Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds

Même si la toile de Magritte en couverture m’a presque fait peur (disons qu’elle donne un drôle de style au livre), c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai effectué cette lecture (wow, on dirait que j’écris une lettre officielle). Oliver Sacks explore le monde des sourds en trois parties: leur histoire, leur langue, la grève universitaire de 1988. J’y ai appris moult (je ne sais pourquoi ce mot m’inspire un certain dégout) choses intéressantes qui ont renforcé mon désir d’apprendre la langue des signes (québécoise, sans doute [parce non, ce n’est pas une langue internationale]).

*Fin de la parenthèsite*

Des yeux pour entendre Sourds Oliver Sacks

Première partie: une petite histoire des sourds

Sacks commence par remettre en question la croyance selon laquelle il serait pire de naitre aveugle que de naitre sourd, mettant en avant le fait que la cécité ne nuit pas d’emblée à l’acquisition du langage alors que la surdité, si elle n’est pas détectée tôt et si des moyens ne sont pas pris pour permettre à l’enfant d’apprendre une langue, peut avoir de graves conséquences sur son développement personnel et langagier. Sans langue, on ne peut avoir de pensée construite, comprendre les abstractions et, surtout, s’intégrer à une communauté de gens.

Dans l’histoire, longtemps les sourds ont-ils été isolés. On les considérait souvent comme des attardés et on leur donnait des emplois routiniers, sans essayer de réellement communiquer avec eux, à moins qu’ils n’aient eu des précepteurs dévoués pour leur apprendre à lire sur les lèvres et à prononcer des mots qu’ils n’entendaient pas. Les sourds risquaient un grand isolement mental.

Lorsque je suis allée à Aix-en-Provence le 19 juin de cette année, je me suis rendue au musée Granet avec une amie. Nous avons été fascinées par le buste d’un homme sous lequel se trouvait dessiné l’alphabet en langue des signes française. Nous avons toutes les deux pris une photo des signes, mais pas de l’homme représenté au-dessus…

Buste Abbé de l'Épée Oliver Sacks Sourds

Il s’avère que ce religieux Français, l’abbé de l’Épée, a fondé une école spécialement dédiée à l’éducation des sourds-muets. Il est question, dans le livre de Sacks, de l’influence qu’il a eue dans leur histoire.

“Le plus important fut l’attention soutenue que l’abbé prêta à ses élèves et les fruits qu’apporta cette persévérance: il assimila d’abord leur langage (effort consenti, jusque-là, par bien peu d’entendants), puis, en associant des gestes à des images et à des mots écrits, réussit à leur apprendre à lire, leur ouvrant d’un seul coup le monde du savoir et de la culture. Le système de signes « méthodiques » mis au point par de l’Épée système qui associait le langage gestuel des sourds de Paris à une grammaire française signée permit aux étudiants sourds de coucher par écrit ce qui leur était dit après qu’un interprète l’eut traduit en signes, et la méthode s’avéra si féconde que, pour la première fois, certains élèves sourds issus de milieux modestes apprirent à lire et à écrire le français, accédant ainsi à l’éducation. Son école, fondée en 1755, fut la première à bénéficier du soutien public. Il y forma une multitude de maîtres pour les sourds qui allaient ouvrir vingt et une écoles en France et en Europe entre cette date et 1789 (année de sa mort). Quant à l’établissement créé par de l’Épée lui-même, son avenir parut un moment compromis par la tourmente de la Révolution, puis il devint en 1791 l’Institution nationale des sourds-muets de Paris, que dirigea le brillant grammairien Sicard.” (p. 39)

Aux États-Unis, la première école pour les sourds fut fondée à Hartford par Laurent Clerc, sourd-muet, (élève de Massieu, lui-même instruit par Sicard), que Thomas Gallaudet était allé recruter à Paris. Cette école deviendrait des années plus tard la Gallaudet University, seule université à accueillir une clientèle majoritairement sourde. L’émancipation des sourds allait donc bon train des deux côtés de l’Atlantique, et la langue des signes (américaine, britannique, française…) était enfin reconnue comme une langue à part entière qui permettait aux sourds, non seulement de communiquer et d’exprimer une pensée complexe, mais aussi de s’instruire. Toutefois, après la mort de Clerc, un autre courant de pensée, qui n’attendait que de s’affirmer, s’imposa, entre autres sous l’influence d’Alexander Grahman Bell (qui inventa le téléphone en tentant d’aider les sourds).

On nomme ce courant oralisme puisque la croyance qui en était le centre était qu’on devait avant tout apprendre aux sourds à parler (cours de lecture labiale et orthophonie). La langue des signes fut donc interdite dans les écoles. Ainsi, la situation des sourds fit un bond en arrière. Sans les Signes, la transmission de la culture générale devenait très difficile: apprendre la parole aux sourds demandait des milliers d’heures qui ne pouvaient plus être consacrées à autre chose.

“[…] l’« oraliste » le plus important et le plus influent fut Alexander Graham Bell, qui était à la fois l’héritier d’une famille ayant fait autorité dans le domaine de la rééducation de la parole (son père et son grand-père avaient été d’éminents orthophonistes), le surgeon d’un étrange déni de la surdité (sa mère et son épouse étaient sourdes, mais n’avaient jamais voulu le reconnaître) et le génial inventeur que l’on sait. Quand cette figure prestigieuse se jeta dans la bataille, le poids de sa renommée suffit à faire pencher la balance en faveur de l’oralisme, si bien que, lors du célèbre Congrès international des éducateurs pour sourds tenu à Milan en 1880 (où les enseignants sourds ne votèrent pas), cette tendance remporta la victoire, et les Signes furent « officiellement » proscrits des écoles.” (p. 51)

Il fallut près de 90 ans pour que l’oralisme soit vraiment remis en question (l’avis des sourds n’était pas pris en compte). Avant de revenir à une langue de signes (à l’Americain Sign Language [ASL], car, à partir de ce point, le livre fait surtout l’histoire des sourds aux États-Unis), des solutions intermédiaires ont été proposées, comme l’anglais (ou le français) signé, différent d’une langue de signes en cela qu’il était calqué sur la syntaxe de l’anglais (ou du français).

“Mais les langues de signes sont des langues à part entière: non seulement leur syntaxe, leur grammaire et leur sémantique se suffisent à elles-mêmes, mais elles diffèrent, par leurs caractéristiques, de celles de toutes les langues écrites ou parlées. Il n’est donc pas possible de traduire une langue orale en Signes en procédant mot par mot ou phrase par phrase — car ces langues ont des structures essentiellement différentes. On imagine souvent que les langues de signes sont de l’anglais ou du français, alors qu’elles ne sont rien de tout cela: elles ne sont que Signes.” (p. 54-55)

Une telle transposition d’une langue orale n’a rien de naturel pour qui ne dispose pas de l’ouïe. Les sourds ont une compréhension visuelle du monde, différente de la nôtre, et les langues de signes sont adaptées à cette vision. Malgré cela, l’auteur affirme qu’au moment de publier son livre (1989), l’anglais signé (Signed English ou SE) était encore privilégié dans de nombreux contextes (scolaire, télévisuel). Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui. Un jour, je prendrai des cours de LSQ et pourrai poser une foule de questions.

Le fait que, dès que se trouvent réunis suffisamment de sourds pour former une “communauté”, ce soit une langue de signes qui se forme “spontanément”, prouve à quel point ce mode de communication est naturel aux sourds. Un exemple en est l’ile de Martha’s Vineyard qui, au 19e siècle, comptait un si grand nombre de sourds que toute la population de l’ile, y compris les entendants, connaissait une langue de signes. C’est aussi un bel exemple d’intégration et d’acceptation des sourds dans une communauté: grâce à leur nombre, ils n’ont pas été considérés comme des handicapés. Le dernier sourd de l’ile est décédé en 1952, mais, bien après, des entendants continuaient de communiquer en signes dans différentes circonstances (y compris quand l’auteur y est allé, peu avant la publication du livre en 1989; je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, puisque les plus vieux habitants de l’ile sont sans doute décédés).

Deuxième partie: communiquer

J’ai été fascinée par cette partie qui touche tout l’aspect langagier, de l’acquisition du langage (oral ou signé) à son inscription dans le cerveau. La lecture en a été par moments un peu plus exigeante, car plus technique, mais le sujet en demeure vraiment intéressant.

Comment est la vie d’un sourd privé de tout langage (un sourd laissé à lui-même dans une famille d’entendants, par exemple, à qui on n’aurait pas appris de langue de signes)? Développe-t-il une pensée? Qui sommes-nous sans langue pour véhiculer des concepts, des idées?

Sacks relate brièvement quelques études qui ont été menées sur l’aphasie, la perte de la parole due à un accident cérébral (dont souffrait d’ailleurs mon grand-père paternel), revenant plus régulièrement sur les propos de Hughlings-Jackson, qui a mis de l’avant le concept de “propositionnement”: pour exprimer une pensée complète, le vocabulaire ne suffit pas, il faut pouvoir l’organiser selon une grammaire et une syntaxe, il faut pouvoir “propositionner”. Mais l’aphasie survient dans un cerveau déjà construit par le langage. Qu’advient-il à un cerveau qui ne connait pas le langage? C’est ce que les sourds privés de langue pendant de nombreuses années ont permis d’observer, du moins en partie.

Sacks mentionne des cas de personnes ayant été initiées tardivement à une langue de signes (il faut lire cette partie, p. 64 à 86), comme celui de Joseph, qui a appris les Signes à onze ans. Bien que son intelligence fut normalement développée dans tous les domaines auxquels il avait accès (et plus encore dans les domaines visuels), certains concepts abstraits, rendus possibles grâce au langage, lui faisaient défaut. Par exemple, Joseph ne parvenait pas à comprendre les concepts de question ou de réponse, non plus que les notions temporelles. Il vivait dans l’instant présent et prenait les choses au premier degré (pas d’abstraction). Je résume rapidement (du moins, j’essaie), mais cet exemple laisse croire qu’une personne dotée d’une intelligence normale, si elle n’a pas appris de langue, ne peut pas pleinement développer son esprit, car le langage est nécessaire au développement d’une pensée conceptuelle.

Quand il y a plus d’un enfant sourd dans une famille, ceux-ci développent habituellement entre eux un système de signes pour communiquer. Toutefois, ce système n’est jamais assez développé pour devenir une langue à part entière et permettre l’abstraction. Selon Carol Padden et Tom Humphries, linguistes sourds, il faut un minimum de deux générations pour que se développent une grammaire et une syntaxe, donc pour qu’une langue de signes devienne un système linguistique à part entière. Il en irait de même pour le langage oral. Bien que le cerveau humain soit conçu pour intégrer un langage, il est nécessaire que ce langage soit transmis pour qu’une personne puisse en bénéficier pleinement.

Un enfant sourd élevé par un parent sourd acquiert la langue au même rythme qu’un enfant entendant. Cet enfant produira ses premiers signes vers l’âge de six mois. (p. 56)

« Le discours intérieur, écrit Vygotsky, est un discours qui se passe presque totalement des mots… ce n’est pas l’aspect intérieur du discours extérieur, c’est en lui-même une fonction… Alors que dans le discours extérieur la pensée est incarnée dans des mots, dans le discours intérieur les mots meurent en donnant naissance à la pensée. Le discours intérieur est dans une large mesure une pensée pure, réduite à des significations. »”

J’arrête de citer le temps d’une parenthèse. C’est que je ne suis pas à 100% convaincue par cette affirmation. Je conçois qu’elle a du vrai, mais j’ai un esprit tellement linguistique que j’imagine mal ma pensée hors des mots. Je pense le plus souvent en jouant avec les phrases, en les restructurant pour mieux organiser la pensée ou parce que je conçois le monde en littéraire, je pense le monde en narration. C’est une question que je me suis déjà posée: si je pense si fortement en mots, y a-t-il des gens qui pensent plutôt en images, en sons…? Toutefois, c’est vrai que ma pensée peut être ponctuée d’odeurs, de sensations… et qu’elle n’est en ce sens pas uniquement langage.

Poursuivons la citation. Ce sont les mots de Sacks:

“Nous faisons nos premières armes communicationnelles dans le cadre d’un dialogue, d’un langage qui est à la fois extérieur et social, mais ensuite, pour penser, pour devenir nous-mêmes, il faut que nous nous tournions vers un monologue, un discours intérieur. Le discours intérieur est essentiellement solitaire, et il est aussi profondément mystérieux: Vygotsky écrit qu’il est aussi inconnu de la science que « l’autre face de la lune ». On dit souvent que c’est le langage qui fait l’homme; mais notre vrai langage, notre véritable identité résident dans notre discours intérieur, dans le flux et l’engendrement incessants de significations qui constituent notre esprit. C’est grâce au discours intérieur que l’enfant élabore ses propres concepts et significations; c’est grâce à ce discours qu’il bâtit son identité; et c’est à travers lui, enfin, qu’il construit son monde personnel. Et le discours intérieur (ou les Signes intérieurs) du sourd sont souvent très particuliers.” (p. 105)

On dit que les langues structurent notre pensée, mais aussi notre conception du monde, qu’on voit le monde à travers la loupe du langage. Le livre aborde brièvement la façon d’appréhender les choses, très visuelle, des sourds (on donne l’exemple de Charlotte, une signeuse native, c’est-à-dire dont les Signes est la langue maternelle, p. 99 à 107). Je me demande en quoi la langue des signes influe sur cette conception du monde (par exemple, un sourd oraliste partagerait-il cette vision? J’en doute…). J’ai envie d’apprendre la LSQ en partie pour pouvoir imaginer (car je ne serai jamais signeuse native) en quoi elle peut teinter la façon dont les signeurs peuvent concevoir le monde. C’est beaucoup d’enthousiasme, je sais.

“Deborah H., une jeune femme bien-entendante signeuse native (elle était issue de parents sourds), m’a appris récemment qu’elle retrouvait l’usage des Signes et « pensait en Signes » chaque fois qu’elle devait résoudre un problème complexe. Le langage a une fonction à la fois intellectuelle et sociale, et, pour cette femme qui jouit de toutes ses facultés auditives et vit aujourd’hui dans le monde entendant, la fonction sociale est liée à la parole; mais la fonction intellectuelle paraît encore s’appuyer sur les Signes.” (p. 61, note en bas de page)

Sacks aborde ensuite longuement l’aspect linguistique des langues de signes, afin de démontrer que ce sont des langues à part entière. Je n’en rapporterai que ceci:

“Les langues de signes, à tous leurs niveaux — lexical, grammatical ou syntaxique —, laissent donc entrevoir une utilisation linguistique de l’espace: une utilisation étonnamment complexe, car presque tout ce qui se déroule linéairement, séquentiellement et temporellement dans le langage parlé devient, dans les Signes, simultané, concurrent et multistratifié.” (p. 122)

On dit donc que les langues de signes sont quadridimentionnelles: elles comprennent les trois dimensions spatiales ainsi que la dimension temporelle. Toute personne qui apprend à signer passé l’âge de cinq ans “ne maitriser[a] jamais toutes les subtilités et tous les raffinements de cette langue” (p. 128). Tant pis pour moi…

Sacks cite Stokoe (1979), lorsqu’il démontre que les Signes ont un aspect “cinématique” en plus d’un aspect narratif:

“Dans la langue des signes… le récit n’est plus linéaire et prosaïque. Ce langage est essentiellement découpé, passe sans cesse de la vue normale au gros plan, puis au plan d’ensemble et de nouveau au gros plan, en incluant même des scènes de zoom arrière et avant, exactement comme travaille un monteur de films… Non seulement la disposition des signes évoque davantage un film monté qu’une narration écrite, mais chaque signeur est placé comme une caméra: le champ de vision et l’angle de vue sont dirigés, mais variables. Non seulement le signeur en train de signer, mais aussi le signeur en train d’observer sont conscients en permanence de l’orientation des yeux du signeur vers les signes émis.” (p. 124-125)

Des chercheurs ont étudié la structure de la langue des signes d’un point de vue neurologique. Fascinant. On sait que l’hémisphère gauche se charge de traiter le langage et que les fonctions visuelles sont plutôt développées par le droit. Qu’en est-ils alors des Signes puisqu’ils allient langage et visualité? Pour communiquer en Signes, les deux hémisphères du cerveau sont sollicités. Un signeur souffrant d’aphasie (donc touché dans son hémisphère gauche) ne perd pas l’usage des perspectives; s’il est touché dans son hémisphère droit, il peut continuer de signer malgré de graves déficits spatiovisuels.

“[…] les Signes sont bien une langue à part entière et traités comme tels par le cerveau, même s’ils sont plus visuels qu’auditifs et organisés spatialement plutôt que séquentiellement. […] cette langue est gérée par l’hémisphère cérébral gauche, auquel la biologie a précisément assigné cette fonction.” (p. 131)

La plupart des gens apprécient la musique avec leur hémisphère droit. Toutefois, le musicien professionnel, pour qui la musique est un langage, la traite plutôt avec son hémisphère gauche, entendant des nuances qui échappent complètement à l’amateur. Donc, même si les Signes font de prime abord travailler notre hémisphère droit, c’est le gauche qui en traite l‘aspect langagier.

Troisième partie: les sourds de Gallaudet University exigent un président sourd

Je ne résumerai pas cette partie, elle n’est pas essentielle à mes notes. Simplement, en 1988, les étudiants de Gallaudet ont décidé qu’il était temps que leur université soit dirigée par une personne qui soit à même de comprendre leurs besoins et leur vision du monde. Après une semaine d’une grève pacifique, ils ont obtenu ce qu’ils demandaient: un président sourd. Surtout, ils ont découvert leur propre pouvoir de négociation et ont prouvé à ceux qui en doutaient encore qu’ils sont des êtres aussi autonomes que les autres.

The National Theater of the Deaf (NTD), fondé en 1967, présentait au moment de la parution du livre des pièces de théâtre en ASL. Les sourds ont développé une poésie, un humour, des chansons… preuves qu’ils ont leur propre culture.

Extraits

“[­­­…] ce n’est que par le langage que nous entrons pleinement dans notre condition et notre culture humaines, communiquons librement avec nos semblables, recevons et partageons des informations.” (p. 28)

“Il suffit d’observer deux sourds en train de communiquer pour constater que les Signes sont empreints d’un ludisme, d’un style qui ne sont pas ceux du langage parlé. Les signeurs ont tendance à improviser, à jouer avec les signes, à faire passer tout leur humour, toute leur imagination, toute leur personnalité dans leurs gestes, si bien que leurs échangent ne sont pas seulement une simple manipulation de symboles conforme à certaines règles grammaticales, mais reflètent, irréductiblement, leur voix — une voix dotée d’une force particulière, parce qu’elle s’exprime directement par le corps. On peut imaginer un discours désincarné, mais il n’y a pas de Signes sans corps. La chair et l’âme du signeur, sa spécificité humaine s’expriment continûment dans l’acte même de signer.” (p. 161)

SACKS, Oliver. Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds, Seuil, 1990, 240 p.

Le coeur est un chasseur solitaire

Poursuivant ma lecture de romans mettant en scène des personnages sourds, je me suis tournée vers Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers, paru pour la première fois en 1940. Bien coté sur Babelio, livre ayant influencé la vie de Patrick Modiano,  l’ouvrage est certes bien écrit et présente des personnages bien en chair. Il est toutefois assez déprimant, dépeignant d’un ton mélancolique la vie d’individus dont les aspirations semblent d’avance vouées à l’échec dans cette société sud-américaine qui, en bout de ligne, vante des préceptes de liberté et d’égalité ne demeurant qu’un idéal.

Le coeur est un chasseur solitaire Carson McCullers Sourd

Je reconnais la qualité du livre, de son propos, de son écriture (même si je l’ai lu en traduction), je ne l’ai pas lu comme une corvée, mais je n’ai pas non plus accroché passionnément. Il n’est pas venu chercher de fibre en moi (peut-être ne suis-je pas suffisamment filamenteuse… haha — joke de fille trop dans sa tête…).

Ce qu’il a d’intéressant dans Le cœur est un chasseur solitaire, c’est sa structure, dont le centre est un personnage de sourd-muet, auquel vont se confier l’un après l’autre les quatre personnages solitaires dont le quotidien et les tourments constituent la trame du roman, et qui sont la plupart du temps présentés en parallèle ou, plutôt, en contrepoint comme le mentionne l’auteur, p. 424, dans son Esquisse pour “Le Muet”, présentée dans cette édition à la suite du roman proprement dit.

Le cœur est un chasseur solitaire m’a amenée à m’interroger sur la figure du sourd-muet en littérature, car c’est ici la position qu’il occupe: figure, beaucoup plus que personnage. Tout le monde projette sur lui l’image qu’il souhaite admirer, lui confie ses moindres secrets, se fiant qu’il lit sur les lèvres et, d’une certaine façon, qu’il a un pouvoir plus grand que nature lui permettant de tout comprendre, de connecter avec l’âme de l’autre. Mais, on l’apprend plus loin, Mr. Singer, sourd-muet de naissance, ne comprend pas tout de ces êtres qui le fréquentent assidument, et voit de longs pans de la conversation lui échapper. Il reste là, calmement, à leur sourire et à “écouter”.

J’ai choisi cette édition de Le cœur est un chasseur solitaire parce qu’elle comprend un dossier Écrivains, écriture et autres propos, présentant des réflexions de l’auteure sur son travail, ainsi que L’esquisse pour “Le Muet”. Je n’ai pas tout lu, finalement, choisissant plutôt les articles qui m’interpelaient, mais voici quelques extraits que j’ai bien aimés:

“Cette analogie avec l’écriture contrapuntique sera rendue sensible grâce aux différents styles employés. Il y en aura cinq — un pour chacun des principaux personnages décrits subjectivement; et un cinquième, objectif celui-là, et proche du style des légendes, pour le muet. Ces différents styles d’écriture permettront de suivre avec une extrême précision le rythme psychique de chaque personnage. La première partie mettra clairement en évidence cette correspondance entre écriture et personnages — mais, au fur et à mesure qu’on avancera dans l’histoire, cette correspondance deviendra si étroite que le style finira par éclairer aussi profondément que possible la conscience de chacun d’eux, sans toutefois atteindre le mystère de l’inconscient.” (Esquisse pour “Le Muet”, p. 425)

“La solitude des Américains n’a pas pour cause la xénophobie; nous sommes une nation de gens extravertis, qui cherchons constamment à nouer des contacts immédiats, à nous lancer dans une nouvelle expérience. Mais nous avons tendance à agir à titre individuel, en solitaires. L’Européen, que ses liens familiaux et une rigide fidélité à sa classe rassurent, ne sait pas grand-chose de la solitude morale qui nous est congénitale, à nous Américains. Alors que les artistes européens tendent à former des groupes ou des écoles, l’artiste américain est l’éternel rebelle — non seulement à la société, comme tout esprit créateur, mais dans le cadre même de son art.” (La solitude… une maladie américaine, p. 446)

“Qu’il s’agisse de prose ou de poésie — et je ne pense pas qu’il y ait une différence définitive entre les deux formes —, l’écriture est une création hasardeuse. Je veux dire par là que certains passages ou certains paragraphes égarent l’imagination du lecteur par des allusions sensuelles, des nuances de sentiments, des vibrations de la mémoire ou du désir. L’étude esthétique a une fonction opposée. Loin d’encourager l’attention du lecteur à vagabonder ou à s’égarer dans un rêve éveillé, elle doit l’obliger à s’extérioriser, à demeurer lucide et cérébrale.” (La vision partagée, p. 448)

“Chaque jour, je lis le Daily News, le quotidien new-yorkais, très sérieusement. C’est intéressant de connaître le nom de la rue qu’habitait l’amant poignardé, ainsi que les circonstances du meurtre, que le New York Times ne rapporte jamais. Dans le cas du meurtre, non élucidé, de Staten Island, il est intéressant de savoir que le médecin et sa femme, quand ils furent poignardés, portaient une chemise de nuit à la mormone, qui descend à mi-mollet. Ce jour d’été torride où Lizzie Borden a tué son père, elle avait avalé un bouillon de mouton à son petit déjeuner. Les détails suscitent toujours plus d’idées que les généralités. Savoir que le Christ a été transpercé au côté gauche est plus émouvant et plus évocateur que de savoir simplement qu’il a été transpercé.” (Un rêve qui s’épanouit: notes sur l’écriture, p. 463-464)

“C’est seulement par l’imagination et au travers de la réalité qu’on apprend ce que nécessite la composition d’un roman. Je n’ai jamais attaché une très grande importance à la réalité seule. Un de mes professeurs a dit un jour qu’on ne devrait écrire que sur son pré carré; elle voulait signifier par là, je suppose, qu’on devrait écrire sur ce qu’on connaît le plus intimement. Et qu’y a-t-il de plus intime que sa propre imagination? L’imagination combine mémoire et intuition, réalité et rêve.” (Un rêve qui s’épanouit: notes sur l’écriture, p. 467)

“Beaucoup d’auteurs trouvent difficile d’écrire sur des milieux qu’ils n’ont pas connus dans leur enfance. Les voix qui vous reviennent de votre enfance sonnent plus juste à l’oreille.” (Un rêve qui s’épanouit: notes sur l’écriture, p. 467)

Le cœur est un chasseur solitaire au cinéma

Il y a un film tiré du livre, que je n’ai pas vu. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter Rotten Tomatoes.

Le cœur est un chasseur solitaire en extraits

“C’était peut-être vrai qu’elle venait se percher sur ces marches pour voir Mr. Singer pendant qu’elle écoutait la radio de Miss Brown à l’étage en dessous. Elle se demandait quelle musique il entendait dans sa tête, que ses oreilles ne pouvaient entendre. Personne ne le savait. Et ce qu’il dirait s’il pouvait parler. Personne ne le savait non plus.” (p. 66)

“Bon Dieu, j’ai soif, déclara Jake. On dirait que l’armée russe au grand complet a défilé en chaussettes dans ma bouche.” (p. 68)

“Elle était heureuse. Elle murmura quelques mots: « Pardonne-moi, Seigneur, car je ne sais pas ce que je fais. » Pourquoi pensait-elle à ça? Tout le monde savait depuis quelques années qu’il n’y avait pas de vrai Dieu. Quand elle songeait à la manière dont elle se représentait Dieu, il ne lui venait que l’image de Mr. Singer enveloppé d’un long drap blanc. Dieu était silencieux — c’était peut-être ça qui lui avait donné cette idée. Elle répéta les mots, exactement comme elle les articulerait à l’intention de Mr. Singer: « Pardonne-moi, Seigneur, car je ne sais pas ce que je fais. » (p. 137)

“Blount et Mick ne quittaient pas Singer des yeux. Ils parlaient, et l’expression du muet changeait tandis qu’il les observait. C’était un curieux phénomène. La raison était-elle en eux ou en lui? Singer était parfaitement immobile, les mains dans les poches, et, parce qu’il ne disait mot, il paraissait supérieur. Que pensait ce type et que comprenait-il? Que savait-il?
Deux fois au cours de la soirée, Biff avança vers la table au centre, mais chaque fois il s’arrêta. Après leur départ, il se demandait encore ce qu’il y avait chez ce muet — et au point du jour, dans son lit, il retournait des questions et des solutions dans sa tête, en vain. L’énigme s’était enracinée en lui. Elle le tracassait insidieusement et le laissait troublé. Quelque chose clochait.” (p. 152)

“Ce sont des gens très occupés, à un point difficile à imaginer. Ce n’est pas qu’ils travaillent jour et nuit, mais ils ont toujours beaucoup à faire dans leur tête, et ça ne leur laisse aucun répit.” (p. 237)

McCULLERS, Carson. Le cœur est un chasseur solitaire, éditions Stock, 2007, 530 p.

La vie en sourdine

J’ai trouvé La vie en sourdine en grande partie ennuyeux, et en même temps plutôt riche. Comme quoi, rien n’est parfaitement imparfait. Ou l’inverse, amusez-vous.

David Lodge La vie en sourdine Sourd

Desmond Bates, professeur de linguistique, a été forcé de prendre sa retraite quelques années plus tôt en raison d’un problème de surdité. Il n’arrivait plus à entendre les questions des étudiants ni celles des personnes assistant à ses conférences. Tout le temps qu’il débitait son discours, il était en contrôle, mais ensuite… Voici la prémisse de La vie en sourdine. Ça dit déjà pas mal tout. Nous avons droit au récit du quotidien de cet homme se voyant vieillir et qui tient un journal. Il y a certes un “élément déclencheur” que je place entre guillemets parce que je trouve qu’il ne déclenche pas grand chose: une étudiante, un peu désaxée (on l’apprend vite), lui demande de la conseiller pour la rédaction de sa thèse. Sinon, il est question de sa relation avec sa femme ainsi que de celle qu’il entretient avec son père. Mais surtout, ça raconte les déboires d’un homme qui devient de plus en plus sourd. C’est drôle parfois, j’ai aimé le ton pince-sans-rire, mais il ne se passe pas grand-chose de réellement palpitant. Et, peut-être pour montrer le point de vue forcément plus visuel du personnage sourd, certains passages sont insupportablement descriptifs.

Toutefois, La vie en sourdine est plein de références qui lui donnent une certaine richesse. Le personnage est linguiste et présente ses problèmes de surdité sous ce point de vue. Il parle de peinture (il pourrait difficilement parler de musique) et cite des poètes. Il mentionne aussi des études concernant la surdité ou des contextes où l’ouïe est réduite. C’est ce que j’ai aimé. J’ai marqué plusieurs pages.

“Les linguistes appellent cela le réflexe de Lombard, du nom d’Étienne Lombard, lequel a découvert au début du XXe siècle que les gens haussent la voix dans un environnement bruyant afin de compenser la dégradation qui menace l’intelligibilité de leurs messages. Lorsque plusieurs personnes ont ce réflexe en même temps, elles deviennent, bien sûr, leur propre source de bruit dans ledit environnement, accroissant ainsi progressivement l’intensité dudit bruit.” (p. 11-12)

Poème de Larkin que j’ai bien aimé:

“Days

What are days for?
Days are where we live
They come, they wake us
Time and time over
They are to be happy in:
Where can we live but days?
[…]” (cité p. 368-369)

Puis, ce qui m’a le plus fait rire, c’est le changement soudain de narrateur quand, à un certain moment, Desmond décide de rédiger son journal à la troisième personne (je suis consciente en écrivant cela à quel point cela ne parait pas drôle haha):

“Je me sens pris par une brusque envie d’écrire à la troisième personne.” (p. 48)

À savoir: le titre original du livre est Deaf sentence, jouant sur l’expression death sentence, et on retrouve ce jeu de mots un peu partout dans le livre. Notons ici que la traduction française (par Maurice et Yvonne Couturier) m’a semblé bien réussie.

Vers le milieu du roman, le personnage de Desmond commence à suivre des cours de lecture labiale, où sont mis en lumière les homophènes:

“[…] l’équivalent des homophones pour sourdingues, des mots qui ont la même forme sur les lèvres mais possèdent des sens différents, comme « Marc », « parc » et « barque », ou encore « blanc », « plan » et « banc ».” (p. 238)

“On a eu une séance sur les homophènes susceptibles de provoquer des malentendus, par exemple, « marié » et « marrer », « escadrille » et « espadrille », « Ben la donne » et « Ben Laden ». On a beaucoup ri.” (p. 457)

Puis j’ai appris que saint François de Sales était le patron des sourds. Je le remarque surtout parce que je connais un village du même nom

La vie en sourdine en extraits

“Ce qui suit est un compte rendu amendé, désambiguïsé et pas totalement fiable de notre conversation.” (p. 141)

“Plus tard, j’ai compris que je venais de consentir tacitement à l’aider puisque je n’aurais plus aucun moyen de la sanctionner si elle venait à téléphoner. Ou, pour reprendre la formulation utilisée par les théoriciens des actes de langage, mon énonciation perdrait tout son effet perlocutoire.” (p. 161)

“Sylvia Cooper, l’épouse de l’ancien directeur du département d’histoire, m’a embringué dans une de ces conversations où votre interlocuteur dit quelque chose qui ressemble à une citation d’un poème dadaïste, ou à une de ces phrases impossibles à la Chomsky, et où vous dites « Quoi? » ou « Je vous demande pardon? » et votre interlocuteur répète les mêmes mots qui, la seconde fois, se révèlent avoir un sens tout à fait banal.
« La dernière loi en danse il faisait si beau, semblait dire Sylvia Cooper, qu’on a passé le plus colère de notre temps dans notre shit, qu’l’eau derrière les balais.
-Quoi?
-Je disais que la dernière fois en France il faisait si chaud qu’on a passé le plus clair de notre temps dans notre gîte, claustrés derrière les volets. […] » (p. 176)

“[…] ma déficience auditive n’est pas du genre à pouvoir être rectifiée par un implant, mais est un état incurable qui va continuer à s’aggraver, « la seule incertitude, ai-je conclu en la circonstance, étant de savoir si je serai totalement sourd avant d’être totalement mort, ou vive versa ».” (p. 192)

“Elle parlait avec une telle fougue qu’elle a oublié d’interjeter l’habituel « chéri ». J’ai été quelque peu choqué mais n’ai rien dit.” (p. 194)

LODGE, David. La vie en sourdine, Rivages Poche, 2014, 404 p.

Les mots qu’on ne me dit pas

Comment est-ce, pour un entendant, d’être élevé par des parents sourds? C’est ce que raconte Véronique Poulain dans son récit Les mots qu’on ne me dit pas, un livre constitué de courts tableaux, qui se lit rapidement, souvent avec le sourire.

Véronique Poulain Les mots qu'on ne me dit pas Sourd

Véronique Poulain met en lumière la relation amour-haine qu’elle a longtemps entretenue avec ses parents. Sa honte d’être fille de parents handicapés; sa fierté de les voir avancer dans la vie malgré leur difficulté évidente. Les aller-retours qu’elle fait entre ses grands-parents (entendants) et la maison familiale où la communication se fait en langue des signes.

Lors d’une entrevue à la télévision, son père a affirmé qu’il aurait préféré avoir une enfant sourde, comme lui, ce que sa fille affirme comprendre parfaitement en raison de l’écart de culture, de besoins, de communication qu’il y a nécessairement entre sourds et entendants. Deux mondes, en quelque sorte.

Les mots qu’on ne me dit pas est un livre touchant où on sent l’amour que l’auteure porte à ses parents, même si ça n’a pas toujours été facile.

Voici quelques éléments d’information qui m’ont marquée plus particulièrement:

1) Les sourds sont bruyants, car ils ne s’entendent pas. On l’oublie, car on pense le plus souvent à leur monde de silence.

2) Les sourds ont une culture bien à eux. Je le savais pour avoir eu droit à une formation de neuf heures en langage signé québécois (LSQ) il y a quelques années. Après tout, chaque langue amène sa propre culture, car elle oriente la pensée, les conceptions. Élément de cette culture: ne pouvant épeler le nom d’une personne chaque fois qu’ils veulent la nommer, les sourds ont opté pour les surnoms. Un signe désignant un mot qui représente la personne. Pas de doute, c’est d’un bout à l’autre une langue très imagée.

3) Les sourds touchent beaucoup les gens pour communiquer, ne serait-ce que pour attirer vers eux le regard. Impossible d’écouter d’une oreille distraite…

4) Parce que les sourds communiquent avec leur corps (leurs mains, oui, mais leur corps tout entier en plus des expressions du visages), ils sont à l’aise avec lui et ont une sexualité très assumée (selon ce que l’auteure connait de ses parents). Et pour parler de sexe, il faut mimer les gestes. Il y a très peu de place pour la pudeur.

“La langue des signes est la langue la plus crue que je connaisse. Les sourds s’expriment de façon simple, directe. Brutale.
Beaucoup de signes sont beaux, poétiques, émouvants – comme les mots « amour », « symbole », « danse » –, mais dans le champ lexical de la sexualité, c’est une autres histoire. Le signe ne laisse place à aucune équivoque. Alors que les mots suggèrent, les gestes imposent.
Leur crudité heurte les entendants parce que ces gestes anodins pour les sourds sont les mêmes que nous faisons, nous, lorsque nous voulons être grossiers et nous cachons pour les faire. Question de culture.” (p. 79)

Puis vous comprenez que j’ai été fascinée par tout ce qui a trait au langage. La langue, la conception du monde. L’absence de syntaxe chez les sourds, le fait qu’on s’en tienne aux mots clés du discours. Intéressant aussi ce que l’avènement des textos a pu apporter comme possibilités de communication pour ces gens. Et les textos extraordinairement déconstruits que l’auteure reçoit de ses parents m’ont amusée. Parce qu’ils transposent directement de leur langue.

“Dans la langue de mes parents, il n’y a pas de métaphores, pas d’articles, pas de conjugaisons, peu d’adverbes, pas de proverbes, maximes, dictons. Pas de jeux de mots. Pas d’implicite. Pas de sous-entendus. Déjà qu’ils n’entendent pas, comment voulez-vous qu’ils sous-entendent?” (p. 113)

Mais n’auraient-ils pas pu apprendre à lire et à écrire le français (avec ses règles syntaxiques et grammaticales) malgré leur handicap? Je n’ai pas fait de recherche pour l’apprendre, mais je suis curieuse.

MISE À JOUR (4 aout 2017): Après avoir communiqué avec Carol Padden, que j’ai questionnée sur cette histoire de métaphore, je remet en doute l’affirmation de Véronique poulain dans la citation précédente. Je n’ai pas de réponse absolue, mais je crois qu’il vaut mieux demeurer prudent avec des affirmations aussi drastiques sur les langues de signes, qui demeurent des langues à part entière. Madame Padden m’a fait part qu’une méprise veut venir entre autres du fait que certains parents sourds tendent à simplifier leurs signes lorsqu’ils s’adressent à leurs enfants entendants, ne réalisant pas que la surdité n’est pas un préalable pour bien comprendre cette langue.

Les mots qu’on ne me dit pas en extraits

“Même si je comprends parfaitement la langue des signes, cela me demandera toujours plus de concentration que d’écouter la radio.” (p. 61)

   “Aujourd’hui, mamy est morte.
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, aussi. J’ai onze ans.
Rentrant de l’école, dernière ligne droite avant d’arriver à la maison, je vois tout là-bas, au bout de la rue, que mon père est à la fenêtre. Il me fait de grands gestes:
« Mamy, morte. Mamy, morte. »
Je fonds en larmes.
Il faudrait interdire aux sourds d’annoncer les mauvaises nouvelles par la fenêtre. On a le coeur en miettes encore plus longtemps.” (p. 64)

   “Idée reçue. La plupart des sourds n’ont pas d’aptitude particulière à lire sur les lèvres. Mais, à ce jeu qu’ils sont obligés de pratiquer depuis toujours, ils sont meilleurs que nous.
Avec, souvent, de gros ratés.
Vacances en Tunisie. Je suis au restaurant avec mes parents. Un homme circule entre les tables et propose des randonnées à dos de chameau.
« Chameau? Chameau? »
« Ici, musulmans. Pourquoi jambon? »
Non, papa, pas « jambon » mais « chameau ».

