Underground

Parfois, on choisit un livre sans trop savoir à quoi s’attendre. Je me suis dit tiens, pourquoi pas retourner à Murakami avec autre chose qu’un roman… Accéder au Murakami terre à terre est toujours intéressant (ma lecture d’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond m’en a du moins convaincue). Je me suis procuré Underground, donc, un livre dans lequel Murakami revient sur les attentats au gaz sarin survenus dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995 et perpétrés par la secte Aum.

Underground Haruki Murakami Attentats gaz sarin Tokyo

Je dis que je ne savais pas à quoi m’attendre, et c’était pourtant très clair, mais je croyais que l’auteur raconterait les évènements dans ses mots à lui. Il fait plutôt le choix de laisser la parole aux victimes, à ceux qui ont vécu cette journée.

Interpelé par une lettre lue dans un magazine — une lettre qui raconte comment un homme ayant conservé des séquelles physiques à la suite des attentats a ensuite été ostracisé à son travail parce qu’il ne parvenait plus à maintenir son rythme d’antan —, Murakami décide d’enquêter sur les évènements. Il veut comprendre comment la société japonaise a pu ainsi se désolidariser des siens. Il entreprend alors un travail de longue haleine: retrouver le maximum de personnes impliquées afin de leur demander de témoigner. La tâche est ardue; la vie privée des victimes devant être protégée, Murakami se retrouve avec une longue liste de noms, sans coordonnées. Difficile, donc, de retracer les femmes mariées. Parmi tous ceux qu’il est parvenu à joindre, plusieurs ont refusé de le rencontrer, pour différentes raisons. Finalement, il a pu recueillir une soixantaine de témoignages. Ces témoignages, il les a d’abord enregistrés, ensuite retranscrits puis, pour qu’ils appartiennent vraiment aux témoins, il les a fait relire par chacun, et retravaillés selon les commentaires reçus, y compris quand on lui demandait d’éliminer des passages pourtant importants. Avec ce livre, Murakami se fait intermédiaire. Les voix se relaient pour raconter une même histoire, vécue selon des angles différents.

Soixante témoignages de victimes, donc, dont seuls trente-quatre se retrouvent dans la traduction française. Un peu décevant à prime abord, mais comme le livre est assez dense (537 pages) et que les évènements se répètent sous des angles différents d’un témoignage à l’autre, je crois que ces 34 récits du Underground français suffisent pour se faire une bonne idée des choses. Murakami prend ensuite la parole dans un essai d’une vingtaine de pages. Il tente de comprendre ce qui, dans la société japonaise, a permis qu’on en arrive là. Réflexion intéressante, dont j’aurais pris plus encore. Ainsi se terminait l’édition originale de Underground. Après sa parution, il a été reproché à Murakami de s’en être tenu à un seul point de vue, celui des victimes.

Voici comment il présente la démarche qu’il a entreprise avec Underground:

“En rédigeant « Underground », j’ai mis un point d’honneur à ne pas consulter le moindre article sur Aum. Je me suis placé autant que possible dans la même situation que les victimes de l’attaque ce jour-là – frappées par une force inconnue et mortelle.
C’est pour cette raison que je n’ai pas donné la parole à la secte Aum dans « Underground ». Je craignais que ça ne dévie le centre d’intérêt du livre, et je voulais surtout éviter le genre de démarche mi-figue mi-raisin qui essaie de présenter le point de vue des deux parties.
   En conséquence, « Underground » a été critiqué par certains pour son unilatéralisme, mais n’avais-je pas intentionnellement focalisé ma caméra sur un point fixe? Je voulais que mon livre serve de lien entre les lecteurs et les victimes interrogées (ce qui ne veut pas toujours dire qu’on soit de leur côté). Mon objectif était que le lecteur éprouve ce que ces personnes avaient éprouvé, qu’il pense ce qu’elles avaient pensé. Cela ne signifiait cependant pas que je voulais nier l’existence sociale d’Aum Shinrikyo.
Après la publication d’« Underground » et après que se furent calmées les diverses répercussions de l’évènement, la question « Qu’est-ce qu’Aum Shinrikyo? » a commencé à me travailler. Après tout, « Underground » était une tentative de réparation. À mon sens, la couverture médiatique de l’évènement avait été partisane et déséquilibrée, et je voulais restaurer cet équilibre, justement. Ce travail terminé, je me suis rendu compte que la question persistait: à leur tour, les récits et les témoignages sur la secte Aum que les médias nous avaient présentés étaient-ils véridiques et assez précis?” (p. 361-362)

Afin de comprendre ce qui, dans la société japonaise, pouvait pousser des gens à devenir membres d’une secte telle qu’Aum (et accepter de commettre un attentat), Murakami décide de poursuivre son projet – un volet intitulé Le lieu promis, compris dans l’édition actuelle d’Underground – en interviewant des adeptes ou d’anciens adeptes. Toutefois, trouver des volontaires n’est pas si simple. Ce sont finalement des rédacteurs du magazine Bungei Shunju, où seront d’abord publiées les entrevues, qui trouveront pour lui des personnes. Huit entrevues seront réalisées avec la même méthodologie que pour les victimes des attentats. Le résultat est très intéressant; et les points de vue qui s’ouvrent sur Aum, de façon surprenante, assez variés.

Underground est peu littéraire, car en majeure partie constitué de transcriptions de témoignages oraux; il trouve son intérêt dans son sujet et dans la brève incursion qu’il permet dans la culture japonaise. C’est ce qui m’a le plus fascinée. J’ai relevé beaucoup de passages que je ne pourrai pas tous citer; je vais tenter de présenter ceux qui offrent la meilleure vue d’ensemble de l’ouvrage. Malgré tout, je remarque que j’ai peu noté d’extraits décrivant les attaques ou les symptômes des victimes, je me suis surtout attardée aux aspects sociaux ou culturels.

Mais avant, voici la carte du métro de Tokyo qu’on trouve dans le livre. J’ai été littéralement fascinée par l’immensité de son réseau…

Plan métro Tokyo Underground Haruki Murakami

Underground en extraits

“À Otemachi, il faut négocier toutes ces correspondances, mais dès qu’on les a passées, cela devient plus clairsemé. Nijubashi-mae, c’est l’arrêt suivant. Pour moi, il y a beaucoup de monde pendant tout mon trajet. De Machiya à Nishi-Nippori, Sendagi, Nezu, Yushima, Shin-ochanomizu, Otemachi… on ne peut rien faire. On est piégés sur place. Une fois montée, je me colle à la porte et, maintenue debout par la masse de gens, je somnole. C’est vrai: je peux dormi debout. Presque tout le monde le fait. Je ferme les yeux et je me détends. Je ne pourrais pas bouger, si je le voulais, alors c’est plus facile ainsi – les visages des gens sont tellement proches! Je ferme donc les yeux et je m’assoupis…
[­…]
Ce jour-là, pour traverser la voiture, je me suis préparée à ouvrir les yeux – je ne peux pas me déplacer sans ouvrir les yeux, hein?
[rire] –, mais j’ai remarqué que j’avais du mal à respirer. C’était comme si ma poitrine était comprimée, au point que, lorsque je tentais d’inhaler, rien n’entrait… Je me suis dit: « C’est curieux. C’est sans doute parce que je me suis levée tôt. » [Rire] J’ai cru que j’étais juste abrutie. J’ai toujours eu le réveil difficile, de toute façon, mais cette impression était assez brutale.
Je me suis sentie mieux quand la porte s’est ouverte et qu’est entrée une bouffée d’air frais, mais dès les portes refermées à Otemachi, ça s’est aggravé. Comment décrire ça? C’était comme si l’air lui-même avait disparu. Et la notion de temps aussi… Non, là, j’exagère un peu.
[…]
L’analyse de sang n’a rien révélé d’anormal. Je ne montrais aucun signe de pupilles contractées. Je me sentais juste mal. Je n’avais pas changé de vêtements et je souffrais vraiment, mais ça s’est arrangé au fil des heures. Heureusement que j’avais somnolé dans le métro! C’est ce que m’a expliqué un inspecteur de police. Mes yeux étaient fermés et ma respiration plus légère, plus superficielle
[rire]. J’ai eu de la chance, je suppose.” (p. 85, 86 et 88; témoignage de Mlle Aya Kazaguchi, 23 ans, victime)

“Ce que je trouve vraiment effrayant, ce sont les médias –, surtout la télévision, si limitée dans ce qu’elle montre. Quand ils parlent de l’attaque au gaz, les journalistes ont des idées préconçues, et donnent l’illusion que le petit détail sur lequel ils se concentrent est représentatif de l’ensemble du problème. Lorsque je me tenais dehors, à la station Kodemmacho, il est certain que ce tronçon de rue était dans un état anormal, mais tout autour le monde continuait à tourner. Les voitures circulaient. En y repensant, c’était irréel: le contraste était tellement bizarre! Mais, à la télévision, ils n’ont montré que la partie anormale, très différente de l’impression que j’avais eue. Ça m’a fait comprendre à quel point la télévision est effrayante.” (p. 229; témoignage de M. Masanori Okuyama, 42 ans, victime)

“Nos bureaux sont à Roppongi. Je prends un bus vers 7 heures pour la station Gotanno, et j’attrape le 7 h 42 ou le 7 h 47 sur la ligne Hibiya pour Naka-meguro. C’est incroyablement chargé. Parfois, on ne peut même pas monter, et pourtant, d’autres passagers arrivent à se glisser dans les voitures à Kitasenju. Vous êtes comme une tranche de jambon entre deux bouts de pain. C’est de la violence physique. Vous avez l’impression qu’on va vous écraser à mort, ou que soudain votre hanche va se déboîter. Vous êtes tordu, informe, et vous ne vous dites qu’une chose: « J’ai mal! » Vous êtes torturé au milieu des autres, avec vos seuls pieds sur un point fixe.” (p. 246; témoignage de M. Naoyuki Ogata, 28 ans, victime) “Sur le quai, personne n’avait l’air pressé, les gens marchaient normalement. Il n’y avait que l’agent qui criait: « S’il vous plaît, plus vite! Sortez! » Les agents étaient tous paniqués, mais pas les passagers; beaucoup s’attardaient pour décider quoi faire.” (p. 275; témoignage de M. Ken’ichi Yamazaki, 25 ans, victime)

“J’emprunte la ligne Hibiya pour aller au travail. Elle est toujours bondée, surtout à la station Kita-senju où beaucoup de gens prennent une correspondance, et où il y a toutes ces réparations qui occupent la moitié du quai – c’est vraiment dangereux. Une simple poussée, et quelqu’un pourrait tomber sur les voies.
C’est bondé au point qu’un jour, alors que je montais dans une voiture, mon attaché-case m’a été arraché par le torrent de passagers. J’ai tenté de m’y accrocher, mais j’ai dû le lâcher pour éviter d’avoir le bras cassé. Il a tout bonnement disparu, et j’ai cru ne jamais le revoir
[rire]. Ensuite, la foule s’est un peu éclaircie, et je l’ai récupéré – une chance! Enfin, à présent, il y a l’air conditionné dans les voitures. Avant, l’été, c’était insupportable.” (p. 309; témoignage de M. Koichiro Makita, 34 ans, victime)

“[…] l’autonomie n’est que l’image miroir de la dépendance envers d’autres. Si vous aviez été abandonné bébé sur une île déserte, vous n’auriez aucune idée de ce que signifie « autonomie ». La dépendance et l’autonomie sont comme l’ombre et la lumière, piégées par la gravité l’une de l’autre et s’attirant mutuellement, jusqu’à ce que chaque individu, après nombre d’essais et d’erreurs, trouve sa place dans le monde.” (p. 341; essai de Murakami)

“Le « contrôle de l’esprit » n’est pas une disposition qu’on peut rechercher ou accorder tout seul. Il faut être deux.
En perdant votre ego, vous perdez le fil de la narration que vous appelez votre Moi. Les êtres humains ne peuvent toutefois pas vivre très longtemps sans sentiment d’être impliqués dans une histoire en devenir. Ces histoires dépassent le système rationnel limité (ou la rationalité systématique) dont vous vous entourez; elles sont la clé cruciale du partage de l’expérience-temps avec les autres.
[…]
Néanmoins, sans ego adéquat, personne ne peut créer de narration personnelle, pas plus qu’on ne peut conduire une voiture sans moteur ou porter une ombre sans véritable objet physique. Une fois que vous avez confié votre ego à quelqu’un d’autre, dans quelle direction pouvez-vous avancer?
Quand vous en êtes là, vous recevez une nouvelle narration de la personne à qui vous avez confié votre ego. Vous lui avez remis le véritable objet, et ce que vous obtenez en retour est une ombre. Dès que votre ego s’est fondu dans un autre, votre narration va forcément reprendre ce que cet autre ego a créé.
Mais quelle sorte de narration?” (p. 342-343; essai de Murakami)

“Cependant, comme je continuais mon entraînement, j’ai été immergé dans l’astral; mon inconscient s’est révélé, mon sens des réalités s’est amenuisé.
Quand cela se produit, vous êtes censé être à l’écart du monde. Il n’y aurait pas eu de problème si mon inconscient avait émergé pendant les vacances d’été, mais c’est arrivé juste avant. Et ça s’est aggravé. Pendant un cours de sciences, je n’ai pas pu me rappeler si j’avais déjà mélangé ou non les substances chimiques d’une expérience. Mon sens de la réalité avait disparu; ma mémoire était si floue que je ne parvenais pas à me souvenir si j’avais fait quelque chose ou si j’en avais seulement rêvé.
Ma conscience avait versé de l’autre côté et je ne pouvais pas revenir dans le quotidien. Les écrits bouddhistes parlent de ce phénomène: lorsque vous atteignez un certain point dans votre formation, des éléments schizophrènes apparaissent. En moi, il n’y avait plus rien d’indéniable sur quoi compter. Heureusement, j’étais encore conscient du lieu où je me trouvais; si la situation avait empiré, j’aurais pu sombrer dans la schizophrénie. J’ai eu de plus en plus peur. Il fallait que je me guérisse d’un coup de cette personnalité divisée, mais ça n’aurait servi à rien d’aller voir un psychiatre. La solution résidait dans ma formation. Je suis donc devenu
samana – si je ne pouvais compter sur rien en moi, la seule solution était de m’offrir à Aum. De toute façon, j’avais toujours pensé qu’un jour je renoncerais au monde.” (p. 413-414; témoignage de M. Mitsuharu Inaba, adepte d’Aum)

MURAKAMI, Haruki. Underground, Éditions 10/18, Paris, 2013, 542 p.

Mort d’un silence

Ce billet sera bref. Mort d’un silence de Clémence Boulouque est le livre sur lequel je travaille dans le cadre du séminaire de maitrise que je suis, et j’ai déjà plusieurs pages d’écrites sur le sujet.

Mort d'un silence Clémence Boulouque Attentats de Paris

Dans Mort d’un silence, Clémence Boulouque raconte les quatre dernières années de son enfance, du moment où son père, le juge Gilles Boulouque, a commencé à travailler pour la chambre antiterroriste jusqu’au jour où il s’est tiré une balle dans la tête. Elle témoigne de l’envahissement de sa vie par le terrorisme et de son deuil immense, inachevé. Elle raconte ces années difficiles, essaie ainsi de retrouver son père, et de trouver la paix, peut-être. C’est bien, si on a envie de lire ce genre de récit. L’écriture de Mort d’un silence est intéressante, le livre court (129 pages).

Mort d’un silence au Cinéma

William Karel a adapté Mort d’un silence au cinéma sous le titre La fille du juge. Une narration en voix off sur des images des médias de l’époque, des photos et des extraits de vidéo de famille. Mi-documentaire, mi-témoignage, donc. J’ai trouvé intéressant d’entendre les médias de l’époque, car on y fait référence dans le livre et ça m’intriguait. De plus, ça situe le récit de Boulouque dans son contexte historique et donne voix au père. Au départ, je n’étais pas très enthousiaste à l’idée de regarder ce film qui me répétait les mots quasi exacts du livre que je venais de lire, mais l’aspect documentaire que je viens d’énoncer a finalement capté mon intérêt.


LA FILLE DU JUGE – Bande-annonce VF par CoteCine

 Mort d’un silence en extraits

“Alors, je barre, je raye. Je biffe ce que j’écris, ce que je crois être moi, pendant quelques minutes ou quelques pages. Peut-être est-ce finalement ma façon de m’anéantir, moi aussi, par instants. Je me détruis, sans me tuer. Je suis l’aînée de mon père, qui rature sa vie au lieu d’y renoncer.” (p. 127)

BOULOUQUE, Clémence. Mort d’un silence, Folio Gallimard, Paris, 2003, 129 p.

Le cri du sablier

Dans Le cri du sablier, Chloé Delaume raconte le trauma vécu dans son enfance, comment il lui a été difficile de gérer pareil évènement, en mots ou en émotions. Un père violent et destructeur qui, bien qu’il ait menacé de la tuer un jour, a choisi de tirer sur son épouse – la mère – et sur lui-même, après l’avoir visée, elle, l’enfant. Comment, après neuf mois de mutisme, elle a retrouvé les mots mais n’a jamais été comprise par son entourage qui la voyait comme une preuve embarrassante, un souvenir de cette honte qui entachait la réputation familiale.

Le cri du sablier Chloé Delaume

Chloé Delaume emploie dans Le cri du sablier une écriture particulière, qui surprend aux premiers abords – vous le comprendrez à la lecture des extraits. Pourtant on se laisse prendre au jeu, on accepte de ne pas tout comprendre, de ressentir et de déduire, plutôt. Cette écriture éclatée, en rimes et en images, m’a semblé refléter le trauma vécu par l’enfant de dix ans, son incompréhension devant la violence. Un mutisme de neuf mois, une période pendant laquelle le langage n’y pouvait rien ou ne suffisait pas à expliquer, puis son retour. Des discours qui n’en finissent plus dans une langue déconstruite parce que la réalité l’est elle aussi. Il y a différentes interprétations possibles à cette écriture particulière, mais c’est celle qui a marqué ma lecture. La vision du monde éclatée. Texte difficile d’accès, donc, et vocabulaire hautement relevé qui exige un dictionnaire à portée de la main. Ou non. On peut se prêter au jeu des sonorités, du monde indistinct et partiellement indéchiffrable, et faire une lecture axée sur les sensations, car c’est un livre qui peut/veut faire ressentir. À condition de tenter l’exercice.

Le cri du sablier en extraits

“Non je ne dirai rien me voilà résolue. Quand bien même essayais-je décrisper maxillaire la glotte jouait stalactite et je n’y pouvais rien. La veille de l’enterrement le premier m’ausculta poupée posttraumatique. Plus sa langue s’agitait m’aspergeant de vocables plus la cacophonie asséchait la comptine. La seule litanie qui eut cours intérieur était pensée magique chanson résurrection scandant rose un deux trois maman m’entend tout bas. Je savais bien pourtant que l’écho se fanait. Je savais bien tout cela non je n’étais pas folle. C’est eux qui s’inquiétaient moi je ne demandais rien. Si ce n’était encore dégager les sinus récurer la cloison nasale et cuisinière le poivre qui coagule éternuer à Cythère embarquer loin du soufre. Les sens se désorientent soupirant la girouette la parole s’évapore quand s’aiguisent les naseaux. On me traita bestiole sibylle au polygone. Les vipères se grouillant sifflotant dans ma tête le nœud se coulissait c’est vrai ça porte malheur. Il ne plut plus avant des heures indifférentes. Vomir la syncrétie fut une question de bon sens. Faire jaillir quelque chose quand bien même œsophage démontrer pour la pose les organes sont vivants ce n’est que passager car j’ai quelques soucis.” (p. 11-12)

“Quels faits demanda-t-il. Quels faits se déroulèrent le trente exactement. Je ne vous dirai rien. Mon synopsis est clair. En banlieue parisienne il y avait une enfant. Elle avait deux nattes brunes, un père et une maman. En fin d’après-midi le père dans la cuisine tira à bout portant. La mère tomba première. Le père visa l’enfant. Le père se ravisa, posa genoux à terre et enfouit le canon tout au fond de sa gorge. Sur sa joue gauche l’enfant reçut fragment cervelle. Le père avait perdu la tête sut conclure la grand-mère lorsqu’elle apprit le drame.” (p. 19)

“Maman se meurt première personne. Elle disait malaxer malaxer la farine avec trois œufs dedans et un yaourt nature. Papa l’a tuée deuxième personne. Infinitif et radical. Chloé se tait troisième personne. Elle ne parlera plus qu’au futur antérieur. Car quand s’exécuta enfin le parricide il fut trop imparfait pour ne pas la marquer.” (p. 20)

DELAUME, Chloé. Le cri du sablier, Folio Gallimard, Paris, 2001, 126 p.

Dora Bruder

On m’a dit une fois: “Cette amie est une grande nostalgique…” Et pour la première fois, alors, j’ai songé que certaines personnes ont un rapport au passé très fort, très différent du mien. Et je suis toujours restée avec cette question: Pourquoi la nostalgie? D’où vient-elle? Ces gens immensément nostalgiques me donnent l’impression d’avoir constamment un pied dans le passé, attachés à des souvenirs d’un autre temps, à des évènements qu’ils souhaiteraient pouvoir revivre, encore et encore. Mais, pour que ces évènements aient été si mémorables, ils faut qu’ils aient d’abord été ancrés dans un instant présent fort. Quelle est donc la relation au présent des personnes nostalgiques? La quête que poursuite Patrick Modiano avec Dora Bruder m’a ramenée à cette grande question.

Dora Bruder Patrick Modiano

Mais ce n’est pas ce dont il sera question ici. Patrick Modiano n’aborde pas le passé à la manière des nostalgiques. Pour lui, le passé est partout, imprégné dans les lieux qui ont accueilli les évènements: tout près et pourtant difficilement accessible. Patrick Modiano exerce sa mémoire, ou plutôt celle de l’Histoire, pour que ne soient pas oubliés les gens, les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale.

Dora Bruder, le livre, a commencé trente années après que Dora Bruder, l’adolescente, a péri dans un camp de concentration. L’histoire de ce livre a débuté quand Modiano a lu une annonce, publiée dans un journal de l’année 1941:

   “PARIS
On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris.” (p. 7)

Dès lors, il souhaite en apprendre plus sur cette adolescente en fugue. Comment une fugueuse peut-elle s’en sortir durant ces années de guerre? Il part sur ses traces, fouille les registres, interroge les gens, marche dans les quartiers qu’elle a fréquentés, suit les mêmes rues, identifie les édifices où elle a vécu, tente de reconstituer son histoire. Dora Bruder, le livre, raconte cette quête, le parcours de la mémoire à rebours.

“J’ai mis quatre ans pour découvrir la date exacte de sa naissance: le 25 février 1926. Et deux ans ont encore été nécessaires pour connaître le lieu de cette naissance: Paris, XIIe arrondissement. Mais je suis patient. Je peux attendre des heures sous la pluie.” (p. 14)

Modiano plonge dans la mémoire collective à travers le vécu des individus. Il semble fasciné par ces petites tranches de l’Histoire, celles qui, ensemble, forment le tout que l’on connait aujourd’hui, celui des documentaires.

Si je me suis mise à penser à la nostalgie, même si ça n’a ici rien à voir, c’est que j’ai été impressionnée par la fascination quasi obsessive que le passé exerce sur l’auteur. Pourquoi cette fascination? D’où vient-elle? La réponse est cette fois plus évidente, en partie du moins. Modiano est né l’an où a pris fin la guerre, ses parents l’ont vécue. Il raconte d’ailleurs dans ce livre quelques épisodes qui font le pont entre son père et ces années d’extermination.

Modiano n’a donc pas connu lui-même la Deuxième Guerre, mais il fait tout pour s’imprégner de cette époque. Il tente d’entrer en résonnance avec les lieux pour les investir par l’imagination, pour y resituer l’Histoire, pour la restituer.

   “Je me souviens du jardin des Diaconesses. J’ignorais à l’époque que cet établissement avait servi pour la rééducation des filles. Un peu comme le Saint-Coeur-de-Marie. Un peu comme le Bon-Pasteur. Ces endroits, où l’on vous enfermait sans que vous sachiez très bien si vous en sortiriez un jour, portaient décidément de drôles de noms: Bon-Pasteur d’Angers. Refuge de Darnetal. Asile Sainte-Madeleine de Limoges. Solitude-de-Nazareth.
Solitude.” (p. 41)

Dora Bruder est un documentaire troué. L’histoire de Dora Bruder ne pourra être reconstituée en entier, les archives sont incomplètes ou silencieuses. Mais Modiano rend la voix à d’autres victimes de cette guerre. Il transcrit des lettres envoyées au préfet de police de l’époque, et jamais ouvertes par ce dernier, par des familles inquiètes pour leurs proches. (p. 84-86) Il transcrit la dernière lettre d’un déporté à sa famille. (p. 121-127) Il raconte le destin tragique de romanciers de l’époque. (p. 92-100) Parce que l’Histoire est constituée de milliers de petites histoires.

J’ai apprécié la franchise (apparente) avec laquelle l’auteur présente sa quête. J’ai aimé son style, efficace et beau à la fois, direct mais léger. Une belle découverte.

Dora Bruder en extraits

“Il faut longtemps pour que resurgisse à la lumière ce qui a été effacé. Des traces subsistent dans des registres et l’on ignore où ils sont cachés et quels gardiens veillent sur eux et si ces gardiens consentiront à vous les montrer. Ou peut-être ont-ils oublié tout simplement que ces registres existaient.
Il suffit d’un peu de patience.” (p. 13)

“Comme beaucoup d’autres avant moi, je crois aux coïncidences et au don de voyance chez les romanciers — le mot « don » n’étant pas le terme exact, parce qu’il suggère une sorte de supériorité. Non, cela fait simplement partie du métier: les efforts d’imagination, nécessaires à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur un point de détail — et cela de manière obsessionnelle — pour ne pas perdre le fil et se laisser aller à sa paresse —, toute cette tension, cette gymnastique cérébrale peut sans doute provoquer à la longue de brèves intuitions « concernant des événements passés ou futurs », comme l’écrit le dictionnaire Larousse à la rubrique « Voyance ». (p. 52-53)

MODIANO, Patrick. Dora Bruder, Folio Gallimard, Paris, 1999, 144 p.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone

Étrangement, la plupart des livres que je lis pour le séminaire de maitrise que je suis présentement me laissent avec une sorte de “je ne sais pas”. Peut-être est-ce un effet secondaire de la lecture des récits de l’indicible. Les mots s’absentent du témoin au témoignaire. Les livres creusent quelque chose qu’ils ne remplissent pas, laissant ce “je ne sais pas” qui m’habite encore une fois. Il en va de même avec Nan Goldin: Guerrière et gorgone de Martine Delvaux.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone Martine Delvaux

Dans Nan Goldin: Guerrière et gorgone, Delvaux rend hommage à la photographe américaine. Elle raconte l’enfance de celle-ci, marquée par le deuil de sa sœur suicidée, dont le spectre hante son œuvre. Sa quête de la vérité nue, son amour pour l’autre, son intérêt pour l’humain, qu’elle photographie dans sa véracité la plus brute.

Delvaux, qui se reconnait dans l’âme de Goldin, dessine en parallèle son propre reflet, sans pourtant rien révéler d’elle-même qui soit concret. On devine la douleur, la hantise, mais on n’apprend pas d’où celles-ci viennent, ou si peu: un père manquant. Où? Quand? Comment? Delvaux ne livre rien dans ce livre. Car c’est le livre de Nan Goldin: Guerrière et gorgone.

Un livre où se mélangent une écriture poétique et le fruit d’études littéraires sur le témoignage, la mort, la hantise. Un mélange parfois dérangeant. On se demande si Delvaux veut faire du littéraire ou de l’essai. Si le littéraire manque de laisser-aller à cause de la théorie qui s’immisce ou si l’auteure ne peut s’empêcher de faire fleurir son style pour décorer son essai. En même temps, je ne suis pas contre le mélange des genres, et je me demande un peu à quoi attribuer mon agacement. Le livre se veut un hommage. C’en est un. L’hommage permet la liberté de la forme, c’est quelque chose de personnel. Peut-être ne suis-je simplement pas passionnée ou convaincue  par les idées qui sous-tendent cette analyse, peut-être me semblent-elles forcées peu importe le contexte où je les retrouve. Possible, oui.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone est un livre qui, au départ, et pour cette raison, ne m’a pas plu d’emblée, mais qui, finalement, m’a marquée de façon positive. Avec un petit “je ne sais pas”, j’ai aimé. Pour voir des photographies prises par Goldin: http://www.artnet.com/artists/nan-goldin/

Mise à jour (8 aout 2017): Jenna du site Artsy.net m’a contactée pour me demander si j’accepterais d’ajouter à ce billet un lien vers la page que le site consacre à Nan Goldin. On y trouve toute sorte d’information concernant l’artiste, notamment une courte biographie, un CV, des articles portant sur le travail de la photographe et plusieurs photographies issues de l’oeuvre de celle-ci (certaines sont à vendre). Comme le site me semble intéressant pour son contenu (qui va au-delà de la vente), j’ai choisi de vous partager le lien ici.

Nan Goldin: Guerrière et gorgone en extraits

“J’arrive d’un lieu tout près, et pourtant je viens de loin. La ville est une enceinte, une enclave, un temple de la pensée critique et de l’avant-garde. C’est une sorte de paradis caché au fond de la médiocrité, et devant les contrastes, on ne sait plus distinguer où se trouve la vraie vie.” (p. 68) “La résurrection n’est pas une réanimation, mais le prolongement permanent de la mort; elle est l’extension du corps à l’ampleur du monde, un corps qui contient tous les corps.” (p. 99)

DELVAUX, Martine. Nan Goldin: Guerrière et gorgone, Héliotrope, Montréal, 2014, 109 p.

À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie

Dans À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Hervé Guibert raconte son sida. Le doute, le déni, l’acceptation, l’espoir, le mélange des émotions, la maladie des autres, la mort d’un ami.

Qu’ai-je pensé de ce livre…?

Hervé Guibert À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie Sida

Je n’aurais pas choisi À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’emblée; il fait partie des lectures obligatoires pour le séminaire de maitrise que je suis actuellement. Qu’en ai-je pensé, donc? On dirait que je n’ose pas trop m’avancer étant donné le sujet profondément triste abordé (la mort à venir), mais dans les faits, Guibert m’a semblé plutôt antipathique. Et c’est là où je ne veux pas trop m’avancer: je n’ai pas aimé ses lamentations narcissiques. Non pas qu’il n’avait pas raison de se lamenter (c’est tout de même atroce ce qu’il vivait), mais sa façon “oh regardez-moi que je fais pitié” m’a dérangée ou plutôt m’a déplu. Bref, je ressens de l’empathie pour l’homme, mais je n’en aurais sans doute pas fait un ami. Toutefois, il est très difficile de juger: une telle œuvre permet-elle de se faire une réelle idée de la personne? Surement pas.

Ceci dit, il m’apparait beaucoup plus sympathique dans cette vidéo.

Pour en revenir à À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, côté écriture, ça va, mais il n’y a rien de remarquable non plus. Phrases longues et absences de paragraphes contre chapitres courts. Pour montrer sans doute les idées qui se bousculent, la vie qui parait éclatée. Enfin, ça n’aura pas été un coup de cœur, malgré que le livre se lise très bien.

À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie en extraits

“Je l’ai compris comme ça, et je l’ai dit au docteur Chandi dès qu’il a suivi l’évolution du virus dans mon corps, le sida n’est pas vraiment une maladie, ça simplifie les choses de dire que c’en est une, c’est un état de faiblesse et d’abandon qui ouvre la cage de la bête qu’on avait en soi, à qui je suis contraint de donner pleins pouvoirs pour qu’elle me dévore, à qui je laisse faire sur mon corps vivant ce qu’elle s’apprêtait à faire sur mon cadavre pour le désintégrer. Les champignons de la pneumocystose qui sont pour les poumons et pour le souffle des boas constricteurs et ceux de la toxoplasmose qui ruinent le cerveau sont présents à l’intérieur de chaque homme, simplement l’équilibre de son système immunitaire les empêche d’avoir droit de cité, alors que le sida leur donne le feu vert, ouvre les vannes de la destruction.” (p. 17)

“Dès qu’il eut disparu je me sentis mieux, j’étais mon meilleur garde-malade, personne d’autre que moi n’était à la hauteur de ma souffrance. Mon ganglion dégonfla tout seul, comme Muzil pour Stéphane Jules était ma maladie, il la personnifiait, et j’étais sans doute la sienne. Je me reposais, seul et apaisé, la majeure partie du temps, en attendant qu’un ange me délivre.” (p. 181)

GUIBERT, Hervé. À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Folio Gallimard, Paris, 1990, 282 p.

L’écriture ou la vie

C’est étrange. J’ai adoré L’écriture ou la vie de Jorge Semprun, il m’a emportée dès le début par son écriture riche sur le chemin des souvenirs. Pourtant, on dirait que je ne sais pas trop quoi dire à son sujet. Commençons par résumer les faits.

Jorge Semprun L'écriture ou la vie Buchenwald

Jorge Semprun nait en décembre 1923 à Madrid dans une famille politiquement engagée. Quand éclate la guerre civile en Espagne, son père quitte le pays avec ses sept enfants et s’établit finalement en France en 1939. Semprun y fait des études de philosophie, s’intéresse à la littérature et s’implique dans la Résistance, dans les réseaux communistes. C’est ainsi qu’en septembre 1943, à l’âge de 19 ans, il se fait arrêter par la Gestapo, torturer puis dépoter à Buchenwald. Là, encore une fois, il pourra intégrer le réseau de Résistance.

L’écriture ou la vie raconte sa libération le 11 avril 1945, comment le retour à la normale fut difficile, comment la mort imprégnait partout la vie. Comment, pour pouvoir vivre, il a dû abandonner pendant des années ce qui le faisait lui, l’écriture.

“Tout au long de l’été du retour, de l’automne, jusqu’au jour d’hiver ensoleillé, à Ascona, dans le Tessin, où j’ai décidé d’abandonner le livre que j’essayais d’écrire, les deux choses dont j’avais pensé qu’elles me rattacheraient à la vie – l’écriture, le plaisir – m’en ont au contraire éloigné, m’ont sans cesse, jour après jour, renvoyé dans la mémoire de la mort, refoulé dans l’asphyxie de cette mémoire.” (p. 146)

Et comment, quelque seize ans plus tard, il est parvenu à renouer avec l’écriture.

Bien que récit autobiographique, L’écriture ou la vie n’est pas une autobiographie. C’est le récit de souvenirs, une plongée dans les vagues de la mémoire, qui vont et qui viennent. C’est une réflexion sur l’écriture, la vie, la mort, le Mal, la fraternité…

Semprun y fait aussi une réflexion sur le témoignage. Comment raconter les camps de façon crédible? Comment être entendu? Comment amener les gens à comprendre vraiment, à imaginer l’horreur des camps, pour ce qu’elle était réellement?

   “—Tu tombes bien, de toute façon, me dit Yves, maintenant que j’ai rejoint le groupe des futurs rapatriés. Nous étions en train de nous demander comment il faudra raconter, pour qu’on nous comprenne.
Je hoche la tête, c’est une bonne question: une des bonnes questions.
—Ce n’est pas le problème, s’écrie un autre, aussitôt. Le vrai problème n’est pas de raconter, quelles qu’en soient les difficultés. C’est d’écouter… Voudra-t-on écouter nos histoires, même si elles sont bien racontées?
Je ne suis donc pas le seul à me poser cette question. Il faut dire qu’elle s’impose d’elle-même.
Mais ça devient confus. Tout le monde a son mot à dire. Je ne pourrai pas transcrire la conversation comme il faut, en identifiant les participants.
—Ça veut dire quoi « bien racontées »? s’indigne quelqu’un. Il faut dire les choses comme elles sont, sans artifices!
C’est une affirmation péremptoires qui semble approuvée par la majorité des futurs rapatriés présents. Des futurs narrateurs possibles. Alors, je me pointe, pour dire ce qui me paraît une évidence.
— Raconter bien, ça veut dire: de façon à être entendus. On n’y parviendra pas sans un peu d’artifice. Suffisamment d’artifice pour que ça devienne de l’art!” (p. 165)

Cette réflexion se poursuit jusqu’à la page 170. Il y est question des témoignages nombreux qui seront faits des camps, des documents qui seront consignés, des photos… Tous des éléments qui permettront d’en arriver à une vérité historique. Mais la vérité du témoin, celle de l’expérience, ne serait transmissible que par l’art, car l’art permet à l’imagination de voir et de ressentir les choses. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles Semprun commencera par écrire de la fiction, bien qu’il se projette dans ses personnages.

Jorge Semprun a cette autre particularité d’être un écrivain d’origine espagnole ayant choisi comme langue maternelle (ce sont ses mots) le français. Il n’a écrit que dans notre langue (ou presque), qu’il parlait à la perfection. Tout comme sa connaissance de l’allemand lui a permis de se débrouiller dans le camp. Les survivants le disent: pour survivre dans les camps, il fallait connaitre l’allemand, avoir un métier pratique. Et de la chance. Beaucoup de chance.

Semprun est décédé en 2011.

Pour finir, voici une vidéo présentant une entrevue avec Jorge Semprun. Ne l’écoutez pas si vous ne voulez pas connaitre le “punch” de L’écriture ou la vie. C’est un extrait où il est bien sûr question du camp du Buchenwald, et j’ai trouvé étrange d’entendre Semprun en parler sur un ton neutre, sans entrer dans l’émotion. On peut constater l’écart qu’il y a entre le laisser-aller de l’écriture (même s’il n’est pas complet) et le contrôle qu’on exerce dans la vie réelle.

L’écriture ou la vie est très riche, autant sur le plan littéraire que sur celui du témoignage. Nombreux sont les passages sur lesquels je me suis arrêtée. Mais je ne peux pas tout citer. Voici malgré tout quelques extraits.

L’écriture ou la vie en extraits

“C’était très excitant d’imaginer que le fait de vieillir, dorénavant, à compter de ce jour d’avril fabuleux, n’allait pas m’approcher de la mort, mais bien au contraire m’en éloigner.” (p. 28)

“Mais il n’a bientôt plus eu la force de prononcer le moindre mot. Il ne pouvait plus que m’écouter, et seulement au prix d’un effort surhumain. Ce qui est par ailleurs le propre de l’homme.” (p. 31-32)

“Celui-ci avait encore la force, inimaginable par ailleurs, de se réciter la prière des agonisants, d’accompagner sa propre mort avec des mots pour célébrer la mort. Pour la rendre immortelle, du moins. Halbwachs n’en avait plus la force. Ou la faiblesse, qui sait? Il n’en avait plus la possibilité, en tous cas. Ou le désir. Sans doute la mort est-elle l’épuisement de tout désir, y compris celui de mourir. Ce n’est qu’à partir de la vie, du savoir de la vie, que l’on peut avoir le désir de mourir. C’est encore un réflexe de vie que ce désir mortifère.” (p. 61)

“Nous avions tous deux la passion que peuvent avoir des étrangers pour la langue française, quand celle-ci devient une conquête spirituelle. Pour sa possible concision chatoyante, pour sa sécheresse illuminée. De fil en aiguille, de Jean Giraudoux en Heinrich Heine, nous en étions venus à nous réciter des poèmes. D’où l’oubli de l’heure qui tournait, le piège refermé du couvre-feu.” (p. 134)

“Mais la fraternité n’est pas seulement une donnée du réel. Elle est aussi, surtout peut-être, un besoin de l’âme: un continent à découvrir, à inventer. Une fiction pertinente et chaleureuse.” (p. 337)

“[…] mais la vie n’est pas parfaite, on le sait. Elle peut être un chemin de perfection, mais elle est loin d’être parfaite.” (p. 365)

“[…] l’écriture, si elle prétend être davantage qu’un jeu, ou un enjeu, n’est qu’un long, interminable travail d’ascèse, une façon de se déprendre de soi en prenant sur soi: en devenant soi-même parce qu’on aura reconnu, mis au monde l’autre qu’on est toujours.” (p. 377)

Pour en savoir plus sur Jorge Semprun:

http://www.academie-goncourt.fr/?membre=1016697318

http://www.lemonde.fr/culture/article/2011/06/07/l-ecrivain-espagnol-jorge-semprun-est-mort_1533274_3246.html

SEMPRUN, Jorge. L’écriture ou la vie, Folio Gallimard, Paris, 1994, 397 p.


Aucun de nous ne reviendra (Auschwitz et après I)

Ouf! Oui, ouf, car parfois une onomatopée peut contenir bien des choses. De ces évènements impossibles à décrire dans leur intégralité, de ces horreurs que seul le vécu permet de comprendre… et que Charlotte Delbo, avec Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après 1, réussit à nous laisser entrevoir par l’entremise d’une écriture forte, une écriture douce mais puissante, qui dit peu mais montre, qui ouvre une fenêtre sur le quotidien des femmes détenues dans le camp d’Auschwitz.

Aucun de nous ne reviendra Auschwitz et après Charlotte Delbo

Une écriture morcelée, qui présente l’horreur comme dans les films, en tableaux qui s’allument et qui s’éteignent, parce que le cœur ne peut recevoir l’horreur que par fragments, et parce que la vie des femmes et des hommes d’Auschwitz n’était plus que fragments.

Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après 1 est un livre dur maquillé sous une écriture douce et féminine. C’est un livre aux images fortes. Oui, malgré l’absence d’illustration, même sur la couverture, je dirais que ce livre en est un d’images. Non, on n’en conserve pas des mots: seulement des images.

Premier d’une trilogie (Auschwitz et après) que je ne croirais pas lire en entier, pas tout de suite, ce témoignage est celui de Charlotte Delbo, l’une des 230 femmes déportées vers Auschwitz le 24 janvier 1943. Et qui a survécu.

Et qui tente de restituer l’horreur pour nous qui ne pouvons pas comprendre.

Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après 1 en extraits

   “Il y a une petite fille qui tient sa poupée sur son cœur, on asphyxie aussi les poupées.” (p. 15)

   “« Regardez. Oh, je vous assure qu’elle a bougé. Celle-là, l’avant-dernière. Sa main… ses doigts se déplient, j’en suis sûre. »
Les doigts se déplient lentement, c’est la neige qui fleurit en une anémone de mer décolorée.” (p. 32)

   “Immobiles depuis le milieu de la nuit, nous devenions si lourdes à nos jambes que nous enfoncions dans la terre, dans la glace, sans pouvoir rien contre l’engourdissement. Le froid meurtrissait les tempes, les maxillaires, à croire que les os se disloquaient, que le crâne éclatait. Nous avions renoncé à sauter d’un pied sur l’autre, à taper des talons, à frotter nos paumes. C’était une gymnastique épuisante.
Nous restions immobiles. La volonté de lutter et de résister, la vie, s’étaient réfugiées dans une portion rapetissée du corps, juste l’immédiate périphérie du cœur.” (p. 42)

   “J’avais couru, couru sans rien voir. J’avais couru, couru sans rien penser, sans savoir qu’il y avait un danger, n’en ayant qu’une notion vague et proche à la fois. Schneller. Schneller. Une fois j’avais regardé ma chaussure, le lacet défait, sans cesser de courir. J’avais couru sans sentir les coups de bâton, de ceinturon qui m’assommaient. Et puis j’avais eu envie de rire. Ou plutôt non, j’avais vu un double ayant envie de rire. Mon cousin m’affirmait qu’un canard marchait encore le cou tranché. Et ce canard se mettait à courir, à courir, sa tête tombée derrière lui, qu’il ne voyait pas, ce canard courait comme ne court jamais un canard, regardant sa chaussure et se moquant du reste, maintenant, la tête tombée, il ne risque plus rien.” (p. 63-64)

   “Personne ne peut s’endormir ce soir.
Le vent souffle et siffle et gémit. C’est le gémissement qui monte des marais, un sanglot qui gonfle, gonfle et éclate et s’apaise dans un silence de frisson, un autre sanglot qui gonfle et éclate et s’éteint.
Personne ne peut s’endormir.
Et dans le silence, entre les sanglots du vent, des râles. Étouffés d’abord, puis distincts, puis forts, si forts que l’oreille qui veut les situer les entend encore quand le vent s’abat.
Personne ne peut s’endormir.” (p. 69)

   “J’ai envie de me coucher dans la boue et d’attendre. D’attendre que la kapo me trouve morte. Pas si facile de mourir. C’est terrible ce qu’il faut battre longtemps quelqu’un, à coups de pelle ou à coups de bâton, avant qu’il meure.” (p. 163)

DELBO, Charlotte. Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après 1, Éditions de Minuit, Paris, 1970, 181 p.

Persepolis

Il y a quelques années, j’ai été fascinée par le film d’animation tiré de la bande dessinée Persepolis de Marjane Satrapi. En raison de son style, hors du commun, qui donne l’impression de regarder une bande dessinée à la télé et, encore plus, en raison de son propos: le parcours de l’auteure, de sa jeunesse iranienne pendant  la guerre Iran-Irak jusqu’à son premier exil européen.

J’avais hâte de lire la bande dessinée Persepolis, et je n’ai pas été déçue. J’y ai retrouvé les images qui ont servi le film, coréalisé par  l’auteure, Marjane Satrapi, et j’ai renoué avec son histoire singulière, Persepolis étant une œuvre autobiographique.

Persepolis Marjane Satrapi

J’ai aimé y découvrir l’Iran d’avant la guerre, ce pays ayant précédé la révolution islamique où vivait la femme libérée. Aujourd’hui, tout ce qu’on sait de ce pays est teinté par l’oppression et la religion. Il est intéressant de découvrir qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Mais surtout, ça nous rappelle à quel point il s’en faut de peu pour qu’un pays tout entier se transforme et perde ses droits.

Les livres qui parlent de guerre le font souvent du même point de vue: celui de l’homme, auquel le sujet est automatiquement rattaché. Le plus souvent, ce sont les hommes qui font la guerre, qui sont fascinés par elle, qui s’imaginent puissants soldats guidés par la testostérone… Ici, Marjane Satrapi nous offre un point de vue complètement différent, celui de la femme qui lutte pour ses droits au quotidien. Une autobiographie féminine sur fond de guerre qui présente la femme autrement qu’en ménagère soumise attendant le retour de l’homme au combat. Persepolis présente une histoire puissante parce qu’elle met en lumière la force des êtres qui résistent au quotidien.

Persepolis  au cinéma

Le film Persepolis, réalisé en France où demeure aujourd’hui Marjane Satrapi, est superbe, fidèle à la bande dessinée. Il faut le voir absolument!

SATRAPI, Marjane. Persepolis, Association, 2007