Une marche jusqu’à Kobé

J’errais sur la toile quand j’ai découvert le site La littérature japonaise, qui se consacre (le nom le dit) à la littérature nippone. J’y ai appris l’existence de Jentayu, revue littéraire d’Asie, par le biais d’un article consacré au texte Une marche jusqu’à Kobé de Haruki Marakami, paru dans le quatrième numéro de la revue, Cartes et territoires. J’ai décidé de m’offrir l’ouvrage (on peut le commander sur le site des éditions Jentayu).

Une marche jusqu'à Kobé Jentayu

C’est une belle revue. Chaque numéro est illustré par un artiste différent (ici, Public Child) et on trouve au début une carte de l’Asie nous permettant de situer géographiquement l’origine de chaque auteur y ayant contribué. Revue conviviale, on s’y sent chez soi.

Je n’ai pour l’instant lu que le texte de Murakami, puisque c’est celui-là qui m’a poussée à me procurer cette revue. Assez court, il ne compte qu’une quinzaine de pages. L’auteur y raconte son retour dans la province de son enfance après qu’ait eu lieu le tremblement de terre de Kobé de 1995. Plus d’une année s’est écoulée quand il amorce son périple, il a eu le temps d’écrire Underground, qui porte sur l’attentat au gaz sarin survenu deux mois après le séisme. Installé dans la région de Tokyo depuis son entrée à l’université, Murakami n’était retourné que rarement dans sa province:

“Il y a des hommes qui, sans cesse, sont comme tirés vers leur lieu d’origine alors que d’autres ont l’impression que tout retour leur est quasiment impossible. Dans la plupart des cas, c’est comme si une sorte de force fatale séparait ces deux catégories d’individus, sans qu’il y ait de rapport avec les sentiments qu’ils éprouvent pour leur pays natal.
Que cela me plaise ou non, il semble bien que j’appartienne à la seconde catégorie.” (p. 186)

Un texte simple, à l’image de Murakami, ponctué ici et là de belles images. Mais surtout, l’amorce d’une réflexion sur les origines, particulièrement celles de la violence.

“Il est indéniable qu’au sein même de ce tableau paisible subsistent des vestiges de violence. C’est ce que j’éprouve de façon intime. Une part de cette violence est enfouie, juste sous nos pieds, une autre se tapit à l’intérieur de nous-mêmes. L’une est la métaphore de l’autre. Ou peut-être sont-elles interchangeables. Elles gisent là, endormies, comme deux bêtes qui font le même rêve.” (p. 192)

Continuellement, une impression d’étrangeté accompagne l’auteur:

“En face de la gare de Rokko, je m’accordai un petit compromis et entrai dans un McDonald’s. Je commandai un ensemble œufs/muffins (360 yens) et pus enfin apaiser la faim qui grondait en moi tel le mugissement de l’océan. Je résolus de faire une pause d’une demi-heure. Il était alors 9 heures. D’être entré dans un MacDo à 9 heures du matin me donna la sensation d’être devenu un élément parmi d’autres à l’intérieur d’une gigantesque réalité virtuelle « macdonaldesque ». Ou encore d’être devenu une part d’un inconscient collectif. De fait, pourtant, tout ce qui m’environnait était bien ma réalité individuelle. Évidemment. Si ce n’est que, passagèrement, pour le meilleur ou pour le pire, ce caractère d’individualité se retrouvait dans une impasse.” (p. 196)

Les questions de l’auteur demeurent sans réponse. Elles ne font que frapper son esprit à mesure qu’il avance, à travers ses souvenirs, sur une terre qu’il ne reconnait plus. C’est quatre mois plus tard, alors qu’il est de retour chez lui, qu’il fait le point en écrivant ce récit.

Une marche jusqu’à Kobé en extraits

“L’eau, comme réduite par le temps, était devenue noire et boueuse, et, sur des rochers secs, des tortues d’âge indéterminé se chauffaient le dos au soleil, sans qu’aucune pensée, sans doute, ne leur traverse le crâne.” (p. 188)

“Il y a cependant une chose, une seule, dont je suis sûr. Plus on vieillit, plus on est seul. C’est pareil pour tout le monde. Enfin, plus exactement, il est possible que, dans un sens, nos vies ne soient rien d’autre qu’une série d’étapes qui nous habituent à la solitude. Nous n’aurions par conséquent aucune raison de nous plaindre. Et d’ailleurs, à qui pourrions-nous bien nous plaindre?” (p. 196)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *