Years Yet Yesterday

Du 14 au 17 juin, j’étais à Nancy pour un colloque sur la voix et le silence dans les arts. Comme j’étudie les sourds en littérature, il va sans dire que le thème rejoignait mon sujet. Mieux encore, le colloque était non seulement international, mais multidisciplinaire: lieu de rencontres multiples donc, autant sur le plan des disciplines que de l’humain. C’est là que j’ai très brièvement connu Mark Addison Smith, un artiste américain arrivé à la dernière minute le dernier matin et reparti à la même vitesse sitôt l’avant-midi terminé. Sa présentation avait ce même rythme effréné de l’homme qui sait où il va.

Years Yet Yesterday Addison Smith

Artiste engagé, Mark Addison Smith a présenté un travail qui donne voix à la communauté LGBTQ, souvent réduite au silence. Son approche artistique consiste en une mise en relief sémantique par l’image, c’est-à-dire qu’il dessine des formes avec des mots afin de les faire parler au-delà de ce que la forme du discours permet. Years Yet Yesterday prend la forme d’un abécédaire, chaque dessin étant constitué de trois mots, leur organisation dans l’espace soulignant une mesure temporelle. Le tout vise à mettre en évidence des propos antithétiques concernant la crise du sida dans la dernière décennie. Dans son livre, son travail est ainsi décrit:

MARK ADDISON SMITH’s design specialization is typographic storytelling: allowing illustrative text to convey a visual narrative through printed matter, artist’s books, and site installations.”

Years Yet Yesterday puise ses mots (trois par dessin) à même le discours fait par Larry Kramer cinq jours après la réélection de George W. Bush en 2004. Ce discours, The Tragedy of Today’s Gays, invite la communauté gaie à s’unir dans l’action, la sécurité et le discours (“unite in action, safety, and speech”) même si la guerre contre le sida semble alors perdue. Par son travail, Mark Addison Smith a non seulement répondu à cet appel au discours, mais il a voulu commémorer par une exposition le dixième anniversaire du discours de Kramer.

J’ai été tout de suite happée par la personnalité vibrante de Addison Smith et, évidemment, par l’usage qu’il fait des mots. Projeté à l’écran, son travail avait quelque chose de percutant que le livre ne peut rendre de la même façon, surtout que la voix de l’artiste lui donnait un deuxième corps.

Étrangement (ou pas), son travail m’a fascinée parce qu’il faisait pour moi écho au concept de hearing line dont use Christopher Krentz dans Writing Deafness pour définir la frontière linguistique et culturelle qui sépare les sourds des entendants – en fait, je crois qu’il y a aussi une sorte de hearing line qui sépare la communauté LGBTQ de la société dite hétérosexuelle (il en va sans doute de même pour toutes les minorités). Ce qui m’a interpelée tout particulièrement, c’est comment le travail de Addison Smith peut apparaitre comme une manifestation/incarnation sur le papier de cette hearing line. Ça me faisait particulièrement penser aux sourds puisque les langues de signes, très visuelles, s’organisent dans l’espace et n’ont aucun support écrit. L’alliage, dans le travail de Addison Smith, du linguistique et du visuel m’est donc apparu comme un possible lieu de rencontre entre les cultures sourde et entendante. C’est ce dont j’ai eu la chance de faire part à l’artiste, juste avant qu’il ne reparte en vitesse. Il m’a alors offert son livre. Merci! Thank you!

ADDISON SMITH, Mark. Years Yet Yesterday, New York, 2015, 58 p.

http://markaddisonsmith.com/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *