorsque plusieurs personnes ont ce réflexe en même temps, elles deviennent, bien sûr, leur propre source de bruit dans ledit environnement, accroissant ainsi progressivement l’intensité dudit bruit.” (p. 11-12)

Poème de Larkin que j’ai bien aimé:

“Days

What are days for?
Days are where we live
They come, they wake us
Time and time over
They are to be happy in:
Where can we live but days?
[…]” (cité p. 368-369)

Puis, ce qui m’a le plus fait rire, c’est le changement soudain de narrateur quand, à un certain moment, Desmond décide de rédiger son journal à la troisième personne (je suis consciente en écrivant cela à quel point cela ne parait pas drôle haha):

“Je me sens pris par une brusque envie d’écrire à la troisième personne.” (p. 48)

À savoir: le titre original du livre est Deaf sentence, jouant sur l’expression death sentence, et on retrouve ce jeu de mots un peu partout dans le livre. Notons ici que la traduction française (par Maurice et Yvonne Couturier) m’a semblé bien réussie.

Vers le milieu du roman, le personnage de Desmond commence à suivre des cours de lecture labiale, où sont mis en lumière les homophènes:

“[…] l’équivalent des homophones pour sourdingues, des mots qui ont la même forme sur les lèvres mais possèdent des sens différents, comme « Marc », « parc » et « barque », ou encore « blanc », « plan » et « banc ».” (p. 238)

“On a eu une séance sur les homophènes susceptibles de provoquer des malentendus, par exemple, « marié » et « marrer », « escadrille » et « espadrille », « Ben la donne » et « Ben Laden ». On a beaucoup ri.” (p. 457)

Puis j’ai appris que saint François de Sales était le patron des sourds. Je le remarque surtout parce que je connais un village du même nom

La vie en sourdine en extraits

“Ce qui suit est un compte rendu amendé, désambiguïsé et pas totalement fiable de notre conversation.” (p. 141)

“Plus tard, j’ai compris que je venais de consentir tacitement à l’aider puisque je n’aurais plus aucun moyen de la sanctionner si elle venait à téléphoner. Ou, pour reprendre la formulation utilisée par les théoriciens des actes de langage, mon énonciation perdrait tout son effet perlocutoire.” (p. 161)

“Sylvia Cooper, l’épouse de l’ancien directeur du département d’histoire, m’a embringué dans une de ces conversations où votre interlocuteur dit quelque chose qui ressemble à une citation d’un poème dadaïste, ou à une de ces phrases impossibles à la Chomsky, et où vous dites « Quoi? » ou « Je vous demande pardon? » et votre interlocuteur répète les mêmes mots qui, la seconde fois, se révèlent avoir un sens tout à fait banal.
« La dernière loi en danse il faisait si beau, semblait dire Sylvia Cooper, qu’on a passé le plus colère de notre temps dans notre shit, qu’l’eau derrière les balais.
-Quoi?
-Je disais que la dernière fois en France il faisait si chaud qu’on a passé le plus clair de notre temps dans notre gîte, claustrés derrière les volets. […] » (p. 176)

“[…] ma déficience auditive n’est pas du genre à pouvoir être rectifiée par un implant, mais est un état incurable qui va continuer à s’aggraver, « la seule incertitude, ai-je conclu en la circonstance, étant de savoir si je serai totalement sourd avant d’être totalement mort, ou vive versa ».” (p. 192)

“Elle parlait avec une telle fougue qu’elle a oublié d’interjeter l’habituel « chéri ». J’ai été quelque peu choqué mais n’ai rien dit.” (p. 194)

LODGE, David. La vie en sourdine, Rivages Poche, 2014, 404 p.

Les mots qu’on ne me dit pas

Comment est-ce, pour un entendant, d’être élevé par des parents sourds? C’est ce que raconte Véronique Poulain dans son récit Les mots qu’on ne me dit pas, un livre constitué de courts tableaux, qui se lit rapidement, souvent avec le sourire.

Véronique Poulain Les mots qu'on ne me dit pas Sourd

Véronique Poulain met en lumière la relation amour-haine qu’elle a longtemps entretenue avec ses parents. Sa honte d’être fille de parents handicapés; sa fierté de les voir avancer dans la vie malgré leur difficulté évidente. Les aller-retours qu’elle fait entre ses grands-parents (entendants) et la maison familiale où la communication se fait en langue des signes.

Lors d’une entrevue à la télévision, son père a affirmé qu’il aurait préféré avoir une enfant sourde, comme lui, ce que sa fille affirme comprendre parfaitement en raison de l’écart de culture, de besoins, de communication qu’il y a nécessairement entre sourds et entendants. Deux mondes, en quelque sorte.

Les mots qu’on ne me dit pas est un livre touchant où on sent l’amour que l’auteure porte à ses parents, même si ça n’a pas toujours été facile.

Voici quelques éléments d’information qui m’ont marquée plus particulièrement:

1) Les sourds sont bruyants, car ils ne s’entendent pas. On l’oublie, car on pense le plus souvent à leur monde de silence.

