Un phare dans le ciel

Un phare dans le ciel de Moka met en scène Baptiste, qui a dix-huit ans et habite le Sud-Ouest de la France. Il travaille pour la Charcuterie Principale, mais d’étudie pas. Il n’a pas fait son bac. Surtout, il est sourd. Une maladie, quand il était jeune enfant, on ne précise pas à quel âge, lui a fait perdre l’usage de ses oreilles. Il a bien un appareil, mais il ne sert à rien: il n’entend que quelques cliquetis. Pour communiquer, il lit sur les lèvres et utilise sa voix, même s’il ne parle pas comme tout le monde. C’est donc un oraliste. Sa mère, sans doute depuis qu’il est devenu sourd, est très distante, elle n’essaie plus d’entrer en relation. On suggère qu’elle se sent peut-être coupable.

Du jour au lendemain, en raison d’un concours de circonstances, on lui attribue la tâche de livreur à mobylette. Au cours d’une livraison, il fait la rencontre de Gabriel Nathan, 98 ans, astronome passionné et un peu misanthrope. L’homme lui apprend plein de choses et l’invite à revenir le voir pour observer la lune. Ensemble, ils conçoivent le projet de fabriquer un radiotélescope pour capter le son d’un pulsar et ainsi entendre les étoiles: car les étoiles émettent une sorte de clic clic que Baptiste pourra entendre avec son appareil. Il souhaite de tout son coeur écouter les étoiles lui parler. L’idée est très belle.

Moka Un phare dans le ciel

Le roman permet d’apprendre quelques petites choses sur l’astronomie et sur la surdité, mais renferme, à mon avis, quelques invraisemblances. D’abord, je sais, pour avoir lu Oliver Sacks, que les sourds qui choisissent l’oralisme doivent sacrifier de longues années à l’apprentissage de la lecture labiale et à l’orthophonie. Or, dans ce roman de Moka, on ne précise pas comment Baptiste a appris à si bien se débrouiller, car il est doué, il comprend presque tout, sans presque jamais se tromper, même les mots nouveaux et complexes, en autant qu’on articule. Sachant que la lecture labiale est difficile en raison de nombreux “homophones” (des homophènes), c’est plutôt surprenant. Prenons par exemple ces passages, dans lesquels M. Nathan utilise des mots non usuels, mais que Baptiste (qui dit savoir pourtant peu de choses) saisit instantanément:

“Ceci est une lunette, jeune homme! Un instrument réfracteur à lentilles achromatiques! Quarante centimètres d’ouverture et un tube de six mètres!” (p. 37)

“Dans une semaine… ajouta-t-il, je changerai l’orientation de la lunette. Et on observera les pléiades, Aldébaran, l’orange, et Régulus, la bleue!” (p. 51)

Pas très crédible, à mon avis. L’auteure y a sans doute songé, car quelques pages plus loin survient le seul problème de compréhension qu’il y aura dans toutes les discussions entre le jeune sourd et l’astronome (et ils sont toujours ensemble):

“Baptiste avait beaucoup de mal à saisir tous ces mots inconnus qu’il devait lire sur les lèvres.
—Ce gros truc en bronze, c’est le spectroscope.
—Baptiste quitta à regret l’héliomètre pour contempler « le gros truc en bronze », fait de plateaux circulaires d’où sortaient des manettes et des leviers dans tous les sens.
—Le quoi? demanda Baptiste.
M. Nathan répéta le nom et tout à coup se souvint du handicap du jeune homme. Il prit un morceau de papier et écrivit:
planétarium, héliomètre, spectroscope.” (p. 52-53)

Bien qu’il demande à quelques reprises aux gens de bien articuler pour qu’il puisse comprendre, c’est, avec un court passage à la page 145 dans lequel il confond sourcier avec sorcier, les seuls moments où sa surdité nuit à sa compréhension. Vraiment le king de la lecture labiale…

Puis, ne sachant pas à quel âge il est devenu sourd, on ne peut pas savoir jusqu’à quel point il avait appris à parler avant (s’il l’avait appris) et, considérant le fait qu’il n’est pas très stimulé à la maison, il lui faudra donc avoir fréquenté une vraiment bonne école pour sourds oralistes pour avoir appris à si bien se débrouiller pour communiquer. Rien n’est mentionné à ce sujet, et ça m’a dérangée: invraisemblance ou importante ellipse?

*

Le style d’écriture d’Un phare dans le ciel est très simple et le ton permet d’entrée de jeu de se situer dans le registre de la littérature jeunesse, tout comme la façon dont sont traités les thèmes, c’est-à-dire de manière plutôt didactique (j’ai senti qu’on voulait m’apprendre des choses). C’est bien dans un sens, le thème de l’astronomie ainsi que celui de la surdité (même si certains éléments me laissent perplexe) sont très intéressants. Par contre, j’ai souvent trouvé qu’ils étaient traités avec peu de subtilité ou dans l’unique but de ploguer (c’est dans Antidote, bienvenue au Québec) une information sans qu’elle serve vraiment l’histoire. C’est dommage, car pourtant intéressant; il aurait été bien que ce soit mieux intégré. Par exemple, à la page 131, on mentionne qu’une personnage étant devenue sourde en cours de vie peut continuer d’entendre des sons (fantômes) tout comme une personne amputée d’un membre peut continuer à le sentir. C’est une information que j’avais déjà lue dans le livre de Sacks, mais elle n’amène ici ni émotion ni réelle intrigue.

Je disais donc que le style d’écriture très simple d’Un phare dans le ciel nous situe rapidement dans un contexte de littérature jeunesse. Pourtant, le personnage principal a dix-huit ans. J’en suis donc venue à me demander si ce style simple, trop “bébé” pour l’âge du personnage, ne pouvait pas servir à montrer le côté simple de Baptiste, qui se croit ignorant et peu intelligent, dont la pensée pourrait n’être pas développée à son plein potentiel, car laissé à lui-même à la maison (pourtant on dit qu’il pense beaucoup, et il comprend beaucoup)… En même temps, comme on a affaire à un narrateur omniscient, cette théorie n’est pas réellement plausible.

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Un phare dans le ciel présente différentes façons dont un sourd pourrait “entendre”. D’abord, avec les étoiles mourantes dont le son peut être capté avec un radiotélescope; ensuite, avec la musique de l’orgue, dont certaines notes graves ne peuvent pas être perçues par l’oreille humaine, mais seulement par le corps (p. 115-118, 153); puis, avec le diapason qui, si on le tient entre les dents, vibre partout à l’intérieur de la boite crânienne (p. 117, 151). Vraiment intéressant.

Toutefois, à la page 152, on dit que Baptiste, pendant qu’il travaille physiquement, “écout[e] son cœur battre à l’intérieur de lui, plus lent, plus régulier qu’auparavant”. Le verbe “écouter” m’a semblé irréaliste et j’ai vérifié auprès de ma belle-sœur, sourde, (salutations) si elle peut entendre battre son coeur sans son appareil, par exemple comme lorsqu’il cogne à nos oreilles après un effort physique. Elle m’a répondu que non, mais qu’elle peut le sentir si elle met ses mains. Je crois donc que le verbe, ici est mal choisi.

Aussi, page 66, Baptiste murmure deux mots pour lui-même. Je me suis demandé si une personne sourde, qui n’entend jamais les voix et utilise la sienne uniquement pour communiquer, aurait vraiment ce réflexe de murmurer. Je n’ai pas la réponse.

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Parce qu’il faut bien conclure… Un phare dans le ciel est un roman qui traite de thèmes franchement intéressants, mais qui ne fournit pas toute l’information nécessaire pour le rendre entièrement crédible. Le jeune public auquel le livre s’adresse (et je dirais même assez jeune, malgré les 18 ans du personnage) n’y verra que du feu. Si, personnellement, j’aurais aimé plus de subtilité, un jeune lecteur saura apprécier le style simple et apprendra plein de petites et grandes choses.

Pendant un court moment, ce roman de Moka m’a rappelé L’histoire sans fin, car, en plus de porter des noms similaires (Baptiste, Bastien), leurs personnages respectifs voient tous deux leur aventure commencer par une visite chez un libraire un peu acariâtre.

Un phare dans le ciel en extraits

—Oui, tout est histoire de longueur d’onde dans l’univers. Les ondes électromagnétiques. Certaines sont visibles, d’autres audibles, comme les ondes radio.
Baptiste réfléchit intensément. M. Nathan l’observait en souriant.
   —Qu’y a-t-il? finit-il par demander.
   —Vous voulez dire… qu’on peut voir ce que l’on entend?
M. Nathan resta perplexe une seconde. Puis, il comprit brusquement.
—Dans un certain sens, répondit M. Nathan. Puisque tout est longueur d’onde… les couleurs que tu vois… c’est comme si tu les entendais… Oui.” (p. 54, au sujet du spectroscope)

MOKA (1993), Un phare dans le ciel, Paris, L’école des loisirs, 224 p.

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