« Jambon ». « chapeau », « chameau », c’est les mêmes mouvements de lèvres.
« Escalope » et « interprète », pareil.
« Bougie » et « toupie », aussi.
Sacré bordel.” (p. 114)

POULAIN, Véronique. Les mots qu’on ne me dit pas, Stock, 2014, 139 p.

L’embellie

Un livre plein de petites trouvailles. J’avais adoré Rosa Candida, et L’embellie, quoique en apparence moins resserré, revêt la même douceur. C’est ce qui me plait chez Audur Ava Ólafdóttir, les éléments sont suggérés le plus souvent, et le lecteur découvre l’histoire un tableau à la fois, par bribes.

L'embellie Audur Ava Olafsdottir

Mais on ne sait jamais tout de ces belles histoires qui reposent sur des ellipses. Dans L’embellie, moins encore. Ce me semble, peut-être aussi parce qu’un ou deux items m’ont échappé. Ça ne dérange pas la lecture, car le plaisir que procure ce roman réside dans son atmosphère plus que dans son contenu. Pendant que la lectrice vit une vie qu’on imagine plutôt terre à terre, le lecteur flotte et découvre l’Islande par clins d’œil.

L’histoire de L’embellie commence au moment où la narratrice, trente-trois ans, se précipite hors de sa voiture après avoir frappé une oie. À son mari qui lui annonce qu’il la quitte, en arrivant à la maison, elle offre de cuisiner l’oiseau en guise de souper d’adieu. Comment s’assurer qu’on ne devinera pas les traces de pneus, une fois la bête dans l’assiette? Le processus de séparation s’entame assez rapidement – son mari attend un enfant d’une autre femme –, et elle décide de partir en voyage pour se vider la tête. Un petit bonhomme de quatre ans l’accompagnera toutefois; c’est le fils de son amie Audur, qui doit rester alitée jusqu’au terme de sa grossesse – elle attend des jumelles. Mais comment voyage-t-on avec un enfant quand on n’y connait rien, et surtout, quand cet enfant est sourd et souffre d’une mauvaise vue? Comment l’amener sur la route qui nous mène vers soi?

Il y a, à quelques endroits (trois?), des propos sexistes dans L’embellie, même s’il raconte l’histoire d’une femme assez émancipée. Ça m’a surprise, et agacée, surtout quand la narratrice tient elle-même ces propos. Est-ce que ce genre de pensée est encore ancré dans la culture islandaise? Je n’ai pas saisi l’ironie, si ironie il y avait.

“Dès qu’il demandera la parole, je la lui donnerai, car je suis une femme et je sais me taire au bon moment.” (p. 60-61)

Tout au long de L’embellie, il est question de cuisine, parce qu’il faut bien se nourrir. Pas de la grande cuisine, plutôt celle du quotidien. En annexe, de la p. 353 à la page 394 sont recensées les quarante-sept recettes de cuisine qui ont été entrevues dans le roman (incluant la recette d’un café imbuvable gouté par la narratrice) – plus une recette de tricot. Qui souhaite demeurer dans l’univers du livre peut se prêter à l’exercice. Mais attention! Les recettes ne sont pas présentées de manière traditionnelle, elles sont narrées.

L’embellie en extraits

“Je ne prétends pas que j’aime faire la cuisine, mais qui sait lire sait cuisiner, un point c’est tout. […] Cuisiner, c’est s’instruire en lisant.” (p. 50-51)

“L’obstacle majeur, la pierre d’achoppement en fait, de l’art culinaire, c’est de couper les oignons. Ma vulnérabilité à l’égard de l’oignon n’est comparable à rien de ce que je peux éprouver en d’autres circonstance de la vie. L’oignon trône encore non épluché sur la table que je me suis déjà mise à pleurer.” (p. 58)

“Personnellement, je peux aisément éviter ce trou d’eau. La question est de savoir si je suis en train de le mettre en difficulté en m’approchant dangereusement de l’eau, si je chercher à créer du suspense inutile, pour gagner du temps, parce que je ne sais pas encore quoi lui dire. Même si je connais beaucoup de langues, peut-être trop, je n’ai jamais su spécialement me servir des mots, en tête à tête, face à un homme. Bien consciente qu’une phrase demande ordinairement un sujet, un verbe et un complément, et qu’il faudra au moins trois conjonctions pour lui donner toute sa complexité, ma maîtrise des mots ne va pas si loin, je n’arrive pas à les trouver, à dire le mot juste, celui qui compte. Je n’arrive même pas à dire à un homme les paroles indispensables telles que « prends garde à toi » et « je t’aime ». Dans cet ordre.” (p. 83)

“—Hakouna matata! me crie-t-elle. C’est du swahili et ça veut dire: « T’en fais pas», ça vient du Roi Lion, son film préféré.” (p. 116)

“—Je n’ai pas la fibre maternelle, d’ailleurs je ne pense pas avoir d’enfant un jour. Je n’ai même pas l’allure d’une mère.
—Les mères n’ont qu’une chose en commun: ce sont des femmes qui ont couché avec un homme au moment de l’ovulation sans prendre de précautions adéquates. Pas même besoin de le faire deux fois, en tout cas avec le même homme.” (p. 136)

“—Saviez-vous, dit-il, que le battement de coeur d’une baleine s’entend à cinq kilomètres à la ronde?
J’avoue que je l’ignorais, tandis qu’il me rend l’appareil avec précaution.
—Alors vous ne savez sans doute pas non plus que les battements de coeur d’une baleine peuvent perturber les transmissions radio d’un sous-marin et empêcher une guerre?” (p. 348)

OLAFSDOTTIR, Audur Ava. L’embellie, Points, Paris, 2013, 394 p.