2) Les sourds ont une culture bien à eux. Je le savais pour avoir eu droit à une formation de neuf heures en langage signé québécois (LSQ) il y a quelques années. Après tout, chaque langue amène sa propre culture, car elle oriente la pensée, les conceptions. Élément de cette culture: ne pouvant épeler le nom d’une personne chaque fois qu’ils veulent la nommer, les sourds ont opté pour les surnoms. Un signe désignant un mot qui représente la personne. Pas de doute, c’est d’un bout à l’autre une langue très imagée.

3) Les sourds touchent beaucoup les gens pour communiquer, ne serait-ce que pour attirer vers eux le regard. Impossible d’écouter d’une oreille distraite…

4) Parce que les sourds communiquent avec leur corps (leurs mains, oui, mais leur corps tout entier en plus des expressions du visages), ils sont à l’aise avec lui et ont une sexualité très assumée (selon ce que l’auteure connait de ses parents). Et pour parler de sexe, il faut mimer les gestes. Il y a très peu de place pour la pudeur.

“La langue des signes est la langue la plus crue que je connaisse. Les sourds s’expriment de façon simple, directe. Brutale.
Beaucoup de signes sont beaux, poétiques, émouvants – comme les mots « amour », « symbole », « danse » –, mais dans le champ lexical de la sexualité, c’est une autres histoire. Le signe ne laisse place à aucune équivoque. Alors que les mots suggèrent, les gestes imposent.
Leur crudité heurte les entendants parce que ces gestes anodins pour les sourds sont les mêmes que nous faisons, nous, lorsque nous voulons être grossiers et nous cachons pour les faire. Question de culture.” (p. 79)

Puis vous comprenez que j’ai été fascinée par tout ce qui a trait au langage. La langue, la conception du monde. L’absence de syntaxe chez les sourds, le fait qu’on s’en tienne aux mots clés du discours. Intéressant aussi ce que l’avènement des textos a pu apporter comme possibilités de communication pour ces gens. Et les textos extraordinairement déconstruits que l’auteure reçoit de ses parents m’ont amusée. Parce qu’ils transposent directement de leur langue.

“Dans la langue de mes parents, il n’y a pas de métaphores, pas d’articles, pas de conjugaisons, peu d’adverbes, pas de proverbes, maximes, dictons. Pas de jeux de mots. Pas d’implicite. Pas de sous-entendus. Déjà qu’ils n’entendent pas, comment voulez-vous qu’ils sous-entendent?” (p. 113)

Mais n’auraient-ils pas pu apprendre à lire et à écrire le français (avec ses règles syntaxiques et grammaticales) malgré leur handicap? Je n’ai pas fait de recherche pour l’apprendre, mais je suis curieuse.

MISE À JOUR (4 aout 2017): Après avoir communiqué avec Carol Padden, que j’ai questionnée sur cette histoire de métaphore, je remets en doute l’affirmation de Véronique Poulain dans la citation précédente. Je n’ai pas de réponse absolue, mais je crois qu’il vaut mieux demeurer prudent avec des affirmations aussi drastiques sur les langues de signes, qui demeurent des langues à part entière. Madame Padden m’a fait part qu’une méprise veut venir entre autres du fait que certains parents sourds tendent à simplifier leurs signes lorsqu’ils s’adressent à leurs enfants entendants, ne réalisant pas que la surdité n’est pas un préalable pour bien comprendre cette langue.

Les mots qu’on ne me dit pas en extraits

“Même si je comprends parfaitement la langue des signes, cela me demandera toujours plus de concentration que d’écouter la radio.” (p. 61)

   “Aujourd’hui, mamy est morte.
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, aussi. J’ai onze ans.
Rentrant de l’école, dernière ligne droite avant d’arriver à la maison, je vois tout là-bas, au bout de la rue, que mon père est à la fenêtre. Il me fait de grands gestes:
« Mamy, morte. Mamy, morte. »
Je fonds en larmes.
Il faudrait interdire aux sourds d’annoncer les mauvaises nouvelles par la fenêtre. On a le coeur en miettes encore plus longtemps.” (p. 64)

   “Idée reçue. La plupart des sourds n’ont pas d’aptitude particulière à lire sur les lèvres. Mais, à ce jeu qu’ils sont obligés de pratiquer depuis toujours, ils sont meilleurs que nous.
Avec, souvent, de gros ratés.
Vacances en Tunisie. Je suis au restaurant avec mes parents. Un homme circule entre les tables et propose des randonnées à dos de chameau.
« Chameau? Chameau? »
« Ici, musulmans. Pourquoi jambon? »
Non, papa, pas « jambon » mais « chameau ».

« Jambon ». « chapeau », « chameau », c’est les mêmes mouvements de lèvres.
« Escalope » et « interprète », pareil.
« Bougie » et « toupie », aussi.
Sacré bordel.” (p. 114)

POULAIN, Véronique. Les mots qu’on ne me dit pas, Stock, 2014, 139 p.

L’embellie

Un livre plein de petites trouvailles. J’avais adoré Rosa Candida, et L’embellie, quoique en apparence moins resserré, revêt la même douceur. C’est ce qui me plait chez Audur Ava Ólafdóttir, les éléments sont suggérés le plus souvent, et le lecteur découvre l’histoire un tableau à la fois, par bribes.

L'embellie Audur Ava Olafsdottir

Mais on ne sait jamais tout de ces belles histoires qui reposent sur des ellipses. Dans L’embellie, moins encore. Ce me semble, peut-être aussi parce qu’un ou deux items m’ont échappé. Ça ne dérange pas la lecture, car le plaisir que procure ce roman réside dans son atmosphère plus que dans son contenu. Pendant que la lectrice vit une vie qu’on imagine plutôt terre à terre, le lecteur flotte et découvre l’Islande par clins d’œil.

L’histoire de L’embellie commence au moment où la narratrice, trente-trois ans, se précipite hors de sa voiture après avoir frappé une oie. À son mari qui lui annonce qu’il la quitte, en arrivant à la maison, elle offre de cuisiner l’oiseau en guise de souper d’adieu. Comment s’assurer qu’on ne devinera pas les traces de pneus, une fois la bête dans l’assiette? Le processus de séparation s’entame assez rapidement – son mari attend un enfant d’une autre femme –, et elle décide de partir en voyage pour se vider la tête. Un petit bonhomme de quatre ans l’accompagnera toutefois; c’est le fils de son amie Audur, qui doit rester alitée jusqu’au terme de sa grossesse – elle attend des jumelles. Mais comment voyage-t-on avec un enfant quand on n’y connait rien, et surtout, quand cet enfant est sourd et souffre d’une mauvaise vue? Comment l’amener sur la route qui nous mène vers soi?

Il y a, à quelques endroits (trois?), des propos sexistes dans L’embellie, même s’il raconte l’histoire d’une femme assez émancipée. Ça m’a surprise, et agacée, surtout quand la narratrice tient elle-même ces propos. Est-ce que ce genre de pensée est encore ancré dans la culture islandaise? Je n’ai pas saisi l’ironie, si ironie il y avait.

“Dès qu’il demandera la parole, je la lui donnerai, car je suis une femme et je sais me taire au bon moment.” (p. 60-61)

Tout au long de L’embellie, il est question de cuisine, parce qu’il faut bien se nourrir. Pas de la grande cuisine, plutôt celle du quotidien. En annexe, de la p. 353 à la page 394 sont recensées les quarante-sept recettes de cuisine qui ont été entrevues dans le roman (incluant la recette d’un café imbuvable gouté par la narratrice) – plus une recette de tricot. Qui souhaite demeurer dans l’univers du livre peut se prêter à l’exercice. Mais attention! Les recettes ne sont pas présentées de manière traditionnelle, elles sont narrées.

L’embellie en extraits

“Je ne prétends pas que j’aime faire la cuisine, mais qui sait lire sait cuisiner, un point c’est tout. […] Cuisiner, c’est s’instruire en lisant.” (p. 50-51)

“L’obstacle majeur, la pierre d’achoppement en fait, de l’art culinaire, c’est de couper les oignons. Ma vulnérabilité à l’égard de l’oignon n’est comparable à rien de ce que je peux éprouver en d’autres circonstance de la vie. L’oignon trône encore non épluché sur la table que je me suis déjà mise à pleurer.” (p. 58)

“Personnellement, je peux aisément éviter ce trou d’eau. La question est de savoir si je suis en train de le mettre en difficulté en m’approchant dangereusement de l’eau, si je chercher à créer du suspense inutile, pour gagner du temps, parce que je ne sais pas encore quoi lui dire. Même si je connais beaucoup de langues, peut-être trop, je n’ai jamais su spécialement me servir des mots, en tête à tête, face à un homme. Bien consciente qu’une phrase demande ordinairement un sujet, un verbe et un complément, et qu’il faudra au moins trois conjonctions pour lui donner toute sa complexité, ma maîtrise des mots ne va pas si loin, je n’arrive pas à les trouver, à dire le mot juste, celui qui compte. Je n’arrive même pas à dire à un homme les paroles indispensables telles que « prends garde à toi » et « je t’aime ». Dans cet ordre.” (p. 83)

“—Hakouna matata! me crie-t-elle. C’est du swahili et ça veut dire: « T’en fais pas», ça vient du Roi Lion, son film préféré.” (p. 116)

“—Je n’ai pas la fibre maternelle, d’ailleurs je ne pense pas avoir d’enfant un jour. Je n’ai même pas l’allure d’une mère.
—Les mères n’ont qu’une chose en commun: ce sont des femmes qui ont couché avec un homme au moment de l’ovulation sans prendre de précautions adéquates. Pas même besoin de le faire deux fois, en tout cas avec le même homme.” (p. 136)

“—Saviez-vous, dit-il, que le battement de coeur d’une baleine s’entend à cinq kilomètres à la ronde?
J’avoue que je l’ignorais, tandis qu’il me rend l’appareil avec précaution.
—Alors vous ne savez sans doute pas non plus que les battements de coeur d’une baleine peuvent perturber les transmissions radio d’un sous-marin et empêcher une guerre?” (p. 348)

OLAFSDOTTIR, Audur Ava. L’embellie, Points, Paris, 2013, 394 p.